On a souvent résumé George Harrison à cette silhouette légèrement en retrait, posée entre le feu fraternel de Lennon-McCartney et la bonhomie lumineuse de Ringo. Une erreur commode, que All Things Must Pass vient dynamiter à l’automne 1970 avec la force tranquille des œuvres qui n’ont plus rien à prouver. À peine les Beatles défaits, celui qu’on appelait encore le Quiet Beatle ouvre les vannes et laisse déferler un triple album comme on publie une déclaration d’indépendance : trop de chansons gardées sous le coude, trop de frustrations accumulées, trop de spiritualité, de guitares slide et de ferveur gospel pour tenir dans le cadre poli d’un simple 33 tours. Sous la houlette de Phil Spector, avec Eric Clapton, Ringo Starr, Klaus Voormann, Billy Preston ou encore Bobby Keys dans les parages, Harrison transforme son stock de morceaux refusés, différés ou incompris en monument orchestral. “My Sweet Lord”, “What Is Life”, “Isn’t It a Pity”, “Beware of Darkness” : derrière la réverbération massive et les murs de son, il y a surtout un songwriter enfin libre, capable de faire de sa mélancolie, de sa foi et de son sens mélodique une cathédrale pop. Cinquante-cinq ans plus tard, All Things Must Pass n’est plus seulement le grand disque solo d’un ex-Beatle : c’est le moment précis où Harrison cesse d’être une ombre pour devenir, à son tour, l’horizon.
On aurait pu croire qu’après Now and Then, Get Back, la restauration de Let It Be et le retour en majesté d’Anthology, la machine Beatles allait reprendre son souffle. C’était mal connaître Apple Corps, cette étrange société née en 1968 dans le désordre magnifique de Savile Row et devenue, près de soixante ans plus tard, l’un des coffres-forts culturels les plus observés au monde. Avec l’arrivée de Tom Greene à sa tête et la constitution d’une équipe venue du marketing global, du digital, du droit, de la finance, du retail et des grandes expériences de fans, la pomme ne se contente plus de veiller sur les archives : elle se prépare à organiser la prochaine grande séquence de la légende. Car 2028 approche, et avec elle les quatre films de Sam Mendes consacrés à John, Paul, George et Ringo, événement capable de remettre les Beatles au centre de la conversation mondiale. Derrière les intitulés de postes un peu froids se joue donc quelque chose de plus profond : comment transmettre les Beatles sans les transformer en parc d’attractions, comment moderniser leur héritage sans l’aplatir, comment parler aux nouvelles générations sans trahir ceux qui les aiment depuis toujours. Apple Corps se réarme, et c’est peut-être toute la décennie Beatles qui vient de commencer.
Il y a chez Paul McCartney une façon bien à lui de disparaître sans jamais vraiment quitter la pièce. Quand Lennon transforme le masque en règlement de comptes et Bowie en théâtre permanent, Paul préfère les fausses identités bricolées avec le sérieux d’une plaisanterie anglaise : des noms improbables, des biographies de poche, des doubles qui lui permettent de respirer à l’écart du vacarme Beatles. Percy “Thrills” Thrillington est sans doute le plus délicieux de ces fantômes. Faux dandy, faux chef d’orchestre, faux mondain sorti d’un salon où le champagne aurait tiédi depuis 1938, il signe pourtant en 1977 un vrai disque : la version instrumentale et orchestrale de RAM, enregistrée dès 1971 à Abbey Road sous l’œil de McCartney et les arrangements de Richard Hewson. Longtemps resté dans l’ombre, Thrillington n’est pas une simple curiosité lounge ni un caprice luxueux. C’est un miroir déformant tendu à l’un des albums les plus étranges, les plus mal compris et les plus féconds de Paul. En retirant sa voix, il révèle la charpente. En inventant Percy, il raconte autre chose de lui-même : l’art de fuir son propre nom pour mieux faire entendre ses chansons.
On parle souvent des Beatles comme d’une histoire à quatre voix, arrêtée net en 1970 avant de se prolonger en trajectoires séparées, parfois fraternelles, parfois cruelles, souvent magnifiques. Mais dans cette géographie intime de l’après-Beatles, il existe des silhouettes qui ne figurent jamais au premier rang et sans lesquelles une partie du paysage sonnerait autrement. Jim Keltner est de celles-là. Né à Tulsa le 27 avril 1942, ce batteur américain d’une discrétion presque aristocratique n’a jamais eu besoin d’occuper le centre pour devenir indispensable. Lennon l’appelle au moment d’Imagine, Harrison l’embarque dans l’aventure du Concert for Bangladesh puis dans sa longue quête spirituelle, Ringo l’adopte comme un frère de rythme, et George le retrouve encore, jusqu’aux Traveling Wilburys, Brainwashed et l’adieu bouleversant du Concert for George. Keltner n’a pas remplacé Ringo, ni rejoué l’histoire des Beatles à la place des Beatles. Il a fait quelque chose de plus subtil : il a donné un corps, un souffle et une humanité aux chansons de ceux qui tentaient de vivre après le plus grand groupe du monde. Pour son anniversaire, retour sur le parcours d’un batteur de l’ombre qui, sans jamais hausser la voix, a tenu le pouls d’une légende.
Il y a des pochettes qui accompagnent tranquillement un disque, et d’autres qui finissent par le dévorer tout entier. Dans l’histoire des Beatles, la Butcher Cover appartient évidemment à la seconde catégorie : quatre garçons en blouses blanches, couverts de viande crue, de membres de poupées décapitées et de sourires inexplicablement tranquilles, comme si l’image la plus scandaleuse de leur carrière n’était qu’une plaisanterie de fin d’après-midi. On a souvent réduit cette photo à une provocation de mauvais goût, à une erreur de jugement, à un caprice macabre aussitôt puni par Capitol Records. Mais ce serait passer à côté de ce qu’elle raconte vraiment. Car cette pochette interdite de Yesterday and Today est bien plus qu’un accident industriel : elle est le symptôme parfait d’un groupe en train d’échapper à son propre mythe. En 1966, les Beatles ne veulent plus être des poupées propres pour adolescentes américaines. Ils enregistrent Revolver, se lassent des tournées, expérimentent en studio et regardent leur célébrité comme une forme de dévoration. La Butcher Cover condense tout cela en une seule image brutale : l’art contre le commerce, Londres contre l’Amérique puritaine, les Beatles contre leur emballage.
Il y a des anniversaires qui ressemblent à de simples prétextes, et d’autres qui finissent par éclairer une œuvre mieux que toutes les rééditions du monde. Tug of War, publié par Paul McCartney le 26 avril 1982, appartient clairement à cette seconde famille. Quarante-quatre ans plus tard, le disque n’a rien perdu de son étrange gravité : il demeure ce moment suspendu où l’ancien Beatle, sorti de Wings, encore sonné par l’assassinat de John Lennon, retrouve George Martin pour remettre de l’ordre dans le chaos et donner une forme pop à ce qui, dans sa vie, menace de se défaire. On a souvent résumé l’album à Ebony and Ivory, son énorme succès avec Stevie Wonder, ou à Here Today, la lettre bouleversante adressée à Lennon. Ce serait oublier le reste : la majesté de Wanderlust, l’élan de Take It Away, la tendresse de Somebody Who Cares, la finesse de production d’un disque qui tire dans toutes les directions sans jamais rompre. À l’heure où McCartney appartient désormais au temps long de la musique populaire, Tug of War se réécoute moins comme un retour nostalgique que comme l’un de ses grands albums de résistance intime : celui d’un homme qui continue, parce que la chanson reste encore sa meilleure manière de tenir debout.
Il suffit parfois d’une vieille photo pour rallumer les vieux procès. Pas une archive sonore, pas une chanson retrouvée, pas une nouvelle révélation sur les Beatles ou la période Plastic Ono Band : une simple image de John Lennon et Yoko Ono dans une chambre d’hôtel, pendant qu’une femme de chambre refait le lit du Bed-In for Peace. Et voilà que ressurgit, en avril 2026, l’accusation commode : ces deux pacifistes de luxe auraient prêché la paix depuis le confort d’une suite, servis par ceux que l’histoire ne regarde jamais. Sean Ono Lennon a répondu avec une formule aussi sèche qu’efficace : ses parents ne protestaient pas contre le service de chambre. Ils protestaient contre la guerre. Derrière la saillie, il y a plus qu’une défense familiale. Il y a une mise au point sur notre manière de juger les images, de confondre malaise social et ironie, contradiction et imposture, contexte et punchline. Car le Bed-In d’Amsterdam, en mars 1969, n’était ni un monastère ni une retraite de saints : c’était un happening médiatique, absurde, naïf, brillant, pensé pour vendre la paix comme on vend un refrain. Et cette photo, loin de tout résumer, mérite mieux que le ricanement facile.
Il y a des retrouvailles qui sentent le plan de communication à plein nez, et puis il y a celles qui ouvrent une brèche autrement plus troublante. En annonçant que Ringo Starr joue et chante sur “Home to Us”, l’une des pièces maîtresses de son prochain album The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney ne se contente pas d’agiter un vieux totem beatlesien pour émouvoir les foules. Il remet en circulation quelque chose de plus rare : une mémoire vivante, une complicité qui n’a rien d’un décor, une façon pour deux garçons de Liverpool de continuer à se parler en musiciens bien après que l’Histoire les a changés en monuments. Tout cela serait déjà émouvant en soi, mais la chanson en question parle justement du foyer, des rues rudes, de l’enfance modeste et de ce “chez nous” qui ne quitte jamais vraiment ceux qui en sont partis. Dès lors, la présence de Ringo n’a plus rien d’un clin d’œil pour collectionneurs de nostalgie. Elle devient le cœur même du morceau, sa vérité affective la plus profonde. Dans ce disque que McCartney présente comme l’un de ses plus autobiographiques, tourné vers Liverpool, Speke et l’avant-légende, “Home to Us” pourrait bien être l’instant où le passé cesse d’être commémoré pour redevenir une expérience sensible.
Il y a chez Paul McCartney une manière bien à lui de faire descendre les mythes de leur piédestal. Il suffit parfois d’une guitare, d’un souvenir de bus, d’un rire de Ringo ou du nom d’une rue de Liverpool pour que l’histoire la plus commentée de la pop redevienne soudain une affaire de garçons, de trajets, d’amitiés et de chansons à peine nées. Avec The Boys of Dungeon Lane, présenté dans l’intimité du studio Diamond Dust d’Andrew Watt à Los Angeles, McCartney semble avoir choisi de ne plus tourner autour de sa propre légende, mais de la reprendre par le commencement : Speke, Forthlin Road, la Mersey, George Harrison montant à l’arrêt suivant, John Lennon rendu à ses contradictions, Ringo Starr revenu chanter à ses côtés. L’album n’a pourtant rien d’une carte postale Beatles ni d’un mausolée pour collectionneurs. Il avance comme McCartney a toujours su le faire lorsqu’il est inspiré : par détours, éclats, ballades, embardées rock, souvenirs domestiques et trouvailles de studio. À 83 ans, la voix porte l’âge, mais l’imaginaire reste d’une fraîcheur désarmante. On croyait connaître l’histoire ; Paul revient nous rappeler qu’avant la légende, il y avait une route, et que sur cette route les garçons de Dungeon Lane parlent encore de guitares et de rock’n’roll.
En janvier 1984, Milk and Honey ne surgit pas comme un simple appendice posthume dans la discographie de John Lennon. Il arrive plutôt comme la trace encore chaude d’un élan brisé en plein mouvement. Trop souvent réduit au statut de petit frère imparfait de Double Fantasy, l’album mérite pourtant bien mieux que cette place secondaire dans la légende lennonienne. Car ce que l’on entend ici, ce ne sont pas des fonds de tiroir rassemblés pour entretenir le mythe, mais les morceaux d’un second acte que Lennon n’a jamais eu le temps d’achever. Et c’est justement cette fragilité qui le rend si bouleversant. D’un côté, on y retrouve un John Lennon léger, mordant, curieux, revenu au studio avec le plaisir très net de refaire des chansons. De l’autre, Yoko Ono transforme ces bandes interrompues en un dialogue décalé par la tragédie, répondant depuis l’absence à celui qui chantait encore depuis l’élan du retour. Entre promesse d’avenir et conscience du manque, Milk and Honey demeure un disque profondément humain, bancal parfois, mais habité d’une vérité rare : celle d’une musique qui continue à vivre alors même que tout a été fracassé.












