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Il y a des rapprochements qui sentent l’exercice de style, la comparaison plaquée, la chronique d’été écrite entre deux baignades. Et puis il y a les rencontres intellectuelles plus troubles, plus fécondes, celles qui ne se résument pas à une collaboration discographique ni à une photo backstage, mais à une parenté de trajectoire, à une circulation d’idées, à un air du temps transformé par quelques individus d’exception. Le rapport entre Philip Glass et les Beatles appartient à cette seconde catégorie. Il ne s’agit pas de prétendre que les Fab Four ont fait du minimalisme avant l’heure, ni d’inventer un fantasme où Glass deviendrait un Beatle d’adoption. Il s’agit de comprendre comment, entre la seconde moitié des années 1960 et les décennies suivantes, les mondes de la musique minimaliste, du rock expérimental, de la musique indienne et de la contre-culture se sont frôlés, nourris, parfois rejoints, jusqu’à produire quelques objets splendides et une idée plus vaste encore : celle d’une musique populaire capable d’absorber la répétition, la trance, l’espace, la spiritualité et le risque.
Le premier piège, quand on parle de Philip Glass et des Beatles, consiste à chercher un équivalent simple. Qui serait son interlocuteur naturel ? John Lennon pour l’avant-garde ? Paul McCartney pour la curiosité formelle ? George Harrison pour le lien indien et la quête spirituelle ? En réalité, Glass touche aux trois, mais jamais de la même manière. Avec Lennon, il partage le goût du bégaiement sonore et de la dislocation des formes classiques ; avec McCartney, une capacité à faire entrer l’expérimentation dans une proposition presque immédiatement saisissable ; avec Harrison, il partage un rapport décisif à l’Inde, à Ravi Shankar, à l’idée que la musique n’est pas seulement un divertissement ou une architecture, mais une manière de déplacer la conscience. C’est pour cela que le sujet est passionnant : il oblige à sortir du fétichisme des anecdotes pour entrer dans l’histoire des idées musicales.
Pour comprendre ce qui rapproche Philip Glass et les Beatles, il faut d’abord remettre de l’ordre dans la chronologie. Glass explique lui-même qu’à partir de 1965 il commence à développer une musique fondée sur des « structures répétitives et cycliques ». Sur son site officiel, cette idée apparaît clairement dans la présentation de ses premières pièces d’ensemble : le cœur de son langage naît de la répétition, du cycle, du déplacement progressif plutôt que du grand thème héroïque ou de la modulation spectaculaire. Autrement dit, Glass ne surgit pas comme un décoratif du contemporain chic ; il arrive avec une proposition radicale sur le temps musical, sur la manière d’habiter la durée.
Au même moment, les Beatles ne font pas encore du Glass, bien sûr, mais ils sont en train de rompre avec leur propre histoire. Quand ils enregistrent “Tomorrow Never Knows” au début de 1966, ils propulsent la pop dans un territoire où la chanson peut devenir un environnement, un vortex de bandes, de drones et de motifs qui tournent sur eux-mêmes. Le site officiel du groupe rappelle que le morceau repose sur des boucles de bande, un fond modal d’inspiration indienne, une batterie constante mais atypique de Ringo et un usage expérimental du son qui projetait déjà la musique populaire dans « un terrain nouveau ». La révolution des Beatles n’est pas celle du minimalisme au sens savant, mais elle touche à quelque chose de voisin : le refus de l’idée qu’une chanson doit évoluer selon un trajet narratif classique pour produire de l’intensité.
C’est là, précisément, que l’analogie devient intéressante. Glass travaille sur la transformation lente ; les Beatles découvrent qu’une chanson peut devenir hypnose. Glass construit des cathédrales de pulsation ; les Beatles ouvrent des chambres psychédéliques où la répétition n’est plus un simple gimmick pop mais une technique d’élévation. Il y a une différence de méthode, de milieu, de discipline, mais il existe une proximité d’intuition. Tous comprennent, chacun dans sa langue, qu’une musique peut être bouleversante non parce qu’elle change tout le temps, mais parce qu’elle nous change en restant assez longtemps sur place. C’est une idée capitale, et elle court des premières pièces de Glass aux grands sommets tardifs des Beatles.
L’autre vérité fondamentale, souvent oubliée dans les récits trop beatle-centrés, est que Philip Glass rencontre Ravi Shankar avant les Beatles. Dans un texte issu d’une conférence, Glass raconte qu’il travaille à Paris au milieu des années 1960 sur la musique du film Chappaqua et qu’il doit noter la musique de Shankar pour des musiciens occidentaux. Il précise même que cela se passe « avant que les Beatles aient rencontré Ravi ». Ce détail n’est pas une coquetterie érudite : il change la perspective. Là où l’histoire pop raconte souvent l’arrivée de la musique indienne en Occident à travers George Harrison, Glass rappelle qu’une autre circulation était déjà en cours dans les sphères de la création contemporaine.
Surtout, Glass décrit cette rencontre comme un choc structural. En essayant de noter la musique de Shankar, il comprend que les barres de mesure occidentales l’empêchent de voir le flux rythmique réel. Il raconte qu’en effaçant ces barres, il voit soudain apparaître des motifs, des cycles, une logique du temps qui n’est plus celle de la musique académique européenne. Plus tard, il dira qu’il a immédiatement commencé à mêler sa formation occidentale à ce qu’il avait appris auprès de Shankar. Cette scène est presque un mythe d’origine : Glass ne découvre pas seulement un exotisme sonore, il découvre une autre manière d’organiser la pensée musicale.
Cette précision est décisive pour comprendre la suite. Quand George Harrison se tourne vers Ravi Shankar, il n’ouvre pas la même porte que Glass. Harrison y cherche une discipline, une philosophie, une vérité intérieure qui lui manque dans la machine Beatle ; Glass, lui, y trouve aussi un système rythmique, une façon de repenser l’écriture. Les deux hommes ne viennent pas du même endroit, mais ils sont transformés par le même maître. Et c’est ce qui fait de Shankar le vrai axe de cette histoire : le point où les trajectoires de Philip Glass, de George Harrison et, par extension, de l’imaginaire beatlesque, cessent d’être parallèles pour devenir tangentes.
S’il faut désigner un Beatle comme passeur naturel vers Philip Glass, le nom qui s’impose est évidemment George Harrison. Le site officiel des Beatles rappelle que l’intérêt grandissant de George pour la musique indienne et l’apprentissage du sitar l’ont conduit à rencontrer Ravi Shankar, devenu son ami proche et son collaborateur occasionnel. Cette amitié n’est pas une note de bas de page folklorique de l’ère psychédélique : elle devient un moteur de transformation artistique, visible dès “Love You To” puis, plus intensément encore, dans “Within You Without You”, pièce où l’univers de Harrison quitte franchement les conventions du rock britannique pour chercher du côté du bourdon, de la cyclicité et de la méditation.
Là encore, il faut éviter les raccourcis faciles. George Harrison n’est pas Philip Glass avec une guitare douze-cordes, et Glass n’est pas un Harrison privé de chansons. Mais Harrison est le Beatle qui a introduit au cœur même de l’œuvre du groupe l’idée qu’une pièce peut reposer sur la durée, sur l’état, sur une circulation lente de l’énergie plutôt que sur la relance perpétuelle. Ce n’est pas exactement le minimalisme, mais c’est un terrain où l’oreille occidentale commence à accepter que la répétition ne soit ni pauvreté ni stagnation, plutôt une discipline du regard intérieur. Dans cette perspective, Harrison prépare un public pop à entendre, plus tard, d’autres musiques fondées sur le cycle et la transformation lente.
La preuve la plus élégante de cette proximité différée apparaît bien plus tard, en 2010, lorsque le coffret Ravi Shankar / George Harrison Collaborations est annoncé par le site officiel de George. On y apprend que l’ouvrage comprend une préface signée Philip Glass. Le site cite même un extrait de cette préface : l’amitié personnelle et musicale entre George et Ravi, écrit Glass, a eu un impact documenté sur la grande vie musicale de la fin des années 1960 et cette résonance demeure encore aujourd’hui. Ce n’est pas un geste anodin. Glass n’est pas invité comme célébrité décorative ; il est là parce qu’il appartient, lui aussi, à la lignée des artistes profondément transformés par Ravi Shankar et capables d’évaluer ce que Harrison a fait circuler dans le monde populaire.
Il faut cependant maintenir la ligne de partage. On peut raconter mille proximités entre Philip Glass et les Beatles, mais il serait absurde de nier ce qui les sépare. Les Beatles, même au sommet de leurs audaces, restent des compositeurs de chansons. Ils peuvent tordre la forme, déstructurer le studio, flirter avec le collage ou le drone, mais ils reviennent presque toujours à l’aimantation fondamentale de la mélodie, à la voix humaine, au plaisir sensuel du refrain ou de la trouvaille harmonique. Glass, lui, vient d’un autre pacte avec l’auditeur. Son enjeu n’est pas de faire tenir l’inouï dans trois minutes pop ; c’est de transformer la perception du temps par la continuité, la pulsation, la micro-variation, la patience.
Cette différence explique pourquoi le rapprochement ne saute pas toujours aux oreilles. Un amateur distrait pourra entendre dans certaines œuvres de Glass une mécanique froide, là où il perçoit immédiatement chez les Beatles le sourire mélodique, la ruse, le drame, l’accroche. Mais cet amateur oublie que l’émotion n’est pas distribuée partout de la même façon. Chez les Beatles, elle surgit souvent par l’illumination du détail, par l’évidence d’un chant. Chez Glass, elle monte par accumulation, comme une marée intérieure. Dans les deux cas, pourtant, l’art consiste à faire beaucoup avec peu. Un motif, une cellule, une basse, un bourdon, une formule obstinée : voilà des matériaux modestes capables de produire des mondes. C’est peut-être là leur fraternité la plus profonde.
On a souvent tendance à orienter le sujet vers George Harrison et Ravi Shankar, ce qui est logique, mais la jonction la plus vertigineuse avec Philip Glass se trouve parfois chez John Lennon. Non pas dans sa manière d’écrire des chansons d’amour, évidemment, mais dans son désir de sortir la musique populaire de sa fonction décorative. “Tomorrow Never Knows” en est la preuve éclatante : chant traité, boucle, mode unique, tamboura, sensation d’enfermement extatique. Lennon veut moins raconter qu’installer. Il veut faire de la pop un état modifié de conscience. Sur ce point, il n’est pas si loin d’un compositeur qui travaille la répétition comme une expérience perceptive.
Le site officiel des Beatles rappelle aussi que “Revolution 9” est influencé par le style d’avant-garde de Yoko Ono et par la musique concrète de compositeurs comme Edgard Varèse et Karlheinz Stockhausen. Ce n’est pas du Glass, bien sûr ; c’est même presque l’inverse, un chaos de matériaux, une anarchie du montage, là où Glass organise le temps avec une rigueur monastique. Mais Lennon participe ici à quelque chose d’essentiel : l’effondrement de la frontière mentale entre musique populaire et avant-garde. Après les Beatles de 1966 à 1968, il devient plus facile d’imaginer qu’un public rock puisse un jour rencontrer, sans panique, des œuvres fondées sur la répétition, l’abstraction ou la suspension narrative.
Même un morceau comme “I Want You (She’s So Heavy)”, avec ses paroles réduites à l’os, sa descente prolongée sur des accords répétés et son abrupt final, montre jusqu’où les Beatles ont accepté de pousser l’obsession et le motif. Là encore, le point n’est pas de dire que Lennon a composé du Glass sans le savoir. Le point est plus fin : il a aidé à normaliser dans le rock une jouissance de la répétition, de la tension prolongée, de l’espace mental, qui rend ensuite le langage de Glass moins étranger qu’il n’aurait pu l’être. Les Beatles n’ouvrent pas seulement des portes esthétiques ; ils fabriquent les oreilles capables de traverser ces portes.
Et puis il y a Paul McCartney, sans doute le Beatle qui, contre les caricatures paresseuses, se raccorde le plus naturellement à Philip Glass. Paul a toujours souffert d’une légende idiote : celle du mélodiste aimable, du grand artisan pop quand Lennon serait le fou furieux et Harrison le mystique. Or le site officiel des Beatles rappelle explicitement que Paul écoutait Stockhausen en 1966 et que cela a nourri ses idées pour “Tomorrow Never Knows”. On sait aussi, par les archives autour de Revolver, que Paul assumait vouloir des sons que personne ne puisse dire avoir déjà entendus. Cette phrase est fondamentale. Elle dit que McCartney n’est pas seulement un homme de chanson ; c’est un homme de curiosité.
C’est aussi pour cela que la présence de Paul dans cette histoire n’a rien d’accidentel. McCartney comprend instinctivement comment l’expérimental peut rester vivant, comment l’inattendu peut être rendu sensible, presque populaire, sans être domestiqué. Chez Glass, on retrouve quelque chose de cet art paradoxal : une musique conceptuellement exigeante mais physiquement immédiate, une structure savante qui reste traversée par l’élan, le groove discret, le plaisir du motif. L’un et l’autre savent que la répétition n’est pas forcément une abstraction ; elle peut devenir énergie. Ce n’est pas le même swing, pas la même sensualité, mais il existe un cousinage dans la manière de concilier rigueur et accessibilité.
La meilleure preuve, évidemment, n’est plus de l’ordre de l’inférence. Elle est concrète, documentée, enregistrée. Paul McCartney a réellement travaillé avec Philip Glass. Et ce point, qui pourrait à lui seul justifier tout article sur le sujet, mérite qu’on s’y arrête longuement, parce qu’il ne s’agit pas d’un simple featuring mondain mais d’un projet profondément révélateur du type de scène culturelle où ces noms pouvaient se rencontrer. The Ballad of the Skeletons, le document central
Le document le plus net de la rencontre entre Philip Glass et l’univers beatlesque s’appelle “The Ballad of the Skeletons”. Le site officiel de Paul McCartney rappelle qu’il s’agit de la collaboration de Paul avec Allen Ginsberg, avec également Philip Glass et Lenny Kaye, enregistrée en 1996 et plus tard rééditée dans la collection Flaming Pie Archive. Ce simple rappel officiel a déjà le mérite de dissiper un oubli fréquent : oui, McCartney et Glass ont laissé une trace commune, et cette trace n’est pas un brouillon obscur réservé aux discographes pathologiques.
Mais l’histoire du morceau est encore plus belle quand on remonte à la source. Dans une interview de 1996, Allen Ginsberg raconte que Paul McCartney lui a proposé de l’accompagner au Royal Albert Hall pour ce poème, puis que, lorsqu’il a été question d’enregistrer la pièce, Paul a demandé qu’on lui envoie la bande. Ginsberg explique qu’on lui a fait parvenir les 24 pistes, que McCartney a travaillé le matériau, lui a donné une structure dramatique, puis que Philip Glass est passé à son tour et a ajouté un piano « très dans son style », parfaitement ajusté au reste. Nous ne sommes pas ici dans la fiction critique ; nous sommes au cœur d’un processus réel où McCartney structure, Glass densifie, Ginsberg incarne.
Ce récit est passionnant, parce qu’il montre exactement comment leurs talents respectifs se distribuent. McCartney apporte l’architecture, le sens du relief, l’intelligence de l’accompagnement rock. Glass n’arrive pas comme un universitaire venu plaquer de la noblesse contemporaine sur un poème beat ; il vient ajouter une couleur, une tension, une grammaire pianistique identifiable. Ginsberg, de son côté, souligne que Hal Willner, au mixage, a renforcé le rôle de Paul et la structure qu’il avait donnée. On pourrait difficilement rêver meilleur laboratoire pour penser le lien entre Glass et le monde des Beatles : un poète de la Beat Generation, un ex-Beatle, un compositeur majeur du minimalisme, tous réunis sur une satire politique portée par l’énergie de la parole et de la répétition.
Il faut insister sur ce point : “The Ballad of the Skeletons” n’est pas une curiosité périphérique. C’est un objet-symptôme. Il dit que, dans les années 1990, il est devenu naturel qu’un Paul McCartney post-Beatles et un Philip Glass installé au sommet de la musique contemporaine se retrouvent autour d’Allen Ginsberg, figure cardinale de la contre-culture américaine. Il dit aussi que le monde né dans les sixties n’a pas explosé en chapelles étanches. La poésie beat, le rock d’avant-garde, le minimalisme, la spiritualité orientale, tout cela continue à communiquer. Le morceau est moins important pour sa place dans les charts que pour ce qu’il révèle : une fraternité de longue durée entre des artistes qui refusent la séparation policière des genres.
Si Ravi Shankar est le pont indien entre Philip Glass et les Beatles, Allen Ginsberg en est le pont new-yorkais, beat et intellectuel. Ginsberg n’est pas un figurant dans cette affaire. Dans son entretien de 1996, il rappelle que lui et Philip Glass ont déjà beaucoup travaillé ensemble, qu’ils partagent un engagement bouddhiste, qu’ils ont le même maître spirituel et qu’ils ont écrit ensemble l’opéra Hydrogen Jukebox. Il ne s’agit donc pas d’une rencontre de circonstance autour de McCartney, mais d’un réseau relationnel ancien, profond, nourri par la poésie, la musique et une certaine idée de la conscience.
Ce qui rend Ginsberg crucial, c’est qu’il relie la Beat Generation aux Beatles d’une manière presque trop évidente pour qu’on y pense encore. Il y a dans la simple collision des mots “Beat”, “Beatles” et “beatnik” un vieux jeu de miroirs culturel que les récits académiques ont parfois tendance à désosser jusqu’à le rendre inoffensif. Or ce réseau d’affinités n’a rien d’anecdotique. La contre-culture des années 1960 n’est pas une juxtaposition de scènes ; c’est un tissu poreux où circulent des formes, des poèmes, des disques, des idées religieuses, des techniques de studio, des façons de s’habiller, de respirer et de rêver. Ginsberg, McCartney et Glass réunis dans un même morceau, c’est le rappel brutal que cette porosité n’a jamais cessé de produire du sens.
Le texte de Philip Glass pour la Recording Academy à propos de Ravi Shankar est l’un des documents les plus précieux pour notre sujet. Glass y écrit qu’au milieu des années 1950, Shankar arrive en Occident et met en mouvement une révolution du langage musical occidental, encore sensible plus d’un demi-siècle plus tard. Il ajoute que Ravi avait une immense audience parmi les jeunes musiciens, les compositeurs et les amateurs passionnés, et il glisse cette phrase magnifique : à cet égard, les Beatles entraient dans les quatre catégories à la fois. Tout est là. Les Beatles ne sont pas seulement des vedettes touchées par un maître venu d’Inde ; ils sont des agents de diffusion d’une secousse beaucoup plus large.
Glass insiste aussi sur le fait que George Harrison et Ravi Shankar ont entretenu une longue amitié et que Ravi a provoqué de puissantes ondes dans la musique populaire et commerciale. De son côté, le site officiel de George Harrison rappelle que le coffret Collaborations réunit des projets composés par Shankar et produits par George sur plus de vingt ans, et souligne le caractère personnel autant que musical de leur relation. Le même texte précise que cette amitié a eu un impact assez fort pour marquer la vie musicale de la fin des années soixante et continuer de résonner aujourd’hui. Quand on met ces deux sources bout à bout, l’image devient nette : Ravi Shankar n’est pas un simple inspirateur exotique des Beatles, ni seulement un mentor de Glass ; il est l’un des grands redistributeurs de la sensibilité occidentale de la seconde moitié du XXe siècle.
C’est ici qu’apparaît le lien le plus solide entre Philip Glass et les Beatles. Pas une imitation. Pas une filiation directe du type “untel a influencé untel sur tel album”. Plutôt une transformation commune par un tiers immense. Glass apprend auprès de Ravi Shankar à penser autrement le rythme, la continuité, la structure. George Harrison apprend auprès du même Ravi à entendre la musique comme discipline intérieure, comme circulation entre son et philosophie. Et les Beatles, à travers Harrison mais pas seulement lui, absorbent ensuite dans la culture pop des éléments modaux, des drones, une attention neuve à la répétition et à la transe. Ce n’est pas la même traduction, mais c’est la même secousse.
Pour un auditeur venu des Beatles, l’entrée dans l’œuvre de Philip Glass peut se faire de plusieurs façons. La plus superficielle consiste à n’entendre que la répétition et à s’arrêter là, comme si cette musique n’était qu’une machine. La plus riche consiste à écouter comment un motif revient, comment il se décale, comment il se charge d’affect à mesure qu’il dure. Or cette expérience n’est pas si étrangère à l’écoute beatlesque qu’on pourrait le croire. Les Beatles ont habitué leur public à entendre des morceaux qui se métamorphosent par texture, par accumulation, par insistance. Dans “Tomorrow Never Knows”, dans “Within You Without You”, dans “I Want You (She’s So Heavy)”, l’idée n’est pas seulement de chanter une belle mélodie ; il s’agit de faire monter un état.
Chez Glass, cet état est plus frontalement le sujet. Ses œuvres les plus célèbres peuvent sembler moins narratives, moins “song-based”, moins immédiatement charnelles que les Beatles. Mais elles reposent elles aussi sur une science du retour. Et ce retour n’est jamais identique à lui-même. C’est pourquoi le vieux reproche adressé au minimalisme — “ça se répète” — est aussi bête que de reprocher à la mer de faire des vagues. La répétition n’est pas la négation de l’événement ; elle en est parfois la condition. Les Beatles l’avaient compris dans leur langage de studio et de chanson ; Glass l’élève au rang de principe de composition. Le fan des Beatles qui accepte de quitter l’attente du couplet-refrain découvre alors une émotion cousine : non plus la surprise du hook, mais la lente ivresse du motif qui s’ouvre.
Il faut néanmoins sauver la différence, parce qu’elle seule évite la paresse comparative. Les Beatles sont des maîtres de la condensation. Même quand ils deviennent aventureux, ils gardent un sens presque insolent de la coupe juste, de la formule, de la phrase mélodique qui survit seule au milieu du vacarme du monde. Philip Glass, lui, est un maître de l’extension. Il n’écrit pas pour arracher un frisson dans l’instant ; il construit les conditions d’un déplacement intérieur plus long, plus insidieux. Là où les Beatles excellent à faire tenir le cosmos dans quatre minutes, Glass demande souvent à l’auditeur d’entrer dans une temporalité différente, moins impatiente, moins consommable.
C’est pourquoi la question n’est pas : “Glass est-il beatlesque ?” Elle n’a pas grand sens. La vraie question serait plutôt : “Qu’est-ce qui, dans l’histoire ouverte par les Beatles, a rendu possible une écoute plus hospitalière à Glass ?” Et réciproquement : “Qu’est-ce que Glass nous aide à entendre chez les Beatles que la simple mythologie pop tend à aplatir ?” À la première question, la réponse passe par l’avant-garde absorbée sans honte, par le studio comme laboratoire, par l’Inde comme réorientation de l’oreille. À la seconde, par l’attention au cycle, à la pulsation, à l’état, à l’obstination comme valeur expressive. Bref : Glass n’est pas un Beatle caché, mais il nous force à prendre plus au sérieux la dimension processuelle, presque architecturale, de certaines grandes intuitions beatlesques.
S’il fallait choisir un album des Beatles comme zone de contact privilégiée avec Philip Glass, ce serait sans doute Revolver. Non parce que l’album sonne comme Glass — il ne faut pas raconter n’importe quoi — mais parce qu’il condense les éléments qui rendront ce dialogue pensable : goût de l’inouï, importance du rythme, usage des boucles, présence du drone, influence de la musique indienne, porosité à l’avant-garde. Le site officiel du groupe, dans ses pages consacrées aux éditions spéciales, insiste sur la dimension expérimentale de l’album, sur “Tomorrow Never Knows” comme propulsion vers un nouveau terrain et sur le rôle central de la rencontre entre George Harrison et Ravi Shankar dans l’évolution de George. Revolver n’est pas un disque minimaliste ; c’est un disque qui apprend à la pop à ne plus avoir peur de l’idée.
Cela compte énormément. Le rock a produit quantité de grands musiciens, mais il a parfois entretenu un anti-intellectualisme de façade, une manière de faire semblant que tout doit venir du ventre ou de l’instinct, comme si penser la forme était suspect. Revolver casse cette comédie. Les Beatles y pensent le son, le temps, l’arrangement, la texture, la spatialisation. Ils y travaillent comme des artisans visionnaires, pas comme des médiums passifs. Glass, de son côté, est l’un des compositeurs qui auront démontré qu’une idée formelle forte n’empêche pas la puissance physique, émotionnelle, populaire même, d’une musique. Sous cet angle, la rencontre est plus philosophique que stylistique : ce sont deux manières différentes de prouver qu’intelligence et intensité peuvent très bien coucher ensemble.
Ce qui complique souvent la lecture de Philip Glass dans l’univers des Beatles, c’est le vieux partage culturel entre “musique sérieuse” et “musique populaire”. Partage absurde, évidemment, mais terriblement tenace. Les Beatles ont passé une bonne partie de leur carrière à le dynamiter de l’intérieur. À mesure qu’ils intègrent la musique indienne, la musique concrète, le collage, les orchestrations audacieuses, ils rendent caduc ce cloisonnement entre noblesse savante et hédonisme pop. Glass, à l’inverse, a souvent souffert de l’autre préjugé : celui qui soupçonne la répétition, la pulsation ou l’accessibilité de ne pas être assez “hautes” pour la musique contemporaine la plus orthodoxe. Le malentendu est presque symétrique.
Or c’est précisément pour cela que la relation entre Glass et les Beatles importe autant. Elle montre qu’il existe une troisième voie, ou plutôt une vieille voie souterraine : celle des artistes qui veulent élargir l’écoute sans humilier l’auditeur. Les Beatles ne méprisent jamais la sensation ; Glass ne méprise jamais la clarté du geste. Ce sont des œuvres très différentes, mais elles refusent la même opposition caricaturale entre plaisir et pensée. Quand McCartney s’empare d’idées venues de l’avant-garde pour “Tomorrow Never Knows”, quand Harrison ouvre la pop à l’Inde, quand Glass transforme en langage personnel les cycles et les rythmes découverts auprès de Shankar, tous travaillent à la même entreprise de décloisonnement. Ce n’est pas un hasard si leurs mondes finissent par se recroiser.
Revenons un instant à cette préface que Philip Glass consacre au coffret Ravi Shankar / George Harrison Collaborations. Sur le site officiel de George, l’extrait retenu dit que l’amitié personnelle et musicale entre George et Ravi a marqué la vie musicale de la fin des années 1960 et continue de résonner aujourd’hui. Cette phrase pourrait passer pour une formule cérémonielle. Elle est en réalité très dense. Elle signifie que Glass reconnaît à Harrison un rôle historique réel dans la propagation d’une sensibilité que lui-même, Glass, a reçue par une autre voie. Harrison n’est plus ici le rocker initié par un maître oriental ; il devient un acteur de la transformation générale du paysage musical.
Cette reconnaissance est d’autant plus forte qu’elle vient d’un musicien qui n’a aucun intérêt à flatter la légende pop. Philip Glass sait ce que Ravi Shankar a changé dans son propre langage. Quand il parle de l’impact de la relation entre George et Ravi, il ne distribue pas des fleurs convenues à un héros du rock ; il évalue un phénomène du point de vue de quelqu’un qui mesure très concrètement ce qu’a produit l’irruption de la pensée musicale indienne dans l’Occident d’après-guerre. Son hommage a donc une valeur particulière : il fait sortir George Harrison du simple roman psychédélique pour l’inscrire dans une histoire plus vaste des circulations esthétiques.
Au fond, il y a peut-être quelque chose de plus décisif encore que les ressemblances de texture ou les collaborations ponctuelles. Philip Glass et les Beatles partagent une certaine morale de l’ouverture. Pas la même biographie, pas le même milieu, pas la même discipline, mais une même conviction que la musique ne doit pas se barricader dans ses réflexes. Glass, formé au plus haut niveau de la tradition occidentale, accepte d’être profondément déplacé par Ravi Shankar. Les Beatles, au sommet de la célébrité pop, acceptent d’apprendre de l’avant-garde, de l’Inde, du studio, de techniques qui auraient pu sembler étrangères à leur identité première. Dans les deux cas, il y a refus de l’autarcie.
C’est sans doute pour cela que le sujet fascine au-delà des discographies. On sent qu’il ne parle pas seulement de musique, mais d’une époque où certains artistes ont encore cru qu’élargir son oreille revenait à élargir son monde. Le danger, bien sûr, est toujours celui de l’appropriation superficielle, du tourisme spirituel ou du collage prétentieux. Tous n’y ont pas échappé autour d’eux. Mais chez Glass, chez George Harrison, chez le meilleur McCartney, il existe une sincérité de la curiosité qui fait la différence. Leur rapport à l’ailleurs n’est pas pure décoration ; il produit de la forme, de la pensée, parfois même une discipline de vie. C’est ce sérieux-là qui donne encore à leurs croisements une force particulière.
Il ne reste pas une influence directe, au sens scolaire du terme. On ne trouvera pas de symphonie glassienne cachée sur un disque des Beatles, ni de riff maccartnien camouflé dans Einstein on the Beach. Ce qu’il reste est plus fin, plus souterrain et, à mon sens, plus beau. Il reste la preuve que les Beatles et Philip Glass ont été traversés par certaines des mêmes secousses historiques : l’irruption de la musique indienne dans l’imaginaire occidental, le refus de séparer totalement l’avant-garde et le populaire, la découverte que la répétition peut être une route vers la transe, et non le signe d’une pauvreté d’invention.
Il reste aussi un objet concret, splendide dans son improbabilité : “The Ballad of the Skeletons”, où Paul McCartney, Philip Glass et Allen Ginsberg se croisent comme si toute une contre-culture survivait soudain dans une seule pièce. Il reste une préface écrite par Glass pour George Harrison et Ravi Shankar, comme un salut lancé d’une rive à l’autre. Il reste surtout une méthode d’écoute : revenir aux Beatles non plus seulement comme aux rois du songwriting, mais comme à des explorateurs du temps, du motif, du cycle, de l’état sonore. Et revenir à Glass non plus seulement comme au pape du minimalisme, mais comme à un musicien qui a vécu, lui aussi, dans l’onde de choc d’un monde où les Beatles ont changé les conditions mêmes de l’écoute populaire.
Au bout du compte, le vrai lien entre Philip Glass et les Beatles porte bien un nom : Ravi Shankar. C’est lui le centre de gravité, le maître commun, le révélateur, celui par qui arrivent les cycles, la pensée du bourdon, une autre organisation du temps, une autre intensité spirituelle. Mais le vrai sujet, plus vaste, s’appelle peut-être simplement liberté. Liberté de sortir de sa case, de son marché, de sa formation, de son image publique. Liberté de laisser entrer des formes étrangères sans les réduire à l’ornement. Liberté de croire qu’un public peut suivre, qu’il n’est pas condamné à rester petit, bête ou rassuré.
C’est pour cela que Philip Glass et les Beatles forment un si beau sujet. Non pas parce qu’ils se ressemblent, mais parce qu’ils prouvent ensemble qu’une musique peut être ambitieuse sans devenir stérile, populaire sans devenir servile, spirituelle sans devenir kitsch, répétitive sans devenir morte. Chez les uns comme chez l’autre, l’idée n’est jamais de répéter pour meubler : il s’agit de répéter jusqu’à ce que quelque chose s’ouvre. Un espace, une conscience, un vertige, parfois une paix. Et dans l’histoire de la musique moderne, ce n’est pas un détail. C’est une conquête.