Pussy Cats ressemble à ces disques qu’on enregistre la nuit, quand les bonnes idées et les mauvaises habitudes partagent la même bouteille. En 1974, Harry Nilsson entre en studio avec une réputation de magicien vocal et une envie de remettre son nom au centre du jeu. À la console, John Lennon, en plein Lost Weekend, ne fait pas une simple apparition : il produit l’album de bout en bout, à l’ancienne, en choisissant le son d’un groupe dans la pièce plutôt qu’une perfection sous cloche. Résultat : un disque rugueux, souvent touchant, où les reprises servent d’abri et où l’amitié devient méthode de travail. Mais derrière la camaraderie, une ombre : au fil des sessions, Nilsson se blesse aux cordes vocales et continue quand il aurait dû s’arrêter, laissant une part de sa voix sur le chemin. Et comme souvent autour de Lennon, le studio attire les fantômes célèbres : passages, jams, rumeurs, jusqu’à cette nuit floue où McCartney et Stevie Wonder croisent le micro (le fameux A Toot and a Snore). Retour sur un album imparfait mais essentiel, où Lennon endosse le rôle de producteur et où l’excès, pour une fois, s’entend autant qu’il se raconte.
Chez John Lennon, le génie n’a jamais été un point final : plutôt une cible mouvante, qu’il prenait un malin plaisir à tirer lui-même en plein vol. Capable d’écrire des chansons qui semblent tomber du ciel, il pouvait, dans la foulée, les regarder comme des brouillons imparfaits, des occasions manquées, des mythes trop lourds à porter. Cette sévérité n’est pas une coquetterie : c’est une manière de rester vivant, de refuser la statue, de saboter l’encens avant qu’il ne se solidifie. Et c’est précisément ce qui rend Some Time in New York City si fascinant. Ce disque n’essaie pas d’être intemporel : il veut être utile, immédiat, urgent. Un album qui ressemble à un mur de slogans, à un carnet militant, à une affiche collée à la hâte dans une ville nerveuse. Lennon et Yoko Ono y avancent sans filtre, avec l’envie d’intervenir, quitte à perdre le mystère, la nuance, parfois même la musique. Résultat : un objet daté, controversé, souvent rejeté… mais terriblement révélateur. Parce qu’on y entend, à nu, le moment où Lennon veut changer le monde avec des mots trop directs, et découvre que le rock, quand il se fait tract, peut se retourner contre son propre mythe.
Le 15 janvier 1964, les Beatles sont à l’endroit le plus étrange qui soit : au cœur du cyclone, mais avant l’explosion finale. L’Angleterre est déjà conquise, les charts ressemblent à un bulletin de victoire, tandis que l’Amérique chauffe comme une mèche qu’on n’a pas encore allumée. Et Paris, elle, hésite : curiosité, élégance, scepticisme, puis ce frisson qui monte quand on comprend que ces quatre “ye-ye” ne sont pas un caprice britannique. La journée a la texture d’un film : Lennon et McCartney dorment derrière les rideaux du George V, Harrison raconte la ville comme un carnet de route, Ringo manque puis réapparaît, et la capitale offre aux Beatles une respiration presque impossible ailleurs. Le soir, c’est Versailles, le Cyrano, un concert d’échauffement qui ressemble à un avertissement : moins de cris, plus de garçons, la musique enfin audible — et l’impression que la France est en train de céder, doucement, à sa manière. Pendant ce temps, New York s’impatiente déjà. Ce jeudi-là n’est pas un “grand moment” officiel : c’est pire (ou mieux). C’est le jour où tout est en place, où la légende est encore à hauteur d’homme, juste avant que le monde ne devienne définitivement fou.
On aime enfermer John Lennon dans des époques comme on range des vinyles : l’insolent des sixties, le militant de 1969, le pamphlétaire du début des années 70. Mais la fin de course new-yorkaise raconte une autre histoire, plus troublante parce que plus humaine : celle d’un homme qui se replie derrière les murs du Dakota, qui soigne son ego comme on soigne une brûlure, et qui réapprend à vivre à petite échelle. Dans cette parenthèse, la musique n’est plus une carrière, c’est une boussole. Elvis, les Everly Brothers, les 45-tours comme des réflexes de survie… jusqu’à ce détail délicieux rapporté par Sean : une chanson “moderne” jouée en boucle, “The Tide Is High” de Blondie, au point de faire danser Lennon dans un short en jean, mal rasé, heureux. Pourquoi Blondie ? Parce que c’est la modernité qui ne triche pas : un pont entre punk et pop, énergie et évidence. Et parce que Lennon, même retiré, restait une antenne — capable d’écrire à Ringo pour lui recommander “Heart of Glass”, “great and simple”. Un dernier mouvement de balancier entre passé rassurant et présent acceptable, avant que le temps ne se referme.
On les a tellement racontés qu’on a fini par les figer : Lennon l’icône, Yoko le symbole, leur couple en champ de bataille permanent. Or l’été 1980 remet tout en désordre. Dans les souvenirs de Yoko Ono, ce n’est pas une marche funèbre mais une « longue montagne russe » qui, pour une fois, semble trouver son rythme : celui du rire, de la complicité, de deux adultes qui se chuchotent des bêtises entre les prises comme des conspirateurs de la vie. David Sheff, témoin au Dakota, capte cette température-là : la cuisine, le thé, l’homme derrière le mythe, et ce retour en studio qui n’est pas un comeback nostalgique mais un changement de peau. Double Fantasy devient alors une conversation enregistrée, un disque d’accord retrouvé, où l’audace n’est pas la provocation mais la normalité : chanter l’amour, le quotidien, le temps long, sans s’excuser d’être heureux. Puis vient Milk and Honey, l’épilogue inachevé, le mouvement interrompu qui transforme la musique en trace. Ce qui bouleverse, au fond, c’est cette contradiction : notre mémoire s’accroche au coup de feu, eux, à ce moment précis, étaient en train de recommencer. Et de rire.
Après la fin des Beatles, on retient souvent les dates, les procès, les chansons-épées et les unes de journaux. Mais le vrai poison est plus lent : celui qui s’infiltre quand la fraternité devient un champ de mines, quand le partenaire qui vous a construit se met à vous contester comme on conteste un héritage. C’est là que Lennon et McCartney se font le plus mal : pas seulement deux compositeurs qui se séparent, mais deux frères qui se connaissent trop bien pour se rater. Au milieu des années 70, scène improbable : John Lennon, après les Grammy Awards, ramène Art Garfunkel au Dakota, l’attire dans une chambre comme on cherche un confesseur, et lâche une question désarmante. Toi, tu as retravaillé avec ton Paul : comment ça se passe quand on rouvre une porte qu’on a claquée ? Entre Simon & Garfunkel et Lennon/McCartney, le parallèle devient vertigineux : la magie du duo, les rancunes, les messages codés sur disque, et cette idée qui obsède tout le monde — peut-on rejouer ensemble sans rejouer la guerre ?
On aime raconter l’arrivée des Beatles aux États-Unis comme une évidence, une parade triomphale déjà écrite dans le marbre. En réalité, en février 1964, ils débarquent surtout comme des étrangers qu’on s’apprête à tester — et, si possible, à ridiculiser. À JFK, la conférence de presse ressemble à un guet-apens : des journalistes new-yorkais, sûrs de leur importance, viennent “pour les descendre”, comme Ringo le dira plus tard, persuadés que la hype anglaise va se dégonfler au premier coup d’épingle. Sauf que Liverpool a mis dans leurs valises une arme plus efficace qu’un plaidoyer : la répartie. Les Beatles ne jouent pas la déférence, ils renvoient la balle, transforment chaque question en petit sketch, et refusent le rôle de singes savants. Ce n’est pas seulement drôle : c’est stratégique. En quelques minutes, ils retournent le rapport de force, gagnent le respect à coups d’humour, et comprennent que la conquête de l’Amérique ne se fera pas qu’avec des refrains, mais aussi avec un contrôle du récit. Avant Ed Sullivan, avant les charts, ils doivent d’abord gagner la salle. Et ils la gagnent en riant.
Il y a des rencontres qui devraient être simples — deux génies se saluent, échangent des compliments, passent à autre chose — et puis il y a celles qui se grippent comme une porte trop lourde. En 1974, David Bowie croise John Lennon à Hollywood, présenté par Elizabeth Taylor comme dans une scène écrite à l’avance… sauf que rien ne se passe comme prévu. Bowie, maître des métamorphoses et des poses impeccables, se retrouve soudain désarmé : trop d’admiration, trop de pression, la peur idiote de prononcer le mot “Beatles” et de redevenir un fan qui bafouille. Le récit vire même au “douloureusement gênant” quand Bowie, tétanisé, invite Tony Visconti en renfort et s’enferme dans le silence, assis par terre à dessiner, pendant que Lennon attend. Puis, fidèle à son humour de démineur, Lennon brise la glace à sa manière : un bloc de papier déchiré en deux, des caricatures, un rire libérateur. De cette gêne presque touchante naîtra pourtant une connivence, et bientôt un moment-clé à Electric Lady : “Across the Universe”, et surtout “Fame”, chanson miroir qui crache sur la célébrité tout en la nourrissant.
John Lennon est partout : sur les murs, dans les mémoires, dans l’imaginaire collectif. Mais il manque un chapitre entier à sa légende solo : la tournée. Après avoir vécu la Beatlemania comme une tempête permanente — trop de cris, trop de bruit, trop de machine — Lennon va garder avec la scène une relation de méfiance, presque corporelle. Il remonte pourtant au front, à de rares occasions, comme on traverse un incendie : Toronto avec la Plastic Ono Band, puis les concerts One to One au Madison Square Garden en 1972, où l’on entend un Lennon brut, nerveux, incandescent. Et enfin cette apparition fantôme en 1974 aux côtés d’Elton John, un coup d’éclat plus qu’un début de carrière live. Pourquoi ce refus de “faire la route” quand McCartney, Harrison ou Ringo ont, chacun à leur manière, accepté le rituel ? Caprice, stratégie, phobie, philosophie : tout se mélange chez Lennon, mais un fil se dessine. La tournée, pour lui, ressemble trop à une usine à cash, trop à une répétition du passé, trop à un rôle qu’on vous colle sur la peau. À travers ses déclarations abrasives, ses autocritiques féroces et ses silences, cette absence raconte peut-être mieux Lennon que n’importe quel rappel nostalgique : un homme qui cherche à respirer, quitte à dire non au cirque.
On connaît la scène du Dakota, les flashes, le monde figé. Mais ce texte-là déplace la tragédie d’un cran, là où ça fait vraiment mal : la veille, John Lennon est encore vivant, et il téléphone à Aunt Mimi. Rien d’un adieu spectaculaire, pas de prophétie, pas de mise en scène — juste une voix “drôle”, “pleine d’esprit”, “débordante d’excitation”, qui promet de venir “très bientôt”. Dans une lettre datée du 24 janvier 1981, Mimi Smith raconte cet appel comme on serre un dernier objet chaud dans la main : un fragment de normalité contre l’horreur. Et soudain, Lennon cesse d’être une statue pop pour redevenir un neveu, un fils de Liverpool, un homme de quarante ans qui imagine un retour au Royaume-Uni après des années d’absence. Autour de cette capsule intime, tout se réorganise : Mendips, Woolton, la rigidité protectrice de Mimi, la fracture Julia, le fil hebdomadaire des coups de téléphone, puis la violence qui coupe net l’avenir. Ce document n’explique pas la mort ; il rend simplement la vie plus insupportablement proche.












