Billy Joel et les Beatles : l’Amérique qui a entendu Liverpool et qui en a fait autre chose

On a parfois tort de regarder Billy Joel comme un grand solitaire de la pop américaine, un homme de piano, de standards et de récits suburbains, sans voir à quel point une secousse venue de Liverpool travaille son œuvre en profondeur. Car derrière les refrains de “Piano Man”, derrière l’élégance de “The Stranger” ou les audaces de “The Nylon Curtain”, il y a un adolescent de Long Island qui, en février 1964, voit les Beatles à la télévision et comprend d’un coup que la chanson peut être un destin. Ce choc-là ne s’est jamais dissipé. Il irrigue sa manière d’écrire, son goût pour les mélodies immédiates mais sophistiquées, son refus de choisir entre ballade, rock’n’roll, pop baroque et théâtre intime. Chez Billy Joel, les Beatles ne sont pas une référence décorative pour collectionneur de souvenirs : ils sont une permission artistique, presque une méthode. De John Lennon, il retient la morsure et l’inconfort ; de Paul McCartney, la science mélodique et la liberté des formes ; du groupe tout entier, l’idée qu’une chanson populaire peut viser haut sans perdre sa grâce. De l’Ed Sullivan Show à Shea Stadium, de la fascination d’enfance aux duos avec McCartney, c’est toute une histoire américaine des Beatles qui affleure ici.


Il y a des filiations évidentes dans l’histoire du rock, et puis il y a celles qu’on comprend mieux en écoutant vraiment. Billy Joel n’a jamais été présenté comme un disciple servile des Beatles, encore moins comme une imitation américaine de Paul McCartney ou de John Lennon. Il n’a ni l’accent de Liverpool, ni le folklore de la swinging London, ni cette mythologie de bande qui transforme quatre garçons en révolution esthétique. Et pourtant, dès qu’on se penche sérieusement sur son parcours, sur son écriture, sur son goût pour les formes changeantes, sur sa manière de considérer la chanson populaire comme un art noble, une évidence s’impose : sans les Beatles, il n’y aurait pas eu de Billy Joel tel qu’on le connaît. Lui-même l’a dit de différentes façons au fil des années. En février 1964, il a 14 ans à Long Island, voit les Beatles à la télévision lors de leur passage à l’Ed Sullivan Show, et comprend d’un coup que sa vie peut prendre une autre direction. Ce soir-là, plus de 73 millions de téléspectateurs regardent le groupe, un record à l’époque, mais pour Joel, ce n’est pas seulement un événement de masse : c’est un révélateur intime.  

La relation de Billy Joel aux Beatles n’est donc pas une anecdote pour discographie commentée ou pour émission de radio nostalgique. C’est une affaire beaucoup plus profonde. C’est l’histoire d’un adolescent américain de la banlieue new-yorkaise qui voit soudain des types pas si éloignés de lui en âge, insolents, drôles, mélodistes, capables d’être à la fois populaires et sophistiqués, et qui se dit que le rock peut être autre chose qu’un divertissement passager. Joel expliquera plus tard que le modèle des Beatles, c’était justement cette liberté : écrire des ballades et du rock’n’roll, sauter d’un registre à l’autre sans perdre son identité. C’est exactement ce qu’il fera ensuite tout au long de sa carrière, de Piano Man à An Innocent Man, de The Stranger à The Nylon Curtain.  

Le choc initial : février 1964, ou quand le futur s’ouvre d’un coup

On parle souvent de la première apparition des Beatles à l’Ed Sullivan Show comme d’un basculement culturel américain, et c’en fut un. Mais ce qui frappe chez Billy Joel, c’est la précision quasi physique du souvenir. Il ne raconte pas seulement qu’il aimait le groupe. Il raconte le moment où le flou s’est dissipé. Avant cela, la musique existe, bien sûr, le piano est déjà là, le goût des chansons aussi, mais la musique n’est pas encore clairement un destin. Après les Beatles, le chemin se dessine. Joel dira en substance : ils arrivent, tout le monde devient fou, et lui comprend que c’est cela qu’il veut faire. Dans une autre évocation, il explique qu’avant de les voir à la télévision, il n’avait pas compris qu’on pouvait réellement vivre de ça, en faire un métier, une carrière, une vie entière. 

Le détail a son importance, parce qu’il dit beaucoup de l’Amérique de Joel. Long Island, ce n’est pas Liverpool, mais ce n’est pas non plus Hollywood. Ce sont des banlieues, des lotissements, des familles parfois cassées, des gosses qui cherchent une porte de sortie sans toujours savoir où elle se trouve. Les Beatles ont joué ce rôle pour toute une génération de futurs musiciens américains, mais dans le cas de Joel, cela devient le noyau d’une esthétique. Non pas copier la coupe de cheveux ou les harmonies à trois voix, mais comprendre que la chanson peut être un véhicule total : émotion, ironie, élégance, énergie, ambition mélodique. Dans un autre témoignage, il se souvient même que le choc fut si fort que lui et d’autres gosses se sont précipités pour acheter des perruques façon Beatles. Il y a là quelque chose de presque enfantin, donc de très sérieux : l’imitation précède parfois la vocation.  

Ce qui l’aimante aussi, c’est la contradiction apparente du groupe. Les Beatles peuvent faire hurler les foules et écrire Yesterday. Ils peuvent être drôles, élégants, bruyants, tendres, expérimentaux. Joel le dira très clairement des années plus tard : quand il a entendu Yesterday, il a immédiatement su qu’il s’agissait d’un classique appelé à durer. Et cette coexistence, chez les Beatles, entre la ballade intemporelle et le rock’n’roll, est précisément le moule dans lequel il se reconnaît. Il ne veut pas s’enfermer dans un seul idiome. Il veut tout prendre, tout essayer, tout mélanger. C’est peut-être le lien le plus fort entre Billy Joel et les Beatles : moins une ressemblance sonore fixe qu’une autorisation artistique. 

Billy Joel n’est pas un Beatle américain : il est le produit de leur permission

Dire que Billy Joel est influencé par les Beatles est vrai, mais insuffisant. Cela laisse croire à une influence parmi d’autres, comme on cocherait une case sur une fiche Wikipedia mentale. Or chez lui, la question est plus structurante. Les Beatles ne lui donnent pas seulement des idées de chansons ; ils lui donnent la permission d’être multiple. C’est fondamental. Joel ne sera jamais un pur rocker, jamais un pur crooner, jamais un pur singer-songwriter introspectif, jamais un pur artisan du Brill Building, et c’est précisément pour cela qu’il devient lui-même. Comme chez les Beatles, la cohérence ne vient pas d’un style unique mais d’une personnalité assez forte pour traverser des styles différents sans se dissoudre. 

Quand on parcourt la discographie de Joel, on voit très bien comment cette leçon travaille en profondeur. The Stranger juxtapose le lyrisme sentimental, la théâtralité urbaine, les grooves souples et la pop de haut vol. 52nd Street joue avec le jazz et les textures nocturnes sans renoncer à la chanson. Glass Houses se cogne au rock plus frontal. An Innocent Man s’offre comme une traversée amoureuse de la pop pré-Beatles et post-Beatles, c’est-à-dire de tout ce qui a rendu possible le rock moderne. Il y a chez lui un refus constant de la police des genres. Or cette liberté-là, à l’échelle de la chanson populaire, les Beatles l’ont imposée comme une norme nouvelle. Joel n’est pas leur double ; il est l’un des héritiers les plus intelligents de leur expansion du possible. 

C’est d’ailleurs un trait qu’on retrouve dans la manière dont il parle du groupe avec le plus de justesse. Sur The Beatles Channel de SiriusXM, en 2017, il accepte de passer en revue les albums américains des Beatles, morceau par morceau, en jouant des extraits au piano et en racontant ses souvenirs. L’exercice n’est pas celui d’un fan qui brandit des reliques ; c’est celui d’un musicien qui a intégré ces chansons dans son propre vocabulaire. Et lorsqu’il déclare qu’il pense toujours que les Beatles sont le meilleur groupe qui ait jamais existé, il ne parle pas comme un nostalgique figé dans son adolescence. Il parle comme un artisan de la pop qui sait exactement ce que représente un tel niveau de mélodie, de renouvellement et de concision. 

Ce que Billy Joel prend aux Beatles, et ce qu’il refuse de leur prendre

Il serait pourtant absurde de réduire Billy Joel à un enfant de la Beatlemania. Sa musique vient aussi d’ailleurs, et parfois de beaucoup plus loin. Il y a chez lui le doo-wop, les harmonies de rue, le vieux rêve new-yorkais, la tradition pianistique, le goût des standards, une part de musique classique, une fascination pour la forme-couplet qui raconte des vies et des lieux. La Bibliothèque du Congrès, lorsqu’elle le présente au moment du Gershwin Prize, le décrit d’ailleurs comme un conteur ayant grandi avec le rock’n’roll et les Beatles, mais aussi comme quelqu’un qui a transformé ses propres expériences de l’après-guerre américain en chansons durables. Autrement dit : il ne s’est pas contenté d’absorber Liverpool, il l’a filtré par Long Island, par l’Amérique des banlieues, par sa biographie et par son oreille de pianiste.  

C’est ici que le parallèle devient intéressant. Les Beatles sont un groupe. Billy Joel est un auteur-compositeur-interprète qui porte seul sa signature, même lorsqu’il s’appuie sur des musiciens décisifs ou sur des producteurs de la trempe de Phil Ramone. Les Beatles avancent par collision de personnalités, par concurrence féconde entre Lennon et McCartney, par apports complémentaires de George Harrison et Ringo Starr. Joel, lui, compose à partir d’un centre unique. Là où les Beatles incarnent la conversation interne d’un groupe, Joel incarne une souveraineté solitaire. Cela change tout. La parenté n’est pas dans la structure humaine du projet, mais dans l’ambition donnée à la chanson populaire.  

Il y a aussi quelque chose de spécifiquement américain chez Joel, que les Beatles ne peuvent évidemment pas lui fournir. Son écriture narrative, sa manière de planter des décors sociaux, de raconter des classes, des visages, des frustrations collectives, le rattachent à une tradition domestique. Même quand il devient le plus Beatlesien, il reste américain dans le grain, dans le phrasé, dans cette alliance de sentiment direct et de performance. C’est pourquoi il faut se méfier des raccourcis paresseux du type “McCartney américain”. Oui, Joel a parfois le goût de la mélodie limpide et du changement de ton propre à McCartney. Oui, il a aussi parfois la morsure ou le sarcasme de Lennon. Mais le résultat s’appelle Billy Joel, pas un clone américain des Fab Four.  

Le fan érudit : reprises, hommages et passion active

Ce qui rend la relation de Billy Joel aux Beatles particulièrement fascinante, c’est qu’elle ne relève pas seulement de l’influence souterraine. Elle s’est aussi manifestée très concrètement, de façon publique, répétée, presque militante. Joel n’a jamais cessé de revenir à leur répertoire. Sur The Complete Hits Collection: 1973-1997, on trouve par exemple You Never Give Me Your Money, un segment intitulé Beatles Influence (Live) et une version live de A Hard Day’s Night. Dans The Complete Albums Collection, figure aussi une version live de I’ll Cry Instead, originellement parue en face B du single An Innocent Man. Ce ne sont pas des curiosités perdues pour collectionneurs ; ce sont les traces d’un attachement vivant, revendiqué, rejoué. 

La même logique se retrouve sur scène. En février 2014, pour marquer le cinquantième anniversaire du passage des Beatles à l’Ed Sullivan Show, Billy Joel glisse Can’t Buy Me Love et She Loves You dans sa setlist à Raleigh. Le geste peut sembler simple, presque cérémoniel. Mais chez Joel, les hommages aux Beatles ne ressemblent jamais à de la décoration vintage. Ils surgissent comme des rappels de dette, des flashes de mémoire, des manières de dire publiquement : nous savons tous d’où vient une partie de ce langage. Même son concert à Shea Stadium, immortalisé sur Live at Shea Stadium: The Concert, comprend un passage The River of Dreams/A Hard Day’s Night, preuve supplémentaire qu’il aime faire cohabiter son propre répertoire avec celui du groupe qui a changé sa vie. 

Et puis il y a cette séquence irrésistible de 2017 sur The Beatles Channel, où Joel reprend le chemin des albums américains des Beatles, les commente, les rejoue au piano, les replace dans son histoire personnelle. Ce n’est pas un simple guest spot radiophonique : c’est presque un cours magistral de mélomanie appliquée. Il ne se contente pas de dire qu’il aime les Beatles ; il explique pourquoi certaines chansons lui sont restées “pour le reste de sa vie”. À cet endroit, Joel n’est plus seulement un artiste influencé par un autre. Il devient un passeur. Il transmet l’émotion d’origine et, en même temps, il l’analyse. Peu de musiciens majeurs savent faire les deux sans sombrer soit dans l’académisme, soit dans la dévotion béate.  

John Lennon, ou la présence du manque

S’il faut identifier une figure beatlesienne qui hante particulièrement l’œuvre et la parole de Billy Joel, c’est sans doute John Lennon. Non pas parce que Joel lui ressemblerait le plus de façon globale, mais parce que Lennon représente pour lui une intensité particulière : l’idole artistique, le voisin jamais rencontré, la voix dont la perte a laissé un vide et le modèle d’une franchise émotionnelle parfois brutale. Joel a raconté ces dernières années, notamment en évoquant une interview donnée à la BBC, qu’il n’avait jamais rencontré Lennon alors qu’ils vivaient près l’un de l’autre à New York. Il passait en bateau devant sa maison, voyait l’endroit, se disait qu’il n’allait pas déranger le type, persuadé que tout le monde le sollicitait déjà. Et il ajoute aujourd’hui que c’est triste, que cela aurait dû arriver. Peu d’anecdotes disent aussi bien la nature de l’admiration : assez profonde pour rendre timide.  

Cette absence de rencontre devient presque plus romanesque qu’une photo de poignée de main. Elle raconte le rapport paradoxal de Joel à la célébrité et à l’idole. Lui-même est déjà connu, déjà exposé, déjà entré dans le club des stars new-yorkaises, mais il reste, devant John Lennon, ce garçon de Long Island sidéré par février 1964. On sent aussi, dans la manière dont il parle de la mort de Lennon, une blessure qui ne s’est jamais vraiment refermée. Sur son site officiel, lorsqu’il répond à une question sur la peur d’être en public après l’assassinat de Lennon, il est explicitement question de son affection pour lui et de son souvenir de ce 8 décembre 1980. Chez Billy Joel, Lennon n’est pas une référence abstraite : c’est une perte intime vécue à distance. 

Cette proximité émotionnelle aide à comprendre pourquoi certaines chansons de Joel semblent traversées par un fantôme lennonien. Laura, surtout, est devenue au fil du temps le morceau que l’on cite le plus volontiers pour évoquer ce lien. En 2025 encore, Joel reconnaissait qu’il “canalisait” John Lennon sur cette chanson et que le morceau visait délibérément une texture Beatle-esque. On n’avait pas besoin de l’aveu pour le sentir. Dans Laura, il y a cette acidité mélodique, cette violence rentrée, ce balancement instable entre la sophistication harmonique et la morsure psychique qui renvoie directement au Lennon de la fin des Beatles et du début solo. Et ce n’est pas un hasard si cette piste figure sur The Nylon Curtain, album que beaucoup considèrent comme le plus audacieux et le plus Beatlesien de Joel.  

The Nylon Curtain : le moment où Billy Joel ose regarder Lennon droit dans les yeux

On pourrait écrire des pages entières sur The Nylon Curtain tant cet album occupe une place étrange et passionnante dans l’œuvre de Billy Joel. C’est peut-être son disque le moins consensuel et l’un de ses plus essentiels. Un disque d’angoisse, de tensions sociales, de nuit mentale, de textures épaisses, de chansons qui refusent parfois le confort immédiat. Et c’est aussi, de façon frappante, le disque où l’ombre des Beatles, et en particulier celle de John Lennon, s’entend avec le plus d’insistance. Non pas comme exercice de style nostalgique, mais comme tentative d’amener la chanson pop vers un territoire plus complexe, plus psychologique, plus troublé.  

Ce qui est beau, dans cette affaire, c’est que Joel ne se sert pas des Beatles pour paraître légitime. Il se sert d’eux comme d’un horizon d’exigence. Chez lui, la leçon beatlesienne n’est pas : “comment écrire un tube parfait ?” Elle est plutôt : “jusqu’où peut-on pousser une chanson populaire sans qu’elle cesse d’en être une ?” The Nylon Curtain répond à cela de manière frontale. Les arrangements se densifient, les atmosphères deviennent parfois presque claustrophobes, les mélodies se tordent légèrement, comme si Joel cherchait à se donner le droit d’être inconfortable. C’est là qu’on comprend que l’influence des Beatles n’est pas seulement mélodique. Elle est structurelle. Elle autorise la sophistication, la nervosité, l’ambition formelle.  

On pourrait d’ailleurs dire que The Nylon Curtain est la preuve définitive que Billy Joel n’est pas qu’un faiseur de chansons efficaces. C’est le disque d’un homme qui a compris que les Beatles ne se résumaient pas à la grâce pop, mais qu’ils avaient aussi ouvert la porte à la dissonance, à l’étrangeté, aux ruptures de ton, au vertige psychique. C’est ce que tant de critiques oublient quand ils veulent ranger Joel du côté de la pop bourgeoise bien peignée : son goût du risque existe, et il passe souvent par la mémoire active des Beatles, non comme formule, mais comme méthode d’élargissement. 

Paul McCartney et Billy Joel : la fraternité par la scène

Si John Lennon incarne chez Joel la blessure, l’admiration à distance et le manque, Paul McCartney représente autre chose : la continuation, la scène, le dialogue vivant entre générations de géants. La relation entre les deux hommes trouve sa plus belle image à Shea Stadium, lieu sacré s’il en est dans l’histoire du rock. Les Beatles y donnent, le 15 août 1965, ce que leur site officiel présente comme le premier grand concert de rock en stade. Ce n’est pas seulement un concert mythique ; c’est le moment où le rock comprend qu’il est devenu trop grand pour les salles traditionnelles. Shea Stadium devient ainsi un monument, presque un autel moderne. 

Quarante-trois ans plus tard, c’est Billy Joel qui ferme le lieu. Ses concerts des 16 et 18 juillet 2008, devant un total de 110 000 spectateurs, sont les derniers du stade avant sa disparition. La symbolique est presque trop parfaite : l’enfant américain converti au rock par les Beatles devient celui qui éteint la lumière dans la maison que les Beatles avaient aidé à bâtir. Et cette symbolique atteint son sommet quand Paul McCartney débarque en invité surprise. Le site officiel de McCartney raconte son arrivée folle depuis JFK escorté par la police new-yorkaise, juste à temps pour monter sur scène. Joel et lui jouent notamment I Saw Her Standing There et Let It Be. Plus tard, McCartney parlera du fait de “boucler la boucle” en ayant commencé là avec les Beatles et terminé là avec Let It Be

Il est difficile d’imaginer scène plus émouvante pour raconter le lien entre Billy Joel et les Beatles. Non seulement parce que McCartney est physiquement là, sur scène, avec lui, mais parce que la géographie elle-même raconte quelque chose. Les Beatles ouvrent l’ère des concerts géants à Shea Stadium ; Joel en signe l’épilogue ; McCartney revient pour sceller l’histoire ; et le Live at Shea Stadium en conserve la trace. Il ne s’agit plus seulement d’influence, mais de transmission, de reconnaissance mutuelle, de mémoire incarnée. L’élève n’est pas devenu le maître, formule absurde en rock. Il est devenu un pair suffisamment immense pour partager la scène avec l’une des deux dernières voix du groupe qui l’a mis en route. 

La fraternité ne s’arrête pas là. En 2017, lors d’un concert de Paul McCartney à Uniondale, Billy Joel est invité pour interpréter Get Back et Birthday. Là encore, la chose pourrait n’être qu’un caméo de luxe. Elle vaut en réalité beaucoup plus. Joel n’est plus seulement celui qui rend hommage ; il devient un partenaire de jeu dans le répertoire beatlesien lui-même. C’est une forme d’adoubement, ou du moins de familiarité artistique, qui en dit long sur la place qu’il occupe dans le panthéon du rock anglo-américain.  

Aimer les Beatles, c’est aussi pouvoir les contredire

L’un des aspects les plus intéressants du rapport de Billy Joel aux Beatles, et l’un des moins compris, tient au fait qu’il ne les traite pas comme des saints intouchables. En 2025, au détour d’une conversation sur les grands doubles albums, Joel a expliqué qu’il n’était pas un grand fan du White Album, qu’il entendait comme un ensemble de chansons inachevées, nées peut-être d’une dispersion créative ou d’un désengagement partiel. Dit autrement : il ose critiquer l’un des monuments les plus sacrés de la discographie du groupe. Beaucoup y ont vu un blasphème. C’est, au contraire, la preuve d’un rapport adulte à cette musique. 

Le vrai fan n’est pas celui qui approuve tout, en bloc, par réflexe liturgique. Le vrai fan, surtout lorsqu’il est lui-même un immense compositeur, distingue, hiérarchise, discute, compare, s’irrite parfois. La grandeur des Beatles ne tient pas à l’obligation de prosternation qu’ils imposeraient, mais au fait qu’ils demeurent un étalon même quand on les conteste. Et chez Joel, la critique du White Album n’annule en rien l’admiration. Elle cohabite avec ses déclarations répétées sur le fait qu’ils restent “le meilleur groupe”, avec ses reprises, avec ses analyses à la radio, avec son émotion intacte à l’égard de Lennon, avec sa reconnaissance de l’effet fondateur de l’Ed Sullivan Show. C’est une relation mature, donc vivante.  

D’une certaine façon, cette liberté de jugement le rapproche encore des Beatles eux-mêmes. Les Beatles n’ont jamais été un groupe de révérence figée. Ils se moquaient, bousculaient, coupaient court au respect compassé. Joel leur rend peut-être ici un hommage involontaire mais profond : il les prend assez au sérieux pour ne pas les figer en icônes de marbre. On n’aime vraiment un artiste que lorsqu’on l’écoute sans génuflexion. 

Pourquoi on entend les Beatles chez Billy Joel même quand il ne les cite pas

Le plus passionnant, au fond, est peut-être là : les Beatles traversent la musique de Billy Joel même lorsqu’il ne les nomme pas et même lorsqu’il ne les reprend pas. Ils sont présents dans sa confiance absolue dans la mélodie. Présents dans son refus d’opposer la chanson populaire et l’ambition harmonique. Présents dans cette conviction que l’on peut écrire court tout en voyant grand. Présents dans sa manière de passer d’un ton à l’autre, d’un costume à l’autre, sans se désintégrer. Joel a souvent été caricaturé comme un hitmaker surdoué, parfois jugé trop populaire pour être vraiment “cool”. C’est oublier que les Beatles ont eux aussi longtemps souffert, à certains endroits de la critique, d’une sous-estimation de leur intelligence au profit de leur succès.  

Prenons simplement la question des styles. Joel aime écrire des chansons qui ressemblent à des mondes complets. Il ne se contente pas d’une bonne ligne de refrain ; il construit une ambiance, une architecture, une petite dramaturgie. C’est une logique qu’on retrouve chez les Beatles à partir du moment où ils comprennent que le studio et l’arrangement ne sont pas des accessoires, mais des moyens d’écriture. Joel ne travaille pas exactement de la même manière, bien sûr, mais il partage cette idée que la chanson doit avoir une texture propre, un décor sonore, parfois même une mise en scène. En cela, ses plus grandes réussites sont moins redevables au simple classicisme pop qu’à cette extension du domaine de la chanson que les Beatles ont rendue normale.  

Il y a aussi chez lui un sens très beatlesien du contraste entre accessibilité et étrangeté. Les grands morceaux de Billy Joel paraissent d’abord évidents, puis révèlent des coins plus tordus, des cassures, des audaces de structure, des modulations inattendues. Ce n’est pas un hasard si tant de musiciens, avec le temps, ont revu leur jugement sur lui. On entend parfois mieux son art en vieillissant, quand on comprend que la clarté n’exclut pas la complexité, et que la chanson populaire la plus accueillante peut être d’une redoutable sophistication. Là encore, l’ombre des Beatles n’est pas une copie sonore. C’est un standard de fabrication élevé au rang d’éthique.  

Ce que Billy Joel raconte aussi de l’héritage américain des Beatles

On pourrait aller encore plus loin et dire que Billy Joel incarne l’un des plus beaux prolongements américains de ce que les Beatles ont provoqué aux États-Unis. Pas parce qu’il les aurait reformulés à l’identique, mais parce qu’il a absorbé leur secousse puis l’a traduite dans une langue locale. Là où d’autres ont surtout retenu la mode, lui a retenu l’exigence. Là où d’autres ont entendu le vernis britannique, lui a entendu l’élan. Ce qui naît chez Joel après février 1964, ce n’est pas une envie de devenir anglais. C’est une envie de devenir plus intensément lui-même grâce à ce que ces quatre Anglais ont rendu pensable.  

C’est pour cela que le lien Billy Joel / Beatles ne doit pas être traité comme un simple sujet de fans. Il éclaire une histoire plus large : celle de la manière dont l’invasion britannique s’est déposée dans le tissu du rock américain. Chez Springsteen, elle se mêle à la rue et au romantisme ouvrier. Chez Tom Petty, elle se croise avec le folk-rock et l’économie sudiste. Chez Billy Joel, elle passe par le piano, la pop baroque, le théâtre urbain, le goût des standards et la narration suburbainne. Chacun transforme le choc selon sa propre histoire. Joel le fait avec une élégance particulière parce qu’il ne cherche jamais à effacer les coutures. Il reste new-yorkais, juif, italien de voisinage, fils de banlieue, pianiste, mélodiste, conteur, et en même temps profondément redevable à Liverpool.  

C’est aussi ce qui rend son admiration si crédible. Elle n’est pas décorative. Elle n’est pas opportuniste. Elle est ancienne, constante, informée, parfois contradictoire, toujours incarnée. Elle passe par la mémoire, par les chansons, par la radio, par les reprises, par les regrets, par les rencontres enfin possibles avec Paul McCartney, et par cette conversation imaginaire qui n’a jamais eu lieu avec John Lennon. Elle passe même par la scène de Shea Stadium, où l’histoire du rock semble se refermer en cercle parfait : les Beatles ont ouvert la porte, Billy Joel l’a refermée avec l’un d’eux à ses côtés.  

Billy Joel et les Beatles : non pas une influence, mais une chambre d’écho

Au bout du compte, ce qui relie Billy Joel aux Beatles dépasse le cadre de l’influence au sens ordinaire. On pourrait presque parler d’une chambre d’écho. Les Beatles lui ont donné le choc initial, le modèle de l’élasticité stylistique, l’idée que la chanson peut être à la fois populaire et ambitieuse, légère et savante, immédiate et durable. John Lennon lui a laissé une ombre affective et esthétique dont The Nylon Curtain garde encore la trace la plus troublante. Paul McCartney lui a offert, avec Shea Stadium, une image de passage de témoin d’une beauté presque obscène tant elle semble écrite par un dramaturge amoureux du rock. Et Billy Joel, de son côté, a répondu à tout cela non pas par la copie, mais par l’invention d’une œuvre qui n’appartient qu’à lui.  

C’est peut-être cela, finalement, le plus bel hommage que l’on puisse rendre aux Beatles : ne pas devenir eux, mais comprendre ce qu’ils ont rendu possible. Billy Joel l’a compris mieux que beaucoup. Il n’a jamais été un apôtre du fétichisme beatle. Il a été, et il demeure, l’un de leurs lecteurs les plus musicaux. Celui qui a entendu, derrière le vacarme de la Beatlemania, une leçon de composition, de liberté et de confiance. Celui qui a su qu’un groupe pouvait faire danser le monde et, dans le même geste, redéfinir les frontières de la pop. Celui qui, un soir de février 1964, devant sa télévision, a vu passer non pas seulement quatre garçons de Liverpool, mais sa propre vie en train de prendre forme.  

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