On croit tout connaître de Paul McCartney, précisément parce que ses chansons donnent l’impression d’avoir toujours été là. Cette facilité apparente a longtemps masqué une vérité plus troublante : l’enfant de Liverpool, élevé près du piano familial, nourri aux standards de son père, au rock américain et aux nuits de Hambourg, ne s’est pas immédiatement considéré comme un “vrai musicien”. Il jouait, chantait, composait, impressionnait John Lennon à Woolton, faisait entrer George Harrison dans l’aventure, réinventait bientôt la basse avec les Beatles, mais gardait en lui cette admiration presque sociale pour les professionnels de la BBC, les orchestres, les arrangeurs, ceux qui savaient lire ce que lui entendait d’abord. C’est toute la beauté de son parcours : McCartney n’a pas appris la musique contre son absence de formation classique, mais grâce à une autre école, plus physique, plus populaire, plus collective. Liverpool, Hambourg, Abbey Road, George Martin, Lennon, Harrison et Ringo ont fini par donner une grammaire à cette langue intérieure qu’il parlait déjà sans savoir l’écrire. De Yesterday à Eleanor Rigby, de Sgt. Pepper à Band on the Run, voici comment Paul McCartney a élargi, à lui seul et avec les Beatles, la définition même du musicien populaire.
Il y a chez Paul McCartney une façon de revenir à Liverpool qui ne ressemble ni à une visite guidée de sa propre légende, ni à l’exercice attendri d’un monument venu caresser le bronze de sa statue. Alors que The Boys of Dungeon Lane s’annonce comme son premier nouvel album solo depuis plus de cinq ans, l’ancien Beatle semble remonter vers la source, non pour s’y réfugier, mais pour rappeler d’où vient cette musique qui a fini par parler à la planète entière. Speke, Forthlin Road, les pianos de salon, l’humour d’après-guerre, les familles modestes où l’intelligence circulait sans diplôme ni fanfare : tout cela n’est pas un décor dans son histoire, mais une grammaire intime. Quand McCartney lance qu’il ne faut pas sous-estimer la classe ouvrière, il ne sort pas un slogan de circonstance. Il désigne le monde qui l’a formé, celui qui a donné aux Beatles leur vitesse, leur insolence, leur art de parler directement aux gens. À 83 ans, Paul ne contemple pas seulement Liverpool depuis le sommet de sa gloire : il y retrouve le garçon aux jumelles, l’enfant qui observait les oiseaux sur Dungeon Lane et qui, sans le savoir encore, apprenait déjà à saisir une apparition avant qu’elle ne disparaisse en chanson.
Il y a des singles qui se contentent d’annoncer un album, de maintenir une présence dans les classements ou de rassurer un public impatient. Et puis il y a ceux qui déplacent l’axe de la pop tout entière. Lorsque les Beatles publient, en février 1967, Penny Lane et Strawberry Fields Forever sur un même 45 tours, ils ne livrent pas seulement deux chansons nouvelles après six mois de silence inhabituel : ils referment l’époque du groupe de scène, ouvrent celle du laboratoire d’Abbey Road, et transforment Liverpool en territoire mental. D’un côté, John Lennon plonge dans le brouillard intérieur de l’enfance, entre souvenir, doute et psychédélisme en apesanteur. De l’autre, Paul McCartney éclaire la même ville d’une lumière pop, baroque et cinématographique, peuplée de coiffeurs, de banquiers, de pompiers et d’infirmières surgis comme d’un tableau vivant. En les réunissant, Brian Epstein et George Martin pensaient fabriquer un grand single. Ils ont surtout, peut-être malgré eux, isolé l’un des plus fascinants dialogues Lennon/McCartney jamais gravés par les Beatles : deux visions du passé, deux méthodes de studio, deux manières d’écrire la mémoire — et un sommet qui rendra Sgt. Pepper possible.
Il y a des collections qui relèvent du fétichisme sympathique, et puis il y a celle-ci : la discographie originale française des Beatles, publiée entre 1962 et 1970, véritable continent parallèle où chaque disque raconte une autre histoire du groupe. Ici, les Beatles ne sont pas seulement Lennon, McCartney, Harrison et Starr alignés sur les références britanniques de Parlophone ; ils deviennent « Les Beatles », francisés, reconditionnés, parfois réinventés par Odéon, Pathé-Marconi et Apple France. Super 45 tours introuvables, labels bleu nuit, orange ou rouge, pressages mono, pochettes dessinées pour le marché français, erreurs typographiques devenues des signes de noblesse, juke-box FOS réservés aux exploitants, mythique pochette « sandwiches », Polydor 21914 « Mister Twist » avec son « Harrisson » à deux S : chaque détail peut faire basculer un disque ordinaire dans le domaine du Graal. Cette enquête s’adresse aux collectionneurs qui savent qu’un verso Dillard, une sous-pochette wavelines ou une matrice Pathé-Marconi valent parfois autant qu’un solo de George. Une plongée érudite dans un patrimoine que la France n’a pas seulement conservé : elle l’a inventé.
Cela faisait dix ans que Paul McCartney n’avait plus vraiment affronté l’Amérique sur une scène. Dix ans depuis les derniers concerts des Beatles, les cris plus forts que les amplis, la fin d’un monde avalé par sa propre mythologie. Le 3 mai 1976, à Fort Worth, il revient pourtant là où tout avait basculé, mais il ne revient pas seul, ni en survivant poli d’un miracle disparu. Il revient avec Wings, ce groupe longtemps moqué, souvent réduit à une fantaisie conjugale, parfois regardé comme une note de bas de page dans l’histoire du plus grand groupe du monde. Sauf qu’en 1976, Paul McCartney n’a plus grand-chose à prouver sur disque : Band on the Run, Venus and Mars et At the Speed of Sound ont transformé la convalescence post-Beatles en nouvelle machine à tubes. Il lui reste à conquérir la scène américaine, à faire tenir dans un même souffle les fantômes de Yesterday, la flamboyance de Live and Let Die, la ferveur de Maybe I’m Amazed et l’insolence mélodique de Silly Love Songs. Wings Over America n’est pas un album live de plus. C’est le moment où McCartney cesse d’être prisonnier de son passé et comprend qu’il peut le jouer sans s’y dissoudre. Il n’a pas besoin de tuer les Beatles pour continuer à vivre. Il lui fallait simplement des ailes.
Dans le grand roman des Beatles, il y a les chapitres que tout le monde relit sans cesse, et puis ces pages plus discrètes que l’on croit connaître parce qu’elles ne font pas de bruit. Another Girl appartient à cette seconde famille : une chanson courte, vive, presque désinvolte, que l’histoire a souvent laissée dans l’ombre de Help!, Yesterday ou Ticket To Ride. Erreur légère, peut-être, mais erreur tout de même. Car derrière ce morceau apparemment mineur se dessine un instantané assez fascinant des Beatles en 1965 : un groupe encore soudé par ses réflexes de scène, déjà travaillé par les individualités, la fatigue, les ambitions de studio et les ambiguïtés sentimentales. Écrite par Paul McCartney à Hammamet, enregistrée en vitesse à Abbey Road puis immortalisée dans le décor solaire des Bahamas, Another Girl a tout de la carte postale pop. Mais une carte postale un peu acide, où McCartney chante la rupture avec un sourire trop éclatant pour être tout à fait innocent. Deux minutes et quelques secondes suffisent alors à révéler un autre Paul : charmeur, impatient, précis, cruel sans en avoir l’air. Pas un chef-d’œuvre caché, non. Plutôt une petite pièce brillante qui raconte mieux que prévu le moment où les Beatles commencent à changer de peau.
Il y a des chansons que l’on croit connaître parce qu’elles ont trop longtemps vécu dans les salons, les compilations romantiques et la mémoire attendrie du siècle. Michelle fait partie de celles-là. On l’imagine polie, parfumée, presque inoffensive, comme une parenthèse française posée au milieu de Rubber Soul pendant que les Beatles inventent déjà l’âge adulte de la pop. C’est évidemment beaucoup trop simple. Derrière la douceur du prénom, les quelques mots de français et la ligne mélodique de Paul McCartney, se cache l’un de ces miracles minuscules dont le groupe avait le secret : une blague de jeunesse devenue standard mondial, un pastiche de faux Parisien sauvé par une émotion très réelle, une chanson d’amour qui parle surtout de la difficulté à se faire comprendre. John Lennon y glisse l’ombre du blues et de Nina Simone, George Martin en préserve l’élégance, le groupe tout entier transforme le cliché en objet définitif. Michelle n’est ni une bluette, ni une révolution spectaculaire. C’est une pièce d’orfèvrerie pop, fragile et tenace, où les Beatles prouvent qu’un accent approximatif, une mélodie parfaite et quelques mots empruntés peuvent suffire à toucher l’éternité.
Il y a des retours qui ont l’air, vus de loin, d’une simple ligne dans un calendrier de tournée. Un lundi soir de mai, un centre de conventions au Texas, un ancien Beatle qui remonte sur une scène américaine après dix ans d’absence, sa femme aux claviers, un groupe encore regardé avec méfiance, quelques lasers, des cuivres, de la fumée et une trentaine de chansons pour répondre à une question que tout le monde se posait sans toujours l’avouer : Paul McCartney pouvait-il exister, vraiment, en dehors des Beatles ? Le 3 mai 1976, à Fort Worth, la réponse ne fut pas théorique. Elle passa par la basse, les refrains, les harmonies, les morceaux de Wings imposés au public avant que les fantômes de Liverpool ne soient invités à la table. Ce soir-là, McCartney ne revint pas mendier la nostalgie américaine. Il vint défendre son présent, son groupe, Linda, Denny Laine, Jimmy McCulloch, Joe English, et cette idée presque insolente qu’une seconde vie pouvait être autre chose qu’un appendice à la première. Avant Madison Square Garden, avant l’album live Wings Over America, avant la preuve gravée, il y eut cette nuit de Fort Worth : celle où l’Amérique attendait les Beatles et découvrit que Wings savait voler.
On a souvent résumé Paul McCartney au mélodiste lumineux, à l’homme de Yesterday, de Hey Jude et des refrains capables de consoler la planète entière. C’est oublier un peu vite qu’avant d’être ce Beatle élégant et souriant, Paul était aussi un gamin de Liverpool nourri à Little Richard, un compétiteur féroce, et un musicien que la moindre fanfaronnade pouvait pousser dans ses derniers retranchements. Quand Pete Townshend affirme, à la fin de 1967, que les Who viennent d’enregistrer le disque rock le plus sale, le plus bruyant et le plus déchaîné jamais entendu, McCartney ne se contente pas de hausser les épaules : il encaisse le défi, le retourne, et décide que les Beatles peuvent aller plus loin.
De cette vexation presque enfantine naîtra Helter Skelter, morceau-monstre du White Album, enregistré dans la sueur, le vacarme et la démesure : jams interminables, guitares saturées, cendrier enflammé, hurlements de Paul, batterie martyrisée de Ringo et cri final entré dans la légende. Mais l’histoire ne s’arrête pas au studio d’Abbey Road. Proto-hard rock, matrice du heavy metal, chanson maudite par l’appropriation délirante de Charles Manson, puis reprise par le punk, le metal et McCartney lui-même sur scène, Helter Skelter reste l’un des sommets les plus inquiétants et les plus fascinants de l’histoire des Beatles.
Il existe dans l’histoire des Beatles des scènes mille fois commentées : les mines défaites de Twickenham, le concert sur le toit d’Apple, les silences de George Harrison, les regards de John Lennon déjà ailleurs, la volonté de Paul McCartney de maintenir debout une maison dont les murs craquaient de partout. Mais l’un des épisodes les plus violents de cette fin de règne ne se joue ni en studio ni sur scène. Il tient dans une page de presse austère, publiée au printemps 1969, où les Beatles, par l’intermédiaire de Henry Ansbacher & Co., demandent aux actionnaires de Northern Songs de ne pas livrer leur catalogue à ATV et à Lew Grade. Derrière le jargon des offres publiques, des actions ordinaires et des droits de vote, se cache une humiliation presque inimaginable : Lennon et McCartney, les deux auteurs les plus célèbres du monde, sont contraints de supplier la City de leur laisser une part de souveraineté sur leurs propres chansons. De la création de Northern Songs à la vente de Dick James, de la contre-offre avortée des Beatles à la longue blessure que portera McCartney, cette histoire raconte le moment où le miracle pop s’est heurté au cadastre du capital.












