MON HISTOIRE · DE 1990 À AUJOURD’HUI
Qui est Clive ? L’histoire d’une cassette, d’un fan et de Yellow-Sub.net
Il y a des passions qui commencent avec fracas. Un concert dont on ressort sonné, un disque acheté le jour de sa sortie, une chanson entendue à la radio et qui semble immédiatement remettre le monde dans le bon ordre. Et puis il y a celles qui s’installent sans prévenir, presque par effraction. On ne se souvient pas d’avoir pris une décision. On sait simplement qu’un jour, quelque chose est entré dans votre vie et qu’il n’en est plus jamais vraiment sorti.
Pour moi, les Beatles sont arrivés comme ça.
Pas par Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Pas par Abbey Road. Pas après avoir entendu un professeur de musique m’expliquer en quoi John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr avaient changé l’histoire de la musique populaire. Encore moins après avoir lu un livre savant consacré aux studios d’Abbey Road.
Ils sont arrivés sur une cassette.
Une simple cassette audio que mon frère m’a mise entre les mains à la fin de l’été 1990, accompagnée d’une phrase fraternelle d’une délicatesse toute relative : « Au moins, tu n’écouteras plus de la merde. »
Il ignorait probablement qu’il venait de déclencher quelque chose qui durerait plusieurs décennies.
Cette cassette allait conduire à des dizaines de disques, des centaines de livres et de magazines, des milliers d’heures de recherche, puis à la création d’un site Internet à une époque où expliquer que l’on « allait sur le Web » provoquait encore parfois des regards perplexes. Elle allait conduire, quelques années plus tard, à Yellow-Sub.net.
Alors, pour ceux qui se sont parfois demandé qui était ce « Clive » qui signe des articles sur ce site consacré aux Beatles, voici l’histoire.
Elle commence loin de Liverpool.
Elle commence dans une chambre, quelque part en France, avec une radio, un lecteur de cassette et vingt chansons enregistrées par quatre garçons que je connaissais à peine.
Bande FM, pantalons de cuir et jeans troués
Nous sommes à l’été 1990.
À la maison, chacun possède déjà sa bande-son et, comme souvent dans les familles, les frontières musicales sont assez bien délimitées. Ma mère écoute Frédéric François et Michel Sardou sur son radio-CD. Mon frère aîné, lui, regarde ailleurs. Du côté des guitares électriques, du rock de la fin des années 1980, des cheveux longs, des pantalons de cuir et des jeans volontairement martyrisés. Guns N’ Roses fait partie du décor.
Moi, je n’ai pas encore choisi mon camp.
Dans ma chambre, j’écoute surtout ce que me donne la bande FM. A-ha, Elton John, Cock Robin et les tubes qui passent à la radio me tiennent compagnie. Je ne suis pas encore collectionneur. Je n’ai aucune démarche musicale construite. Je ne remonte pas les filiations, je ne cherche pas à savoir qui a influencé qui, je ne compare pas les producteurs et les prises alternatives.
J’écoute simplement de la musique.
Il faut se souvenir de ce que cela signifie en 1990.
Il n’y a évidemment ni Spotify, ni YouTube, ni moteur de recherche capable de répondre en quelques secondes à la moindre interrogation discographique. Le rapport à la musique est fait d’attente, de hasard et de rendez-vous. On écoute la radio en espérant entendre une chanson que l’on aime. On achète un disque sans pouvoir en écouter la totalité auparavant. On emprunte des albums. On copie des cassettes. Une recommandation donnée par quelqu’un possède une importance que les algorithmes de suggestion ont depuis largement diluée.
Et mon frère, visiblement préoccupé par mon éducation musicale, décide à la fin de cet été-là qu’une intervention est devenue nécessaire.
Il me tend une cassette intitulée The Beatles 20 Greatest Hits.
Puis tombe la sentence :
« Au moins, tu n’écouteras plus de la merde. »
Il y a des moments fondateurs dont la solennité n’apparaît que beaucoup plus tard. Sur le coup, il n’y a évidemment ni lumière céleste, ni révélation, ni conscience d’assister au début d’une histoire. Il y a seulement un frère, une cassette et un adolescent curieux qui va l’introduire dans son lecteur.
Je connais à peine les Beatles.
Le nom, bien sûr, ne m’est pas totalement étranger. Il faudrait avoir vécu dans une grotte pour ne jamais avoir croisé, même indirectement, leur image ou quelques notes de leurs chansons. Mais je serais probablement incapable, à ce moment-là, de donner correctement le nom des quatre membres du groupe. Je ne maîtrise ni la chronologie, ni les albums, ni cette mythologie que j’apprendrai plus tard dans ses moindres détails.
Je ne sais rien de Brian Epstein, de George Martin, du Cavern Club, de Hambourg, du Shea Stadium, de Maharishi Mahesh Yogi ou de l’immeuble d’Apple à Savile Row.
Tout cela viendra après.
Pour l’instant, il y a vingt chansons.
Une cassette qui devait résumer les Beatles
Cette compilation possédait d’ailleurs une logique particulièrement efficace pour quelqu’un qui, comme moi, découvrait le groupe sans bagage préalable.
20 Greatest Hits était sortie en 1982, au moment du vingtième anniversaire de « Love Me Do », premier single britannique des Beatles. La version anglaise suivait pour l’essentiel la progression chronologique des grands singles du groupe. En moins d’une heure, elle racontait presque accidentellement l’une des évolutions artistiques les plus spectaculaires de l’histoire de la pop.
On partait de « Love Me Do ».
Puis venaient « From Me To You », « She Loves You », « I Want To Hold Your Hand », « Can’t Buy Me Love », « A Hard Day’s Night », « I Feel Fine », « Ticket To Ride », « Help! », « Day Tripper » et « We Can Work It Out ».
Après avoir retourné la cassette, on retrouvait « Paperback Writer », « Yellow Submarine », « Eleanor Rigby », « All You Need Is Love », « Hello, Goodbye », « Lady Madonna », « Hey Jude », « Get Back » et « The Ballad Of John And Yoko ».
Autrement dit, cette petite cassette en plastique contenait une dizaine d’années qui avaient changé la musique populaire.
Ce que j’ignorais complètement.
Et pourtant, la première face me laisse de marbre.
Voilà une confession qui pourrait presque me faire retirer ma carte de beatlemaniaque.
Je n’entends sans doute pas encore ce qu’il faut entendre. Ces chansons du début des années 1960 sont éloignées de mes repères. Je n’ai ni le contexte de la Beatlemania, ni conscience de la révolution qu’a pu représenter « She Loves You » en 1963. Je n’entends pas encore cette énergie extraordinaire des premiers Beatles, cette manière de faire exploser les structures du rock’n’roll et de la pop de l’époque en chansons de deux minutes trente.
À mes oreilles de 1990, elles appartiennent probablement encore au passé.
Puis je retourne la cassette.
Et quelque chose change.
Face B
Pourquoi la deuxième face plutôt que la première ?
Je me suis souvent posé la question.
Avec le recul, une explication musicale paraît presque évidente. La face B commence au moment où les Beatles eux-mêmes ont déjà commencé à pulvériser les limites du groupe qu’ils étaient quelques années auparavant. Nous ne sommes plus seulement avec quatre garçons capables d’écrire des refrains qui rendent les adolescentes hystériques. Nous entrons dans cette période où chaque nouveau 45-tours semble poser une question différente sur ce qu’une chanson pop peut devenir.
« Paperback Writer » possède cette guitare énorme, cette basse insolente, ces harmonies vocales qui semblent venir d’une autre planète.
« Eleanor Rigby » supprime carrément le groupe de rock pour laisser place aux cordes et à une histoire de solitude.
« Yellow Submarine » transforme une chanson enfantine en univers entier.
« All You Need Is Love » ressemble à une cérémonie mondiale vaguement chaotique.
« Hello, Goodbye » est une machine mélodique.
« Lady Madonna » regarde du côté du boogie.
Puis arrive « Hey Jude », qui refuse tout simplement de finir.
Peut-être est-ce cela que j’ai entendu sans pouvoir encore le formuler : quatre musiciens qui avaient décidé que rien ne les obligeait à refaire deux fois le même disque.
Je ne saurais évidemment pas reconstruire aujourd’hui chaque seconde de cette première écoute. La mémoire est une excellente scénariste : avec les années, elle réorganise les scènes, replace les objets et améliore les dialogues. Mais je sais ce que cette deuxième face a provoqué.
De la curiosité.
Pas seulement l’envie de réécouter les chansons.
L’envie de comprendre.
Qui étaient ces gens ? Pourquoi cette musique changeait-elle autant d’un titre à l’autre ? Quand ces morceaux avaient-ils été enregistrés ? Dans quel ordre ? Qui chantait quoi ? Pourquoi certaines chansons semblaient appartenir aux années 1960 alors que d’autres auraient pu arriver à la radio vingt ans plus tard ?
Ce basculement est essentiel.
Jusque-là, j’écoutais des chansons.
Avec les Beatles, j’ai commencé à écouter une histoire.
Mon frère m’avait offert vingt titres.
Il venait surtout de m’ouvrir une porte.
Quand chaque chanson devait être gagnée
Les années qui suivent ressemblent alors à une immense chasse au trésor.
Aujourd’hui, lorsqu’une personne découvre un artiste, elle peut disposer de l’intégralité de son catalogue en quelques secondes. Un nom tapé dans un moteur de recherche et toute la discographie apparaît, accompagnée de clips, de concerts, d’interviews, de podcasts, de documentaires, de chronologies et parfois même des bandes multipistes démontées instrument par instrument.
En 1990, la découverte possède une autre temporalité.
Il faut attendre.
Chercher.
Tomber dessus.
Je guette les Beatles à la radio avec une cassette vierge prête à enregistrer. La méthode exige une certaine discipline. Dès que l’on reconnaît un morceau, il faut appuyer suffisamment vite sur les touches pour ne pas perdre quinze secondes. Il faut espérer que l’animateur n’ait pas parlé sur l’introduction. Et il faut prier pour qu’il ne revienne pas avant la dernière note afin d’annoncer avec enthousiasme le programme de l’heure suivante.
La radio pouvait offrir des chansons.
Elle pouvait également les massacrer.
Tout le monde ayant grandi avec un magnétophone connaît ce cérémonial. Le doigt posé à proximité des commandes. La petite montée d’adrénaline lorsqu’une chanson recherchée commence. La frustration lorsque l’on s’aperçoit qu’on en a raté le début.
On enregistrait parfois un morceau incomplet.
Et on le gardait quand même.
Parce qu’un morceau incomplet valait mieux que rien.
Il y avait quelque chose de profondément précieux dans cette rareté. Une chanson découverte n’était pas immédiatement remplacée par une autre. On la réécoutait. Dix fois. Vingt fois. On apprenait ses détails presque involontairement.
Le rapport à la musique était peut-être moins confortable, mais il était extraordinairement concret.
Une découverte avait un poids.
Les Beatles deviennent un territoire
Très vite, écouter ne suffit plus.
Une chanson mène vers un album. Un album vers une année. Une année vers un livre.
Puis ce livre renvoie vers un autre disque.
Le piège est parfait.
Car l’histoire des Beatles possède quelque chose de vertigineux pour celui qui commence à la découvrir. À première vue, elle paraît presque simple : quatre garçons de Liverpool deviennent le plus grand groupe du monde, enregistrent quelques chefs-d’œuvre puis se séparent.
En réalité, chaque porte donne sur un nouveau couloir.
On découvre Liverpool et le Cavern Club, puis Hambourg.
On découvre Brian Epstein, ce disquaire élégant qui transforme quatre musiciens de club en groupe présentable.
On découvre George Martin, producteur à l’éducation musicale classique et au goût de l’expérimentation, qui comprend progressivement qu’il travaille avec des gens refusant de rester à leur place.
On découvre les tournées épuisantes.
L’Amérique.
Les studios.
Le passage de Please Please Me à Rubber Soul.
De Revolver à Sgt. Pepper.
Du psychédélisme au dépouillement.
Puis Apple, le voyage en Inde, les tensions, The Beatles, Get Back, Abbey Road, la séparation.
Et lorsqu’on croit arriver au bout, quatre histoires individuelles commencent.
C’est précisément ce qui rend les Beatles si dangereux pour un collectionneur.
Il n’y a pas de bout.
1993 : mon premier CD des Beatles
En 1993, une nouvelle étape arrive avec l’achat d’une mini-chaîne JVC.
Le CD s’est installé dans les foyers et il possède alors quelque chose de futuriste. Plus besoin de retourner une cassette, plus de souffle, plus de bande susceptible d’être avalée par un magnétophone mal luné. On pose ce petit disque argenté dans un tiroir, on appuie sur une touche et le morceau démarre.
Avec cette chaîne arrive mon premier CD des Beatles :
A Hard Day’s Night.
Pourquoi celui-là ?
L’important aujourd’hui n’est peut-être même plus de le savoir.
Il devient simplement le premier.
Le premier album des Beatles que je possède sous cette forme et que je peux écouter dans son intégralité, dans le bon ordre, autant de fois que je le souhaite.
Et A Hard Day’s Night n’est pas un mauvais endroit pour tomber amoureux du groupe.
C’est peut-être même l’un des disques qui explique le mieux l’essence des premiers Beatles : treize compositions Lennon-McCartney, aucune reprise, une énergie phénoménale et cette impression que John Lennon et Paul McCartney écrivent alors des chansons à la vitesse où d’autres prennent des notes.
On y trouve le coup de tonnerre initial de « A Hard Day’s Night », « I Should Have Known Better », « If I Fell », « And I Love Her », « Can’t Buy Me Love », « Things We Said Today », « I’ll Be Back ».
Le disque ne dure pas longtemps.
Mais il contient un monde.
D’autres CD suivent, au rythme de mon argent de poche.
Cette précision compte.
Parce qu’un disque acheté avec un budget limité n’est pas un disque parmi cent autres. Il faut le choisir. On repart avec. On l’écoute parce qu’on ne peut pas immédiatement aller en acheter cinq autres.
Je voulais évidemment tout avoir.
Mais ne pas pouvoir tout obtenir immédiatement faisait partie de l’aventure.
Des disques aux livres
Très rapidement, la musique ouvre une deuxième addiction : la documentation.
Je cherche des livres sur les Beatles à la bibliothèque municipale.
Là encore, il faut replacer cela dans son époque.
Aujourd’hui, une information élémentaire sur le groupe peut être retrouvée en quelques secondes. La date d’une séance, la guitare utilisée sur un titre, le nom d’un ingénieur du son ou la position d’un single dans les classements britanniques sont à portée de téléphone.
À l’époque, une information peut nécessiter un livre entier.
Et parfois le livre se trompe.
C’est ainsi que l’on apprend progressivement une règle qui restera fondamentale pour Yellow-Sub.net : concernant les Beatles, être imprimé dans un ouvrage ne signifie pas forcément être exact.
Le groupe est déjà entouré d’une gigantesque mythologie. Les anecdotes ont circulé, été simplifiées, embellies, copiées d’un auteur à l’autre. Certaines citations ont perdu leur contexte. Des souvenirs contradictoires sont devenus des vérités parce qu’ils étaient racontés avec assurance.
Plus je lis, plus une autre manière d’être fan s’installe.
Aimer ne suffit pas.
Je veux comprendre.
Et pour comprendre, il faut comparer.
Être fan avant Internet
Je repense souvent à cette période parce qu’elle explique probablement une bonne partie de ce que Yellow-Sub.net deviendra ensuite.
Être fan des Beatles avant Internet, c’est vivre avec des informations éparpillées.
Il y a les disques.
Les pochettes.
Les livres disponibles dans les bibliothèques.
Les magazines.
La radio.
La télévision lorsqu’un documentaire est programmé.
Les discussions avec d’autres amateurs, lorsque l’on a la chance d’en rencontrer.
Et beaucoup de patience.
Une photographie que l’on connaît aujourd’hui dans une définition gigantesque pouvait autrefois n’exister pour nous que sous la forme d’une reproduction de quelques centimètres imprimée dans un livre.
Une citation pouvait rester mystérieuse pendant des années.
Une chanson inédite ou une prise alternative possédait presque un caractère légendaire.
Il existait évidemment des collectionneurs beaucoup plus avancés que moi, des réseaux d’échanges, des fanzines et tout un univers parallèle extrêmement actif. Mais lorsqu’on commence seul, loin des grands centres culturels et sans carnet d’adresses, l’information arrive par fragments.
Et chaque fragment appelle le suivant.
C’est ce manque qui donnera plus tard naissance au site.
Pas l’idée de créer une encyclopédie définitive.
L’idée beaucoup plus simple de mettre les morceaux au même endroit.
1995 : le monde s’agrandit
Puis arrive Internet.
En 1995, le Web en France est encore un territoire étrange pour une immense majorité de la population. Le Minitel fait partie du quotidien depuis des années, mais Internet possède quelque chose de beaucoup plus vaste, de plus désordonné aussi.
Il n’y a pas encore cette sensation contemporaine d’un réseau omniprésent.
On « se connecte ».
L’expression elle-même dit tout.
Internet est un endroit où l’on va.
Après les cours, je me rends à l’université pour accéder aux quelques sites consacrés aux Beatles que je parviens à trouver.
Il faut imaginer ce Web-là.
Des pages souvent rudimentaires.
Des fonds parfois improbables.
Des images minuscules parce que chaque kilo-octet compte.
Des liens soulignés en bleu.
Des compteurs de visiteurs.
Des pages personnelles construites par passion bien davantage que pour leur élégance.
Tout est imparfait.
Et tout semble extraordinaire.
Parce que derrière une page se trouve quelqu’un.
Quelqu’un qui, à des centaines ou des milliers de kilomètres, a passé du temps à scanner une photographie, recopier une information, retranscrire des paroles ou écrire quelques lignes sur un disque des Beatles.
Ce que je découvre alors n’est pas seulement une nouvelle source d’information.
Je découvre une communauté.
« Tiens, lui aussi »
Pendant des années, ma passion pour John, Paul, George et Ringo s’était essentiellement développée dans un rapport solitaire.
Mes cassettes.
Mes CD.
Mes livres.
Mes recherches.
Internet change brutalement l’échelle.
Je consulte la page d’un amateur américain, britannique, allemand ou japonais et je comprends qu’il existe partout des gens capables de consacrer une quantité parfaitement déraisonnable de temps à connaître la date d’une session d’enregistrement ou à débattre d’un mixage.
« Tiens, lui aussi. »
Cette sensation compte énormément.
Internet n’est pas encore devenu cette énorme infrastructure commerciale, sociale et algorithmique dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Au milieu des années 1990, il ressemble encore parfois à une collection de portes entrouvertes sur les obsessions de parfaits inconnus.
On visite leur univers.
Et très vite, une idée commence à s’installer.
Pourquoi ne pas créer le mien ?
Apprendre à fabriquer le site que j’aurais aimé trouver
Je n’ai pas les compétences techniques.
Ce détail aurait raisonnablement dû mettre un terme au projet.
Il produit l’effet inverse.
Pendant l’été 1996, j’apprends.
Le HTML.
Le JavaScript.
Les formats d’image.
Les principes du transfert de fichiers par FTP.
Tout ce vocabulaire aujourd’hui banal pour des millions de personnes paraît encore très spécialisé.
Créer un site ne consiste pas à choisir un modèle graphique puis à taper du texte dans une interface. Il faut fabriquer les pages, comprendre pourquoi quelque chose ne s’affiche pas, traquer une balise oubliée, compresser les images parce que les connexions sont lentes, réfléchir à la navigation.
Et surtout, il faut imaginer ce que l’on veut mettre dedans.
C’est là que le projet commence véritablement.
Je ne veux pas simplement écrire « J’aime les Beatles ».
Je veux construire le site que j’aurais aimé trouver quelques années plus tôt lorsque j’avais commencé à m’intéresser au groupe.
Un endroit en français.
Un endroit où chercher une information.
Un endroit où découvrir.
La technique n’est finalement qu’un outil.
Le vrai moteur reste le même que devant ma première cassette : la curiosité.
Le Web des pionniers
Il peut sembler étrange, aujourd’hui, de parler du Web de 1996 ou 1997 comme d’un territoire pionnier. Internet n’a évidemment pas commencé avec nous et des communautés numériques existaient bien avant l’apparition de nos petites pages personnelles.
Mais pour le grand public français, quelque chose est indéniablement en train de basculer.
Wanadoo est lancé en 1996. Les offres d’accès se développent. Les modems commencent à faire entendre dans davantage de foyers cette succession parfaitement inimitable de grincements électroniques qui signifiait que, si tout se passait bien, l’ordinateur allait bientôt parler au reste du monde.
La connexion occupe la ligne téléphonique.
Elle est lente.
Elle coûte.
Une photographie peut mettre du temps à apparaître, ligne après ligne.
Une page mal conçue est une épreuve.
Nous avons aujourd’hui oublié ce que signifiait attendre le chargement d’une image.
Cette contrainte influençait la conception des sites. Il fallait être léger, direct, inventif. Chaque page supplémentaire représentait du travail et de l’espace disque.
C’est dans cet Internet-là que mon site va apparaître.
1er juin 1997 : mettre le site en ligne plutôt que réviser
Le 1er juin 1997, je suis à quelques jours de mes épreuves de DUT.
Il y aurait donc, objectivement, plusieurs manières raisonnables d’utiliser mon temps.
Mettre en ligne un site consacré aux Beatles n’est sans doute pas la première.
Mais j’ai déjà suffisamment attendu.
Dans le bureau aménagé dans la cave, devant mon fidèle ordinateur Olivetti équipé d’un processeur Intel 75, je transfère mes premières pages vers mon espace Internet.
Je regarde les noms des fichiers défiler.
Une vingtaine de pages.
Voilà le site.
Il s’appelle A Day in the Life.
Rien que ce nom dit déjà à quel point les Beatles ont pris de la place.
Choisir « A Day in the Life » n’est pas choisir une chanson quelconque. C’est baptiser le site du nom de l’un des sommets de Sgt. Pepper, cette collision Lennon-McCartney où deux fragments de chansons, deux regards sur le quotidien et un orchestre lancé vers le chaos finissent par produire quelque chose qu’aucun des deux auteurs n’aurait probablement construit seul.
Pour mon site, le titre fonctionne autrement.
Une journée dans la vie d’un fan.
Des informations.
Des chansons.
Des histoires.
Des pages reliées les unes aux autres.
À ce moment-là, évidemment, je ne pense pas à ce que deviendra ce projet près de trente ans plus tard.
Je veux juste qu’il existe.
Le compteur reste à zéro
Lorsque les pages sont enfin en ligne, je suis heureux.
Et personne ne vient.
Le compteur de visites reste à zéro.
Voilà une excellente leçon d’humilité numérique avant même que l’expression existe.
Mettre quelque chose sur Internet ne signifie absolument pas que quelqu’un va le trouver.
Le Web est déjà assez vaste pour vous rendre invisible.
Je commence donc à inscrire le site dans des annuaires, à le signaler là où je peux et à créer les premiers liens susceptibles d’y conduire.
Puis quelques visiteurs arrivent.
À la fin de l’été 1997, ils sont environ cinquante.
Cinquante.
Aujourd’hui, à l’époque des vidéos regardées plusieurs millions de fois en quelques heures, ce nombre peut sembler presque comique.
Pour moi, il est extraordinaire.
Cinquante personnes réelles ont trouvé l’adresse d’un site créé par un inconnu devant son Olivetti.
Cinquante personnes ont chargé une page.
Certaines en ont probablement consulté plusieurs.
Il y avait là une forme de magie qu’aucune statistique gigantesque ne remplacera jamais complètement.
Quelqu’un était venu.
Écrire quand on récoltait des zéros en dictée
Le plus amusant, rétrospectivement, est peut-être que Yellow-Sub.net allait devenir un lieu d’écriture.
Moi qui avais pu récolter des zéros en dictée, je découvrais progressivement le plaisir de raconter.
Mes études me conduisaient vers l’expertise comptable, c’est-à-dire vers un univers qui, sur le papier, paraît assez éloigné de Lennon, McCartney, Harrison et Starr.
D’un côté, les chiffres.
De l’autre, les mots.
Pourtant, une logique commune finit presque par apparaître : vérifier, recouper, comprendre ce que l’on a devant soi avant de tirer une conclusion.
Écrire sur les Beatles va m’apprendre cela.
Une date n’est pas nécessairement juste parce qu’elle est répétée dans cinq livres si les cinq auteurs ont repris la même source erronée.
Une citation ne signifie rien lorsqu’on lui retire le contexte dans lequel elle a été prononcée.
Un souvenir raconté trente ans plus tard peut être sincère et malgré tout imprécis.
L’histoire des Beatles est d’autant plus passionnante qu’elle se trouve au croisement de l’histoire culturelle, de l’industrie musicale, de la mémoire individuelle et de la légende.
Il faut aimer les quatre garçons.
Mais il faut aussi se méfier des belles histoires trop parfaites.
De A Day in the Life à Yellow-Sub.net
Le site grandit.
Je continue à coder.
À ajouter des pages.
À écrire.
À corriger.
À apprendre.
Et comme tous les projets Internet de cette période, il finit par se heurter à une réalité très matérielle : l’espace disponible.
Le petit hébergement fourni par Wanadoo devient trop étroit.
Au bout d’environ deux ans, je franchis donc une nouvelle étape : acheter un nom de domaine et souscrire un hébergement professionnel.
A Day in the Life change de nom.
Il devient Yellow-Sub.net.
Pourquoi ce changement compte-t-il autant ?
Parce qu’un nom de domaine modifie immédiatement la perception d’un site à l’époque. Nous ne sommes plus seulement dans un sous-répertoire perdu au fond de l’espace personnel d’un fournisseur d’accès. Le site possède désormais son adresse.
Sa maison.
Le nom fait évidemment référence à « Yellow Submarine », l’une des chansons les plus universellement identifiables des Beatles et à tout l’imaginaire visuel qu’elle a engendré.
Mais derrière la nouvelle enseigne, le principe ne change pas.
Trouver une information.
Essayer de la comprendre.
Puis la raconter à quelqu’un d’autre.
C’est encore, au fond, ce que je fais aujourd’hui.
La drôle de vie d’un site de fans
Un site consacré aux Beatles possède un problème très particulier : le groupe s’est séparé en 1970, mais l’actualité ne s’arrête jamais.
Sur le papier, l’histoire devrait être terminée.
Elle ne l’est pas.
Il y a les carrières solo de Paul McCartney et Ringo Starr, toujours actives.
Il y a les archives de John Lennon et George Harrison.
Les rééditions.
Les livres.
Les découvertes.
Les ventes aux enchères.
Les films.
Les documentaires.
Les témoignages.
Les bandes retrouvées.
Les nouveaux mixages.
Les chansons que l’on croyait connaître et qui réapparaissent soudain débarrassées de leurs couches sonores.
Et puis il existe tout ce matériau ancien que l’on continue à regarder avec des outils nouveaux.
C’est peut-être l’un des grands secrets de la longévité des Beatles.
Le catalogue est limité.
La conversation autour de lui ne l’est pas.
Une communauté se forme
Peu à peu, Yellow-Sub.net n’est plus seulement mon site.
Une communauté se forme autour de lui.
Certains lecteurs viennent pour suivre l’actualité.
D’autres cherchent une information très précise.
D’autres encore tombent sur une page après avoir entendu « Let It Be », « Yesterday » ou « Come Together » quelque part et veulent comprendre ce qu’ils viennent d’écouter.
C’est une chose que j’aime profondément dans les Beatles : on peut entrer dans leur univers par n’importe quelle porte.
Un enfant peut les découvrir avec « Yellow Submarine ».
Quelqu’un d’autre avec le riff de « Day Tripper ».
Un amateur de musique expérimentale avec « Tomorrow Never Knows ».
Un pianiste avec « Martha My Dear ».
Un passionné de guitare avec « While My Guitar Gently Weeps ».
Un amoureux des harmonies avec « Because ».
Puis les ramifications commencent.
Vous vouliez savoir qui joue le solo de guitare de « Taxman » et vous voilà une heure plus tard en train de lire l’histoire de la basse Rickenbacker de Paul McCartney.
C’est ainsi que fonctionne la passion.
Par contamination.
Plus de 2 000 visiteurs par jour
Au milieu de l’année 2005, le site accueille plus de 2 000 visiteurs par jour.
Deux mille.
Je repense parfois au compteur resté à zéro le 1er juin 1997.
Aux cinquante visiteurs de ce premier été.
Et je me demande ce qu’aurait pensé le garçon devant son ordinateur Olivetti si quelqu’un lui avait annoncé qu’un jour plusieurs milliers de personnes ouvriraient quotidiennement les pages de ce site commencé dans une cave.
Il n’y aurait probablement pas cru.
Internet avait changé.
Yellow-Sub.net avec lui.
Les connexions s’accéléraient. Les usages évoluaient. Les sites devenaient plus complexes. Le Web des pages personnelles bricolées à la main laissait progressivement la place à quelque chose de beaucoup plus professionnel.
Mais ce chiffre de fréquentation avait surtout une signification humaine.
Derrière chaque visite, quelqu’un cherchait quelque chose.
Et le site pouvait peut-être l’aider à le trouver.
Partager plutôt que posséder
Je suis né à Rodez, dans l’Aveyron.
Cette précision géographique n’est pas anodine dans l’histoire.
Lorsqu’on grandit loin de Londres, de Liverpool ou même de Paris, l’accès à la culture spécialisée n’est pas toujours immédiat. Dans les années 1990, trouver un ouvrage très précis sur les Beatles pouvait demander des efforts. Les magazines importés n’étaient pas nécessairement disponibles. Les disques rares ne se matérialisaient pas sur une plateforme après trois mots tapés dans un moteur de recherche.
Il fallait faire avec ce que l’on trouvait.
Cette expérience a beaucoup déterminé ma manière de penser le site.
J’ai toujours considéré qu’il y avait un plaisir particulier à faire plaisir aux autres.
Partager une découverte peut être presque aussi réjouissant que la découverte elle-même.
Lorsque je trouvais une information intéressante dans un livre, mon premier réflexe finissait naturellement par être de me demander comment la transmettre.
Quand une actualité tombait, je voulais la raconter.
Quand une anecdote semblait trop belle pour être exacte, je voulais la vérifier.
Le site est né de cette impulsion-là.
Pas pour accumuler l’information.
Pour la faire circuler.
Les photographies sur disquette
Certains détails font aujourd’hui sourire.
Je sauvegardais des photographies des Beatles sur disquette.
Une phrase pareille suffit presque à dater une époque.
Une disquette avait une capacité tellement minuscule au regard de nos standards actuels qu’une seule photographie produite par un smartphone moderne pourrait en engloutir plusieurs.
À l’époque, pourtant, on organisait réellement des collections sur ces petits rectangles de plastique.
Il fallait sélectionner.
Compresser.
Nommer les fichiers intelligemment.
Gérer l’espace.
L’histoire de Yellow-Sub.net est aussi celle de cette transformation technologique vertigineuse.
Des cassettes aux fichiers numériques.
Des disquettes au stockage presque illimité.
Du modem au haut débit.
Des écrans cathodiques aux téléphones que nous avons constamment dans la poche.
Du HTML écrit à la main aux systèmes de publication modernes.
Mais une technologie ne produit pas automatiquement du sens.
Elle facilite seulement sa circulation.
Les raisons pour lesquelles on partage restent humaines.
Pourquoi les Beatles, encore ?
La question revient parfois implicitement.
Comment peut-on continuer à s’intéresser avec autant d’attention à un groupe dont la discographie officielle s’est construite sur moins d’une décennie ?
Justement parce que cette décennie paraît impossible.
Entre « Love Me Do » et « Tomorrow Never Knows », moins de quatre ans se sont écoulés.
C’est presque absurde.
Entre les costumes sages de 1963 et les moustaches psychédéliques de 1967, le monde entier semble avoir changé.
Les Beatles ne sont évidemment pas seuls responsables de cette transformation. Ils absorbent leur époque autant qu’ils la poussent en avant. Ils écoutent Bob Dylan, la soul américaine, le rhythm’n’blues, la musique indienne, l’avant-garde, la musique classique, les productions de Phil Spector, les innovations des Beach Boys.
Puis ils transforment tout.
C’est cette circulation permanente des idées qui rend leur histoire inépuisable.
Ils ne sont pas quatre génies enfermés dans une pièce inventant le XXe siècle tout seuls.
Ils sont quatre musiciens extraordinairement curieux, entourés de collaborateurs essentiels, placés au milieu d’une période de bouleversements technologiques et culturels, et suffisamment talentueux pour transformer ce qu’ils rencontrent en autre chose.
Plus on simplifie cette histoire, moins elle devient intéressante.
John, Paul, George et Ringo : quatre individus derrière le monument
La mythologie peut parfois écraser les personnes.
À force de parler des « Beatles », on risque presque d’oublier qu’il s’agit de quatre individus extrêmement différents.
John Lennon, l’instinctif, le provocateur, capable de violence comme de fragilité, dont l’écriture évoluera du rock’n’roll adolescent à des chansons d’une nudité émotionnelle parfois brutale.
Paul McCartney, mélodiste phénoménal, musicien presque obsessionnel, capable de passer d’une ballade à une expérimentation de studio puis à une chanson de music-hall sans percevoir de frontière entre musique noble et populaire.
George Harrison, longtemps présenté comme le troisième compositeur attendant son tour derrière Lennon-McCartney, alors même que son évolution à la fin des années 1960 produit « While My Guitar Gently Weeps », « Something » et « Here Comes The Sun ».
Et Ringo Starr, batteur dont le jeu est d’autant plus facile à sous-estimer qu’il donne souvent l’impression que tout est évident.
Ce sont leurs différences qui produisent une partie de la magie.
Et leurs conflits aussi.
On aime parfois imaginer les grands groupes comme des fratries fusionnelles détruites par une tragédie extérieure. L’histoire des Beatles est beaucoup plus humaine. Ils s’aiment, se lassent les uns des autres, s’agacent, se blessent, collaborent, se concurrencent, partagent des souvenirs impossibles à expliquer à quiconque d’autre.
La séparation n’efface pas les liens.
Elle les transforme.
Être passionné sans transformer l’histoire en religion
Un site consacré aux Beatles court toujours un risque : celui de l’hagiographie.
À force d’aimer un groupe, on peut finir par vouloir le défendre contre la réalité.
Ce n’est pas ce qui m’intéresse.
Les Beatles n’ont pas besoin d’être parfaits.
Leur histoire n’a pas besoin d’être simplifiée pour être extraordinaire.
Au contraire.
Les contradictions la rendent passionnante.
Les disputes de studio.
Les décisions artistiques discutables.
Les projets ratés.
Les paroles que l’on ne pourrait plus écrire de la même manière aujourd’hui.
Les déclarations contradictoires.
Les souvenirs qui ne coïncident pas.
Les erreurs.
Tout cela appartient à l’histoire au même titre que Revolver ou Abbey Road.
Être fan ne signifie pas renoncer à l’esprit critique.
Je dirais même que c’est l’inverse.
Quand on aime vraiment une histoire, on veut la regarder entière.
Le Web a changé, la curiosité reste
Internet n’a évidemment plus grand-chose à voir avec celui que j’ai découvert en 1995.
La comparaison est presque vertigineuse.
À l’époque, trouver un site consacré aux Beatles était déjà une découverte.
Aujourd’hui, une recherche produit instantanément des milliers de réponses.
Le problème s’est inversé.
Nous sommes passés de la rareté à la profusion.
Dans les années 1990, la difficulté consistait à trouver une information.
Aujourd’hui, elle consiste souvent à savoir laquelle croire.
Une anecdote incorrecte peut être reproduite par des centaines de sites en quelques heures. Une fausse citation peut circuler sur les réseaux sociaux avec une photographie élégante et devenir plus visible que la vérité. Des articles se recopient mutuellement. Une erreur finit par acquérir une sorte de légitimité par répétition.
La mission d’un site comme Yellow-Sub.net reste donc étonnamment proche de celle de ses débuts.
Chercher.
Comparer.
Contextualiser.
Raconter.
Les outils ont changé.
Pas le besoin.
Les absences et les retours
Bien sûr, presque trente années ne forment pas une ligne droite.
Il y a eu des périodes pendant lesquelles la vie m’a éloigné du site.
Quelques mois parfois.
D’autres priorités.
D’autres obligations.
Un projet aussi long traverse nécessairement les différentes vies de celui qui l’a créé.
Mais je suis toujours revenu.
Et ce qui m’étonne peut-être le plus est la facilité avec laquelle la machine redémarre.
Il suffit d’une information.
Une nouvelle archive.
Une interview.
Un livre.
Une photographie dont le contexte reste incertain.
Et la curiosité revient.
Cette sensation ressemble finalement beaucoup à celle provoquée par ma cassette en 1990.
« Je veux savoir. »
Voilà peut-être la véritable constante de toute cette histoire.
Penser connaître les Beatles
Après autant d’années, on pourrait imaginer qu’il devient difficile d’être surpris.
C’est exactement l’inverse.
Plus on connaît les Beatles, plus on mesure l’étendue de ce que l’on ignore.
Il suffit parfois d’une photographie prise sous un angle différent pour remettre en cause la chronologie supposée d’une journée.
D’une bande de travail pour révéler comment une chanson s’est construite.
D’un témoignage oublié pour éclairer une relation.
Les technologies récentes de séparation sonore ont également permis d’entendre certains enregistrements avec une précision autrefois inimaginable. Des instruments qui vivaient enfouis dans les mixages réapparaissent. Des voix peuvent être isolées. Des détails deviennent audibles.
On pensait connaître un disque.
On recommence à l’écouter.
C’est extraordinaire.
Un groupe disparu peut continuer à produire des surprises.
Revenir à cette cassette
Au bout du compte, tout me ramène régulièrement à 20 Greatest Hits.
Une compilation que beaucoup de collectionneurs regarderaient aujourd’hui comme un objet secondaire dans la discographie des Beatles.
Ce n’est ni Revolver, ni Sgt. Pepper, ni le White Album.
Elle n’a pas l’importance historique des albums originaux.
Et pourtant, dans mon histoire personnelle, aucun autre disque des Beatles ne pourra jamais véritablement la remplacer.
Parce que ce n’est pas la valeur absolue d’un disque qui compte.
C’est le moment où il vous trouve.
On peut découvrir un chef-d’œuvre au mauvais moment et rester totalement indifférent.
Puis une simple compilation arrive alors que quelque chose en vous est prêt à l’entendre.
C’est ce qui m’est arrivé.
La première face n’a rien provoqué.
J’ai retourné la cassette.
Et ma vie musicale a changé de direction.
Ce que mon frère ne savait pas
Mon frère voulait sans doute simplement améliorer mes goûts musicaux.
Mission fraternelle louable, exprimée avec la subtilité que l’on sait.
Il ne pouvait évidemment pas deviner la suite.
Il ne pouvait pas savoir que cette cassette allait me pousser vers les bibliothèques.
Que j’allais économiser pour acheter des CD.
Que j’allais enregistrer des morceaux entendus à la radio.
Que j’allais apprendre le HTML.
Que j’allais créer un site.
Que ce site existerait encore plusieurs décennies plus tard.
Que je passerais des milliers d’heures à écrire sur quatre musiciens nés dans le nord de l’Angleterre.
Je ne le savais pas davantage.
Et c’est peut-être ce qui rend l’histoire amusante.
Les événements qui changent durablement une vie n’arrivent pas toujours avec une étiquette indiquant leur importance.
Parfois, quelqu’un vous tend juste une cassette.
Pourquoi Yellow-Sub.net existe toujours
Si je devais expliquer Yellow-Sub.net en une idée, ce serait probablement celle-ci : la connaissance devient plus intéressante lorsqu’elle circule.
J’ai commencé comme lecteur.
Comme auditeur.
Comme gamin qui attendait qu’une chanson passe à la radio pour pouvoir l’enregistrer sur une cassette.
Puis j’ai eu envie de transmettre ce que je trouvais.
Le site n’a jamais été créé pour remplacer les livres, les disques ou les recherches des autres passionnés. Il est né précisément parce que tous ces objets existaient et qu’ils donnaient envie d’aller plus loin.
Il s’agit de construire des ponts.
Entre une chanson et son histoire.
Entre une photographie et son contexte.
Entre une actualité et plusieurs décennies de passé.
Entre un fan qui connaît déjà par cœur la matrice d’un pressage de Revolver et quelqu’un qui vient simplement d’entendre « Here Comes The Sun » pour la première fois.
Ces deux personnes ont leur place ici.
Aucune passion ne devrait devenir un concours d’ancienneté.
Nous avons tous écouté notre première chanson des Beatles un jour.
Le jeune fan est toujours là
Je n’ai pas oublié celui que j’étais.
Le garçon qui cherchait des livres sur les Beatles à la bibliothèque municipale.
Qui conservait des morceaux enregistrés à la radio.
Qui achetait ses CD progressivement.
Qui enregistrait des photographies sur disquettes.
Qui découvrait émerveillé qu’à l’autre bout du monde, quelqu’un avait construit une page Internet consacrée au même groupe.
Je crois même que le site continue d’exister pour lui.
Parce que lorsque j’écris aujourd’hui un long article expliquant l’histoire d’une chanson, je pense encore à cette sensation très précise : celle d’avoir enfin trouvé l’information que je cherchais.
Il existe peu de plaisirs intellectuels aussi simples.
On avait une question.
Désormais, on comprend un peu mieux.
Et immédiatement, évidemment, une nouvelle question apparaît.
Les Beatles comme machine à remonter le temps
Écrire sur les Beatles pendant des décennies produit un étrange rapport au temps.
Une actualité de 1966 peut soudain redevenir présente parce qu’un document est retrouvé.
Un album de 1969 revient au centre des conversations parce qu’il est remixé.
Une photographie de 1963 est restaurée et semble avoir été prise hier.
Mais l’histoire du groupe agit aussi comme un miroir de notre propre vie.
Je ne peux pas écouter certains morceaux sans penser aux différentes périodes pendant lesquelles je les ai découverts.
A Hard Day’s Night n’est jamais seulement l’album de 1964.
C’est aussi mon premier CD des Beatles en 1993.
20 Greatest Hits n’est jamais seulement une compilation de 1982.
C’est l’été 1990.
Le catalogue des Beatles s’est fixé.
Notre relation avec lui continue à évoluer.
C’est peut-être pour cela que nous réécoutons toute notre vie certains disques.
Les chansons ne changent pas.
Nous, oui.
De vingt pages à plusieurs décennies d’archives
Lorsque j’ai mis en ligne A Day in the Life le 1er juin 1997, le site comptait environ vingt pages.
Vingt.
À l’échelle du Web contemporain, cela ressemble presque à une brochure.
Mais ces vingt pages contenaient déjà l’essentiel de ce qui allait suivre.
L’envie de documenter.
Le plaisir d’écrire.
La volonté de partager.
Et probablement une bonne dose d’inconscience, indispensable à tout projet dont on ignore encore combien de temps il va nous accompagner.
Si j’avais su combien d’heures je passerais ensuite à écrire, vérifier des informations, modifier des pages, migrer des données, changer des systèmes techniques et suivre l’actualité des anciens Beatles, peut-être aurais-je hésité.
Ou peut-être pas.
Certaines aventures sont possibles précisément parce que l’on n’en connaît pas la taille au moment de faire le premier pas.
On commence par vingt pages.
Puis on continue.
Une histoire qui approche les trente ans
En 2027, le site qui est devenu Yellow-Sub.net aura trente ans.
Trente ans.
Le nombre paraît presque irréel lorsqu’on le compare au garçon assis devant son Olivetti en 1997.
Trois décennies représentent plusieurs générations du Web.
Des technologies entières sont apparues et ont disparu pendant ce temps.
Des services autrefois incontournables ne sont plus que des souvenirs.
Des entreprises qui semblaient indestructibles ont disparu.
Le réseau lui-même s’est transformé en profondeur.
Yellow-Sub.net, lui, continue.
Pas parce qu’il serait resté identique.
Un site qui refuse d’évoluer finit par devenir un musée de sa propre technologie.
Mais parce que son sujet demeure incroyablement vivant.
Et surtout parce que derrière chaque technologie reste cette chose archaïque : quelqu’un qui raconte une histoire à quelqu’un d’autre.
C’est finalement ce que nous faisons depuis toujours.
Faites comme chez vous
Si vous êtes arrivé jusqu’ici, il existe de bonnes chances pour que vous soyez vous aussi contaminé.
Peut-être depuis cinquante ans.
Peut-être depuis hier.
Vous êtes peut-être capable de distinguer immédiatement un mix mono d’un mix stéréo de 1967.
Ou peut-être ne savez-vous toujours pas exactement quel Beatle chante quelle chanson.
Cela n’a aucune importance.
La curiosité suffit.
Si vous êtes arrivé sur Yellow-Sub.net après une recherche Google, une actualité concernant Paul McCartney, une chanson de John Lennon, un article consacré à George Harrison, une anecdote sur Ringo Starr ou une question extraordinairement précise à propos d’une session aux studios Abbey Road, vous êtes au bon endroit.
Promenez-vous.
Lisez.
Cherchez.
Revenez.
Contredisez si nécessaire.
Et surtout, gardez cette curiosité.
C’est elle qui a tout commencé pour moi.
Une cassette.
Une première face qui ne provoque rien.
Une deuxième qui ouvre une porte.
Quelques années plus tard, vingt pages transférées depuis un ordinateur installé dans une cave.
Puis cinquante visiteurs.
Puis des milliers.
Et presque trente années à continuer de chercher dans l’histoire de quatre garçons de Liverpool quelque chose que je n’avais pas encore remarqué.
Je ne sais pas combien de fois j’ai cru connaître les Beatles.
Ils ont toujours fini par me prouver le contraire.
C’est probablement pour cela que je suis encore là.
Et si, quelque part, un autre gamin découvre aujourd’hui les Beatles par hasard, sur une playlist, dans le vieux disque de ses parents ou après qu’un frère lui a expliqué avec plus ou moins de diplomatie qu’il serait temps d’écouter autre chose, alors la boucle continue.
Il n’aura pas besoin d’attendre devant la radio avec une cassette vierge.
Il ne sauvegardera probablement aucune photographie sur une disquette.
Il ne saura peut-être jamais ce qu’était un modem 56K.
Tant mieux.
Chaque génération possède sa manière d’entrer dans la musique.
L’essentiel reste le moment où une chanson cesse soudain d’être simplement une chanson.
Celui où l’on veut savoir.
Qui l’a écrite ?
Pourquoi ?
Quand ?
Comment ?
Qu’est-ce qu’il y avait avant ?
Qu’est-ce qui est venu après ?
À partir de là, le voyage peut devenir très long.
Le mien a commencé en 1990.
Il continue toujours.
Clive













