Chez John Lennon, le génie n’a jamais été un point final : plutôt une cible mouvante, qu’il prenait un malin plaisir à tirer lui-même en plein vol. Capable d’écrire des chansons qui semblent tomber du ciel, il pouvait, dans la foulée, les regarder comme des brouillons imparfaits, des occasions manquées, des mythes trop lourds à porter. Cette sévérité n’est pas une coquetterie : c’est une manière de rester vivant, de refuser la statue, de saboter l’encens avant qu’il ne se solidifie. Et c’est précisément ce qui rend Some Time in New York City si fascinant. Ce disque n’essaie pas d’être intemporel : il veut être utile, immédiat, urgent. Un album qui ressemble à un mur de slogans, à un carnet militant, à une affiche collée à la hâte dans une ville nerveuse. Lennon et Yoko Ono y avancent sans filtre, avec l’envie d’intervenir, quitte à perdre le mystère, la nuance, parfois même la musique. Résultat : un objet daté, controversé, souvent rejeté… mais terriblement révélateur. Parce qu’on y entend, à nu, le moment où Lennon veut changer le monde avec des mots trop directs, et découvre que le rock, quand il se fait tract, peut se retourner contre son propre mythe.
On a souvent raconté John Lennon comme on raconte un incendie. Un feu qui éclaire autant qu’il brûle, qui attire les foules et laisse derrière lui des cendres où l’on distingue encore des morceaux de mélodies parfaites. Lennon, c’est ce paradoxe ambulant : l’un des plus grands auteurs du XXe siècle, et en même temps l’un de ses critiques les plus féroces. Il pouvait vous offrir une chanson qui semble tomber du ciel, puis se retourner contre elle comme si elle l’avait trahi. Il pouvait signer The Beatles, ce monument pop aux fondations de diamant, et trouver malgré tout le moyen de froncer les sourcils devant les pierres elles-mêmes, comme si l’édifice n’était jamais vraiment droit, jamais vraiment fini, jamais vraiment à la hauteur de l’idée qu’il s’en faisait.
Il y a, chez Lennon, cette manie de l’auto-dénigrement qui n’a rien d’une coquetterie. Ce n’est pas le petit geste humble du génie qui feint de ne pas savoir. C’est plus profond, plus corrosif. Un réflexe de survie, peut-être, une manière d’empêcher la légende de se solidifier, de garder une marge de mouvement dans une vie déjà saisie par l’histoire. Quand Paul McCartney défend ses chansons comme un artisan défend une table qu’il a polie pendant des semaines, Lennon, lui, jette parfois la table par la fenêtre pour voir si elle vole. Et quand elle s’écrase, il hausse les épaules : « Je vous l’avais bien dit. »
Cette posture a nourri des milliers d’articles, de disputes de fans, de dossiers entiers sur les “vraies” opinions de Lennon à propos du catalogue des Fab Four. Sa dent contre certaines compositions de McCartney, sa sévérité à l’égard de tel album, sa lassitude face à l’obsession du “morceau parfait” : tout cela est devenu une mythologie parallèle, comme si l’on cherchait dans ses déclarations la clé cachée du mystère Beatles. Sauf que Lennon n’était pas un critique impartial. Il était à la fois le joueur et l’arbitre, le sculpteur et le marteau qui casse la statue. Et le plus troublant, au fond, c’est qu’il ne réservait pas ses coups à son partenaire. Il se frappait lui-même avec la même intensité, parfois davantage, comme si l’exigence qu’il avait pour sa musique était une dette impossible à rembourser.
Dans ce théâtre intérieur, un album occupe une place particulière. Un disque qui ressemble à une affiche politique collée à la hâte sur un mur de briques humides, un disque qui a voulu capturer l’actualité au vol et s’est retrouvé prisonnier de son époque. Cet album, c’est Some Time in New York City. Un titre qui sonne comme une adresse, un lieu, un moment. Un carnet de notes militant. Un objet qui a fait dérailler la perception publique de Lennon, et qui a peut-être fissuré quelque chose dans son couple artistique avec Yoko Ono. Non pas parce qu’il était mauvais au sens trivial du terme, mais parce qu’il exposait sans filtre une question que l’on évite souvent : que se passe-t-il quand le rock veut être utile, quand il veut intervenir, quand il veut être un tract plutôt qu’un rêve ?
Sommaire
Le regard de Lennon sur les Beatles : l’exigence comme maladie chronique
Il faut comprendre d’où vient cette violence critique. Lennon a grandi dans une culture où l’on juge vite et fort, où l’on se défend par l’ironie et l’attaque. Chez lui, l’humour est une arme blanche. Il coupe avant même qu’on ne l’approche. Dans The Beatles, cette dynamique produit des miracles, parce que la contradiction devient moteur. McCartney apporte l’élan mélodique, le souci de finition, l’amour du “beau” pop. Lennon apporte l’angle mort, la provocation, l’ombre, la tension. Ensemble, ils fabriquent une musique qui semble contenir deux cerveaux pour le prix d’un. Mais ce système a un coût : il crée une compétition permanente, un état d’alerte où chaque chanson est à la fois une déclaration et un duel.
Lennon n’a jamais été tendre avec les conditions d’enregistrement du groupe. Il se plaint de la technique, des mixages, des choix de production, de l’impression d’être coincé dans un dispositif qui ne permet pas de dire exactement ce qu’il veut dire. Même quand le résultat est objectivement grandiose, il peut en parler comme d’une occasion manquée. Ce n’est pas seulement la légende du perfectionniste contrarié : c’est l’idée, très lennonienne, que l’art devrait être immédiat, brut, vrai, débarrassé des ornements inutiles. Or The Beatles sont devenus, à la fin, une machine sophistiquée, un laboratoire, un empire sonore. Lennon aime le laboratoire quand il le sert ; il le déteste quand il a l’impression d’y être dissous.
On cite souvent son mépris pour “Maxwell’s Silver Hammer”, symbole commode du décalage entre deux visions du monde : McCartney, l’homme des saynètes, des mélodies lumineuses, des personnages ; Lennon, l’homme du cri, du sarcasme, du réel qui saigne. Mais il serait injuste de réduire l’affaire à une querelle de goûts. Lennon, au fond, reproche à certaines chansons ce qu’il reproche à la société : le vernis, la mise en scène, la politesse. Il est obsédé par l’authenticité, ce mot piégé qui peut conduire au sublime comme au ridicule. Et cette obsession ne s’arrête pas à son partenaire. Elle se retourne contre lui : Lennon doute, Lennon rature, Lennon renie. Il est capable de regarder une chanson qu’il a signée et de la traiter comme un costume trop petit.
Cette logique atteint son paroxysme après la séparation. Quand le groupe cesse d’exister, Lennon perd l’ennemi intime qui le stimulait. Plus de McCartney en face pour le pousser à être meilleur, plus de cadre collectif pour absorber ses contradictions. Reste un homme qui doit répondre seul à une question terrifiante : qu’est-ce que je veux dire, maintenant que la plus grande histoire pop du siècle s’est arrêtée ?
Plastic Ono Band : la vérité nue, et le vertige qui suit
Le premier grand geste post-Beatles de Lennon ressemble à une cure de désintoxication musicale. Plastic Ono Band, c’est la chanson dépouillée, la voix mise à nu, la batterie comme un battement de cœur, la guitare qui refuse de briller. C’est un album qui ne cherche pas à plaire. Il cherche à exister. Lennon y chante comme on confesse, sans décor, sans fioritures, avec cette intensité parfois inconfortable qui donne l’impression d’écouter quelqu’un dans une pièce trop petite.
Les morceaux les plus marquants, ceux que l’on cite immédiatement, sont des scènes d’auto-analyse. “Mother” a la gravité d’un appel qui n’arrive jamais au bon numéro. “God” aligne les croyances comme on vide un placard, pour finir par cette affirmation célèbre, presque brutale : croire en soi plutôt qu’en les mythes. Lennon y construit une esthétique du vrai qui va marquer durablement l’idée même de ce qu’un album rock peut être : non pas une collection de chansons, mais un document intime.
Et pourtant, même ce disque qu’il aimait profondément porte en lui une contradiction. Lennon est un homme de l’extrême, mais aussi un homme de la chanson. Il sait que le message le plus dur peut avoir besoin d’une mélodie pour passer. Il sait que la confession brute, si elle n’est pas portée par une forme accessible, risque de rester dans une pièce fermée à clé. Il a touché la vérité, mais la vérité seule ne suffit pas toujours à toucher le monde.
Alors vient le mouvement inverse, comme une respiration après l’apnée.
Imagine : le miel sur le couteau, ou l’art de faire passer l’utopie à la radio
Avec Imagine, Lennon arrondit les angles sans renier le fond. Il polit certaines surfaces, il accepte la beauté, il laisse entrer des cordes, des pianos, une certaine ampleur sonore. La chanson-titre devient une prière laïque, une utopie emballée dans une mélodie si simple qu’elle semble avoir toujours existé. C’est le grand tour de force : une chanson qui parle d’un monde sans frontières, sans religions, sans possessions, et qui finit par être chantée dans des stades, des cérémonies, des moments de communion collective. Lennon, l’iconoclaste, se retrouve à écrire un hymne.
Mais Imagine n’est pas un disque naïf. Il contient aussi des morceaux plus abrasifs, des éclats de colère, des prises de position frontales. “Gimme Some Truth” dénonce les hypocrisies politiques avec une énergie presque punk avant l’heure. Lennon y trouve un équilibre : dire quelque chose, et le dire de manière assez séduisante pour que la phrase s’incruste dans la tête des gens.
Le succès de cette formule donne une tentation : pousser l’idée plus loin. Si une chanson à message peut devenir un classique, pourquoi ne pas faire un album entier comme un journal de lutte ? Pourquoi ne pas transformer l’actualité en matière première ? Pourquoi ne pas écrire un disque qui ne se contente pas de commenter le monde, mais qui cherche à agir sur lui ?
C’est là que la logique lennonienne bascule. Parce que quand Lennon décide d’être politique, il ne le fait pas à moitié. Il veut être utile. Il veut être du côté des “vrais gens”. Il veut participer. Et la musique devient, pour lui, un instrument parmi d’autres : un mégaphone.
New York, début des années 70 : activisme, paranoïa et envie de renverser la table
Pour comprendre Some Time in New York City, il faut sentir l’atmosphère. New York au début des années 70, ce n’est pas la carte postale gentrifiée des décennies suivantes. C’est une ville rugueuse, bruyante, traversée par des tensions sociales, politiques, raciales. C’est aussi un moment où la célébrité rock peut encore donner l’illusion d’un pouvoir réel. On a vu des artistes se mêler aux manifestations, signer des pétitions, soutenir des causes. Le rock se pense comme une force, pas seulement comme une distraction.
Lennon et Yoko Ono vivent cette période comme un laboratoire politique et artistique. Ils ne veulent pas être des stars au-dessus de la mêlée. Ils veulent être au milieu. Ils fréquentent des militants, s’intéressent à des affaires judiciaires, affichent leur soutien à des mouvements. Leur art devient une extension de leurs convictions, et inversement. Leur couple est un duo créatif, un bloc, parfois perçu comme une provocation permanente.
Mais ce désir d’engagement se heurte à une réalité : l’actualité dévore vite ce qu’elle inspire. Une chanson qui vise un événement précis risque de vieillir à la vitesse d’un titre de journal. Et quand on s’attaque à des sujets brûlants, on marche sur des mines. Lennon, qui a toujours aimé le choc des mots, va s’en servir, parfois maladroitement, parfois de manière explosive.
Some Time in New York City naît de cette urgence. L’idée d’un double album est, en soi, révélatrice : Lennon veut tout dire. Il ne veut pas choisir, pas réduire. Il veut une fresque. Une œuvre totale de l’instant. Le problème, c’est que l’instant, par définition, se dérobe.
Some Time in New York City : quand le disque veut être un tract
Il y a une chose qu’on doit reconnaître à cet album : il n’est pas hypocrite. Il ne fait pas semblant. Il ne cache pas son intention. Le titre annonce un moment, un lieu, presque une chronique. Lennon et Ono ne cherchent pas à fabriquer un objet intemporel. Ils cherchent à intervenir. Ils écrivent sur les sujets qui les obsèdent, sur des causes qu’ils veulent défendre, sur des injustices qu’ils veulent nommer. Le disque ressemble à un mur couvert de slogans, de coupures de presse, de colères.
C’est là que la musique, parfois, souffre. Pas toujours, mais souvent. Parce que le rock n’est pas seulement une machine à transporter des idées. Il est une machine à fabriquer des émotions, des ambiguïtés, des zones grises. Or le slogan déteste l’ambiguïté. Il veut être clair, immédiat, indiscutable. À force de vouloir être explicite, Lennon se prive parfois de ce qui faisait sa force : la capacité à suggérer, à tordre le réel par la poésie, à faire naître une image qui dit plus qu’un discours.
Certaines chansons de l’album semblent écrites sous contrainte de calendrier, comme si l’objectif était de sortir le disque pendant que le sujet fait encore la une. On sent l’urgence, et l’urgence n’est pas toujours l’amie du groove. On entend aussi un choc de personnalités : Lennon et Ono partagent le même espace, mais pas la même manière d’occuper une chanson. Leur collision est parfois passionnante, parfois déroutante.
Et puis il y a ce moment qui a cristallisé les controverses : un single dont le titre contient une insulte raciale, utilisé comme provocation, comme dénonciation, comme choix de langage censé réveiller les consciences. On peut discuter longtemps de l’intention, du contexte, de la stratégie. Mais dans l’espace public, l’effet est souvent plus simple que l’intention. Le mot choque, détourne l’attention, réduit la nuance à une explosion. Lennon a toujours aimé les déflagrations. Là, la déflagration a mangé le message.
Ce disque devient alors un point de bascule. Non seulement pour le public, mais pour Lennon lui-même.
Le problème du “message” : quand Lennon oublie le mystère
Le Lennon des Beatles est un maître du double fond. “Help!” est une chanson pop et un cri de détresse. “Strawberry Fields Forever” est un rêve psychédélique et un autoportrait en fragments. “Revolution” est une prise de position et une interrogation. Ce qui rend ces chansons grandes, ce n’est pas seulement ce qu’elles disent, c’est ce qu’elles laissent en suspens. Elles respirent. Elles laissent au public un espace pour projeter ses propres contradictions.
Sur Some Time in New York City, l’espace se rétrécit. Lennon nomme, pointe, accuse. Il veut que le public comprenne immédiatement. Mais l’immédiateté, paradoxalement, peut rendre une œuvre plus fragile. Une chanson qui vise juste peut devenir un document figé. Une chanson qui laisse le mystère peut devenir universelle.
Cela ne veut pas dire que l’album ne contient pas de bons moments. Il en contient. Parfois même des moments fascinants. Mais ils sont souvent noyés dans une impression de course, comme si l’album courait après l’actualité avec des chaussures trop lourdes.
Le disque est aussi un révélateur de la difficulté à être un artiste politique sans devenir prisonnier de sa posture. Lennon veut être du bon côté. Il veut dénoncer les hypocrisies. Mais à force de dénoncer, il risque de se transformer en commentateur, en éditorialiste de lui-même. Et Lennon, quand il devient éditorialiste, perd un peu de ce qui faisait de lui Lennon : la capacité à être contradictoire, drôle, cruel, tendre, tout cela à la fois, dans la même phrase.
Yoko Ono, partenaire et miroir : une collision créative
Le couple Lennon/Ono est l’un des couples les plus commentés de la musique moderne, souvent avec une mauvaise foi spectaculaire. On a longtemps fait de Yoko la sorcière, la coupable idéale, la figure commode à accuser de la fin des Beatles. Cette lecture est non seulement injuste, mais paresseuse. Yoko Ono est une artiste à part entière, avec un langage, une radicalité, une histoire. Et surtout, elle est pour Lennon un miroir, une provocation permanente, une ouverture vers d’autres formes d’art.
Sur Some Time in New York City, cette présence est centrale. Les morceaux signés Ono ne sont pas des “bonus” tolérés : ils font partie du projet. Ils participent de l’idée que le couple est une unité créative. Par moments, l’énergie d’Ono est un électrochoc. Elle apporte une autre manière de chanter, de scander, de dire. Elle rompt avec l’attente d’une pop “agréable”. Et cela peut être puissant.
Mais le disque montre aussi les limites de cette fusion. Quand deux personnalités aussi fortes travaillent ensemble sur un projet aussi chargé politiquement, le risque est l’embouteillage. Tout le monde veut parler en même temps. Tout le monde veut être entendu. Et le public, lui, peut se sentir écrasé.
Ce qui est frappant, c’est que le regret exprimé plus tard par Ono à propos de cet album ressemble à un aveu rare : l’idée était intéressante, mais la réception a été un mur. Le couple, pour la première fois, constate que sa dynamique peut devenir autodestructrice. Non pas parce qu’ils ne s’aiment pas, mais parce que leur union créative, si elle n’est pas canalisée, peut produire un objet que personne ne sait comment recevoir.
Les chansons qui résistent : quand l’album se fissure et laisse apparaître l’humain
On a tendance à résumer Some Time in New York City à ses maladresses, à ses slogans, à sa dimension datée. C’est pratique. Ça évite d’écouter. Or l’écoute révèle autre chose : des moments où la sincérité perce, où l’album cesse d’être un tract pour redevenir une collection de voix humaines face à des drames réels.
Il y a, dans certaines chansons, un Lennon qui redevient narrateur plutôt qu’orateur. Un Lennon qui s’intéresse aux conséquences, à la douleur, à la complexité. Quand il aborde des sujets liés à la violence politique, à des conflits, à des injustices concrètes, il peut retrouver un ton plus poignant. La politique cesse alors d’être une posture et devient une émotion.
Du côté d’Ono, certains morceaux frappent par leur frontalité. Elle n’a pas besoin de plaire. Elle a besoin de dire. Et dans un monde rock souvent dominé par des hommes qui se pensent subversifs tout en restant confortablement installés dans leurs codes, Ono peut apparaître comme une véritable force de déstabilisation. Qu’on aime ou non, elle ne triche pas.
Le problème, c’est que ces moments-là ne suffisent pas à donner au disque une cohérence émotionnelle durable. Ils ressemblent à des éclats dans une mosaïque dont le ciment est trop fragile. On entend un projet qui aurait peut-être gagné à être plus court, plus resserré, plus musicalement habité. Un projet où la colère aurait pu être transfigurée plutôt que transmise brute.
Mais Lennon, à ce moment précis, veut la transmission brute. Et c’est là que l’histoire se complique.
Réception et désillusion : quand la réalité du marché frappe le militantisme
Le rock aime se raconter comme une force révolutionnaire, mais il existe dans un système de vente, de promotion, de critiques, de radios. Lennon le sait. Il a vécu au cœur de l’industrie avec The Beatles. Il connaît les mécanismes. Pourtant, avec Some Time in New York City, on dirait qu’il espère un miracle : que l’urgence politique suffise à faire passer le disque, que l’intention suffise à créer l’adhésion.
La réception est froide, parfois hostile. Le public qui voulait de Lennon des chansons “à la Imagine” se retrouve face à un disque beaucoup plus rugueux, plus frontal, moins “chantable”. Les critiques, elles, peuvent reprocher au projet son manque de subtilité, sa dimension datée, son aspect brouillon. Et dans l’industrie, un album qui se vend mal devient vite un problème concret : il fragilise, il isole, il met sous pression.
La désillusion n’est pas seulement artistique. Elle est aussi psychologique. Lennon et Ono se retrouvent face à une question douloureuse : et si ce que nous avons à dire n’intéressait personne ? Ou pire : et si notre manière de le dire empêchait les gens de l’entendre ?
C’est un choc, parce que Lennon a toujours été habitué à être entendu. Même quand il choque, même quand il divise, il existe comme un centre de gravité. Là, le centre de gravité se déplace. Le disque tombe, et Lennon, qui a toujours su transformer ses blessures en art, doit encaisser une blessure d’un type différent : l’échec public d’un geste qu’il croyait nécessaire.
Le couple en crise : l’utopie à deux et ses dégâts collatéraux
On parle beaucoup du Lennon artiste, moins du Lennon qui vit au quotidien les conséquences de ses choix. Or la période qui suit Some Time in New York City ressemble à une chambre où l’air manque. Quand un projet vous échappe, quand il se retourne contre vous, il contamine tout. Il contamine la confiance, la manière de travailler, la perception que vous avez l’un de l’autre.
Lennon et Ono ont bâti leur union sur une idée forte : ensemble, ils sont plus que la somme de leurs parties. Ils sont un concept, une œuvre, une résistance. Mais quand le concept se heurte au mur de la réalité, quand l’œuvre est rejetée, la résistance peut se transformer en siège. On commence à douter, à se reprocher, à se fatiguer.
Le récit classique parle d’une séparation, d’une distance, d’un Lennon qui part vivre ailleurs. Le fameux Lost Weekend, cette parenthèse californienne où Lennon se retrouve dans une vie de nuits, d’excès, de dérives, mais aussi de musique. Le terme “week-end perdu” est ironique, parce qu’il couvre une période plus longue, et parce qu’il laisse entendre une simple escapade alors qu’il s’agit d’un basculement existentiel.
Ce qui est intéressant, c’est de voir comment Some Time in New York City agit comme un déclencheur. Non pas la cause unique, évidemment. Les couples ne se fissurent pas à cause d’un seul disque. Mais un échec artistique partagé peut devenir une preuve tangible que la fusion n’est pas infaillible. Et Lennon, face à cette fragilité, choisit parfois la fuite.
Le Lost Weekend : fuite, renaissance, et retour du rockeur dans le costume de l’homme
La période du Lost Weekend a été mythifiée comme une séquence de débauche rock, presque un cliché : Lennon à Los Angeles, entouré d’alcool, de soirées, de chaos. On a voulu y voir le Lennon “libéré”, le Lennon qui redevient un gars parmi les gars, loin du duo conceptuel avec Ono. Sauf que cette lecture est trop simple. Lennon ne se “libère” pas. Il se déplace. Il change de cage.
Ce qui compte, c’est ce qu’il fait musicalement. Lennon revient à des formes plus classiques, plus instinctives. Il enregistre des albums comme Walls and Bridges, où l’on sent une sensibilité différente, un mélange de mélancolie et de groove. Il se confronte aussi à un projet comme Rock ’n’ Roll, disque de reprises qui ressemble à une plongée dans ses racines, comme si Lennon avait besoin de se rappeler d’où il venait. Revenir au rock originel, c’est revenir à un endroit où la politique n’a pas besoin d’être explicitement nommée pour exister. Le simple fait de chanter peut suffire.
On peut voir là une réaction directe à l’échec du militantisme en mode tract. Lennon se replie vers quelque chose de plus sûr, de plus immédiat : la musique comme plaisir, la musique comme mémoire. Comme si, après avoir voulu changer le monde avec des slogans, il avait besoin de se souvenir que le rock change parfois le monde par d’autres voies, plus indirectes, plus mystérieuses.
Cela ne veut pas dire qu’il renonce à ses idées. Lennon ne devient pas apolitique. Mais il comprend, peut-être, que l’art n’est pas un communiqué de presse. Ou plutôt : il redécouvre que sa force n’est pas de convaincre par l’argument, mais de toucher par la chanson.
Lennon face à l’échec : l’orgueil blessé et l’honnêteté brutale
Ce qui distingue Lennon, c’est la manière dont il parle de ses ratés. Beaucoup d’artistes réécrivent l’histoire, justifient, rationalisent. Lennon, lui, peut être d’une brutalité désarmante. Il n’a pas peur de dire : “Je me suis trompé.” Parfois, bien sûr, il dramatise, il simplifie, il se contredit d’une interview à l’autre. Mais il y a chez lui une forme d’honnêteté qui ne cherche pas à sauver la face.
Le regret autour de Some Time in New York City s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas seulement de dire que l’album a été mal compris. Il s’agit de reconnaître qu’il n’a pas atteint son but. Que le public n’a pas suivi. Que la forme n’a pas servi le fond. Et pour un homme qui a bâti sa vie sur la capacité à être entendu, c’est une humiliation.
Le plus fascinant, c’est que cette humiliation devient, à son tour, une matière narrative. Lennon est un artiste qui transforme tout en histoire, y compris ses propres chutes. Et si Some Time in New York City a été un échec relatif, il a aussi été une expérience extrême qui lui a appris quelque chose : la limite de la chanson-slogan.
Pourquoi l’album reste important : l’histoire n’est pas un classement de “bons” et de “mauvais” disques
Il serait tentant de conclure que Some Time in New York City est une erreur, un disque à oublier, une anomalie. Mais l’histoire de la musique ne fonctionne pas comme une vitrine de chefs-d’œuvre. Elle fonctionne aussi par les disques imparfaits, par les tentatives ratées, par les œuvres qui échouent mais révèlent. Cet album révèle un Lennon en lutte avec son époque, avec son rôle, avec son pouvoir réel. Il révèle la difficulté d’être une star qui veut être militante sans devenir caricaturale. Il révèle la tension entre la sincérité et l’efficacité artistique.
Et surtout, il révèle quelque chose de profondément humain : l’impatience. Lennon est impatient. Il veut des résultats. Il veut que les choses changent. Il veut que ses chansons soient des leviers. Or la musique, même quand elle est puissante, agit rarement comme un levier immédiat. Elle agit comme une contamination lente. Elle modifie des sensibilités. Elle change des imaginaires. Elle ne signe pas de lois.
Lennon, à ce moment-là, veut des lois. Il veut des victoires. Il veut que la réalité bouge. Et quand elle ne bouge pas, il se cogne au mur.
La comparaison implicite : McCartney, Harrison, Starr et les différentes sorties de route post-Beatles
Regarder Some Time in New York City, c’est aussi regarder la manière dont chaque ex-Beatle a tenté de survivre à l’après. Paul McCartney choisit souvent la continuité musicale, la chanson, le plaisir de jouer, même quand on le critique pour sa légèreté. George Harrison trouve une voie spirituelle et parfois politique, mais filtrée par une distance, une philosophie, une forme de retrait. Ringo Starr avance à sa manière, plus modestement, plus pragmatiquement, en cherchant une place qui ne soit pas écrasée par le mythe.
Lennon, lui, veut régler des comptes avec le monde. Il veut que l’après ne soit pas une simple carrière solo, mais une réinvention totale. C’est plus risqué, plus spectaculaire, plus dangereux. Et Some Time in New York City est l’un des exemples les plus nets de ce risque : quand Lennon se trompe, il se trompe à haute voix, devant tout le monde.
Ce qui est intéressant, c’est que cette sortie de route n’est pas définitive. Lennon se réajuste. Il se contredit. Il change. Il revient à d’autres formes. Il traverse des phases. Comme si sa carrière solo était une succession d’essais, de retours, de nouvelles tentatives pour résoudre une équation insoluble : comment être John Lennon sans les Beatles, comment être un artiste sincère sans se transformer en caricature, comment être politique sans perdre la musique.
L’ombre de Lennon critique : l’homme qui aurait voulu réenregistrer sa vie
Lennon a souvent exprimé le désir de refaire, de réenregistrer, de corriger. Cette obsession du “on aurait dû” est touchante, parce qu’elle révèle une insatisfaction chronique, mais aussi une lucidité. Il sait que la musique enregistrée fige des instants imparfaits. Il sait que les Beatles ont capturé des moments de génie au milieu d’un système parfois contraignant. Il sait que ses propres disques solo sont des photographies d’humeurs et d’obsessions qui peuvent changer.
Dans cette perspective, Some Time in New York City devient une photographie particulièrement brutale. Un instant où Lennon a voulu transformer sa notoriété en arme politique directe. Un instant où l’arme s’est enrayée. Et comme il est Lennon, il ne va pas l’oublier. Il va le ruminer. Il va le critiquer. Il va peut-être le renier.
Mais le reniement, chez Lennon, n’efface pas l’objet. Il l’éclaire autrement. Quand Lennon dit qu’il regrette, il ne nous dit pas seulement que l’album est raté. Il nous dit aussi qu’il attendait plus de lui-même. Qu’il voulait que la musique soit à la hauteur du monde qu’il avait en tête.
C’est peut-être cela, la vraie tragédie lennonienne : l’écart entre l’idéal et le réel, entre la chanson qu’on entend et la chanson qu’il imaginait, entre l’artiste et la personne qu’il aurait voulu être.
Ce que l’on entend aujourd’hui : l’album comme document, pas comme monument
Écouter Some Time in New York City aujourd’hui, c’est l’écouter autrement qu’à sa sortie. On n’est plus dans le même calendrier. Certains sujets ont changé de forme. Certaines références se sont éloignées. Et pourtant, l’album peut gagner une autre valeur : celle du document. On y entend un Lennon pris dans la mécanique de son temps, un Lennon qui essaie, qui échoue, qui insiste. On y entend aussi le son d’un couple artistique qui tente de faire de la musique un espace d’action.
On peut trouver l’album maladroit. On peut le trouver lourd. On peut le trouver parfois embarrassant. Mais on ne peut pas le réduire à un accident. C’est une pièce du puzzle Lennon, une pièce qui montre ce que le Lennon “hymne universel” de Imagine peut devenir quand il veut passer du chant à l’intervention.
Et si l’on veut être honnête, il faut aussi reconnaître une chose : peu d’artistes de cette envergure ont accepté de se mettre en danger de manière aussi frontale. Beaucoup préfèrent rester dans l’allusion, dans la distance, dans l’ambiguïté confortable. Lennon, lui, s’avance. Parfois trop. Parfois mal. Mais il s’avance.
La goutte d’eau et le vase : pourquoi cet album a pu fissurer l’équilibre Lennon/Ono
Dire que Some Time in New York City est “la goutte d’eau” qui fait déborder le vase, c’est une image forte, et elle a du sens symboliquement. Parce que ce disque concentre plusieurs tensions à la fois. La tension entre l’art et l’utilité. La tension entre la célébrité et le militantisme. La tension entre deux personnalités artistiques qui veulent occuper le même espace. La tension, enfin, entre l’idée que l’on se fait de Lennon et ce qu’il est réellement à cet instant.
Quand le couple se rend compte qu’il a produit un objet que le monde refuse, le monde ne refuse pas seulement un disque. Il refuse aussi un mode de vie, une posture, une identité. Et ça, pour Lennon et Ono, c’est violent. C’est comme si l’on disait : votre utopie à deux ne fonctionne pas. Votre langage ne passe pas. Votre manière de vous présenter au monde échoue.
Il est alors logique que quelque chose casse. Pas nécessairement l’amour, mais le fonctionnement. L’organisation. La confiance en la formule. Lennon part, Ono reste, puis les trajectoires se croisent à nouveau. Le récit est complexe, et il ne se résume pas à une dispute. Mais l’album reste comme un marqueur : le moment où l’union créative, si puissante, montre qu’elle peut aussi se retourner contre eux.
Conclusion : le disque qui rappelle que Lennon n’était pas une statue
Parler de Lennon, c’est souvent parler d’une icône. Un visage, des lunettes, une silhouette. Une voix. Un martyr, pour certains. Un saint laïque, pour d’autres. Mais l’icône est une simplification. Lennon était un homme plein de contradictions, d’élans, d’erreurs. Et c’est précisément ce que Some Time in New York City met à nu.
Cet album n’est pas le meilleur de Lennon. Il n’est pas le plus aimé. Il n’est pas le plus élégant. Mais il est l’un des plus révélateurs. Il montre ce qui arrive quand un artiste qui a changé le monde avec des chansons veut, soudain, changer le monde avec des slogans. Il montre la limite du rock quand il veut être un journal. Il montre aussi le courage – ou l’inconscience – qu’il faut pour tenter l’expérience.
Et il raconte, en creux, quelque chose de plus grand : la trajectoire d’un homme qui n’a jamais su se satisfaire. Lennon critique les Beatles, critique McCartney, critique lui-même, critique ses disques. Cette sévérité est parfois injuste, parfois lucide, parfois destructrice. Mais elle est aussi la preuve qu’il ne s’est jamais installé dans la légende. Il a passé sa vie à chercher une vérité qui se dérobait, à vouloir que la musique soit une forme de réalité.
En ce sens, Some Time in New York City est moins une erreur qu’un symptôme. Celui d’un Lennon qui refuse d’être un monument, qui refuse d’être figé, qui refuse d’être simplement “le gars de Imagine”. Il veut être un homme dans le monde, avec ses colères, ses causes, ses aveuglements. Il veut être vivant. Et la vie, contrairement à la légende, n’est pas toujours harmonieuse.
C’est peut-être ça, au fond, la leçon la plus lennonienne : une chanson peut devenir éternelle, mais l’homme qui l’écrit reste vulnérable, changeant, imparfait. John Lennon n’a jamais cessé de se battre contre ses propres mythes. Parfois il a gagné, parfois il s’est blessé. Some Time in New York City est l’une de ses blessures les plus audibles. Et c’est aussi, paradoxalement, ce qui lui donne encore une forme de vérité.














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