Phil Collins et les Beatles : l’histoire d’un admirateur qui n’a jamais tout à fait quitté leur orbite

On pourrait raconter l’histoire de Phil Collins et des Beatles comme une comédie anglaise légèrement cruelle. Il y aurait un adolescent sage au milieu de la Beatlemania, trop immobile pour être retenu par la caméra. Il y aurait ensuite un jeune musicien convoqué à Abbey Road pour jouer avec George Harrison, qui croit toucher du doigt le centre incandescent du mythe avant de découvrir qu’il n’apparaît même pas sur le disque. Il y aurait enfin, des années plus tard, un homme devenu star mondiale, millionnaire en hits et en tournées géantes, revenu pourtant au point de départ : toujours ce gamin fasciné par Ringo Starr, toujours ce mélomane qui parle des chansons des Beatles avec la précision émue d’un disciple appliqué.

C’est peut-être cela, au fond, qui rend le sujet si passionnant. Le lien entre Phil Collins et les Beatles n’est pas celui d’un simple fan célèbre posant à côté de ses idoles. C’est un lien plus trouble, plus profond, plus britannique aussi : un mélange d’admiration fondatrice, de rendez-vous manqués, de compagnonnages périphériques, de reprises révélatrices et de fidélité esthétique. Collins n’est pas un beatleologue de salon. Il est l’un de ces musiciens pour qui les Beatles ne sont pas un goût parmi d’autres, mais une grammaire intérieure. Sa manière de penser la chanson, le studio, la batterie, le contraste entre concision pop et audace sonore, tout cela porte leur empreinte, parfois de façon frontale, parfois de manière plus souterraine.

Et pourtant, réduire Collins à un héritier serait injuste. Parce qu’il y a, chez lui, quelque chose que les commentateurs ont souvent refusé de voir : une musicalité composite, affamée, indisciplinée à sa façon, nourrie de soul, de big band, de jazz, de pop anglaise, de rhythm and blues et de progressif. Les Beatles, chez lui, ne sont jamais un uniforme. Ils sont un point de départ. Ils lui ont appris qu’une chanson populaire pouvait contenir du mystère, qu’un batteur pouvait faire beaucoup plus que tenir un tempo, et que la mélodie la plus évidente gagnait souvent à être troublée par un détail de production, un timbre inattendu, une trouvaille de studio. C’est moins une filiation de surface qu’une manière d’habiter la musique.

Beatlemania, ou la scène primitive

Pour comprendre ce que représentent les Beatles pour Phil Collins, il faut repartir au tout début, à l’endroit où naissent les fidélités qui ne s’effacent jamais. Collins appartient à cette génération anglaise qui n’a pas découvert le groupe comme un objet patrimonial ou un classique déjà sacré, mais comme un choc vivant. Quand il évoque leur importance, il ne parle pas d’un simple attachement rétrospectif ; il parle d’un cadre existentiel. Dans une interview relayant ses propos à la BBC, il dit que les Beatles ont littéralement « encadré sa vie », et qu’il reste stupéfait par le son de leurs disques, citant notamment “Tomorrow Never Knows” et “A Day in the Life” pour leur audace, en particulier sur le plan rythmique. C’est une phrase capitale, parce qu’elle dit tout : pour Collins, les Beatles ne sont pas seulement de grands auteurs, ils sont un monde sonore dans lequel il a appris à entendre.

Cette phrase en dit d’autant plus long qu’elle vient d’un musicien que l’on a souvent caricaturé. On a tellement réduit Phil Collins à la star FM des années 80, à l’homme de “Sussudio”, à la machine à tubes, qu’on a oublié le batteur d’instinct, l’obsédé du détail, le type qui écoute une cymbale ou un placement de caisse claire comme d’autres lisent un poème. Or, s’il s’est formé l’oreille à ce niveau-là, ce n’est pas seulement grâce au jazz ou au rhythm and blues. C’est aussi parce que Ringo Starr lui a appris qu’une partie de batterie pouvait être mélodique, narrative, presque dramaturgique. Chez Collins, l’amour des Beatles n’est pas décoratif : il est technique, corporel, inscrit dans le geste même du musicien.

Il faut d’ailleurs se rappeler ce qu’a représenté le groupe dans l’Angleterre du début des années 60. A Hard Day’s Night, premier film des Beatles, n’est pas seulement une extension commerciale de leur succès ; c’est l’un des documents les plus éloquents sur la violence euphorique de Beatlemania. Le site officiel du groupe rappelle à quel point le film a capté la claustrophobie du phénomène, cette sensation de vitesse, d’assaut, de poursuite permanente, avec une forme presque documentaire dans la mise en scène de Richard Lester. Ce n’est pas un détail dans notre histoire, parce que Phil Collins est, littéralement, un enfant de ce moment-là. Il ne regardait pas le cyclone de loin : il a mis un pied dedans.

Le garçon immobile de A Hard Day’s Night

L’anecdote est connue, mais elle vaut mieux que son statut de simple trivia pour dîner entre fans. Oui, Phil Collins a bien été figurant dans A Hard Day’s Night. Le Paul McCartney Project le mentionne noir sur blanc : le futur membre de Genesis apparaît comme un extra non crédité parmi les écoliers du public. Et si l’histoire continue de fasciner, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet de relier, par un fil minuscule, deux pans colossaux de la pop britannique. C’est parce qu’elle dit déjà quelque chose du personnage Collins : il est là, au cœur de l’image, mais presque hors champ ; si proche du mythe, et déjà légèrement tenu à distance.

Le plus beau dans cette histoire, c’est que Collins lui-même l’a racontée avec une autodérision très anglaise. Il explique qu’on cherchait des enfants capables de hurler et de se comporter comme des fans déchaînés. Lui, au contraire, est resté assis bien sagement, trop calme, trop sage, trop peu hystérique pour l’emploi. Selon le souvenir rapporté par People, il dira plus tard que c’est probablement pour cela qu’il a été coupé : on voulait des gamins qui crient, lui restait tranquille. L’image est formidable. Elle ressemble à un gag d’écriture tellement elle paraît juste : Phil Collins, futur colosse de la pop adulte, se fait éjecter d’un film des Beatles pour excès de retenue.

L’histoire ne s’arrête pas là. Des années plus tard, Collins se retrouve à narrer le documentaire consacré au making-of du film, You Can’t Do That! The Making of A Hard Day’s Night. L’IMDb précise qu’il y apparaît comme hôte et narrateur, avec ce clin d’œil délicieux : il fut lui-même figurant dans le long métrage. Voilà qui donne à l’anecdote une profondeur supplémentaire. Le garçon invisible redevient visible, non plus comme silhouette perdue dans une foule de 1964, mais comme témoin autorisé d’une œuvre devenue historique. Il n’est pas dans le film comme on l’aurait voulu, mais il finit par raconter le film. C’est presque plus beau ainsi.

Surtout, cette scène inaugurale dessine un motif qui va revenir sans cesse dans le rapport de Collins aux Beatles : la proximité sans possession. Il approche leur monde, il l’effleure, il y pénètre parfois, mais toujours avec un demi-pas de côté. On pourrait presque dire qu’il est condamné à rester un voisin du mythe plutôt qu’un résident. Et c’est sans doute cela qui a nourri chez lui une forme particulière de fidélité : non pas l’assurance blasée de celui qui appartient au club, mais la gratitude un peu fébrile de celui qui sait très bien d’où vient l’étincelle initiale.

Ringo Starr, premier héros sérieux

Si l’on veut saisir le point le plus intime du lien entre Phil Collins et les Beatles, il faut regarder du côté de Ringo Starr. Pas Lennon d’abord, pas McCartney, pas même Harrison. Ringo. Cela peut surprendre les profanes, mais pas les batteurs. Collins fait partie de ceux qui ont toujours défendu la grandeur de Starr contre les vieux sarcasmes de techniciens frimeurs ou de puristes confondant virtuosité et personnalité. Sur le Paul McCartney Project, on retrouve cette phrase de Collins devenue célèbre : Ringo est « largement sous-estimé », et les fills de “A Day in the Life” sont, selon lui, très complexes ; beaucoup de grands batteurs contemporains, dit-il, ne sauraient pas quoi faire si on leur demandait de jouer exactement comme cela.

Cette remarque mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle dit beaucoup plus que son apparente simplicité. Quand Collins défend Ringo, il ne le fait pas par nostalgie. Il parle en praticien. Il sait que le génie de Starr ne réside pas dans la démonstration musculaire, mais dans l’invention de parties qui collent à la chanson d’une manière presque surnaturelle. Ringo ne joue pas « bien » au sens académique du terme ; il joue juste, ce qui est infiniment plus rare. Il place des accents là où personne ne les attendrait naturellement, il contourne la logique attendue du batteur rock, il privilégie la signature sur la performance. Collins, qui a lui-même passé sa vie à chercher un son de batterie immédiatement identifiable, reconnaît là un maître véritable.

Il ira même jusqu’à dire que son jeu sur “That’s All” de Genesis relevait d’une tentative affectueuse de fabriquer une « partie à la Ringo Starr ». Là encore, ce n’est pas anecdotique. Cela signifie que, même quand Collins est déjà un musicien installé, déjà pleinement lui-même, déjà producteur de son propre style, il continue de penser certaines solutions rythmiques à travers le prisme beatlien. Ce n’est pas du mimétisme, c’est de la mémoire active. Un musicien garde en lui quelques gestes tutélaires ; pour Collins, l’un de ces gestes s’appelle Ringo.

On comprend alors pourquoi il cite “Tomorrow Never Knows”, “A Day in the Life”, ou encore d’autres performances de Starr comme des moments de sidération. Un batteur comme Collins n’entend pas seulement la chanson ; il entend la façon dont le batteur déplace le centre de gravité du morceau. Chez les Beatles, Ringo agit souvent comme un dramaturge caché. Il ne remplit pas l’espace, il le réécrit. Collins a appris là une leçon immense : le batteur n’est pas seulement le moteur, il est aussi un arrangeur clandestin. Toute la suite de sa carrière, des syncopes d’“In the Air Tonight” aux assises plus pop de ses grands hits, peut se lire à la lumière de cette révélation première.

George Harrison, Abbey Road et le grand rendez-vous manqué

L’autre grand chapitre de cette histoire se joue en 1970, à Abbey Road, autour des sessions de All Things Must Pass. C’est là que le récit cesse d’être celui d’un fan pour devenir celui d’un jeune musicien qui touche enfin le réel, le studio, la sueur, les cigarettes, les câbles, les prises et les faux départs. Le site officiel de George Harrison, dans ses archives consacrées au cinquantième anniversaire d’All Things Must Pass, est très clair : Maurice Gibb et un Phil Collins adolescent ont passé au moins une soirée à Abbey Road à jouer sur certaines chansons, même si leurs contributions n’ont pas été retenues sur les versions finalement utilisées pour l’album. Voilà un fait capital, établi par une source de premier ordre. Collins a bien participé à cette périphérie du chef-d’œuvre harrisonien, mais le disque l’a laissé sur le bord de la route.

Les mêmes archives montrent à quel point “Art of Dying” fut une chanson travaillée, reprise, déplacée, reconfigurée. On y suit plusieurs étapes de son élaboration, depuis les démos anciennes jusqu’aux nouvelles tentatives du printemps et de l’été 1970. Harrison y est entendu appelant Ringo sur l’un des premiers essais, puis la chanson est réenregistrée et remaniée à plusieurs reprises avant d’atteindre sa forme définitive. Dit autrement : Collins n’a pas été victime d’un caprice personnel ou d’un simple effacement arbitraire. Il a été emporté par le mouvement normal d’une session en pleine mutation, dans un projet gigantesque, mouvant, débordant de musiciens, d’idées et de versions concurrentes.

Ce contexte n’enlève rien à la violence symbolique de l’épisode. Imaginez le tableau. Vous êtes jeune, pas encore le Phil Collins que le monde connaîtra. On vous appelle pour rejoindre une session de George Harrison. Dans la pièce, il y a Ringo Starr, Billy Preston, Klaus Voormann, Phil Spector. Vous n’êtes pas un spectateur cette fois, vous êtes censé jouer. Vous transpirez, vous vous abîmez les mains, vous essayez d’être à la hauteur de la situation la plus intimidante de votre jeune vie. Et puis, quelques mois plus tard, vous achetez l’album chez le disquaire et vous n’y êtes pas. Le fantasme de l’entrée dans la légende se transforme en note de bas de page.

C’est aussi ce qui rend l’épisode profondément rock. Le romantisme du studio, tel qu’on l’imagine, n’existe pas. Il y a des séances glorieuses, et il y a des coupes. Il y a des rêves de gamin, et il y a le montage final. Collins apprendra très tôt ce que beaucoup ne comprennent jamais : être convoqué par un Beatle ne vous garantit rien. La musique n’a pas de morale consolante. On peut être là, jouer, saigner un peu, et disparaître quand même. C’est dur, mais c’est formateur. Et chez Collins, cette expérience a sans doute laissé quelque chose de précieux : une conscience aiguë de ce qu’est vraiment un studio, c’est-à-dire un lieu où la légende se fabrique en éliminant beaucoup de monde au passage.

La farce cruelle de George Harrison

Comme souvent avec les histoires anglaises, le tragique se dégonfle dans une blague. Et comme souvent avec George Harrison, l’humour prend un tour légèrement cruel. Des années après la session, Collins raconte qu’en ayant acheté la maison de Jackie Stewart, il apprend que l’ancien pilote est ami avec Harrison. Stewart lui dit que George est en train de remixer All Things Must Pass et lui demande s’il n’avait pas joué dessus. Collins répond en substance : il était là, oui. Deux jours plus tard, un ruban arrive avec un mot de Harrison : « Cela pourrait être toi ? » Collins écoute, reconnaît “Art of Dying”, puis entend des congas « trop fortes et affreuses », avant la phrase finale de George demandant si l’on peut refaire une prise sans le percussionniste. Le chanteur croit alors comprendre qu’on s’était débarrassé de lui parce qu’il jouait atrocement mal.

On peut lire cette anecdote de deux façons. Soit comme une plaisanterie formidable, d’un humour absurde et pince-sans-rire typiquement harrisonien. Soit comme un petit supplice savamment administré à un homme dont on sait qu’il admire profondément les Beatles. La vérité est probablement entre les deux. Harrison, à ce moment-là, ne cherche pas à humilier Collins durablement ; il joue avec le souvenir, avec le malaise, avec l’écart entre l’importance énorme que cet épisode a pour Collins et sa relative insignifiance dans la masse des souvenirs de George. C’est une blague d’initié, oui, mais aussi une manière de rappeler qui appartient vraiment au cœur du récit et qui n’en est qu’un satellite.

Ce qui frappe surtout, c’est la fragilité que Collins laisse apparaître en racontant l’histoire. On a souvent voulu voir en lui le professionnel absolu, le type carré, l’architecte de hits, le musicien au CV blindé. Mais ici, il redevient presque l’adolescent de A Hard Day’s Night : un garçon qui veut bien faire devant ses héros, qui s’inquiète d’avoir été médiocre, qui continue à porter pendant des années le poids d’une séance dont la plupart des gens autour de lui ont sans doute oublié le détail. L’anecdote vaut moins pour la blague elle-même que pour ce qu’elle dévoile du rapport affectif de Collins à ce pan de sa vie. On ne souffre pas autant d’une farce si la scène ne compte pas énormément à vos yeux.

Et cela raconte aussi quelque chose de George Harrison. On insiste souvent sur sa profondeur spirituelle, sur son retrait, sur son ironie sèche, parfois sur sa mélancolie. On oublie qu’il avait aussi ce goût du canular, du trait en biais, de la petite déstabilisation bien sentie. Dans cette histoire, Harrison ne joue pas au gourou bienveillant. Il joue au copain vachard, à l’Anglais qui préfère le rire oblique à l’effusion sentimentale. C’est une scène minuscule, mais elle résume assez bien la nature du lien entre les deux hommes : de l’admiration, oui ; une vraie proximité, par moments ; mais jamais une égalité parfaitement sereine. Collins reste celui qui veut encore être validé par un ancien Beatle.

Pourquoi Phil Collins n’a jamais cherché à devenir un Beatles bis

Il y a, dans l’histoire du rock anglais, deux manières de subir l’influence des Beatles. La première consiste à les copier, souvent mal, en reproduisant les harmonies, les coupes de cheveux, les chœurs et l’illusion d’une insouciance pop. La seconde consiste à comprendre ce qu’ils ont rendu possible, puis à avancer ailleurs. Phil Collins appartient clairement à la seconde catégorie. Ce qui l’intéresse chez eux, ce n’est pas tant une couleur immédiatement reconnaissable qu’une liberté de construction. Les Beatles lui montrent qu’un morceau peut être bref sans être simple, populaire sans être plat, mélodique sans cesser d’être aventureux. C’est une leçon de méthode plus qu’une banque de tics.

Cela se voit d’ailleurs dans ses goûts. Collins ne sacralise pas mécaniquement les titres les plus attendus, ni même les disques les plus consensuellement admirés. Il a dit de Revolver que c’était son album préféré des Beatles, et a salué “And Your Bird Can Sing” comme « l’une des meilleures chansons jamais écrites », en insistant sur sa brièveté et sur la cohérence de l’album. Ce choix est révélateur. Préférer Revolver, c’est préférer le laboratoire à la statue, le disque où la forme pop se dérègle subtilement, où les idées fusent dans tous les sens, où la précision mélodique cohabite avec la prise de risque. Cela ressemble beaucoup plus au Collins musicien qu’au Collins caricaturé par ses détracteurs.

On aurait tort, en effet, de croire que Collins ne vénère chez les Beatles que l’art du tube. Ce qui l’impressionne, c’est précisément leur capacité à glisser de l’étrangeté dans l’évidence. “Tomorrow Never Knows” le fascine. “A Day in the Life” le fascine. “And Your Bird Can Sing” le fascine. Aucun de ces morceaux n’est un simple produit pop au rabais. Ce sont des chansons qui élargissent leur propre format. Et Collins, même dans ses périodes les plus commerciales, n’a jamais complètement renoncé à cette ambition : injecter dans la chanson accessible une sophistication de structure, de texture, de rythme ou d’arrangement.

C’est là que le procès paresseux intenté à Collins devient intéressant. Ceux qui ont voulu l’enterrer sous l’étiquette « variété pour adultes » n’ont souvent retenu de lui que les refrains les plus massifs et les productions les plus FM. Ils ont oublié le batteur élevé à Revolver, le musicien qui admire Ringo Starr, le type qui reprend “Tomorrow Never Knows” sur son premier album solo. En réalité, Collins a souvent été beaucoup plus proche de la logique beatlienne qu’on ne l’a admis : une obsession de la chanson, oui, mais jamais séparée de l’obsession du son. Et c’est peut-être ce qui explique qu’il ait pu, selon les périodes, agacer autant qu’il séduisait : comme les Beatles, il aimait trop la pop pour la laisser tranquille.

Tomorrow Never Knows, le révélateur secret

Il faut parler de cette reprise, parce qu’elle dit énormément. Sur Face Value, son premier grand disque solo, Phil Collins choisit d’inclure “Tomorrow Never Knows”. Le site Genesis News rappelle explicitement qu’il s’agit de l’une des deux reprises conservées pour l’album, et va jusqu’à qualifier le morceau d’hommage à sa plus grande influence, les Beatles. La chaîne YouTube officielle de Collins identifie elle aussi le titre comme un extrait de Face Value. Ce n’est pas un petit geste caché sur une face B obscure : c’est le final d’un album fondateur, le disque où Collins devient vraiment Collins aux yeux du grand public. Et pour clore ce baptême solo, il choisit Lennon.

Ce choix est tout sauf innocent. “Tomorrow Never Knows” n’est pas la reprise facile d’un standard sentimental. C’est une chanson à l’ossature hypnotique, une pièce de studio, une architecture de boucles, de textures et d’obsession rythmique. En s’y attaquant, Collins ne cherche pas à flatter la nostalgie. Il signale quelque chose de plus ambitieux : son goût pour les chansons qui déplacent les frontières du format pop. Et le fait que cette reprise apparaisse sur Face Value est encore plus révélateur. Ce disque est souvent lu comme un album de confession intime, presque un journal sentimental après une rupture. C’est vrai. Mais il est aussi traversé par un désir de s’émanciper, d’ouvrir le spectre, de tester des matières. Reprendre les Beatles à cet endroit précis, ce n’est pas se réfugier dans le passé ; c’est inscrire son indépendance dans une lignée de modernité.

Le plus intéressant, c’est que Collins ne reprend pas les Beatles comme un musée vivant. Il ne fait pas semblant d’être en 1966. Il absorbe le morceau avec son propre imaginaire, ses propres textures, sa propre manière d’articuler une tension rythmique. Genesis News souligne qu’il y interprète presque John Lennon tout en s’en éloignant le plus possible de ce qu’on attendrait naturellement de « Phil Collins ». C’est très juste. Le morceau agit comme une fissure dans son image publique naissante : il montre le musicien aventureux derrière le futur empereur des charts. Il rappelle que le cœur battant de Collins n’est pas seulement mélodique ; il est aussi expérimental, curieux, presque joueur lorsqu’il s’agit de production.

En un sens, cette reprise résume tout notre sujet. Phil Collins n’a jamais cessé de revenir aux Beatles, mais jamais comme on revient à une relique intouchable. Il y revient comme à une source vive, à une permission de tenter autre chose, à un rappel intime que la pop la plus mémorable est souvent celle qui ose paraître étrange sans renoncer à parler au plus grand nombre. Dans l’histoire de Collins, “Tomorrow Never Knows” n’est pas un clin d’œil. C’est une profession de foi discrète.

Quand Phil Collins retrouve enfin des Beatles sur scène

Il y a tout de même, dans cette histoire faite de demi-présences et d’effacements, un moment de revanche. Il arrive en 1987, au Prince’s Trust Rock Gala. Le setlist de George Harrison pour cet événement mentionne deux titres, “While My Guitar Gently Weeps” et “Here Comes the Sun”, avec une note précisant la présence de Ringo Starr, Eric Clapton, Phil Collins, Elton John et Jeff Lynne. Les archives vidéo disponibles sur la chaîne officielle de George Harrison et sur celle de King’s Trust Music confirment cette constellation. Cette fois, Collins n’est plus dans un coin, ni au montage, ni dans les chutes. Il est bel et bien là, en pleine lumière, au milieu d’anciens Beatles et de grands noms du rock anglais.

La scène a quelque chose d’exaltant, parce qu’elle recompose en direct une petite mythologie de la pop britannique. Harrison, Clapton, Ringo, Jeff Lynne, Elton John, Collins : on pourrait n’y voir qu’un barnum de charité très eighties, un all-star package un peu trop bien coiffé. Ce serait injuste. Ce qui se joue là, c’est aussi l’entrée tardive de Collins dans l’image qu’il avait manquée à treize ans. Le garçon immobile de A Hard Day’s Night est devenu l’un des musiciens les plus célèbres de la planète, et le voilà sur scène avec George et Ringo, à rejouer des chansons qui ont structuré sa vie. Le cercle ne se ferme jamais complètement, mais il dessine enfin une forme.

Il serait pourtant faux de présenter cette scène comme un couronnement simple. Collins n’y apparaît pas comme un Beatle de substitution ou comme un pair absolu. Il y apparaît comme ce qu’il est au meilleur sens du terme : un musicien britannique majeur, suffisamment légitime pour tenir sa place, suffisamment amoureux de cette musique pour ne pas la traiter avec distance. C’est cela qui rend ce moment touchant. Il ne gomme pas le déséquilibre originel. Il le rend simplement plus beau. L’admirateur n’a pas cessé d’admirer, mais il a gagné le droit d’être sur scène.

Et d’une certaine manière, cette image vaut plus qu’une ligne de crédits sur All Things Must Pass. Une session perdue à Abbey Road est un fantôme ; un concert filmé reste dans la mémoire collective. Là où l’histoire du studio l’avait rendu invisible, la scène le rend enfin incontestable. Collins n’est plus seulement l’homme qui a raté deux fois l’entrée dans la légende beatlienne. Il devient aussi celui qui, à force de travail, de talent et d’endurance pop, a fini par remonter sur l’orbite et y tenir sa place sans avoir besoin d’emprunter le costume de qui que ce soit.

Revolver, la vraie boussole

Le détail mérite qu’on s’y arrête encore : Phil Collins place Revolver au sommet. C’est un choix extrêmement parlant. Beaucoup de musiciens citent Sgt. Pepper par réflexe culturel, parce que le disque est devenu un monument, une borne patrimoniale presque obligatoire. Revolver, lui, attire souvent ceux qui entendent la modernité avant le prestige. C’est l’album où les Beatles se mettent à faire entrer la matière même du studio dans l’écriture des chansons, où les idées fusent avec une vitesse presque insolente, où la variété des climats n’empêche jamais l’unité de l’élan. Collins y reconnaît sans doute une forme idéale de pop intelligente : dense mais jamais pesante, inventive mais jamais poseuse.

Son amour déclaré pour “And Your Bird Can Sing” est encore plus révélateur. La chanson est courte, nerveuse, presque insolente dans son efficacité. Elle donne l’impression qu’une idée mélodique parfaite peut passer comme une rafale, laisser tout le monde KO, puis s’en aller avant qu’on ait eu le temps de s’installer. Collins admire précisément cela : la concentration de grâce. Lui qui a écrit des morceaux expansifs, des ballades lentes, des titres qui prennent le temps d’installer leur climat, sait mieux que personne combien la concision absolue est difficile. En saluant ce morceau, il ne fait pas qu’exprimer un goût ; il reconnaît une forme de miracle artisanal.

Il faut comprendre ce que ce goût raconte de Collins comme compositeur. Son meilleur versant n’a jamais été celui de l’emphase pure. Ce qui le rend fort, ce sont souvent la justesse de ligne, l’évidence mélodique, la science des transitions, l’arrangement qui prend un titre par la main et le mène exactement au bon endroit. C’est une qualité très beatlienne, au sens noble. Non pas « écrire comme les Beatles », ce qui ne veut rien dire, mais savoir qu’une chanson doit vivre immédiatement, quitte à contenir des raffinements que l’auditeur ne perçoit pas d’emblée. Collins partage avec eux cette obsession de l’efficacité habitée.

Et cela explique peut-être pourquoi ses détracteurs l’ont parfois si mal lu. Parce qu’ils ont pris l’évidence pour de la facilité. Or l’une des grandes leçons des Beatles, de Revolver à Abbey Road, c’est précisément que l’évidence peut être la forme la plus sophistiquée de l’art pop. Collins l’a compris très tôt. C’est sans doute pour cela qu’il continue, même dans des contextes très différents, à revenir à leurs chansons comme à des modèles d’équilibre presque impossible entre immédiateté et invention.

Ce que les Beatles ont vraiment laissé dans la musique de Phil Collins

Alors, qu’est-ce qu’il reste, concrètement, des Beatles chez Phil Collins ? D’abord, une idée de la batterie. On l’a dit, mais il faut y revenir tant c’est central : Collins a hérité de Ringo Starr cette conviction que la partie de batterie doit être reconnaissable, presque chantable. Dans ses grands titres, la batterie n’est jamais une pure mécanique. Elle raconte quelque chose, elle découpe le morceau, elle crée des attentes, elle ouvre des espaces. Même lorsqu’il devient une machine à hits, Collins ne pense jamais le rythme comme une simple infrastructure invisible. C’est un legs direct de la méthode beatlienne, et plus précisément de l’intelligence ringoïenne.

Ensuite, il y a une idée du studio. Les Beatles lui ont montré que l’enregistrement n’était pas une simple captation du morceau, mais une deuxième écriture. Chez Collins, cela se traduit par une très grande attention aux textures, aux renversements de dynamique, aux effets de contraste entre proximité et ampleur. Ce n’est pas pour rien qu’il se passionne pour “Tomorrow Never Knows”. Le morceau est une démonstration radicale de ce que le studio peut devenir : non plus le lieu où l’on fixe une chanson, mais l’endroit où l’on la métamorphose. Collins ne poussera pas toujours cette logique aussi loin, mais il l’a profondément intégrée.

Enfin, il y a une idée de la chanson populaire comme espace total. Les Beatles ont appris à plusieurs générations qu’on pouvait viser le plus large public sans renoncer au caractère, à l’étrangeté, au détail marquant, à la signature sonore. Collins a parfois poussé cette logique vers un territoire plus lisse, plus adulte contemporain, plus massif commercialement. C’est vrai. Mais dans ses meilleurs moments, il en retrouve l’essence : des refrains qui semblent inévitables, une économie de moyens trompeuse, un sens aigu de l’architecture émotionnelle. Là encore, on ne parle pas de copie ; on parle d’une manière d’envisager la chanson comme un art majeur plutôt que comme un simple produit.

Au fond, une histoire de fidélité

Il y a quelque chose de très émouvant dans cette trajectoire. Phil Collins a été figurant effacé dans un film des Beatles. Il a joué sans être retenu sur des sessions de George Harrison. Il a été la cible d’une blague vacharde de Harrison. Il a passé sa vie de musicien à défendre Ringo Starr contre les imbéciles. Il a repris “Tomorrow Never Knows”. Il a chanté et joué sur scène aux côtés de George et Ringo. Il a choisi Revolver comme boussole intime. Toute son histoire avec les Beatles tient dans cette alternance de frustration et de loyauté. Il les a approchés, parfois ratés, parfois retrouvés, mais il ne les a jamais reniés.

Et c’est peut-être pour cela que le sujet touche autant. Parce qu’il rappelle une vérité simple, presque banale, mais essentielle : les plus grands musiciens restent souvent des fans très sérieux. On peut vendre des millions de disques, remplir des stades, devenir une icône mondiale, et continuer de vibrer comme un adolescent devant une partie de batterie de “A Day in the Life”. Collins, en cela, est profondément humain. Il ne dissout jamais l’admirateur dans la célébrité. Il garde vivant le point d’origine. Cette continuité lui donne une sorte de noblesse discrète.

Alors non, Phil Collins n’est pas un Beatle manqué. La formule serait trop facile, et surtout fausse. Il est plus intéressant que cela. Il est l’un des innombrables enfants du séisme beatlien qui, au lieu de se contenter de l’imitation ou de la révérence, ont construit une œuvre personnelle avec cette secousse au fond du ventre. Son rapport aux Beatles n’est pas celui d’un homme frustré d’avoir raté un club fermé ; c’est celui d’un musicien dont l’imaginaire s’est formé à leur contact et qui a ensuite passé sa vie à traduire cette dette dans sa propre langue.

Au fond, l’image la plus juste reste peut-être celle du début : un garçon trop calme pour A Hard Day’s Night, presque avalé par la foule, déjà un peu à côté de la scène, mais déjà entièrement traversé par ce qu’il voit et entend. Tout est là. La distance. Le désir. La dévotion. Et, déjà, la promesse d’une carrière qui n’essaiera jamais d’être celle des Beatles, mais qui ne cessera jamais de leur répondre. C’est ce dialogue-là, jamais refermé, qui rend Phil Collins et les Beatles si passionnants. Une histoire de rock, de studio, de batterie, de mélodie, d’humour anglais, de rendez-vous manqués et de fidélité têtue. En somme, une très belle histoire britannique.

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