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Gimme Some Truth : la chanson de John Lennon qui a fini par donner son nom à son dossier du FBI

Par Clive Helday
Gimme Some Truth : la chanson de Lennon, Nixon et le dossier FBI

Écrite en ébauche en Inde, essayée par les Beatles à Twickenham en janvier 1969, gravée à Tittenhurst Park en mai 1971 avec George Harrison à la slide, “Gimme Some Truth” est la chanson la plus directement politique de l’album Imagine. Elle est aussi devenue, par un étrange retour des choses, le nom du livre qui a arraché au FBI son dossier sur John Lennon, celui d’un film, d’un coffret et d’une compilation. Enquête sur une chanson qui a fini par donner son titre à toute la mémoire de son auteur.


Il existe des chansons que l’on écoute et des chansons que l’on cite. “Gimme Some Truth” appartient aux deux familles, mais c’est la seconde qui explique sa trajectoire hors du commun. Aucune autre plage de l’œuvre solo de John Lennon n’a été autant reprise comme étendard. Aucune n’a été à ce point transformée en titre : titre d’un livre d’historien consacré aux archives du FBI, titre d’un documentaire sur la fabrication d’Imagine, titre d’un coffret de quatre disques en 2010, titre de la grande compilation remixée publiée le jour des quatre-vingts ans de Lennon, le 9 octobre 2020. La chanson de trois minutes est devenue une marque, presque une devise.

Ce destin n’était pas écrit. En janvier 1969, la chanson n’est qu’une ébauche que Lennon traîne depuis l’Inde et que les Beatles expédient en quelques minutes entre deux autres morceaux. En mai 1971, elle est enregistrée en trois jours dans le petit studio que Lennon vient d’installer chez lui, à Tittenhurst Park, sans que personne ne la désigne comme un sommet du disque. Ce qui la fait basculer dans une autre dimension, c’est ce qui se passe après : la rencontre entre ce texte qui réclame la vérité et un pouvoir, celui de Richard Nixon, qui va précisément mentir sur les raisons pour lesquelles il veut expulser son auteur des États-Unis.

Cet article reprend le dossier depuis le début, en s’appuyant sur les sources datées : les bandes de janvier 1969, les notes de séance de mai 1971, les pièces de la procédure d’expulsion, les documents obtenus par l’historien Jon Wiener au terme de vingt-cinq ans de procédure, et les éditions successives qui ont fait de “Gimme Some Truth” l’emblème de l’héritage Lennon. Il corrige au passage plusieurs erreurs qui circulent largement sur la chanson, de sa durée à la date de ses reprises les plus célèbres. Les paroles, protégées, ne sont pas reproduites : elles sont décrites et paraphrasées.

En bref

  • Origine : une ébauche commencée, selon Lennon lui-même, en Inde, pendant le séjour des Beatles à Rishikesh au printemps 1968.
  • Première trace sonore : les répétitions filmées des Beatles à Twickenham, notamment les 3 et 7 janvier 1969. Paul McCartney y apporte, selon Peter Jackson, une rime que Lennon conservera.
  • Enregistrement : 25 mai 1971 à l’Ascot Sound Studios de Tittenhurst Park, voix définitive et slide de George Harrison le 28 mai, retouche de basse au Record Plant de New York le 4 juillet.
  • Musiciens : John Lennon, George Harrison, Nicky Hopkins, Klaus Voormann, Alan White, Rod Linton et Andy Davis. Production Lennon, Yoko Ono et Phil Spector.
  • Parution : ouverture de la face B d’Imagine, le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre au Royaume-Uni. Durée : environ 3 minutes 16.
  • Postérité du titre : livre de Jon Wiener sur les dossiers du FBI (1999-2000), film d’Andrew Solt (2000), coffret de quatre CD (2010), compilation The Ultimate Mixes (2020, 3e place au Royaume-Uni).

Une chanson devenue un titre : pourquoi “Gimme Some Truth” résume Lennon

Avant de raconter l’histoire de la chanson, il faut mesurer ce qu’elle est devenue. Car c’est en partant de la fin que l’on comprend l’intérêt de tout reprendre depuis le début.

Cinq objets pour un seul titre

Entre 1971 et 2020, l’expression “Gimme Some Truth” a désigné au moins cinq objets distincts. D’abord la chanson elle-même, publiée sur l’album Imagine en 1971. Ensuite le livre de l’historien américain Jon Wiener, Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files, publié par les presses de l’université de Californie à la fin de 1999, qui présente et commente les documents du FBI arrachés par la justice. Puis le documentaire Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album, réalisé par Andrew Solt en 2000 à partir des images tournées pendant les séances. En 2010, pour les soixante-dix ans de Lennon, un coffret de quatre disques porte encore ce nom. En 2020, enfin, la compilation Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes, avec son point final ajouté au titre, sert de vitrine au travail de remixage supervisé par Sean Ono Lennon.

Aucune autre chanson de Lennon n’a connu cette fortune. “Imagine” a donné son nom à un album, à un film et à des centaines de lieux de mémoire, mais c’est le titre de l’album dès l’origine. “Power to the People” a donné son titre à une compilation en 2010 et à un coffret en 2025, mais il s’agit d’un slogan préexistant. “Gimme Some Truth”, elle, n’était qu’une plage parmi dix, et ce sont ses héritiers qui l’ont promue au rang de devise.

La raison d’une promotion

Pourquoi cette chanson-là ? Parce qu’elle offre une formule courte, impérative, compréhensible par tous, et qu’elle correspond exactement à ce que les archives ont révélé après la mort de Lennon. Le livre de Jon Wiener a fixé le lien : il fallait un titre pour raconter comment une administration avait dissimulé ses véritables motifs, et Lennon l’avait écrit lui-même. À partir de là, le titre a cessé d’appartenir à la seule chanson. Il est devenu une manière de résumer la figure de Lennon telle que Yoko Ono a voulu la transmettre : l’homme qui réclamait qu’on lui dise la vérité, et à qui l’État a menti.

Cette promotion a un effet secondaire : elle a recouvert la chanson de commentaires généraux sur la “post-vérité” et les réseaux sociaux, au point de faire oublier ce qu’elle est d’abord, un objet musical fabriqué à une date précise, par des musiciens précis, dans un contexte précis. C’est ce contexte qu’il faut reconstituer.

1968 : les racines d’une colère, de Rishikesh à la BBC

Une ébauche venue d’Inde

Lennon a lui-même daté la naissance de la chanson avec une imprécision assumée : il l’avait commencée “un an ou deux plus tôt, probablement en Inde”. L’Inde, c’est Rishikesh, où les Beatles séjournent au printemps de 1968 auprès du Maharishi Mahesh Yogi. Lennon y arrive à la mi-février et en repart à la mi-avril, fâché avec le maître et, déjà, en correspondance quotidienne avec Yoko Ono. C’est l’une des périodes les plus productives de sa vie de compositeur : une large part de ce qui deviendra le double album blanc y est écrite, mais aussi des morceaux qui n’y entreront pas, comme “Child of Nature”, future “Jealous Guy”.

On ne sait pas à quoi ressemblait l’ébauche de “Gimme Some Truth” en 1968. Aucune démo de cette époque n’est connue, et aucun des enregistrements maison réalisés à Kinfauns, chez Harrison, en mai 1968, ne la contient. Ce que l’on peut affirmer, c’est que le noyau de la chanson, une litanie d’injures contre les hypocrites, repose sur une idée que Lennon exprime publiquement la même année.

Le 6 juin 1968 : la phrase sur les fous qui dirigent le monde

Le 6 juin 1968, dans un coin des studios EMI d’Abbey Road où Paul McCartney et Ringo Starr travaillent sur le futur album blanc, Lennon répond aux questions du journaliste Peter Lewis pour l’émission artistique de BBC2 “Release”. À ses côtés se trouve Victor Spinetti, qui vient de mettre en scène l’adaptation théâtrale de son livre In His Own Write, créée le 18 juin suivant à l’Old Vic par la troupe du National Theatre. L’entretien est diffusé le 22 juin 1968.

C’est là que Lennon prononce la phrase qui sera ensuite reprise à l’infini, y compris par la communication officielle de ses ayants droit : il pense que notre société est dirigée par des gens insensés poursuivant des objectifs insensés, et il dit l’avoir compris dès l’adolescence, vers seize ans, même s’il l’a exprimé de façons différentes au cours de sa vie. Tout “Gimme Some Truth” est en germe dans cette déclaration : l’idée que le mensonge n’est pas un accident mais la règle du jeu, et que l’artiste a le devoir de le nommer.

Correctif factuel : la phrase de 1968 n’a pas été lancée sur la scène du National Theatre

On lit souvent que Lennon aurait prononcé sa célèbre formule sur “la société dirigée par des fous” depuis la scène du National Theatre, en juin 1968. C’est inexact. Il s’agit d’un entretien télévisé enregistré le 6 juin 1968 aux studios EMI d’Abbey Road pour l’émission “Release” de BBC2, conduit par Peter Lewis en présence de Victor Spinetti, et diffusé le 22 juin. Le lien avec le National Theatre tient au sujet de l’entretien : la pièce In His Own Write, montée par cette troupe à l’Old Vic à partir du 18 juin. Lennon n’est pas monté sur scène pour haranguer le public.

Une année de ruptures

L’année 1968 est celle où Lennon passe d’une révolte diffuse à une exposition personnelle. En mai, il commence sa vie commune avec Yoko Ono. En juillet et en août, il enregistre avec les Beatles “Revolution”, où il prend ses distances avec les partisans de la destruction et hésite, selon les versions, à se compter parmi eux ou non. En novembre paraît Unfinished Music No. 1: Two Virgins, avec sa pochette de nus qui oblige les distributeurs à emballer le disque dans du papier kraft.

Surtout, le 18 octobre 1968, la brigade des stupéfiants de Scotland Yard, conduite par le sergent Norman Pilcher, fait irruption dans l’appartement du 34 Montagu Square où vivent Lennon et Yoko Ono. De la résine de cannabis est saisie. Lennon, persuadé que la drogue a été apportée par les policiers eux-mêmes mais soucieux d’éviter des poursuites contre Yoko Ono, alors enceinte, plaide coupable le 28 novembre 1968 devant le tribunal de Marylebone et s’acquitte d’une amende de 150 livres. Ce détail, qui semble anodin sur le moment, deviendra quatre ans plus tard l’argument juridique de l’administration Nixon pour tenter de l’expulser. La chanson qui réclame la vérité et la condamnation qui servira de prétexte à ses ennemis naissent la même année.

Janvier 1969 : la chanson que les Beatles n’ont pas retenue

Twickenham, les 3 et 7 janvier

Le 2 janvier 1969, les Beatles s’installent aux studios de cinéma de Twickenham pour répéter devant les caméras de Michael Lindsay-Hogg ce qui doit devenir un concert télévisé et un album. Les conditions sont notoirement pénibles : un plateau immense et froid, des horaires de bureau imposés par le tournage, une tension croissante entre les musiciens. Pendant ces journées, chacun sort de ses tiroirs les chansons en réserve. C’est dans ce contexte que “Gimme Some Truth” fait sa première apparition documentée.

Le 3 janvier 1969, Lennon joue la chanson à la guitare, en la chantant, McCartney l’accompagnant de la voix. La prise conservée dure environ une minute quarante. Le 7 janvier, les quatre Beatles s’y essaient ensemble, Lennon à la guitare électrique et au chant, McCartney à la basse et aux chœurs, Harrison à la guitare électrique et Ringo Starr à la batterie. La prise dure à peine plus d’une minute et se dissout dans les improvisations de McCartney et les fragments d’autres chansons. D’autres passages furtifs existent dans les bandes du tournage, mais ces deux journées sont les références habituelles des chroniqueurs des séances.

La rime soufflée par McCartney

La découverte la plus spectaculaire concernant ces séances date de 2021. En préparant la série documentaire The Beatles: Get Back, diffusée fin novembre 2021, le réalisateur Peter Jackson a passé en revue les quelque soixante heures d’images et plus de cent cinquante heures de son enregistrées en janvier 1969. Il y a repéré un moment où McCartney propose à Lennon une rime sur l’argent de la corde et l’argent de la drogue, que Lennon adopte aussitôt et conservera dans la version de 1971. McCartney, auquel on a montré l’extrait, a déclaré n’en avoir gardé aucun souvenir.

Un autre indice va dans le même sens : dans des notes restées inédites qu’il avait préparées pour Imagine, Lennon indique que le pont de la chanson a été écrit avec McCartney. La chanson est pourtant créditée à Lennon seul sur l’album de 1971, à une époque où les deux hommes ne se parlent plus que par avocats interposés et où Lennon grave, sur la même face du même disque, “How Do You Sleep?”, sa charge contre son ancien partenaire. L’ironie est complète : la chanson qui réclame la vérité passe sous silence la contribution de celui qu’elle côtoie sur la face B dans le rôle de la cible.

Correctif factuel : “Gimme Some Truth” n’est pas officiellement une chanson Lennon-McCartney

Depuis la diffusion de The Beatles: Get Back, on lit parfois que la chanson serait “coécrite” par McCartney. La formule va trop loin. Les éléments établis sont au nombre de deux : la rime entendue sur les bandes de janvier 1969, repérée par Peter Jackson, et une mention manuscrite de Lennon attribuant le pont à une écriture commune. Le crédit officiel, lui, n’a jamais été modifié : la chanson est signée par Lennon seul. Il est exact de parler d’une contribution de McCartney à l’état embryonnaire de la chanson ; il est inexact de parler d’une coécriture reconnue.

Pourquoi les Beatles l’ont laissée de côté

La question se pose pour une dizaine de chansons nées en janvier 1969 et publiées plus tard en solo : “All Things Must Pass” et “Isn’t It a Pity” pour Harrison, “Teddy Boy” et “Every Night” pour McCartney, “Child of Nature” et “Gimme Some Truth” pour Lennon. Il n’y a pas de réponse unique. Dans le cas de Lennon, le projet de janvier 1969 cherche à revenir à un rock direct, joué en direct, et les titres qu’il y défend sont “Don’t Let Me Down”, “Dig a Pony”, “I’ve Got a Feeling” (qu’il partage avec McCartney) et le très ancien “One After 909”. “Gimme Some Truth” n’est encore qu’une liste de griefs sans forme achevée. Lennon ne se bat pas pour elle.

Il faut ajouter un élément plus politique. En janvier 1969, Richard Nixon n’est pas encore installé à la Maison-Blanche : il prête serment le 20 janvier, au milieu des séances. La cible précise que la chanson désignera en 1971, par le surnom que ses adversaires lui donnent depuis sa campagne sénatoriale de 1950, n’existe pas encore dans le texte sous cette forme. Il faudra deux ans de présidence Nixon et de guerre prolongée au Viêt Nam pour que la litanie trouve son destinataire. Le lecteur qui voudrait replacer ces séances dans leur ensemble trouvera le récit complet de l’album abandonné dans notre autopsie de Let It Be.

1969-1971 : Lennon apprend la politique par le spectacle

Entre la version de Twickenham et celle de Tittenhurst, Lennon change de méthode. Il ne se contente plus d’écrire contre le mensonge : il invente des formes d’action destinées à contourner les intermédiaires. Ce détour est indispensable pour comprendre le ton de la version de 1971.

Les bed-ins et “Give Peace a Chance”

Marié à Gibraltar le 20 mars 1969, le couple transforme sa lune de miel en happening : une semaine au lit à l’hôtel Hilton d’Amsterdam, du 25 au 31 mars, face aux journalistes. En mai, faute de pouvoir entrer aux États-Unis à cause de la condamnation de 1968, Lennon et Yoko Ono s’installent à Montréal, à l’hôtel Reine Elizabeth. Le 1er juin 1969, dans la suite 1742, ils enregistrent au magnétophone portable “Give Peace a Chance”, entourés d’une assemblée hétéroclite où l’on reconnaît Timothy Leary, le chanteur et humoriste Tommy Smothers, la chanteuse Petula Clark ou le rabbin Abraham Feinberg. Le 15 novembre 1969, lors du grand Moratorium contre la guerre du Viêt Nam à Washington, le chanteur Pete Seeger fait reprendre le refrain à une foule que les estimations situent autour d’un demi-million de personnes. Lennon constate qu’une phrase simple, répétée, peut devenir un outil de masse. Notre dossier sur Give Peace a Chance revient sur la question du crédit de ce titre, signé Lennon-McCartney.

Le MBE rendu et les affiches

Le 25 novembre 1969, Lennon renvoie à la reine sa médaille de membre de l’ordre de l’Empire britannique, reçue en 1965 avec les trois autres Beatles. Sa lettre invoque l’implication britannique au Biafra, le soutien de Londres à la politique américaine au Viêt Nam et, par une pointe d’humour, le mauvais classement de son single “Cold Turkey”. En décembre, le couple fait placarder dans une dizaine de grandes villes des affiches proclamant que la guerre est finie si on le veut. Le principe est le même que dans la future chanson : une affirmation brève, adressée directement au public, sans passer par le discours des gouvernants.

Du cri primal à “Power to the People”

L’année 1970 est celle de la thérapie primale avec Arthur Janov et de l’album John Lennon/Plastic Ono Band, publié en décembre. Lennon y règle ses comptes avec l’enfance, avec les Beatles, avec les idoles. “Mother” ouvre le disque sur un cri, “Working Class Hero” dénonce le conditionnement social, “God” dresse la liste de tout ce en quoi il ne croit plus. La litanie de noms, procédé central de “Gimme Some Truth”, est déjà là, retournée contre lui-même.

En janvier 1971, Lennon accorde au militant trotskiste Tariq Ali et à Robin Blackburn un long entretien pour le journal The Red Mole. Au sortir de la conversation, il écrit en une nuit “Power to the People”, publié en single en mars 1971. Il le regrettera plus tard, jugeant la chanson écrite par culpabilité et par désir de plaire aux militants. “Gimme Some Truth” se situe dans un autre registre : pas un mot d’ordre collectif, mais une exigence individuelle, celle du citoyen qui en a assez qu’on lui parle comme à un enfant. C’est ce qui explique qu’elle ait mieux vieilli que le slogan de mars.

Correctif factuel : Brian Epstein ne pouvait rien déconseiller à Lennon en 1968 ou 1969

Un récit répandu présente Brian Epstein comme le manager qui aurait freiné les prises de position de Lennon au moment où naissait “Gimme Some Truth”. C’est impossible : Epstein est mort le 27 août 1967, six mois avant le départ pour Rishikesh. La consigne de réserve qu’il avait imposée sur la guerre du Viêt Nam concernait les tournées de 1964 à 1966, et elle avait d’ailleurs déjà cédé en août 1966, lorsque les Beatles avaient dit publiquement, lors de leur dernière tournée américaine, qu’ils désapprouvaient cette guerre. En 1969, Lennon n’avait plus personne pour le retenir.

Tittenhurst Park, mai 1971 : trois jours pour une colère

Un studio à la maison

En 1969, Lennon et Yoko Ono ont acheté Tittenhurst Park, une propriété géorgienne d’une trentaine d’hectares à Sunninghill, dans le Berkshire, près d’Ascot. C’est là qu’est prise la photographie de la dernière séance photo des quatre Beatles, le 22 août 1969. Au printemps 1971, Lennon y fait aménager un studio d’enregistrement huit pistes, baptisé Ascot Sound Studios. Pour la première fois, il peut enregistrer chez lui, sans horaires imposés, sans ingénieurs d’EMI et sans les contraintes de réservation d’Abbey Road. L’essentiel de l’album Imagine y sera gravé entre la fin du mois de mai et le début de juillet 1971, avant des compléments de cordes et de voix au Record Plant de New York.

L’installation est simultanément un plateau de cinéma. Lennon et Yoko Ono font filmer les séances, les promenades dans le parc, les conversations dans la cuisine. Ces images alimenteront le film Imagine, diffusé à la télévision américaine fin 1972, puis, trois décennies plus tard, le documentaire d’Andrew Solt. Notre enquête sur le film d’Imagine détaille ce double tournage, qui fait de ces journées l’une des séances les mieux documentées de toute la carrière de Lennon.

L’équipe du 25 mai

Le 25 mai 1971, la formation réunie pour la séance est la suivante. John Lennon chante et joue de la guitare électrique. George Harrison, venu en voisin de Friar Park, tient la guitare électrique. Nicky Hopkins, le pianiste de séance le plus demandé de Londres, que l’on entend chez les Rolling Stones, les Kinks ou les Who, et qui avait déjà joué sur “Revolution” en 1968, est au piano. Klaus Voormann, l’ami des années de Hambourg, auteur de la pochette de Revolver, est à la basse. Alan White, futur batteur de Yes, qui avait déjà participé au concert du Plastic Ono Band à Toronto en septembre 1969 et au single “Instant Karma!”, est à la batterie. Deux guitaristes acoustiques complètent la base rythmique : Rod Linton et Andy Davis, ce dernier issu du groupe Stackridge.

La production est signée Lennon, Yoko Ono et Phil Spector. Ce dernier sort de deux chantiers considérables : la finition controversée de l’album Let It Be au printemps 1970, puis la production du triple album All Things Must Pass de Harrison. Avec Lennon, il travaille autrement : moins de couches, plus de place pour la voix. La collaboration a commencé avec “Instant Karma!” en janvier 1970 et s’est poursuivie avec Plastic Ono Band.

Les prises : Eddie Cochran, Spector et une déception

Les images tournées ce jour-là montrent une séance détendue qui devient tendue à mesure qu’elle avance. Sur l’une des premières tentatives, Lennon s’amuse à transformer la chanson en rockabilly façon Eddie Cochran et glisse une allusion à “Cut Across Shorty”, l’un des derniers titres enregistrés par Cochran avant sa mort en 1960. C’est le Lennon de toujours : il désamorce la gravité du texte par une blague musicale avant de s’y jeter pour de bon.

Un échange a été souvent cité. Après la troisième prise, Spector lance depuis la régie que “ça vient”. Lennon, déçu, répond qu’il croyait que c’était la bonne. Ce petit dialogue dit l’essentiel de la méthode : Lennon veut capter l’élan, Spector veut une exécution qui tienne. La prise retenue sert de base à la version définitive. À la fin de l’enregistrement original, Lennon lâche une phrase qui résume la chanson en une formule : c’est la vérité.

Le 28 mai et le 4 juillet : les finitions

Trois jours plus tard, le 28 mai 1971, Lennon enregistre sa voix définitive, en remplacement de la voix guide du 25. C’est aussi à ce moment que Harrison ajoute la partie de guitare slide qui deviendra la signature sonore du morceau. La séance est filmée : on y voit Lennon au micro, articulant chaque mot avec une précision de comédien. Le 4 juillet 1971, au Record Plant de New York, où l’équipe s’est transportée pour les finitions de l’album, Klaus Voormann repasse une partie de basse. La chanson est alors terminée.

Harrison joue sur quatre titres d’Imagine selon les recensements les plus courants : “Gimme Some Truth”, “Crippled Inside”, “I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die” et “How Do You Sleep?”, auxquels certains ajoutent “Oh My Love”. Le fait est remarquable : quinze mois après la séparation des Beatles, l’ancien guitariste soliste accepte de jouer sur le disque où figure l’attaque la plus violente jamais portée contre McCartney. Notre dossier sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation replace cette séance dans le réseau d’échanges qui n’a jamais cessé entre les quatre hommes.

La slide de Harrison, contre-chant sans paroles

La partie de Harrison n’est pas un simple solo placé au milieu du morceau. C’est une série d’interventions qui répondent à la voix, la commentent, la prolongent. La slide, jouée avec un son mordant mais sans saturation excessive, apporte ce que les mots ne peuvent pas dire : un sarcasme musical, une moue sonore. À l’époque, Harrison est en pleine maîtrise de la technique du bottleneck qu’il a développée depuis 1969, au contact de Delaney and Bonnie et de leur guitariste invité Eric Clapton, puis sur All Things Must Pass. Son jeu sur “Gimme Some Truth” est souvent cité parmi ses plus belles interventions hors des Beatles ; le site y a d’ailleurs consacré une page, George Harrison et Gimme Some Truth, ainsi qu’un choix de trois solos de Harrison loin des Beatles.

Anatomie d’une litanie : ce que dit la chanson

Les paroles de “Gimme Some Truth” sont protégées par le droit d’auteur et ne sont pas reproduites ici. Leur principe peut en revanche être décrit avec précision, et c’est ce principe qui fait la force de la chanson. Pour la traduction intégrale, la page du site consacrée à la chanson Gimme Some Truth présente paroles, traduction et histoire.

Une liste plutôt qu’un récit

La chanson ne raconte rien. Elle ne met en scène aucun personnage, ne décrit aucune situation, ne développe aucun argument. Elle énumère. Chaque couplet accumule des qualificatifs contre une catégorie de gens : les hypocrites à courte vue et à l’esprit étroit, les politiciens névrosés et obstinés, les prima donnas, les bigots, les donneurs de leçons aux chaussures vernies. Le procédé est celui de l’invective classique, qui remonte aux satiristes latins, mais la matière est celle de la rue et du café : des mots composés, des insultes d’écolier, des images de dessin animé.

Cette forme a une conséquence : la chanson peut être actualisée à volonté. Il suffit de changer un nom pour qu’elle vise une autre époque. C’est ce qui a permis à tant de groupes de la reprendre, de la fin des années 1970 à 2022, sans jamais la trouver datée.

Nixon nommé sans l’être

Un seul personnage réel est désigné, et il ne l’est que par un sobriquet : le fils de “Tricky Dicky”, déformation du surnom de Richard Nixon apparu lors de sa campagne sénatoriale de Californie en 1950 contre Helen Gahagan Douglas. Lennon ajoute des traits physiques (les cheveux courts) et moraux (la lâcheté, avec une expression anglaise qui assimile le poltron à un ventre jaune). En 1971, Nixon est président depuis deux ans et demi ; la guerre du Viêt Nam, qu’il avait promis de terminer, s’est étendue au Cambodge en 1970 puis au Laos au début de 1971. La publication des Pentagon Papers par le New York Times, le 13 juin 1971, deux semaines après la séance de Tittenhurst, viendra illustrer de manière spectaculaire le propos de la chanson : l’État américain a menti pendant des années sur la conduite de la guerre.

Il ne faut pas pour autant réduire la chanson à une attaque contre Nixon. La moquerie du président n’occupe qu’un vers. Le reste vise un système, et même un type humain, celui qui manipule par le langage.

La comptine et l’enrobage

Parmi les images les plus curieuses figure une allusion à la comptine de la mère Hubbard, personnage de la littérature enfantine anglaise du début du XIXe siècle, associée à l’idée de “passer de la pommade”, c’est-à-dire d’enjoliver pour mieux tromper. Lennon mêle ainsi la chambre d’enfant et le discours politique : on parle aux citoyens comme on parle aux enfants, avec des histoires sucrées. C’est l’un des motifs profonds de son écriture, celui que l’on retrouve dans l’univers d’Alice et dans “I Am the Walrus”. Le critique américain Robert Christgau l’a formulé en une phrase restée célèbre : la chanson réunit le Lennon démasqué et le Lennon des jeux de mots de “Blunderland”, pays des merveilles transformé en pays des bévues, dans l’esprit des livres de calembours que Lennon avait publiés en 1964 et 1965.

Le refrain : une exigence nue

Face à cette accumulation, le refrain oppose une demande d’une simplicité absolue : tout ce que le narrateur veut, c’est la vérité, et il la réclame maintenant. Pas de programme, pas d’idéologie, pas d’appel à l’action. La force de la chanson tient à ce contraste entre la richesse verbale des couplets et la nudité de la demande. Là où “Power to the People” proposait un slogan collectif, “Gimme Some Truth” formule une revendication que personne ne peut contester sans se discréditer.

L’argent, la corde et la drogue

La rime soufflée par McCartney en janvier 1969 occupe le pont, où la chanson change de perspective. Il n’est plus question des menteurs mais de celui qui les subit et qui en a assez qu’on l’achète avec de l’argent et qu’on l’endorme avec de la drogue, au sens propre comme au sens figuré. C’est le seul moment où le narrateur parle de lui-même, et il le fait avec une lassitude qui annonce les chansons plus intimes de la face B.

La musique : sec, rapide, tranchant

Une forme simple, une énergie constante

Musicalement, la chanson est construite sur un schéma couplet-refrain classique, avec un pont et un passage instrumental dominé par la slide. Le tempo est rapide, la pulsation régulière, portée par la basse de Voormann et la batterie sèche d’Alan White. Les deux guitares acoustiques de Linton et Davis épaississent le rythme sans être audibles individuellement. Le piano de Hopkins ponctue, souligne, relance.

La voix de Lennon est l’instrument principal. Il ne chante pas les couplets, il les débite, avec une diction presque parlée qui fait claquer les consonnes. Certains critiques y ont entendu une préfiguration du rap. La comparaison est anachronique, mais elle dit quelque chose de vrai : le rythme des mots compte autant que la mélodie.

Spector en retrait

On associe spontanément Phil Spector au “mur du son”, aux couches d’orchestre et d’écho. Rien de tel ici. La production est sèche, frontale, presque dépouillée. Elle suit en cela la leçon de Plastic Ono Band, où Lennon et Spector avaient choisi la nudité. Sur Imagine, les cordes du Flux Fiddlers, ajoutées à New York, sont réservées à d’autres titres, comme “Imagine”, “Jealous Guy” ou “How Do You Sleep?”. “Gimme Some Truth” reste un morceau de groupe.

La durée réelle du morceau

Un dernier point technique mérite d’être rétabli, parce qu’une erreur tenace circule : la durée.

Correctif factuel : “Gimme Some Truth” ne dure pas 2 minutes 52

Plusieurs textes en ligne attribuent à la chanson une durée de deux minutes cinquante-deux secondes. La version de l’album Imagine dure en réalité environ trois minutes seize secondes, certaines éditions affichant trois minutes dix-huit selon le minutage des silences. Le chiffre de 2:52 ne correspond à aucune édition officielle connue. Les remixages de 2018 et de 2020 conservent une durée voisine de celle de 1971.

Imagine, face B : la place d’une colère dans un album de douceur

Deux faces, deux humeurs

Imagine paraît le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre au Royaume-Uni, chez Apple. L’album atteint la première place des classements des deux côtés de l’Atlantique. Son architecture est pensée comme un contraste. La face A s’ouvre sur “Imagine”, rêve d’un monde sans frontières ni possessions, et contient “Crippled Inside”, “Jealous Guy”, “It’s So Hard” et “I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die”. La face B s’ouvre sur “Gimme Some Truth”, puis enchaîne “Oh My Love”, “How Do You Sleep?”, “How?” et “Oh Yoko!”.

La place de “Gimme Some Truth” n’est pas indifférente. Elle ouvre la seconde face comme “Imagine” ouvre la première : l’utopie d’un côté, la dénonciation de l’autre. Les deux chansons sont les deux faces d’une même pensée. Pour imaginer un monde meilleur, il faut d’abord cesser de mentir sur le monde tel qu’il est. Nos analyses de l’album, qu’il s’agisse d’Imagine, manifeste poétique et politique ou d’Imagine entre paix, provocation et chef-d’œuvre, reviennent en détail sur cette construction.

Le voisinage de “How Do You Sleep?”

La face B contient aussi l’attaque de Lennon contre McCartney, séparée de “Gimme Some Truth” par la seule “Oh My Love”. Cette proximité crée un malaise que les critiques ont relevé dès 1971 : la chanson qui dénonce les hypocrites voisine avec une chanson de règlement de comptes personnel, qui emprunte au même vocabulaire d’insulte. Lennon lui-même tentera plus tard de minimiser la charge contre McCartney, affirmant qu’il s’attaquait surtout à lui-même. L’argument ne convainc guère, mais il rappelle que la frontière entre la vérité réclamée aux autres et la vérité sur soi est au cœur de tout l’album. Le site a dressé l’inventaire de cette rancune dans Les comptes de Tittenhurst.

Ce que la critique a retenu

À sa sortie, l’album est accueilli comme plus accessible que Plastic Ono Band, parfois comme plus commercial. “Gimme Some Truth” est rarement citée en tête des comptes rendus, qui se concentrent sur la chanson-titre et sur l’affaire McCartney. Sa réévaluation est plus tardive. Au XXIe siècle, le magazine britannique Classic Rock la désigne comme la plus grande chanson politique de Lennon, saluant ses attaques acerbes contre les hypocrites, les bigots, les prima donnas et l’occupant de la Maison-Blanche. Le NME la classe cinquième meilleure chanson solo de Lennon, en soulignant la manière dont il tente de trier le déluge d’intox médiatique. Cette montée en puissance critique accompagne exactement la promotion du titre au rang d’emblème.

Un single tardif

La chanson n’a pas été choisie comme single à l’époque d’Imagine. Elle ne paraît en 45 tours qu’après la mort de Lennon, en face B de “Love”, en novembre 1982, au moment de la sortie de la compilation The John Lennon Collection au Royaume-Uni. Le single ne dépasse pas une modeste place dans le classement britannique. Pour la plupart des auditeurs, “Gimme Some Truth” reste donc une plage d’album, découverte en retournant le disque après “Imagine”.

1971-1976 : quand la chanson est rattrapée par sa cible

Au moment où Imagine paraît, Lennon s’est installé à New York. Il ne le sait pas encore, mais il vient d’entrer dans la période la plus éprouvante de sa vie publique, et c’est elle qui va donner à “Gimme Some Truth” sa portée historique.

Le départ pour New York

Fin août 1971, quelques semaines après les finitions de l’album, Lennon et Yoko Ono quittent l’Angleterre pour New York. Lennon ne reviendra jamais vivre au Royaume-Uni. Le couple s’installe d’abord à l’hôtel St. Regis, puis dans un petit appartement de Bank Street, à Greenwich Village. Il y fréquente la gauche radicale new-yorkaise : Jerry Rubin et Abbie Hoffman, figures du mouvement yippie, le chanteur de rue David Peel, le poète et militant John Sinclair par l’intermédiaire de ses amis. Cette proximité est la clé de tout ce qui va suivre.

Ann Arbor, 10 décembre 1971

Le 10 décembre 1971, Lennon et Yoko Ono montent sur la scène du Crisler Arena d’Ann Arbor, dans le Michigan, pour le concert de soutien à John Sinclair, condamné à dix ans de prison pour la possession de deux joints de marijuana. Environ quinze mille personnes assistent à la soirée, où se succèdent musiciens, orateurs et militants. Lennon y chante notamment une chanson écrite pour l’occasion, “John Sinclair”. Trois jours plus tard, le 13 décembre, Sinclair est libéré par décision de la Cour suprême du Michigan. L’effet est spectaculaire : un concert d’une star internationale semble avoir obtenu la libération d’un détenu. Des agents du FBI sont dans la salle et consignent tout. L’éphéméride du 10 décembre garde la trace de cette soirée.

Le vote des jeunes et la peur de Nixon

Pour comprendre l’inquiétude de l’administration, il faut rappeler une date : le 1er juillet 1971, le vingt-sixième amendement de la Constitution américaine a abaissé l’âge du droit de vote de vingt et un à dix-huit ans. L’élection présidentielle de novembre 1972 sera la première où les jeunes de dix-huit à vingt ans pourront voter, et ils constituent la fraction la plus hostile à la guerre. L’entourage de Lennon envisage alors une tournée de concerts à travers le pays, combinant musique et inscription sur les listes électorales, qui culminerait par une manifestation au moment de la convention républicaine de l’été 1972.

Le mémo Thurmond, 4 février 1972

Le 4 février 1972, le sénateur républicain de Caroline du Sud Strom Thurmond adresse à l’Attorney General John Mitchell, qui prendra quelques semaines plus tard la direction de la campagne de réélection de Nixon, un mémorandum transmis par la commission sénatoriale de sécurité intérieure. Le document décrit le projet de tournée et suggère que la meilleure contre-mesure serait de mettre fin au visa de Lennon. Selon les termes rapportés par l’historien Jon Wiener, l’objectif est d’empêcher un artiste qui pourrait combiner rock et politique d’organiser les jeunes pour voter contre Nixon.

La machine se met en route. Le visa de Lennon expire le 29 février 1972. Le 1er mars, l’Immigration and Naturalization Service lui fait savoir qu’il doit quitter le territoire. L’argument juridique officiel est la condamnation londonienne du 28 novembre 1968 pour détention de cannabis, qui le rend en principe inadmissible aux États-Unis. Le véritable motif, politique, n’apparaît dans aucun document public.

Le FBI, les filatures et la mauvaise photo

Pendant ce temps, le FBI de J. Edgar Hoover multiplie les rapports sur Lennon : informateurs dans son entourage, notes sur ses contacts avec les militants anti-guerre, suivi de ses déplacements. Le dossier atteindra environ trois cents pages. Il comporte un épisode resté célèbre : l’avis de recherche diffusé aux agents pour identifier Lennon porte la photographie non pas de Lennon, mais de David Peel, le chanteur de rue de l’East Village. Jon Wiener résumera la qualité du travail par une formule : les documents font ressembler le FBI davantage aux Keystone Cops, les policiers maladroits du burlesque muet, qu’à la Gestapo. Hoover meurt le 2 mai 1972, sans que l’acharnement cesse.

La tournée n’aura jamais lieu. Lennon, conscient que tout faux pas sur scène pourrait précipiter son expulsion, renonce au projet. Un rapport du FBI daté de la fin de l’été 1972 conclut qu’il ne semble plus actif dans les milieux radicaux. Nixon est réélu triomphalement le 7 novembre 1972. Le soir même, chez Jerry Rubin, Lennon, ivre et désespéré, a un comportement humiliant pour Yoko Ono, épisode souvent décrit comme le début de la crise qui mènera à leur séparation de 1973 et au “Lost Week-end”.

Some Time in New York City : la colère sans la forme

Entre-temps, Lennon a publié en juin 1972 l’album Some Time in New York City, enregistré avec le groupe Elephant’s Memory. Les chansons y traitent frontalement de l’actualité : l’Irlande du Nord, Attica, Angela Davis, John Sinclair. Le disque est un échec commercial et critique aux États-Unis, et Lennon le reniera en partie. La comparaison avec “Gimme Some Truth” est instructive : là où la chanson de 1971 énonçait un principe général et intemporel, les chansons de 1972 commentent des faits datés, et vieillissent avec eux. Le site y a consacré deux analyses, Some Time in New York City, Lennon en mode tract, et Lennon défiant la censure.

Leon Wildes et la bataille judiciaire

Pour se défendre, Lennon engage un avocat spécialisé en droit de l’immigration, Leon Wildes, qui ignorait presque tout de lui au départ. Wildes mène une stratégie patiente. Le 23 mars 1973, un juge de l’immigration ordonne l’expulsion de Lennon. Wildes fait appel, tout en obtenant, grâce à la procédure de communication de pièces, des éléments montrant que le dossier Lennon a été traité hors des règles habituelles. Il démontre aussi que l’administration disposait d’un programme discrétionnaire de “non-priorité” qui aurait dû s’appliquer à un artiste sans danger. Le scandale du Watergate, qui aboutit à la démission de Nixon le 9 août 1974, change le climat.

Le 7 octobre 1975, la cour d’appel fédérale du deuxième circuit, sous la plume du juge Irving Kaufman, annule l’ordre d’expulsion. La décision contient une phrase que tous les biographes citent : les tribunaux ne toléreront pas des expulsions sélectives fondées sur des motifs politiques secrets. Deux jours plus tard, le 9 octobre 1975, jour de ses trente-cinq ans, Lennon devient père de Sean. Le 27 juillet 1976, il reçoit enfin sa carte de résident permanent, la fameuse carte verte. L’ironie est totale : l’homme qui avait écrit une chanson pour réclamer la vérité a dû passer quatre ans devant les tribunaux pour prouver que l’État lui cachait la sienne. L’éphéméride du 9 octobre réunit la naissance de Lennon et celle de son fils.

Correctif factuel : Lennon n’a pas chanté “Gimme Some Truth” pour défier Nixon sur scène

Le récit de la bataille contre l’administration Nixon laisse souvent croire que “Gimme Some Truth” aurait été l’hymne des concerts militants de Lennon en 1971-1972. Rien ne l’atteste. La chanson ne figure au programme d’aucune des prestations publiques connues de cette période, qu’il s’agisse d’Ann Arbor en décembre 1971, du concert de l’Apollo de Harlem pour les familles des victimes d’Attica le 17 décembre 1971 ou des deux concerts One to One du Madison Square Garden le 30 août 1972. Sa fonction d’hymne est rétrospective : elle date surtout du livre de Jon Wiener et des éditions posthumes. De même, l’idée que chaque article de presse sur l’expulsion ait fait grimper les ventes d’Imagine relève de la reconstruction ; aucun chiffre ne l’établit.

Jon Wiener et le dossier du FBI : la chanson devient un livre

Une demande de 1981

En 1981, quelques mois après l’assassinat de Lennon, Jon Wiener, professeur d’histoire à l’université de Californie à Irvine, prépare une biographie politique du musicien. Il dépose une demande au titre de la loi sur la liberté d’information, le Freedom of Information Act, pour obtenir le dossier du FBI. L’agence en communique une partie mais retient environ les deux tiers des documents, au nom de la sécurité nationale. Le livre de Wiener, Come Together: John Lennon in His Time, paraît en 1984, mais la question des documents est loin d’être réglée.

Vingt-cinq ans de procédure

En 1983, avec le soutien de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) de Californie du Sud, Wiener attaque le FBI en justice. En 1991, la cour d’appel fédérale du neuvième circuit lui donne raison, estimant que l’agence n’a pas fourni de justifications suffisantes pour sa rétention. Le FBI porte l’affaire devant la Cour suprême, qui refuse de s’en saisir. En 1997, un accord est conclu avec l’administration Clinton : la plus grande partie des documents est rendue publique. Il en reste pourtant dix, que le FBI continue de retenir au motif qu’ils contiennent des informations transmises par un gouvernement étranger sous promesse de confidentialité. La presse désigne le MI5 britannique.

En 2004, le juge fédéral Robert Takasugi rejette les arguments du FBI. L’agence annonce faire appel en 2005, avant de céder. En décembre 2006, les dix derniers documents sont enfin publiés. Leur contenu est d’une banalité désarmante : des informations sur les contacts de Lennon avec des militants anti-guerre à Londres au début des années 1970. Le FBI avait soutenu que leur divulgation pouvait provoquer des représailles militaires contre les États-Unis. Wiener avait ironisé en doutant que le gouvernement de Tony Blair lance une frappe militaire en représailles.

Le livre de 1999-2000

Entre-temps, Wiener a publié Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files, chez University of California Press, avec une date de copyright de 1999 et une diffusion en 2000. L’ouvrage reproduit les documents obtenus en fac-similé, avec leurs passages caviardés, et les commente un par un. C’est lui qui fixe le lien définitif entre la chanson et l’affaire : en choisissant ce titre, Wiener fait de la demande de Lennon une description exacte de sa propre démarche d’historien. Il réclamait la vérité, et il a fallu vingt-cinq ans pour l’obtenir.

The U.S. vs. John Lennon

En 2006, l’année même de la publication des derniers documents, le documentaire The U.S. vs. John Lennon, réalisé par David Leaf et John Scheinfeld, présente l’affaire au grand public. Wiener y témoigne, aux côtés de Leon Wildes, de militants de l’époque et d’anciens responsables. La bande originale du film, qui puise dans tout le répertoire politique de Lennon, fait naturellement place à “Gimme Some Truth”. La chanson achève sa transformation : elle est désormais la bande-son officielle de l’affaire Lennon contre l’État américain.

2000, 2010, 2020 : un titre pour l’héritage

2000 : le film d’Andrew Solt

En 2000, le réalisateur Andrew Solt, déjà auteur du documentaire Imagine: John Lennon en 1988, monte à partir des images tournées à Tittenhurst et à New York en 1971 un film d’une heure environ, Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album. On y voit la séance du 25 mai, la blague sur Eddie Cochran, l’échange avec Spector, la voix du 28 mai, Harrison et sa slide. Le film sera réédité, remixé et restauré en haute définition dans le cadre des rééditions d’Imagine. Pour le public, il devient la manière la plus directe de voir naître la chanson.

2010 : le coffret des soixante-dix ans

En octobre 2010, pour les soixante-dix ans de Lennon et le trentième anniversaire de sa mort, EMI lance une campagne de rééditions de l’ensemble des albums solo remasterisés. Au centre du dispositif, un coffret de quatre CD intitulé Gimme Some Truth rassemble plus de soixante-dix titres organisés par thèmes : les racines, avec les influences rock’n’roll ; Working Class Hero, pour la veine politique et sociale ; Woman, pour les chansons d’amour ; Borrowed Time, pour les chansons de la vie. Une compilation plus courte, Power to the People: The Hits, sort en parallèle. Le choix de “Gimme Some Truth” comme titre du coffret confirme la promotion : la chanson est désormais le nom de l’œuvre entière.

2018 : Imagine, l’édition ultime

En octobre 2018, la réédition Imagine: The Ultimate Collection propose de nouveaux mixages de l’album, des prises alternatives et des éléments de séance isolés. On peut y entendre “Gimme Some Truth” décomposée, avec ses premières prises, ses faux départs et les commentaires de Lennon. Pour la première fois, l’auditeur peut reconstituer par l’oreille ce que le film de Solt montrait par l’image.

2020 : The Ultimate Mixes

Le 9 octobre 2020, jour des quatre-vingts ans de Lennon, Yoko Ono et Sean Ono Lennon publient Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes. La compilation existe en plusieurs formats : une version de dix-neuf titres (un CD ou deux vinyles), une version de trente-six titres (deux CD, quatre vinyles ou neuf disques de dix pouces) et une édition de luxe réunissant deux CD, un Blu-ray audio et un livre de cent vingt-quatre pages. Les mixages sont réalisés par Paul Hicks et Sam Gannon, sous la supervision de Sean Ono Lennon, producteur exécutif avec sa mère. La compilation se classe troisième au Royaume-Uni et quarantième aux États-Unis. Notre article sur Whatever Gets You Thru the Night décrit le travail effectué sur l’un des titres de la sélection.

Correctif factuel : The Ultimate Mixes n’est pas un remixage “analogique” masterisé à Abbey Road

On lit parfois que les trente-six titres de 2020 auraient été “remixés analogiquement” puis “masterisés à Abbey Road”. La présentation officielle du projet décrit un autre processus : la majorité des bandes originales, conservées à Abbey Road et à New York, ont été numérisées aux Henson Recording Studios de Los Angeles avant d’être remixées par Paul Hicks et Sam Gannon. Il s’agit donc d’un remixage à partir de transferts numériques des multipistes, pas d’un travail entièrement analogique. Le livre de 124 pages ne concerne en outre que l’édition de luxe avec Blu-ray.

Ce que le remixage a changé

Pour “Gimme Some Truth”, la logique des nouveaux mixages, en 2018 comme en 2020, est la séparation : chaque instrument reçoit sa place dans l’espace stéréo, là où le mixage de 1971 compactait la base rythmique en un bloc. La voix gagne en proximité, les guitares acoustiques de Linton et Davis deviennent perceptibles et la slide de Harrison se détache plus nettement. Les puristes restent attachés à la compacité du mixage original, plus brutal. Les deux lectures se défendent : l’une privilégie l’impact, l’autre la lisibilité. Mais le choix de ce titre pour la compilation de 2020 dit bien que, pour les ayants droit, la chanson est devenue la clé de lecture de toute l’œuvre solo.

Les reprises : une chanson qui change de cible à chaque époque

Le meilleur indicateur de la vitalité d’une chanson politique est la diversité de ceux qui la reprennent. “Gimme Some Truth” a traversé le punk, le rock indépendant britannique, la pop américaine, le rock latino, le hard rock et le rock alternatif, chaque fois avec une nouvelle cible.

Generation X, 1978 : la chanson des aînés adoptée par le punk

La première reprise marquante vient d’un groupe punk londonien, Generation X, emmené par un jeune chanteur nommé Billy Idol. Enregistrée en 1978, elle paraît en face B du single “King Rocker”. Le geste est significatif : le punk s’est construit contre les grandes figures des années 1960, et le choix d’une chanson de Lennon montre que la colère de 1971 parlait encore à la génération suivante. Le titre de la chanson, qui réclame la vérité contre les hypocrites, épouse exactement la posture punk.

Les années 1990 : le rock britannique

En 1989, The Wonder Stuff en propose une version sur une édition augmentée d’album. En 1994, la chanteuse américaine Sam Phillips l’inclut sur Martinis & Bikinis. En 1995, le groupe nord-irlandais Ash la place en face B de “Angel Interceptor”. En 1998, Travis la publie en face B de “More Than Us”. À chaque fois, c’est une nouvelle génération de musiciens, britanniques pour la plupart, qui revendique l’héritage politique de Lennon, au moment où la britpop remet les Beatles au centre de la culture pop.

Primal Scream, 2006

La version de Primal Scream mérite un correctif, car elle est souvent mal datée.

Correctif factuel : la reprise de Primal Scream ne date pas de 2003

On lit fréquemment que Primal Scream aurait repris “Gimme Some Truth” en 2003 pour protester contre l’intervention américaine en Irak. Les discographies donnent une autre date : la reprise du groupe de Bobby Gillespie paraît en 2006, en face B du single “Country Girl”, extrait de l’album Riot City Blues. La lecture politique liée à la guerre d’Irak, déclenchée en mars 2003, est donc une reconstruction a posteriori. Aucun document ne relie directement cette reprise à l’invasion.

2007 : Darfour, Jakob Dylan et Dhani Harrison

En 2007, Amnesty International publie Instant Karma: The Amnesty International Campaign to Save Darfur, une compilation de reprises de Lennon dont les recettes financent la campagne pour le Darfour. “Gimme Some Truth” y apparaît deux fois : par le groupe mexicain Jaguares et par Jakob Dylan, fils de Bob Dylan et chanteur des Wallflowers, accompagné de Dhani Harrison, fils de George. La présence de Dhani referme une boucle : trente-six ans après la slide de son père, le fils du guitariste d’origine revient sur la chanson.

De Matthew Sweet à Kula Shaker

En 2009, Matthew Sweet et Susanna Hoffs, ancienne chanteuse des Bangles, l’enregistrent pour leur deuxième volume de reprises, Under the Covers, Vol. 2, consacré aux années 1970. En 2019, Cheap Trick la publie en single, avant de l’intégrer à l’album In Another World en 2021. Le 8 décembre 2019, jour anniversaire de la mort de Lennon, le collectif Full Story Band, avec KT Tunstall, en fait un single caritatif pour War Child. En 2020, Billie Joe Armstrong, de Green Day, en livre une version avec des membres d’Anti-Flag, dans le contexte de l’élection présidentielle américaine. La même année, le batteur Mike Portnoy la reprend pour les quatre-vingts ans de Lennon. Le 4 novembre 2022, Kula Shaker la publie en single.

Un groupe australien a même pris son nom dans les paroles : Money for Rope, qui a retenu précisément la rime attribuée aujourd’hui à McCartney.

Tableau des principales reprises

Année Interprète Support
1978 Generation X Face B de “King Rocker”
1989 The Wonder Stuff Édition augmentée d’album
1994 Sam Phillips Album Martinis & Bikinis
1995 Ash Face B de “Angel Interceptor”
1998 Travis Face B de “More Than Us”
2006 Primal Scream Face B de “Country Girl”
2007 Jakob Dylan et Dhani Harrison ; Jaguares Compilation Instant Karma (Amnesty International, Darfour)
2009 Matthew Sweet et Susanna Hoffs Under the Covers, Vol. 2
2019 Cheap Trick Single, puis album In Another World (2021)
2019 Full Story Band avec KT Tunstall Single caritatif pour War Child (8 décembre)
2020 Billie Joe Armstrong et Anti-Flag Version diffusée en ligne pendant la campagne présidentielle américaine
2022 Kula Shaker Single (4 novembre)

Pourquoi la chanson tient encore, un demi-siècle plus tard

Un principe plutôt qu’un événement

Les chansons politiques vieillissent mal quand elles commentent un fait. “Sunday Bloody Sunday” de Lennon, sur Some Time in New York City, reste attachée au 30 janvier 1972 à Derry. “Attica State” reste attachée à la mutinerie de septembre 1971. “Gimme Some Truth”, elle, ne désigne aucun événement. Elle vise un comportement : mentir, enjoliver, manipuler. Ce comportement ne disparaît avec aucun gouvernement. C’est la raison pour laquelle chaque génération peut la reprendre en changeant le nom de la cible.

La colère sans la haine

La chanson est violente dans ses mots, mais elle ne propose ni ennemi à abattre ni appel à la violence. Lennon avait flirté, dans ses entretiens de 1971 et 1972, avec la rhétorique révolutionnaire ; il s’en est éloigné ensuite, reconnaissant que ce registre ne lui correspondait pas. “Gimme Some Truth” se situe en deçà : elle se moque, elle insulte, elle exige, mais elle ne menace pas. C’est ce qui lui permet d’être chantée par des publics très divers, du pacifiste convaincu au simple citoyen exaspéré.

L’humour comme arme

La chanson fait rire. Les images de dessin animé, les mots composés absurdes, l’allusion à la comptine, le surnom du président : tout relève de la satire, de la tradition anglaise qui va de Jonathan Swift aux Goons, le groupe comique radiophonique que Lennon adorait adolescent. Le rire désamorce la solennité de la protestation et la rend plus efficace. Lennon l’avait compris dès les bed-ins, où il se moquait de lui-même autant que des journalistes.

Une chanson écrite par un homme qui mentait aussi

Il faut enfin rappeler, par honnêteté, que Lennon n’était pas un modèle de sincérité dans sa vie privée ni dans ses déclarations publiques. Il a varié sur ses chansons, sur ses partenaires, sur son passé. Il a minimisé la contribution de McCartney à des titres communs, y compris, semble-t-il, à celui-ci. La chanson ne gagne rien à être lue comme le manifeste d’un saint. Elle gagne à être entendue comme la demande d’un homme qui savait, par expérience, à quel point la vérité est difficile à dire. Notre inventaire de ce que Lennon reprochait vraiment aux albums des Beatles montre combien ses propres jugements ont évolué selon les années.

Guide d’écoute en huit étapes

Pour entendre la chanson autrement, voici un parcours d’écoute qui suit son histoire, de l’ébauche au remixage.

  1. Les répétitions de Twickenham (janvier 1969). Dans la série The Beatles: Get Back, repérez le moment où McCartney propose sa rime. Écoutez la version du 7 janvier : le groupe entier, sans conviction, sur une chanson encore informe.
  2. La prise de base du 25 mai 1971. Dans l’édition Imagine: The Ultimate Collection, cherchez les prises alternatives : la blague rockabilly à la manière d’Eddie Cochran, puis le basculement vers la version sérieuse.
  3. Le mixage original de 1971. Écoutez l’album Imagine dans son pressage d’origine ou dans une réédition fidèle. Notez la compacité du son et la manière dont la voix domine tout.
  4. La diction de Lennon. Réécoutez en vous concentrant uniquement sur la voix : la façon d’attaquer les consonnes, les respirations, l’accélération sur les listes d’épithètes.
  5. La slide de Harrison. Réécoutez en suivant uniquement la guitare slide : ses réponses à la voix, son solo, la façon dont elle commente le texte comme un personnage.
  6. Le piano de Nicky Hopkins. Isolé dans les mixages récents, il révèle un jeu de ponctuation que l’on n’entend presque pas en 1971.
  7. Le mixage de 2020. Écoutez la version de The Ultimate Mixes et comparez : la séparation des instruments, la place des guitares acoustiques, la proximité de la voix.
  8. Une reprise. Terminez par la version de Jakob Dylan et Dhani Harrison (2007) ou par celle de Generation X (1978) : la même chanson, une autre époque, une autre cible.

Pour prolonger l’écoute dans l’œuvre solo, notre sélection des 10 meilleurs albums solo des Beatles situe Imagine parmi les grands disques de l’après-séparation, et l’article Ces chansons solo de Lennon qui auraient pu être des titres des Beatles revient sur les morceaux nés du temps du groupe.

Chronologie de “Gimme Some Truth”

Date Événement
Février-avril 1968 Séjour à Rishikesh ; Lennon situe “probablement en Inde” l’origine de la chanson.
6 juin 1968 Entretien pour “Release” (BBC2) aux studios EMI : la phrase sur la société dirigée par des insensés. Diffusion le 22 juin.
18 octobre 1968 Perquisition au 34 Montagu Square.
28 novembre 1968 Lennon plaide coupable de détention de cannabis ; amende de 150 livres.
3 janvier 1969 Première trace à Twickenham : Lennon à la guitare, McCartney au chant.
7 janvier 1969 Essai par les quatre Beatles à Twickenham.
20 janvier 1969 Investiture de Richard Nixon.
1er juin 1969 Enregistrement de “Give Peace a Chance” à Montréal.
25 novembre 1969 Lennon renvoie sa médaille MBE.
25 mai 1971 Enregistrement de base à l’Ascot Sound Studios, Tittenhurst Park.
28 mai 1971 Voix définitive et slide de Harrison, séance filmée.
1er juillet 1971 Le 26e amendement abaisse le droit de vote à 18 ans.
4 juillet 1971 Retouche de basse de Klaus Voormann au Record Plant de New York.
9 septembre 1971 Sortie d’Imagine aux États-Unis (8 octobre au Royaume-Uni).
10 décembre 1971 Concert pour John Sinclair à Ann Arbor ; libération de Sinclair le 13.
4 février 1972 Mémorandum du sénateur Strom Thurmond.
1er mars 1972 L’INS signifie à Lennon qu’il doit quitter le territoire.
23 mars 1973 Ordre d’expulsion ; appel de Leon Wildes.
7 octobre 1975 La cour d’appel du 2e circuit (juge Irving Kaufman) annule l’expulsion.
27 juillet 1976 Lennon obtient sa carte verte.
1981 Jon Wiener demande le dossier du FBI.
Novembre 1982 Parution en face B du single “Love”.
1983 Procès de Wiener contre le FBI, avec l’ACLU.
1997 Accord : la plupart des documents sont publiés.
1999-2000 Livre Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files ; film d’Andrew Solt sur Imagine.
Décembre 2006 Publication des dix derniers documents ; sortie de The U.S. vs. John Lennon.
Octobre 2010 Coffret de quatre CD Gimme Some Truth.
Octobre 2018 Imagine: The Ultimate Collection.
9 octobre 2020 Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes (3e au Royaume-Uni).
Novembre 2021 The Beatles: Get Back révèle la rime soufflée par McCartney.
4 novembre 2022 Single de Kula Shaker.

Questions fréquentes sur “Gimme Some Truth”

Quand John Lennon a-t-il écrit “Gimme Some Truth” ?

Lennon a daté le début de la chanson “probablement en Inde”, c’est-à-dire pendant le séjour des Beatles à Rishikesh, entre février et avril 1968. La chanson est essayée par les Beatles en janvier 1969, puis achevée et enregistrée en mai 1971 pour l’album Imagine.

Les Beatles ont-ils enregistré “Gimme Some Truth” ?

Ils l’ont répétée, pas enregistrée pour publication. Les bandes du tournage de janvier 1969 à Twickenham en contiennent des passages, notamment les 3 et 7 janvier. Aucune version des Beatles n’a été publiée officiellement sous forme de disque ; des extraits apparaissent dans la série The Beatles: Get Back de Peter Jackson.

Paul McCartney a-t-il participé à l’écriture ?

Selon Peter Jackson, McCartney a proposé en janvier 1969 une rime que Lennon a conservée, et une note manuscrite de Lennon attribue le pont à une écriture commune. McCartney dit ne pas s’en souvenir. La chanson reste officiellement créditée à Lennon seul.

Où et quand la version d’Imagine a-t-elle été enregistrée ?

À l’Ascot Sound Studios, le studio personnel de Lennon à Tittenhurst Park, dans le Berkshire. La base est enregistrée le 25 mai 1971, la voix définitive et la slide de Harrison le 28 mai, et une retouche de basse est effectuée au Record Plant de New York le 4 juillet 1971.

Qui joue sur la chanson ?

John Lennon (chant, guitare électrique), George Harrison (guitare électrique et slide), Nicky Hopkins (piano), Klaus Voormann (basse), Alan White (batterie), Rod Linton et Andy Davis (guitares acoustiques). La production est assurée par Lennon, Yoko Ono et Phil Spector.

Qui est visé dans la chanson ?

La chanson vise les menteurs et les manipulateurs en général : politiciens, hypocrites, donneurs de leçons. Un seul personnage réel est désigné, par un sobriquet : le président Richard Nixon, surnommé “Tricky Dick” depuis 1950.

Quelle est la durée de la chanson ?

Environ trois minutes seize secondes dans la version de l’album Imagine (trois minutes dix-huit selon certaines éditions). Le chiffre de deux minutes cinquante-deux secondes qui circule est erroné.

“Gimme Some Truth” est-elle sortie en single ?

Pas à l’époque d’Imagine. Elle est parue en face B du single “Love” en novembre 1982, au Royaume-Uni, au moment de la compilation The John Lennon Collection.

Quel est le lien entre la chanson et le FBI ?

Le lien est d’abord historique : à partir de 1972, l’administration Nixon a tenté d’expulser Lennon pour des raisons politiques qu’elle dissimulait derrière sa condamnation de 1968. Il est ensuite éditorial : l’historien Jon Wiener, qui a obtenu en justice la publication du dossier du FBI, a intitulé son livre Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files.

Lennon a-t-il chanté “Gimme Some Truth” en concert ?

Aucune interprétation publique n’est documentée. La chanson ne figure pas au programme des concerts connus de Lennon en 1971 et 1972, notamment Ann Arbor, l’Apollo de Harlem et les concerts One to One du Madison Square Garden.

Qu’est-ce que Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes ?

C’est une compilation publiée le 9 octobre 2020 pour les quatre-vingts ans de Lennon, avec des mixages de Paul Hicks et Sam Gannon supervisés par Sean Ono Lennon. Elle existe en 19 ou 36 titres et en édition de luxe avec Blu-ray et livre de 124 pages. Elle a atteint la troisième place au Royaume-Uni.

Quelles sont les reprises les plus connues ?

Celles de Generation X (1978), Travis (1998), Primal Scream (2006), Jakob Dylan avec Dhani Harrison (2007), Matthew Sweet et Susanna Hoffs (2009), Cheap Trick (2019) et Kula Shaker (2022), entre autres.

Glossaire

  • ACLU : American Civil Liberties Union, association américaine de défense des libertés civiles, qui a soutenu le procès de Jon Wiener contre le FBI.
  • Ascot Sound Studios : studio d’enregistrement huit pistes installé par Lennon à Tittenhurst Park en 1971.
  • Bed-in : manifestation pacifique inventée par Lennon et Yoko Ono en 1969, consistant à rester au lit en recevant la presse.
  • Carte verte : titre de résident permanent aux États-Unis, obtenu par Lennon le 27 juillet 1976.
  • Face B : seconde face d’un disque ; “Gimme Some Truth” ouvre la face B d’Imagine.
  • FOIA : Freedom of Information Act, loi américaine permettant de demander la communication de documents administratifs.
  • INS : Immigration and Naturalization Service, service fédéral chargé de l’immigration, qui a engagé la procédure d’expulsion.
  • Slide (bottleneck) : technique de guitare consistant à faire glisser un tube de verre ou de métal sur les cordes ; c’est la signature de Harrison sur la chanson.
  • Tittenhurst Park : propriété de Lennon et Yoko Ono près d’Ascot, où fut enregistrée la majeure partie d’Imagine.
  • Twickenham : studios de cinéma de l’ouest de Londres où les Beatles ont répété en janvier 1969.

Sources et bibliographie

Ouvrages

  • Jon Wiener, Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files, University of California Press, 1999-2000.
  • Jon Wiener, Come Together: John Lennon in His Time, Random House, 1984.
  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle, Hamlyn, 1992.
  • Doug Sulpy et Ray Schweighardt, Get Back: The Unauthorized Chronicle of the Beatles’ Let It Be Disaster, St. Martin’s Press, 1997.
  • Peter Doggett, You Never Give Me Your Money: The Beatles After the Breakup, 2009.
  • Barry Miles, John Lennon: The Beatles, Plastic Ono Band and Beyond, 2011.
  • Leon Wildes, John Lennon vs. the U.S.A., American Bar Association, 2016.
  • David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, 1981.

Films et enregistrements

  • Imagine, John Lennon, Apple, 1971 ; Imagine: The Ultimate Collection, 2018.
  • Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album, réalisation Andrew Solt, 2000.
  • The U.S. vs. John Lennon, réalisation David Leaf et John Scheinfeld, 2006.
  • The Beatles: Get Back, réalisation Peter Jackson, 2021.
  • Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes, 2020.

Articles et ressources en ligne

  • The Beatles Bible, fiches “Gimme Some Truth” et “BBC interview with John Lennon and Victor Spinetti” (6 juin 1968).
  • The Paul McCartney Project, fiche de la chanson et séances des 3 et 7 janvier 1969.
  • ACLU, communiqué sur la publication des dix derniers documents du dossier Lennon (décembre 2006).
  • NPR, entretien avec Jon Wiener (octobre 2010).
  • Robert Christgau, critique d’Imagine ; Classic Rock et NME, classements des chansons de Lennon.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

La chanson est au cœur de plusieurs de nos dossiers. Pour l’album dans son ensemble, lisez Imagine, l’utopie qui saigne. Pour la veine politique de Lennon, voyez Gimme Some Truth, l’appel brûlant à la vérité et le coffret militant Power to the People. Pour les chansons nées du temps des Beatles et publiées en solo, Lennon après les Beatles : deux chansons refusées devenues cultes. Pour les années new-yorkaises et le retrait qui suivit la carte verte, Le retrait de John Lennon en 1975. Pour la gardienne de cet héritage, Yoko Ono, la vraie gardienne de John Lennon, et pour sa propre œuvre, la discographie de Yoko Ono. Enfin, pour le contexte des années solo, 1970-1980, la décennie des ex-Beatles et la chronologie de 1971.

La leçon de “Gimme Some Truth” tient finalement en une ironie que Lennon n’avait pas prévue. Il avait écrit une chanson pour exiger qu’on cesse de lui mentir. L’État auquel il s’adressait lui a menti sur les raisons de sa persécution, et il a fallu un procès de quatre ans, puis un autre de vingt-cinq ans, pour établir les faits. La chanson ne s’est pas contentée de prédire cette histoire : elle a fini par lui donner son nom.

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