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On pourrait croire, au premier regard, que Dave Grohl et les Beatles appartiennent à deux planètes différentes. D’un côté, il y a le gamin de Virginie devenu batteur de Nirvana, puis patron des Foo Fighters, colosse chevelu qui transforme un riff en bulldozer et un refrain en cri de stade. De l’autre, il y a les quatre silhouettes de Liverpool, les harmonies impeccables, l’invention pop, l’élégance mélodique, la science du studio élevée au rang d’art majeur. Et pourtant, cette opposition n’existe que pour ceux qui écoutent le rock à la surface des choses. Grohl, lui, l’a dit sans détour à plusieurs reprises : pour lui, les Beatles restent le groupe de rock le plus important de tous les temps, et sans eux, il ne serait tout simplement pas devenu musicien. Ce n’est pas une formule de politesse destinée à flatter le panthéon. C’est une clé de lecture. Pour comprendre Grohl, il faut remonter derrière le bruit, derrière la sueur, derrière la mythologie post-grunge, et retrouver le môme fasciné par des chansons qui semblaient contenir à elles seules toute la lumière et toute l’ombre du rock and roll.
Car chez Dave Grohl, les Beatles ne relèvent pas du décor patrimonial, de la révérence automatique ou de l’exercice obligé du vieux rocker qui vient saluer ses aînés. Ils sont une langue maternelle. Avant le hardcore, avant Washington D.C., avant Scream, avant Kurt Cobain, avant les stades et les hymnes de fin de soirée, il y a eu une guitare, un songbook des Beatles, des disques passés en boucle et la découverte d’une mécanique secrète : pourquoi certaines suites d’accords vous déchirent le cœur, pourquoi certaines mélodies paraissent flotter au-dessus du vide, pourquoi une chanson peut être à la fois simple, populaire, immédiate, et pourtant presque miraculeuse dans sa construction. Dans un extrait de ses mémoires, Grohl raconte d’ailleurs que sa mère lui a offert sa première guitare électrique et ce fameux recueil de chansons des Beatles quand il avait 11 ans. Tout est déjà là : l’instrument, le livre, la révélation. La suite, au fond, n’est qu’une longue variation sur cette scène originelle.
Ce qui frappe, quand on se penche sérieusement sur la relation entre Dave Grohl et les Beatles, c’est qu’elle n’est pas seulement affective. Elle est technique. Fondatrice. Structurante. Grohl a expliqué qu’il avait appris à jouer en écoutant les disques et en essayant de les reproduire à l’aide de son songbook. Cela ne sonnait pas comme les Beatles, a-t-il reconnu, mais cela lui a permis de comprendre la structure des chansons, la mélodie, l’harmonie et l’arrangement. C’est une confession capitale, parce qu’elle dit tout de la différence entre un fan et un disciple. Le fan aime les chansons. Le disciple, lui, cherche à comprendre pourquoi elles fonctionnent. Il démonte la montre pour savoir d’où vient le battement. Et Grohl, contrairement au cliché du bourrin magnifique propulsé par l’instinct pur, est précisément cela : un artisan obsédé par l’architecture cachée des morceaux. La violence de son jeu a souvent masqué cette vérité, mais elle saute aux oreilles dès qu’on écoute son parcours avec un peu d’attention.
C’est aussi pour cela que la musique de Nirvana puis des Foo Fighters n’a jamais été aussi éloignée des Beatles qu’on a bien voulu le dire. Le grain n’est pas le même, les époques encore moins, mais la logique profonde, elle, se ressemble parfois étonnamment. Grohl l’a encore formulé plus tard en expliquant combien le fait d’avoir grandi avec les disques des Beatles l’avait poussé à chercher d’abord la mélodie, puis à essayer de comprendre pourquoi telle harmonie fait ce qu’elle fait et pourquoi tel arrangement paraît si évident une fois achevé. Cette obsession de la simplicité compliquée, de la chanson qui paraît couler de source alors qu’elle tient du Rubik’s Cube invisible, irrigue toute son œuvre. Dans les Foo Fighters, même au plus fort du mur de guitares, il y a presque toujours ce vieux réflexe beatlesien : le refrain doit vivre sans le muscle, la chanson doit tenir debout même dépouillée. On peut faire hurler les amplis autant qu’on veut, mais si la mélodie ne survit pas au bruit, le morceau n’a pas de colonne vertébrale. Voilà une leçon que Grohl n’a jamais oubliée.
Et cette dette n’est pas seulement théorique. Elle est intime, familiale, presque charnelle. En 2012, Grohl racontait qu’il avait montré le film Yellow Submarine à sa fille Violet, alors âgée de six ans, et qu’elle avait immédiatement éprouvé la même fascination que lui au même âge. Elle voulait connaître leurs noms, savoir qui jouait quoi, qui chantait quelle chanson, et elle avait appris en quelques jours les couplets et les refrains de tout l’album. C’est un détail merveilleux, parce qu’il montre à quel point les Beatles, chez Grohl, ne sont pas l’objet figé d’une admiration d’adulte, mais une source de transmission. Quelque chose qui passe d’une génération à l’autre sans perdre sa puissance d’enchantement. Dans ce même texte, Grohl isolait “Hey Bulldog”, morceau souvent relégué au rang de pépite pour initiés, en le qualifiant de rockeur quintessential des Beatles. Ce n’est pas innocent. Il ne choisit pas la délicatesse de “Here, There and Everywhere”, ni la solennité de “A Day in the Life”, mais un titre râpeux, qui cogne, qui groove, qui mord. Autrement dit : le Beatles qui rassure les gens de bruit sur le fait que les Fab Four savaient aussi salir leurs chaussures.
On a beaucoup parlé du lien de Dave Grohl avec Paul McCartney, parce qu’il est visible, spectaculaire, photogénique même. On a sans doute moins mesuré à quel point sa relation la plus profonde, musicalement parlant, passe aussi par Ringo Starr. Cela n’a rien de surprenant : derrière le chanteur-guitariste superstar, Grohl reste d’abord un batteur qui pense le rock avec son dos, ses épaules, ses poignets, ses coups de caisse claire. Or, depuis longtemps, il dit ce que beaucoup de musiciens savent et que les blagues paresseuses ont trop longtemps masqué : Ringo n’est pas une mascotte sympathique venue tenir le tempo derrière les génies. Il est une signature. Une force de cohésion. Une manière de faire respirer la chanson. Dans une interview remontant à 2006, Grohl allait jusqu’à dire que si les Beatles furent le modèle des quarante années de musique qui ont suivi, alors Ringo en était la fondation même. Voilà qui mérite qu’on s’y arrête. Lorsqu’un musicien aussi physique, aussi instinctivement percussif que Grohl parle de “fondation”, il ne complimente pas : il nomme l’élément porteur.
Cette admiration n’a jamais été abstraite. En 2019, quand Rolling Stone a réuni Ringo Starr et Dave Grohl pour un face-à-face, le rapprochement paraissait presque naturel : deux batteurs devenus frontmen, deux survivants d’histoires immenses, deux hommes ayant dû réinventer leur place après avoir occupé le côté de la scène plutôt que son centre. Quelques années plus tard, après avoir regardé le documentaire Get Back, Grohl racontait qu’il avait passé une bonne partie du film à observer Ringo. Pas John, pas Paul, pas le grand roman de la dissolution en direct : Ringo. Pourquoi ? Parce qu’il savait ce que c’est que d’être assis derrière un kit pendant que devant, les autres parlent, discutent, s’éparpillent, hésitent, se chamaillent, et qu’au fond de vous, une seule chose brûle : jouer enfin un beat et faire repartir la machine. Il y a dans cette identification quelque chose de magnifique. Grohl ne regarde pas les Beatles comme une fresque sacrée ; il les regarde depuis sa place de musicien. Depuis le tabouret. Depuis la zone où l’on tient l’édifice pendant que les architectes débattent.
Et cette fidélité à Ringo n’est pas de pure façade. Elle s’est même traduite par une sorte de solidarité institutionnelle. Lorsque Ringo Starr a enfin été reconnu en solo par le Rock and Roll Hall of Fame, il a raconté que Paul McCartney lui avait expliqué avoir parlé avec Dave Grohl et d’autres musiciens, tous stupéfaits qu’il n’ait pas encore reçu cet honneur. Le geste est révélateur. Grohl ne s’est pas contenté d’aimer Ringo en collectionneur de disques ou en batteur reconnaissant. Il a plaidé sa cause, comme on défend une vérité que l’époque a mis trop de temps à admettre. Chez lui, l’admiration n’est pas seulement discursive ; elle agit. Elle cherche à rétablir un ordre juste du récit rock. Et de ce point de vue, c’est presque logique : Grohl sait mieux que quiconque ce qu’un batteur apporte à un groupe quand il ne s’agit pas de briller, mais de rendre les autres irrésistibles.
Réduire la passion beatlesienne de Dave Grohl à un culte de Paul McCartney serait donc une erreur. Son panthéon intérieur est plus complexe, plus affectif, plus nuancé. Dans l’extrait de The Storyteller consacré au Concert for George, il parle explicitement de George Harrison comme de son Beatle préféré. Là encore, ce détail compte. On comprend très bien ce que Grohl aime chez McCartney : l’énergie, le professionnalisme, l’instinct mélodique, l’inépuisable vitalité. On comprend aussi ce qu’il doit à Ringo. Mais choisir George comme favori, c’est avouer une autre part de soi : un goût pour la pudeur, la spiritualité, la quête intérieure, le retrait fertile. Grohl n’est pas seulement un homme de décibels et de camaraderie virile ; il est aussi un musicien hanté par la mélancolie et par l’idée que les chansons les plus fortes possèdent une part de mystère silencieux. Quand il raconte qu’au Concert for George, en entendant Paul reprendre “Something” au ukulélé, il a replongé instantanément dans le souvenir de l’enfant qu’il était, assis sur le sol de sa chambre à apprendre ce morceau, on touche à quelque chose de plus profond qu’un simple frisson de fan. On touche à la façon dont les Beatles cartographient sa vie intime.
Mais Grohl n’est pas qu’un dévot du versant spirituel des Beatles. L’autre pôle qui l’attire, c’est évidemment John Lennon, ou plus exactement cette version lennonienne du groupe qui grogne, ricane, pousse les aigus et secoue la poussière des meubles. Son amour déclaré pour “Hey Bulldog” est à lire dans cette perspective. Lorsqu’il insiste sur la ligne de basse roulante, les fills de Ringo, la guitare sale et cette manière qu’a Lennon de chanter du fond de la gorge, il décrit en réalité une esthétique qui lui parle directement. Ce n’est pas seulement un beau morceau oublié : c’est un point de jonction entre l’ADN beatlesien et sa propre manière de ressentir le rock. Qu’un type comme Grohl choisisse précisément ce titre pour dire sa dette dit beaucoup. Cela signifie que les Beatles, pour lui, ne sont pas simplement les inventeurs de la pop parfaite ; ils sont aussi un groupe capable de cogner sans perdre sa sophistication, de rester mélodique sans renoncer au nerf. C’est exactement la zone où lui-même a toujours voulu habiter.
Cette relation affective aux Beatles passe enfin par la douleur. Grohl a raconté que “In My Life” occupait pour lui une place unique, parce que cette chanson avait été jouée lors de la cérémonie en mémoire de Kurt Cobain. Il ajoutait qu’encore aujourd’hui, en l’entendant, elle vient toucher en lui un endroit qu’aucun autre morceau n’atteint. Difficile d’imaginer plus belle définition de ce que les Beatles représentent dans une vie : pas seulement la bande-son de l’initiation, mais aussi celle du deuil, du souvenir, du temps qui se plie et vous rattrape d’un seul accord. Ce n’est pas un hasard si, dans son récit du Concert for George, Grohl explique que voir Ringo chanter “Photograph” l’a soudain ramené à ce qu’il tentait lui-même de faire depuis le 5 avril 1994 : survivre par la musique, continuer à transformer l’absence en force de consolation. À cet endroit précis, la boucle se referme. Les Beatles ne sont plus une influence. Ils deviennent un refuge.
Il existe chez Dave Grohl un talent très particulier : celui de raconter la célébrité depuis le point de vue du fan qui n’a jamais complètement cessé d’en être un. C’est ce qui rend son texte sur sa première vraie rencontre avec Paul McCartney si fort. L’histoire se passe en novembre 2002. Grohl croise Dhani Harrison, qui lui explique qu’il prépare à Londres un concert hommage à son père au Royal Albert Hall, une semaine avant le premier anniversaire de sa disparition. Le casting annoncé est délirant : Eric Clapton, Tom Petty, Ravi Shankar, Jeff Lynne, Billy Preston, et bien sûr les deux Beatles survivants, Paul et Ringo. Grohl écrit alors que cette affiche était pour lui une sorte de Valhalla rock. Le mot n’est pas anodin. Il dit la sensation d’entrer, l’espace d’une nuit, dans la salle des dieux. Or ce qui rend ce passage touchant, c’est que Grohl n’essaie pas de jouer les blasés. Il ne feint pas l’égalité symbolique. Il sait qu’il est déjà Dave Grohl, star mondiale, mais il sait aussi que face à ce monde-là, il redevient l’enfant qui avait grandi avec George Harrison, Paul McCartney et le reste comme compagnons secrets.
Le récit de cette soirée est magnifique parce qu’il ne relève jamais de l’anecdote people. Il ressemble à une scène de conversion continue. Grohl raconte avoir pleuré devant le portrait géant de George, puis avoir été bouleversé par l’interprétation de “Photograph” par Ringo, avant de sombrer définitivement dans l’état second quand Paul est entré en scène pour jouer “Something” au ukulélé. Il précise même que le solo de ce morceau avait été le premier et le seul solo de guitare qu’il avait appris enfant. Puis vient l’après-concert, les coulisses, l’angoisse d’avoir un pass qui ne mène pas au bon salon, et enfin l’apparition de McCartney, aperçu du coin de l’œil comme on apercevrait un phénomène surnaturel. Grohl écrit qu’il ne sait pas ce que cela fait de voir un OVNI, un fantôme ou Bigfoot, mais qu’il sait ce que cela fait de voir Paul McCartney. On peut sourire de la formule. On aurait tort. Elle résume parfaitement ce que McCartney représente dans l’imaginaire rock : une figure si familière qu’elle en devient irréelle. Et quand la rencontre a finalement lieu, Grohl n’appelle pas un agent ou un manager. Il appelle sa mère. Celle-là même qui lui avait offert sa première guitare électrique et son songbook des Beatles. Il n’y a pas plus belle image de la fidélité à sa propre origine.
De tous les points de contact entre Dave Grohl et l’univers des Beatles, “Cut Me Some Slack” reste sans doute le plus fascinant, parce qu’il aurait pu n’être qu’un gadget historique et qu’il est finalement devenu autre chose : une vraie chanson, née d’un vrai élan, enregistrée dans une vraie urgence. Le contexte est connu, mais mérite d’être rappelé. En travaillant sur son documentaire Sound City, Grohl invite diverses figures à participer à la bande originale. Parmi elles, Paul McCartney. Dans le studio, autour de lui, se trouvent aussi Krist Novoselic et Pat Smear. Autrement dit, sans l’étiquette, le noyau survivant de Nirvana. Selon les sources liées au projet, le morceau est écrit et enregistré lors d’une jam de trois heures au début d’avril 2012, et Grohl expliquera plus tard que les meilleures chansons arrivent parfois ainsi, en surgissant de nulle part, presque déjà entières. C’est précisément ce qui donne à “Cut Me Some Slack” sa force : on n’entend pas une opération de prestige, on entend quatre types qui trouvent un os à ronger et qui s’y jettent avec l’appétit des vrais groupes.
La beauté du moment tient aussi à son absurdité historique. McCartney a raconté qu’on lui avait quasiment murmuré, au cours de la session, qu’il était en train de jouer avec Nirvana. L’ex-Beatle, dit-on, n’en revenait pas. Cette scène dit tout du vertige de la culture rock quand elle cesse, pour une seconde, de compartimenter ses légendes. D’un côté, le survivant le plus célèbre des années 1960. De l’autre, les survivants les plus célèbres du grand séisme alternatif des années 1990. Entre eux, aucune révérence muséale : un riff, un groove, un chant rugueux, une chanson qui avance comme un moteur chaud. Le titre est d’abord joué au Concert for Sandy Relief en décembre 2012, puis publié dans l’univers de Sound City: Real to Reel avant de décrocher le Grammy Award de la meilleure chanson rock en 2014. Ce palmarès importe moins que ce qu’il symbolise. “Cut Me Some Slack” prouve que le lien entre Grohl et les Beatles n’est pas une affaire d’influence lointaine. Il peut produire du présent. Du neuf. Du vivant. Le passé, quand il est assez grand, n’écrase pas : il féconde.
Le grand public retient souvent “Cut Me Some Slack” comme le moment où Dave Grohl et Paul McCartney sont officiellement entrés dans la même photographie. En réalité, la chronologie est plus riche, et c’est cette répétition qui lui donne son sens. Bien avant le morceau de Sound City, Grohl avait déjà partagé la scène avec McCartney aux Grammy Awards de 2009 sur “I Saw Her Standing There”, derrière la batterie. Puis il l’a retrouvé en 2015 à l’O2 Arena de Londres, cette fois pour reprendre à nouveau ce classique des débuts beatlesiens, avec ce qu’il faut d’électricité primitive pour rappeler que les Beatles ne furent jamais un groupe policé mais, à l’origine, une bande de rockers affamés. Entre ces deux moments, il y a comme un fil rouge : Grohl n’est pas l’invité mondain d’un ancien Beatle, il est celui qu’on appelle lorsqu’il faut remettre du nerf, du danger et de la joie physique dans le grand récit. McCartney, qui a toujours eu l’instinct des personnalités scéniques fortes, ne s’y trompe pas.
L’année 2014 ajoute un autre chapitre à ce compagnonnage. Pour “The Beatles: The Night That Changed America — A GRAMMY Salute”, émission conçue pour célébrer les cinquante ans du passage des Beatles dans l’émission d’Ed Sullivan, Grohl apparaît à deux endroits significatifs. D’abord avec Jeff Lynne sur “Hey Bulldog”, choix idéal tant le morceau correspond à son versant le plus musclé. Ensuite avec Gary Clark Jr. et Joe Walsh sur “While My Guitar Gently Weeps”, autre moment symbolique puisqu’il permet à Grohl de rendre hommage non seulement au groupe, mais aussi à George Harrison, son Beatle favori. Le contexte compte : ce programme commémore la première apparition américaine des Beatles, suivie en 1964 par quelque 74 millions de téléspectateurs, un chiffre qui dit tout de la secousse culturelle originelle. En s’y invitant, Grohl n’endosse pas le costume du disciple appliqué venu saluer les maîtres. Il agit en héritier actif, suffisamment légitime pour jouer au cœur de la célébration.
Puis il y a 2021, probablement le moment le plus limpide pour qui veut saisir la nature profonde du rapport entre Grohl et McCartney. Cette année-là, Paul intronise les Foo Fighters au Rock and Roll Hall of Fame. Dans son discours, il souligne les parallèles entre leurs trajectoires : lui, passé des Beatles à une nouvelle vie après la rupture et le traumatisme ; Grohl, passé de Nirvana aux Foo Fighters après une tragédie d’une autre nature mais d’une intensité comparable dans l’histoire du rock. Le parallèle est puissant parce qu’il vient de McCartney lui-même. Il ne dit pas que Grohl est “comme” lui par flatterie. Il reconnaît chez lui un frère de destinée : un homme que la catastrophe n’a pas détruit, mais obligé à réinventer son groupe, sa place, sa voix. Après le discours, cette intuition se matérialise musicalement quand les Foo Fighters jouent “Get Back” avec McCartney. Le symbole est énorme. L’ancien Beatle n’est plus seulement la source. Il se tient là, sur scène, au milieu des héritiers, comme pour valider publiquement la filiation.
Et lorsque Grohl reparaît en 2022 à Glastonbury, après la mort de Taylor Hawkins, ce n’est pas avec n’importe qui. C’est avec Paul McCartney. Pour sa première apparition publique depuis ce drame, il vient jouer “I Saw Her Standing There” et “Band on the Run”. Il y a là quelque chose de plus qu’un simple cameo prestigieux. C’est presque un geste de secours symbolique. Comme si, dans les heures où le rock redevient une affaire de fraternité et de survie, Grohl retournait naturellement à l’une de ses sources les plus sûres. On a souvent décrit McCartney comme un maître de cérémonie infatigable ; ce soir-là, il apparaît aussi comme un passeur capable d’offrir à Grohl un espace de retour, une scène où l’on peut recommencer à respirer au milieu de la douleur. Les chansons des Beatles et de Wings cessent alors d’être des classiques intouchables. Elles redeviennent ce qu’elles ont toujours été pour Grohl : un endroit où tenir debout.
C’est sans doute la question centrale, celle qui dépasse la simple collection d’anecdotes : en quoi Dave Grohl est-il, au fond, un musicien profondément beatlesien ? Certainement pas parce qu’il imiterait la forme extérieure des Beatles. Il ne cherche ni leur élégance formelle, ni leur diction, ni leur palette sonore d’époque. En revanche, il leur ressemble par principes. D’abord dans sa foi absolue en la chanson. Chez lui, le riff n’est jamais une fin. Le groove non plus. Tout doit mener vers une ligne vocale mémorable, un sommet mélodique, une poussée émotionnelle qui emporte le morceau hors du simple exercice de style. Cette hiérarchie vient directement de ce qu’il a raconté de son apprentissage : les Beatles lui ont donné non seulement le goût des accords, mais la compréhension de la manière dont une chanson se construit, respire et s’accomplit. Qu’on pense à “Everlong”, “Times Like These”, “Best of You” ou “These Days” : sous la masse, on trouve toujours cette logique presque classique de la montée, de la résolution, du motif qui revient assez simple pour être chanté par tous mais assez tendu pour ne jamais être anodin. C’est une vertu typiquement beatlesienne : la sophistication dissimulée sous l’évidence.
Il leur ressemble aussi dans sa manière de penser le groupe comme un organisme, et non comme un piédestal individuel. Cela peut paraître paradoxal, tant Grohl est devenu un personnage central du rock contemporain, mais tout dans sa carrière rappelle qu’il croit au collectif. Même lorsqu’il est le visage et la voix des Foo Fighters, il reste un homme de bande. Ce n’est pas un hasard si son imaginaire est peuplé de répétitions, de vans, de tournées, de camaraderie, de scènes partagées, d’amitiés musicales, de supergroupes spontanés. Dans cette vision, le groupe n’est pas un format parmi d’autres : c’est l’unité morale du rock. Et là encore, l’héritage des Beatles est évident. Le groupe comme lieu de friction créative, de complémentarité, de rivalité féconde, de solidarité malgré tout. Quand McCartney l’intronise au Rock Hall en soulignant le parallèle entre les Beatles et les Foo Fighters nés d’une reconstruction après la tragédie, il ne fait pas qu’établir un beau miroir biographique. Il désigne chez Grohl quelque chose d’essentiel : la volonté de refaire un “nous” après la fin d’un “nous” mythique.
Enfin, Grohl est beatlesien par sa curiosité. C’est un point qu’on oublie souvent parce que sa persona publique, immense, joviale, ultra-efficace, peut donner l’impression d’un rockeur installé dans une tradition assez balisée. Or, depuis des années, il rappelle en réalité une vérité fondamentale des Beatles : le rock meurt quand il cesse de se montrer poreux. Les Beatles passaient d’une énergie rock and roll brute à la pop de chambre, au psychédélisme, au music-hall, à la confession acoustique, à l’expérimentation la plus hardie. Grohl, évidemment, n’opère pas les mêmes virages, mais il partage cette conviction que tout peut entrer dans le rock à condition que la chanson tienne. Ses collaborations avec McCartney, son affection égale pour Lennon, Harrison et Ringo, sa fascination déclarée pour chaque chanson de Paul qu’il dit pouvoir presque réciter de mémoire, son regard de batteur sur Get Back, tout cela compose moins un album de souvenirs qu’une méthode de vie musicale. Chez lui, les Beatles ne sont pas la “vieille musique”. Ils sont le rappel constant qu’un artiste digne de ce nom ne doit jamais choisir entre l’énergie et la nuance, entre le coup de poing et la beauté.
Au fond, parler de Dave Grohl et des Beatles, ce n’est pas juxtaposer deux monuments que tout semblerait opposer. C’est raconter une seule et même histoire du rock à travers deux intensités différentes. Les Beatles ont offert à Grohl la grammaire, la permission, la preuve qu’une chanson peut tout contenir : le mordant, la tendresse, le tumulte, l’élan, le chagrin, la grâce. Grohl, lui, a transporté cet héritage dans un monde plus brutal, plus saturé, plus américain aussi, sans jamais en perdre l’essentiel. Si l’on écoute bien son œuvre, on entend moins un anti-Beatles qu’un Beatles passé dans l’acide du punk, du hardcore et du grunge, puis reconstruit pour les stades. Ses chansons ne leur ressemblent pas comme des copies ressemblent à un modèle ; elles leur ressemblent comme des descendants ressemblent à une famille. Dans le port de tête, dans une intonation, dans une manie de résoudre l’émotion par la mélodie plutôt que par l’effet.
C’est pourquoi les images les plus justes de cette filiation ne sont peut-être pas celles où Grohl se retrouve, guitare au cou, à côté de Paul McCartney. Elles sont aussi dans des détails plus secrets : le garçon de 11 ans avec sa première guitare et son songbook ; le père qui montre Yellow Submarine à sa fille ; le batteur qui regarde Ringo Starr tout au long de Get Back ; l’ami endeuillé qui ne peut plus entendre “In My Life” sans sentir le sol se dérober un instant ; le musicien confirmé qui, après avoir enfin rencontré McCartney, appelle sa mère pour lui dire que le cercle s’est refermé. Tout cela dessine un portrait bien plus intéressant que celui du simple fan célèbre. Dave Grohl n’aime pas seulement les Beatles. Il a grandi en eux. Et il continue, chaque fois qu’il écrit un refrain plus fort que son propre vacarme, de leur rendre hommage sans avoir besoin de le dire.