Il y a chez Paul McCartney des chansons qui s’imposent d’emblée, avec l’évidence insolente des grands classiques, et puis il y a celles qui avancent en biais, plus secrètes, plus mystérieuses, comme si elles préféraient se laisser apprivoiser plutôt que conquérir immédiatement. « Long-Haired Lady » est de cette trempe. Nichée dans les replis de Ram, seul véritable album signé Paul et Linda McCartney, elle ne cherche ni le tube, ni l’effet, ni la démonstration. Elle fait mieux : elle invente une forme pour dire l’amour sans l’alourdir. Dans cette pièce mouvante, construite par fragments, Paul transforme Linda en bien davantage qu’une muse. Elle devient la voix qui répond, la présence qui infléchit la chanson, le cœur battant d’un morceau où l’intime se confond avec l’expérimentation pop. Portée par un arrangement somptueux de George Martin, entre proximité charnelle et souffle orchestral, « Long-Haired Lady » apparaît aujourd’hui comme l’un des trésors les plus bouleversants de tout l’après-Beatles : une déclaration d’amour sans emphase, un manifeste conjugal discret, et peut-être l’un des plus beaux secrets de Ram.
Le 11 septembre 2001, Paul McCartney n’est pas devant sa télévision : il est à New York, coincé dans un avion sur le tarmac de JFK. Par le hublot, les Twin Towers fument, et l’époque bascule en direct. Dans cette zone irréelle où l’on voit sans comprendre puis où l’on comprend trop vite, McCartney ne cherche pas la formule juste : il fait ce qu’il a toujours fait. Il écrit. De ce choc naît Freedom, chanson-panique, pansement posé à chaud, présentée quelques semaines plus tard au Concert for New York City, au Madison Square Garden. Un geste de solidarité immédiat, mais aussi l’un des objets les plus discutés de sa carrière tardive : hymne nécessaire pour les uns, slogan trop simple pour les autres. Et puis il y a l’après, quand le mot « liberté » se charge, se durcit, se fait récupérer, au point que McCartney lui-même finira par ranger la chanson, comme on range une lettre écrite dans l’urgence. Raconter Freedom, c’est suivre ce fil tendu entre la pop et l’Histoire : la sidération, la scène comme refuge, la tournée comme thérapie collective, et la question qui reste, vingt-cinq ans après : que peut une chanson quand le monde se brise ?
On adore les histoires qui se bouclent proprement : Lennon aurait aimé Dylan jusqu’à Like a Rolling Stone, puis plus rien, rideau. Un récit impeccable, donc suspect. Car en 1970, quand John Lennon lâche son fameux « c’est un mythe » en visant le Dylan de New Morning, il ne rédige pas une nécrologie musicale : il règle surtout ses comptes avec l’époque, avec le rock qu’il veut brut, et avec sa propre mue post-Beatles. Exiger « plus » de Dylan, c’est déjà avouer qu’on l’a placé très haut. Et l’histoire se venge du slogan : quelques années plus tard, Lennon reparle de Dylan autrement, s’enthousiasme pour la tension à vif de Blood on the Tracks et va jusqu’à fantasmer une collaboration, comme on rouvre une porte qu’on prétendait avoir claquée. Puis, quand Dylan prêche « Gotta Serve Somebody », Lennon répond en contre-chant acide avec Serve Yourself : pas un hommage, un débat. Autrement dit : il écoute encore, il se sent visé, il réagit. Ce texte démonte le mythe de « la dernière chanson aimée » et raconte ce que dit vraiment la phrase : la peur de la tiédeur, la haine des idoles, et la fidélité tordue des géants qui se mordent pour mieux se reconnaître.
Dans la discographie solo de John Lennon, Rock ’N’ Roll fait figure d’ovni : pas de slogan, pas de confession, juste quatorze chansons plus anciennes que lui, chantées comme on rouvre une porte restée trop longtemps close. Sauf que ce retour aux sources n’a rien d’un caprice nostalgique. Il naît d’une ligne glissée dans “Come Together”, d’un éditeur aux méthodes de gangster, d’un accord arraché pour éteindre un procès, et d’une dette à payer au rock avec les armes du rock. De Liverpool aux nuits de Hambourg, Lennon rembobine sa propre histoire en empruntant celle de Chuck Berry, Gene Vincent, Little Richard, Fats Domino ou Ben E. King. Puis le film se dérègle : Los Angeles, le Lost Weekend, Phil Spector en génie toxique, des sessions qui virent au cirque, des bandes qui disparaissent. Reste New York, l’urgence de reprendre la main, et une voix de trente-quatre ans qui transforme des standards en autoportrait. Pourquoi “Stand By Me” sonne ici comme une promesse ? Comment un album de reprises devient-il une clé pour comprendre Lennon… et les Beatles sans les nommer ? Plongez dans la genèse mouvementée d’un disque sous-estimé, où l’industrie serre la gorge, mais où la musique, elle, garde le dernier mot.
En mai 1968, à New York, Paul McCartney lâche une phrase qui ressemble à un manifeste : Apple sera ce « communisme occidental » où, pour une fois, les patrons ne courent pas après l’argent. Derrière le slogan, il y a un vertige : quelques mois après la mort de Brian Epstein, les Beatles se retrouvent seuls aux commandes et décident de transformer leur gloire en rampe de lancement pour les autres. Au 3 Savile Row, la pomme verte devient un passeport : Mary Hopkin passe de l’anonymat au triomphe mondial, Badfinger hérite d’un tube signé McCartney, George Harrison ouvre les portes à Billy Preston, Ravi Shankar ou au Radha Krishna Temple, tandis que Lennon pousse l’expérience jusqu’aux frontières de l’avant-garde avec Zapple. Mais l’utopie a son revers : dépenses folles, employés opportunistes, rêves trop grands pour une comptabilité. L’arrivée d’Allen Klein, la séparation du groupe, puis l’extinction progressive du label achèvent le tableau. Entre coups de génie, destins brisés et mythologie pop, Apple Records raconte la dernière grande aventure collective des Fab Four. Plongez dans cette histoire où une simple étiquette sur un vinyle suffit encore à faire briller les yeux.
Février 1964 : l’Amérique pense encore tenir le manche du rock, et pourtant tout lui échappe. Avant d’être un « plan de bataille », la British Invasion est une suite de portes fermées : Capitol qui hausse les épaules, des 45-tours qui circulent par contrebande, Vee-Jay et Swan qui pressent les Beatles comme on lance une fusée artisanale. Puis vient le déclic — un nom lâché à la télévision, un sourire en coin, des costumes impeccables, et la foule qui se met à hurler comme si on venait d’ouvrir une soupape. Entre la campagne éclair de Capitol autour de “I Want To Hold Your Hand”, la conférence de presse où Lennon et compagnie retournent les sarcasmes en punchlines, et le 9 février au soir — Ed Sullivan, 73 millions de témoins, quatre chansons qui claquent — tout s’accélère : les albums se doublent, les singles saturent les radios, et les Beatles occupent bientôt le sommet comme un territoire. Voici comment un refus initial, quelques labels de traverse et une soirée de télévision ont suffi à faire céder le continent, et à transformer un groupe de Liverpool en point zéro de la pop mondiale.
En 1980, Paul McCartney pourrait se contenter de faire tourner la machine Wings et d’empiler des refrains impeccables. Au lieu de ça, il disparaît dans des fermes, loue une Studer 16 pistes, branche les micros en direct et se remet à bricoler comme au lendemain de la fin des Beatles. McCartney II naît de cette fuite : un disque domestique et futuriste, où les synthés, le vari-speed et les boucles deviennent des outils d’écriture, pas des gadgets. « Coming Up » y cligne de l’œil à la new wave en se déguisant en tube, « Temporary Secretary » grimace et annonce un futur absurde, tandis que « Waterfalls » rappelle que la mélodie, chez Paul, survit à toutes les machines. Entre instrumentaux de chambre, zones d’ombre (« Darkroom ») et fantômes de Wings, l’album ressemble à un carnet de laboratoire : imparfait, libre, parfois déroutant, mais étonnamment moderne. Quarante ans plus tard, on comprend mieux ce geste : le moment où McCartney accepte de redevenir un apprenti, de se mettre en danger, et de prouver que “Paul McCartney” n’est pas un rôle, mais une énergie. Plongée piste par piste dans ce manifeste DIY qui n’a jamais cessé de rattraper son époque.
Au tournant des années 80, Ringo Starr découvre une vérité cruelle : être un Beatle ne suffit plus à faire du bruit. Le monde a accéléré, l’image a pris le pouvoir, la new wave a rebattu les cartes, et lui avance en décalé, célèbre mais moins central. Old Wave naît exactement dans cette zone grise. Après l’assassinat de John Lennon, Ringo cherche l’unité plutôt que la dispersion : une seule houlette, un seul climat. Joe Walsh devient ce capitaine, et l’album se construit entre les échos de Tittenhurst Park et une énergie de groupe qu’on sent presque documentaire, portée par des amis de haut vol. Ce disque, souvent réduit à une curiosité “rare”, raconte autre chose : la tentative obstinée de rester vivant musicalement sans se déguiser en produit des années MTV. In My Car, Picture Show Life, I Keep Forgettin’… autant de scènes où l’on entend la fuite, la fatigue du spectacle, la mémoire trouée, mais aussi une chaleur de pub-rock, une fraternité qui tient le tempo. Et puis il y a son destin absurde : sortie fantôme, album orphelin, devenu plus tard un objet à défendre. Revenir sur Old Wave, c’est écouter Ringo au moment où il refuse de devenir une statue, et choisit la persistance.
On aime se raconter les années 70 comme une décennie en roue libre, mais l’Amérique de Nixon est surtout une machine à verrouiller : on surveille, on classe, on neutralise. Et quand John Lennon débarque à New York en 1971 avec Yoko Ono, il cesse d’être un ex-Beatle décoratif pour devenir un problème politique. Un refrain pacifiste, un Bed-In, une apparition à un meeting : il n’en faut pas plus pour inquiéter un pouvoir obsédé par la jeunesse et la rue. Alors l’État cherche une prise. Il la trouve dans la faille la plus froide qui soit : l’immigration. Une vieille condamnation pour cannabis devient prétexte, la paperasse une laisse, les audiences un feuilleton kafkaïen. Mais l’affaire a un deuxième acte, encore plus vertigineux : la guerre des archives. Des décennies plus tard, via le FOIA, les dossiers du FBI remontent, caviardés, paranoïaques, parfois grotesques — et terriblement révélateurs. Lennongate raconte moins une expulsion que la peur d’une chanson, et la façon dont une démocratie peut se raidir dès qu’une voix devient contagieuse. Entrez dans cette histoire où la loi sert de masque, et où la transparence finit par déshabiller l’État.
On a tellement aimé se raconter l’année 1980 comme un retour à la lumière — le Dakota, Bermuda, la Hit Factory, le sourire retrouvé — qu’on en oublie les zones grises. Avec « I Don’t Wanna Face It », John Lennon laisse justement la lumière se fissurer. Trois minutes nerveuses, presque new wave, où le refrain claque comme une porte : pas maintenant, pas ça, pas moi. Écrite dès 1977 dans l’ombre des démos domestiques, réactivée au moment des sessions de Double Fantasy, puis écartée avant de renaître après sa mort sur Milk and Honey, la chanson se plie, se replie, revient hanter les bandes. Derrière la guitare sèche et le groove serré, Lennon se tire un portrait au vitriol : un œil sur l’oubli, l’autre sur le Hall of Fame, prêt à distribuer les coups mais incapable de les encaisser. Ni hymne, ni confession apaisée : un miroir brisé tendu à l’auditeur, où l’ego, la fatigue morale, la compétition et l’autodérision font la loi. Dans cet article, on remonte le fil du morceau, de Bermuda aux choix posthumes de Yoko, pour comprendre pourquoi ce titre “sans place” dit peut-être le plus vrai sur le Lennon tardif : vivant, contradictoire, et toujours sur le point de dérailler.












