Noel Gallagher et les Beatles

Il y a chez Noel Gallagher quelque chose d’assez fascinant, et même d’un peu pathétique au sens noble du terme : la conscience aiguë d’avoir grandi trop tard. Trop tard pour être de Liverpool, trop tard pour avoir vingt ans en 1966, trop tard pour inventer le monde une deuxième fois avec une guitare, une coupe improbable et une poignée de chansons qui auraient déplacé l’axe de la pop. Noel est né dans l’après. Dans le paysage laissé par l’explosion. Il n’a pas découvert les Beatles comme on découvre un groupe parmi d’autres. Il les a trouvés déjà mythifiés, déjà sanctifiés, déjà installés au sommet de la hiérarchie culturelle britannique. Pour un gamin de Manchester issu de la classe ouvrière, ils n’étaient pas seulement des musiciens. Ils étaient une preuve. La preuve qu’on pouvait partir d’un décor gris, d’un quotidien étriqué, d’un horizon bouché, et finir par imposer sa loi au monde entier. C’est peut-être à cet endroit précis que se joue toute l’histoire de Noel Gallagher et les Beatles : non dans la simple influence musicale, mais dans une affaire de destin social, de projection intime et d’ambition nationale.

Parce qu’il faut le dire clairement : chez Noel, l’obsession beatlesienne n’est pas un vernis de collectionneur ni une posture de rock critic. Ce n’est pas le tic d’un songwriter qui cite John Lennon pour faire sérieux dans les interviews. C’est une colonne vertébrale. Quand il affirme que les Beatles “veulent tout dire” pour lui, ou que leur influence est “absolue”, il ne récite pas une formule publicitaire. Il résume son éducation sentimentale, esthétique et même morale. Dans sa discothèque idéale, dans sa manière de penser la chanson, dans sa façon d’évaluer tout ce qui le précède et tout ce qui le suit, les Beatles occupent la place du mètre étalon. Ils sont le tribunal suprême. Le goût, la classe, la mélodie, la portée culturelle : tout finit par revenir à eux. Et c’est précisément ce qui rend le cas Noel si passionnant. Il n’est pas seulement un admirateur. Il est un homme qui a passé sa vie à écrire sous le regard de quatre fantômes.

Le plus beau, ou le plus cruel, selon l’angle qu’on choisit, c’est que Noel Gallagher n’a jamais vraiment essayé de se libérer de cette emprise. D’autres musiciens fuient leurs modèles, les maquillent, les déplacent, les digèrent jusqu’à les rendre méconnaissables. Noel, lui, les a brandis. Il a quasiment fait de son admiration un argument commercial. Chez Oasis, l’héritage des Beatles n’est pas caché dans les interstices d’un son. Il est partout : dans les harmonies, dans les lignes mélodiques, dans les clins d’œil textuels, dans certaines audaces d’arrangements, dans la silhouette des frères Gallagher, jusque dans l’idée très britannique qu’un groupe de rock peut redevenir une affaire centrale, populaire, transversale, presque civique. Le problème, bien sûr, c’est qu’à force d’aimer un tel modèle, on finit toujours par être comparé à lui. Et là commence la grande tragédie oasisienne : vouloir ressusciter une tradition sans se faire écraser par elle.

Les Beatles comme promesse de sortie

Pour comprendre ce que représentent les Beatles dans l’imaginaire de Noel Gallagher, il faut revenir à ce que ce groupe signifie dans la psyché britannique. Les Beatles, ce n’est pas seulement un sommet artistique. C’est aussi une histoire de déplacement social fulgurant, une revanche des classes populaires sur les vieilles hiérarchies culturelles anglaises. De ce point de vue, leur impact sur un adolescent de Manchester n’a rien d’abstrait. Noel a grandi dans une Angleterre moins romantique que celle des sixties, plus plombée, plus cynique, mais il a reçu le message. Des garçons qui parlent comme vous, qui viennent de quartiers semblables aux vôtres, peuvent écrire des chansons qui deviennent la bande-son du siècle. Pour un futur compositeur, cette idée est plus puissante qu’un cours d’harmonie. Elle vous inocule un virus : celui de la grandeur possible.

Ce n’est pas un hasard si Noel parle volontiers des Beatles comme du plus grand phénomène musical ayant jamais existé. Il ne parle pas seulement de qualité. Il parle de souveraineté. Ce qui le frappe, c’est leur domination totale sur le champ culturel. Il l’a formulé de manière très claire : d’autres géants ont écrit des hymnes majeurs, des chansons culturellement décisives, mais les Beatles l’ont fait plus souvent, avec plus de densité, avec un impact plus large, au point de rester “un niveau au-dessus”. La phrase est importante, parce qu’elle révèle la nature exacte de son admiration. Noel n’est pas un fétichiste du détail. Ce qu’il respecte d’abord chez les Beatles, c’est la quantité de chefs-d’œuvre et leur poids historique. Ce n’est pas seulement la beauté d’une chanson ; c’est la répétition ahurissante de l’excellence. L’idée qu’un groupe puisse, album après album, single après single, imposer des standards si élevés que tout le reste de la pop semble se réorganiser autour d’eux.

Cette obsession de la portée explique aussi pourquoi Noel a toujours vu dans la Britpop des années 90 une sorte de brève réparation historique. Il aimait cette période parce qu’elle redonnait au rock britannique une centralité que les décennies précédentes avaient diluée. Dans sa bouche, les années 90 ne sont pas seulement un moment de gloire pour Oasis ; elles sont la preuve qu’un groupe peut encore fédérer un pays, créer du commun, produire des refrains qui débordent largement le cercle des initiés. Là encore, le modèle reste beatlesien. Non pas dans la forme exacte du son, mais dans l’idée qu’une chanson pop peut devenir un bien collectif. Une affaire de foule, de stade, de trottoir, de pub, de mémoire partagée. Le rêve de Noel a toujours été celui-là : retrouver, à son échelle, la sensation d’un groupe qui appartient à tout le monde.

Oasis, ou le rêve d’être énorme à l’anglaise

On a souvent résumé Oasis à des slogans commodes : la vulgarité triomphante, le génie mélodique sous bière tiède, le dernier grand groupe de stade avant la fragmentation du monde. Tout cela contient sa part de vérité, mais il manque souvent l’essentiel : Oasis fut aussi une entreprise consciente de réactivation de la mythologie pop britannique. Noel Gallagher ne voulait pas simplement écrire de bons morceaux. Il voulait remettre la chanson anglaise au centre, redonner au rock sa fonction d’hymne populaire, faire sonner Manchester comme Liverpool avant lui avait sonné comme un nouveau centre du monde. C’est en cela que la référence aux Beatles dépasse très largement le pastiche. Ce que Noel emprunte d’abord aux Fab Four, c’est une ambition d’échelle.

Le problème, c’est qu’une ambition aussi immense produit son propre piège. Dès qu’Oasis devient gigantesque, la comparaison avec les Beatles devient inévitable. Elle était flatteuse pour les journalistes, pratique pour l’industrie, excitante pour la machine médiatique britannique. Mais pour Noel, elle avait quelque chose d’“embarrassant”. Le mot est précieux parce qu’il n’exprime ni le rejet du modèle ni un faux détachement ironique. Il dit autre chose : la gêne lucide de quelqu’un qui sait très bien où se situe la montagne. Noel a expliqué que la comparaison était embarrassante précisément parce qu’Oasis n’était “pas aussi bon” que les Beatles. Peu d’aveux sont plus élégants que celui-là dans la bouche d’un musicien souvent caricaturé en matamore. Derrière la grande gueule, il y a toujours eu un hiérarchiste sévère. Et au sommet de sa hiérarchie, il n’y a jamais eu Oasis.

Ce point est fondamental, car il dissipe un malentendu persistant. Non, Noel Gallagher n’a jamais cru sincèrement que son groupe surpassait les Beatles dans l’histoire de la musique. Il a pu fanfaronner, provoquer, jouer au boxeur avec des mots, mais lorsqu’il parle sérieusement de chanson et de discographie, il redevient étonnamment humble. C’est même ce qui distingue son rapport aux Beatles de tant d’autres artistes britanniques : il ne les cite pas pour se donner une lignée prestigieuse, il les cite comme une limite supérieure. Comme un idéal inatteignable mais structurant. De là vient sans doute cette tension si oasisienne entre la mégalomanie publique et la conscience privée des proportions. Noel voulait le panache des géants ; il savait aussi qu’il vivait après eux.

Le laboratoire des chansons : les Beatles partout, souvent à découvert

La manière la plus évidente d’observer le lien entre Noel Gallagher et les Beatles, c’est encore de regarder les chansons. Et là, il n’y a pratiquement pas de débat possible : la discographie d’Oasis est semée de références, d’échos, d’hommages, de reprises d’atmosphère et parfois de détournements à peine masqués. Ce n’est pas un secret honteux. C’est un mode opératoire. “Supersonic” glisse déjà un “yellow submarine” dans son texte. “Morning Glory” contient un “Tomorrow Never Knows” remodelé à sa façon. “Fade In-Out” évoque “Helter Skelter”. “Be Here Now” cite “Let It Be”. “D’You Know What I Mean?” convoque “The Fool on the Hill” et “I Feel Fine”. Même “She’s Electric” se permet un clin d’œil à l’univers de “With a Little Help From My Friends”. Autrement dit, les Beatles ne sont pas un arrière-plan chez Oasis. Ils remontent à la surface, nommément, frontalement, presque joyeusement.

Cette façon d’écrire est typiquement noelienne. Elle n’obéit pas à la logique du voleur discret mais à celle du fan sans complexe. Noel n’essaie pas de faire croire qu’il invente à partir de rien. Il travaille dans une tradition et fait en sorte que cela s’entende. On peut y voir de la paresse, de la malice, de la transmission ou un mélange des trois. Mais il y a surtout là une idée précise de la pop : un art de circulation, de variation, de reprise, de réassemblage. Les Beatles eux-mêmes avaient construit leur langage en absorbant le rock’n’roll américain, la soul, le music-hall, l’avant-garde, les standards, la musique indienne. Noel procède à son tour par cannibalisme, avec moins de raffinement historique, sans doute, mais avec un sens très sûr de ce qui peut devenir collectif. Chez lui, le clin d’œil n’est pas gratuit. Il sert souvent à rebrancher le présent sur une mémoire commune.

L’exemple le plus célèbre reste évidemment “Don’t Look Back in Anger”, morceau où s’entendent à la fois la révérence et le culot. L’introduction au piano rappelle délibérément “Imagine” de John Lennon, et Noel a fini par l’assumer très clairement : en reprenant ce motif, il voulait à la fois provoquer, montrer d’où viennent les chansons, et peut-être même donner envie à un gamin d’aller écouter Lennon. Mieux encore, l’une des lignes du morceau provient d’une cassette de Lennon parlant de lui-même, que Noel avait écoutée avec l’avidité d’un disciple fouineur. Cette manière de voler à un saint pour écrire un hymne de stade a quelque chose d’assez magnifique. C’est un sacrilège très britannique : irrévérencieux en surface, profondément dévot dans le fond. Et surtout, cela dit tout de Noel. Il pille ce qu’il vénère, mais il le fait parce qu’il y croit assez pour vouloir que ça continue à vivre.

Il faut d’ailleurs noter que Noel compare volontiers “Don’t Look Back in Anger” à son “Hey Jude”. Non pas parce que les deux chansons auraient la même place dans l’histoire de la musique, ce serait absurde, mais parce qu’elles remplissent une fonction comparable dans la relation au public : celle du morceau devenu propriété collective, quasiment obligatoire, impossible à retirer du répertoire sans provoquer une émeute affective. Ce parallèle révèle encore une fois son imaginaire. Quand Noel pense ses propres succès, il les pense spontanément en les mesurant aux grands modèles beatlesiens. Même lorsqu’il parle d’Oasis, il parle en réalité dans une langue façonnée par les Beatles.

Lennon, McCartney, Harrison : trois figures pour un seul disciple

On parle souvent des Beatles comme d’un bloc, mais le rapport de Noel Gallagher à chacun de leurs membres est en réalité assez différencié. John Lennon, d’abord, est l’ombre la plus voyante. Il y a chez Noel un goût pour la phrase assassine, le mélange d’arrogance et de vulnérabilité, la mythologie ouvrière, l’idée du chanteur-guitariste capable de dire une énormité puis de lâcher une ligne d’une beauté désarmante, qui renvoie naturellement à Lennon. Même Liam, par son timbre et sa posture, a longtemps été lu à travers le prisme lennonien. Chez Oasis, Lennon représente la nervosité, la vérité brute, le noyau de danger. Il est le patron tutélaire de l’insolence.

Mais sur le plan de l’écriture, Paul McCartney est sans doute plus proche de Noel qu’on ne le dit parfois. Cette obsession de la mélodie parfaite, cette capacité à chercher le refrain qui s’impose d’emblée, cette croyance presque physiologique dans la supériorité d’une bonne chanson sur tout le reste, relèvent d’une logique très mccartneyenne. Noel a beau cultiver une image plus rugueuse, plus prolo, plus sarcastique, il est fondamentalement un formaliste du hit. Il aime les structures qui frappent vite, les mélodies qui semblent avoir toujours existé, les morceaux qui donnent l’impression d’être simples alors qu’ils sont d’une efficacité monstrueuse. Cela le rapproche davantage de McCartney que d’un pur romantisme lennonien. Même sa manière de construire de grands hymnes fédérateurs relève de ce courant-là : celui de la chanson qui doit gagner tout de suite et durer longtemps.

Et puis il y a George Harrison, figure peut-être moins spectaculaire mais essentielle dans l’économie intérieure de Noel. Harrison, c’est d’abord la couleur. Le psychédélisme, les sitars, l’ouverture vers l’Orient, la possibilité d’un rock moins frontalement occidental, moins coincé dans le schéma guitare-basse-batterie. Quand Noel s’enthousiasme pour Revolver en rappelant que c’est là que “les sitars commencent à apparaître” et que “Tomorrow Never Knows” fait basculer les choses, il parle aussi de sa propre sensibilité. Il admire chez Harrison la texture, la dérive, la possibilité de sortir de la chanson pop par la couleur sonore. Ce n’est pas pour rien que certains morceaux d’Oasis ou de sa carrière solo vont chercher ce flottement psychédélique, cette brume orientalisante, cette envie de faire planer le refrain au lieu de seulement le marteler.

Le cas de “Wonderwall” est intéressant à cet égard. Le titre renvoie à Wonderwall Music, l’album solo de George Harrison, et cette filiation est tout sauf anecdotique. Même lorsque Noel écrit une ballade qui deviendra l’un des morceaux les plus rabâchés de l’histoire du rock moderne, il garde un pied dans la galaxie beatlesienne. Pareil pour les dérives plus psychédéliques de la fin des années 90 et du début des années 2000 : chez Oasis, l’ombre d’Harrison est souvent plus présente qu’on ne le croit. Elle apparaît dans les drones, dans certaines progressions, dans le goût du mantra. Le plus ironique, c’est que ce Harrison-là, longtemps sous-estimé par le grand public derrière le duo Lennon-McCartney, correspond assez bien à une partie du génie discret de Noel : l’art d’injecter une étrangeté légère dans une chanson immédiatement accessible.

“I Am the Walrus” : l’aveu le plus net

S’il fallait choisir un symbole scénique du rapport entre Oasis et les Beatles, ce serait sans doute “I Am the Walrus”. Le fait que le groupe l’ait repris et joué à Knebworth en 1996 n’a rien d’un détail de setlist. C’est un manifeste. Reprendre “I Am the Walrus”, ce n’est pas choisir la voie la plus consensuelle du canon beatlesien. Ce n’est pas reprendre “Yesterday” pour flatter les familles. C’est assumer le goût du bizarre, du texte délirant, de la pop hallucinée, de l’identité anglaise rendue presque carnavalesque. C’est aussi, bien sûr, se placer dans la lignée d’un Lennon qui se moquait des interprétations scolaires, brouillait les pistes et riait dans les rideaux psychédéliques. Le fait que Noel ait récemment encore choisi ce morceau dans une émission consacrée à ses chansons-refuges montre bien que cette passion n’a rien d’un souvenir adolescent. “I Am the Walrus” reste l’une de ses boussoles intimes.

Ce choix en dit long. Beaucoup de fans occasionnels réduisent l’influence des Beatles sur Oasis à la simple mélodie ou à la coupe de cheveux. “I Am the Walrus” rappelle au contraire que Noel admire aussi chez eux le délire contrôlé, le droit à l’absurde, la capacité de faire entrer l’étrangeté dans la culture de masse. C’est un point crucial, parce qu’il distingue l’hommage superficiel du compagnonnage profond. Si Noel ne retenait des Beatles que leur savoir-faire mélodique, il serait un artisan du hit. En s’attachant aussi à leur veine la plus fantasque, il montre qu’il a compris quelque chose de plus essentiel : la grandeur pop ne vient pas seulement de la propreté des chansons, mais de la personnalité du monde qu’elles fabriquent.

Sgt. Pepper, Revolver, et le problème du sommet

La question de l’album préféré de Noel Gallagher chez les Beatles est moins anecdotique qu’elle n’en a l’air. Parce qu’elle révèle quel type de Beatlemania l’habite. À un moment, Noel a désigné Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band comme son disque favori, en expliquant qu’il lui était personnellement précieux, presque natal, puisqu’il était diffusé à la radio de l’hôpital au moment de sa naissance, ou tout près de celle-ci. Ce genre d’anecdote pourrait passer pour une jolie légende de rock journalistique si elle ne disait pas quelque chose de très profond : chez Noel, Sgt. Pepper est moins un album qu’un milieu originel. Il s’y accroche comme à un mythe de fondation. On n’entre pas seulement dans ce disque par admiration ; on y entre par appartenance.

Et pourtant, comme tout vrai fan, Noel n’est pas stable. Son goût se déplace. Il a aussi mis Revolver au sommet, ou tout près, en insistant sur ce que cet album ouvre : l’arrivée des sitars, l’envers du décor, la bascule psychédélique, “Tomorrow Never Knows” comme coup de tonnerre. Ce vacillement entre Sgt. Pepper et Revolver est révélateur. Il oppose deux désirs complémentaires. D’un côté, l’album-monument, le théâtre total, la grande machinerie colorée, celui qui fascine l’enfant et le mélodiste. De l’autre, l’album-charnière, plus nerveux, plus aventureux, presque plus moderne, celui qui intéresse le musicien et le chercheur de textures. Noel vit probablement entre les deux. Il aime la grandeur déclarée de Pepper, mais il sait que Revolver est peut-être le point exact où tout s’ouvre.

Ce balancement raconte également quelque chose d’Oasis. Le groupe a souvent cherché le Sgt. Pepper de stade sans toujours disposer du cadre ou de la discipline nécessaire pour l’atteindre. Il a parfois rêvé l’orchestre avant d’avoir écrit toutes les chansons. Il a aimé l’emphase, la couleur, la sensation de monde total. Mais certaines de ses plus belles intuitions se situent plutôt du côté de Revolver : là où la chanson pop se trouble, s’électrise autrement, absorbe une bizarrerie sans perdre l’évidence mélodique. Autrement dit, Noel a souvent fantasmé Pepper mais il a parfois touché quelque chose de plus fin en s’approchant de Revolver. C’est toute l’ambivalence d’un artiste qui adore l’excès mais sait, au fond, que les véritables révolutions tiennent parfois à moins d’effets qu’à plus d’invention.

Entre hommage et cannibalisme

Le vieux procès en “plagiat” intenté à Noel Gallagher rate souvent sa cible parce qu’il part d’une idée trop morale de la création. Oui, Noel a énormément emprunté. Oui, certaines similitudes sautent aux oreilles. Oui, il lui est arrivé d’utiliser la mémoire des Beatles comme une réserve de formes. Mais cela n’épuise pas la question. Le plus intéressant n’est pas de savoir s’il a “pris” telle progression ou tel climat. Le plus intéressant est de voir ce qu’il en a fait dans un autre moment historique, pour un autre public, dans une autre économie du rock britannique. Chez lui, l’emprunt fonctionne moins comme un camouflage que comme une greffe. Il attrape un motif ancien, le grossit, l’emmène dans les stades, le recouvre de saturation, de morgue mancunienne, de mélancolie ouvrière, et le transforme en bien de son époque.

Cela ne veut pas dire que tout se vaut. Les Beatles étaient plus aventureux, plus variés, plus rapides dans leur métamorphose. Noel lui-même l’admet volontiers, et c’est tant mieux. Mais le comparer sans cesse à l’original pour le rabaisser revient à passer à côté de ce qu’il a réellement réussi. Oasis n’a pas réinventé la roue. Le groupe a prouvé qu’une partie du langage beatlesien pouvait être remise en circulation dans les années 90 avec une violence simple, une efficacité populaire et une insolence très contemporaines. C’est moins noble qu’une révolution esthétique totale, sans doute. Mais ce n’est pas rien. Faire vivre un héritage sans l’embaumer est déjà un art.

Et puis il y a chez Noel une dimension franchement britannique qui rend ce cannibalisme presque légitime. La pop anglaise s’est toujours construite en recyclant ses propres lignées, en dialoguant avec ses pères, en les contredisant, en les réarmant. Les Kinks, les Small Faces, David Bowie, les Smiths, les Stone Roses, puis Oasis : tout cela forme un réseau de réverbérations. Noel n’a jamais prétendu venir de Mars. Il se sait fils d’une histoire nationale de la chanson. Le problème n’est pas qu’il cite les Beatles. Le problème, ou la beauté, c’est qu’il les cite si ostensiblement qu’il oblige chacun à reprendre la comparaison là où elle fait mal. C’est-à-dire à l’endroit du génie.

Pourquoi il n’y aura jamais “d’autres Beatles” selon Noel

Quand Noel Gallagher explique qu’il n’y aura jamais d’autres Beatles, il ne verse pas seulement dans la nostalgie automatique des vieux rockeurs. Son propos mérite mieux que ça. Il dit d’abord qu’on ne peut être que de son temps. Les Beatles étaient exactement de leur époque, et c’est aussi pour cela qu’ils ont été si immenses. Ils arrivaient au moment où la jeunesse, les médias, la technologie de studio, l’économie des singles, la télévision, la mode et la transformation sociale du Royaume-Uni rendaient possible une secousse de cette ampleur. En d’autres termes, leur génie ne suffit pas à expliquer leur place ; il a rencontré une fenêtre historique inouïe. Noel le sait très bien. Lui-même a bénéficié, dans une moindre mesure, d’un moment national particulier dans les années 90. C’est d’ailleurs ce qui l’autorise à comprendre la singularité des sixties.

Cette idée est centrale parce qu’elle éloigne le débat des jeux puérils du type “qui est meilleur que qui”. Les Beatles ne sont pas seulement “meilleurs” ; ils sont aussi indissociables d’un moment où la musique populaire pouvait encore prétendre refléter, déplacer, résumer une époque entière. Noel a beau vénérer leurs chansons, il insiste aussi sur leur signification culturelle. C’est là qu’il les place “un niveau au-dessus”. Il ne parle pas que d’accords et de refrains. Il parle d’un rayonnement total. Les Beatles sont grands parce qu’ils ont réussi à être, tout à la fois, un laboratoire, un miroir, une industrie, une mythologie et une langue commune. C’est précisément ce type de totalité qui manque au présent, et que Noel a toujours cherché à reconquérir à sa manière.

D’une certaine façon, l’histoire d’Oasis confirme l’analyse. Le groupe a touché quelque chose de très massif, de très populaire, de très britannique. Mais il l’a fait dans un monde déjà plus éclaté, plus ironique, moins innocent. Les Beatles avaient le champ libre devant eux ; Oasis avait derrière lui des décennies de commentaires, de comparaisons, de saturation symbolique. Noel a donc vécu dans une situation paradoxale : il voulait retrouver l’unanimité populaire des Beatles tout en sachant que l’époque moderne rendait cette unanimité presque impossible. Cela produit chez lui une tonalité si particulière, mélange de fierté immense et de mélancolie lucide. Il a connu la gloire de masse ; il sait aussi que la porte s’était refermée avant lui.

Le respect, les rencontres, la transmission

La trajectoire de Noel a fini par le rapprocher concrètement de son panthéon. Le simple fait d’avoir partagé un projet avec Paul McCartney autour de “Come Together” en 1995 possède quelque chose de romanesque. On imagine sans peine ce que cela représente pour un type qui a construit toute sa boussole esthétique en regardant vers Liverpool. Là encore, la scène raconte beaucoup. Noel n’est pas un iconoclaste pur. Il veut entrer dans la conversation, être reconnu par la lignée, toucher du doigt le sang royal de la pop anglaise. Enregistrer avec McCartney, même dans un cadre collectif et caritatif, ce n’est pas seulement un joli crédit discographique : c’est une validation symbolique. Une manière de ne plus être seulement le disciple criard de Manchester, mais un héritier toléré à la table des anciens.

Le rapport à George Harrison participe du même mouvement, mais avec une nuance plus tendre. Harrison n’a jamais occupé le même espace mythologique que Lennon ou McCartney dans le discours général sur les Beatles, et c’est peut-être ce qui le rend si important pour Noel. Il y a chez Harrison un mélange de distance, d’ironie et de recherche intérieure qui a toujours séduit nombre de musiciens britanniques. Le simple fait que Noel revienne régulièrement à lui, qu’il parle de ses sitars, de ses climats, de son importance dans la bascule de Revolver, montre qu’il ne se contente pas d’aimer les Beatles comme une marque globale. Il aime aussi leurs singularités, leurs contradictions internes, leurs zones moins évidentes. C’est le signe d’un attachement sérieux, pas d’un fandom de surface.

La grande différence : les Beatles voulaient avancer, Noel voulait égaler

On touche peut-être ici à la limite la plus intéressante de Noel Gallagher. Les Beatles, malgré leur profonde connaissance de la tradition, avaient une pulsion d’avant constante. Ils prenaient la pop existante et la tordaient jusqu’à produire quelque chose d’inédit. Noel, lui, appartient davantage à la famille des restaurateurs géniaux. Il sait réactiver une lignée, la rendre désirable pour une nouvelle génération, redonner du lustre à certaines formes anglaises. Mais son imagination se nourrit plus volontiers de ce qui existe déjà que de ce qui n’a jamais été tenté. C’est là, sans doute, que se situe la frontière définitive entre l’admirable et le colossal.

Cela ne rend pas son œuvre mineure pour autant. Au contraire. Dans un monde où l’innovation est souvent une posture publicitaire et où tant de chansons modernes s’évaporent au bout de quelques semaines, écrire des morceaux capables de survivre, d’être repris partout, de faire chanter plusieurs générations, est déjà une performance redoutable. Wonderwall, Live Forever, Don’t Look Back in Anger, Champagne Supernova : ces chansons ont produit de la mémoire collective. C’est exactement ce que Noel admire chez les Beatles. Il n’a pas atteint leur abondance ni leur souplesse métamorphique, mais il a touché, par instants, à cette qualité rare : faire entrer une chanson dans la vie des gens au point qu’elle leur échappe et ne lui appartienne plus tout à fait.

On pourrait même dire que la plus grande réussite de Noel n’est pas d’avoir été “le nouveau Lennon” ou “le nouveau McCartney”, formules de presse toujours un peu grotesques, mais d’avoir compris une leçon plus profonde des Beatles : une chanson populaire n’est grande que lorsqu’elle dépasse son auteur. Lorsqu’elle sort du studio, quitte le disque, s’installe dans les gorges, les mariages, les enterrements, les stades, les soirées trop arrosées, les réveils tristes, les nostalgies de quadragénaires et les découvertes de lycéens. À cet endroit-là, Noel a vraiment appris quelque chose des Beatles. Et il l’a mis en pratique.

Noel Gallagher face au miroir beatlesien

Alors, que reste-t-il quand on a tout dit ? Reste l’image d’un musicien qui a passé sa vie à dialoguer avec un sommet. Un type assez intelligent pour savoir qu’il ne l’atteindrait pas tout à fait, mais assez orgueilleux pour grimper quand même. Un compositeur de classe immense, parfois paresseux, souvent drôle, capable d’un cynisme de pub anglais et d’une sincérité désarmante dès qu’il s’agit des Beatles. Un homme qui peut emprunter une ligne à John Lennon, se mesurer à Paul McCartney, rêver par George Harrison, et continuer malgré tout à produire des chansons qui sonnent comme lui. C’est peut-être cela, au fond, qui le sauve de la pure imitation. Noel ne cache jamais d’où il vient, mais son accent, sa mélancolie, sa brutalité mélodique et son sens du refrain collectif restent immédiatement reconnaissables.

Le rapport entre Noel Gallagher et les Beatles n’est donc ni un simple hommage ni un vulgaire pillage. C’est une histoire plus trouble, plus humaine, plus rock. Celle d’un gamin de Manchester qui a compris très tôt que les plus grandes chansons du pays avaient déjà été écrites par quatre types de Liverpool, et qui a décidé de se battre quand même. Celle d’un auteur qui sait que le modèle est trop haut mais continue à le regarder pour ne pas baisser ses propres standards. Celle, enfin, d’un artiste qui a fait de son admiration une méthode de travail, un horizon moral et un carburant d’ambition.

Et s’il fallait conclure d’une phrase, ce serait peut-être celle-ci : Noel Gallagher n’a jamais été le “cinquième Beatle”, ni le successeur officiel d’un âge d’or impossible à reproduire. Il a été quelque chose d’à la fois plus modeste et plus touchant : l’un des derniers grands musiciens britanniques à avoir cru, de façon presque religieuse, que la chanson pouvait encore être un sport national, une arme sociale, un drapeau culturel et une affaire de classe. En cela, oui, il est profondément beatlesien. Pas parce qu’il leur ressemble toujours. Mais parce qu’il n’a jamais cessé de prendre la musique aussi au sérieux qu’eux.

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