La vie
• La Biographie
• La Chronologie
• L’avant Beatles
• Les Photographes
• L’après Beatles
• Les Beatles vus par…
• Le Wiki
• La Ville de Liverpool
Around...
• I Know you, and you know me
• Smells like Beatles Spirit
• Les Cinquièmes Beatles
On aurait tort de voir en Alice Cooper l’exact contraire des Beatles, comme si l’un avait dû naître contre les autres. Derrière le maquillage charbonneux, les pendaisons de théâtre, les guillotines de scène et tout l’attirail du shock rock, il y a chez lui un enfant de la Beatlemania, un adolescent américain foudroyé comme tant d’autres par l’irruption de She Loves You, I Want To Hold Your Hand et Please Please Me. Avant d’être le grand ordonnateur du grotesque rock, Vincent Furnier fut d’abord un garçon qui comprit, en regardant les Beatles renverser l’ordre établi, qu’une chanson pouvait être à la fois populaire, subversive et assez forte pour changer une vie. La suite raconte une filiation bien plus profonde qu’on ne l’imagine : des Earwigs parodiques à l’apprentissage de la mélodie, des nuits dévastées avec John Lennon aux Hollywood Vampires, jusqu’à la collaboration bien réelle avec Paul McCartney, tout ramène Alice Cooper vers l’orbite des Fab Four. Non comme un disciple sage, mais comme l’un de leurs descendants les plus imprévus, celui qui aura poussé vers le cabaret noir, l’horreur pulp et la comédie macabre une liberté formelle que les Beatles avaient contribué à rendre possible.
Il y a, au premier regard, quelque chose d’absurde à rapprocher Alice Cooper et les Beatles. D’un côté, le prince des cauchemars électriques, le maquillage charbonneux, les pendaisons théâtrales, les guillotines de scène, la jubilation macabre transformée en art populaire. De l’autre, les garçons de Liverpool, la révolution mélodique, le chic pop, la modernité devenue canon. Et pourtant, l’histoire du rock est justement faite de ces rapprochements qui paraissaient impossibles avant d’apparaître comme des évidences. Car Alice Cooper n’est pas l’anti-Beatles qu’on imagine parfois en survolant sa silhouette. Il est, au contraire, un produit profondément paradoxal de leur séisme. Il est un enfant de la Beatlemania, un musicien qui a compris très tôt que les chansons devaient d’abord tenir debout avant que le décor ne s’écroule sur elles, et un performeur qui a poussé vers le grotesque, l’horreur et le cabaret noir ce que les Beatles avaient ouvert dans la pop : le droit absolu à l’invention, à la métamorphose et à la liberté de ton. Les faits documentés racontent d’ailleurs une histoire précise : admiration juvénile, amitié alcoolisée avec John Lennon, proximité symbolique avec Ringo Starr, collaboration concrète avec Paul McCartney, et une filiation esthétique bien plus profonde qu’elle n’en a l’air.
Chez Alice Cooper, la matrice Beatles ne relève pas du vernis culturel qu’on ajoute après coup pour ennoblir une trajectoire. Elle appartient au noyau dur. Cooper a raconté à plusieurs reprises qu’adolescent, lorsqu’il a entendu en rafale des chansons comme “She Loves You”, “I Want To Hold Your Hand” et “Please Please Me”, il a eu la sensation de découvrir quelque chose qui n’existait pas avant. Ce n’était pas seulement une préférence de fan parmi d’autres. C’était une déflagration de langage. Lui qui venait d’un paysage musical nourri d’Elvis, de Chuck Berry, de Motown, des Beach Boys et des Four Seasons a soudain entendu un type d’énergie qui semblait venir du futur. Ce qui l’a frappé n’était pas seulement la fraîcheur, mais le mélange de netteté mélodique, d’évidence rythmique et de scandale générationnel. Il a vu aussi la réaction des adultes, et il a compris une leçon essentielle du rock : quand les parents grimacent, il se passe quelque chose d’important. Le gamin Vincent Furnier n’a pas seulement aimé les Beatles ; il a identifié dans leur surgissement un modèle de commotion culturelle. Les Beatles n’étaient pas, pour lui, des gentils garçons polis. Ils étaient le moment où une forme apparemment légère révélait une puissance de subversion gigantesque.
Cette révélation a eu une conséquence très concrète. Avant d’être Alice Cooper, avant le noir autour des yeux et la morgue de croque-mort pop, il y a eu The Earwigs, groupe parodique monté au lycée avec des copains de cross-country. Le détail est trop beau pour ne pas être vrai : ces gamins reprenaient la grammaire des Beatles, détournaient leurs paroles et les réécrivaient sur leur propre univers d’ados sportifs. Ce n’était pas une moquerie méprisante, mais une forme de mimétisme émerveillé. On n’imite vraiment que ce qui vous obsède. Les Earwigs gagnèrent un concours de talents, puis le jeu devint sérieux : instruments achetés au mont-de-piété, transformation en vrai groupe, naissance d’une vocation. Il y a quelque chose de profondément beatlien dans cette scène primitive. Comme chez tant de formations américaines de l’après-1964, la vocation ne naît pas dans un conservatoire, mais dans le choc presque physique causé par quatre garçons anglais. On a beaucoup parlé de l’influence des Beatles sur le folk-rock, la power pop ou la psyché. On oublie parfois qu’ils ont aussi, de manière indirecte, enfanté le théâtre détraqué de Cooper. Sans Beatlemania, pas d’Earwigs ; sans Earwigs, probablement pas d’Alice Cooper tel qu’on le connaît.
Ce point est essentiel parce qu’il évite un contresens fréquent. On imagine souvent que Alice Cooper s’est construit contre la tradition mélodique des Beatles, comme s’il avait fallu choisir entre la pop et l’outrance. Or lui-même dit exactement l’inverse lorsqu’il parle d’écriture. Il répète depuis des années aux jeunes groupes d’“écouter les Beatles”, les Beach Boys et les Four Seasons, parce qu’ils écrivaient, selon lui, des chansons parfaites. Il insiste sur la nécessité d’avoir un couplet, un refrain, un hook, une forme. On peut hurler, choquer, transpirer la menace, mais encore faut-il qu’il y ait une chanson dessous. Cette idée est capitale pour comprendre pourquoi le meilleur Alice Cooper n’a jamais été un simple théâtre forain sonorisé. Sous les serpents, il y a des mélodies. Sous le rictus, il y a une science de la structure. Sous le grotesque, il y a une discipline pop. En cela, Alice Cooper n’est pas un iconoclaste venu détruire l’héritage des Beatles : il est un élève turbulent qui a retenu la leçon mieux que beaucoup d’autres.
L’apport des Beatles à l’histoire du rock ne se résume pas à un catalogue de chansons impeccables. Ils ont aussi élargi la scène mentale du rock. Ils ont montré qu’un groupe pouvait changer de peau, inventer des personnages, construire un univers, organiser une œuvre autour d’une idée, brouiller la frontière entre la chanson populaire et le spectacle total. Sgt. Pepper a souvent été réduit à son statut de mythe surgelé, mais il faut se souvenir de ce qu’il a produit dans l’imaginaire de la génération suivante : la certitude que le rock pouvait devenir théâtre, costume, décor, fiction, événement. Sur ce terrain-là, Alice Cooper appartient pleinement à l’après-Beatles. Une source officielle liée à son site le formule très bien en décrivant sa génération comme la “première post-Beatles”, celle qui a émulé la manière des Fab Four d’approcher l’écriture et la mélodie, avant de pousser le son vers des territoires plus lourds et plus déviants. La nuance est fondamentale. Le groupe Alice Cooper ne naît pas en niant les Beatles, mais en prenant leur liberté formelle au mot, puis en la salissant joyeusement avec du cambouis, du latex et des cauchemars adolescents.
La grande invention de Cooper est là : il a retenu des Beatles la permission d’être autre chose qu’un simple groupe de scène, mais il a remplacé la fantaisie psychédélique par une esthétique d’asile, de foire, de film d’horreur et de comédie noire. C’est une filiation oblique, pas un héritage de surface. Quand John Lennon et Paul McCartney rendent la pop plus vaste, Alice Cooper l’empoisonne. Quand les Beatles ouvrent la porte de l’artifice, Cooper la défonce avec une hache. Pourtant, le geste initial procède d’une même intuition : la musique populaire n’a aucune raison d’être réaliste, sage ou limitée à l’authenticité supposée d’un groupe aligné devant ses amplis. Le rock peut devenir un espace de fiction. Le vrai génie de Cooper consiste à avoir compris qu’on pouvait marier l’efficacité immédiate de la chanson pop à une imagerie dérangée. C’est tout le paradoxe de titres comme “I’m Eighteen”, “School’s Out” ou “No More Mr. Nice Guy” : derrière les artifices, ça chante. Ça se retient. Ça siffle. On peut parler de shock rock autant qu’on veut ; s’il reste, c’est parce qu’il y a dans son art une ossature pop qui doit énormément à ce que les Beatles ont fixé comme standard.
Il faut même aller plus loin. Une partie de la critique a longtemps opposé l’élégance des Beatles à la vulgarité supposée d’Alice Cooper, comme s’il s’agissait de deux histoires incompatibles. C’est oublier que les Beatles eux-mêmes ont toujours porté en eux un goût de la farce, du travestissement, du nonsense et de l’ironie. Le rock britannique des années soixante n’a jamais été aussi respectable que la mythologie rétro voudrait le faire croire. Il y a du music-hall chez McCartney, du sarcasme chez Lennon, une forme de cabotinage chez Ringo Starr, un sens de la miniature psychique chez George Harrison. Cooper, lui, a simplement déplacé ce théâtre vers un territoire plus américain, plus grotesque, plus frontal, plus pulp. En ce sens, il n’est pas l’envers des Beatles. Il est l’un des enfants illégitimes de leur audace, celui qui a compris que la pop pouvait devenir un carnaval de mauvais goût sans cesser d’être savamment construite. C’est toute la différence entre la provocation stérile et la grande mise en scène rock : l’une cherche à choquer, l’autre invente un monde. Alice Cooper, comme les Beatles avant lui, invente un monde.
S’il faut chercher un point de contact humain, charnel, biographique entre Alice Cooper et les Beatles, c’est d’abord vers John Lennon qu’il faut se tourner. Non pas seulement parce que Lennon est le Beatle de l’excès verbal, de la morsure et du chaos créatif, mais parce qu’il a effectivement croisé Cooper dans la réalité la plus concrète de la mythologie seventies : les bars, les arrière-salles, les studios, les nuits qui s’éternisent jusqu’à devenir une manière d’être au monde. On sait qu’en septembre 1969, lors du Toronto Rock and Roll Revival Festival, le groupe Alice Cooper figurait sur l’affiche, et qu’il servit même de backing band à Gene Vincent, tandis que John Lennon y faisait ses grands débuts publics avec le Plastic Ono Band. Ce n’est pas encore l’amitié intime, mais c’est déjà un signe : les trajectoires se croisent très tôt sur le terrain instable où l’ancien monde du rock’n’roll rencontre sa modernité la plus fiévreuse. Le festival de Toronto, c’est une photographie saisissante d’une époque où les lignes bougent à toute vitesse, où le rock passe du costume étroit des sixties à quelque chose de plus cru, de plus heurté, de plus nerveux. Cooper et Lennon sont déjà dans le même climat.
La vraie jonction se produit surtout dans les années soixante-dix, au cœur de ce qu’on appelle le Lost Weekend de John Lennon. Cette période a souvent été racontée avec une lubie moralisatrice, comme s’il s’agissait seulement d’un long tunnel alcoolisé. Ce fut bien sûr cela aussi : des nuits sans fin, des beuveries, des comportements parfois lamentables, une légende dorée qui sentait plus souvent la sueur froide que le glamour. Mais ce fut également un moment de circulation intense, de sociabilité rock débridée, d’amitiés improvisées et d’une forme très masculine, très datée, très toxique parfois, de camaraderie nocturne. Alice Cooper était là. Il l’a raconté lui-même, et d’autres sources l’ont confirmé : autour du Rainbow Bar & Grill, dans la constellation des Hollywood Vampires, Lennon faisait partie de ces silhouettes que Cooper voyait apparaître dans la nuit avec Harry Nilsson, Keith Moon, Bernie Taupin, Micky Dolenz et d’autres. C’est un pan entier de la mythologie rock qui se rejoue là : l’après-Beatles sort des studios et se vautre dans le satin sale de Los Angeles. Cooper n’y est pas un simple figurant. Il est un compagnon de déroute.
Le nom même de Hollywood Vampires dit beaucoup. On a souvent raconté cette confrérie comme un club de buveurs, ce qu’elle fut évidemment. Pour entrer, disait Cooper, il fallait boire plus que les autres membres. Mais derrière l’anecdote potache se cache une vérité plus troublante : c’était une communauté de survivants provisoires, d’hommes persuadés plus ou moins consciemment qu’ils ne vieilliraient pas vraiment. Le rock des années soixante-dix porte en lui cette idée glauque que l’autodestruction fait partie du métier, qu’elle en garantit presque l’authenticité. Lorsque John Lennon fréquente cette bande pendant son exil affectif californien, il ne redevient pas un Beatle ; il devient l’un de ces types brillants, drôles, instables, parfois ivres morts, qui transforment la nuit en refuge collectif. Cooper, avec son humour noir, n’a jamais complètement romantisé cette période. Dans un entretien récent, il la résumait crûment comme un “lost weekend”, une bande de gars qui se saoulaient tous les soirs. Le mérite de cette franchise, c’est de percer la bulle kitsch de la légende. On comprend alors que la relation Lennon-Cooper ne se résume pas à un rapprochement entre stars : elle incarne aussi le côté sale, vulnérable, dérisoire du rock adulte.
Et pourtant, ce compagnonnage ne se réduit pas au sordide. Il y a, dans les récits de Cooper sur Lennon, une vraie chaleur. Pas de dévotion compassée, pas de musée. Une reconnaissance entre hommes qui savent ce qu’est le vacarme de leur propre personnage public. C’est peut-être cela qui rapproche au fond les deux artistes : chacun a connu la cage de sa caricature. Lennon condamné à être “John Lennon”, prophète ironique et martyr annoncé ; Cooper obligé de cohabiter avec “Alice Cooper”, croque-mort de carton-pâte devenu emblème national du mauvais goût sublime. Dans ce face-à-face, il n’y a pas seulement le fan et l’idole. Il y a deux professionnels du masque, deux artistes qui savent que la scène dévore et que la célébrité transforme tout en silhouette. Alors ils boivent, rient, traînent, s’abîment parfois, mais se reconnaissent. L’histoire du rock adore les proximités improbables ; celle-ci ne l’est qu’en apparence. John Lennon et Alice Cooper sont issus de traditions différentes, mais tous deux savent qu’au cœur du métier il y a un mélange d’écriture, de rôle, de fuite en avant et d’humour noir sans lequel on ne tient pas très longtemps.
Cette proximité avec Lennon n’est pas restée dans l’album photo des années de défonce. Elle a ressurgi, bien plus tard, quand Alice Cooper a relancé le nom des Hollywood Vampires non plus comme confrérie de soiffards, mais comme projet musical. Le disque de 2015 n’est pas un album Beatles, loin de là ; c’est plutôt une veillée funèbre rock’n’roll pour toute une génération de “dead drunk friends”, selon la formule de Cooper. Mais le choix d’y inclure “Cold Turkey”, c’est-à-dire l’un des morceaux les plus âpres et les plus physiques de John Lennon, n’a rien d’anodin. Là où d’autres auraient repris “Imagine” pour récupérer un peu de prestige, Cooper s’empare d’une chanson de manque, de chair, de nerfs, de dépendance. Autrement dit : il choisit le Lennon abrasif, celui qui colle le mieux à son propre univers. C’est un geste esthétique révélateur. Cooper n’honore pas Lennon en poli académique ; il le rejoint sur le terrain de la convulsion et du ricanement douloureux. Le fait que l’album soit explicitement conçu comme un hommage aux amis morts d’excès donne à ce morceau une résonance supplémentaire, presque triste sous le cuir et le maquillage.
Il faut d’ailleurs noter un point souvent sous-estimé : si le rock aime tant raconter l’alcoolisation du Lost Weekend, il oublie que Lennon, durant cette période, reste extrêmement actif. Des sources récentes rappellent qu’il produit, enregistre, bosse beaucoup, écrit encore énormément. La nuit et le travail coexistent dans un équilibre instable. C’est là aussi quelque chose que Cooper a toujours compris mieux que la plupart des commentateurs moraux : les pires périodes du rock ne sont pas seulement des descentes aux enfers, elles peuvent être des moments de productivité fébrile, presque monstrueuse. Cela ne les rend ni saines ni admirables, simplement plus complexes que la caricature. Si Cooper revient plus tard vers Lennon, ce n’est pas uniquement par nostalgie des beuveries. C’est parce que Lennon demeure, pour lui comme pour tout le rock moderne, l’une de ces figures où le talent, l’autodestruction, la lucidité et l’humour se mélangent d’une façon inséparable. Reprendre “Cold Turkey”, c’est aussi reconnaître qu’une partie du génie de Lennon tient à son refus d’embellir la souffrance. Or la grande force d’Alice Cooper, derrière les faux sangs et les accessoiristes, a toujours été exactement celle-là : ne pas édulcorer la part monstrueuse.
Avec Paul McCartney, l’histoire est d’une autre nature. Là où John Lennon incarne chez Cooper la nuit, le danger et l’amitié de bar, McCartney représente la majesté du savoir-faire, le triomphe presque indécent de la mélodie, l’art de faire paraître simple ce qui est en réalité inouï de précision. Pendant des années, Cooper a parlé des Beatles comme d’un modèle d’écriture à étudier. Quand il demande aux jeunes groupes d’écouter leurs chansons, ce n’est pas une pose patrimoniale. C’est un rappel à l’ordre. Écrire des morceaux qui entrent dans la tête sans sacrifier l’identité : voilà le saint Graal. À cet égard, McCartney est la figure centrale. Même lorsque Cooper va vers le vice, le grotesque, la pantomime horrifique, il reste fasciné par cette capacité très mccartneyenne à faire sonner une chanson comme si elle avait toujours existé. Le shock rock peut bien sortir les couteaux, il reste soumis à une loi plus forte : la chanson doit vivre au-delà du décor. Chez Cooper, cette loi vient en grande partie de Paul McCartney.
La scène la plus touchante de leur rapport est évidemment celle de l’enregistrement de “Come and Get It” avec les Hollywood Vampires. Tout y est. Le vieux fantasme d’adolescent devenu réalité, le professionnalisme impeccable de McCartney, l’ébahissement presque enfantin des rock stars qui, tout à coup, redeviennent des gamins devant le plus célèbre gaucher de l’histoire du rock. Les témoignages convergent : quand Paul McCartney s’assied au piano, tout le monde comprend immédiatement qu’il est dans la pièce non pas comme relique, mais comme musicien total. Alice Cooper, Joe Perry et les autres restent bouche bée ; Perry raconte même que McCartney n’avait apparemment pas rejoué la chanson depuis l’avoir écrite, avant de la reprendre naturellement, comme si elle n’avait jamais quitté ses doigts. Ce genre d’anecdote a quelque chose de presque cruel pour le commun des musiciens. Chez McCartney, la pop semble ne jamais s’user. Pour Cooper, qui connaît mieux que quiconque le prix du métier, cette aisance-là relève de la magie noire.
Le choix de “Come and Get It” n’est pas innocent non plus. Cette chanson appartient à l’univers Apple, à la galaxie Badfinger, à tout un prolongement de l’histoire Beatles où la beauté mélodique est déjà contaminée par une certaine mélancolie industrielle. Qu’un projet nommé Hollywood Vampires, dédié à des figures avalées par les excès du rock, récupère ce morceau pour le faire chanter par son auteur en compagnie d’Alice Cooper donne au titre une épaisseur presque vertigineuse. Tout d’un coup, l’histoire du rock se replie sur elle-même : McCartney, survivant serein d’un âge d’or, vient prêter sa voix à un disque mené par l’un des grands metteurs en scène de la décadence rock, pour réanimer une chanson liée à l’une des tragédies les plus sombres du catalogue Apple. Cooper, lui, ne peut qu’être saisi par la densité symbolique du moment. Ce n’est plus seulement un duo. C’est un raccord entre plusieurs strates de l’histoire populaire. Et le fait que McCartney apparaisse sur le disque à la voix, au piano et à la basse renforce encore l’idée que ce morceau n’est pas un cameo chic, mais un véritable acte de présence.
Le plus beau, peut-être, est ailleurs : dans la manière dont Cooper continue ensuite de parler de McCartney comme d’un membre à vie des Hollywood Vampires. La formule est drôle, bien sûr. Elle transforme le plus policé des Beatles en vampire honorifique du Sunset Strip. Mais elle dit aussi quelque chose de juste sur la fraternité rock. Cooper sait faire la différence entre les types avec qui l’on boit et ceux avec qui l’on partage quelque chose de plus profond : une certaine fidélité au plaisir de jouer. Quand il raconte que McCartney lui demande encore en plaisantant s’il est “toujours un Vampire”, le trait fait sourire, mais il révèle surtout une reconnaissance mutuelle. Cooper n’a pas seulement rencontré l’un de ses héros ; il l’a intégré à sa propre mythologie. Et c’est peut-être la plus belle preuve d’égalité que le rock puisse offrir : non pas mettre quelqu’un sur un piédestal, mais le faire entrer dans sa tribu.
Il existe une anecdote moins connue, presque trop invraisemblable pour être inventée, qui résume à merveille la qualité du rapport entre Alice Cooper et Paul McCartney. Elle concerne un lit rond ayant appartenu à Groucho Marx. Dans les souvenirs rapportés par McCartney et par Cooper lui-même, ce meuble extravagant finit par rejoindre le fameux dôme de méditation de Paul, modifiant du même coup l’atmosphère du lieu. Le détail peut sembler anecdotique, mais il est en réalité splendide. Il montre que la relation entre Cooper et l’univers des Beatles n’est pas seulement musicale ; elle touche aussi à cet art de vivre absurde, psychédélique, aristocratique et potache qui caractérise les grandes années soixante et soixante-dix. Chez d’autres, le décor serait ridicule. Chez eux, il devient presque une annexe naturelle de la création. Un dôme de méditation transformé par un lit hollywoodien offert par Alice Cooper : on croirait une blague de fin de soirée, et c’est pourtant une parcelle très réelle de l’histoire du rock.
Cette anecdote a une valeur presque théorique. Elle rappelle que le rapport entre Cooper et les Beatles ne s’est jamais limité à un schéma simple du type influence-référence-hommage. Il existe entre eux une communauté de goût pour l’excentricité, le décalage, le mélange du sérieux créatif et du nonsense. Le rock, lorsqu’il est grand, ne se contente pas de fabriquer des disques ; il produit des manières d’habiter le monde. Les Beatles ont inventé des espaces mentaux où l’objet le plus kitsch peut devenir emblème poétique. Cooper a poursuivi cela à sa manière, avec davantage de morgue et de noirceur. Voilà pourquoi cette histoire de lit rond n’est pas un simple gag. Elle éclaire une vérité esthétique : chez McCartney comme chez Cooper, le mauvais goût peut devenir un instrument de style. Tous deux savent qu’un accessoire absurde, bien placé, raconte parfois mieux une époque qu’un grand discours sur l’art.
Si John Lennon est le lien nocturne et Paul McCartney le lien mélodique, Ringo Starr relève plutôt de la fraternité rock au sens le plus concret. Le nom de Ringo apparaît régulièrement dans l’histoire des Hollywood Vampires, et pas comme une note de bas de page. Des sources relayées par le site officiel de Cooper rappellent que le roster du club incluait, à divers moments, Ringo Starr parmi les figures de cette troupe de noctambules où passaient aussi Lennon, Keith Moon, Harry Nilsson, Micky Dolenz ou Bernie Taupin. Ce n’est pas anodin. Ringo, souvent réduit à tort dans l’imaginaire populaire au “Beatle sympa”, est en réalité l’un des grands carrefours humains du rock des années soixante-dix. Il connaît tout le monde, joue avec tout le monde, traverse les styles et les scènes avec une décontraction qui masque mal l’importance de son réseau affectif. Le fait que Cooper le compte parmi cette confrérie dit quelque chose du statut de Ringo dans le rock réel, loin des hiérarchies scolaires entre génies supposés et seconds rôles. Ringo, dans la vie du rock, est un point de raccord. Cooper l’a compris depuis longtemps.
Ce lien a aussi une dimension symbolique plus fine. Ringo Starr incarne peut-être le Beatle le plus immédiatement compatible avec la sociabilité de Cooper. Pas parce qu’il serait moins profond que les autres, mais parce qu’il a toujours transporté avec lui un mélange de drôlerie, de distance, de professionnalisme et de camaraderie qui correspond très bien au monde du hard rock classique. Ringo n’est pas un monument de marbre ; c’est un survivant aimable, un batteur au swing inimitable, un passeur. Que le fils de Ringo, Zak Starkey, se retrouve d’ailleurs associé à l’univers des Hollywood Vampires sur le disque de 2015 renforce cette impression d’une continuité familiale, presque dynastique, entre l’après-Beatles et la mythologie cooperienne. Ici encore, il ne s’agit pas de forcer le trait. Alice Cooper n’est pas devenu un satellite beatlesien. Mais il a partagé avec Ringo Starr une même zone du rock où le sérieux musical n’empêche jamais le rire, et où la fraternité compte parfois autant que le prestige.
Il y a dans cette proximité quelque chose d’émouvant, parce qu’elle rappelle une vérité simple : les Beatles ne sont pas seulement un bloc sacré. Ce sont aussi quatre individus qui, après la séparation, ont continué à vivre des vies très différentes, à habiter des scènes distinctes, à fréquenter des mondes parfois très éloignés de l’image officielle du groupe. Voir Ringo Starr apparaître dans l’orbite d’Alice Cooper, ce n’est pas un sacrilège ou une anecdote kitsch. C’est la preuve que l’histoire réelle du rock, celle des rencontres, des bars, des studios, des coups de fil et des amitiés, est toujours plus riche que la mythologie propre. Les Beatles ont cessé d’exister comme groupe en 1970 ; ils ont continué d’irriguer des scènes entières à travers leurs personnes, leurs habitudes, leurs affinités. Cooper fait partie de cette histoire-là.
Parler d’Alice Cooper et des Beatles sans évoquer George Harrison laisserait une impression d’inachevé. Pourtant, c’est justement dans cette histoire celui qui apparaît le moins dans les croisements documentés. Pas de grande anecdote alcoolisée équivalente à celles de Lennon, pas de collaboration emblématique comme avec McCartney, pas de présence aussi visible que celle de Ringo dans la légende des Hollywood Vampires. Et cette quasi-absence, loin d’être un problème, dit quelque chose d’important. Harrison plane sur le sujet comme un contrepoint. Là où Cooper travaille le théâtre de l’excès, Harrison a souvent incarné une intériorité plus nette, plus méditative, plus ironiquement détachée. Il représente l’autre versant de l’héritage beatlesien : non pas la performance, mais le retrait ; non pas le cabaret morbide, mais la profondeur oblique. Cela ne signifie pas qu’ils soient incompatibles. Cela rappelle simplement que l’influence des Beatles sur Cooper passe d’abord par le groupe comme révolution totale, puis par des relations plus directes avec Lennon, McCartney et Ringo.
En réalité, George Harrison intervient ici comme une présence en creux. Quand on dit qu’Alice Cooper est un enfant des Beatles, on ne parle pas seulement de l’énergie de Lennon ou de la science de McCartney. On parle aussi de cette leçon globale qu’incarne le quatuor au complet : chacun peut apporter un monde différent à l’intérieur d’une même entité. La richesse de l’art beatlesien vient de cette pluralité interne. Cooper, à sa façon, a toujours recherché une complexité comparable entre personnage, groupe, mise en scène et écriture. Même lorsqu’il donne l’impression d’être un bloc monolithique de shock rock, son œuvre est traversée de sensibilités contradictoires : humour, mélancolie, pop, dureté, cabaret, satire. Si l’ombre de Harrison est moins visible dans les archives, elle n’est pas totalement absente dans cette idée plus abstraite mais décisive : le rock peut contenir des contraires sans se dissoudre. Les Beatles l’ont prouvé en interne ; Cooper en a tiré sa propre méthode.
Le meilleur test pour mesurer la relation d’un artiste aux Beatles, ce n’est pas seulement ce qu’il en dit. C’est ce qu’il ose faire de leurs chansons. Or Alice Cooper a repris les Beatles de plusieurs façons, à différentes époques, et ces choix sont révélateurs. En 1978, dans le film Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, il apparaît en Father Sun et interprète “Because”. L’œuvre en elle-même reste un monument de confusion kitsch, et il n’est pas nécessaire de la réhabiliter pour constater que la présence de Cooper dans cet univers n’a rien d’un accident. Elle matérialise la rencontre entre deux théâtres : celui, mythique, de Sgt. Pepper comme matrice de toutes les fantasmagories pop, et celui d’Alice Cooper comme maître de cérémonie d’un rock spectacularisé jusqu’à la caricature. Le film a beau être un objet bancal, il montre malgré tout une vérité culturelle : quelques années après la séparation des Beatles, Cooper est déjà perçu comme l’un des artistes capables d’entrer dans leur imaginaire sans le rendre sage.
Plus intéressante encore est sa version d’“Eleanor Rigby” pour le projet The Art of McCartney en 2014. Là, Cooper ne se contente pas de pasticher ou de vampiriser un classique. Il le traite avec une gravité presque respectueuse, accompagné d’un arrangement à cordes proche de l’esprit original. Le contraste est superbe. On s’attendrait à une démolition gothique ; on découvre une forme de retenue, comme si Cooper savait qu’une chanson de cette trempe n’a pas besoin d’être maquillée pour survivre. Sa voix, avec son grain vieilli, apporte à “Eleanor Rigby” une fatigue humaine qui lui va très bien. On entend moins le gimmick du personnage que l’expérience d’un homme qui a traversé suffisamment de nuits pour comprendre la solitude contenue dans le morceau. Cette reprise rappelle opportunément qu’Alice Cooper n’a jamais été qu’un bateleur. Il sait aussi se mettre au service d’un texte, d’une ligne mélodique, d’une atmosphère. Il sait, autrement dit, être musicien.
Ces reprises ont un mérite rare : elles évitent les deux pièges habituels du culte beatlesien. Le premier consiste à muséifier les chansons, à les jouer comme on dépoussière un bibelot sacré. Le second consiste à les “réinventer” si lourdement qu’on finit par ne plus entendre que l’ego du repreneur. Alice Cooper s’en sort parce qu’il sait exactement ce qu’il doit aux Beatles et ce qu’il ne doit pas leur emprunter. Il ne cherche pas à devenir un Beatle tardif ; il reste Alice Cooper, mais il accepte d’entrer dans leur matière avec une forme de discipline. Cela dit quelque chose de très profond sur sa conception du rock. Les vrais iconoclastes ne méprisent pas la tradition ; ils savent la manier assez bien pour la tordre sans la casser. Cooper, ici, fait preuve d’une intelligence qu’on refuse encore trop souvent aux artistes catalogués “spectaculaires”.
Le plus fascinant, au fond, n’est peut-être ni l’amitié avec Lennon, ni le studio partagé avec McCartney, ni la confrérie avec Ringo Starr. Le plus fascinant, c’est que l’influence des Beatles sur Alice Cooper demeure perceptible même quand aucune référence explicite n’apparaît. Elle se loge dans sa conception de la chanson comme forme close et immédiate. Elle se cache dans cette capacité à faire entrer des personnages dans des morceaux de trois ou quatre minutes. Elle surgit dans le refus de choisir entre ambition artistique et efficacité populaire. Les Beatles ont imposé l’idée qu’on pouvait être radicalement inventif sans renoncer à toucher le grand public. Cooper reprend exactement cette équation, mais la fait passer du côté de la comédie noire américaine. Là où tant de groupes “durs” ont cru devoir sacrifier la finesse à la puissance, lui a toujours tenté de conserver la morsure du hook. Voilà pourquoi son meilleur répertoire résiste au temps : non pas parce que le maquillage est iconique, mais parce que les chansons tiennent. Et cette endurance, encore une fois, sent beaucoup Liverpool.
On pourrait même soutenir que Cooper représente une forme particulièrement intéressante de postérité beatlesienne : celle qui ne ressemble pas aux Beatles en surface, mais leur reste fidèle sur le plan de la méthode. Il n’a ni leur son, ni leur allure, ni leur imaginaire premier. Pourtant il partage avec eux une croyance fondamentale dans la souveraineté de la forme populaire. C’est en cela que tant de discours opposant “pop” et “hard” passent à côté de l’essentiel. Le rock n’avance pas par cases étanches ; il progresse par contamination. Alice Cooper est contaminé par les Beatles comme Bowie l’est, comme Cheap Trick l’est, comme ELO l’est, chacun de manière différente. Chez lui, la contamination produit un monstre élégant : une machine à refrains capable de simuler la décapitation sur scène. C’est grotesque, oui. C’est sublime aussi, parfois. Et c’est infiniment plus beatlesien qu’on ne le croit lorsque l’on confond trop vite les Beatles avec une simple douceur mélodique.
Il y a enfin une dimension morale, au sens artistique du terme. Les Beatles ont enseigné au rock qu’il pouvait se renouveler sans se trahir. Alice Cooper a traversé plusieurs vies, plusieurs esthétiques, plusieurs résurrections, sans jamais totalement perdre le fil de ce qu’il devait à la chanson. Même quand il se met au service de la provocation, il n’oublie jamais qu’un morceau doit rester en mémoire. Même quand il joue au croque-mitaine, il veut plaire. Cette ambivalence est essentielle. Elle l’empêche de sombrer dans la pure spécialité, dans le simple numéro de foire pour amateurs de latex vintage. En cela, il demeure l’un des artistes les plus mal compris du rock classique : on le prend pour un provocateur qui sait chanter, alors qu’il est aussi un mélodiste discipliné qui a choisi la provocation comme véhicule. Et derrière ce choix, on retrouve encore les Beatles, non comme modèle visible, mais comme étalon intérieur.
Au terme de cette histoire, le rapprochement entre Alice Cooper et les Beatles n’a plus rien d’un paradoxe de journaliste en quête d’angle. Il apparaît comme une évidence du rock profond. Cooper a été frappé de plein fouet par la Beatlemania. Il a commencé en les imitant. Il a appris d’eux la puissance d’une mélodie bien construite. Il a partagé la nuit avec John Lennon, intégré Ringo Starr à la mythologie des Hollywood Vampires, chanté avec Paul McCartney, repris des morceaux des Beatles sans les réduire à des bibelots et poursuivi, à sa manière, cette ambition née dans les sixties : faire du rock un art populaire total, assez fort pour accueillir le théâtre, le personnage, le rire et l’émotion. Cette continuité n’efface pas les différences. Elle les rend plus intéressantes. Alice Cooper n’est pas un cousin sage des Beatles. Il en est l’un des descendants dégénérés au sens noble du terme, celui qui a pris l’héritage reçu et l’a conduit dans les sous-sols, les coulisses et les chambres noires du rock.
C’est peut-être cela, la vraie grandeur des Beatles : avoir influencé non seulement ceux qui leur ressemblaient, mais aussi ceux qui semblaient venir d’une autre planète. L’histoire de Cooper le prouve admirablement. Un adolescent américain entend “She Loves You”, monte un faux groupe de lycée, comprend que la pop peut déclencher une révolution nerveuse, puis devient l’un des artistes les plus théâtraux et les plus immédiatement reconnaissables de toute l’histoire du rock. Entre le point de départ et le résultat final, tout paraît différent ; en profondeur, pourtant, le fil n’a jamais été rompu. Les Beatles ont appris au futur Alice Cooper qu’un groupe pouvait être un événement. Il a simplement décidé que, chez lui, l’événement aurait l’air d’un mauvais rêve.
Et c’est sans doute pourquoi cette histoire touche autant. Elle rappelle que le rock ne progresse pas par pure opposition entre la lumière et l’ombre, entre la pop et le vice, entre la mélodie et le théâtre. Il avance par hybridation. Alice Cooper a mis du cambouis, du faux sang et des cauchemars sur une discipline de composition que les Beatles avaient aidé à imposer comme norme suprême. Derrière ses yeux cerclés de noir, il y a encore quelque part le gamin sidéré par la première décharge de Beatlemania. C’est une image magnifique, presque tendre : le roi du shock rock comme enfant caché des Fab Four. Et dans l’histoire du rock, il y a peu de filiations aussi improbables, aussi logiques, et au fond aussi belles.