APPLE RECORDS · STUDIO · 1969–1975

Apple Studios : l’histoire du studio des Beatles au sous-sol du 3 Savile Row

Le studio d’Apple n’a pas toujours été le lieu professionnel dont rêvaient les Beatles : l’installation improvisée de janvier 1969 et les équipements achevés ensuite correspondent à deux histoires distinctes. Ce chapitre distingue les décisions des Beatles des métiers qui ont rendu possibles les productions du label.

L’idée d’enregistrer hors des studios EMI

Les Beatles apprécient les possibilités d’Abbey Road, mais souhaitent à la fin des années 1960 disposer d’une installation qu’ils pourraient utiliser avec davantage de souplesse. Le 3 Savile Row, leur nouveau siège, possède un sous-sol destiné à recevoir un studio. Le projet relève d’une ambition véritable : réunir création artistique, production et administration dans le même immeuble, sous la bannière Apple.

Une telle installation exige toutefois un véritable travail d’acoustique, de câblage, de contrôle de l’enregistrement et de maintenance. Le prestige du groupe ne permet pas de se passer des contraintes techniques qui définissent un studio professionnel.

Alexis Mardas et le studio qui ne fonctionne pas

Alexis Mardas, dit « Magic Alex », dirige Apple Electronics et promet aux Beatles des innovations spectaculaires. Ses propositions concernent notamment les équipements de studio, la réduction du nombre de commandes et des dispositifs électroniques inhabituels. Lorsque les musiciens veulent reprendre leurs séances pour Get Back en janvier 1969, les installations disponibles ne répondent pourtant pas aux besoins concrets de la production.

Le problème ne se limite pas à une console peu commode. L’absence d’équipements classiques comme un système de communication entre la salle et la cabine, le manque de câblage organisé et les difficultés d’isolation rendent l’ensemble impropre à des séances soutenues. Les témoins de l’époque rapportent la déception des Beatles face à ce décalage entre promesses et résultat.

Les équipements EMI pour les séances de janvier 1969

Pour poursuivre le projet, des matériels sont apportés des studios EMI, avec l’intervention d’ingénieurs et de techniciens expérimentés. Les chansons filmées au sous-sol d’Apple dans la seconde partie de janvier 1969 ne doivent donc pas être interprétées comme une validation du studio conçu par Mardas. Les Beatles enregistrent dans le bâtiment, mais grâce à une solution technique réorganisée.

Cette nuance compte pour l’histoire de Let It Be : la géographie des séances est Apple, alors que l’équipement et une partie du savoir-faire viennent d’EMI. Le studio n’est pas un objet stable dont on pourrait attribuer la totalité des sessions à une même installation.

Geoff Emerick et la reconstruction professionnelle

Après les séances des Beatles, le projet d’installation durable est repris et transformé. Geoff Emerick, ingénieur du son associé à plusieurs grandes réalisations des Beatles, contribue à la conception d’un studio plus conventionnel et mieux adapté à la production commerciale. Le chantier se poursuit sur plusieurs mois, avant que les locaux ne deviennent réellement exploitables dans une nouvelle configuration.

L’installation professionnelle accueille ensuite d’autres séances liées à l’univers Apple et à des artistes extérieurs au groupe. Il faut distinguer ces activités postérieures de la situation de janvier 1969 : un témoignage sur les défauts de la première installation ne décrit pas nécessairement l’équipement des années suivantes.

Un studio à la disposition d’une entreprise de disques

Un label ne se réduit pas à mettre son nom sur une pochette. Un studio associé à ses bureaux peut faciliter les maquettes, les répétitions et les enregistrements. Cette proximité matérielle correspond à l’idée défendue lors du lancement d’Apple : offrir aux artistes un espace où créer sans devoir négocier chaque étape avec une maison extérieure.

Dans la pratique, les projets de la maison demeurent variés et de nombreuses productions Apple utilisent également d’autres studios londoniens ou étrangers. Posséder des installations à Savile Row ne signifie pas que tous les disques du catalogue y ont été enregistrés. L’étude de chaque disque exige une vérification séparée de ses lieux et de ses ingénieurs.

Ne pas confondre studio, label et maison mère

Le terme « Apple Studios » peut désigner les installations d’enregistrement, tandis qu’Apple Records est l’entreprise qui commercialise les disques et qu’Apple Corps englobe diverses divisions. Les séances réalisées au sous-sol de Savile Row ne suffisent donc pas à établir qu’une chanson publiée ailleurs appartient à Apple Records.

On prolongera cette histoire par la discographie du label, les équipes et les bureaux d’Apple et le guide des disques originaux.

30 septembre 1971 : la réouverture d’un studio opérationnel

La reconstruction des installations d’Apple Studios aboutit à une réouverture officielle le 30 septembre 1971. La date marque une rupture importante avec les conditions provisoires des séances de Get Back en janvier 1969. Un studio prêt à accueillir des artistes extérieurs nécessite une régie, des systèmes d’écoute, un câblage fiable, des salles d’enregistrement utilisables et une équipe technique capable d’assurer chaque prestation. Les travaux supervisés par Geoff Emerick transforment le sous-sol en une installation commercialisable et non plus en une simple expérience réservée aux Beatles.

Le lieu est désormais désigné comme Apple Studios. Il dispose de matériel de prise de son et de mixage destiné à plusieurs formats, et peut également participer aux opérations de préparation des masters. Il faut prendre garde au vocabulaire : une séance de gravure ou de montage effectuée dans les locaux ne prouve pas que les instruments du disque ont tous été enregistrés dans la même pièce. Cette distinction est essentielle lorsqu’on tente de reconstruire l’histoire des sessions à partir des indications inscrites sur une bande ou sur une matrice.

Apple Studios dans l’annuaire professionnel de 1972

Un annuaire britannique de studios publié à l’automne 1972 donne une image exceptionnellement concrète de l’entreprise. Apple Studios y est identifié à l’adresse 3 Savile Row, London W1X 1AF, avec Geoff Emerick comme directeur du studio. Parmi les ingénieurs d’enregistrement figurent Geoff Emerick, Philip McDonald et John Mills ; l’équipe technique comprend notamment Eddie Klein et Paul Leighton. Le document indique aussi des spécialistes de la gravure, parmi lesquels Malcolm Davies, John Smith et George Peckham. Il démontre que le studio fonctionne alors comme une entreprise professionnelle dotée de plusieurs métiers, et non comme l’installation privée d’un seul groupe.

Les tarifs annoncés constituent un indice historique précieux. Une heure de prise de son mono ou stéréo est proposée à 25 livres ; les séances huit pistes sont affichées à 31 livres de l’heure, et les séances seize pistes à 37 livres de l’heure. Un piano à queue Steinway est disponible sans supplément, tandis que le Hammond B3 avec Leslie et le Fender Rhodes peuvent être loués. Il s’agit de tarifs professionnels d’époque : leur présentation ne doit pas être confondue avec un tarif actuel ou un prix effectivement facturé à chaque artiste, certains projets ayant pu relever de conditions particulières.

L’annuaire annonce une capacité d’environ 35 à 40 musiciens. Ce chiffre renseigne sur la manière dont le studio se présente alors aux producteurs et aux maisons de disques, mais ne signifie pas qu’un tel effectif est présent lors de chaque séance Apple. L’intérêt documentaire est ailleurs : deux ans après le tournage de Get Back, le lieu offre suffisamment de services pour figurer dans les répertoires commerciaux utilisés par l’industrie britannique.

Badfinger, les frères Van Eaton et les artistes extérieurs

Parmi les premières productions développées après la réouverture figurent des séances des frères Lon et Derrek Van Eaton pour l’album Brother et des opérations de mixage ou d’enregistrement liées à Straight Up de Badfinger. L’activité du lieu dépasse néanmoins les seules signatures Apple : d’autres artistes britanniques et américains y travaillent en fonction des besoins de leurs projets, parfois pour un enregistrement complet, parfois pour des prises additionnelles, des montages ou des masters.

Les documents de séances de Badfinger montrent la complexité d’une production à plusieurs étapes : des titres passent par EMI, AIR ou d’autres installations avant d’être achevés. Il serait donc faux de considérer que la mention d’Apple Studios dans les archives implique que tout l’album ait été enregistré au 3 Savile Row. Dans le même esprit, les crédits de George Harrison et de ses collaborateurs permettent de rattacher certains travaux au studio, mais ne justifient pas de déplacer automatiquement les séances de Living in the Material World ou d’autres albums dans un unique bâtiment.

La fermeture de 1975 et l’héritage des bandes

Les installations cessent leurs activités au printemps 1975, alors qu’Apple Corps rationalise ses locaux et son fonctionnement. Cette fermeture intervient après plusieurs années d’exploitation professionnelle, et non en janvier 1969 à la suite de l’échec du matériel d’Alexis Mardas. Confondre les deux périodes ferait disparaître un chapitre important du rôle d’Apple dans l’histoire de l’enregistrement londonien.

Les bandes et masters issus des différents studios de l’époque demandent enfin une attention particulière. Les métadonnées d’une bande peuvent renseigner sur son transfert, son mixage ou son archivage, mais ne remplacent pas un relevé de séance. Reconstituer l’activité d’Apple Studios exige de distinguer le lieu de prise, le lieu de mixage, les techniciens, l’artiste et l’éditeur du disque. Pour explorer les disques qui résultent de cette période, voir les albums du catalogue Apple Records et les artistes du label.

Questions fréquentes

Où se trouvait Apple Studios ?

Au sous-sol du siège d’Apple Corps, 3 Savile Row à Londres.

Qui avait réalisé la première installation de 1969 ?

Alexis Mardas, dont l’équipement s’est révélé insuffisant pour les besoins des Beatles.

Les Beatles ont-ils utilisé du matériel EMI au sous-sol ?

Oui, des équipements et techniciens EMI ont permis les séances de janvier 1969.

Poursuivre l'histoire d'Apple Records

Poursuivre l’exploration Apple Records