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Nitin Sawhney et les Beatles : l’héritage indien, la blessure anglaise et la musique sans frontières

On cite souvent les mêmes noms quand il s’agit d’évaluer la postérité culturelle des Beatles. Les héritiers naturels, les disciples déclarés, les grands prêtres du commentaire rock, les enfants de Lennon et de McCartney, les dévots de George Harrison, les collectionneurs de harmonies, les maniaques du studio, les nostalgiques de l’âge d’or. Et puis il y a les autres. Ceux qu’on ne range pas spontanément dans la famille, parce qu’ils n’imitent ni les coupes de cheveux, ni les chœurs à trois voix, ni la science du single parfait. Nitin Sawhney fait partie de cette catégorie-là. À première vue, rien ne le destine au rôle de commentateur privilégié de l’univers beatlesien. Ce n’est pas un revivaliste, encore moins un archiviste. Ce n’est pas un homme du passé, même si sa musique dialogue sans cesse avec l’histoire. Ce n’est pas un pur produit de la pop britannique, même s’il est l’un des musiciens anglais les plus importants de son temps. Il arrive d’ailleurs d’un autre endroit : celui des identités multiples, des frontières poreuses, des traditions qui ne s’opposent pas mais s’interpénètrent, des appartenances qu’on ne résume pas avec un drapeau ni une case de formulaire.

Et pourtant, dès qu’on s’intéresse sérieusement au rapport entre les Beatles et la musique indienne, entre George Harrison et l’idée d’un ailleurs spirituel et sonore, entre la pop anglaise et ce qu’elle a longtemps regardé comme “l’Orient”, le nom de Nitin Sawhney devient non seulement pertinent, mais indispensable. Parce qu’il n’est pas un simple admirateur. Parce qu’il se trouve à la jonction de plusieurs histoires. D’abord celle d’un musicien britannique né dans une famille indienne, formé à la fois à des langages occidentaux et à des traditions asiatiques, et devenu au fil des décennies l’un des grands architectes d’une musique réellement transfrontalière. Ensuite celle d’un artiste qui a travaillé avec Paul McCartney, coécrivant et enregistrant avec lui. Enfin celle d’un compositeur assez légitime, assez cultivé et assez habité par ces questions pour être choisi comme présentateur d’une émission de la BBC consacrée aux cinquante ans de All Things Must Pass, le grand manifeste solo de George Harrison. Le site officiel des Beatles lui-même a présenté cette émission en insistant sur le fait que Sawhney avait grandi conscient du lien profond entre Harrison et la musique classique indienne, notamment à travers Ravi Shankar.

Voilà pourquoi le sujet est passionnant. Nitin Sawhney et les Beatles, ce n’est pas la petite histoire d’une collaboration flatteuse ou d’un compliment entre célébrités. Ce n’est pas une note de bas de page dans la carrière d’un compositeur respecté. C’est une manière très féconde de relire l’aventure beatlesienne elle-même. Car Sawhney permet de poser une question que l’on évite souvent, par facilité ou par dévotion : qu’ont vraiment ouvert les Beatles lorsqu’ils ont tourné leurs oreilles vers l’Inde, et qu’est-ce qu’un musicien britannique d’origine indienne, venu après eux, fait de cette porte entrouverte ? En d’autres termes : comment passe-t-on d’une fascination parfois intuitive, parfois incomplète, mais incontestablement révolutionnaire, à une musique où les héritages ne sont plus des ornements mais une matière vécue, pensée, disputée, recomposée ?

Un nom qu’on n’attend pas, une évidence quand on écoute vraiment

Il y a quelque chose d’assez beau dans le fait que Nitin Sawhney surgisse dans le paysage beatlesien par une porte latérale. Les meilleurs témoins sont souvent ceux qu’on n’avait pas invités à la table au départ. Sawhney n’appartient pas à la longue procession des critiques rock blancs ayant passé leur vie à disséquer la moindre démo enregistrée à Abbey Road. Il arrive avec un autre bagage. Né à Londres, élevé dans le Kent au sein d’une famille d’origine indienne, il a étudié très tôt le piano, la guitare, puis le sitar et le tabla, tout en développant une œuvre qui mêle jazz, électronique, musique orchestrale, traditions indiennes, soul, flamenco et réflexion politique. Son site officiel rappelle l’ampleur de cette trajectoire : plus de vingt récompenses internationales, plus de soixante musiques de films, plus de vingt albums studio au total, et des collaborations allant de Paul McCartney à Anoushka Shankar, de Sting à Jeff Beck. D’autres notices institutionnelles insistent sur la même chose : Sawhney n’est pas un “spécialiste exotique”, mais un compositeur majeur de la vie musicale britannique contemporaine.

Ce profil compte énormément. Car la relation entre les Beatles et l’Inde a souvent été racontée de façon simpliste. D’un côté, le récit enchanté : George Harrison découvre le sitar, rencontre Ravi Shankar, ouvre l’Occident à d’autres sons, et la pop devient soudain plus vaste, plus profonde, plus spirituelle. De l’autre, le récit soupçonneux : les Beatles n’auraient fait qu’effleurer une culture immense, l’utiliser comme signe extérieur de sophistication psychédélique, transformer une tradition complexe en décor pour jeunes gens en quête de transcendance. La vérité, comme souvent, est plus mouvante. Les Beatles ont ouvert quelque chose de décisif, mais ils l’ont fait depuis leur position de stars anglaises, avec tout ce que cela charriait d’enthousiasme sincère, de naïveté, de déséquilibre médiatique et d’angles morts. Nitin Sawhney, lui, se situe après ce moment fondateur. Il n’a pas besoin de “découvrir” l’Inde comme un continent sonore mystérieux. Il vit déjà dans cet entre-deux. Chez lui, la rencontre n’est pas un voyage ; c’est une condition.

C’est pour cela qu’il est si intéressant d’observer sa proximité avec la galaxie beatlesienne. Quand Sawhney parle de George Harrison, ce n’est pas le même geste que lorsqu’un guitariste britpop cite “While My Guitar Gently Weeps” comme influence. Il ne s’agit pas d’un héritage de surface. Il s’agit d’un dialogue avec un moment précis de l’histoire culturelle britannique, celui où la musique populaire la plus célèbre du monde a commencé à admettre qu’elle n’était pas le centre du monde. Dans la trajectoire de Sawhney, cette admission devient matière première. Là où George Harrison cherchait une sortie hors du cadre anglo-américain dominant, Sawhney compose d’emblée dans un monde où plusieurs cadres coexistent, s’entrechoquent, se contredisent et s’éclairent. C’est une différence capitale, et peut-être la plus passionnante de toutes.

Avant Nitin, le choc Harrison : quand les Beatles entrouvrent la porte

Pour comprendre ce que représente Nitin Sawhney face aux Beatles, il faut revenir à ce moment de bascule où George Harrison modifie l’horizon sonore du groupe. L’histoire est connue, mais elle mérite d’être redite avec précision, car elle n’est pas une anecdote décorative : elle engage une véritable transformation esthétique. Sur “Norwegian Wood (This Bird Has Flown)”, publiée en décembre 1965 sur Rubber Soul, Harrison joue du sitar. Le site officiel des Beatles souligne qu’il s’agit de la première fois qu’un groupe de rock utilise cet instrument sur l’une de ses chansons. La même source rappelle aussi que Rubber Soul marque l’approfondissement de l’intérêt de George pour la musique et la culture indiennes. Ce n’est pas encore le grand plongeon, mais c’est déjà une fracture dans le langage du rock britannique. Le décor a changé. Un autre timbre entre dans la pièce, et avec lui une autre idée du temps, de la mélodie, de la couleur.

L’année suivante, tout s’accélère. En annonçant les éditions spéciales de Revolver, le site officiel du groupe rappelle que l’intérêt croissant de George pour la musique indienne et son apprentissage du sitar l’avaient conduit à rencontrer Ravi Shankar, devenu ensuite un ami proche et un collaborateur occasionnel. Cette même source précise que “Love You To” fut l’une des premières chansons où Harrison tenta consciemment d’utiliser sitar et tabla sur la piste de base. On sort alors de la simple ponctuation sonore. Il ne s’agit plus de parsemer une chanson pop d’un exotisme élégant. Il s’agit de penser différemment la chanson elle-même, de laisser la structure, l’accompagnement et l’atmosphère être transformés par une autre logique musicale.

L’étape suivante est encore plus décisive : “Within You Without You”, sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band en 1967. La chanson est officiellement classée par le site du groupe comme relevant à la fois de la musique classique indienne et du raga rock. Ce simple étiquetage dit quelque chose d’énorme. Harrison ne se contente plus de convoquer une sonorité. Il compose une pièce qui assume la présence d’un autre système expressif au cœur d’un des albums les plus célèbres de l’histoire occidentale. Quelques mois plus tard, “The Inner Light”, face B de “Lady Madonna”, devient la première composition de Harrison à figurer sur un single des Beatles. Le site officiel précise que la piste instrumentale fut enregistrée à Bombay en janvier 1968 durant les sessions de Wonderwall Music. Là encore, la liaison entre travail solo, musique de film, musiciens indiens et œuvre beatlesienne est directe. Ce n’est plus un détour : c’est une reconfiguration.

Il faut insister sur ce point parce qu’il éclaire précisément ce qui, plus tard, rendra Nitin Sawhney si pertinent dans cette histoire. Quand George Harrison s’ouvre à la musique indienne, il fait bouger la pop anglaise en profondeur. Il introduit des instruments, bien sûr, mais surtout une autre conception de la répétition, du bourdon, de l’espace harmonique, de la contemplation et du sens spirituel de la musique. Il suggère au public occidental qu’il existe d’autres formes d’intensité que l’urgence du rock’n’roll ou l’élégance du songwriting. Ce geste fut immense. Mais il fut aussi, nécessairement, celui d’un homme qui venait d’ailleurs, qui s’approchait d’une tradition admirable avec passion, humilité croissante, mais depuis l’extérieur. C’est ici que la figure de Sawhney devient essentielle : il hérite de cette brèche, mais il l’habite autrement.

Car entre Harrison et Sawhney il y a plus qu’une influence ; il y a un déplacement historique. Chez Harrison, l’Inde surgit comme révélation, comme échappée, comme contre-monde à une Angleterre saturée de célébrité, de conformisme et bientôt de psychédélisme de masse. Chez Sawhney, l’Inde n’est pas un ailleurs salvateur ; elle est déjà là, entremêlée à l’Angleterre, à ses violences, à ses malentendus, à ses promesses avortées. Là où Harrison faisait entrer un dehors dans la pop britannique, Sawhney montre que ce dehors faisait déjà partie du dedans. C’est sans doute la grande leçon de cette filiation.

Nitin Sawhney, enfant britannique d’un monde déjà multiple

Pour mesurer ce déplacement, il faut regarder de plus près la trajectoire propre de Nitin Sawhney. On aurait tort de le réduire à une case “fusion”, mot pratique et paresseux qui sert souvent à ne pas écouter vraiment. Sawhney appartient à cette génération de musiciens britanniques issus de familles immigrées qui ont grandi dans le frottement permanent des mondes, et qui ont dû inventer une langue parce qu’aucune langue disponible ne suffisait. Des notices biographiques fiables rappellent qu’il est né à Londres de parents indiens, qu’il a grandi dans le Kent, et qu’il s’est formé aussi bien au piano qu’à la guitare flamenca, avant d’étudier également le sitar et le tabla. Sa singularité ne vient pas d’un goût du mélange pour le mélange. Elle vient d’une oreille naturellement plurielle, renforcée par une expérience très concrète de l’altérité en Grande-Bretagne.

Cette expérience n’a rien d’abstrait. Dans une interview de 2020, Sawhney rappelait avoir grandi comme le seul élève asiatique dans une école de sept cents élèves, subissant insultes et violences racistes quasi quotidiennes. Ce détail n’est pas périphérique. Il explique pourquoi son œuvre ne se contente jamais de “métisser” des sons comme on agence des couleurs sur un moodboard touristique. Chez lui, la question de l’identité n’est pas décorative. Elle est brûlante, politique, intime. Elle travaille la matière musicale autant que les textes, les choix de voix, les tensions rythmiques et les architectures orchestrales. Lorsqu’il parle de nation, d’appartenance, d’immigration ou de mémoire, il ne parle pas depuis le poste d’observation confortable du commentateur ; il parle depuis une vie vécue dans la contradiction anglaise.

C’est cette profondeur qui rend son rapport aux Beatles si intéressant. Car les Beatles ont eux aussi été un miroir de l’Angleterre, mais un miroir extraordinairement blanc, masculin et exportable. Ils ont incarné la modernité britannique tout en portant en eux, surtout à partir de 1965, le désir de s’arracher à une identité trop étroite. George Harrison fut le plus décisif sur ce terrain, précisément parce qu’il sembla comprendre plus tôt que la pop anglaise risquait l’asphyxie si elle se prenait pour un univers autosuffisant. Mais Harrison avançait encore en pionnier curieux. Nitin Sawhney, lui, naît dans les conséquences de cette ouverture. Il n’a pas besoin d’aller chercher le pluralisme à l’extérieur de sa biographie ; il est déjà le tissu même de sa biographie.

On comprend alors pourquoi son œuvre majeure de la fin des années 1990, Beyond Skin, pèse autant dans cette discussion. Des sources institutionnelles et critiques rappellent que l’album, paru en 1999, fut nommé au Mercury Music Prize et qu’il est devenu l’un des disques emblématiques de l’Asian Underground. Le Guardian décrivait ce mouvement comme un espace où des artistes britanniques d’origine sud-asiatique fabriquaient une musique faite pour eux et par eux, tandis que Beyond Skin mêlait récit migratoire familial, instrumentation classique indienne, jazz, hip-hop et électronique. Tout cela nous éloigne apparemment des Beatles ; en réalité, tout nous y ramène. Parce que ce que les Beatles avaient entrouvert sur le plan sonore et symbolique, des artistes comme Sawhney l’ont repris pour en faire non plus un épisode, mais une maison.

Il y a d’ailleurs une ironie presque magnifique dans ce parcours. Les Beatles furent l’un des premiers grands groupes britanniques à faire entendre à la majorité blanche de l’Occident qu’il existait, au-delà du rock et de la tradition européenne, d’autres façons de penser la musique populaire. Quelques décennies plus tard, Nitin Sawhney arrive et montre qu’on peut construire une œuvre anglaise de tout premier plan sans hiérarchie entre ces héritages. Ce n’est plus le sitar comme événement ; c’est le pluralisme comme condition normale de création. Ce n’est plus la découverte ; c’est l’habitation. Et cela change tout.

Des Beatles à l’Asian Underground : ce que l’ouverture des sixties n’avait pas encore résolu

Il serait tentant de raconter l’histoire comme une belle ligne continue. Les Beatles ouvrent une porte, puis des artistes comme Nitin Sawhney la franchissent. Ce n’est pas faux, mais c’est trop simple. Entre les deux, il y a tout ce que la Grande-Bretagne n’a pas su résoudre : le racisme ordinaire, le rapport compliqué à l’empire, la folklorisation des cultures dites “ethniques”, l’habitude de célébrer le mélange tant qu’il reste sous contrôle, tant qu’il embellit la culture dominante sans trop la contester. Or l’œuvre de Sawhney prend précisément place dans cet inconfort.

C’est là qu’il faut cesser de parler des Beatles comme d’un bloc et revenir à leur ambiguïté féconde. Lorsque George Harrison se passionne pour la musique indienne, la pop anglaise découvre avec lui des instruments, des principes, des philosophes, des spiritualités, des maîtres. Elle découvre aussi, par ricochet, que le rock n’est pas condamné à tourner éternellement sur lui-même. Mais elle découvre cela depuis une position de puissance symbolique considérable. Le monde écoute les Beatles. Ainsi, quand Harrison adopte le sitar, ce geste vaut à la fois comme hommage sincère et comme opération de redistribution des regards. Soudain, une tradition immémoriale entre dans le champ de vision de millions de gens parce qu’un Beatle l’a touchée. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas pur non plus.

Nitin Sawhney se situe au point exact où cette contradiction devient audible. Il appartient à une génération qui a bénéficié de l’élargissement du champ musical provoqué par les sixties, mais qui a aussi dû réparer les simplifications que cet élargissement avait laissées derrière lui. Dans l’Asian Underground, personne ne “visite” les sons sud-asiatiques. On les manipule de l’intérieur, avec connaissance, irrévérence parfois, modernité partout. On sample, on programme, on fait dialoguer bass music, jazz, poésie, mémoire familiale, spiritualités anciennes et brutalité urbaine contemporaine. Il ne s’agit pas de préserver une essence, mais de refuser la caricature. La musique n’est pas “fusion” parce qu’elle additionnerait des éléments ; elle l’est parce que la vie elle-même est déjà fusionnée, conflictuellement, irréversiblement.

Sous cet angle, Sawhney prolonge la question posée par les Beatles tout en la rendant plus exigeante. Chez Harrison, la rencontre avec l’Inde avait souvent la forme d’une quête, presque d’un pèlerinage. Chez Sawhney, la rencontre est devenue l’état permanent du sujet moderne. Cela veut dire que la beauté y gagne, mais aussi la tension. La spiritualité n’y est jamais complètement séparée du politique. La contemplation n’y efface jamais la blessure historique. Là où les Beatles pouvaient parfois donner le sentiment qu’un autre monde était simplement disponible au bout du voyage, Sawhney rappelle qu’aucun monde n’est disponible innocemment. Tout héritage est traversé par des rapports de force, des migrations, des souvenirs, des pertes.

Et c’est précisément pour cela qu’il éclaire si bien la part harrisonienne des Beatles. Non pas parce qu’il en reproduirait les motifs, mais parce qu’il en révèle la portée réelle. Il montre que l’ouverture de George Harrison à la musique indienne n’était pas un caprice psychédélique de plus, mais un événement dont les conséquences se lisent encore dans la musique britannique contemporaine. Sauf qu’entre-temps, les enfants de cette ouverture ont grandi. Ils ont pris la parole. Ils ne sont plus les objets d’une fascination occidentale ; ils sont les sujets d’une modernité qu’ils redéfinissent eux-mêmes.

George Harrison relu par Nitin Sawhney : de la fascination à la compréhension

C’est sans doute dans sa relation à George Harrison que Nitin Sawhney apparaît le plus clairement comme un passeur d’une espèce rare. Le site officiel des Beatles présentait ainsi, en novembre 2020, l’émission All Things Must Pass at 50 en expliquant que Sawhney, enfant des années 1970, connaissait l’intérêt de Harrison pour la musique classique indienne et sa relation étroite avec Ravi Shankar, mais n’avait pas encore véritablement exploré All Things Must Pass. Le texte posait ensuite une question simple et profonde : ce triple album écrit à la fin des années 1960 était-il déjà daté en 1970, ou au contraire en avance sur son temps par ses thèmes spirituels et ses paroles de cœur ? Le simple fait qu’on ait confié cette relecture à Sawhney n’a rien d’anodin. On ne demande pas à un simple fan de raconter l’histoire d’un monument pareil. On choisit un musicien capable de saisir à la fois le geste artistique, la profondeur culturelle et la part spirituelle de l’œuvre.

Le choix est révélateur à plusieurs niveaux. D’abord, parce que Sawhney n’arrive pas devant Harrison comme un universitaire extérieur, mais comme un artiste dont la propre vie musicale a été irriguée par l’héritage de Ravi Shankar. Dans un hommage relayé par la presse au moment de la mort du maître indien, Sawhney le décrivait comme sa plus grande inspiration d’enfance et disait son honneur d’avoir travaillé avec lui. Dans une autre interview, il racontait avoir été au chevet de Shankar à la fin de sa vie et rappelait combien cette figure avait compté dans son imaginaire. Dès lors, quand Sawhney parle de la dimension indienne de George Harrison, il ne salue pas simplement un goût. Il mesure un lien vivant, concret, historique, entre un Beatle et une tradition qu’il connaît de l’intérieur.

Ensuite, parce que All Things Must Pass constitue le moment où l’héritage harrisonien dépasse le cadre Beatles pour devenir vision du monde. Le texte publié sur le site officiel du groupe rappelle que l’album n’était pas seulement remarquable parce qu’il avait été numéro un dans le monde, mais parce qu’il fascinait par sa relation à la religion orientale. Cette dimension compte énormément si l’on veut comprendre pourquoi Sawhney est un lecteur précieux de Harrison. Là où beaucoup de commentateurs occidentaux réduisent encore l’“Orient” dans la pop à un imaginaire psychédélique ou à une mode de l’époque, Sawhney entend ce qui, chez Harrison, relève d’une tentative plus profonde : chercher dans d’autres traditions une manière de vivre, de chanter, de penser le moi, le temps, le renoncement, l’unité. Cela ne veut pas dire que Harrison avait tout compris, ni que son appropriation était exempte de problèmes. Cela signifie qu’il cherchait autre chose qu’un simple effet de couleur. Sawhney est bien placé pour l’entendre.

Enfin, parce qu’il est l’un des rares musiciens britanniques contemporains capables de relier sans effort apparent la sophistication harmonique occidentale, le travail orchestral, les cycles rythmiques plus complexes et la question spirituelle. C’est peut-être là que réside son point de rencontre le plus fort avec George Harrison. Ni l’un ni l’autre ne considèrent la musique comme un simple produit culturel ou une suite de gestes techniques. Chez les deux, elle engage une certaine idée de la conscience. La différence, encore une fois, c’est que Sawhney parle depuis un espace historique postcolonial beaucoup plus lucide. Il peut admirer Harrison sans béatitude, reconnaître l’importance du geste sans en faire une révélation absolue, et replacer cette aventure dans un continuum plus vaste, où l’Inde n’est pas le décor de la quête d’un rock star, mais une tradition autonome que la pop occidentale a seulement commencé à écouter.

C’est cette position qui rend Sawhney si précieux pour les lecteurs des Beatles aujourd’hui. Il nous permet de sortir de deux pièges également stériles : l’idolâtrie, qui voudrait que Harrison ait “inventé” le dialogue avec l’Inde, et le procès rétrospectif paresseux, qui réduirait tout cela à une lubie d’appropriation. En vérité, George Harrison a joué un rôle immense d’ouverture, et Nitin Sawhney nous aide à le mesurer sans simplisme. Il ne ferme pas le dossier ; il l’approfondit.

Paul McCartney, l’autre passerelle : quand l’héritage beatlesien devient collaboration

La relation de Nitin Sawhney aux Beatles ne passe pas seulement par la grande ombre de George Harrison. Elle se joue aussi, de manière beaucoup plus directe, dans son lien avec Paul McCartney. Et là, on quitte le terrain du commentaire pour entrer dans celui de la musique concrète, enregistrée, signée, partagée. Sur London Undersound, l’album de Sawhney paru en 2008, figure “My Soul”, chanson coécrite avec McCartney. Plusieurs sources concordantes indiquent que le morceau sort bien sur cet album, que McCartney y chante en lead et qu’il y joue également de la basse, de la guitare acoustique et de la guitare électrique. Le Guardian notait au moment de la sortie de l’album que McCartney y cosignait un “My Soul” méditatif, porté vers une couleur plus asiatique par la flûte et les chœurs de Reena Bhardwaj. On est loin du duo de prestige enregistré pour flatter les attachés de presse. Il y a là un vrai morceau, une vraie écriture commune, une vraie écoute mutuelle. (The Guardian)

Ce détail est capital. On oublie parfois, tant l’image patrimoniale de Paul McCartney est écrasante, à quel point il a toujours été curieux des autres, des scènes périphériques, des producteurs inattendus, des approches musicales qui ne ressemblaient pas à son passé glorieux. En travaillant avec Nitin Sawhney, McCartney ne fait pas seulement acte d’ouverture personnelle ; il reconnaît implicitement chez lui un pair, un compositeur dont le langage mérite la conversation. Or cette reconnaissance en dit long. Elle montre que la relation entre Sawhney et les Beatles n’est pas seulement intellectuelle ou symbolique. Elle est inscrite dans le son même d’un morceau où l’ancien Beatle accepte de se glisser dans un univers qui n’est pas le sien d’origine.

L’aspect humain de cette relation n’est pas moins touchant. Dans une interview de 2020, Sawhney racontait qu’il trouvait toujours incroyable que McCartney soit venu chez lui enregistrer “My Soul”. Il ajoutait que Paul était venu le voir au Royal Albert Hall quatre jours après la mort de George Harrison, et parlait de lui comme d’un homme à la fois très simple et profondément légendaire, quelqu’un qui continuait même à lui envoyer une carte de Noël chaque année. La scène est belle parce qu’elle dit quelque chose que la légende beatlesienne recouvre parfois : au-delà de l’icône, McCartney demeure un musicien curieux, capable de loyauté, d’attention et de présence. Sawhney insiste d’ailleurs sur cette dualité : l’homme ordinaire et la statue vivante, réunis dans une même personne.

Il serait d’ailleurs dommage de ne voir dans “My Soul” qu’une curiosité de discographie. Ce morceau dit quelque chose d’important sur la façon dont la mémoire des Beatles continue de circuler. Pas comme musée, mais comme relation active. McCartney n’apparaît pas ici pour reconstituer son passé. Il s’insère dans la musique d’un artiste plus jeune, issu d’une autre histoire britannique, traversé par la question postcoloniale, la modernité électronique et l’héritage sud-asiatique. Autrement dit, un ancien Beatle entre dans un champ que les Beatles eux-mêmes avaient contribué à rendre pensable sans jamais le maîtriser entièrement. On pourrait presque dire que la boucle se referme, mais ce serait faux : ce n’est pas une boucle, c’est une spirale. Le dialogue revient, mais sur un autre plan, avec plus de conscience, plus de vécu, plus de complexité.

C’est en cela que le lien McCartney-Sawhney a une portée plus grande qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas seulement d’une chanson agréable entre célébrités. Il s’agit d’un moment où la tradition la plus canonique de la pop britannique accepte de se laisser déplacer par une sensibilité née dans une Grande-Bretagne métissée, fracturée, post-impériale. Et si l’on veut être juste avec l’histoire des Beatles, il faut voir là non pas une périphérie, mais une conséquence profonde de leur aventure : avoir contribué, volontairement ou non, à fabriquer un pays musical où ce type de rencontre devient possible.

Pourquoi Nitin Sawhney compte pour comprendre les Beatles aujourd’hui

On pourrait objecter que tout cela reste marginal dans l’immense continent beatlesien. Après tout, Nitin Sawhney n’a pas produit les Beatles, n’a pas joué avec eux dans les années 1960, n’appartient pas au premier cercle, n’est ni Billy Preston, ni Klaus Voormann, ni Ravi Shankar lui-même. C’est vrai. Mais l’objection rate l’essentiel. Sawhney ne compte pas parce qu’il serait un personnage de la saga. Il compte parce qu’il nous aide à lire cette saga autrement.

La plupart des récits consacrés aux Beatles se construisent encore selon une logique interne. On part de Liverpool, de Hambourg, de George Martin, des tournées, des ruptures esthétiques, des tensions personnelles, de la séparation, puis des carrières solo. Tout cela est légitime, bien sûr. Mais à force de tout raconter depuis l’intérieur du mythe, on oublie parfois de demander ce que les Beatles ont fait au monde, ce qu’ils ont déplacé dans l’imaginaire, ce qu’ils ont autorisé chez d’autres, et ce que ces autres ont ensuite transformé. Nitin Sawhney appartient à cette seconde histoire. Il ne prolonge pas les Beatles en les imitant. Il les prolonge en rendant visible l’une de leurs conséquences culturelles les plus fécondes : la décentralisation de la pop britannique.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Avant que George Harrison ne fasse entrer le sitar dans “Norwegian Wood”, avant que “Love You To”, “Within You Without You” et “The Inner Light” ne fassent vaciller les frontières du langage pop, l’idée même qu’un groupe de rock anglais puisse se laisser transformer publiquement par une tradition venue d’ailleurs restait marginale. Après les Beatles, cette possibilité existe. Elle ne garantit rien. Elle n’abolit ni le racisme, ni les hiérarchies, ni les récupérations marketing. Mais elle existe. Et des artistes comme Sawhney vont s’y engouffrer pour en faire quelque chose de beaucoup plus dense que ce que la simple “influence indienne” des Beatles pouvait laisser présager.

En ce sens, Sawhney est presque un test de sincérité pour l’amateur des Beatles. Si l’on admire réellement l’ouverture de Harrison, sa curiosité, sa volonté d’arracher la pop à ses limites, alors on devrait logiquement s’intéresser à ceux qui ont donné à cette ouverture une profondeur historique nouvelle. Sinon, on n’aime de Harrison que l’image, pas le mouvement. On aime le sitar comme signe, pas comme question. Or Nitin Sawhney nous oblige à prendre cette question au sérieux. Il rappelle que l’héritage le plus vivant des Beatles n’est pas forcément dans les groupes qui rejouent leurs accords, mais dans les artistes qui prolongent leur geste d’élargissement du monde.

Il y a aussi chez Sawhney quelque chose qui aide à relire les Beatles de façon moins provinciale. Trop souvent, l’histoire du rock britannique continue de se raconter comme si elle suffisait à elle-même. Comme si l’essentiel se jouait entre Londres, Liverpool, New York et Los Angeles, avec quelques escales psychédéliques en Inde lorsqu’un héros blanc cherche une illumination. L’existence même de Sawhney, son œuvre, sa trajectoire, sa place dans la culture britannique viennent pulvériser cette carte sommaire. La Grande-Bretagne musicale réelle est plus vaste, plus métisse, plus contradictoire. En ce sens, parler de lui à propos des Beatles, c’est aussi réinscrire les Beatles dans un pays plus vrai que leur propre légende.

Et puis il faut dire les choses simplement : Sawhney est un artiste suffisamment important pour que sa parole sur George Harrison ait du poids, et suffisamment proche de Paul McCartney pour que son rapport aux Beatles ne soit pas un simple fantasme de journaliste. Lorsqu’il relit All Things Must Pass, lorsqu’il compose avec McCartney, lorsqu’il articule dans sa propre musique la spiritualité, le politique, l’hybridation, la douleur anglaise et la profondeur sud-asiatique, il devient un point d’observation incomparable. Non pas parce qu’il détiendrait la vérité définitive sur les Beatles, mais parce qu’il les replace là où ils doivent être : non pas seulement dans le temple de la pop, mais dans l’histoire plus vaste des circulations culturelles.

Ce que les Beatles ont ouvert, ce que Sawhney accomplit

Il faut enfin aller au bout de cette idée. Si l’on met côte à côte George Harrison et Nitin Sawhney, non pour les confondre mais pour les faire dialoguer, on voit apparaître quelque chose comme une histoire en deux temps de la modernité musicale britannique. Le premier temps est celui de l’ouverture. Harrison comprend que la pop anglaise peut et doit se laisser traverser par d’autres conceptions du son, du temps, de l’âme. Il agit en pionnier, avec ce que cela implique d’éblouissement, de sincérité et d’inévitables approximations. Le second temps est celui de l’accomplissement critique. Sawhney vit dans un monde où cette ouverture a eu lieu, mais où elle doit désormais être approfondie, historicisée, débarrassée des mirages et rendue à sa complexité humaine.

Ce qui distingue Sawhney, c’est qu’il ne sépare jamais les dimensions que les commentateurs aiment compartimenter. Chez lui, la musique indienne n’est ni pure tradition, ni simple banque de textures. La culture britannique n’est ni un cadre neutre, ni un ennemi monolithique. La spiritualité n’est ni une posture new age, ni un gadget de pochette. La politique n’est pas un supplément de conscience plaqué sur des morceaux. Tout cela s’enchevêtre. C’est précisément ce qui rend sa musique si précieuse pour relire les Beatles : elle montre à quoi ressemble, plusieurs décennies plus tard, une pratique artistique qui prend au sérieux le fait que plusieurs mondes sonores, historiques et affectifs peuvent coexister dans un même corps.

À cet égard, Nitin Sawhney est moins l’héritier des Beatles que le révélateur de leur inachèvement. Formule sévère, peut-être, mais juste. Les Beatles, et singulièrement George Harrison, ont contribué à défaire le provincialisme du rock occidental. Mais ils ne pouvaient pas, à eux seuls, résoudre la manière dont l’Angleterre allait vivre — ou mal vivre — son devenir multiculturel. Il fallait des artistes nés dans cette contradiction pour aller plus loin. Sawhney est de ceux-là. Son œuvre, notamment de Beyond Skin à London Undersound, montre comment une musique anglaise peut devenir réellement hospitalière à plusieurs mémoires sans réduire aucune d’elles à un emblème.

C’est pour cela que sa présence dans le voisinage des Beatles a quelque chose de presque réparateur. Non pas qu’il viendrait corriger moralement Harrison ou McCartney. Ce serait absurde et anachronique. Mais il permet de sortir du simple émerveillement devant “l’ouverture orientale” des Beatles pour en observer les effets concrets dans la culture britannique. En un sens, il accomplit le rêve implicite de Harrison : faire en sorte que la musique occidentale cesse de se croire seule. Sauf que chez Sawhney, ce rêve n’est plus celui d’un homme qui regarde vers l’ailleurs. C’est la réalité d’un artiste qui crée depuis l’intérieur de plusieurs ailleurs à la fois.

Il y a là une forme de victoire tardive. Quand Paul McCartney enregistre avec lui, quand le site officiel des Beatles le choisit pour raconter All Things Must Pass, quand son propre parcours démontre qu’une œuvre anglaise peut être simultanément orchestrale, électronique, sud-asiatique, littéraire et populaire, alors quelque chose devient visible : l’histoire des Beatles ne s’arrête pas à leurs disques. Elle se poursuit dans les artistes qu’ils ont aidé à rendre pensables. Et parmi ceux-là, Nitin Sawhney occupe une place singulière, parce qu’il ne se contente pas de reprendre le flambeau ; il change la lumière.

Conclusion : un miroir tendu aux Beatles

Au fond, parler de Nitin Sawhney et des Beatles, c’est accepter de déplacer le centre de gravité. Ce n’est plus demander : “Quel musicien contemporain aime les Beatles ?” C’est demander : “Quel artiste contemporain nous aide à comprendre ce que les Beatles ont réellement mis en mouvement ?” Sous cet angle, Sawhney est un cas exemplaire. Par son lien intellectuel et sensible à George Harrison, par son attachement à Ravi Shankar, par sa lecture de All Things Must Pass, par sa collaboration concrète avec Paul McCartney, il occupe un point d’intersection rare entre l’histoire officielle du plus grand groupe du monde et l’histoire plus complexe, plus métissée, plus postcoloniale de la musique britannique contemporaine.

Il faudrait même aller plus loin : Nitin Sawhney est peut-être l’un des meilleurs miroirs tardifs tendus aux Beatles. Non pour leur ressembler, mais pour révéler ce qu’ils contenaient en puissance. En écoutant Sawhney, en observant sa trajectoire, on comprend que le geste de George Harrison vers l’Inde n’était pas seulement un épisode psychédélique ou spirituel parmi d’autres. C’était une fissure dans le vieux monopole culturel de la pop anglo-américaine. Une fissure magnifique, imparfaite, historique. Sawhney arrive après, s’y glisse, l’élargit, et y installe sa propre demeure sonore.

C’est ce qui rend le sujet si riche et, au fond, si émouvant. Les Beatles ont changé la musique populaire en lui donnant de nouvelles formes. Nitin Sawhney, lui, nous rappelle que leur plus bel héritage n’est peut-être pas seulement d’avoir écrit des chansons immortelles, mais d’avoir, parfois, permis à d’autres mondes d’entrer dans la pièce. Et que certains artistes, venus plus tard, ont su faire de cette entrée autre chose qu’un frisson passager : un langage, une éthique, une vérité.

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