Il y a des chansons que l’on croit connaître parce qu’elles ont trop souvent servi de bande-son au deuil collectif. Woman fait partie de celles-là. Sortie après l’assassinat de John Lennon, accrochée pour toujours à l’hiver 1980 et aux images du Dakota, elle a fini par ressembler à une lettre posthume, un dernier message adressé à Yoko Ono, aux femmes, au monde entier. C’est oublier qu’avant de devenir une relique, Woman était d’abord une chanson de retour. Sur Double Fantasy, ce “Heart Play” imaginé avec Yoko et produit par Jack Douglas, Lennon ne revient pas en prophète ni en ancien Beatle venu réclamer sa couronne. Il revient en homme de quarante ans, après cinq années de retrait, avec le désir presque fragile de reprendre la musique là où la vie l’avait déplacée : dans le couple, la paternité, la reconnaissance, les excuses et l’idée qu’il n’est jamais trop tard pour essayer d’être meilleur. Née dans le sillage de son séjour aux Bermudes, pensée par Lennon comme une version adulte de Girl et dédiée à “l’autre moitié du ciel”, Woman est bien plus qu’une ballade parfaite. C’est l’aveu apaisé d’un homme qui avait longtemps confondu l’amour avec la peur de perdre, et qui trouvait enfin la force de dire merci.
Dans la discographie solo de John Lennon, il y a les chansons que tout le monde connaît, celles qu’on a placées très tôt au rang des monuments, et puis il y a les autres, plus secrètes, moins commentées, qui finissent pourtant par révéler des pans entiers de l’homme et de l’œuvre. Out the Blue, glissée en 1973 sur Mind Games, appartient à cette famille discrète. Lennon lui-même la traitait d’un revers de main, comme une simple chanson d’amour, « nothing special ». C’est peut-être justement là que commence son mystère. Car cette ballade adressée à Yoko Ono surgit au moment exact où le couple vacille, au seuil du fameux Lost Weekend, quand l’amour n’est déjà plus une évidence mais pas encore un souvenir. En moins de quatre minutes, Lennon y fait tenir une vie entière : la douleur ancienne, l’irruption miraculeuse de Yoko, la gratitude, la peur de perdre, et cette certitude presque déraisonnable d’être né pour la rencontrer. Derrière ses airs de morceau mineur, Out the Blue condense tout ce qui fait la grandeur du Lennon solo : la nudité du Plastic Ono Band, la sophistication pop héritée des Beatles, les élans orchestraux de Mind Games et cette façon unique de transformer une crise intime en prière profane. Longtemps sous-estimée, réhabilitée par les rééditions et les lectures critiques, la chanson mérite aujourd’hui qu’on la regarde pour ce qu’elle est : non pas une parenthèse, mais l’une des plus belles déclarations d’amour jamais écrites par John Lennon.
Il aura suffi d’une phrase, prononcée presque en passant dans le confort feutré d’une maison du Surrey, pour déclencher l’un des plus grands incendies culturels des années 1960. En mars 1966, John Lennon explique à la journaliste Maureen Cleave que les Beatles sont désormais « plus populaires que Jésus ». En Grande-Bretagne, où la sécularisation est déjà largement installée, personne ou presque ne s’en émeut. Cinq mois plus tard, la même phrase, extraite de son contexte, débarque aux États-Unis et devient soudain un blasphème national. Dans le Sud profond, des radios bannissent les Beatles, des adolescents jettent leurs disques au feu, le Ku Klux Klan s’en mêle, les menaces de mort pleuvent, et les quatre garçons de Liverpool comprennent qu’ils ne pourront plus continuer ainsi. Ce qui n’était, chez Lennon, qu’un constat sociologique un peu brutal devient le révélateur d’un monde en train de basculer : l’ancien ordre religieux face à la nouvelle liturgie pop, les sermons contre les refrains, les églises contre les stades. Derrière le scandale, c’est toute la carrière des Beatles qui change de trajectoire, jusqu’à l’arrêt des tournées et la naissance du groupe de studio qui inventera Sgt. Pepper. Anatomie d’un malentendu devenu séisme.
On a souvent résumé George Harrison à cette silhouette légèrement en retrait, posée entre le feu fraternel de Lennon-McCartney et la bonhomie lumineuse de Ringo. Une erreur commode, que All Things Must Pass vient dynamiter à l’automne 1970 avec la force tranquille des œuvres qui n’ont plus rien à prouver. À peine les Beatles défaits, celui qu’on appelait encore le Quiet Beatle ouvre les vannes et laisse déferler un triple album comme on publie une déclaration d’indépendance : trop de chansons gardées sous le coude, trop de frustrations accumulées, trop de spiritualité, de guitares slide et de ferveur gospel pour tenir dans le cadre poli d’un simple 33 tours. Sous la houlette de Phil Spector, avec Eric Clapton, Ringo Starr, Klaus Voormann, Billy Preston ou encore Bobby Keys dans les parages, Harrison transforme son stock de morceaux refusés, différés ou incompris en monument orchestral. “My Sweet Lord”, “What Is Life”, “Isn’t It a Pity”, “Beware of Darkness” : derrière la réverbération massive et les murs de son, il y a surtout un songwriter enfin libre, capable de faire de sa mélancolie, de sa foi et de son sens mélodique une cathédrale pop. Cinquante-cinq ans plus tard, All Things Must Pass n’est plus seulement le grand disque solo d’un ex-Beatle : c’est le moment précis où Harrison cesse d’être une ombre pour devenir, à son tour, l’horizon.
Il y a chez Paul McCartney une façon bien à lui de disparaître sans jamais vraiment quitter la pièce. Quand Lennon transforme le masque en règlement de comptes et Bowie en théâtre permanent, Paul préfère les fausses identités bricolées avec le sérieux d’une plaisanterie anglaise : des noms improbables, des biographies de poche, des doubles qui lui permettent de respirer à l’écart du vacarme Beatles. Percy “Thrills” Thrillington est sans doute le plus délicieux de ces fantômes. Faux dandy, faux chef d’orchestre, faux mondain sorti d’un salon où le champagne aurait tiédi depuis 1938, il signe pourtant en 1977 un vrai disque : la version instrumentale et orchestrale de RAM, enregistrée dès 1971 à Abbey Road sous l’œil de McCartney et les arrangements de Richard Hewson. Longtemps resté dans l’ombre, Thrillington n’est pas une simple curiosité lounge ni un caprice luxueux. C’est un miroir déformant tendu à l’un des albums les plus étranges, les plus mal compris et les plus féconds de Paul. En retirant sa voix, il révèle la charpente. En inventant Percy, il raconte autre chose de lui-même : l’art de fuir son propre nom pour mieux faire entendre ses chansons.
On parle souvent des Beatles comme d’une histoire à quatre voix, arrêtée net en 1970 avant de se prolonger en trajectoires séparées, parfois fraternelles, parfois cruelles, souvent magnifiques. Mais dans cette géographie intime de l’après-Beatles, il existe des silhouettes qui ne figurent jamais au premier rang et sans lesquelles une partie du paysage sonnerait autrement. Jim Keltner est de celles-là. Né à Tulsa le 27 avril 1942, ce batteur américain d’une discrétion presque aristocratique n’a jamais eu besoin d’occuper le centre pour devenir indispensable. Lennon l’appelle au moment d’Imagine, Harrison l’embarque dans l’aventure du Concert for Bangladesh puis dans sa longue quête spirituelle, Ringo l’adopte comme un frère de rythme, et George le retrouve encore, jusqu’aux Traveling Wilburys, Brainwashed et l’adieu bouleversant du Concert for George. Keltner n’a pas remplacé Ringo, ni rejoué l’histoire des Beatles à la place des Beatles. Il a fait quelque chose de plus subtil : il a donné un corps, un souffle et une humanité aux chansons de ceux qui tentaient de vivre après le plus grand groupe du monde. Pour son anniversaire, retour sur le parcours d’un batteur de l’ombre qui, sans jamais hausser la voix, a tenu le pouls d’une légende.
Il y a des anniversaires qui ressemblent à de simples prétextes, et d’autres qui finissent par éclairer une œuvre mieux que toutes les rééditions du monde. Tug of War, publié par Paul McCartney le 26 avril 1982, appartient clairement à cette seconde famille. Quarante-quatre ans plus tard, le disque n’a rien perdu de son étrange gravité : il demeure ce moment suspendu où l’ancien Beatle, sorti de Wings, encore sonné par l’assassinat de John Lennon, retrouve George Martin pour remettre de l’ordre dans le chaos et donner une forme pop à ce qui, dans sa vie, menace de se défaire. On a souvent résumé l’album à Ebony and Ivory, son énorme succès avec Stevie Wonder, ou à Here Today, la lettre bouleversante adressée à Lennon. Ce serait oublier le reste : la majesté de Wanderlust, l’élan de Take It Away, la tendresse de Somebody Who Cares, la finesse de production d’un disque qui tire dans toutes les directions sans jamais rompre. À l’heure où McCartney appartient désormais au temps long de la musique populaire, Tug of War se réécoute moins comme un retour nostalgique que comme l’un de ses grands albums de résistance intime : celui d’un homme qui continue, parce que la chanson reste encore sa meilleure manière de tenir debout.
Il y a des figures que l’histoire du rock a longtemps condamnées à n’exister qu’en bordure du cadre, comme si leur présence ne pouvait se lire qu’à travers le destin d’un homme plus célèbre. Linda McCartney fut de celles-là. Vingt-huit ans après sa disparition, le 17 avril 1998, il est temps de la regarder autrement : non plus comme la femme de Paul, non plus comme l’éternelle cible des sarcasmes adressés à Wings, mais comme une photographe pionnière, une musicienne imparfaite et obstinée, une militante végétarienne en avance sur son époque, une mère, une entrepreneuse, une femme qui a tenu ensemble ce que le rock préférait souvent voir brûler. Avant les Beatles, elle avait déjà saisi les Rolling Stones, Hendrix, Janis Joplin ou Aretha Franklin dans cet instant fragile où les idoles n’étaient pas encore devenues des statues. Après les Beatles, elle offrit à Paul McCartney un refuge, une famille, une manière de survivre à sa propre légende. Linda n’a pas seulement accompagné une histoire : elle en a déplacé le centre de gravité.
En 2013, Paul McCartney aurait pu se contenter d’être Paul McCartney. C’est-à-dire un monument ambulant, un homme que l’on préfère souvent contempler dans le marbre des Beatles plutôt qu’écouter dans le présent. Mais voilà : McCartney n’a jamais très bien accepté les vitrines. Avec “New”, chanson minuscule en apparence et immense dans ce qu’elle révèle, il revient à ce qu’il sait faire de plus simple et de plus mystérieux : s’asseoir devant un piano, laisser venir une mélodie, puis transformer quelques accords en promesse de recommencement. Écrite sur le vieux piano de son père Jim, inspirée par son amour pour Nancy Shevell, produite avec Mark Ronson et traversée par des échos évidents de “Penny Lane”, la chanson aurait pu n’être qu’un exercice de nostalgie brillante. Elle est tout l’inverse : une preuve de vie. Cuivres ensoleillés, clavecin espiègle, refrain d’une évidence désarmante, “New” raconte moins le passé qu’elle ne montre comment s’en servir pour avancer. À 71 ans, McCartney ne cherche pas à redevenir jeune. Il rappelle simplement que la nouveauté n’est pas une question d’âge, mais d’élan.
En janvier 1984, Milk and Honey ne surgit pas comme un simple appendice posthume dans la discographie de John Lennon. Il arrive plutôt comme la trace encore chaude d’un élan brisé en plein mouvement. Trop souvent réduit au statut de petit frère imparfait de Double Fantasy, l’album mérite pourtant bien mieux que cette place secondaire dans la légende lennonienne. Car ce que l’on entend ici, ce ne sont pas des fonds de tiroir rassemblés pour entretenir le mythe, mais les morceaux d’un second acte que Lennon n’a jamais eu le temps d’achever. Et c’est justement cette fragilité qui le rend si bouleversant. D’un côté, on y retrouve un John Lennon léger, mordant, curieux, revenu au studio avec le plaisir très net de refaire des chansons. De l’autre, Yoko Ono transforme ces bandes interrompues en un dialogue décalé par la tragédie, répondant depuis l’absence à celui qui chantait encore depuis l’élan du retour. Entre promesse d’avenir et conscience du manque, Milk and Honey demeure un disque profondément humain, bancal parfois, mais habité d’une vérité rare : celle d’une musique qui continue à vivre alors même que tout a été fracassé.












