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Il y a des comparaisons qui sentent la paresse critique. Les Beatles contre Led Zeppelin en fait souvent partie. On aligne des chiffres, des chefs-d’œuvre, des mythes, des coupes de cheveux, des disques que tout le monde possède déjà dans sa tête avant même de les avoir entendus, puis on croit avoir posé une question sérieuse. En réalité, on mélange deux forces de nature différente. Les uns ont redessiné l’idée même de ce qu’un groupe de rock pouvait être. Les autres ont donné à cette idée une masse, une violence, une puissance physique qui ont changé la température de la musique populaire. Opposer les Beatles à Led Zeppelin, c’est un peu comme vouloir départager l’inventeur de la carte et celui qui a décidé de traverser le territoire à pleine vitesse, sans freins, en soulevant la poussière, la boue et quelques pans entiers de la morale bourgeoise.
Le plus intéressant, au fond, n’est donc pas de choisir son camp mais de comprendre ce qui circule de l’un à l’autre. Car il existe bien un lien profond entre les Beatles et Led Zeppelin. Pas un lien de filiation sage, propre, universitaire, avec des flèches et des notes de bas de page bien rangées. Plutôt une transmission électrique. Les Beatles ont ouvert des portes sociales, esthétiques et commerciales gigantesques; Led Zeppelin s’y sont engouffrés pour bâtir un royaume plus lourd, plus opaque, plus sexué, plus tellurique. Entre les deux, il n’y a pas contradiction mais déplacement. Le centre de gravité du rock glisse. Il quitte peu à peu la pop moderne, insolente et kaléidoscopique des sixties pour devenir une matière plus dense, plus sombre, plus monumentale. Ce basculement, l’Angleterre l’a vécu en direct. L’histoire du rock aussi.
La première erreur consiste à croire que ces deux groupes jouaient le même jeu. Les Beatles n’étaient pas simplement un “grand groupe de rock” parmi d’autres. Ils ont contribué à installer le groupe autonome comme unité centrale de la modernité pop: quatre visages identifiables, des chansons écrites de l’intérieur, une personnalité collective immédiatement reconnaissable, une évolution esthétique fulgurante, et, à partir du milieu des années 60, un usage du studio qui fait exploser les limites du format chanson traditionnel. Entre Rubber Soul, Revolver, le White Album et surtout Sgt. Pepper, ils font entrer l’idée qu’un disque peut être un monde, un laboratoire, un théâtre mental, une œuvre dont la cohérence ne dépend plus de la scène mais de la bande magnétique. Britannica résume cela assez bien en rappelant que leurs albums de 1965 à 1968 ont fixé de nouvelles tendances du rock, tandis que Sgt. Pepper s’imposait comme un studio-work révolutionnaire, pensé comme un tout et non comme une simple collection de titres.
Led Zeppelin, eux, arrivent dans un paysage déjà transformé par ce précédent. Quand le groupe se forme en 1968 autour de Jimmy Page, Robert Plant, John Paul Jones et John Bonham, l’idée qu’un groupe britannique puisse être une force créatrice totale n’est plus à démontrer: les Beatles l’ont imposée à la planète. Mais Led Zeppelin vont déplacer la démonstration ailleurs. Ils ne cherchent pas la plasticité pop, l’élégance mélodique omnivore, ni cette façon toute beatlesienne de faire cohabiter le music-hall, la soul, l’Inde, la musique concrète, les harmonies vocales et l’ironie anglaise au sein d’un même disque. Leur affaire est différente. Ils prennent le blues, le folk, les musiques modales, les traditions celtiques, l’électricité, la transe, et ils les soumettent à une logique d’expansion musculaire. Là où les Beatles éclairent, Led Zeppelin épaississent. Là où les premiers ouvrent le spectre, les seconds creusent le sol.
C’est pour cela qu’un verdict tranché n’a guère de sens. Dire que les Beatles sont “plus grands” que Led Zeppelin relève presque de l’évidence historique si l’on parle d’influence globale sur l’écriture pop, le studio, la forme album, la culture de masse et l’imaginaire collectif. Mais dire que Led Zeppelin ont fait quelque chose que les Beatles n’ont jamais fait, et n’ont sans doute jamais voulu faire, est tout aussi évident. Personne, chez les Fab Four, n’a cherché ce mélange de sauvagerie rituelle, d’érotisme païen, de gigantisme sonore et de mystique du riff qui devient la signature zeppelinienne. L’intérêt du rapprochement est donc moins hiérarchique qu’organique: il faut regarder comment une révolution en prépare une autre, puis comment la seconde durcit la première jusqu’à la rendre méconnaissable.
On oublie souvent à quel point les Beatles ont d’abord été un événement social avant d’être figés en patrimoine. Leur importance n’est pas seulement musicale. Elle tient aussi à ce qu’ils ont permis symboliquement. Jimmy Page lui-même reconnaîtra plus tard que les Beatles avaient contribué à faire tomber des barrières sociales et de classe dans la Grande-Bretagne de l’époque, avant d’ajouter qu’ils avaient montré une maturité musicale croissante au fil de leur trajectoire. Ce constat est capital. Avant eux, le rock britannique vit encore largement dans l’imitation, dans la reprise, dans des formes de légitimité empruntées à l’Amérique. Après eux, écrire son propre répertoire, avoir sa propre identité sonore, transformer le studio en outil de création et faire de la pop une forme d’art adulte devient non seulement possible, mais attendu.
Cette révolution-là profite à toute une génération, y compris à des musiciens qui ne ressemblent en rien aux Beatles. Jimmy Page est précisément de ceux-là. Avant Led Zeppelin, il est un architecte de l’ombre, un homme des studios, un session musician omniprésent, nourri de blues, d’arrangements, de technique et de rigueur. Si un groupe comme Led Zeppelin peut ensuite prétendre à une autonomie totale, produire ses disques, imposer sa personnalité sans se plier à une norme pop préexistante, c’est aussi parce que les Beatles ont rendu pensable cette souveraineté artistique. Ils ont modifié le rapport de force entre musiciens, maisons de disques, presse et public. Ils ont fait comprendre qu’un groupe pouvait être à la fois immensément populaire et farouchement ambitieux. Ce n’est pas un détail. C’est la condition de possibilité de presque tout le rock britannique de haut niveau qui suit.
Il y a un autre point décisif: les Beatles ont dédramatisé le métissage. Chez eux, la cohérence ne vient jamais de la pureté. Elle naît de la collision. Le music-hall anglais, la Motown, Chuck Berry, la musique indienne, la soul, les harmonies de girl groups, les expérimentations sonores, la folk introspective, la satire, la tendresse, l’absurde: tout est absorbé, retraité, rendu naturel. Cette liberté de circulation entre les formes fait sauter une vieille frontière entre ambition artistique et accessibilité populaire. Led Zeppelin n’emprunteront pas les mêmes chemins, mais ils bénéficieront du même droit nouveau à l’hybridation. Eux aussi brassent le blues, le folk, des couleurs orientales, des traditions acoustiques et la violence électrique. Sauf que là où les Beatles font tenir le monde dans une chanson, Led Zeppelin veulent parfois faire tenir une tempête dans un seul accord.
Il y a quelque chose de presque romanesque dans le calendrier. Le premier album de Led Zeppelin sort aux États-Unis le 12 janvier 1969. Dix-huit jours plus tard, le 30 janvier, les Beatles montent sur le toit d’Apple pour leur dernier concert public, ce set de quarante-deux minutes interrompu par la police et devenu depuis l’une des images les plus célèbres de l’histoire du rock. Dans ce simple voisinage de dates, on peut lire un basculement symbolique. D’un côté, un groupe déjà fissuré, qui tente une dernière poussée de vie en public. De l’autre, une machine neuve qui entre dans l’arène avec la conviction froide de ceux qui n’ont pas l’intention de demander la permission. La même ville, la même industrie, le même pays: mais le climat a changé.
Évidemment, les choses ne sont jamais aussi simples qu’une belle narration. Les Beatles ne s’effacent pas soudain le 30 janvier 1969 comme un théâtre qui baisse son rideau. Ils sont encore capables de génie, Abbey Road arrive la même année, et l’histoire de leur fin est plus nuancée que la légende du groupe au bord de l’implosion permanente. Mais il n’empêche: le concert sur le toit ressemble à une dernière apparition d’un type de groupe qui avait dominé les années 60, tandis que la parution de Led Zeppelin I annonce autre chose. Non plus la bande moderne qui condense le siècle en trois minutes, mais le groupe-total, quasi mythologique, qui transforme le rock en expérience physique, en cérémonie, en matière noire.
Ce passage de témoin n’est pas seulement générationnel. Il touche au corps même de la musique. Les Beatles ont souvent été affaire d’invention, de surprise, de couleurs, de formes, de montage, de point de vue. Led Zeppelin, eux, ramènent le rock à des questions de pression, d’espace, de tension, de volume, de souffle. Le groupe existe moins comme dispositif de conversation que comme organisme. Chez les Beatles, chaque membre a une voix, une silhouette, une psychologie créatrice distincte, et l’ensemble tient par une alchimie presque miraculeuse entre ces singularités. Chez Led Zeppelin, l’impression dominante est parfois celle d’une masse unique, d’un animal à quatre têtes mû par la volonté organisatrice de Jimmy Page et par la poussée vitale des autres. Les Beatles donnent au rock une conscience; Led Zeppelin lui donnent une colonne vertébrale en acier.
Si l’on veut comprendre ce qui sépare et relie les deux groupes, il faut revenir à la forme album. Les Beatles ont changé le statut du disque au point que cela nous paraît aujourd’hui naturel. Revolver marque un moment d’accélération décisif: selon le site officiel du groupe, le temps passé en studio y nourrit une créativité et une expérimentation accrues, tandis que les témoignages de Ringo Starr, John Lennon, Paul McCartney et George Martin insistent sur la sensation d’avancer “à pas de géant”. Puis vient Sgt. Pepper, que Britannica décrit comme révolutionnaire par son ton psychédélique, ses effets de studio et sa conception d’ensemble. C’est là que le rock comprend définitivement qu’un album peut être plus qu’un support: un espace mental autonome.
Or Led Zeppelin héritent de cette mutation tout en la tordant vers autre chose. Ils ne feront jamais de concept album au sens beatlesien du terme, avec personnages, coutures visibles, théâtralité pop et goût du collage. Mais ils comprennent immédiatement qu’un album n’est pas un simple assemblage de singles. Dès le départ, Jimmy Page pense en producteur. Le site officiel de Led Zeppelin rappelle d’ailleurs que le premier album, enregistré à l’automne 1968 et publié en janvier 1969, est produit par lui. Ce détail compte énormément. Là encore, les Beatles ont contribué à légitimer l’idée qu’un groupe pouvait revendiquer un contrôle esthétique plus serré; Page pousse cette logique avec une autorité presque maniaque. Chez Zeppelin, le disque n’est pas seulement une œuvre: c’est une forteresse sonore.
La différence tient alors à la manière d’habiter cette forteresse. Les Beatles traitent l’album comme un espace de circulation entre les genres et les humeurs. Ils peuvent passer d’une miniature bouleversante à une farce, d’une épure acoustique à une déflagration psychédélique, sans perdre leur signature. Cette volatilité est leur luxe suprême. Led Zeppelin, à l’inverse, bâtissent une continuité moins narrative que sensorielle. Un morceau acoustique, chez eux, ne rompt pas le pacte de puissance: il l’approfondit, il lui donne un envers de brume, il prépare le retour du choc. Le disque zeppelinien respire, oui, mais comme une bête allongée qui peut se lever à tout moment et fracasser la pièce. Chez les Beatles, le mouvement est centrifuge; chez Zeppelin, il est magnétique.
C’est l’un des points les plus passionnants, et il est trop souvent simplifié. Non, Led Zeppelin n’ont pas “inventé” seuls la lourdeur dans le rock. Avant eux, il existe déjà un durcissement du son britannique. The Kinks, The Who, Cream et d’autres ont commencé à brutaliser la guitare et le battement. Mais les Beatles eux-mêmes ont laissé plusieurs balises essentielles. John Lennon voyait dans Ticket to Ride l’un des tout premiers disques de heavy metal, en insistant notamment sur la manière dont Ringo Starr y jouait la batterie. Quant à Helter Skelter, le site Beatles Bible rappelle qu’il s’agissait pour Paul McCartney de fabriquer quelque chose d’aussi sale et bruyant que possible. Cela ne fait pas des Beatles un groupe de hard rock au sens plein; cela montre plutôt qu’ils avaient perçu très tôt le désir de densité, de rugosité, de saturation, de chaos contrôlé qui allait marquer la fin de la décennie.
La grande différence, c’est que chez les Beatles cette lourdeur reste un geste parmi d’autres. Helter Skelter choque, griffe, déborde, mais il demeure un épisode dans une œuvre fondamentalement plurielle. Chez Led Zeppelin, au contraire, le poids devient une langue maternelle. Même quand le groupe joue acoustique, même quand il se tourne vers la folk ou des nuances plus pastorales, il y a cette impression que la masse sonore n’est jamais loin, qu’elle veille derrière la porte. Jimmy Page comprend quelque chose d’essentiel: le riff ne doit plus seulement soutenir une chanson, il peut devenir un principe dramatique à lui seul, presque une architecture. Il suffit alors que Bonham entre dans la pièce pour que cette architecture se mette à marcher comme une armée.
En ce sens, Led Zeppelin ne contredisent pas les Beatles; ils radicalisent un possible que ceux-ci avaient entrouvert sans vouloir s’y installer. Les Fab Four testent la fureur. Zeppelin l’habite. Les Beatles explorent la saturation comme couleur expressive. Zeppelin en fait une météorologie permanente. Les Beatles peuvent être durs, mais ils n’ont jamais voulu être massifs par principe. Leur intelligence reste fondamentalement mobile, ironique, mélodique, plurielle. Le projet zeppelinien, lui, consiste précisément à donner au rock une verticalité héroïque, une monumentalité presque minérale. C’est là que commence tout un pan du heavy metal, du hard rock et de la religion du riff. Britannica résume sobrement l’affaire en rappelant que Led Zeppelin sont considérés comme des précurseurs du hard rock et du heavy metal. On pourrait le dire plus simplement: avec eux, le rock cesse d’être seulement nerveux; il devient tectonique.
Autre divergence fondamentale: le rapport au live. Les Beatles cessent les concerts en 1966, et cette décision ouvre en grand les vannes du studio. Britannica souligne que cette retraite de la scène a permis les expérimentations qui culminent avec Sgt. Pepper, œuvre pensée en partie comme irréalisable telle quelle sur scène. Cela change tout. Le groupe n’a plus besoin de composer pour des conditions de concert médiocres, pour une sono insuffisante, pour des foules qui couvrent la musique de leurs cris. Il peut penser en artisan du détail, de la texture, de la construction. Cette liberté est l’un des moteurs de leur grandeur tardive.
Led Zeppelin, eux, construisent leur légende dans le mouvement inverse. Bien sûr, leurs albums sont travaillés, produits avec un sens aigu de l’espace et du relief. Mais leur mythe tient aussi à la scène, à la durée, à l’extension, à la capacité de faire gonfler une chanson jusqu’à ce qu’elle devienne un continent parallèle. Le live zeppelinien n’est pas une simple restitution des albums; c’est une autre forme d’empire. Là où les Beatles ont fini par déplacer leur créativité du côté du studio pur, Led Zeppelin maintiennent la circulation entre les deux mondes. Le disque pose la carte; la scène l’incendie. Cette différence explique en partie pourquoi les Beatles demeurent la matrice de la pop moderne, tandis que Zeppelin deviennent la grande obsession des musiciens fascinés par la puissance, l’endurance et le vertige collectif.
Cela ne signifie pas que les Beatles manquaient de chair ni que Zeppelin manquaient d’intelligence de studio. Ce serait une caricature. Mais les priorités diffèrent. Chez les Beatles, la modernité se conquiert souvent par la mise en scène du possible technique. Chez Led Zeppelin, elle passe par une reconquête du corps. Le studio sert à capturer une force, pas à remplacer l’expérience vivante. Voilà pourquoi l’on peut aimer Abbey Road comme une perfection de menuiserie sonore et aimer Led Zeppelin II ou IV comme des objets d’impact, des disques qui ne vous demandent pas seulement d’écouter mais d’encaisser. L’un cisèle, l’autre assène. Les deux approches sont suprêmes; elles ne travaillent simplement pas le même organe.
Les passerelles concrètes entre l’univers beatlesien et celui de Led Zeppelin sont rares, souvent obliques, parfois drôles. C’est ce qui les rend précieuses. L’une des plus révélatrices concerne George Harrison. Jimmy Page a raconté qu’après une remarque de George à John Bonham sur le fait que Led Zeppelin ne faisaient pas de vraies ballades, il avait décidé de relever le défi en écrivant The Rain Song. L’anecdote dit beaucoup. D’abord, qu’un Beatle, en l’occurrence le plus contemplatif et le plus spiritualisé des quatre, percevait chez Zeppelin un manque non pas de talent mais de douceur assumée. Ensuite, que Page, loin de mépriser cette observation, l’a prise au sérieux. Il y a là un dialogue esthétique minuscule mais passionnant: Harrison pointe un angle mort, Page répond par l’un des plus beaux morceaux de son groupe.
Cela contredit au passage une idée facile selon laquelle les Beatles et Led Zeppelin auraient vécu dans des univers étanches. En vérité, les scènes britanniques se croisent, s’observent, se jugent, s’imitent parfois à distance. Il y a de l’admiration, des incompréhensions, des résistances. Le producteur Glyn Johns, qui a travaillé avec les deux camps, a raconté plus tard que George Harrison n’avait pas du tout été convaincu lorsqu’il lui avait fait entendre le premier album de Led Zeppelin. L’anecdote est savoureuse, mais elle a surtout valeur de symptôme. Elle rappelle qu’un choc historique n’est jamais immédiatement lisible, même pour des géants. Les révolutions sonores ne se reconnaissent pas toujours sur le moment. Ce qui nous paraît aujourd’hui évident a souvent d’abord ressemblé à un drôle de vacarme.
On peut lire cette petite friction comme l’un des grands malentendus fertiles du rock anglais. George Harrison venait d’un groupe dont la sophistication, la mélodie, le sens du timbre et l’équilibre collectif avaient produit une forme de perfection presque classique. Il n’est pas absurde qu’il ait pu voir dans le premier Led Zeppelin quelque chose de trop brut, de trop insistant, de trop déterminé à faire sauter la cloison plutôt qu’à dessiner la pièce. Mais l’histoire a montré que cette brutalité apparente contenait sa propre forme d’élégance. Une élégance plus animale, plus archaïque, moins immédiatement décorative. La beauté de Led Zeppelin n’est pas toujours polie; elle est souvent taillée à même la roche.
Rien n’est plus instructif que de comparer Ringo Starr et John Bonham. Pendant des décennies, des gens ont cru faire preuve de virilité analytique en opposant le premier, supposément limité, au second, supposément titanesque. C’est une lecture pauvre. D’abord parce que l’histoire de la batterie rock a largement réhabilité Ringo. MusicRadar rappelle à quel point son jeu, son toucher et même l’esthétique de son kit ont influencé des générations de batteurs. Son importance ne tient pas à la démonstration technique mais à la science du placement, à l’intelligence des vides, à cette manière singulière de faire avancer une chanson en lui donnant juste la torsion nécessaire. Le commentaire de John Lennon sur Ticket to Ride, qui soulignait le rôle décisif du jeu de Ringo, va exactement dans ce sens.
John Bonham appartient à une autre famille. Chez lui, le groove a du poids, du ventre, de l’air déplacé. C’est une batterie qui ne se contente pas de marquer le temps: elle modifie la pression atmosphérique du morceau. Mais la différence entre les deux hommes n’est pas celle de la finesse contre la force brute. Ce sont plutôt deux façons différentes de faire exister le temps dans le rock. Ringo Starr l’organise comme un dramaturge discret. John Bonham l’ébranle comme un architecte qui ferait trembler l’immeuble juste pour prouver qu’il tient debout. Si l’on n’entend que la puissance chez Bonham, on rate son swing; si l’on n’entend que la sobriété chez Ringo, on rate son étrangeté.
Le plus beau, c’est qu’il n’y a pas ici de rivalité sérieuse, plutôt une fraternité d’époque. Ringo Starr a d’ailleurs raconté un souvenir de fête passée avec John Bonham et Charlie Watts, souvenir qui dit à sa manière la proximité humaine de ces mondes souvent présentés comme séparés. On imagine volontiers les écoles, les camps, les chapelles; on oublie qu’il y avait aussi des musiciens qui se fréquentaient, s’observaient, riaient ensemble, partageaient une culture commune de la scène et de l’excès. Entre Ringo et Bonham, il y a moins une opposition qu’une transmission déformée. Le premier a démontré qu’un batteur pouvait être un styliste absolu sans bavardage. Le second a transformé cette leçon de personnalité en déflagration monumentale.
Le cœur du différend esthétique entre les Beatles et Led Zeppelin se joue aussi dans l’écriture. Chez Lennon et McCartney, même lorsque les morceaux se complexifient, quelque chose demeure de l’artisanat pop suprême: une obsession de la forme, de la bascule mélodique, du détail verbal ou harmonique qui fait qu’une chanson tient debout même dépouillée de presque tout. C’est vrai des ballades comme des morceaux plus durs. L’énergie, chez eux, est rarement dissociée de la construction. Même la folie semble calibrée par un instinct supérieur de la chanson. C’est cette qualité qui leur permet de rester au sommet tout en changeant constamment de peau.
Jimmy Page, lui, pense moins comme un duo de songwriters que comme un metteur en scène du choc. Bien sûr, Led Zeppelin ont écrit d’immenses chansons. Mais leur grandeur passe souvent par la captation d’un moment de force collective: un riff lancé comme une menace, une montée, un silence, une attaque de batterie, une voix qui fend l’espace, une texture acoustique qui trouble le paysage avant le retour de la tempête. Là où McCartney ou Lennon peuvent bouleverser en trois accords et une mélodie inoubliable, Page cherche volontiers l’effet de relief, la dramaturgie du son, la sensation que le morceau prend possession de son propre espace. C’est une écriture moins littéraire et moins mélodiquement prolixe, mais extraordinairement architecturée.
C’est pour cela que l’idée d’un “meilleur groupe” s’effondre dès qu’on l’examine sérieusement. Vouloir mesurer Whole Lotta Love avec la même règle que A Day in the Life, ou Stairway to Heaven avec celle qui convient à Strawberry Fields Forever, revient à demander à deux formes de génie de se plier à une seule police administrative. Les Beatles excellent dans l’art de condenser l’inouï dans une structure presque parfaite. Led Zeppelin excellent dans l’art d’agrandir le morceau jusqu’à ce qu’il prenne une dimension mythique. Le premier geste relève de l’alchimie; le second, de l’incantation. Le rock a besoin des deux.
On pourrait dire, en forçant à peine le trait, que les Beatles représentent la grande expansion lumineuse du rock britannique, tandis que Led Zeppelin en incarnent le versant nocturne. Les premiers absorbent le monde et le restituent en couleurs nouvelles. Les seconds prennent des traditions anciennes, des pulsions blues, des motifs folk, des sons amplifiés, et les chargent d’une gravité presque mythologique. Chez les Beatles, même la mélancolie garde souvent une forme d’ouverture. Chez Led Zeppelin, même la joie peut paraître hantée, lestée d’une sexualité obscure, d’une verticalité guerrière, d’une fascination pour des imaginaires plus archaïques. Ce ne sont pas simplement deux styles; ce sont deux manières de rêver la modernité anglaise.
Le plus fascinant, c’est que ces deux façons d’être modernes ont cohabité à quelques années d’écart à peine. D’un côté, la sophistication pop qui se découvre un avenir artistique illimité. De l’autre, la réinvention du groupe de rock comme totem gigantesque, capable d’absorber le blues américain, la folk, l’électricité et le mystère pour les restituer sous forme de culte mondial. Quand on regarde l’histoire du rock des années 60 et du début des années 70, on voit bien que les Beatles n’ont pas été remplacés par Led Zeppelin comme on change de leader au championnat. On voit plutôt une mutation des attentes. Après les Beatles, le rock sait qu’il peut être tout. Avec Zeppelin, il découvre qu’il peut aussi devenir immense, opaque, presque inhumain de puissance.
À la fin, la réponse dépend de ce que l’on cherche dans le rock. Si l’on parle d’influence générale sur la pop, sur l’écriture, sur la forme album, sur le studio, sur l’idée même de groupe moderne et sur la culture mondiale, les Beatles restent probablement hors d’atteinte. Leur trajectoire est trop rapide, trop diverse, trop décisive. Elle a changé la structure du champ. Elle continue de servir de matrice à des artistes qui ne leur ressemblent même plus. L’histoire leur donne une antériorité et une portée qu’il est difficile de contester sérieusement.
Mais si l’on parle de puissance élémentaire, de sensualité du son, de rapport au riff, de dramaturgie physique, de capacité à faire du rock une expérience presque chamanique, Led Zeppelin occupent un territoire que les Beatles n’ont jamais véritablement convoité. Et c’est très bien ainsi. Le rock serait plus pauvre si tout revenait toujours au même modèle d’excellence. Il a fallu les Beatles pour inventer l’horizon; il a fallu Led Zeppelin pour montrer qu’on pouvait s’y précipiter comme dans une bataille, avec des amplis pour chevaux et John Bonham pour tonnerre domestiqué.
Le vrai verdict est donc moins spectaculaire qu’un classement, mais plus juste. Les Beatles demeurent la grande grammaire. Led Zeppelin demeurent l’un des plus grands corps que cette grammaire ait rendus possibles. Les premiers ont appris au rock à penser plus vite, plus loin, plus librement. Les seconds lui ont appris à peser, à désirer, à rugir, à s’élever comme un monument. Entre eux, il n’y a pas seulement une comparaison possible. Il y a l’histoire même du moment où la musique populaire britannique, devenue adulte, s’est regardée dans le miroir et a compris qu’elle pouvait être tout à la fois subtile, aventureuse, raffinée, brutale, mélodique, cosmique et obscènement puissante. Et c’est sans doute pour cela qu’on continue, encore aujourd’hui, à les mettre dans la même phrase: non parce qu’ils se ressemblent, mais parce qu’ensemble ils dessinent les deux versants du même Everest.