Les Rolling Stones

Les Rolling Stones et les Beatles : le faux duel et la vraie secousse

On a passé plus d’un demi-siècle à demander au public de choisir son camp, comme s’il fallait forcément élire un seul roi dans une Angleterre soudain devenue le centre du monde. Les Beatles ou les Rolling Stones. Les garçons sages ou les mauvais sujets. Le raffinement mélodique ou la sueur rythmique. La pop qui s’ouvre comme une fleur sous acide ou le riff qui arrive comme un coup de coude dans les côtes. C’est une vieille habitude de la critique rock : elle adore transformer l’histoire en match de boxe, avec coins rouges, coins bleus, statistiques et verdicts. Mais l’histoire réelle est presque toujours plus ambiguë, plus trouble, plus sensuelle aussi. Elle ressemble moins à un duel qu’à une longue conversation électrique entre deux groupes qui se sont observés, stimulés, parfois copiés, parfois piqués, souvent admirés, et qui ont fini par écrire ensemble une large part du rock britannique des années 60.

Car le paradoxe est là, massif, presque ironique : la rivalité la plus célèbre de l’histoire du rock repose sur une proximité presque organique. Les Beatles ont vu les Stones très tôt, les ont soutenus à leurs débuts, leur ont offert une chanson décisive, ont partagé des studios avec eux, des amis, des nuits londoniennes, parfois des managers, plus tard des désillusions, et même, à l’automne 2023, un bout de présent quand Paul McCartney est allé poser sa basse sur un morceau des Stones. Il faut prendre cette histoire par le bon bout : non pas comme une guerre de tranchées entre deux empires ennemis, mais comme le récit de deux visions du rock qui se sont construites l’une contre l’autre, l’une avec l’autre, et souvent grâce l’une à l’autre.

La rivalité qu’on a vendue au monde

La rivalité entre les Beatles et les Rolling Stones n’est pas une pure invention, mais elle a très vite été maquillée, durcie, simplifiée pour devenir un récit public facile à consommer. Les Beatles, au moment où ils explosent, ont déjà quitté les cuirs noirs de Hambourg pour entrer dans la machine de la respectabilité pop : costumes, télévision, chansons qui font hurler les adolescentes et inquiètent les adultes. Quand eux découvrent les Stones sur scène à Richmond, en avril 1963, George Harrison note d’ailleurs que ces derniers jouent encore la musique qu’eux-mêmes pratiquaient avant de se polir pour conquérir les labels et les plateaux télé. Autrement dit, les Stones leur apparaissent comme une image restée plus longtemps au stade brut, plus franchement R&B, plus proche de la boue originelle. Ce détail est essentiel : dès le début, les deux groupes ne sont pas des contraires absolus, mais deux branches issues du même tronc, l’une déjà taillée pour la lumière mondiale, l’autre encore plongée dans la nuit des clubs.

C’est là que la presse, les managers et le marché ont flairé le filon. D’un côté, on pouvait vendre les Beatles comme l’incarnation la plus brillante, la plus séduisante, la plus transversale d’une nouvelle modernité britannique. De l’autre, les Stones pouvaient servir de réponse plus sale, plus sexuelle, plus dangereuse, presque comme si l’Angleterre pop avait engendré son propre envers obscène. Le coup était parfait : à une société fascinée par sa jeunesse mais terrifiée par son indiscipline, on offrait deux fantasmes complémentaires. Les uns représentaient l’élévation, l’intelligence mélodique, la vitesse d’invention. Les autres la transgression, le vice, la sensualité, la permanence du blues dans un monde devenu trop propre. Cette opposition a fait vendre des disques, des journaux, des rêves adolescents. Mais elle a aussi occulté un fait fondamental : les Beatles et les Stones se connaissaient réellement, et mieux que quiconque, ils savaient ce qu’impliquait cette célébrité démente surgie en quelques mois. Keith Richards le dira bien plus tard en substance : ils étaient liés depuis le début, presque collés l’un à l’autre par l’expérience extrême de cette gloire-là.

Deux groupes nés de la même faim

Avant de devenir des marques mondiales, les Beatles et les Rolling Stones étaient d’abord des jeunes Anglais obsédés par la musique noire américaine. Voilà peut-être le premier malentendu à dissiper. On a tant opposé la sophistication supposée des uns à la rugosité revendiquée des autres qu’on oublie leur socle commun : Chuck Berry, Muddy Waters, le rhythm and blues, la rage primitive du rock’n’roll des années 50. Les Beatles eux-mêmes, quand ils tombent sur les Stones au printemps 1963, reconnaissent immédiatement ce terrain familier. Harrison dit qu’ils jouaient alors ce que les Beatles avaient eux-mêmes joué avant de troquer le cuir pour les maisons de disques et la télévision. Cette phrase est capitale, parce qu’elle dit en une seule image l’origine commune et la divergence à venir. Les Beatles ne sont pas nés dans un ciel harmonique supérieur ; ils viennent eux aussi de la poussière, des reprises, des nuits trop longues, du vacarme des amplis mal réglés.

Mais très tôt, les chemins se séparent dans l’usage qu’ils font de cet héritage. Les Beatles prennent les formes américaines et les retournent à une vitesse stupéfiante pour inventer autre chose : une pop qui avale le music-hall, la ballade, les harmonies vocales, la fantaisie, puis bientôt l’avant-garde de studio. Les Rolling Stones, eux, restent plus longtemps fidèles à une ligne de conduite quasi doctrinale : préserver le nerf du blues et du R&B, même quand ils s’en émancipent peu à peu. Leur génie ne consiste pas à élargir le spectre avec la même boulimie que Lennon et McCartney, mais à faire monter la température à l’intérieur d’une matrice plus restreinte. Chez eux, le miracle n’est pas la variété, c’est l’intensité. Chez les Beatles, la chanson semble vouloir conquérir le monde entier ; chez les Stones, elle veut d’abord prendre possession de ton corps. L’un vise l’expansion, l’autre la morsure. C’est précisément pour cela que les opposer trop frontalement n’a jamais eu beaucoup de sens : ils ne cherchaient pas tout à fait la même chose.

Quand les Beatles tendent la main aux Stones

Le moment le plus célèbre de cette fraternité concrète tient en un titre : I Wanna Be Your Man. L’histoire a souvent été racontée, parfois romancée, mais sa portée demeure intacte. George Harrison recommande les Stones à Decca, le label qui avait pourtant laissé filer les Beatles ; puis Lennon et McCartney leur donnent une chanson qui devient leur second single et les aide à lancer leur carrière, jusqu’à atteindre le Top 20 britannique. Paul McCartney le dira lui-même bien plus tard avec cette gourmandise un peu frimeuse qu’il assume volontiers : oui, ils leur ont donné leur premier hit, et oui, il aime s’en vanter. Il aurait tort de s’en priver. Dans le grand théâtre du rock, il y a peu de gestes aussi révélateurs. Les Beatles n’aident pas un groupe inférieur par charité chrétienne ; ils repèrent chez les Stones quelque chose de suffisamment fort pour mériter un coup de pouce décisif. C’est un geste d’artisans envers d’autres artisans, de rivaux potentiels envers des pairs encore en train de se faire un nom.

Le plus beau, dans cette histoire, ce n’est pas seulement le transfert de prestige. C’est ce que cette chanson révèle des deux groupes. Côté Beatles, elle montre la vitesse effarante de Lennon et McCartney, capables de terminer un morceau devant Mick Jagger et Keith Richards comme des prestidigitateurs qui, sans forcer, rappellent à tout le monde qu’ils évoluent déjà dans une autre catégorie d’écriture. Côté Stones, elle agit comme un électrochoc. Parce qu’ils voient là, presque en direct, le pouvoir spécifique de la composition originale. Jusque-là, ils vivent encore beaucoup par les reprises. Avec I Wanna Be Your Man, ils comprennent qu’il va falloir écrire eux-mêmes s’ils veulent durer. La chanson ne leur donne pas seulement un succès : elle leur montre le chemin de leur propre autonomie. Il est difficile d’imaginer symbole plus fort. La grande rivalité Beatles-Stones commence par un cadeau.

Deux façons de devenir immenses

À partir de là, tout s’accélère. Les Beatles deviennent une machine créative hors norme. Leur développement entre 1963 et 1967 demeure l’un des plus fulieux de toute l’histoire de la musique populaire : des chansons teen impeccables, puis des harmonies de plus en plus fines, puis l’ouverture vers les textures inédites, les structures tordues, les climats hallucinés, jusqu’à cette succession vertigineuse qui mène de Rubber Soul à Revolver, puis à Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. La pop, entre leurs mains, cesse d’être un simple format commercial ; elle devient un champ de recherche, presque un laboratoire où l’on peut tout essayer tant que la chanson tient encore debout au milieu des volutes. McCartney résumera plus tard cette différence en expliquant que le filet des Beatles était jeté plus large que celui des Stones. La formule est orgueilleuse, évidemment, mais elle n’est pas absurde. Les Beatles ont élargi le périmètre de ce qu’un groupe pop pouvait absorber.

Pendant ce temps, les Rolling Stones deviennent immenses autrement. Leur trajectoire n’est pas moins décisive, mais elle procède par concentration plutôt que par dilatation. Là où les Beatles ouvrent les fenêtres, les Stones font monter la pression dans la pièce. Ils comprennent très tôt que leur force repose sur l’attaque, le grain, la tension entre le dandysme de Jagger, la télépathie rythmique de Richards et Watts, le trouble esthétique apporté d’abord par Brian Jones. Leur grandeur vient de ce qu’ils savent transformer le blues et le rock en un théâtre du désir, de l’arrogance, de la menace et de l’énergie pure. Ils n’ont pas besoin d’embrasser toutes les formes possibles pour imposer une identité. Ils avancent avec moins d’éclectisme, peut-être, mais avec une présence animale qui finit par devenir une langue universelle à part entière. La vraie différence n’est donc pas que les Beatles seraient artistes et les Stones instinctifs ; c’est que les premiers ont fait exploser la forme chanson, tandis que les seconds ont perfectionné une physique du groove et de l’attitude.

Le studio contre la scène, ou plutôt une autre manière d’habiter le rock

On simplifie encore quand on dit que les Beatles seraient le groupe du studio et les Stones celui de la scène, mais il y a là une part de vérité. Les Beatles, usés par l’hystérie permanente, cessent très tôt d’être un groupe de tournée : après Candlestick Park, en août 1966, ils ne joueront plus jamais devant un public payant. C’est un basculement énorme. À partir de là, leur œuvre se pense presque exclusivement en studio, avec tout ce que cela implique : patience, bricolage génial, superpositions, liberté presque totale, invention de formes impossibles à reproduire sur scène à l’époque. La légende des Beatles s’écrit alors dans les sillons, dans les consoles, dans les possibilités encore neuves de la production moderne. Leur disparition de la scène n’est pas un retrait, c’est une mutation. Ils deviennent un groupe qui avance sans le public immédiat, ou plutôt avec un public devenu abstrait, mondial, presque imaginaire.

Les Stones, eux, ne renoncent jamais complètement à ce face-à-face physique avec la foule. Même lorsqu’ils se perdent, même lorsqu’ils se caricaturent parfois, ils conservent ce lien central avec la scène, avec l’idée qu’un groupe de rock doit continuer à éprouver sa vérité dans l’air d’une salle ou d’un stade. C’est aussi pour cela que la comparaison entre les deux formations finit toujours par déraper. Comment mesurer avec le même mètre un groupe qui s’arrête de jouer en 1966 et un autre qui bâtira une large partie de son mythe sur la durée scénique, la résistance, le fait de continuer coûte que coûte ? En réalité, les Beatles ont redéfini l’album moderne, tandis que les Rolling Stones ont aussi fini par redéfinir le groupe de scène durable, presque indestructible. Le rock leur doit deux modèles de longévité différents : l’intensité brève qui change tout, et l’endurance qui transforme une bande en institution.

1967, l’année où tout se regarde dans un miroir déformant

S’il existe une année où la rivalité paraît la plus visible, c’est bien 1967. Les Beatles publient Sgt. Pepper, sommet d’invention, de mise en scène de soi, de psychédélisme savamment ordonné. Les Stones répondent quelques mois plus tard avec Their Satanic Majesties Request, disque longtemps réduit à une imitation plus ou moins embarrassée. Keith Richards lui-même reconnaîtra plus tard, sans trop tourner autour du pot, que l’album était bien, en partie, une réponse à Pepper. Cette franchise tardive a le mérite de clarifier les choses : oui, les Stones ont regardé les Beatles à ce moment-là. Mais qui pourrait sérieusement le leur reprocher ? En 1967, tout le monde regarde les Beatles. La vraie question est ailleurs : que fait-on de cette influence ? Or même lorsqu’ils s’aventurent dans des paysages plus psychédéliques, les Stones n’effacent pas totalement leur identité ; ils la déplacent, parfois maladroitement, parfois brillamment, vers quelque chose de plus baroque, de plus flottant, mais encore traversé par une étrangeté bien à eux.

Réduire cette période à une simple logique de copie serait d’autant plus absurde que les deux groupes continuent alors à se croiser concrètement. En juin 1967, pour la diffusion mondiale de All You Need Is Love, on voit dans le cercle des proches présents autour des Beatles Mick Jagger et Keith Richards. Quelques semaines plus tard, Lennon et McCartney se rendent en studio pour chanter, frapper dans les mains et participer à We Love You, single des Stones né dans le sillage de leurs ennuis judiciaires. Plus tôt encore, Mick Jagger apparaît même dans l’environnement de la séance de Baby You’re A Rich Man, où il est crédité aux voix. Autrement dit, pendant que le public et les commentateurs dressent le tableau d’une guerre de prestige, les principaux intéressés continuent à traverser les portes des mêmes studios. Le rock anglais de 1967 n’est pas un champ de ruines séparées par des barbelés ; c’est un petit monde saturé de concurrence, de fascination et d’allers-retours.

Derrière les piques, une vraie circulation

Cette circulation n’empêche pas les piques, bien sûr. Le rock adore les phrases vachardes, et ses héros encore davantage. Chacun veut conserver l’ascendant symbolique, chacun protège son territoire. Il y a de l’ego, du ressentiment, des susceptibilités masculines surdimensionnées, tout cela est entendu. Mais si l’on s’arrête à la surface des déclarations, on rate le cœur de l’affaire. Ce qui compte, ce sont les gestes, les présences, les œuvres. Or les gestes disent une chose très simple : les Beatles n’ont jamais traité les Stones comme un simple groupe concurrent sans importance, et les Stones n’ont jamais pu considérer les Beatles comme un épiphénomène pour adolescentes. Ils se savaient mutuellement décisifs. Le mépris total est impossible entre gens qui ont trop vu ce que l’autre savait faire. On peut ironiser, grincer, fanfaronner ; on ne peut pas effacer l’évidence.

Même les moments les plus acides de cette relation n’annulent pas cette vérité-là. Les grandes figures du rock se piquent parce qu’elles se mesurent à leurs semblables, pas à des figurants. Quand McCartney, en 2021, lâche que les Stones sont au fond un « groupe de reprises blues » et que les Beatles avaient un spectre plus large, il relance un jeu ancien tout en disant quelque chose qu’il croit sincèrement. Il le fait d’ailleurs sans nier leur grandeur. Le mot important, chez lui, n’est pas seulement la pique ; c’est l’idée de champ plus vaste. McCartney défend une certaine conception de la supériorité artistique, fondée sur l’amplitude harmonique, le goût de l’écart, la capacité à sortir du cadre initial. C’est une manière très beatlesienne de compter les points. Mais on peut accepter ce diagnostic partiel sans conclure à une hiérarchie totale. Car la musique n’est pas une discipline olympique. Elle ne se réduit pas à la largeur du spectre. Elle se juge aussi à l’empreinte, à la combustion, à la façon dont un riff te poursuit pendant cinquante ans.

1968 : le moment où leurs différences deviennent irréductibles

Si 1967 montre leur dialogue le plus visible, 1968 révèle leurs différences les plus profondes. Chez les Beatles, l’année est marquée par une poussée créative colossale, mais aussi par la fragmentation croissante des individualités. Le groupe reste capable de miracles, mais il ressemble moins à un organisme unique qu’à quatre foyers de volonté qui cohabitent tant bien que mal. Chez les Stones, Rock and Roll Circus devient une image fascinante de leur propre théâtre et de leur rapport au collectif rock. Et dans ce spectacle filmé, qui retrouve-t-on parmi les invités marquants ? John Lennon, aux côtés de Yoko Ono, dans la constellation du projet. Le symbole est fort : même au moment où les Beatles s’effritent de l’intérieur, Lennon peut encore venir électriser un dispositif Stones. C’est comme si l’histoire refusait obstinément de couper le fil entre ces deux mondes.

Mais 1968, c’est aussi le moment où la nature de leurs grandeurs respectives se cristallise. Les Beatles peuvent encore tout faire, mais ils deviennent de moins en moins capables de vivre ensemble durablement. Les Stones, eux, apprennent peu à peu à transformer leurs tensions en carburant sur le long terme. Cela ne signifie pas qu’ils sont plus sains, ni plus fraternels ; simplement, leur mécanique supportera mieux la guerre d’usure. Un indice de ce croisement étrange apparaît quand Allen Klein, le manager des Stones, finit par entrer dans l’équation Beatles : Lennon, Harrison et Starr l’embauchent, au grand dam de McCartney. Ce détail business, souvent relégué à l’arrière-plan, dit quelque chose de la porosité des univers. Même leurs crises de gouvernance finissent par se toucher. À ce niveau de célébrité et de désordre, les frontières entre les deux empires restent moins étanches qu’on ne l’imagine.

La question absurde : qui était le meilleur ?

Il faut maintenant affronter le vieux piège : qui était le meilleur ? On peut comprendre que la question fascine. Le rock aime les palmarès parce qu’ils donnent une forme simple à des passions qui ne le sont pas. Mais appliquée aux Beatles et aux Rolling Stones, elle devient rapidement stérile si on ne précise pas les critères. Si l’on parle de vitesse d’évolution, d’invention harmonique, de renouvellement formel, d’impact sur l’album comme œuvre totale, la réponse penche lourdement du côté des Beatles. Peu de groupes, peut-être aucun, n’ont progressé aussi vite en si peu d’années. Ils ont pris le matériau pop et l’ont élargi à une vitesse surnaturelle, sans perdre le pouvoir immédiat de la chanson. C’est ce qui pousse encore McCartney à défendre, avec la candeur orgueilleuse qui est la sienne, l’idée que leur filet était plus large. Sur ce terrain-là, il n’a pas tort.

Mais si l’on parle de continuité scénique, de puissance rythmique, d’incarnation du rock comme force corporelle, de capacité à faire durer une identité à travers les décennies sans la dissoudre totalement, alors les Rolling Stones occupent un territoire que les Beatles n’ont même jamais essayé de conquérir après 1966. Les Stones sont devenus autre chose qu’un grand groupe : une sorte de machine à rejouer le mythe du rock devant des foules gigantesques, sans que la tension fondamentale Jagger-Richards cesse tout à fait de produire des étincelles. Leur force n’est pas d’avoir toujours surpris ; elle est d’avoir toujours été eux-mêmes d’une manière reconnaissable entre toutes. Les Beatles sont le groupe qui a ouvert le plus de portes ; les Stones, celui qui a le mieux habité une pièce devenue cathédrale. Là encore, on ne compare pas des objets identiques. On compare deux réponses distinctes à la même déflagration historique.

Les Beatles ont rendu possible une partie des Stones

On minimise souvent à quel point les Beatles ont libéré le champ dans lequel les Stones ont ensuite prospéré. Leur triomphe précoce a modifié le regard porté sur les groupes britanniques écrivant leurs propres chansons. Leur réussite a élargi la demande, déplacé les attentes, créé un appel d’air dans lequel les Stones ont pu s’engouffrer. Plus précisément, le geste I Wanna Be Your Man a servi à la fois de levier immédiat et de leçon implicite : pour exister pleinement, il fallait écrire, façonner une signature, sortir du statut de simple véhicule pour reprises. Cela n’enlève rien au génie des Stones ; au contraire, cela montre qu’ils ont su saisir l’enseignement du moment et le retourner à leur manière. Leur grandeur n’est pas d’avoir fait la même chose que les Beatles, mais d’avoir compris ce qu’il fallait arracher à leur propre noyau pour ne plus dépendre de personne.

Dans le même temps, les Stones ont rappelé aux Beatles quelque chose qu’eux-mêmes risquaient parfois de laisser derrière eux : le pouvoir du sale, du nerveux, du sexué, du riff qui ne s’excuse pas. Le rock n’est pas seulement une affaire d’idées brillantes, de collages et d’harmonies célestes. C’est aussi un art de la friction, de la pulsation, du danger, de l’allure. Il n’est pas absurde de penser que les Beatles, même en avançant vers des territoires très personnels, ont continué à sentir derrière eux la présence de ces Stones plus sauvages, comme un rappel constant à la matérialité du rock’n’roll. Lennon, en particulier, n’a jamais été totalement indifférent à cette permission-là : celle de faire plus cru, plus agressif, plus frontal. Entre les deux groupes, il y a toujours eu une dialectique féconde entre sophistication et morsure. Et le rock a eu besoin des deux.

Les Stones ont rendu possible une partie de la légende Beatles

Cela paraît paradoxal, mais les Rolling Stones ont eux aussi contribué à la légende des Beatles, ne serait-ce qu’en offrant un contrechamp permanent. L’existence des Stones a empêché les Beatles d’être seuls au sommet. Or un sommet solitaire finit par s’abstraire du réel ; un sommet disputé continue à vibrer. Qu’ils l’aient voulu ou non, Mick Jagger et Keith Richards ont donné aux Beatles un rival assez grand pour que leur propre supériorité apparaisse toujours en tension, jamais totalement acquise, jamais purement administrative. Dans la culture populaire, la grandeur se mesure aussi à l’adversaire qu’elle rencontre. Les Beatles n’auraient sans doute pas été moins grands sans les Stones ; mais leur grandeur aurait été perçue autrement, peut-être plus lisse, moins dramatique, moins prise dans le théâtre du temps.

Il y a aussi, dans la présence des Stones, une fonction presque morale. Ils rappellent que l’histoire du rock ne peut pas se réduire à la marche triomphale vers l’expansion esthétique. À côté du mouvement beatlesien vers la forme ouverte, il fallait une autre lignée, plus ancrée, plus carnassière, plus fidèle à l’idée que quelques accords bien frappés peuvent suffire à produire une secousse inépuisable. En ce sens, le grand récit du rock des sixties a besoin des deux pôles. Sans les Beatles, il manquerait la révolution de l’écriture pop et du studio. Sans les Stones, il manquerait le rappel obstiné que le rock reste aussi un art du corps, de la répétition transformée en transe, de l’arrogance qui danse sur le bord du gouffre. Les opposer, c’est donc encore une fois rater l’essentiel : ils se définissent moins comme des ennemis que comme des nécessités réciproques.

Une fraternité de survivants

Avec le recul, ce qui frappe peut-être le plus, c’est la façon dont cette histoire s’est prolongée au-delà des années héroïques. En 1988, Mick Jagger est celui qui introduit les Beatles au Rock & Roll Hall of Fame. Il y a là une image magnifique : le frontman du groupe qu’on a passé des décennies à présenter comme l’anti-Beatles venant saluer officiellement la grandeur des quatre de Liverpool. Ce geste ne gomme ni les piques, ni les jalousies, ni les différences ; il les replace simplement à leur juste place. À la fin, les géants se reconnaissent entre eux. Et quand on observe les trajectoires croisées de ces hommes vieillissants, blessés, parfois ridicules, souvent héroïques malgré eux, on comprend qu’ils appartiennent à une fraternité très restreinte : celle des survivants d’une époque où le rock a cessé d’être un genre pour devenir un langage mondial.

Cette fraternité s’est encore matérialisée récemment. En 2023, Paul McCartney a enregistré une basse pour les Stones lors des sessions qui ont abouti à Hackney Diamonds, sur le morceau Bite My Head Off. Keith Richards a rappelé, à cette occasion, que l’histoire commune remontait à 1962-1963, qu’elle incluait déjà les premières aides, les premiers succès, les collaborations de studio et cette expérience inouïe d’une célébrité que presque personne d’autre ne pouvait comprendre. Ce détail contemporain a quelque chose de très beau. Il dit que le fil n’a jamais été rompu. Les hommes ont vieilli, le monde a changé, le rock n’est plus le centre incandescent de la culture populaire, mais quelque chose persiste. Une basse de McCartney sur un disque des Stones, ce n’est pas seulement une anecdote de collectionneur ; c’est le retour tangible d’une vieille conversation commencée dans le Londres des clubs.

Le verdict, s’il en faut un

Alors, que reste-t-il une fois dissipée la poussière du vieux match ? Une évidence, d’abord : les Beatles ont probablement été le groupe le plus révolutionnaire dans l’histoire de la pop et du rock enregistrés. Leur vitesse d’invention, leur ampleur mélodique, leur capacité à déplacer sans cesse les frontières de la chanson demeurent presque sans équivalent. Mais une autre évidence lui fait face : les Rolling Stones ont incarné comme personne la continuité charnelle du rock, sa dimension de défi, de tension, de survie, de sensualité noire passée à travers le filtre blanc britannique puis rendue au monde sous une forme nouvelle. Les Beatles ont changé l’idée même d’œuvre pop. Les Stones ont donné au rock sa démarche la plus durable. Il n’y a pas à choisir entre l’éclair et le feu qui dure ; il faut accepter que l’histoire ait eu besoin des deux.

Le vrai sujet, finalement, n’est pas de savoir qui a gagné. C’est de mesurer la chance qu’a eue la musique populaire de voir surgir presque simultanément deux groupes assez grands pour se stimuler mutuellement tout en donnant du monde deux visions incompatibles et pourtant complémentaires de ce que le rock pouvait être. D’un côté, la faim de tout embrasser. De l’autre, la volonté de serrer plus fort ce qui brûle déjà. D’un côté, les Beatles, qui font exploser le plafond. De l’autre, les Rolling Stones, qui font trembler le plancher. Entre les deux, tout un imaginaire, toute une époque, toute une mythologie moderne. Et au fond, le plus juste n’est peut-être pas de les comparer, mais de les regarder comme deux réponses géniales à la même question : comment transformer une obsession de jeunesse en art total, puis en histoire.

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