Dylan piqué de Beatlemania

La rencontre du chanteur engagé avec les Beatles, il y a quarante ans demain, occasionna un chassé-croisé d’influences qui marqua irréversiblement l’histoire du rock.

Il y a quarante ans, le 28 août 1964, Bob Dylan passe la porte de la suite des Beatles au Delmonico Hotel, Park avenue, New York. Droit dans ses bottes, bien sanglé dans son arrogance duveteuse de 23 ans, hésitant probablement entre admiration curieuse et goguenardise affichée, le roi solitaire du protest song rencontre pour la première fois le pack de Liverpool, qui vient de jouer au Forest Hills Tennis Stadium devant près de 20 000 spectateurs hystériques. Brian Epstein, manager des Beatles, qualifiera cette rencontre de «(la) plus fructueuse de l’histoire de la pop music».

 

Depuis janvier de la même année, les Etats-Unis, qui avaient jusque-là résisté à la Beatlemania, sont touchés par ce virus nouveau qui fait se déplacer les foules, hurler et s’évanouir les filles. I Want to Hold Your Hand devient numéro un dès sa sortie. Le 4 avril, les Beatles occupent les cinq premières places du Billboard (Can’t Buy Me Love, Twist and Shout, She Loves You, I Want to Hold Your Hand et Please Please Me). Quinze de leurs titres au total, record inégalé, entreront dans les classements américains au long de l’année 1964.

 

Avec l’arrivée des Beatles sur le sol américain, les années 50 sont enterrées. Le rockabilly, les groupes de soul féminins, le doo wop, prennent en quelques semaines un coup de vieux irréversible. La jeunesse des Beatles, leur humour décapant, leur irrévérence et leur coupe de cheveux font souffler une forme de protestation inédite qui efface la gentille innocence des textes de leurs débuts. Leur son est unique, leurs voix lumineuses et ils plaisent aux filles. Le rock and roll devient rock et n’est plus une affaire américaine ou britannique, il va devenir la musique universelle de la génération du baby-boom.

 

S’ils ne se sont jamais rencontrés, Dylan et les Beatles s’épient déjà depuis quelques mois. Début 1964, Dylan écoute la radio dans sa voiture et apprend que huit titres des Beatles sont dans le top 10 local. Lui qui, en privé, se plaît à qualifier leur musique de «bubblegum», confiera à Anthony Scaduto, l’un de ses biographes : «Ils faisaient des choses que personne n’avait faites avant eux. En solo, ils étaient abominables, vraiment abominables, mais les harmonies faisaient tout passer. (…) Il me semblait qu’une ligne définitive était en train d’être tracée. (…) Je commençais à me dire que ce n’était pas la peine d’essayer de me mesurer à eux. (…) J’aimais vraiment ce que faisaient les Beatles, et à l’époque je n’osais pas l’avouer» (1).

 

De leur côté, les Beatles découvrent The Freewheelin’ Bob Dylan en janvier 1964 à Paris, à l’époque de leur passage à l’Olympia, et passent le vinyle en boucle. Bouche bée, ils découvrent qu’on peut écrire autre chose que des bluettes garçon-fille. L’influence qu’exerce alors Dylan sur Harrison, mais surtout sur Lennon, est déjà réelle. C’est après avoir entendu l’album Bob Dylan que John compose l’autobiographique I’ll Cry Instead. De même, McCartney prétend que Lennon adopte le port de la casquette de cheminot en la découvrant fichée sur la tête de Dylan, sur la pochette de ce même album. Pourtant, à cette époque, John dit ne souhaiter rencontrer Dylan que lorsqu’il sera son «égal en ego» et «selon ses propres conditions». Mais son ego progresse vite. Dans une interview au Melody Maker, au printemps 1964, il déclare : «Celui qui est le meilleur dans son domaine ­ comme l’est Dylan ­ est obligé d’influencer les gens. Je ne serais pas surpris que nous l’ayons influencé d’une certaine manière.» La tectonique des ego est en marche. L’heure du rendez-vous approche.

 

C’est Al Aronowitz, journaliste et ami des Beatles et de Dylan, qui organise la rencontre et conduit l’Américain jusqu’au Delmonico. Les présentations sont faites par Epstein. Invité à boire quelque chose, Dylan ­ peu regardant sur les cépages mais exigeant sur les doses ­ réclame du vin ordinaire. Les Beatles, qui sont plutôt champagne, envoient chercher du rouge et proposent courtoisement quelques amphétamines, une habitude contractée par le groupe à Hambourg où il fallait tenir dix heures sur scène, ou lorsqu’ils sillonnaient le nord de l’Angleterre pour d’épuisantes tournées dans les salles de bal. Al Aronowitz, journaliste organisateur de la rencontre, marque sa préférence pour la marijuana, mais, devant un Dylan stupéfait, les Beatles confessent n’avoir jamais touché à l’herbe. Ils acceptent néanmoins l’expérience, après s’être prudemment enquis de l’effet produit. Les récits d’Aronowitz fourmillent d’anecdotes sur les effets libérateurs et hilarants de l’expérience.

 

Au-delà de l’impromptu baptême du Delmonico et de ses quelques volutes, demeure un chassé-croisé d’influences qui a marqué l’histoire du rock. L’empreinte de Dylan sur les textes des Beatles, et particulièrement ceux de Lennon, se précise rapidement. Elle se fait sentir dès les albums des Beatles For Sale et Help. Ainsi, commentant la chanson I’m A Loser, Lennon avoue avoir toujours hésité à employer le mot «clown», mais s’y être autorisé parce que Dylan l’avait fait. L’introspectif You’ve Got to Hide Your Love Away est également d’inspiration et de couleur très dylaniennes. On est loin des thèmes post-pubères de I Wanna Hold Your Hand et de Love Me Do. Les Beatles commencent à écrire de vrais textes. Musicalement, la présence de guitares acoustiques et de thèmes folks, déjà marquée dans Beatles For Sale et Help, s’accentue dans Rubber Soul, notamment à travers les titres Norwegian Wood, I’m Looking Through You et If I Needed Someone.

 

Le sommet du Delmonico marque l’irruption durable de la marijuana dans le mode de vie et la création des Beatles. Consacrée en 1966 par Got to Get You Into My Life de McCartney, la consommation assidue d’herbe annonce leur passage au psychédélisme et l’exploration de nouvelles voies musicales dont le LSD et les drogues dures seront par la suite, pour le meilleur et pour le pire, de fidèles inspirateurs et compagnons de route.

 

L’apport des Beatles à la musique de Dylan est également incontestable. Il prend à travers eux conscience des limitations musicales qu’induit sa condition de soliste. Commentant leur musique et leurs harmonies déjà évoquées, il dira : «Tu pouvais seulement faire ça avec d’autres musiciens. Même si tu joues tes propres accords, il faut que tu aies d’autres personnes qui jouent avec toi. C’était évident. Et j’ai commencé à envisager de jouer avec d’autres personnes.» Il serait certes naïf de croire que les Beatles n’auraient jamais croisé un joint de leur vie sans l’entremise de Dylan, mais il serait tout aussi erroné de penser que Dylan serait, sans les Beatles, resté à tout jamais un barde solitaire à la sèche guitare. Dylan, converti dès son adolescence aux joies amplifiées du rock, s’est toujours vu ­ et voulu ­ rock star. Dès 1962, date de ses premiers enregistrements, il crée Mixed Up Confusion, une chanson déjà électrique, trop décalée et qui n’est pas commercialisée. La rencontre avec les Beatles et leur musique fait naître un double sentiment : l’urgence de devenir star et la volonté d’un retour rapide à l’attitude de rocker qui est au fond la sienne. Sa musique va évoluer très vite après sa première ­ il y en aura bien d’autres ­ confrontation avec «les Quatre». Si l’album Another Side of Bob Dylan, qui sort fin 1964, reste acoustique, Dylan amorce quelques mois plus tard ­ et soutenu par un groupe ­ son virage électrique dont l’album Bringing It All Back Home est le premier pas. Cette trahison de la cause acoustique folk lui vaudra d’être sifflé et conspué lors du Festival de Newport, le 25 juillet 1965. Altier, il passera son chemin.

 

Le sommet du Delmonico est une date clé du destin des uns et de l’autre. Une bascule, un moment fondateur sur lesquels leurs biographes attitrés ne s’attardent que rarement, quand ils ne les ignorent pas totalement. Côté Beatles, l’initiation aux drogues inaugurera une évolution radicale de leur style musical et sera le coup d’envoi du psychédélisme des sixties. Déniaisés par l’écriture géniale de l’Américain, mais sans jamais l’égaler, ils sauront dépasser le seul primat de la forme et s’essayer aux mots et au fond. Dylan, quant à lui, réinvestit le rock et abandonne officiellement le protest song. Pour autant, il ne pourra jamais rivaliser avec la puissance musicale des Beatles.

 

Bel exemple de fertilisation croisée, cette rencontre est un précipité qui symbolise et préfigure à lui seul ce que sera l’évolution de la musique au cours des années soixante, à savoir l’abandon progressif du texte, porteur de message, politique ou poétique, à la faveur du son brut et de l’électricité qui seront à la fois vecteurs d’émotion et signature sonore d’une nouvelle génération.