On a parfois reproché à Power To The People son refrain trop simple, son slogan trop frontal, sa manière presque naïve de vouloir faire entrer la révolution dans un 45-tours. Mais c’est justement là que se joue tout l’intérêt de cette chanson de John Lennon, enregistrée au début de 1971 dans le sillage d’une rencontre avec Tariq Ali et Robin Blackburn, figures de la gauche radicale britannique. Après avoir mis ses blessures à nu sur John Lennon/Plastic Ono Band, l’ancien Beatle cherche alors une autre cible à sa colère : non plus seulement l’enfance, la famille, Dieu ou les fantômes des Beatles, mais l’ordre social lui-même. Avec Phil Spector aux commandes, des chœurs massifs, des cuivres, des pas militaires et ce refrain conçu pour être repris dans la rue, Lennon signe moins une chanson d’analyse qu’un tract sonore, volontairement brut, pensé pour circuler vite et frapper large. Bien sûr, tout y est contradictoire : le millionnaire qui chante le pouvoir au peuple depuis son domaine de Tittenhurst, le pacifiste devenu révolutionnaire, l’artiste lucide qui reconnaîtra plus tard avoir voulu plaire aux militants. Mais c’est précisément dans ces tensions que Power To The People demeure fascinante : une chanson imparfaite, datée peut-être, mais toujours capable de faire entendre le moment où Lennon décida que la pop pouvait marcher au pas de la rue.
Lorsqu’il compose « Power To The People » au tout début de l’année 1971, John Lennon ne se contente pas d’écrire une chanson de plus. Il signe, avec ce single sorti dans la foulée d’une interview accordée à la presse marxiste britannique, un manifeste artistique et idéologique qui marque une rupture nette avec l’image qu’il avait construite jusque-là. Ce morceau devient un hymne à la rébellion, un cri de ralliement qui résonne dans un monde en pleine mutation, à une époque où les protestations contre l’ordre établi traversent toutes les démocraties occidentales et où la jeunesse, désenchantée par la guerre du Vietnam et par la fin des illusions hippies, cherche de nouveaux porte-voix. Avec ce titre, Lennon n’est plus seulement l’ex-Beatle en quête de paix universelle qui chantait « All You Need Is Love » trois ans plus tôt : il se réinvente en homme du peuple, en révolutionnaire en quête de justice sociale et de transformation radicale de la société.
Le contexte politique et social de l’époque, conjugué à la pensée marxiste de figures comme Tariq Ali, fournit le terreau fertile dans lequel ce cri de ralliement va germer. Mais « Power To The People » n’est pas seulement le produit d’un climat ; c’est aussi le fruit d’un enchevêtrement de décisions artistiques, de hasards de calendrier et de tensions personnelles qui révèle un John Lennon plus vulnérable qu’il n’y paraît, tiraillé entre l’idéalisme et les contradictions de son époque, entre la sincérité du geste et la conscience aiguë qu’il joue, en partie, un rôle. C’est cette tension entre conviction et performance, entre le slogan et la pop, entre la rue rêvée et le studio bien réel, qui fait la richesse de ce single de deux minutes vingt-trois secondes. Pour comprendre vraiment ce que dit « Power To The People », il faut revenir au point de bascule de 1971, suivre Lennon dans les couloirs d’Ascot Sound Studios puis d’Abbey Road, écouter ce qu’il dira lui-même de cette chanson dix ans plus tard, et observer comment cet hymne au pouvoir populaire a survécu à son auteur.
Sommaire
Un changement de cap politique et artistique
L’année 1971 est cruciale pour John Lennon. Après une longue période de travail avec le Plastic Ono Band et une quête de guérison personnelle entreprise à travers des albums profondément introspectifs, notamment le bouleversant John Lennon/Plastic Ono Band paru à la fin de 1970, l’ex-Beatle se tourne vers un engagement plus militant. Le moment est propice. Il vient de publier un disque où il a mis à nu ses traumatismes d’enfance, hurlé sa douleur d’orphelin, réglé symboliquement ses comptes avec Dieu, avec ses parents et, en partie, avec ses anciens compagnons de scène. Cet album, hanté par la thérapie primale du Dr Arthur Janov, l’a vidé d’une partie de sa colère intime ; il faut désormais que cette colère trouve une cible extérieure, sociale, politique. Le terrain est préparé.
Le moment est propice également parce que l’artiste et son épouse Yoko Ono viennent de rentrer d’un voyage avorté au Japon, où ils étaient partis pour fuir les retombées d’une interview au long cours accordée à Jann Wenner pour Rolling Stone. L’onde de choc laissée par les propos de Lennon sur Paul McCartney, sur la dissolution imminente des Beatles et sur la mythologie même du quatuor de Liverpool pèse encore sur sa conscience. Il a réglé ses comptes en public, avec une violence qui a surpris même ses proches. Le couple devait initialement passer plusieurs semaines au Japon, à la fois pour souffler et pour échapper à la frénésie médiatique londonienne. Mais ses avocats l’ont rappelé en urgence pour préparer la riposte au procès intenté par Paul McCartney devant la Haute Cour, lequel visait à dissoudre formellement la structure juridique des Beatles. Lennon et Ono rentrent à Londres avec contrariété, pour découvrir que leur présence n’était finalement pas indispensable et qu’une partie des formalités aurait pu être réglée par téléphone. Ils se retrouvent ainsi avec un agenda inopinément vide, en plein cœur de l’hiver anglais, dans un état d’irritation sourde.
C’est précisément dans ce vide d’agenda que va s’engouffrer la rencontre fondatrice. Au lieu de se retrancher dans l’introspection ou de céder à l’amertume, Lennon choisit de se plonger dans les idées politiques radicales qui circulent en ce début des années 70. Il accepte de recevoir chez lui, à Tittenhurst Park, deux figures de la gauche radicale britannique : Tariq Ali, jeune intellectuel d’origine pakistanaise déjà célèbre pour son rôle dans les manifestations contre la guerre du Vietnam, et Robin Blackburn, théoricien marxiste lié à la New Left Review. Tous deux écrivent pour Red Mole, un journal trotskiste à diffusion confidentielle mais à influence intellectuelle réelle dans la galaxie de la nouvelle gauche anglaise. Ils débarquent à Tittenhurst avec une idée précise : interroger Lennon sur sa propre cohérence politique, lui rappeler que ses bed-ins pour la paix ont été perçus, dans certains milieux militants, comme des pitreries de millionnaire et l’inviter à passer du symbolique à l’action.
Ce n’est pas la première fois que Lennon se laisse influencer par des figures de la pensée révolutionnaire ou spirituelle. Son admiration successive pour Maharishi Mahesh Yogi, le gourou indien qui avait fasciné les Beatles à la fin des années 60, puis pour le docteur Arthur Janov, l’inventeur de la thérapie primale dont il avait suivi le programme à Los Angeles, montre un homme en quête de sens, toujours à la recherche de solutions, de méthodes, de systèmes pour comprendre un monde qui le déborde. Lennon est perméable à ceux qui parlent avec assurance et qui semblent maîtriser le chaos. Cette tendance n’est pas neutre : elle explique, en partie, la facilité avec laquelle il adoptera, le temps d’un single, le vocabulaire de la lutte des classes.
La conversation avec Ali et Blackburn, qui dure plusieurs heures, agit comme un déclencheur. Les deux journalistes interrogent Lennon sur la question des classes sociales, sur la fonction de l’artiste dans la révolution, sur la responsabilité de ceux qui ont accès aux médias de masse. Ils l’amènent à reconnaître, plus explicitement qu’il ne l’avait fait jusque-là, qu’il appartient à la classe ouvrière par sa naissance, ce qu’il revendiquait déjà en filigrane dans « Working Class Hero », mais qu’il est devenu, par sa fortune et sa célébrité, l’incarnation d’une élite culturelle. Comment résoudre cette contradiction ? La réponse de Lennon est simple, presque naïve : en mettant son audience au service du mouvement, en transformant la pop song en outil d’agitation. C’est lors de cette conversation, au détour d’une phrase, qu’il aurait lâché l’expression « Power to the people », destinée à devenir le titre et le refrain de la chanson à venir.
Dans le cas de « Power To The People », Lennon avouera plus tard qu’il n’a pas été tout à fait lucide dans sa démarche créative et que la chanson est avant tout un geste d’adhésion à un mouvement qui le séduisait à l’époque. Cette autocritique tardive, formulée à l’occasion d’une grande interview accordée à Playboy en 1980 quelques semaines avant son assassinat, est devenue un passage obligé de toute analyse du morceau. Il dira à peu près que la chanson est sortie d’une discussion avec Tariq Ali, qu’il s’agissait d’écrire une chanson sur ce que celui-ci disait, et que c’est précisément pour cela qu’elle ne fonctionne pas tout à fait : elle a été écrite, dira-t-il en substance, dans un état de demi-sommeil et de désir d’être aimé par Tariq Ali et ses semblables. Cette lucidité rétrospective ne doit pas faire oublier que sur le moment, en janvier 1971, Lennon est sincèrement enthousiasmé. Il sort de la conversation avec la sensation d’avoir trouvé un nouveau langage, ou en tout cas une nouvelle légitimité pour le langage qu’il s’apprêtait déjà à parler.
Une composition portée par l’urgence de l’action
Le processus créatif de « Power To The People » est aussi tumultueux que son message. Lennon entame le travail d’enregistrement dans les studios d’Ascot Sound Studios, qu’il a fait aménager dans sa propriété de Tittenhurst Park, dès le lendemain de l’entretien avec Ali et Blackburn. Ce détail biographique a son importance : Tittenhurst Park, immense domaine géorgien de plusieurs hectares à Sunninghill dans le Berkshire, est à la fois un sanctuaire personnel et un studio expérimental. C’est là, dans ce manoir de pierre blanche entouré d’arbres, que Lennon a tourné quelques mois plus tôt les images iconiques d’« Imagine », assis au piano blanc dans le salon, Yoko Ono ouvrant les rideaux pour faire entrer la lumière. C’est là, donc, dans le confort paradoxal d’une demeure de millionnaire, qu’il s’apprête à enregistrer un hymne au pouvoir populaire. Cette contradiction structurelle ne lui échappe pas tout à fait, et elle est devenue, depuis, l’un des points d’attaque les plus fréquents des détracteurs du morceau.
Une première session est mise en place le 22 janvier 1971 à Ascot Sound, mais le résultat se révèle insatisfaisant. La chanson manque de chair, le tempo n’est pas tout à fait juste, l’arrangement reste à trouver. Le travail reprend donc plusieurs semaines plus tard, entre le 11 et le 16 février 1971, dans le cadre des sessions qui aboutiront aussi à plusieurs morceaux de l’album Imagine. C’est durant cette période, et plus spécifiquement vers le 15 février, que la version définitive du single est posée sur bande, avant un travail de mixage et de surdoublages effectué dans la foulée à Abbey Road, dans le légendaire Studio Two. Le détail compte, parce qu’il situe « Power To The People » non pas dans un éclair improvisé d’une nuit, mais dans un processus plus long, plus pensé, plus méthodique que la légende du « hymne écrit en quelques heures » ne le laisse entendre. La chanson est urgente dans son énergie, mais sa réalisation, elle, prend son temps.
Le résultat sonore conserve cette ambition d’immédiateté. Lennon choisit délibérément de s’en tenir à des slogans simples et directs, rejetant toute analyse politique complexe. C’est un choix esthétique avant d’être un choix idéologique. L’auteur de « A Day in the Life » et de « Strawberry Fields Forever » sait pertinemment qu’il est capable de raffinement, de stratification, de jeu sur les images. Mais ici, il fait le pari inverse : la chanson de manifestation doit être assimilable en une seule écoute, reprenable par n’importe quelle foule, traduisible dans n’importe quelle langue. Lennon pense en termes de « broadsheet », ces feuilles volantes que l’on distribuait dans la rue et qui colportaient des chansons populaires depuis le XVIIIe siècle. Il l’a dit à plusieurs reprises : il fabrique des singles comme on fabrique des tracts.
Le texte de la chanson, généraliste et frontal, s’appuie sur une mélodie entraînante et sur un refrain qui se veut un véritable hymne populaire. L’ouverture est sans ambiguïté : il s’agit de dire qu’on veut une révolution et qu’il vaut mieux s’y mettre tout de suite, de se lever, de descendre dans la rue, et de chanter le pouvoir au peuple. Lennon n’hésite pas à revendiquer une rupture nette avec l’idéalisme des années 60. Trois ans plus tôt, sur « Revolution », il avait pris ses distances avec les méthodes violentes des étudiants de Mai 68, déclarant que ceux qui voulaient changer la constitution n’auraient qu’à « libérer leur esprit » et que la solution n’était pas dans la destruction. Avec « Power To The People », il opère un virage radical : la révolution n’est plus différée, suspendue à une transformation intérieure préalable, elle est exigée maintenant. Le « count me out » de « Revolution » devient un « count me in » sans détour.
Dans ce contexte, « Power To The People » devient un point de bascule biographique autant qu’artistique. Lennon, qui avait jusque-là été le défenseur le plus visible de la paix par des moyens non-violents, qui avait organisé avec Yoko Ono les bed-ins d’Amsterdam et de Montréal, qui avait inventé la campagne « War Is Over (If You Want It) » et acheté des panneaux publicitaires dans douze grandes villes du monde, se fait l’ardent défenseur du changement radical. Son appel à la révolution n’est pas seulement une question de renversement politique abstrait, c’est aussi un manifeste qui réunit plusieurs causes : la justice sociale d’abord, mais aussi la liberté individuelle, l’égalité des droits, la remise en question des structures de pouvoir et l’émergence, dans le couplet le plus singulier de la chanson, de la question féministe. Ce dernier point n’est pas un détail. Lennon, sous l’influence de Yoko Ono, glisse au cœur du morceau l’idée que la révolution doit aussi se faire à la maison, dans les rapports entre hommes et femmes, et que le militant de gauche qui rentre chez lui pour traiter sa compagne en domestique est un imposteur. Cette prise de position, modeste sur le papier, est radicale pour l’époque dans la pop music masculine et grand public.
Une production foisonnante et percutante
Lennon ne s’arrête pas à l’écriture d’un texte. Il se tourne vers Phil Spector, le producteur qui avait déjà travaillé avec lui sur « Instant Karma! » l’année précédente puis sur la finalisation de Let It Be, pour donner à « Power To The People » une dimension sonore à la hauteur de son engagement. Spector est alors au sommet de son influence et au bord de son effondrement personnel. Inventeur du « mur du son », ce style de production saturé d’instruments doublés et triplés, d’écho, de réverbération et de cuivres, il a façonné la sonorité de la pop américaine des années 60 avec les Ronettes, les Crystals et le « River Deep, Mountain High » d’Ike et Tina Turner. Son travail avec Lennon constitue une seconde carrière, plus austère, plus politique parfois, où sa technique caractéristique se met au service de chansons à message.
L’apport de Spector sur « Power To The People » est décisif. Avec ses effets d’écho et de compression, ses arrangements de chœurs imposants, le producteur transforme la chanson en un cri collectif. Il ne s’agit plus d’un homme qui chante seul accompagné d’une guitare et d’un piano, mais d’une voix prise dans une masse sonore, soutenue, épaissie, démultipliée. La technique du « wall of sound » sert ici une intention politique : faire sentir, à l’écoute, qu’il y a une foule derrière le chanteur. Spector encourage le saxophoniste Bobby Keys à délivrer une performance puissante, presque agressive, qui découpe le morceau de coups de cuivre tranchants. Il recrute suffisamment de choristes pour former une véritable petite chorale. Et il ajoute, en introduction du morceau, le bruit de pas militaires, comme si une manifestation passait dans la rue à proximité du studio. Ce détail sonore, qui dure à peine quelques secondes, est l’un des plus discutés du disque.
L’introduction de cette bande de pas marchés est un choix délibéré et un coup de génie de mise en scène. Le bruit symbolise l’arrivée de la révolution, il annonce la mobilisation des masses, l’urgence de se lever contre l’injustice. Mais il fait aussi quelque chose de plus retors : il transforme l’auditeur en participant. Quand on met le 45-tours sur la platine, on entend d’abord ces pas qui se rapprochent, et on a l’impression que la manifestation arrive à soi, que la foule entre dans la pièce. C’est une manipulation acoustique, au sens propre, mais c’est aussi une métaphore parfaite de ce que le morceau veut faire : convertir un objet de consommation culturelle, le single pop, en porte-voix collectif. Phil Spector, qui était par ailleurs un homme politiquement ambigu, devient ici l’architecte sonore d’un « nous » qui n’existe peut-être pas dans la réalité, mais que la chanson rend audible.
Le tout est parfaitement soutenu par une rythmique solide. Klaus Voormann, vieux complice des Beatles depuis Hambourg, qui avait dessiné la pochette de Revolver et qui jouait déjà sur l’album Plastic Ono Band, signe des lignes de basse puissantes qui servent de colonne vertébrale au morceau. Billy Preston, le claviériste américain qui avait joué sur « Get Back » et qui restera l’un des plus proches collaborateurs des ex-Beatles, ajoute des nappes de piano et de claviers qui épaississent la texture sans jamais la surcharger. Et à la batterie, on trouve Jim Gordon, prêté pour l’occasion par Derek and the Dominos, parce que Ringo Starr est en vacances. Le détail vaut d’être souligné : « Power To The People » est joué par un musicien qui appartient à la même galaxie que celle d’Eric Clapton, qui vient d’enregistrer « Layla » quelques mois plus tôt, et qui apporte au morceau une frappe sèche et précise très différente du jeu plus rond de Ringo. Cette substitution accidentelle modifie discrètement le caractère du morceau, qui gagne en nervosité ce qu’il perd en chaleur.
Les chœurs féminins sont l’autre élément déterminant de l’arrangement. Phil Spector réunit autour du micro plusieurs chanteuses chevronnées de la scène londonienne : Rosetta Hightower, ancienne membre des Orlons, Madeline Bell, qui chantera plus tard avec Blue Mink, Lesley Duncan, Kay Garner, Liza Strike, Sue Glover et Sunny Leslie. Ces sept voix, mêlées à celle de Lennon, scandent le slogan-titre avec une puissance qui rappelle volontairement les chants gospel et les hymnes religieux. Lennon a souvent dit qu’il voulait que les gens chantent « Power To The People » comme les chrétiens chantent leurs cantiques. La référence est revendiquée, et elle éclaire la logique formelle du morceau : c’est une chanson conçue pour la répétition, pour l’incantation, pour la communion sonore d’une assemblée. Le « right on » qui ponctue chaque répétition du refrain, expression argotique afro-américaine que Lennon emprunte à la culture militante américaine et notamment au Black Panther Party, vient ancrer cet hymne dans un imaginaire précis : celui des luttes noires américaines, dont Lennon a suivi les développements depuis New York en lisant la presse alternative et en discutant avec Yoko Ono.
La durée du morceau, deux minutes vingt-trois secondes, est elle-même un choix de production. Très court par rapport aux standards de l’époque, où les singles de rock dépassaient parfois les quatre ou cinq minutes, « Power To The People » assume sa fonction de tract sonore. Pas de pont élaboré, pas de solo de guitare, pas de longue coda : une attaque, des couplets, un refrain martelé en boucle, et c’est fini. La concision est elle-même un argument politique : le morceau ne demande pas qu’on lui consacre du temps, il s’impose, il passe, il revient. Sur une radio, il occupe l’espace d’un slogan publicitaire. Lennon, qui se réclamait de la culture du slogan et qui aimait répéter qu’il s’inspirait des techniques de la publicité, sait exactement ce qu’il fait.
Une réception contrastée et une censure inattendue
À sa sortie, le 12 mars 1971 au Royaume-Uni puis le 22 mars aux États-Unis, « Power To The People » est plutôt bien accueilli. Le single grimpe rapidement dans les charts britanniques, où il atteint la septième place et reste neuf semaines dans le classement. Aux États-Unis, il s’arrête à la onzième place du Billboard Hot 100, ce qui est un bon résultat pour un titre aussi explicitement politique, et il finit par recevoir un disque d’or pour ses ventes. Ces chiffres sont à mettre en perspective : ils sont inférieurs aux performances des Beatles à leur apogée, mais ils confirment que Lennon, en solo, dispose d’une audience fidèle et significative. Surtout, ils prouvent qu’un morceau aux paroles aussi directement politiques peut trouver une place dans le mainstream commercial, ce qui constitue, en soi, une petite victoire pour celui qui rêvait de transformer la pop en outil d’agitation.
La réception critique est plus nuancée. Une partie de la presse rock salue l’audace du geste et l’efficacité du refrain. Une autre partie reproche au morceau son simplisme, ses paroles slogannistes, son arrangement appuyé. Les détracteurs y voient une chanson opportuniste, écrite par un millionnaire qui joue les révolutionnaires sans renoncer à son manoir ni à son producteur de luxe. Les défenseurs y voient au contraire un acte de courage, un refus de se cantonner à la posture confortable du chanteur engagé en costume-cravate, une volonté de mettre sa célébrité au service d’une cause. Cette polarisation des lectures, qui n’a jamais vraiment cessé, est peut-être la marque la plus durable du morceau : il ne laisse personne indifférent, et il continue de servir de test projectif pour toute discussion sur le rôle politique des artistes.
La chanson n’est pas exempte de controverses, et la plus inattendue concerne moins la face A que la face B du single. Sur l’autre face du 45-tours figure « Open Your Box », composition de Yoko Ono initialement prévue pour son propre album Fly. Les paroles, aux multiples doubles sens érotiques, sont jugées choquantes par EMI, la maison de disques britannique qui distribue Apple Records. Philip Brodie, le directeur général d’EMI à l’époque, considère que le texte est « de mauvais goût » et qu’il ne peut pas être commercialisé en l’état. Plutôt que de réenregistrer la chanson, on choisit de la remixer : on noie certains passages dans une réverbération massive et on baisse drastiquement le niveau des paroles incriminées. La sortie de l’album, initialement prévue pour le 5 mars, est ainsi repoussée d’une semaine.
Pour la version américaine du single, où Apple disposait de davantage de marge de manœuvre, la maison de disques préféra remplacer carrément « Open Your Box » par une autre composition de Yoko Ono, « Touch Me », jugée moins explicitement provocante. Cette variation entre le marché britannique et le marché américain illustre la complexité des négociations entre artiste, label et tribunaux moraux de l’industrie. Yoko Ono, dans plusieurs entretiens ultérieurs, est revenue avec amertume sur cette affaire. Elle y a vu l’expression d’un sexisme structurel : pourquoi les paroles d’une artiste femme étaient-elles jugées intolérables alors que des dizaines de chansons de rockeurs masculins, autrement plus crues, passaient sans encombre la barrière de la censure ? La question, posée en 1971, n’a rien perdu de son actualité, et elle s’inscrit pleinement dans le mouvement de revendication féministe que Lennon et Ono portaient à cette époque.
L’épisode est révélateur d’une ironie profonde : « Power To The People », chanson qui appelle à l’émancipation collective et qui contient en son cœur un couplet sur la condition des femmes, voit sa face B censurée précisément pour des raisons de morale sexuelle, par un dirigeant masculin d’une multinationale du disque. Le single qui voulait abattre les vieilles structures de pouvoir se heurte, dès sa publication, à l’une de ces structures. Lennon et Ono, plutôt que de monter au créneau publiquement, choisissent de céder sur la forme tout en consignant l’incident dans leurs mémoires : il deviendra, dans le récit qu’ils construiront eux-mêmes de cette période, l’illustration de tout ce contre quoi ils étaient censés se battre.
Un engagement parfois remis en question
Si « Power To The People » fait figure d’hymne révolutionnaire dans l’histoire de la musique populaire, il n’en reste pas moins une œuvre complexe, marquée par les contradictions de son auteur. Lennon lui-même est revenu à plusieurs reprises sur cette période, avec une lucidité parfois cruelle envers lui-même. Dans la grande interview accordée à Playboy peu de temps avant sa mort en 1980, il a admis que son engagement pour la révolution avait été en partie le fruit d’une volonté de plaire aux intellectuels de gauche qu’il fréquentait à l’époque, sans toujours en saisir pleinement la portée théorique ni les implications pratiques. Cette autocritique est devenue célèbre, et elle a alimenté toute une littérature interprétative sur la sincérité de Lennon dans cette phase militante.
Il faut prendre cette autocritique avec la prudence qui s’impose. D’abord parce qu’elle a été formulée près de dix ans après les faits, à une époque où Lennon, devenu père au foyer à New York après cinq ans de retrait de la scène publique, avait largement renoncé à l’agitation politique pour se consacrer à sa famille et à son album-retour Double Fantasy. La distance idéologique entre le Lennon de 1971 et celui de 1980 est considérable, et il est naturel que le second juge sévèrement les enthousiasmes du premier. Ensuite, parce que la franchise de Lennon dans cette interview, qui le pousse à reconnaître ses propres faiblesses, ne signifie pas que son geste de 1971 ait été insincère sur le moment. On peut être sincèrement enthousiasmé par une rencontre, en tirer une chanson écrite dans l’urgence, et reconnaître plus tard qu’on s’était laissé porter par l’air du temps. Cela n’invalide pas la chanson ; cela en complique seulement la lecture.
Il est vrai aussi que « Power To The People » a été écrit dans une période de grande confusion personnelle pour Lennon. Le procès intenté par Paul McCartney est en cours. Les relations avec George Harrison sont tendues. La thérapie primale a laissé des cicatrices ouvertes. Yoko Ono, par ailleurs, traverse elle-même une période difficile, marquée notamment par le combat juridique pour la garde de sa fille Kyoko, enlevée par son ex-mari Anthony Cox. La réorientation politique fonctionne aussi, à cet égard, comme une manière de fuir l’introspection et d’investir une cause plus vaste que les drames intimes. La chanson, lue à la lumière de ce contexte, apparaît comme une tentative de se réinventer collectivement quand l’individu vacille.
Mais en dépit de ces ambiguïtés, le morceau reste un témoignage puissant de la transition entre le Lennon pacifiste des années 60 et le Lennon plus radical des années 70. C’est une œuvre de rupture, non seulement dans son contenu, mais aussi dans son message, qui annonçait déjà l’arrivée des chansons plus ouvertement militantes de l’album Some Time in New York City, paru en juin 1972. Sur ce double album controversé, enregistré après l’installation du couple à Greenwich Village, Lennon et Ono mettront en chansons les luttes de John Sinclair, militant emprisonné pour deux joints de marijuana, le massacre de Bloody Sunday en Irlande du Nord, l’émeute de la prison d’Attica et la cause des femmes. « Power To The People » fonctionne, rétrospectivement, comme la matrice sonore et idéologique de cet engagement plus systématique. Sans le single de mars 1971, l’album de 1972 n’aurait pas existé sous cette forme.
Il y a une autre manière de lire cette autocritique tardive : non pas comme un désaveu, mais comme une honnêteté typiquement lennonienne. Lennon a passé sa vie à se contredire publiquement, à revenir sur ce qu’il avait dit, à se moquer de ses propres engouements. Il a signé « Help! », puis a admis qu’il s’agissait d’un véritable appel à l’aide camouflé en chanson pop. Il a chanté « God » en niant Bob Dylan et Jésus, puis est revenu sur cette négation. Il a dit du mal de Paul McCartney avec une violence inouïe sur « How Do You Sleep? », puis a fini par admettre, dans des conversations privées et publiques, qu’il regrettait certains mots. Reprocher à Lennon d’avoir relativisé « Power To The People » dix ans plus tard, c’est ne pas comprendre que cette mise à distance perpétuelle de soi-même fait partie de son économie créative. Lennon n’est jamais aussi crédible que lorsqu’il doute de lui-même, et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles la chanson, malgré ses faiblesses revendiquées, reste touchante.
Le chœur, la rue, la communion : une esthétique de la collectivité
Pour comprendre pourquoi « Power To The People » continue de fonctionner cinquante ans après sa sortie, il faut examiner de plus près l’esthétique que Lennon construit autour de la voix collective. Toute la chanson est bâtie sur un principe simple : la voix soliste est constamment soutenue, doublée, relayée par un chœur qui répète le slogan-titre. La structure formelle imite la structure d’une manifestation, où un meneur lance un mot d’ordre que la foule reprend à l’unisson. Cette architecture vocale n’est pas neutre. Elle propose une expérience d’écoute qui est elle-même politique : celui qui chante avec le disque, dans sa cuisine ou dans sa voiture, devient temporairement l’un des manifestants imaginaires que les pas du début ont amenés sous sa fenêtre.
Lennon a souvent expliqué qu’il était fasciné par les moments où ses chansons étaient reprises en chœur par les foules. Il aimait raconter qu’il avait vu, à la télévision, le public d’un match de football entonner « All Together Now » comme un chant de stade, et il avait été saisi par l’image des manifestants devant la Maison-Blanche reprenant « Give Peace a Chance » en boucle. Ces deux références reviennent dans plusieurs entretiens de l’époque, et elles fournissent la clé esthétique de « Power To The People ». Pour Lennon, le succès d’une chanson militante ne se mesure pas au nombre de copies vendues, mais à sa capacité à devenir une propriété collective, à s’échapper du compositeur original pour entrer dans l’usage commun. Une chanson de manif réussie est une chanson qu’on peut chanter sans connaître le nom de son auteur.
De ce point de vue, la simplicité du refrain n’est pas une limite, c’est un programme. Une foule ne peut pas reprendre des paroles complexes ; elle a besoin d’une formule courte, scandable, mémorisable au premier passage. « Power to the people, power to the people, power to the people, right on » : la phrase est conçue pour être hurlée plus que chantée, pour être martelée plus que mélodiée. Elle s’inscrit dans une longue tradition de slogans politiques anglophones, depuis « We Shall Overcome » du mouvement des droits civiques jusqu’aux « Hell no, we won’t go » des opposants à la guerre du Vietnam. Lennon, en utilisant cette formule, ne prétend pas l’inventer : il en revendique l’usage et il l’amplifie par les moyens techniques du studio.
Le « right on » qui clôt chaque répétition mérite un examen particulier. C’est une expression argotique afro-américaine, popularisée dans les années 60 par les milieux militants noirs aux États-Unis, et notamment par les Black Panthers. Elle signifie à la fois « exactement », « on est d’accord », et fonctionne comme une marque d’approbation enthousiaste. En l’intégrant à son refrain, Lennon ne fait pas seulement un emprunt linguistique : il signale son alignement sur les luttes noires américaines, qui constituent à ses yeux l’avant-garde du mouvement révolutionnaire à l’échelle mondiale. Cet emprunt n’est pas sans poser des questions, notamment celle de l’appropriation culturelle, mais il témoigne d’une volonté délibérée de ne pas cantonner la chanson à un horizon strictement britannique. « Power To The People » est conçu comme un hymne international, traduisible dans tous les contextes de lutte.
L’esthétique de la collectivité que met en place Phil Spector dans la production prolonge cette intention. Le « mur du son », cette saturation contrôlée de la bande, fabrique l’illusion d’une masse. Quand on écoute le morceau au casque, on n’entend pas une voix isolée et quelques instruments, on entend une multitude. Cette technique, héritée des productions Motown et des grandes orchestrations pop des années 60, prend ici une signification politique inédite. Le studio, lieu d’isolement par excellence, devient le siège d’une démocratie acoustique. L’auditeur n’est plus un récepteur passif d’une émission individuelle, il est invité à se fondre dans une foule sonore. C’est, en quelque sorte, la version pop de la promesse révolutionnaire : tu n’es plus seul, tu es nombreux.
L’impact de la chanson sur la scène musicale et au-delà
Bien que l’engagement de Lennon à cette époque puisse sembler décalé ou naïf à certains commentateurs contemporains, il n’en demeure pas moins que « Power To The People » a eu une influence durable sur la musique populaire et la culture de l’époque. La chanson, avec ses accents de révolte, a trouvé une place de choix dans la bande-son des mouvements sociaux des années 70, depuis les manifestations contre la guerre du Vietnam jusqu’aux mobilisations féministes en passant par les marches pour les droits civiques. Elle a été reprise dans de nombreux contextes militants, parfois sans même que les manifestants se souviennent de son auteur, ce qui était précisément l’objectif de Lennon : que la chanson échappe à son créateur pour devenir patrimoine commun.
L’influence du morceau s’étend bien au-delà des seuls cercles militants. De nombreux artistes ont, au fil des décennies, repris ou adapté le titre. Les Black Eyed Peas, en 2005, en ont produit une version qui a connu un certain succès commercial, prouvant que le slogan continuait de fonctionner trente-cinq ans après sa formulation initiale. D’autres reprises, plus confidentielles, ont vu le jour dans le contexte des mouvements altermondialistes des années 2000 ou plus récemment dans la galaxie des protestations climatiques. Chaque génération militante semble pouvoir s’approprier la formule, ce qui démontre la robustesse du dispositif imaginé par Lennon : une chanson conçue pour la répétition collective survit à toutes les modes esthétiques.
Sur le plan plus strictement musical, « Power To The People » a inspiré toute une lignée de chansons engagées dans le rock, la soul et le hip-hop. Des artistes aussi divers que Bob Marley, Public Enemy, Rage Against the Machine ou Manu Chao ont reconnu, à des degrés divers, leur dette envers cette manière particulière de transformer un slogan en hymne pop. La structure même du morceau, avec son refrain scandé sur fond de chœurs et de cuivres, a été abondamment imitée. On la retrouve, par exemple, dans certaines productions disco engagées de la fin des années 70, dans les premières expériences politiques du rap conscient des années 80, et plus récemment dans certaines chansons de protest folk américain post-2010.
La place du morceau dans la discographie posthume de Lennon est elle-même éclairante. Apparue d’abord seulement en single, la chanson n’a fait son entrée dans un album studio qu’en 1975 avec la compilation Shaved Fish, qui rassemblait les principaux titres solo de Lennon depuis « Give Peace a Chance ». Cette absence d’album initial, qui pourrait sembler une faiblesse commerciale, est en réalité cohérente avec la nature même du morceau : une chanson conçue comme un tract n’a pas vocation à être noyée dans une œuvre plus longue, elle doit exister par elle-même, dans la nudité du single. Plus tard, la chanson prêtera son titre à l’album-compilation Power to the People: The Hits, paru en 2010 pour les soixante-dix ans de la naissance de Lennon, ce qui consacre définitivement sa place centrale dans l’imaginaire collectif associé à l’artiste.
Au-delà de la musique, le slogan « Power to the People » a acquis une vie autonome dans la culture politique contemporaine. On le retrouve sur d’innombrables affiches, t-shirts, banderoles, hashtags et tracts produits depuis cinquante ans. Détaché de la chanson elle-même, il fonctionne comme un signe de reconnaissance entre militants de causes parfois très éloignées les unes des autres : il a été utilisé aussi bien par des mouvements de gauche radicale que par des organisations libertariennes, par des écologistes que par des nationalistes, par des activistes des droits civiques que par des défenseurs du Brexit. Cette plasticité idéologique du slogan, qui peut paraître troublante, est aussi le signe de son efficacité performative : trois mots qui ne désignent personne en particulier mais qui mobilisent immédiatement quelque chose dans l’imaginaire de quiconque les entend.
Lennon en avait conscience. Quand il dit qu’il aime les slogans et qu’il aime la publicité, il ne cherche pas à choquer : il revendique une stratégie de communication qui assume ses outils. Le slogan, par sa nature même, est polysémique ; il fonctionne comme un signifiant flottant que chaque récepteur peut investir de son propre sens. C’est cette indétermination qui lui permet de circuler, de durer, de traverser les époques. « Power to the People » n’a pas de programme précis : il ne dit pas quel pouvoir, donné à quel peuple, pour faire quoi exactement. Cette imprécision est sa force autant que sa faiblesse, et elle explique pourquoi le slogan a survécu à la dissolution du contexte politique qui l’avait fait naître.
Tittenhurst Park et le paradoxe du studio à domicile
Il faut s’arrêter un instant sur le lieu d’enregistrement, parce qu’il dit beaucoup du paradoxe que constitue ce single. Ascot Sound Studios n’est pas un studio professionnel comme Abbey Road ou Trident. C’est un studio que Lennon a fait aménager dans une dépendance de Tittenhurst Park, le domaine qu’il avait acheté en 1969 et où il vivait avec Yoko Ono jusqu’à leur installation à New York à l’automne 1971. Ce studio domestique, encore en cours d’aménagement au moment des sessions de janvier-février 1971, n’a pas la finition acoustique d’un grand studio commercial. Il a, en revanche, l’avantage de la disponibilité immédiate : Lennon peut y travailler à toute heure, sans réservation, sans pression de planning.
Cette domesticité du lieu d’enregistrement est elle-même politique, à sa manière. En enregistrant chez lui, Lennon court-circuite la chaîne de production traditionnelle de l’industrie du disque. Il n’a plus besoin de louer du temps de studio à un tarif horaire prohibitif, il n’a plus besoin de négocier sa présence avec d’autres artistes en attente, il n’a plus besoin d’adapter son rythme créatif aux contraintes commerciales d’EMI. Cette autonomie technique annonce ce qui deviendra, vingt ans plus tard, l’évolution généralisée de la production musicale vers le home studio. Lennon, en 1971, anticipe une mutation qui ne deviendra démocratique qu’avec la révolution numérique des années 1990. Et il le fait avec les moyens financiers d’une rock star, ce qui constitue une fois de plus l’un de ces paradoxes structurels qui hantent le morceau : le pouvoir au peuple est chanté depuis un studio dont seul un millionnaire peut se payer l’aménagement.
Le contraste entre Ascot Sound et Abbey Road, où une partie des surdoublages a été effectuée, est également signifiant. Le Studio Two d’Abbey Road, où la majeure partie du catalogue Beatles avait été enregistrée, est un lieu chargé d’histoire. Y revenir pour terminer « Power To The People » n’est pas un geste neutre. C’est, d’une certaine manière, une réappropriation : Lennon retourne sur les lieux de sa célébrité pour y enregistrer une chanson qui veut tourner la page de cette célébrité, ou en tout cas la mettre au service d’autre chose. Le détail biographique a son importance : c’est au Studio Two que les Beatles avaient enregistré « She Loves You », « A Day in the Life », « Strawberry Fields Forever », et c’est là que Lennon, en février 1971, supervise les chœurs féminins qui scandent « Power to the people, right on ». La continuité des lieux souligne, par contraste, la discontinuité des intentions.
Tittenhurst Park lui-même mérite qu’on s’y attarde. Cette propriété de seize hectares, achetée en 1969 pour 145 000 livres sterling, est un manoir géorgien construit à la fin du XVIIIe siècle. Lennon y a vécu deux ans avec Yoko Ono, avant de la vendre à Ringo Starr en 1973 lorsqu’il s’est installé définitivement à New York. C’est dans cette propriété que se trouve la pelouse blanche où Lennon et Ono ont posé pour la pochette d’Imagine, c’est dans le salon principal qu’a été tourné le clip de la chanson titre, et c’est dans une dépendance arrière qu’a été aménagé Ascot Sound. Le décor contraste violemment avec le contenu des chansons enregistrées : l’opulence aristocratique du lieu donne aux paroles révolutionnaires une dimension presque surréaliste, que les détracteurs de Lennon n’ont jamais manqué de souligner. Comment chanter « le pouvoir au peuple » dans un manoir géorgien entouré de jardins paysagés ? La question est légitime, et Lennon lui-même s’est donné peu de mal pour y répondre, sinon en assumant la contradiction comme une donnée du problème.
Le couplet féministe : un détail qui n’en est pas un
Au cœur de « Power To The People » se trouve un couplet qui mérite une attention particulière, parce qu’il constitue, à sa manière, l’apport le plus original du morceau au discours militant de l’époque. Lennon y interpelle directement le compagnon militant : on lui demande comment il traite sa femme à la maison, on lui rappelle que la révolution doit aussi se faire entre les murs de la cuisine et de la chambre à coucher, on lui suggère que celui qui prêche la libération des opprimés tout en exploitant sa compagne est un imposteur. Ce couplet, qui peut sembler banal aujourd’hui, est radical pour 1971 dans le contexte de la pop music masculine grand public. Il introduit la question féministe non comme un thème séparé, traité dans une chanson autonome, mais comme une dimension intrinsèque de la révolution. La conjonction des luttes, qui deviendra une revendication centrale du féminisme intersectionnel des années 80 et 90, est ici esquissée vingt ans avant l’heure.
L’influence de Yoko Ono sur ce couplet est manifeste, et Lennon ne s’en est jamais caché. Yoko, artiste conceptuelle déjà engagée dans des réflexions féministes depuis les années 60, l’a sensibilisé à des questions qu’il n’aurait sans doute pas formulées spontanément. La chanson « Woman Is the Nigger of the World », qui paraîtra l’année suivante sur Some Time in New York City et qui poussera la logique encore plus loin, a été co-écrite par le couple à partir d’un titre que Yoko avait lancé dans une interview du magazine Nova. « Power To The People » constitue, en quelque sorte, le brouillon de cette intuition féministe plus radicale. Le couplet est court, presque maladroit, mais il introduit la question dans le corps même d’un hymne révolutionnaire généraliste, et il signifie que pour Lennon en 1971, on ne peut pas penser le pouvoir collectif sans penser également le pouvoir domestique.
Cette dimension féministe du morceau a longtemps été sous-estimée par la critique, qui s’est concentrée sur l’aspect plus immédiatement spectaculaire de la révolte sociale. Les analyses récentes, notamment celles produites dans le sillage des relectures féministes de la pop music depuis les années 2000, ont restitué à ce couplet sa juste importance. Elles ont également mis en lumière la manière dont Lennon, après 1971, deviendra l’un des rares hommes de la pop mainstream à se déclarer ouvertement féministe, dans des entretiens où il assume avoir été lui-même un mari macho jusqu’à sa rencontre avec Yoko. Cette trajectoire personnelle, qu’on peut juger inégale ou incomplète, n’en demeure pas moins significative pour son époque.
Il y a une ironie particulièrement vive dans le fait que le couplet féministe de « Power To The People » coexiste avec la censure de la face B signée Yoko Ono. La même industrie du disque qui accepte de publier un appel à l’égalité des sexes refuse les paroles d’une artiste femme jugées trop sexuellement explicites. Cette contradiction structurelle, qu’EMI n’a sans doute pas perçue à l’époque, est devenue rétrospectivement l’un des arguments les plus forts contre les politiques de censure morale de l’industrie : c’est précisément quand une femme prend la parole en son nom propre, sans la médiation d’un compagnon célèbre, qu’elle se voit imposer les ciseaux du producteur. Yoko Ono en a tiré toute une réflexion sur la place des femmes dans la musique, qu’elle continuera d’articuler tout au long de sa carrière.
Une postérité ambivalente : entre archive et urgence
Cinquante ans après sa publication, « Power To The People » occupe une place ambivalente dans l’imaginaire collectif. D’un côté, c’est un classique reconnu, présent dans toutes les compilations majeures de Lennon, régulièrement cité dans les listes des meilleures chansons engagées de tous les temps, sampé et repris par de nombreux artistes contemporains. De l’autre, c’est une chanson qui peut paraître datée, marquée par les codes esthétiques de son époque, et dont le simplisme assumé ne convient peut-être pas à toutes les sensibilités contemporaines, plus enclines à la complexité argumentative et à la nuance discursive.
Cette ambivalence est, en réalité, le destin commun à toute chanson militante qui survit à son contexte initial. Une chanson de manifestation est une chanson qui s’adresse à un présent ; quand ce présent devient passé, la chanson se transforme inévitablement en archive. Le défi, pour les générations suivantes, consiste à réactiver cette archive, à la sortir du musée mémoriel pour la remettre en circulation. « Power To The People » a été remis en circulation à de nombreuses reprises depuis 1971, à chaque fois que des mouvements sociaux ont eu besoin d’une formule simple et puissante pour cristalliser leur message. Cette plasticité d’usage est la marque d’une réussite formelle qui dépasse les limites de son contexte initial.
Les rééditions successives du morceau ont également contribué à modifier sa perception. Les remixes effectués pour les compilations posthumes, les nouvelles versions parues à l’occasion d’anniversaires, les coffrets deluxe accompagnés de prises alternatives ou de mixes inédits ont ajouté des couches d’écoute et permis aux fans d’observer le processus de fabrication de la chanson. On dispose ainsi aujourd’hui de plusieurs versions de « Power To The People », depuis l’acétate dépouillé sans les chœurs jusqu’au mix final saturé d’écho, qui permettent de comprendre en détail comment l’arrangement de Phil Spector a transformé une chanson relativement nue en hymne foisonnant. Cette richesse documentaire est précieuse pour les historiens de la musique populaire, qui peuvent observer en temps réel les choix de production qui font la différence entre une bonne chanson et un classique.
Il existe également une lecture plus pessimiste de cette postérité. Certains commentateurs ont fait observer que la circulation marchande du slogan, son inscription sur des t-shirts et des accessoires vendus à grande échelle, sa récupération par des marques publicitaires qui n’ont rien à voir avec les valeurs de Lennon, constituent une forme de neutralisation de sa puissance critique. Le slogan révolutionnaire serait devenu un produit comme un autre, vendu dans les boutiques de souvenirs des aéroports aux côtés des aimants-frigo et des porte-clés. Cette critique n’est pas dénuée de fondement, mais elle suppose qu’une chanson populaire puisse échapper durablement à la logique marchande qui l’a fait naître. Lennon lui-même n’avait pas cette illusion : il savait que la pop song est un objet capitaliste qui se vend et se distribue selon les mêmes circuits que les autres marchandises culturelles. Sa stratégie n’était pas de sortir du système, mais de l’utiliser, de l’infiltrer, de faire passer un message politique par ses canaux. Le succès commercial du slogan est ainsi, paradoxalement, la preuve que la stratégie a fonctionné, même si le sens du message s’est dilué au passage.
Derrière l’apparente simplicité de son refrain, « Power To The People » reste l’un des moments les plus emblématiques de la carrière solo de John Lennon, un cri de protestation qui fait écho à un monde en crise et qui révèle la volonté d’un homme de peser sur l’Histoire à sa manière, avec ses contradictions assumées, ses naïvetés revendiquées, sa lucidité intermittente. C’est aussi, et peut-être surtout, un témoignage sur ce que peut être un artiste quand il accepte de prendre au sérieux la possibilité de se tromper en public. Lennon, sur ce single, ne joue pas le savant ni le philosophe. Il joue le citoyen ordinaire qui se laisse convaincre par une conversation, qui en tire une chanson dans la foulée, et qui assume après coup le caractère imparfait de sa démarche. Cette honnêteté formelle, qui distingue « Power To The People » de tant d’autres chansons engagées plus prétentieuses ou plus calculées, est probablement ce qui explique sa longévité.
La chanson, finalement, ne se laisse pas réduire à l’une de ses lectures possibles. Elle n’est ni le manifeste pur que ses admirateurs voudraient y voir, ni le geste opportuniste que ses détracteurs y dénoncent. Elle est quelque chose entre les deux : un document sonore d’une époque, un témoignage personnel d’un artiste en mutation, une expérimentation formelle réussie sur la manière dont la pop peut imiter la rue, un moment de bascule biographique qui annonce la phase la plus politiquement engagée de la carrière solo de Lennon. À ce titre, elle mérite d’être réécoutée non pas comme une relique poussiéreuse, mais comme une œuvre vivante qui continue de poser, à chaque génération, la même question dérangeante : que peut faire un artiste, depuis sa position privilégiée, pour participer à la transformation collective du monde ? La réponse de Lennon, en mars 1971, tenait en deux minutes vingt-trois secondes, sept choristes, une bande de pas militaires et un slogan répété en boucle. Cette réponse n’est sans doute pas suffisante. Mais elle a au moins le mérite d’avoir été tentée, et d’avoir laissé derrière elle une trace audible que personne, depuis, n’a complètement effacée.
Conclusion : la persistance d’un slogan
Cinquante-cinq ans après son enregistrement, « Power To The People » continue de circuler dans la culture musicale et politique mondiale avec une vitalité que peu de chansons contemporaines parviennent à égaler. Son refrain a été repris par des manifestants chiliens dénonçant Pinochet dans les années 70, par des opposants à l’apartheid sud-africain dans les années 80, par des activistes anti-mondialisation à Seattle en 1999, par les Occupants de Wall Street en 2011, et plus récemment par diverses mobilisations climatiques. Cette plasticité d’usage, qui pourrait passer pour une dilution du sens originel, témoigne en réalité de l’efficacité d’un dispositif formel : un slogan suffisamment ouvert pour accueillir des combats divers, mais suffisamment précis pour rappeler à chaque fois qu’il s’agit de transférer du pouvoir, et de le transférer dans une direction particulière, du sommet vers la base, des structures vers les individus, des élites vers les multitudes.
Pour Lennon lui-même, le morceau fut un point de passage plus qu’un aboutissement. Il a ouvert une période de militantisme actif, qui culminera avec l’installation du couple à New York à l’automne 1971, l’engagement aux côtés des White Panthers et de John Sinclair, la surveillance du FBI documentée par les archives déclassifiées dans les années 90, et finalement la longue procédure d’expulsion menée par l’administration Nixon qui ne s’achèvera qu’en 1976 avec l’obtention de la carte verte. Tous ces épisodes appartiennent à un récit plus large dont « Power To The People » constitue le seuil sonore, le premier marqueur audible. Sans cette chanson, la trajectoire politique de Lennon aurait sans doute pris des chemins différents.
Pour le public, enfin, le morceau reste un objet d’identification puissant, que l’on adhère ou non à son contenu idéologique. Beaucoup de ceux qui chantent « Power To The People » aujourd’hui n’ont jamais lu une ligne de Tariq Ali, ne savent pas qui était Phil Spector, n’ont aucune idée de ce que représentait Tittenhurst Park dans la mythologie lennonienne. Et c’est très bien ainsi. La chanson a été conçue précisément pour fonctionner sans ce contexte, pour être reprenable par des gens qui n’ont pas besoin de connaître son histoire pour en saisir l’efficacité immédiate. Lennon disait qu’il fabriquait des singles comme on fabrique des tracts. Un tract réussi est un tract qu’on lit, qu’on comprend, qu’on partage, et qu’on jette. La singularité de « Power To The People », c’est qu’on ne l’a jamais jeté. Cinquante-cinq ans plus tard, le 45-tours imaginé comme un objet jetable continue de tourner sur les platines, dans les playlists, dans les manifestations, dans les têtes. C’est probablement le destin le plus paradoxal qui pouvait advenir à un morceau conçu pour disparaître dans l’urgence du moment : devenir un classique.













