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Il existe dans l’histoire du rock une confrérie d’hommes de l’ombre qui, sans jamais prétendre entrer dans le panthéon, finissent par devenir indispensables à la survie des dieux. Ils ne signent pas les chansons qui changent la vie, ne posent pas sur les pochettes qui entrent dans la légende, ne sont pas l’objet des récits obsessionnels que les fans se racontent jusqu’au bout de la nuit. Et pourtant, sans eux, une partie de cette histoire contemporaine du rock s’effondrerait. Brian Ray appartient à cette catégorie rarissime. Il n’est pas un Beatle. Il n’a évidemment jamais cherché à le devenir. Mais depuis plus de vingt ans, il évolue au plus près de l’un des derniers centres nerveux du mythe, là où les chansons des Beatles cessent d’être seulement des reliques pour redevenir des corps vivants, du souffle, de la sueur, du bois, du cuivre, des cordes frottées et des harmonies qui se lèvent dans l’air du soir.
Parler de Brian Ray et des Beatles, c’est donc partir d’un paradoxe. À première vue, l’association paraît oblique. Son nom ne figure pas dans les livres d’histoire consacrés au quatuor de Liverpool, et sa place n’est pas de celles que la mythologie populaire met spontanément en lumière. Mais à mieux regarder, il est l’un des musiciens qui ont le plus profondément contribué à la manière dont le répertoire des Beatles, et plus précisément celui de Paul McCartney, a continué d’exister sur scène au XXIe siècle. Non pas comme un musée ambulant. Non pas comme une reconstitution patrimoniale destinée à faire frissonner les nostalgiques. Mais comme une musique encore active, encore risquée, encore tenue à un degré d’exigence presque insensé, parce qu’elle doit être jouée devant son auteur.
C’est là que tout change. Reprendre les Beatles dans un groupe hommage est déjà une tâche vertigineuse. Jouer ces chansons dans le groupe du type qui les a écrites, chantées, transformées en classiques absolus, voilà une mission d’une autre nature. Il ne s’agit plus seulement de restituer une partie. Il faut comprendre un langage. Il faut connaître les réflexes de l’écriture lennon-mccartneyenne, les accidents heureux des arrangements, les petits déhanchements rythmiques qui font basculer une chanson de la pop vers la magie pure. Il faut surtout posséder ce mélange de modestie, de technique, de mémoire et d’instinct qui permet de servir sans se faire écraser, d’exister sans trahir, de jouer très juste dans un univers où la moindre note évoque un disque gravé dans l’inconscient collectif.
Chez Brian Ray, cette qualité saute aux yeux dès qu’on cesse de le considérer comme un simple accompagnateur de luxe. Il est en réalité l’un des pivots du groupe live de Paul McCartney, celui qui tient tour à tour la guitare, la basse et les chœurs, celui qui occupe des espaces mouvants dans la cartographie scénique d’un répertoire immense. Quand Paul McCartney joue de la basse, Brian Ray peut tenir des parties de guitare rythmique ou de guitare électrique qui rappellent par endroits le rôle autrefois dévolu à John Lennon. Quand Paul prend la guitare ou s’assoit au piano, Ray bascule à la basse et doit se glisser dans l’ombre portée des lignes les plus célèbres de l’histoire de la pop. Ce seul fait suffirait à dire l’ampleur de la tâche : tantôt habiter le vide laissé par Lennon sur scène, tantôt porter le poids de lignes de basse inventées par McCartney, ces fameuses lignes qui ont redéfini pour toujours ce que pouvait être une basse dans une chanson pop.
Le destin de Brian Ray est d’autant plus fascinant qu’il n’a rien du conte de fées prémâché. Sa trajectoire raconte une autre histoire du rock, moins glamour et plus précieuse : celle du musicien qui travaille, apprend, accompagne, absorbe, attend, saisit sa chance au bon moment et finit par devenir essentiel. Avant de rejoindre l’orbite de Paul McCartney, Ray avait déjà derrière lui une vraie vie de musicien, riche, dense, souvent loin des projecteurs. Il avait côtoyé la soul, le rhythm and blues, le rock américain, la variété haut de gamme, et même, ce qui parlera aux lecteurs français, des figures comme Johnny Hallyday ou Mylène Farmer. Il avait appris le métier là où il s’apprend vraiment : sur scène, dans les studios, au contact d’artistes exigeants, dans la discipline du service rendu à la chanson.
Ce bagage est essentiel pour comprendre pourquoi Brian Ray n’est pas seulement un excellent exécutant, mais un interprète au sens noble du terme. Les Beatles ne se jouent pas comme on récite une leçon. Le danger, avec un catalogue aussi sacré, est de tomber dans la pose déférente, dans la vitrification respectueuse, dans une perfection qui sonne mort. Or le travail du groupe de Paul McCartney depuis le début des années 2000 a précisément consisté à éviter cet écueil. Oui, les chansons sont aimées. Oui, elles sont connues dans leurs moindres replis. Oui, elles appellent naturellement le respect. Mais elles doivent aussi conserver une forme d’élan, de nerf, de plaisir et parfois même de légère imprévisibilité. Dans cette équation fragile, Brian Ray a joué un rôle capital.
Le rock aime les illuminations subites, les épiphanies de vestiaire, les destins brûlés en accéléré. La réalité est souvent moins romantique et bien plus instructive. Brian Ray, né en Californie en 1955, n’est pas un enfant du star-system mais un enfant de la musique elle-même. Il se forme tôt, travaille tôt, comprend tôt que jouer ne suffit pas, qu’il faut aussi écouter, regarder, absorber des attitudes, des phrasés, des dynamiques de groupe. Il commence la guitare très jeune et se retrouve adolescent à jouer dans des contextes où l’amateurisme n’a déjà plus vraiment sa place. À dix-sept ans, il accompagne Bobby “Boris” Pickett et les Crypt Kicker Five. Un an plus tard, il est déjà nommé guitariste et directeur musical d’Etta James. On a connu des entrées plus discrètes dans la vie adulte.
Cette donnée biographique n’est pas un simple détail flatteur. Elle dit quelque chose de fondamental sur sa colonne vertébrale musicale. Passer par Etta James, c’est apprendre la chanson comme tension dramatique, comme science du placement, comme art d’accompagner une voix qui commande tout. Dans la grande tradition américaine, un bon musicien n’est pas celui qui en fait le plus. C’est celui qui sait quand pousser, quand relâcher, quand laisser respirer, quand densifier le morceau sans l’étouffer. Chez Etta James, on ne joue pas pour montrer qu’on sait jouer. On joue pour que la chanson existe à pleine combustion. Cette école-là vaut tous les diplômes.
On comprend mieux, à la lumière de cette formation, pourquoi Brian Ray sonne comme il sonne dans le groupe de Paul McCartney. Il n’a pas la crispation du virtuose venu faire admirer son arsenal. Il a autre chose, de plus rare : le sens du cadre, le goût du collectif, la conscience des hiérarchies internes à un morceau. Il sait que certaines chansons demandent qu’on soutienne le chanteur comme un chapiteau soutient le cirque, et que d’autres réclament au contraire une présence plus saillante, un crochet de guitare, une réponse vocale, une relance rythmique. Cette intelligence de situation, acquise loin des récits héroïques, explique beaucoup de son efficacité.
Avant McCartney, Brian Ray a aussi traversé d’autres mondes. Il a travaillé dans des contextes très différents, passant de la soul au rock, de la scène américaine à des aventures plus européennes, notamment françaises. Ce n’est pas anodin. La capacité à naviguer entre des univers esthétiques variés forge une souplesse que l’on retrouve ensuite dans sa manière d’aborder le répertoire des Beatles. Car les Beatles, justement, ne sont pas un seul style. Ils sont une bibliothèque entière. Ils sont le rock’n’roll des débuts, la pop mélodique, la ballade, la musique de chambre, la psychédélie, le music-hall anglais, la soul blanche, la country de fantaisie, la densité orchestrale, le groove sec, le délire de studio et la miniaturisation géniale. Pour jouer cela honnêtement, mieux vaut avoir vécu plusieurs vies de musicien.
Le fait que le public français ait pu croiser Brian Ray aux côtés de Johnny Hallyday ou de Mylène Farmer ajoute d’ailleurs un charme particulier à son parcours. Il y a là quelque chose de très rock, au bon sens du terme : un Américain ayant roulé sa bosse assez loin pour se retrouver enrôlé dans de grandes machines scéniques hexagonales avant de revenir, par un détour magnifique, au cœur du répertoire le plus commenté de l’histoire de la pop. Cette trajectoire raconte une vérité simple : les grands musiciens de scène n’appartiennent pas aux frontières. Ils appartiennent aux chansons qu’ils servent.
Il faut aussi rappeler que Brian Ray n’est pas seulement un sideman, mais un songwriter et un artiste à part entière. C’est une nuance importante. Un musicien qui compose comprend différemment les chansons des autres. Il ne les aborde pas comme un ensemble de consignes techniques mais comme des architectures émotionnelles. Cela s’entend dans sa manière de parler de Paul McCartney, dans son respect visible pour l’écriture, pour les détails d’arrangement, pour ce qui fait qu’une chanson est exactement ce qu’elle doit être. Chez lui, l’admiration n’abolit pas l’analyse ; elle la nourrit.
L’anecdote de l’entrée de Brian Ray dans le groupe de Paul McCartney mérite d’être racontée parce qu’elle dit tout à la fois la part de hasard, la part de préparation et la part de courage qu’exige parfois une vie de musicien. Au début des années 2000, McCartney prépare son retour sur scène avec un nouveau groupe. Le projet a déjà cette allure qu’il gardera ensuite : il ne s’agit pas de monter une troupe de mercenaires interchangeables, mais de bâtir une formation capable d’embrasser tout un continent musical, des Beatles à Wings, des chansons solo les plus intimistes aux grands hymnes de stade.
Le profil recherché est spécifique. Il faut un musicien capable de jouer guitare et basse à haut niveau, avec assez de solidité pour changer de rôle selon les besoins du patron. On imagine la difficulté du casting. Des instrumentistes capables de tout faire, il en existe beaucoup à Los Angeles. Des instrumentistes capables de tout faire avec goût, sans ego déplacé, avec le sérieux suffisant pour assimiler en un temps record un répertoire monstrueux, cela devient déjà plus rare. Des instrumentistes capables d’assurer cette mission en restant eux-mêmes face à Paul McCartney, c’est rarissime.
L’histoire veut qu’Abe Laboriel Jr., futur batteur du groupe, parle à Brian Ray de cette recherche. Ray lève la main, presque contre sa propre nature. Il se porte volontaire. Il passe ensuite par une rencontre avec le producteur David Kahne, puis par cette première mise à l’épreuve autour d’un événement énorme : le Super Bowl de 2002. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce scénario. Pour beaucoup, une telle prestation aurait déjà constitué le sommet absolu d’une carrière. Pour lui, ce n’était que l’entrée dans le vestibule.
Le plus beau dans cette histoire, ce n’est pas seulement qu’il ait été retenu. C’est ce qu’il fait immédiatement après. Il ne s’autorise pas à savourer trop tôt. Il rentre chez lui et travaille comme un forcené. Il se met à bûcher le répertoire de Paul McCartney au sens large, c’est-à-dire non seulement les chansons solo, mais aussi Wings et bien sûr les Beatles. Il se prépare comme on prépare un concours dont l’échec serait trop douloureux pour être envisagé. Cette réaction en dit long sur sa personnalité. Beaucoup de musiciens auraient pu se reposer sur leur expérience, leur instinct, leur capacité d’adaptation. Lui choisit le labeur et l’humilité.
Ce détail est crucial, parce que c’est exactement la bonne attitude face aux Beatles. L’idée selon laquelle on pourrait jouer ce catalogue « au talent » est une illusion de fan. Cette musique, surtout chez McCartney, est pleine de faux amis. Elle a l’air simple jusqu’à ce que vous cherchiez à en reproduire la tension réelle. Les lignes de basse semblent fluides parce qu’elles sont géniales, pas parce qu’elles sont faciles. Les guitares rythmiques ont l’air naturelles parce qu’elles sont inscrites dans le corps de la chanson, pas parce qu’elles sont anodines. Les chœurs paraissent spontanés alors qu’ils sont taillés au millimètre. Brian Ray a compris tout cela avant même d’intégrer définitivement le groupe.
Quand il est officiellement embarqué, une autre étape commence : celle de la confiance. On insiste souvent, à juste titre, sur l’exigence de Paul McCartney. Mais on oublie parfois que cette exigence n’empêche pas une relation très humaine avec les musiciens qu’il choisit. Or toute l’histoire de la collaboration avec Brian Ray semble reposer là-dessus : un mélange de niveau très élevé, de loyauté et de confiance durable. Avec le temps, cette confiance est devenue l’un des marqueurs les plus frappants du groupe live de Paul McCartney. Dans un milieu où les line-ups tournent sans cesse, où les artistes remplacent leurs musiciens au gré des tournées, McCartney a gardé la même ossature pendant plus de vingt ans. Ce fait seul est un commentaire.
Il y a des situations qui séparent les bons musiciens des grands accompagnateurs. Jouer une chanson des Beatles devant Paul McCartney fait partie de ces situations. Tout y est intimidant. La mémoire collective attachée aux morceaux. La précision avec laquelle le public les connaît. La charge émotionnelle qu’ils contiennent. Et surtout cette évidence absurde : l’homme à quelques mètres de vous n’est pas un interprète parmi d’autres de ce répertoire, il en est l’une des sources.
Dans ce contexte, la marge d’erreur psychologique est infime. Si vous jouez trop littéralement, vous risquez la rigidité. Si vous vous éloignez trop, vous tombez dans l’irrespect ou le contresens. Si vous cherchez à briller, vous vous condamnez. Si vous vous cachez, vous ne servez plus le morceau. Il faut donc inventer une position intermédiaire très difficile : être assez fidèle pour honorer la chanson, assez vivant pour qu’elle ne devienne pas une cire de musée, assez solide pour que McCartney puisse s’y appuyer, assez souple pour suivre l’énergie du moment.
Brian Ray a souvent donné l’impression de comprendre intuitivement cette position. On le voit dans son jeu, mais aussi dans la manière dont il parle des parties de McCartney. Il semble avoir intégré une vérité fondamentale : ce qui est joué sur les disques n’est pas seulement beau, c’est signifiant. Chaque détail peut compter. Chaque inflexion raconte quelque chose de la chanson. Cette attention aux nuances l’a conduit à prendre au sérieux des choses que d’autres auraient simplifiées en concert. Or c’est justement ce sérieux-là qui fait la différence entre un répertoire honoré et un répertoire nivelé.
Prenons la basse, par exemple. Lorsqu’il doit tenir l’instrument pendant que Paul McCartney joue de la guitare ou du piano, Brian Ray hérite d’une responsabilité presque impossible. Les lignes de basse de Paul chez les Beatles sont parmi les plus chantantes, les plus mobiles, les plus inventives de toute l’histoire de la pop. Elles ne soutiennent pas seulement l’harmonie ; elles dialoguent avec la mélodie, la contredisent parfois, l’enjolivent souvent, la propulsent toujours. Les jouer demande de la précision, bien sûr, mais aussi une compréhension de leur rôle expressif.
Et puis il y a l’autre versant du problème. Quand McCartney reprend sa basse, Ray revient à la guitare et doit participer à cet échafaudage rythmique et harmonique qui, chez les Beatles, était souvent tenu par John Lennon autant que par George Harrison. C’est là une fonction sous-estimée. On parle toujours des solos, des riffs, des chansons, beaucoup moins de cette science de la guitare rythmique qui donne leur assise à tant de classiques des sixties. Brian Ray n’est évidemment pas là pour imiter Lennon, encore moins pour singer Harrison. Mais il lui revient de faire vivre certaines zones du spectre sonore qui, historiquement, appartiennent à cette mémoire-là.
C’est peut-être ici que la formule « Brian Ray et les Beatles » trouve son sens le plus profond. Il n’est pas un héritier au sens romantique. Il n’est pas un disciple sacralisé. Il est un passeur fonctionnel et sensible, un musicien dont la mission consiste à rendre audible, aujourd’hui, la logique interne de chansons créées dans un autre contexte, par d’autres corps, à une autre époque. Ce n’est pas un rôle spectaculaire. C’est un rôle décisif.
L’une des choses les plus impressionnantes chez lui, c’est qu’il semble n’avoir jamais oublié qu’il joue ces morceaux devant leur auteur, sans se laisser paralyser pour autant. Il a raconté qu’au début, pendant des mois, il regardait à peine autour de lui tant il voulait être sûr de bien jouer les parties. Cette image est magnifique. On imagine l’homme, concentré à l’extrême, refusant de céder à la sidération, préférant la discipline à l’ébahissement. C’est ainsi que l’on survit dans une situation pareille : en transformant l’émotion en travail.
Dans le récit héroïque du rock, on adore les figures centrales. Les compositeurs, les chanteurs, les guitar heroes, les personnalités volcaniques, les martyrs charmants, les génies ingérables. On parle moins de ceux qui occupent les vides. Pourtant, un groupe est souvent défini par sa manière de remplir les espaces laissés libres. Dans le cas du groupe de Paul McCartney, Brian Ray a précisément cette fonction : il est l’homme qui rend possible la circulation interne des chansons.
Ce rôle est plus complexe qu’il n’en a l’air. Dans un répertoire aussi vaste, il faut parfois épaissir le son, parfois le laisser respirer, parfois prolonger un geste harmonique, parfois faire exister une seconde voix de guitare, parfois soutenir un chœur, parfois au contraire se retirer. Et parce que McCartney change lui-même d’instrument selon les morceaux, la topographie de la scène se modifie en permanence. La place de Brian Ray n’est donc jamais tout à fait fixe. Il doit s’adapter à des configurations mouvantes, sans que le public n’ait jamais le sentiment d’un bricolage.
Cette souplesse en dit long sur sa valeur. Beaucoup de guitaristes sont excellents dès lors qu’on leur assigne un territoire clair. Beaucoup de bassistes sont admirables dans leur domaine propre. Très peu peuvent naviguer avec autant de naturel entre les deux fonctions, tout en assurant des chœurs et une présence scénique convaincante. Chez Brian Ray, cette polyvalence n’a rien d’une coquetterie moderne. Elle répond à un besoin organique du groupe. Elle est l’une des raisons pour lesquelles la machine McCartney fonctionne avec cette fluidité.
D’une certaine manière, Ray répare aussi sur scène ce que l’histoire a rendu impossible : la coexistence durable des quatre Beatles dans un même présent. Évidemment, personne ne remplace personne. Ce vocabulaire est absurde et même un peu obscène. Mais dans la matérialité du concert, il faut bien que quelqu’un tienne certaines fonctions jadis réparties entre plusieurs musiciens. Il faut bien que quelqu’un prenne en charge des parties qui évoquent, sans les reproduire mécaniquement, le rôle de John Lennon sur une rythmique, celui de George Harrison sur une texture, celui de McCartney lui-même à la basse quand Paul a les mains ailleurs. Brian Ray est l’un des hommes qui rendent cette impossibilité praticable.
Le plus beau, c’est qu’il le fait sans théâtraliser cette responsabilité. Il n’y a chez lui ni grandiloquence, ni geste d’appropriation, ni posture mémorielle forcée. Il y a du métier, du goût et un vrai sens de la place juste. Cela paraît modeste ; en réalité, c’est immense. Dans une époque saturée de démonstration et de narcissisme, voir un musicien de ce niveau mettre son intelligence au service d’un collectif rappelle ce qu’était aussi, à son meilleur, l’éthique des grands groupes de rock : chacun compte, mais personne n’a besoin d’écraser le morceau pour exister.
La longévité n’est pas toujours une vertu. Certains groupes durent par inertie, d’autres par cynisme, d’autres encore parce que l’industrie sait entretenir artificiellement des machines rentables. Mais dans le cas du groupe live de Paul McCartney, la durée a quelque chose d’éloquent. La formation comprenant Brian Ray, Rusty Anderson, Abe Laboriel Jr. et Paul “Wix” Wickens a fini par dépasser en longévité non seulement plusieurs incarnations des groupes solo de McCartney, mais aussi les durées de vie des Beatles et de Wings eux-mêmes. Voilà un fait qui devrait faire lever quelques sourcils.
On pourrait n’y voir qu’une curiosité statistique. Ce serait passer à côté de son sens réel. Pour qu’un artiste du niveau de Paul McCartney conserve pendant si longtemps une même équipe, il faut plus que de la compétence. Il faut une qualité de relation, une discipline commune, une capacité à supporter les exigences de la route, des répétitions, des réajustements, des changements de setlists, des évolutions techniques et des attentes démesurées du public. Il faut aussi que le leader, qui pourrait objectivement engager presque n’importe qui, n’ait aucune raison sérieuse de changer.
Cette fidélité mutuelle raconte quelque chose d’assez beau sur Brian Ray. Elle signifie que, dans la durée, il n’a pas seulement été à la hauteur ; il a fait partie de ce qui a permis au groupe de devenir une entité à part entière. Il n’est plus l’homme qui a décroché un poste rêvé. Il est l’un des piliers d’une formation dont le public identifie désormais le visage, l’énergie, les réflexes collectifs. C’est une transformation importante. Dans les premières années, le groupe de McCartney pouvait encore apparaître comme un assemblage de très bons musiciens au service d’une star. Avec le temps, il est devenu davantage que cela : une véritable bande, avec sa chimie, ses automatismes, sa confiance.
L’histoire du rock montre assez que cette alchimie ne s’achète pas. Elle se construit à force de kilomètres, de concerts, d’imprévus surmontés, de soirs de grâce et de soirs plus ordinaires. En 2022, cette équipe franchissait le cap symbolique des cinq cents concerts avec McCartney. Ce genre de chiffre a beau être spectaculaire, il n’épuise pas le sujet. Cinq cents concerts, cela signifie surtout cinq cents fois remettre en jeu une musique que des millions de gens considèrent comme sacrée. Cinq cents fois tenir l’équilibre entre émotion populaire et discipline professionnelle. Cinq cents fois entrer dans l’arène avec, dans le set, des chansons que le monde entier pourrait théoriquement chanter à votre place.
Dans cet exploit silencieux, Brian Ray compte énormément. Pas uniquement parce qu’il joue bien. Beaucoup jouent bien. Il compte parce qu’il a su incarner la continuité sans la routine, la fidélité sans la mollesse, la précision sans la sécheresse. En d’autres termes, il a participé à faire de cette formation une machine redoutable et pourtant profondément humaine.
Le grand mérite de Paul McCartney sur scène depuis le début du siècle est d’avoir refusé deux pièges opposés. Le premier aurait consisté à tourner le dos aux Beatles pour ne vivre que dans le présent. Le second aurait consisté à se laisser absorber par la nostalgie et à réduire ses concerts à une procession patrimoniale. Il n’a choisi ni l’un ni l’autre. Son spectacle moderne repose au contraire sur un équilibre très fin entre les chansons des Beatles, celles de Wings et son répertoire solo. Un concert de McCartney est une traversée de décennies, mais jamais une simple commémoration.
Pour qu’un tel projet fonctionne, il faut des musiciens capables de porter la mémoire sans l’embaumer. Brian Ray est l’un de ceux-là. Chez lui, on ne sent ni fétichisme poussiéreux ni désinvolture postmoderne. Il semble habiter ces morceaux comme des classiques actifs, encore ouverts, encore capables de produire du présent. C’est particulièrement sensible dans les chansons des Beatles les plus connues. Là où un interprète moins subtil serait tenté de sursouligner les signes extérieurs du mythe, Ray reste concentré sur l’ossature musicale. Il joue la chanson, pas le souvenir de la chanson.
C’est une distinction majeure. Les Beatles souffrent depuis longtemps d’un excès de commentaire. Chaque morceau a été disséqué, documenté, classé, remythifié, réémis, remastérisé, repris, sanctifié. Le risque, pour les musiciens qui les jouent aujourd’hui, est de finir par traiter ces chansons comme des objets sacrés intouchables. Or une chanson n’existe vraiment que lorsqu’elle est rejouée par des corps vivants. L’intelligence de Brian Ray est d’avoir compris cela sans jamais se prendre pour un rénovateur. Il ne « réinvente » pas les Beatles ; il aide à les rejouer correctement, c’est-à-dire avec vie.
Cette vie passe aussi par le chant. On oublie parfois combien les chœurs sont essentiels dans la musique des Beatles. Ce n’est pas un supplément décoratif ; c’est un moteur dramatique. Les harmonies vocales façonnent l’identité de nombreux morceaux autant que la mélodie principale. Dans le groupe de McCartney, Brian Ray participe à cet édifice délicat. Et là encore, la difficulté est énorme. Il ne s’agit pas seulement de placer des tierces au bon endroit. Il faut comprendre la manière dont les voix se frottent, se doublent, se répondent, parfois se heurtent légèrement. Les Beatles ne sont pas un exercice d’école chorale. Leur magie tient souvent à une imperfection supérieure, à un mélange d’évidence et d’étrangeté.
Le travail d’un musicien comme Ray consiste alors à rendre crédible cette part de naturel sans tomber dans l’approximation. C’est tout l’art des grands professionnels : faire paraître simple ce qui ne l’est pas. Un spectateur lambda n’identifiera pas forcément ce qu’il doit aux chœurs de Brian Ray, ni à sa manière de tenir une rythmique, ni à la transition qu’il effectue d’un instrument à l’autre. Mais il ressentira que le concert tient, qu’il respire, qu’il avance avec une stabilité joyeuse. Souvent, les musiciens les plus précieux sont précisément ceux qu’un public ne remarque pas toujours consciemment, mais dont l’absence ferait s’écrouler l’ensemble.
Dès que l’on parle du groupe de Paul McCartney interprétant les Beatles, la question de John Lennon revient, presque fatalement. Elle revient parce que Lennon est partout dans ce répertoire, même lorsqu’il n’est pas au premier plan. Il est dans l’écriture partagée, dans les harmonies, dans la répartition des voix, dans les guitares rythmiques, dans l’attaque, dans la manière de tenir une chanson à hauteur d’homme plutôt que de l’ennoblir artificiellement. Sur scène, face à McCartney, cette absence est à la fois évidente et impossible à formuler. Tout le monde la connaît, personne ne peut la combler.
Or le poste occupé par Brian Ray touche parfois, matériellement, à cette zone sensible. Quand il joue certaines parties de guitare dans des chansons des Beatles, il prend place dans un espace que l’histoire relie spontanément à Lennon. Encore une fois, il ne le remplace pas. Le mot serait grotesque. Mais il assume, dans le présent du concert, une partie du travail qui permet au morceau d’exister sans Lennon. Cette situation exige un tact immense. Trop d’imitation et l’on tombe dans le cosplay sonore. Trop d’écart et l’on casse la logique du morceau. Il faut donc trouver un point d’équilibre où la mémoire circule sans être singée.
C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles Brian Ray est si précieux à McCartney. Il possède cette capacité rare à comprendre le sens d’une partie plutôt qu’à en reproduire mécaniquement la surface. Jouer Lennon, au sens profond, ce n’est pas copier une intonation ou un voicing de guitare ; c’est saisir ce que sa présence faisait à la chanson. Où était le mordant. Où était la tenue. Où était la friction. Où était la rudesse salutaire qui empêchait parfois les morceaux de Paul de dériver vers un excès de joliesse. Dans le groupe actuel, cette tension historique ne peut évidemment pas être recréée telle quelle. Mais elle peut être respectée dans l’esprit. Ray semble comprendre cela.
Il y a quelque chose d’émouvant à penser que certaines chansons de Lennon-McCartney continuent de vivre aujourd’hui grâce à ce type d’intelligence discrète. Le public entend Paul McCartney, voit l’ancien Beatle, reçoit le choc mémoriel légitime. Mais en dessous, ou derrière, ou autour, des musiciens comme Brian Ray travaillent à faire tenir ensemble des pans entiers d’histoire musicale. Ils ne peuvent pas recréer les années 1960. Ils ne le doivent surtout pas. En revanche, ils peuvent empêcher que ces chansons deviennent de simples ombres.
On en apprend souvent beaucoup sur un artiste majeur en observant la manière dont ses musiciens parlent de lui. Les témoignages de Brian Ray sur Paul McCartney sont à cet égard très éclairants. Il ne parle pas comme un courtisan. Il ne parle pas non plus comme un technicien désabusé. Il parle avec un mélange d’admiration, de gratitude et de lucidité qui fait penser qu’il sait exactement la singularité de la situation qu’il vit.
Ce qui revient souvent chez lui, c’est l’idée de confiance. McCartney pourrait, en théorie, s’entourer d’une infinité de musiciens prestigieux. Il pourrait changer de line-up pour provoquer un électrochoc, faire tourner les pointures, varier les couleurs. S’il ne l’a pas fait, ou très peu, c’est parce qu’il a trouvé une équipe qui lui convient humainement et musicalement. Brian Ray semble parfaitement conscient de ce privilège. Mais il ne le prend pas comme une décoration. Il le conçoit comme une responsabilité quotidienne.
Cette attitude éclaire aussi la manière dont McCartney fonctionne en studio et en répétition. Ceux qui ont travaillé avec lui racontent souvent un leader à la fois direct, curieux, rapide, ouvert aux idées, mais toujours capable de reprendre la main. Là encore, Brian Ray paraît particulièrement adapté à cette méthode. Il a assez de personnalité pour enrichir la musique, pas au point de vouloir lui arracher son centre de gravité. Il comprend qu’avec un artiste comme McCartney, les musiciens sont au service d’une vision tout en participant à sa réalisation concrète. Ce n’est pas une servilité. C’est la réalité d’un grand groupe articulé autour d’un auteur majeur.
Le mot employé un jour par Ray pour décrire sa fonction est très parlant : il s’est défini, avec les autres, comme l’un des « pinceaux » de McCartney. La formule est superbe. Elle dit la modestie du rôle, mais aussi sa noblesse. Un pinceau n’est pas le peintre. Sans pinceau, pourtant, le tableau ne prend pas forme. Et tous les pinceaux ne se valent pas. Il faut des outils sensibles, adaptés, précis, capables d’épouser le geste sans l’entraver. Entendre Brian Ray se décrire ainsi, c’est entendre un musicien qui a compris sa place sans l’amoindrir.
On pourrait même avancer que cette conception artisanale du rôle est profondément beatlesienne. Les Beatles, malgré leur statut quasi religieux, furent aussi un groupe d’ouvriers de studio, de travailleurs acharnés, d’hommes obsédés par le bon son, la bonne forme, le bon angle. Le génie n’y excluait jamais le travail. Chez Brian Ray, cette même morale du boulot bien fait transparaît constamment. Peut-être est-ce pour cela qu’il s’insère si naturellement dans l’univers de McCartney : il partage, à sa manière, une certaine éthique de la musique.
Il faut se méfier des formules exagérées. Brian Ray n’a pas « changé l’histoire des Beatles ». Il n’a pas découvert un manuscrit perdu, ni participé à Abbey Road, ni rouvert le dossier Lennon-McCartney. Ce n’est pas à cet endroit qu’il faut le situer. Son importance est d’un autre ordre, plus discret, plus contemporain, mais très réelle. Il compte parce qu’il a aidé à définir la manière dont les chansons des Beatles peuvent être jouées aujourd’hui par Paul McCartney sans sombrer dans le cabotinage mémoriel.
C’est déjà immense. À partir du moment où McCartney a recommencé à tourner à grande échelle au XXIe siècle, une question implicite s’est imposée : comment faire vivre ce répertoire dans une époque qui n’est plus celle de sa création, avec un public intergénérationnel, dans des stades, des arènes, des festivals, des lieux symboliques de plus en plus spectaculaires ? Comment éviter que les chansons ne deviennent des monuments figés ? Comment maintenir l’intensité, la lisibilité, la joie, la densité musicale ?
La réponse n’a pas seulement tenu au charisme inusable de McCartney. Elle a tenu aussi à la qualité de son groupe. Et dans ce groupe, Brian Ray occupe une place charnière. Son double profil de guitariste et de bassiste, son sens du chant, sa stabilité, sa compréhension du matériau Beatles, sa longévité, tout cela en fait un acteur essentiel de la transmission. Pas de la transmission scolaire, pas de la transmission commémorative, mais de la transmission performée, vécue, rejouée.
C’est pourquoi son cas intéresse particulièrement les historiens du rock et les amateurs sérieux des Beatles. Il incarne une vérité parfois négligée : l’héritage ne se joue pas seulement dans les archives, les coffrets, les documentaires, les rééditions de luxe ou les querelles d’exégètes. Il se joue aussi sur scène, dans le geste répété d’un musicien qui tient correctement un morceau soir après soir. Il se joue dans la manière de faire entendre Hey Jude, Let It Be, Drive My Car, Getting Better, Blackbird ou Helter Skelter sans que ces titres semblent appartenir à une vitrine climatisée.
Il y a, dans cette fidélité active, quelque chose de profondément émouvant. Parce qu’au fond, la question posée par Brian Ray et les Beatles est celle-ci : que reste-t-il d’un groupe quand le temps a passé, que les membres ont disparu ou vieilli, que la légende a tout recouvert ? Il reste les chansons, bien sûr. Mais les chansons n’existent vraiment que si quelqu’un les remet debout. Dans le cas de Paul McCartney, ce « quelqu’un » est aussi un collectif. Et Brian Ray est l’un de ses artisans les plus précieux.
Il y a une autre raison pour laquelle Brian Ray mérite d’être regardé de près lorsqu’on parle des Beatles : les chansons qu’il aide à porter n’ont pas seulement été rejouées sur des scènes quelconques. Elles ont traversé, avec Paul McCartney, des lieux saturés de symboles, des espaces qui ajoutent à la musique une profondeur historique particulière. Et là encore, Ray n’est pas un figurant. Il est l’un des hommes grâce auxquels ces moments-là ont tenu musicalement.
Quand McCartney et son groupe jouent le dernier concert jamais donné à Candlestick Park, là même où les Beatles avaient effectué leur ultime concert officiel en 1966, la charge symbolique est évidente. Il ne s’agit pas d’un simple show de plus dans la chronologie d’une tournée. Il s’agit d’un nœud temporel, d’un endroit où le passé du groupe originel et le présent de McCartney se croisent d’une manière presque surnaturelle. Pour un musicien comme Brian Ray, tenir ce type de soirée suppose davantage qu’une exécution impeccable. Il faut savoir laisser le symbole flotter au-dessus du concert sans que le concert lui-même se transforme en cérémonie figée.
Le même phénomène se produit dans d’autres contextes. Red Square, Buckingham Palace, la Maison-Blanche, le Colisée à Rome, les stades gigantesques d’Amérique latine, les festivals comme Glastonbury, les salles plus intimes où McCartney aime parfois se glisser par surprise : à chaque fois, le répertoire des Beatles entre en résonance avec autre chose que lui-même. Il dialogue avec l’histoire politique, l’histoire des lieux, la mémoire populaire, la légende du rock en tant que langue mondiale. Le travail du groupe consiste alors à empêcher que le symbole écrase la musique.
C’est plus difficile qu’on ne le croit. Dans un concert chargé de mémoire, le danger est double. D’un côté, on peut être tenté de jouer trop fort la dimension historique, de faire de chaque morceau un monument destiné à recevoir les applaudissements avant même qu’il ne commence. De l’autre, on peut chercher à banaliser l’événement, à agir comme si jouer The Beatles dans un tel contexte n’avait rien de spécial, au risque de manquer la profondeur émotionnelle de la soirée. Les meilleurs musiciens savent naviguer entre ces deux impasses. Brian Ray fait partie de cette catégorie.
On le comprend particulièrement bien quand on observe ce qu’est devenu, avec le temps, un concert de Paul McCartney. Ce n’est pas seulement une succession de tubes. C’est un théâtre de mémoire active. Here Today y convoque John Lennon. Something passe par l’ombre lumineuse de George Harrison. Let It Be est devenu un rituel planétaire. Hey Jude fonctionne comme une liturgie pop à laquelle participent des dizaines de milliers de personnes qui, souvent, n’étaient pas nées quand la chanson est sortie. Pour que ce type de moment ne bascule pas dans la simple émotion automatique, il faut une qualité d’accompagnement exceptionnelle. Il faut que la musique continue de soutenir le sens. Il faut que le morceau arrive encore comme un morceau, pas seulement comme un signe.
Dans cet équilibre, Brian Ray joue un rôle essentiel. Son travail consiste à offrir au chant de McCartney un cadre suffisamment ferme pour supporter l’intensité collective, et suffisamment souple pour laisser circuler l’émotion. La grandeur de ces concerts ne repose pas uniquement sur ce que le public projette sur les chansons. Elle repose aussi sur la manière dont elles sont concrètement jouées. Une montée mal tenue, un chœur relâché, une rythmique trop lourde, une basse trop plate, et toute la magie vacille. Les chansons des Beatles ont beau sembler plus solides que tout, elles exigent un niveau de vigilance constant.
Le cas de Glastonbury est parlant. Dans ce type d’événement, l’artiste n’est pas seulement face à ses fans. Il est face à un pays, à une tradition, à une idée de ce qu’est un grand moment de culture populaire britannique. Quand Paul McCartney monte sur une telle scène avec son groupe, il apporte évidemment avec lui tout un pan de l’histoire anglaise du rock. Mais cette histoire ne tient pas toute seule. Elle doit être incarnée minute après minute. Brian Ray est l’un de ceux qui transforment cette masse de signification en réalité sonore.
Il en va de même dans les villes européennes où McCartney revient comme une figure quasi monarchique du rock, Paris comprise. Le public vient pour voir un ancien Beatle, bien sûr. Mais il sort marqué par un groupe qui joue réellement, qui ne se contente pas d’encadrer un patrimoine. C’est souvent ce qu’on oublie lorsqu’on raconte ces concerts uniquement à travers le prisme de la légende. Le triomphe n’est pas abstrait. Il passe par la qualité très matérielle de quatre, cinq ou six musiciens qui se comprennent d’un regard et savent exactement comment conduire ce répertoire.
Cette dimension historique des lieux éclaire aussi la nature particulière du poste occupé par Brian Ray. Jouer les Beatles dans un club est une chose. Les jouer dans des espaces où l’histoire du groupe, de McCartney ou du rock occidental lui-même semble vous regarder en retour, c’en est une autre. Le musicien doit alors résister à l’emphase du moment, ne pas se laisser impressionner au point de perdre son centre. Il doit continuer à faire ce que font les bons accompagnateurs : compter, écouter, placer, respirer, relancer, chanter juste, tenir la route. En somme, il doit ramener l’exceptionnel à une discipline quotidienne.
Et c’est peut-être cela qui définit le mieux Brian Ray. Non pas l’ivresse de participer à de grands moments d’histoire, mais la capacité à demeurer musicien à l’intérieur même de cette histoire. Là où beaucoup seraient happés par le prestige du décor, lui semble rester fidèle à la seule chose qui compte vraiment : la chanson. Cette fidélité-là est d’une noblesse profonde. Elle rappelle que les mythes du rock n’existent durablement que parce que certains individus acceptent de les servir avec application, sans chercher à se confondre avec eux.
Il n’est pas inutile, pour un site comme Yellow-Sub, de rappeler que Brian Ray n’est pas seulement un nom familier aux amateurs de Paul McCartney les plus attentifs. En France, son visage et son jeu ont déjà croisé d’autres histoires populaires, d’autres récits de ferveur collective. Le fait qu’il soit passé par les univers de Johnny Hallyday et de Mylène Farmer donne à son parcours un relief particulier pour un lectorat français. Cela signifie qu’avant même d’entrer au service d’un ancien Beatle, Ray avait déjà fréquenté ici des machines scéniques considérables, des artistes à l’identité forte, des publics démesurés, des productions où la précision et la tenue sont des impératifs absolus.
Ce détail n’est pas anecdotique. Il nous aide à comprendre pourquoi il a pu s’insérer avec autant d’aisance dans le monde de McCartney. Les très grandes scènes françaises ont leurs propres exigences : discipline, endurance, sens du spectacle, attention au son d’ensemble, capacité à évoluer dans des dispositifs pensés dans les moindres détails. Un musicien qui a connu cela n’arrive pas vierge face à la logistique gigantesque d’une tournée internationale de Paul McCartney. Il sait déjà qu’un concert est aussi une architecture, que la spontanéité doit cohabiter avec une mécanique d’une redoutable précision.
Le public français, pourtant, a souvent une manière curieuse de regarder les musiciens d’accompagnement. Nous adorons les figures tutélaires, les chanteurs-monuments, les héros romanesques, mais nous parlons moins volontiers de ceux qui rendent ces aventures possibles. Brian Ray offre justement l’occasion de corriger ce biais. Son parcours invite à réhabiliter la noblesse du musicien de haut niveau qui traverse les mondes sans perdre son identité. Ce n’est pas un simple exécutant balloté d’une star à l’autre. C’est un professionnel avec une voix, une signature de jeu, une histoire propre, qui a su mettre sa personnalité au service de projets très différents.
Il y a là une leçon plus large sur notre manière d’écrire l’histoire du rock. On la raconte trop souvent comme une succession de génies isolés. Or le rock est aussi une affaire de collectifs, de compagnonnages, de musiciens qui passent d’un univers à l’autre en emportant avec eux une certaine science du son. Brian Ray appartient à cette aristocratie discrète. Il fait partie de ces hommes dont le nom n’apparaît pas forcément en énorme sur l’affiche, mais dont la présence garantit une qualité, une tenue, un niveau d’engagement qui changent tout.
Pour les Français, cela devrait résonner d’autant plus fort que nous avons nous-mêmes connu, dans nos grandes histoires de scène, l’importance de ces musiciens-ponts. Ceux qui relient les répertoires, les générations, les esthétiques. Ceux qui peuvent jouer dans un cadre ultra-spectaculaire puis revenir à un dispositif plus organique sans perdre le fil. Ceux qui comprennent qu’une chanson populaire doit rester populaire sans devenir vulgaire, qu’un arrangement peut être massif sans devenir lourd, qu’une grande émotion collective dépend souvent d’une précision presque invisible.
Dans le cas de Brian Ray, cette précision est partout. Elle est dans la manière de tenir une basse quand Paul McCartney s’avance à la guitare. Elle est dans la façon de soutenir un refrain sans encombrer l’espace. Elle est dans le choix d’un son de guitare capable de convoquer l’esprit des Beatles sans tomber dans la copie servile. Elle est dans l’aisance avec laquelle il passe d’un rôle à l’autre, comme si cela allait de soi, alors que très peu de musiciens savent le faire à ce niveau.
Le regard français peut aussi trouver chez Ray quelque chose d’assez émouvant : une forme de professionnalisme romantique, si l’on ose cette expression. Pas le romantisme frelaté du musicien maudit, évidemment. Plutôt celui de l’homme qui a consacré sa vie entière à l’instrument, aux chansons, à la scène, et qui finit par se retrouver au cœur d’un des plus grands héritages de la musique populaire occidentale. C’est une trajectoire profondément rock, mais débarrassée des clichés de l’autodestruction. Une trajectoire fondée sur la durée, le travail, la capacité à durer sans se calcifier.
Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il suscite un attachement particulier chez les fans de McCartney. Ils sentent, confusément ou très clairement, qu’il n’est pas là par accident. Qu’il ne profite pas simplement d’une place prestigieuse. Qu’il mérite sa position par la somme de ce qu’il apporte, par la stabilité qu’il offre, par cette manière d’être toujours exactement là où la musique a besoin de lui. Dans un monde de l’entertainment qui adore l’effet, cette justesse a quelque chose d’apaisant.
Et finalement, c’est peut-être l’un des plus beaux compliments qu’on puisse adresser à un musicien de ce type : il rassure l’histoire. Il rassure parce qu’il montre que le patrimoine des Beatles n’est pas seulement confié à la nostalgie ou à l’industrie, mais aussi à des professionnels amoureux des chansons, soucieux de les servir à leur juste hauteur. Pour un lecteur français qui a pu apercevoir Brian Ray ailleurs, avant même de le voir aux côtés de McCartney, il y a là comme une continuité secrète. Le sentiment que certains musiciens, quels que soient les contextes qu’ils traversent, emportent avec eux une même exigence de vérité musicale.
La plus grande qualité de Brian Ray, en définitive, est peut-être de n’avoir jamais cherché à se raconter comme un personnage de la saga Beatles. D’autres, à sa place, auraient pu céder à la tentation de la proximité mythologique, se gonfler du prestige de leur situation, multiplier les effets de manche sur ce que cela fait de jouer avec Paul McCartney. Lui donne plutôt l’impression inverse. Plus il est proche du mythe, plus il semble soucieux de rester à sa juste place.
Cette réserve n’est pas de la froideur. C’est une élégance. C’est peut-être même la condition de sa réussite. Pour servir un tel répertoire, il faut renoncer à l’illusion de la conquête personnelle. Il faut accepter d’être une pièce d’un ensemble plus vaste, plus ancien, plus écrasant que soi. Il faut aimer la musique assez fort pour préférer sa survie à sa propre mise en avant. Il faut comprendre que dans le rock, il existe une grandeur spécifique des seconds rôles, des auxiliaires décisifs, des artisans de l’intensité.
En ce sens, Brian Ray appartient à une lignée très noble. Celle des musiciens qui savent qu’un concert n’est pas un concours d’ego mais une œuvre collective. Celle des accompagnateurs qui n’accompagnent pas seulement une vedette, mais l’histoire même d’un répertoire. Celle des hommes qui travaillent assez bien pour que le public puisse croire, le temps de deux heures, que ces chansons sont naturellement là, à nouveau disponibles, comme si elles n’avaient jamais cessé d’être présentes.
Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point cette conception du rôle rejoint une idée plus générale des Beatles eux-mêmes. Derrière le mythe, derrière les pochettes, derrière les documentaires, derrière les récits de studio, il y avait aussi quatre musiciens d’une écoute stupéfiante, capables de se mettre au service d’une chanson, d’un arrangement, d’un moment. Le génie des Beatles n’a jamais été seulement individuel. Il fut relationnel. Il naissait de ce que chacun apportait à l’autre. Brian Ray, à sa manière contemporaine et sans comparaison déplacée, s’inscrit dans cette logique du lien. Il ajoute, il soutient, il relance, il fait tenir.
Voilà pourquoi il mérite qu’on s’arrête sur lui. Non pour le hisser artificiellement au rang de cinquième Beatle, formule paresseuse dont le rock a trop abusé. Non pour transformer un excellent musicien en personnage de roman national. Mais parce que son parcours éclaire quelque chose d’essentiel sur la survie du legs beatlesien au présent. Les mythes ne vivent pas seuls. Ils ont besoin de corps concrets, de mains précises, de musiciens fiables, de gens qui connaissent la différence entre jouer beaucoup et jouer juste.
Dans la galaxie de Paul McCartney, Brian Ray est de ceux-là. Un guitariste, bassiste et chanteur d’une intelligence rare, formé loin des raccourcis de la célébrité, passé par la grande école du métier, assez souple pour traverser les styles, assez humble pour comprendre sa mission, assez solide pour tenir face à un monument. Il n’est pas un Beatle. Il est peut-être mieux que cela pour notre époque : l’un des hommes qui permettent encore aux Beatles d’être autre chose qu’un passé glorieux.
Et c’est sans doute la plus belle définition possible de son rôle. Dans un monde saturé de nostalgie, Brian Ray ne rejoue pas les Beatles comme on rejoue une scène morte. Il aide Paul McCartney à les maintenir du côté du vivant. C’est moins flamboyant qu’une légende. C’est beaucoup plus précieux.
-Bonjour Brian. Avant toute chose, je tenais à te remercier vivement d’avoir accordé à notre site internet, Yellow-sub.net, cette interview en exclusivité. Alors Brian, en quelques phrases, pourrais-tu te présenter aux visiteurs de notre site ?
Bonjour à tous ! Ici c’est Brian.
Je suis heureux de vous rencontrer.
Je suis impatient de voir mes vieux amis de France pendant la Tournée de Printemps avec Paul.
-Pourrais-tu nous raconter ton itinéraire musical ? (groupes, participation)
J’ai joué avec Etta James pendant 14 ans, Smokey Robinson, Willy Deville. Avec Etta J’ai joué pour John Lee Hooker, Joe Cocker, Van Morrison, John Paul Jones (Led Zeppelin), Bo Didley, Carlos Santana, Bonnie Raitt, Big Joe Turner, Rory Gallagher. J’ai fait des tournées avec les Rolling Stones en 1978 et 1979 : « Some Girls » et « Emotional Rescue ». J’ai aussi joué avec des artistes français : Mylene Farmer et Johnny Halliday.
-Pourrais-tu nous parler de tes goûts musicaux ? Quels sont les CD qui composent ta discothèque ?
Un peu de tout de Dean Martin, Franck Sinatra au rock classique, soul traditionnelle, rhythm & blues, rock moderne. Parmi mes CDs on peut trouver Van Hunt, Air. J’aime particulièrement la bande son de « Eternal Sun Shine ».
-Tu as en 2002 et 2003, accompagné Paul McCartney dans sa tournée au travers les Etats-Unis, et l’Europe. Peux-tu nous raconter cette rencontre avec cet ex-Beatles, et ce que tu as ressenti lorsque l’on t’a confirmé que tu allais faire parti de son groupe de scène ?
J’ai rencontré Paul dans un hôtel de la Nouvelle-Orléans oū je me rendais pour un dîner privé. Paul est arrivé avec Heather à 20h15. Je discutais avec quelques personnes mais j’ai senti que Paul arrivait aux expressions des gens qui étaient dans la salle. J’étais prêt à le rencontrer mais j’étais un peu nerveux. Il a salué quelques personnes puis il est venu vers moi et m’a dit :
– Salut je m’appelle Paul et tu es certainement Brian
– Enchanté de faire ta connaissance
– Enchanté également.
Il s’est ensuite assis à une table et avant de manger s’est levé et a levé son verre pour accueillir ses anciens amis et son nouvel ami Brian.
C’était un délicieux dîner végétarien, un endroit merveilleux, cossu, avec du velours rouge, de belles peintures murales, on se marrait, on écoutait de la musique.
C’était la préparation du Super Bowl.
Le lendemain matin je me suis levé, je suis allé à la répétition où j’ai joué FREEDOM.
Aprės le show et le jeu, j’ai dit merci, ne sachant pas si je le reverrais.
De retour à l’hôtel on discutait et Paul m’a dit : « Merci et bienvenu a bord Brian ! Mets-toi au boulot avec Rusty et Abe, ils te mettront au courant. »
Je me suis tourné vers Abe et je lui ai dit : « il a vraiment dit ça ou j’ai rêvé qu’il le disait ? »
Oui, il l’a dit !
J’avais 5 semaines pour me préparer. Je suis rentré chez moi et je me suis mis à la guitare, à la basse et au chant pour devenir le musicien qu’il recherchait puis j’ai dit… « OK, je peux le faire ! »
J’ai commencé les répétitions pour la tournée, j’étais heureux et Paul aussi. Aprės le premier jour il m’a dit : « A de main »… je faisais partie du groupe !
Nous n’avions que 11 jours pour répéter, seulement 6 jours avec Paul et 5 jours avec le groupe pour environ 40 chansons.
-Peux-tu nous parler de l’ambiance qui régnait durant la tournée entre les musiciens ?
Je connaissais Abe depuis 8 ans, Rusty depuis 14 ans et Wix était un gars très sympa. On se marrait tout le temps, c’était une ambiance positive et géniale.
-Quel est le meilleur Souvenir que tu gardes de cette tournée avec Paul McCartney ?
La première nuit à Oakland, l’endroit où mon père a grandi. C’était le 1er avril 2002.
-Quel est à l’inverse, le plus mauvais Souvenir que tu gardes de cette tournée ?
Après la fin de la première tournée. La « chute » de l’après-production…
-Outre le fait d’avoir travaillé avec Paul McCartney, tu affiches à ton actif bien des collaborations avec d’autres artistes, alors parmi toutes ces collaborations, quelle est celle qui t’a le plus plu ? sur quelle chanson ?
Etta James parce qu’elle a été une deuxième mère pour moi et j’ai grandi avec elle en tant qu’homme et que musicien. En France, Johnny et Mylene ont beaucoup compté pour moi. J’ai tellement appris avec eux.
-Bien que tu aies travaillé avec Paul McCartney, aurais-tu apprécié d’enregistrer avec les Beatles ? si oui, sur quelle chanson aurais-tu aimé seconder George Harrison et John Lennon à la guitare ?
Bien sûr ! A Day In The Life , Helter Skelter , Within You, Without You, With A Little Help From My Friends
-Avant de travailler avec Paul, étais-tu fans des Fab Four ? Si oui quelle chanson t’a le plus marquée ?
Bien sûr ! J’ai été élevé avec les Beatles !
De I Want To Hold Your Hand jusqu’à Let It Be et tout ce qu’il y a eu entre-temps.
-nous parlons beaucoup de ta collaboration avec Paul McCartney, mais finalement peu d’une éventuelle carrière solo. Alors j’ai envie de te poser une question : as-tu pour projet de publier un / Album en solo, à l’image de Rusty Anderson, qui a publié il y a quelques mois son disque « Undressing Underwater » ?
Pas pour le moment.
-Si tel est le cap aimerais-tu que Paul McCartney t’offre une chanson, où collabore à ton / Album ?
Bien sûr que oui ! Et je lui demanderai même de le produire !
-Nous te remercions donc de nous avoir accordé cette interview, nous espérons avoir le plaisir de te voir très prochainement sur scène en France, et nous te souhaitons bonne chance avec ce nouvel album.
Merci beaucoup. C’était très agréable et sympa.
-Désires-tu rajouter un petit mot à l’attention des visiteurs de notre site Internet ?
Bonjour !
Comment ça va ?
L’heure est venue de vous mettre au rock, alors enfilez vos baskets et rendez-vous au Stade de France !
Bonjour à tous mes amis et à Mylene Farmer, Johnny Halliday.
Big kisses
Bisous
Voici la liste, non exhaustive, des prestations de Brian Ray pour d’autres artistes :