APPLE RECORDS · HISTOIRE DU CATALOGUE · 1970–1971

Apple Records en 1970–1971 : de Badfinger à Doris Troy, le label à son apogée créative

Entre 1970 et 1971, Apple Records publie de grandes productions solo des anciens Beatles tout en accompagnant Badfinger, Billy Preston, Doris Troy, Mary Hopkin et des compositeurs hors de la pop. Ces deux années révèlent la richesse artistique du label, mais aussi les limites de son modèle économique.

Un tournant qui ne se réduit pas à la séparation des Beatles

En 1970, les Beatles cessent progressivement leur activité commune, mais leur maison de disques reste l’un des lieux majeurs où s’organisent leurs carrières individuelles. Apple publie des œuvres de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr, tandis que les disques du groupe continuent d’être commercialisés dans le réseau EMI et Capitol. Le label possède donc une activité plus importante que le simple reflet d’un groupe en voie de séparation.

L’époque est également décisive pour les artistes extérieurs. Les disques de Badfinger, Billy Preston, Doris Troy et Mary Hopkin se côtoient dans un même catalogue sans relever d’une formule musicale commune. Le même logo sert à présenter de la pop, du rock, de la soul, de la musique spirituelle et des œuvres contemporaines. Il faut étudier cet ensemble de manière chronologique et matérielle : les faces B, les albums, les numéros et les dates internationales révèlent souvent des décisions commerciales que les grandes rétrospectives des Beatles laissent de côté.

Badfinger et No Dice : l’émergence de compositeurs

Badfinger entre dans cette période avec le succès de « Come and Get It », chanson fournie et produite par Paul McCartney. Pourtant, le groupe ne peut pas durablement bâtir son identité sur des compositions écrites par un Beatle. Pete Ham, Tom Evans, Joey Molland et Mike Gibbins développent une écriture collective qui donne au disque No Dice, paru en 1970, sa personnalité propre. « No Matter What » rencontre le public, tandis que « Without You » demeure alors une chanson de l’album, avant son immense succès dans la version d’Harry Nilsson.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre Apple. Le label permet à un groupe d’enregistrer d’abord un titre fourni par McCartney, puis d’atteindre une reconnaissance d’auteur-compositeur. La proximité avec les Beatles favorise des rencontres et une visibilité initiale, mais l’invention musicale appartient finalement au groupe lui-même. Les disques ne sont pas interchangeables : une reprise par un autre interprète, une maquette et la version album de Badfinger représentent des enregistrements distincts.

Billy Preston : gospel, soul et nouvelles productions de Harrison

Après That’s the Way God Planned It, Billy Preston poursuit son travail chez Apple avec Encouraging Words en 1970. L’album associe la tradition gospel américaine à la soul et à des compositions accessibles à un public rock. George Harrison participe à la production, et le disque comprend notamment des versions de chansons qui entretiennent un dialogue avec le répertoire personnel de Harrison.

La présence de Preston dans Apple ne relève pas d’une simple récompense pour sa participation au concert des Beatles sur le toit. Il s’agit d’un auteur, organiste et chanteur doté de sa propre carrière. L’étude de ses albums doit distinguer ce qu’il compose, les titres qu’il reprend, ses enregistrements antérieurs et les sessions auxquelles Harrison contribue. Le catalogue Apple devient ainsi le lieu d’une rencontre entre cultures musicales qui s’étaient déjà croisées avant la création du label.

Doris Troy : de la chanteuse soul à une artiste Apple

La chanteuse américaine Doris Troy travaille avec George Harrison et l’entourage d’Apple pour son album éponyme de 1970. Le projet associe des musiciens venus de la soul, du rock et des sessions britanniques de l’époque. Ringo Starr et d’autres collaborateurs apparaissent parmi les participants, dans une production qui cherche à mettre sa voix au premier plan plutôt qu’à en faire une simple invitée des Beatles.

Le single « Ain’t That Cute » permet de suivre le répertoire de Troy indépendamment du format long. Les crédits d’auteur, de producteur et d’interprète doivent être examinés titre par titre : la richesse de l’album provient d’une coopération musicale qui ne signifie pas que chaque composition soit signée Harrison ou qu’elle soit enregistrée par les Beatles. Les rééditions ultérieures donnent parfois accès à des enregistrements additionnels, qu’il faut clairement séparer du programme initial.

Mary Hopkin : Earth Song, Ocean Song et un autre rapport à la chanson

Avec Earth Song, Ocean Song, publié en 1971, Mary Hopkin s’éloigne progressivement de l’image imposée par « Those Were the Days ». L’album est produit par Tony Visconti et privilégie un répertoire aux influences folk et acoustiques. Il marque une étape importante dans la manière dont l’interprète souhaite être entendue : davantage de place aux chansons et à leur atmosphère, moins à la recherche d’une répétition du premier succès.

Cette évolution témoigne des tensions possibles entre la stratégie d’une maison de disques et les préférences artistiques d’une chanteuse. Une carrière ne se mesure pas seulement au nombre de singles classés dans les ventes. Dans le cas de Hopkin, les albums et les séances de l’époque offrent une vision beaucoup plus nuancée que l’histoire d’une vedette lancée par McCartney puis disparue des classements.

Le Modern Jazz Quartet, John Tavener et la musique qui échappe aux formats pop

Le catalogue Apple comprend aussi des œuvres qui ne cherchent pas à devenir des succès radiophoniques. Le Modern Jazz Quartet y publie des disques marqués par une grande rigueur d’écriture et d’interprétation. Le compositeur britannique John Tavener y fait paraître The Whale puis Celtic Requiem, projets d’une ambition radicalement différente des chansons pop. Les enregistrements de musique indienne et dévotionnelle associés à Ravi Shankar et au Radha Krishna Temple montrent une autre dimension du même programme.

Ces sorties sont essentielles pour définir Apple : la maison n’est pas seulement un véhicule des Beatles et de leurs proches. Elle constitue, pendant quelques années, une expérience de publication ouverte à des formes musicales que la plupart des labels grand public jugent difficiles à commercialiser. L’échec éventuel d’un disque dans les classements ne renseigne pas à lui seul sur sa valeur culturelle ou sa place dans l’histoire de l’entreprise.

Straight Up : plusieurs producteurs et deux calendriers nationaux

Le projet Straight Up de Badfinger permet de comprendre la complexité des séances d’Apple en 1971. Geoff Emerick travaille sur un premier ensemble d’enregistrements, puis George Harrison intervient sur plusieurs chansons, notamment « Day After Day ». Ses engagements l’empêchent toutefois de terminer seul l’album, et Todd Rundgren prend le relais pour achever le projet. Le disque final ne peut donc pas être attribué exclusivement à un producteur unique.

La mise en vente possède également une dimension internationale : l’album paraît aux États-Unis en décembre 1971, mais l’édition britannique Apple SAPCOR 19 n’arrive qu’en février 1972. Cette divergence explique pourquoi certaines discographies emploient 1971 et d’autres 1972. La réponse n’est pas de choisir arbitrairement une année, mais de préciser le pays, le support et la référence considérés. Le même principe s’applique aux 45 tours, dont les couplages changent parfois d’un marché à l’autre.

Un catalogue vivant qui doit être étudié au-delà des succès

Apple connaît des réussites visibles, mais les changements de direction limitent progressivement sa capacité à accueillir de nouveaux projets. La gestion menée par Allen Klein, les tensions internes entre les anciens Beatles et les contraintes financières modifient le fonctionnement du label. Il serait néanmoins faux de considérer 1970 ou 1971 comme une disparition de l’activité artistique : plusieurs albums durables naissent précisément au cours de cette période.

Pour replacer les œuvres dans leur contexte, consulter les albums Apple, les portraits d’artistes, les singles et numéros de catalogue, les responsables du label et les différences nationales.

Questions fréquentes

Quel album de Badfinger contient No Matter What et Without You ?

No Dice, publié sur Apple en 1970.

Pourquoi Straight Up est-il daté de 1971 ou de 1972 ?

Sa première sortie américaine est de décembre 1971, mais l’édition britannique SAPCOR 19 paraît en février 1972.

Qui produit Earth Song, Ocean Song de Mary Hopkin ?

Tony Visconti, pour l’album Apple de 1971.

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