Paul Simon et les Beatles : l’autre sommet des années 60

Il existe des rapprochements qui paraissent d’abord évidents et qui, pourtant, demandent à être maniés avec des pincettes. Paul Simon et les Beatles, sur le papier, cela semble simple : les années 60, la révolution de la chanson populaire, des mélodies immortelles, une science supérieure du refrain, et cette capacité rarissime à parler au plus grand nombre sans jamais prendre le public pour un imbécile. Mais si l’on s’en tient à cette évidence, on passe à côté de l’essentiel. Car Paul Simon n’est ni un satellite des Beatles, ni un simple contemporain prestigieux rangé sur l’étagère des grands auteurs-compositeurs du siècle. Il est autre chose : un cousin d’Amérique, un voisin de génie, un autre sommet.

On raconte souvent l’histoire du rock comme une galerie de héros bien séparés, avec d’un côté les prophètes, de l’autre les mélodistes, quelque part les poètes, ailleurs les groupes mythologiques. Le problème, c’est que la réalité est beaucoup plus trouble, donc beaucoup plus intéressante. John Lennon et Paul McCartney ont changé le cours de la pop de l’intérieur, en la transformant morceau après morceau, album après album, jusqu’à faire des Beatles un continent à eux seuls. Paul Simon, lui, a travaillé autrement. Moins en empire qu’en incision. Moins dans la conquête spectaculaire que dans la précision. Là où les Beatles semblaient pouvoir tout absorber — le rock’n’roll, la music-hall song, l’Inde, la soul, l’avant-garde, le psychédélisme, la tendresse, l’ironie, la fureur — Simon avançait avec un scalpel. Il observait, taillait, polissait, réduisait. Il cherchait la chanson parfaite non comme on construit une cathédrale, mais comme on ajuste une phrase jusqu’à ce qu’elle saigne juste.

C’est précisément pour cela que le rapprochement est passionnant. Parce qu’il met face à face deux formes de grandeur qui ne se ressemblent pas tout à fait. D’un côté, la puissance collective la plus féconde de l’histoire de la pop. De l’autre, un écrivain de chansons presque maladif dans son exigence, qui a porté Simon & Garfunkel vers les sommets avant de se réinventer sans cesse en solo. L’un est un mythe à quatre visages. L’autre un artisan obsessionnel. Et pourtant, lorsque l’on regarde de près, les lignes se croisent partout : dans l’admiration, dans la rivalité, dans quelques jugements acides, dans des performances communes, dans des chansons qui semblent dialoguer à distance, dans cette manière surtout de croire que la musique populaire n’a aucune raison d’être inférieure à la grande littérature, au cinéma, ou à l’art sérieux.

Parler de Paul Simon et des Beatles, au fond, ce n’est pas chercher une anecdote de plus dans le grand musée des sixties. C’est essayer de comprendre comment deux visions très différentes de la chanson moderne ont avancé côte à côte, se sont observées, parfois frôlées, parfois contredites, mais ont fini par dessiner une même carte : celle d’une pop adulte, ambitieuse, émotive, savante sans devenir pédante, et populaire sans devenir vulgaire.

Deux miracles parallèles dans un même paysage

Ce qu’il faut d’abord rappeler, c’est que Paul Simon et les Beatles n’appartiennent pas seulement à la même décennie ; ils participent au même basculement historique. Au milieu des années 60, la chanson n’est plus simplement un objet de consommation rapide. Elle devient un lieu de projection intime, un laboratoire formel, un territoire moral. Dans le même monde qui voit exploser Rubber Soul, Revolver ou Sgt. Pepper, on entend aussi The Sound of Silence, Homeward Bound, America, The Boxer. Le format pop cesse d’être petit. Il devient immense.

En 1967, quand The New Yorker consacre un long portrait à Simon & Garfunkel, le duo est déjà présenté comme l’un des corps d’œuvre les plus originaux et les plus émouvants de la pop américaine. Dans ce même texte, Paul Simon cite directement l’imaginaire beatlesien dans sa propre écriture, puis raconte avoir fait écouter « l’album des Beatles » à un jeune type croisé près du parc, comme s’il s’agissait d’une expérience quasi initiatique. Ce n’est pas une anecdote mineure : cela dit à quel point, pour Simon, les Beatles étaient déjà davantage qu’un groupe. Ils étaient une intensité culturelle, presque une matière à partager comme on partage une révélation.

Cette scène est magnifique parce qu’elle dit tout. Elle dit l’admiration, bien sûr, mais aussi la conscience aiguë d’être à l’intérieur d’un âge d’or. Simon n’écoute pas les Beatles comme on écoute de bons concurrents. Il les écoute comme un homme qui sait qu’une frontière a été franchie. La pop peut désormais contenir des idées, des atmosphères, des contradictions humaines, des visions du monde. Elle peut être à la fois immédiate et profonde. Elle peut avoir la vitesse de la rue et l’épaisseur d’un roman.

Mais les similitudes s’arrêtent vite si l’on regarde le mode de fonctionnement. Les Beatles, c’est une dialectique permanente. Lennon tire d’un côté, McCartney d’un autre ; George Harrison finit par imposer son propre monde ; Ringo Starr donne à l’ensemble un centre rythmique et humain que l’on sous-estime encore. Cette tension produit une musique qui avance par collision. Paul Simon, même au sein de Simon & Garfunkel, reste une figure beaucoup plus solitaire. Garfunkel sublime, arrange, contrechante, élève, mais la matrice d’écriture vient de Simon. Cela change tout. Chez les Beatles, la chanson naît souvent du choc entre plusieurs tempéraments. Chez Simon, elle naît d’une conscience unique qui s’interroge, se critique, se reprend.

Cette différence explique peut-être pourquoi Paul Simon paraît parfois moins flamboyant dans la mémoire collective que les Beatles, alors qu’il appartient à la même aristocratie. Les Beatles sont un roman national et transnational à eux seuls. Ils ont des chapitres, des drames, des coupes de cheveux, des films, des ruptures, des réconciliations ratées, des morts, des renaissances. Simon a quelque chose de moins spectaculaire et de plus secret. Il n’entre pas dans l’histoire par fracas, mais par sédimentation. Ses chansons ne sont pas toujours des événements. Elles sont souvent mieux que cela : des compagnons de vie.

Et pourtant, lorsque l’on mesure la densité d’écriture, la richesse harmonique, la science du détail concret, l’autorité mélodique, il devient impossible de le tenir à distance des Beatles. Il faut au contraire l’installer tout près d’eux, non comme un disciple, mais comme un autre maître de la maison.

Paul Simon face au séisme Beatles

Il y a chez Paul Simon un trait qu’on oublie souvent : sa lucidité presque douloureuse sur le métier de songwriter. Simon n’a jamais été le genre d’artiste à se bercer dans la mythologie du génie naturel. Il doute, il retravaille, il lime, il revient, il coupe, il cherche. Cette obsession du bon mot, de la bonne inflexion, du bon angle, l’a souvent placé dans une posture singulière face aux géants de son temps. Il savait exactement ce que représentaient Lennon et McCartney. Pas seulement deux auteurs majeurs : deux hommes qui avaient déplacé les plafonds.

Dans les récits traditionnels, on oppose souvent les écoles. D’un côté le versant Dylan, celui de la parole qui déborde, de la syntaxe bousculée, du journal intérieur branché sur le chaos du monde. De l’autre le versant Beatles, celui de la mélodie irrésistible, de l’innovation sonore, de la mutation permanente. Paul Simon, lui, s’est glissé dans une faille entre les deux. Il a pris à Dylan l’autorisation d’écrire des textes plus ambitieux, plus précis, plus allusifs. Et il a pris aux Beatles la conviction qu’une chanson populaire peut être construite avec une élégance de haute couture.

C’est sans doute là que se joue la vraie filiation. Pas dans une imitation de surface, encore moins dans l’idée paresseuse selon laquelle Simon serait simplement le grand représentant américain d’une sophistication comparable. La parenté est plus fine. Les Beatles ont montré qu’on pouvait élargir le champ. Simon a montré qu’on pouvait l’approfondir. Les premiers ont ouvert toutes les portes à la fois. Le second s’est demandé ce qu’il fallait faire une fois entré dans la pièce.

Il y a quelque chose d’anti-spectaculaire chez lui qui tranche avec la dramaturgie beatlesienne. Même lorsque Simon écrit des classiques absolus, il le fait rarement avec le grand geste. The Sound of Silence n’est pas une explosion ; c’est une infiltration. America n’est pas un manifeste ; c’est une dérive. The Boxer n’est pas un slogan ; c’est une fatigue grandiose. Là où les Beatles peuvent embrasser le monde entier dans une chanson, Simon préfère souvent tenir un détail, une rue, un banc, un wagon, un visage de côté. Il n’est pas moins vaste. Il est vaste autrement.

Et c’est précisément pour cette raison que la comparaison avec les Beatles devient féconde. Elle permet de comprendre qu’il existe plusieurs manières d’être immense. L’histoire du rock aime les météores et les révolutions visibles. Elle aime moins les œuvres qui s’installent par précision, par entêtement, par refus de l’emphase. Paul Simon appartient à cette noblesse-là. Il écrit comme un homme qui sait que la moindre facilité va tout gâcher.

Les Beatles, eux, ont parfois assumé la facilité apparente pour la transcender. McCartney pouvait écrire une rengaine, un pastiche, une ballade déchirante, une miniature mélancolique, un numéro de music-hall, puis un monument, parfois dans le même mois. Simon est moins joueur, moins baroque, moins spontanément versatile. Il est plus grave de fond. Même quand il sourit, il observe. Même quand il groove, il pèse les mots. Même quand il fait danser, il reste un peu à distance, comme s’il écoutait déjà la chanson depuis l’autre rive.

Ce sérieux n’est pas un défaut. C’est sa signature. Et c’est aussi ce qui le rend si fascinant face aux Beatles : il représente une autre voie possible vers l’excellence populaire. Une voie moins collective, moins euphorique, parfois moins aventureuse en surface, mais d’une densité émotionnelle et verbale exceptionnelle.

Le miroir McCartney

S’il fallait isoler un véritable interlocuteur beatlesien pour Paul Simon, ce serait évidemment Paul McCartney. Non parce qu’ils se ressemblent parfaitement, mais parce qu’ils appartiennent à une même famille secrète : celle des architectes mélodiques que l’on sous-estime parfois parce que leurs chansons semblent couler de source.

Il existe dans la critique rock une vieille injustice. On pardonne plus volontiers à un artiste d’être confus que d’être limpide. On accorde plus facilement le label de profondeur à l’opaque qu’au chantable. McCartney en a fait les frais pendant des décennies. Et Paul Simon, dans une moindre mesure, aussi. Les deux ont cette malédiction glorieuse : écrire des mélodies si naturelles qu’elles donnent l’illusion de l’évidence. Or l’évidence est souvent ce qu’il y a de plus difficile à fabriquer.

Chez McCartney comme chez Simon, la grâce n’est jamais seulement décorative. Elle est structurelle. Une chanson doit tenir debout, respirer, se souvenir d’elle-même. Elle doit pouvoir se fredonner, oui, mais aussi revenir des années plus tard et continuer de faire mal ou de consoler. Les deux hommes savent cela intimement. Ce sont des compositeurs qui pensent au long cours. Pas simplement au succès du vendredi, mais à la durée. À la façon dont une mélodie s’installe dans une vie.

Ce qui distingue McCartney, c’est sa fluidité parfois ahurissante. Il bondit. Il peut être sentimental, carnassier, enfantin, pastoral, londonien, américain, music-hall, rhythm’n’blues, et rester lui-même. Simon est plus resserré, plus contrôlé, moins polymorphe dans l’instant. Mais sur le terrain de la chanson pure, celui où chaque note doit sembler inévitable, les deux se regardent d’égal à égal.

Ce n’est pas une vue de l’esprit. En 1973, Paul McCartney a réellement rédigé pour Punch une critique du recueil The Songs of Paul Simon. L’épisode est révélateur : un ancien Beatle, déjà monument historique de son vivant, prend le temps de lire, juger et saluer le travail d’un autre géant de la chanson. Ce simple geste dit la considération. Il ne s’agit pas d’un hommage institutionnel ou d’une flatterie de circonstance, mais d’une reconnaissance d’artisan à artisan.

Cette estime n’est d’ailleurs pas restée théorique. Au milieu des années 70, Wings a intégré à son répertoire live Richard Cory, chanson écrite par Paul Simon et gravée à l’origine par Simon & Garfunkel. Choisir ce morceau-là n’a rien d’anodin. Ce n’est pas le tube le plus facile, ni la carte postale la plus attendue. C’est une chanson noire, ironique, élégante, construite autour d’un personnage dont la réussite sociale dissimule le désespoir final. En la reprenant sur scène, McCartney reconnaissait implicitement la qualité littéraire et dramatique de Simon, son art de faire entrer de la complexité psychologique dans un format populaire.

Il y a même quelque chose de très beau à imaginer ces deux Pauls se lisant, s’écoutant, se jaugeant à distance. Pas en rivaux vulgaires, mais en pairs. Chacun sait ce que l’autre sait faire. Chacun sait la quantité de métier cachée derrière l’apparente simplicité. Chacun comprend que la vraie difficulté n’est pas d’être compliqué, mais d’être limpide sans devenir banal.

Musicalement, leur différence reste pourtant nette. McCartney aime la poussée, le détour harmonique soudain, le changement de décor en pleine route, la petite sortie par la fenêtre qui transforme une bonne chanson en grand morceau. Simon aime davantage la progression intérieure. Il installe une tension plus discrète, un courant émotionnel moins démonstratif, une syntaxe mélodique qui épouse les mots avec une exactitude presque maniaque. L’un peut vous prendre par la manche. L’autre vous attrape par le sternum.

Ce qui les rapproche surtout, c’est une foi inébranlable dans la souveraineté de la chanson elle-même. Pas du concept. Pas du personnage. Pas du discours autour. La chanson. Cette petite forme dont ils savent tous deux qu’elle peut contenir la mémoire, la honte, l’amour, la consolation, la géographie intime, la mort, et même un peu de Dieu quand le monde vacille.

Lennon, Simon, et la méfiance envers le slogan

Le lien entre Paul Simon et John Lennon est plus compliqué, plus rugueux, et sans doute moins affectif. Il serait absurde d’en faire une grande rivalité structurante : ils ne se sont jamais définis l’un par rapport à l’autre comme pouvaient le faire Lennon et McCartney entre eux. Mais il existe entre Simon et Lennon une divergence importante sur ce que peut ou doit être une chanson quand elle prétend saisir le politique ou l’époque.

Au début des années 70, alors que les ex-Beatles expérimentent chacun leur mue post-séparation, Simon se montre sévère envers certaines protest songs signées John Lennon et Paul McCartney. Dans son entretien à Rolling Stone en 1972, il étrille Give Ireland Back to the Irish de McCartney et se montre tout aussi critique envers Power to the People, qu’il juge pauvre et condescendante. Derrière la formule brutale, il y a moins une haine des ex-Beatles qu’une conception très stricte de la chanson engagée : pour Simon, un slogan ne suffit pas, et la bonne intention ne dispense jamais d’écrire juste.

Cette sévérité peut paraître injuste, voire snob. Elle l’est parfois un peu. Lennon, surtout, a toujours accepté le risque de l’excès. Il pouvait écrire quelque chose de splendide, de bancal, de naïf, de furieux, de simpliste ou de bouleversant sans demander la permission. C’est ce qui fait sa force et sa faiblesse. Simon, lui, est un homme du dosage. Il se méfie de l’effet facile, du mot qui claque mais ne tient pas, du refrain qui veut paraître conscient avant d’être musicalement convaincant.

En ce sens, le heurt avec Lennon révèle moins une incompatibilité humaine qu’une opposition de méthode. Lennon croit à la vérité de l’exclamation. Simon croit à la vérité de l’observation. Lennon peut transformer une idée en cri. Simon préfère la faire passer par un personnage, une situation, une image oblique, un glissement presque romanesque. Le premier a besoin d’arracher le masque. Le second sait que le masque dit souvent plus de choses qu’un visage frontal.

C’est d’ailleurs pourquoi la comparaison entre les deux reste légèrement faussée. John Lennon travaille très souvent à vif, avec une urgence qui confine au pamphlet ou à la confession ouverte. Simon écrit davantage comme un nouvelliste. Il organise la distance. Il laisse au silence une part du travail. Il sait qu’un vers peut résonner davantage s’il n’explique pas tout.

Il n’empêche : cette critique des chansons politiques des ex-Beatles est importante, parce qu’elle montre que Paul Simon n’était pas un admirateur béat. Il respectait. Il écoutait. Il savait le poids historique de Lennon et McCartney. Mais il gardait son propre tribunal intérieur. Ce n’est pas rien. Cela dit beaucoup sur son intégrité, sur son absence de révérence automatique, et sur la place qu’il s’accordait à lui-même dans la hiérarchie implicite des grands songwriters de son temps.

On peut même aller plus loin : en osant juger les ex-Beatles, Simon se comportait comme leur égal. Pas comme leur fan. Et ce simple détail rétablit l’échelle. Dans l’imaginaire collectif, les Beatles finissent souvent par écraser tout autour d’eux. Or les artistes vraiment majeurs ne vivent pas sous leur ombre ; ils leur répondent. Simon est de ceux-là.

Let It Be et Bridge Over Troubled Water : deux prières qui se regardent

S’il existe un lieu où Paul Simon et les Beatles semblent presque se parler à distance, c’est évidemment le couple formé par Let It Be et Bridge Over Troubled Water. On a beaucoup glosé sur leur parenté. Parfois avec lourdeur, parfois avec une vraie intuition. Ce qui est certain, c’est que ces deux chansons donnent l’impression d’être nées dans le même crépuscule.

Du côté des Beatles, Let It Be surgit dans le contexte tourmenté des sessions Get Back de janvier 1969, au cœur d’un groupe qui se délite tout en continuant d’inventer. Le projet donnera finalement l’album Let It Be, paru le 8 mai 1970, alors même qu’Abbey Road, enregistré plus tard, était déjà sorti en septembre 1969. Du côté de Paul Simon, Bridge Over Troubled Water est créditée en 1969 sur son site officiel et deviendra l’un des sommets absolus de Simon & Garfunkel, jusqu’à donner son titre à l’album final du duo.

Le rapprochement n’a rien de ridicule. Les deux morceaux relèvent d’une même logique de consolation. Ils s’adressent à un monde fatigué, à des êtres éprouvés, à une époque qui a vu s’épuiser le rêve d’innocence des sixties. Ce sont des chansons de fin de journée. Des chansons qui ne promettent pas la révolution, mais le réconfort. Elles ne hurlent pas. Elles soutiennent. Elles posent une main sur l’épaule.

Ce qui frappe surtout, c’est leur manière différente d’atteindre ce point spirituel. Let It Be est une épure quasi liturgique. Une chanson simple en apparence, bâtie sur la répétition d’une formule qui devient mantra. Bridge Over Troubled Water, elle, avance comme une montée, un déploiement, presque une vague émotionnelle qui prend de l’ampleur jusqu’à l’élévation finale. Chez McCartney, la paix vient de l’acceptation. Chez Simon, elle vient de la promesse de soutien. L’un murmure : laisse être. L’autre promet : je serai là.

Il ne s’agit donc pas de chercher le plagiat, la copie ou la concurrence frontale. La chronologie officielle montre au contraire une contemporanéité troublante, pas une imitation opportuniste. Ces deux chansons appartiennent à un même air du temps, à une même fatigue historique, à une même maturité de leurs auteurs. Les Beatles sont alors au bord de l’implosion ; Simon & Garfunkel s’acheminent eux aussi vers leur séparation. Chacune de ces œuvres sonne alors comme un adieu sans le dire tout à fait.

Ce parallèle est d’autant plus fascinant qu’il relie les deux Paul au meilleur d’eux-mêmes. Paul McCartney y révèle son génie du réconfort universel, cette capacité à transformer une douleur privée en phrase habitable par des millions de gens. Paul Simon y déploie sa grandeur de consolateur laïque, son art d’écrire une chanson plus grande que soi, presque dépersonnalisée par sa bonté même.

Il faut aussi entendre ce que cela dit de la fin des années 60. Après la vitesse, la fureur, la couleur, les ruptures formelles, les expérimentations, les utopies et les crashs, le grand besoin n’est plus seulement d’être surpris. Il est d’être tenu. Let It Be et Bridge Over Troubled Water répondent à cette demande profonde. Elles ne changent peut-être pas le monde. Elles aident à y rester.

Et si ces deux chansons continuent de bouleverser, c’est précisément parce qu’elles ont compris une vérité simple : il existe des moments où la chanson populaire devient meilleure quand elle cesse de vouloir être brillante et accepte d’être utile. Utile au cœur, utile à la solitude, utile au chagrin. C’est une forme d’humilité. Et chez deux perfectionnistes comme McCartney et Simon, cette humilité a quelque chose de sublime.

George Harrison, le point de rencontre le plus naturel

Si McCartney est le miroir, George Harrison est le pont. C’est avec lui que le lien entre Paul Simon et l’univers beatlesien devient le plus concret, le plus tendre, le plus évident. Rien d’étonnant à cela. Entre Simon et Harrison, il existe une parenté de tempérament qui saute aux yeux. Tous deux sont moins attirés par l’ego frontal que par la qualité intérieure. Tous deux aiment les chansons qui ont une lumière douce plutôt qu’un projecteur braqué dessus. Tous deux savent ce que veut dire chercher une forme de spiritualité sans renoncer à l’élégance populaire.

Le 20 novembre 1976, Paul Simon accueille George Harrison sur Saturday Night Live, où les deux hommes interprètent notamment Here Comes the Sun et Homeward Bound. La scène est restée célèbre parce qu’elle semble d’une simplicité désarmante : deux géants assis, des guitares acoustiques, des harmonies, et cette impression que rien n’est forcé. Presque pas de décor, presque pas de posture, juste de la chanson et une qualité d’écoute mutuelle devenue rare à la télévision. NBC rappelle encore aujourd’hui cette performance, et Simon lui-même, en 2025, a évoqué de nouveau sur son site officiel ce duo de 1976.

Ce duo est plus qu’une jolie archive. Il dit quelque chose d’essentiel sur la place de George Harrison dans la galaxie beatlesienne. Avec Lennon, Simon aurait sans doute trouvé l’échange plus heurté, plus verbal, plus chargé en principes. Avec McCartney, il y aurait eu peut-être davantage de pure compétition mélodique. Avec Harrison, l’accord paraît organique. On entend deux hommes qui n’ont rien à prouver l’un à l’autre. Deux musiciens de la même génération, nourris de Buddy Holly, d’Elvis et des Everly Brothers, qui comprennent instinctivement ce que l’autre apporte à la table. Une évocation de Simon sur son amitié avec Harrison, publiée après la mort de George, insiste d’ailleurs sur cette racine commune et sur le caractère presque étrange, mais naturel, de ce mélange de voix hors de leurs partenaires habituels.

Le choix des morceaux est aussi parlant. Here Comes the Sun est probablement l’une des plus belles chansons jamais écrites par Harrison : lumineuse, limpide, presque thérapeutique. Homeward Bound, de son côté, est l’un des grands chefs-d’œuvre de Simon : la fatigue de la route, le désir de rentrer, la solitude du musicien, le foyer rêvé comme lieu mental. Mise côte à côte, cette paire raconte presque tout ce qu’il faut savoir sur eux. Harrison apporte l’aube. Simon apporte le retour. Entre les deux, il y a une promesse de paix.

On comprend alors pourquoi beaucoup de fans considèrent encore cette séquence comme l’un des plus beaux croisements entre Paul Simon et un Beatle. Elle ne repose pas sur l’événementiel, mais sur l’évidence musicale. Elle n’a pas besoin d’être historique pour être grande. Elle l’est parce qu’elle respire.

Il est tentant de voir dans cette rencontre une sorte de vérité plus générale : George Harrison a souvent été, dans l’histoire des Beatles, le lieu où d’autres artistes pouvaient entrer sans se sentir écrasés par le monument. Il était assez grand pour accueillir, assez subtil pour écouter, assez peu dominateur pour laisser vivre l’échange. Paul Simon avait besoin de cela. Et Harrison, en retour, trouvait chez Simon un interlocuteur qui comprenait la force de la retenue.

Dans une histoire du rock saturée d’egos, de poses et de coups de menton, cette alliance discrète reste profondément émouvante. Elle rappelle qu’il existe une fraternité d’artisans qui se reconnaissent sans avoir besoin de faire du bruit.

Des signes de respect mutuel, discrets mais éloquents

Les relations entre Paul Simon et l’univers des Beatles ne se résument pas à une performance télé ou à une comparaison entre deux chansons monumentales. Elles sont aussi faites de petits gestes, de détails apparemment secondaires, qui ont en réalité beaucoup de valeur. Dans l’histoire de la musique populaire, les signes de respect sincère sont souvent plus parlants que les grandes déclarations publiques.

On l’a vu avec McCartney lecteur de Simon. On le voit aussi avec McCartney chanteur de Simon, via Richard Cory dans les concerts de Wings. Mais il existe quelque chose de plus intime encore. À l’occasion des 64 ans de Paul Simon, Paul McCartney lui a téléphoné pour lui chanter When I’m Sixty-Four. Le geste est drôle, tendre, typiquement maccartnien dans sa manière de mêler l’affection à la petite malice. Et il dit une chose simple : entre ces deux monuments, il n’y avait pas seulement du respect abstrait, mais une chaleur réelle, légère, adulte.

Ce genre d’anecdote compte. Il compte parce qu’il casse les schémas simplistes. On aime raconter l’histoire du rock en termes de clans, de duels, de hiérarchies brutales. Comme si chaque grand songwriter devait nécessairement passer son temps à jalouser l’autre. La réalité est plus intéressante. Les grands reconnaissent souvent très bien les grands. Ils savent le prix du travail, la solitude du métier, le nombre de chansons ratées qu’il faut traverser pour en obtenir une seule qui vaille vraiment la peine.

Il est d’ailleurs frappant de constater que les croisements entre Paul Simon et les Beatles prennent rarement la forme d’un opportunisme médiatique. Ce ne sont pas des alliances fabriquées pour vendre une légende commune. Ce sont des lignes de respect qui émergent presque à contretemps. Une reprise live ici. Une critique littéraire là. Un coup de fil. Un duo acoustique. Quelques mots admiratifs. Rien de tapageur. Tout cela ressemble davantage à des clins d’œil de confrères qu’à une stratégie d’image.

Cette discrétion est cohérente avec la personnalité de Simon. Il n’a jamais eu besoin de se coller au prestige beatlesien pour exister. Il n’était ni un héritier déclaré, ni un postulant au statut de cinquième homme. Il avançait avec sa propre autorité. Ce qui rend ces signes de proximité encore plus précieux : ils n’ont pas la vulgarité de la récupération.

Ils disent aussi que l’estime ne se limite pas à McCartney. La relation avec George Harrison, on l’a vu, a pris une couleur plus affective. Quant à Lennon, même si le rapport était plus heurté, le simple fait qu’il y ait eu friction, jugement, irritation mutuelle ou fascination contrariée suffit à montrer que Simon appartenait au même espace de gravité. On ne polémique pas avec les figurants. On polémique avec les égaux.

À ce stade, il devient clair que le sujet n’est pas seulement de savoir si Paul Simon aimait les Beatles, ou si les Beatles respectaient Simon. Le vrai sujet est qu’ils participaient à une même aristocratie de la chanson moderne. Une aristocratie où l’on se surveille, où l’on s’emprunte parfois des élans, où l’on se contredit, où l’on apprend sans l’avouer, mais où l’on sait très bien qui travaille au plus haut niveau.

Les chansons qui se croisent, les charts qui se répondent

Il y a aussi un plaisir plus trivial, presque amusant, à observer comment les trajectoires de Paul Simon et des Beatles se croisent jusque dans la mécanique des charts. L’histoire de la pop adore les coïncidences du classement, ces petites scènes où deux mondes se touchent sans se parler.

Un exemple suffit : en juillet 1966, Paperback Writer des Beatles occupe la première place du Billboard Hot 100 tandis que Red Rubber Ball, chanson coécrite par Paul Simon pour The Cyrkle, grimpe jusqu’à la deuxième place sans réussir à dépasser le groupe de Liverpool. C’est un détail, certes, mais un détail révélateur. D’un côté, la machine Beatles au sommet de sa puissance mondiale. De l’autre, Simon déjà partout, y compris là où son nom n’apparaît pas en façade, comme auteur capable de fournir des tubes à d’autres.

Ce croisement dit quelque chose de profond sur la différence de statut entre les deux forces. Les Beatles saturent l’espace public sous leur propre bannière. Tout passe par eux, par leurs visages, par leur marque, par leur récit. Paul Simon, lui, peut exister autrement : par Simon & Garfunkel, bien sûr, mais aussi par ses chansons disséminées, par sa capacité à écrire pour une voix qui n’est pas toujours la sienne. C’est une manière plus discrète mais tout aussi décisive d’occuper son temps.

On aurait tort d’y voir une position inférieure. Au contraire. Cette faculté à survivre à la fois comme interprète, comme auteur principal d’un duo légendaire, comme compositeur pour d’autres et, plus tard, comme immense artiste solo, montre une plasticité extraordinaire. Là où les Beatles concentrent une énergie centrifuge dans un même nom collectif, Simon diffuse la sienne selon plusieurs voies. Il est moins empire que réseau. Mais le réseau est parfois plus durable que l’empire.

Ce rapport aux charts dit également quelque chose de la nature de son talent. McCartney et Lennon écrivent souvent comme s’ils voulaient faire basculer la pièce entière. Simon peut faire cela, bien sûr, mais il sait aussi glisser un chef-d’œuvre dans une chanson qui ne cherche pas à renverser la table. C’est une autre forme de puissance. Une puissance sans démonstration.

Dans la mémoire populaire, les grands classements finissent parfois par simplifier l’histoire : numéro un égale victoire absolue, numéro deux devient presque note de bas de page. C’est absurde. Red Rubber Ball qui bute sur Paperback Writer, ce n’est pas Simon vaincu par les Beatles. C’est une photographie d’époque montrant que les deux circulent au même étage, dans le même air raréfié de la pop qui compte vraiment.

Et ce détail nous ramène à la question centrale : Paul Simon ne gravite pas autour des Beatles comme un second couteau de luxe. Il fait partie du même climat. Il est l’un des très rares artistes face auxquels le parallèle avec le groupe de Liverpool ne paraît ni exagéré ni décoratif.

Pourquoi Paul Simon n’est pas un “cinquième Beatle”

Le piège, lorsqu’on écrit sur une figure extérieure au groupe mais intimement liée à son orbite, c’est de la qualifier trop vite de “cinquième Beatle”. C’est une formule commode, flatteuse, parfois affectueuse, mais souvent réductrice. Dans le cas de Paul Simon, elle serait carrément fausse.

Il n’est pas le cinquième Beatle pour une raison simple : son œuvre ne se comprend pas comme un prolongement du phénomène beatlesien. Elle s’éclaire plutôt par contraste. Les Beatles ont fait triompher le groupe comme forme totale, comme machine à métamorphoses, comme démocratie dysfonctionnelle mais miraculeuse. Simon, lui, représente l’autre versant de la modernité pop : celui de l’auteur central, presque nerveux dans son contrôle, qui construit une œuvre à partir d’une intériorité extrêmement forte.

Chez les Beatles, la pluralité est constitutive. Même quand McCartney livre un chef-d’œuvre de pure mélodie, il est encore entouré par le son, les réactions, les résistances, les accidents, les apports des autres. Chez Simon, la chanson revient presque toujours à une solitude première. Même la beauté vocale de Art Garfunkel ne modifie pas ce fait : la conscience qui écrit, qui organise et qui oriente, c’est celle de Simon.

Cette différence a des conséquences esthétiques majeures. Les Beatles peuvent contenir plusieurs mondes à la fois, parfois au sein d’un même album, d’un même morceau, d’une même session. Simon est plus unitaire. Cela ne signifie pas qu’il est monotone, loin de là. Cela signifie qu’il y a dans sa musique un centre de gravité plus stable, plus identifiable, plus personnel. On entend davantage la persistance d’un regard. Chez les Beatles, on entend la coexistence de plusieurs regards dans une machine commune.

Pour le dire autrement : les Beatles ont produit une mythologie collective. Paul Simon a produit une voix. Cette voix a parfois pris la forme du duo, parfois celle du solo, parfois celle du voyage rythmique, parfois celle de la méditation presque biblique. Mais elle reste une voix. Singulière, nerveuse, raffinée, inquiète, mobile, impitoyable avec elle-même.

C’est justement ce qui le rend si précieux dans le paysage des années 60 et au-delà. Il n’est pas utile de le faire entrer de force dans la famille beatlesienne pour mesurer sa grandeur. Mieux vaut le regarder comme un voisin souverain. Un homme qui a bâti une œuvre assez forte pour dialoguer avec Lennon, McCartney, Harrison et même, indirectement, avec le mythe entier des Beatles, sans jamais s’y dissoudre.

Le fait qu’il existe des ponts concrets — Saturday Night Live, Richard Cory, Punch, Let It Be face à Bridge Over Troubled Water, quelques déclarations, quelques désaccords — ne change rien à cela. Au contraire, cela le confirme. Les vraies rencontres sont plus intéressantes quand elles ont lieu entre deux mondes pleinement constitués.

Ce que les Beatles n’avaient pas, ce que Simon possédait en propre

Admirer les Beatles ne doit jamais conduire à les déclarer suffisants à eux seuls. C’est un travers fréquent chez les passionnés, compréhensible mais stérile : à force de voir en eux le groupe total, on oublie ce qui, autour d’eux, inventait autre chose. Paul Simon fait précisément partie de ces artistes qui rappellent que l’histoire de la pop ne se résume pas à Liverpool, même si Liverpool en demeure la capitale symbolique.

Car Simon possédait des choses que les Beatles n’avaient pas exactement. D’abord une manière très particulière d’écrire l’intime adulte. Les Beatles ont évidemment atteint des profondeurs psychologiques immenses, de In My Life à For No One, de Julia à The Long and Winding Road, de Something à Here, There and Everywhere. Mais Simon excelle dans une zone un peu différente : l’usure discrète des êtres, la conversation qui se délite, la fatigue moderne, l’embarras sentimental, la solitude urbaine, la sensation d’être à côté de sa propre vie tout en continuant à l’habiter.

Il y a dans ses meilleures chansons une tristesse de civilité qui n’appartient qu’à lui. Une façon de parler de l’échec, de la distance, du désir ou de l’amour sans jamais basculer ni dans le grand drame opératique ni dans la désinvolture. Même lorsqu’il touche à l’universel, il reste traversé par un grain de gêne, de conscience, d’ironie douce. Cette couleur-là n’est pas beatlesienne. Elle est simonienne.

Ensuite, Simon a très tôt développé une discipline verbale qui le rapproche presque davantage d’un nouvelliste ou d’un essayiste que d’un rock songwriter au sens classique. Cela ne veut pas dire qu’il “écrit mieux” que Lennon ou McCartney. Une telle hiérarchie n’a guère de sens. Mais il écrit autrement. Il accepte la sophistication syntaxique. Il laisse entrer dans la chanson des images moins immédiatement accrocheuses, des glissements de ton plus littéraires, des personnages plus ambigus. Là où McCartney vise souvent la pureté émotionnelle et Lennon l’impact brut, Simon cherche fréquemment la justesse psychologique.

Enfin, il a su, dans la suite de sa carrière, faire quelque chose que les ex-Beatles n’ont pas tous réussi de la même manière : réinventer profondément sa musique sans rompre avec l’exigence d’écriture initiale. Cela le mènera bien plus tard vers d’autres continents sonores, d’autres rythmes, d’autres textures. Mais même là, il reste fidèle à lui-même. Cette capacité de mutation continue prolonge en un sens la leçon des Beatles — ne jamais stagner — tout en l’appliquant à une œuvre d’auteur beaucoup plus solitaire.

C’est pourquoi Paul Simon occupe une place si particulière dans toute réflexion sérieuse sur les Beatles. Non pas parce qu’il les accompagne, mais parce qu’il nous oblige à mieux les situer. Il montre qu’à la même époque, dans le même grand basculement culturel, un autre chemin vers la grandeur était possible. Moins collectif, moins mythologique, moins flamboyant parfois, mais d’une rigueur et d’une profondeur comparables.

La grandeur partagée : quand la pop cesse d’être petite

Ce qui relie au fond Paul Simon et les Beatles, au-delà des anecdotes, des amitiés, des piques et des duos, c’est une idée presque morale de la chanson. Tous ont considéré, chacun à sa manière, que la pop n’était pas condamnée à la frivolité, ni à la répétition industrielle, ni à l’infantilisme. Tous ont voulu la tirer vers le haut sans la dessécher. Tous ont compris qu’un morceau de trois ou quatre minutes pouvait porter une densité émotionnelle et intellectuelle considérable.

C’est là leur véritable parenté. Pas dans une esthétique commune stricte. Pas dans une fraternité de façade. Dans cette ambition-là. Faire beaucoup avec peu. Faire tenir un monde dans une chanson. Faire entrer dans les oreilles de millions de gens quelque chose qui relève aussi bien de l’expérience intime que de la grande forme.

Chez les Beatles, cette ambition a pris le visage du vertige permanent. Chez Simon, celui de l’exactitude. Mais le pari était le même : refuser le mépris. Refuser l’idée que le populaire devrait se contenter d’être charmant ou rentable. Refuser surtout la séparation artificielle entre musique de masse et œuvre exigeante.

C’est peut-être pour cela que le rapprochement entre Paul Simon et les Beatles continue de fasciner. Parce qu’il raconte un moment presque unique de l’histoire culturelle, où l’on pouvait faire des chansons immenses sans renoncer à toucher tout le monde. Où la sophistication ne chassait pas l’émotion. Où la mélodie n’était pas l’ennemie de l’intelligence. Où l’on pouvait écrire pour la radio comme on écrit aussi pour la mémoire.

Dans un monde artistique souvent tenté par le cynisme, cela reste bouleversant. Et un peu humiliant pour l’époque actuelle. Eux savaient que la popularité n’excusait pas la médiocrité. Ils savaient aussi que l’exigence n’interdisait pas la popularité. Cette leçon, ni les Beatles ni Paul Simon ne l’ont théorisée en slogan. Ils l’ont incarnée, chanson après chanson.

Conclusion : un dialogue à distance entre deux sommets

Alors, Paul Simon et les Beatles ? Ce n’est ni une note de bas de page, ni un simple jeu de comparaisons flatteuses. C’est une histoire d’échos, de respect, de points de contact et de différences fécondes. C’est l’histoire de deux façons magistrales de croire à la chanson moderne.

Les Beatles ont été la grande secousse collective, le groupe total, la machine à métamorphoses, le récit le plus riche qu’ait produit la pop. Paul Simon, lui, a été l’autre géant, l’écrivain de chansons au scalpel, l’homme capable de faire tenir l’immensité dans un détail, la consolation dans une ligne, l’époque dans une voix qui doute.

Il a admiré les Beatles sans s’y dissoudre. Il a dialogué avec McCartney sans chercher à le singer. Il a trouvé en George Harrison un compagnon naturel. Il a regardé Lennon avec assez de respect pour le contredire franchement. Il a écrit, au même moment qu’eux, certaines des chansons les plus hautes, les plus tenaces, les plus habitées de la musique populaire.

Et c’est sans doute cela, la vérité la plus juste. Paul Simon n’est pas un appendice de l’histoire des Beatles. Il en est l’un des grands vis-à-vis. L’un des très rares artistes pour lesquels la comparaison ne diminue personne, mais agrandit les deux côtés. D’un côté, le mythe collectif absolu. De l’autre, la précision d’un homme qui aura passé sa vie à prouver qu’une chanson bien écrite peut encore sauver une soirée, une mémoire, parfois un morceau de vie.

Quand on met Paul Simon face aux Beatles, on ne choisit pas entre deux panthéons. On regarde la chanson populaire à son plus haut niveau. Et l’on comprend que les années 60, pour une poignée d’artistes seulement, n’ont pas seulement produit de grands succès. Elles ont produit une forme de littérature chantée qui continue, aujourd’hui encore, de nous accompagner comme les choses réellement précieuses : sans tapage, mais sans jamais nous quitter.

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