Il existe une phrase qui revient dans presque tous les articles consacrés à Yoko Ono, et qui est fausse : « la veuve de John Lennon a aussi fait des disques ». L’ordre des termes est inversé. Quand Yoko Ono entre pour la première fois dans un studio d’enregistrement professionnel, en février 1968, elle a trente-cinq ans, une œuvre plastique reconnue par le réseau Fluxus, un livre d’instructions publié à compte d’auteur en 1964 qui deviendra une pierre angulaire de l’art conceptuel, deux concerts au Carnegie Recital Hall derrière elle et une réputation solidement établie dans l’avant-garde new-yorkaise. Elle n’est pas devenue musicienne parce qu’elle a rencontré un Beatle. Elle a rencontré un Beatle parce qu’elle était déjà artiste.
Cette précision liminaire n’est pas une plaidoirie. C’est une condition méthodologique : sans elle, la discographie qui suit devient illisible. On ne comprend pas pourquoi le premier disque solo de Yoko Ono, en décembre 1970, s’ouvre sur seize minutes de voix traitée comme un instrument à vent si l’on ignore qu’elle avait passé les années 1961-1966 à écrire des partitions tenant en une phrase. On ne comprend pas non plus pourquoi, cinquante ans plus tard, des labels indépendants américains, allemands et suédois se disputent le droit de rééditer ces disques.
Cet article propose l’inventaire complet et raisonné de cette œuvre discographique : les disques signés avec John Lennon, les albums solo, les faces B, les albums de remixes, les coffrets d’archives, les réalisations de partitions conceptuelles, et l’immense chantier de réédition en cours en 2026. Il propose aussi une grille de lecture, des correctifs factuels là où la documentation courante se trompe, et un guide d’écoute pour qui voudrait entrer dans ce catalogue sans se décourager au bout de quatre minutes.
Sommaire
Ce que « discographie de Yoko Ono » veut dire : une grille en cinq familles
La première difficulté n’est pas documentaire, elle est taxinomique. Selon les référentiels, on attribue à Yoko Ono onze, douze, treize, quatorze ou quinze albums studio. L’écart n’est pas dû à une lacune : il est dû au fait que les catalogues ne rangent pas les mêmes objets sous la même étiquette. Pour éviter les faux débats, cet article pose cinq familles, utilisées comme grille de lecture d’un bout à l’autre.
Famille 1 — Les disques cosignés avec John Lennon
Huit titres, de « Unfinished Music No. 1: Two Virgins » (1968) à « YOKOKIMTHURSTON » (2012) si l’on y inclut les collaborations tardives, six si l’on s’en tient au couple Lennon-Ono. Ils sont crédités à deux noms, ils sont conçus à deux, et ils appartiennent autant à la discographie de Lennon qu’à la sienne. C’est la famille la plus documentée, parce que c’est celle qui intéresse les beatlemaniaques.
Famille 2 — Les albums studio solo
Le cœur du sujet. De « Yoko Ono/Plastic Ono Band » (décembre 1970) à « Warzone » (octobre 2018), avec deux longues interruptions — 1974-1980 et 1985-1995 — qui ne sont pas des accidents mais des décisions. C’est cette famille qui a exercé une influence réelle sur le punk, la no wave, le post-punk et une partie de la pop expérimentale des années 2000.
Famille 3 — Les faces B et les singles autonomes
Famille cruciale et systématiquement sous-estimée. Entre 1969 et 1981, une partie considérable de l’œuvre de Yoko Ono n’a pas été publiée sur ses propres albums mais au dos des 45 tours de John Lennon. Un auditeur qui aurait acheté tous les singles de Lennon sans jamais acheter un seul album de Yoko Ono posséderait malgré tout une dizaine de ses chansons.
Famille 4 — Les albums de remixes et de collaborations
« Rising Mixes » (1996), « Yes, I’m a Witch » (2007), « Open Your Box » (2007), « Yes, I’m a Witch Too » (2016). Le principe est constant : Yoko Ono confie ses bandes vocales à des artistes plus jeunes qui reconstruisent la musique autour. C’est le dispositif qui l’a fait entrer dans les classements dance américains à un âge où presque tous ses contemporains avaient cessé d’enregistrer.
Famille 5 — Les réalisations de partitions conceptuelles
Famille la plus récente et la plus troublante pour les catalogues : des disques composés par Yoko Ono mais sur lesquels elle ne joue pas et ne chante pas, parce que ses partitions sont des instructions écrites que d’autres exécutent. Le cas d’école est « Selected Recordings from Grapefruit », publié en mars 2025. Wikipédia le range parmi ses albums studio ; c’est discutable, et nous y reviendrons.
Une sixième catégorie, non discographique au sens strict, plane sur l’ensemble : les coffrets d’archives publiés par la succession Lennon, dont Sean Ono Lennon assure désormais la production. Le plus récent, « Power to the People » (octobre 2025), redistribue les cartes entre les familles 1 et 2 en republiant des enregistrements de scène où Yoko Ono chante ses propres chansons devant vingt mille personnes.
Avant le disque : Grapefruit, Fluxus et le Carnegie Recital Hall (1955-1967)
Yoko Ono naît à Tokyo le 18 février 1933 dans une famille de banquiers. Elle reçoit une formation musicale classique — piano, chant lyrique, solfège — avant d’étudier la philosophie à l’université Gakushuin puis la composition et la poésie au Sarah Lawrence College dans l’État de New York. Cette formation compte : contrairement à une légende tenace, la voix qu’on entend sur ses disques est une voix conduite, pas une voix subie. Les glissandos, les attaques en cri, les tenues de souffle relèvent d’un usage volontaire du larynx que l’on retrouve dans certaines traditions vocales japonaises et dans le théâtre nô.
Le loft de Chambers Street et le réseau Fluxus
À partir de décembre 1960, Yoko Ono organise dans son loft du 112 Chambers Street, à Manhattan, une série de concerts et de performances avec le compositeur La Monte Young. Y passent John Cage, David Tudor, Richard Maxfield, Jonas Mekas, Yvonne Rainer. C’est là que se cristallise ce qu’on appellera le réseau Fluxus, autour de George Maciunas. Cage y expérimente le hasard comme principe de composition, Young la durée extrême, Ono l’instruction verbale.
Grapefruit (1964), un livre qui est une discographie en creux
Publié à Tokyo en juillet 1964 à cinq cents exemplaires par sa propre maison d’édition, Wunternaum Press, « Grapefruit » rassemble des centaines de partitions tenant en une ou deux lignes. Certaines sont exécutables, d’autres non. Certaines demandent de compter toutes les étoiles de la nuit, d’autres de faire de la musique uniquement avec des harmoniques, d’autres encore d’écouter le bruit de la terre qui tourne. Le livre sera réédité en 1970 par Simon & Schuster avec une introduction de John Lennon tenant en une phrase.
Ce point est capital pour comprendre la suite : une partie de la discographie de Yoko Ono ne consiste pas à enregistrer des chansons mais à documenter l’exécution d’instructions. C’est vrai en 1969 pour les disques « Unfinished Music », c’est encore vrai en 2025 pour l’album réalisé par le Great Learning Orchestra. Le disque n’est pas l’œuvre, il en est la trace.
Le Carnegie Recital Hall et la première trace enregistrée
Yoko Ono donne un concert au Carnegie Recital Hall — la petite salle du Carnegie Hall — le 24 novembre 1961, puis un second en 1965 où elle présente « Cut Piece », performance dans laquelle le public découpe ses vêtements. Aucun de ces événements ne fait l’objet d’une publication phonographique à l’époque. La première trace commercialisée de son travail vocal date en réalité de sa rencontre avec le saxophoniste Ornette Coleman.
« AOS » : la séance du 29 février 1968 au Royal Albert Hall
Le 29 février 1968, Ornette Coleman donne un concert au Royal Albert Hall de Londres. Yoko Ono s’y produit avec son quartet — Coleman à la trompette, David Izenzon et Charlie Haden aux contrebasses, Ed Blackwell à la batterie. La bande de cette prestation dormira presque trois ans avant de trouver sa place, en 1970, sur la face B de son premier album solo, sous le titre « AOS ».
La chronologie mérite d’être fixée : à cette date, Yoko Ono connaît John Lennon depuis quinze mois — ils se sont rencontrés le 9 novembre 1966 à la galerie Indica —, mais leur relation amoureuse et leur collaboration artistique n’ont pas commencé. Lennon est alors en Inde, à Rishikesh, où il écrira l’essentiel de l’Album blanc dans l’ashram du Maharishi. « AOS » est donc, littéralement, un enregistrement pré-Lennon publié post-Lennon.
La trilogie « Unfinished Music » et les disques-événements (1968-1969)
Trois disques en douze mois, tous conçus comme des documents plutôt que comme de la musique, tous publiés par Apple ou par sa filiale expérimentale Zapple. Ils constituent le point d’entrée de Yoko Ono dans l’industrie du disque, et le point de sortie de John Lennon hors du format Beatles.
Unfinished Music No. 1: Two Virgins
Enregistré dans la nuit du 19 au 20 mai 1968 à Kenwood, la maison de Lennon à Weybridge, pendant que Cynthia Lennon est en Grèce. Le contenu est une improvisation électronique, des boucles de bande, des cris d’oiseaux, une voix qui appelle. Il dure un peu plus de vingt-neuf minutes et n’a, musicalement, presque aucun rapport avec ce qui rendra le disque célèbre : la pochette, sur laquelle le couple pose entièrement nu, de face au recto et de dos au verso.
EMI refuse de distribuer l’objet. Sir Joseph Lockwood, patron du groupe, aurait suggéré à Lennon que McCartney aurait fait un plus joli sujet de photographie. Le disque paraît finalement sous emballage brun, aux États-Unis via Tetragrammaton, au Royaume-Uni via Track Records. Des exemplaires sont saisis dans le New Jersey. Le retentissement est considérable, la vente confidentielle. On trouve la trace de cet épisode dans notre article consacré à la critique que Yoko Ono elle-même a formulée sur l’effort de Lennon dans « Two Virgins ».
Correctif factuel. La date de parution de « Two Virgins » est régulièrement donnée comme unique alors qu’elle est double et contestée. La sortie américaine est datée du 11 novembre 1968, la sortie britannique du 29 novembre 1968 par la plupart des sources spécialisées ; certaines bases de données, dont la discographie encyclopédique en ligne la plus consultée, fusionnent les deux en une seule date au 11 novembre. Écrire « le disque est sorti le 11 novembre 1968 » sans préciser le territoire est une approximation.
Unfinished Music No. 2: Life with the Lions
Publié le 9 mai 1969 sur le label Zapple, éphémère filiale d’Apple dédiée à l’avant-garde et au spoken word, qui ne publiera que deux disques avant d’être fermée par Allen Klein. La face A est intégralement occupée par « Cambridge 1969 », captation de la prestation donnée le 2 mars 1969 au Lady Mitchell Hall de Cambridge : Yoko Ono à la voix, John Lennon jouant du larsen de guitare dos au public, John Tchicai au saxophone et John Stevens à la percussion.
La face B est autrement plus dérangeante. Elle contient « No Bed for Beatle John », où le couple chante des coupures de presse ; « Baby’s Heartbeat », les battements du cœur du fœtus que Yoko Ono perdra en novembre 1968 ; et « Two Minutes Silence », deux minutes de silence gravées, hommage explicite à « 4’33 » » de John Cage. Peu de disques dans l’histoire de la pop ont documenté un deuil intime avec cette absence de médiation.
Wedding Album
Publié le 20 octobre 1969 aux États-Unis et début novembre au Royaume-Uni. Deux plages, deux faces. « John & Yoko » consiste, pendant vingt-deux minutes, en l’enregistrement des battements de cœur des deux époux, sur lesquels ils s’appellent l’un l’autre. « Amsterdam » documente le bed-in de l’hôtel Hilton, du 25 au 31 mars 1969, avec interviews, conversations et une version embryonnaire de la chanson qui deviendra un hymne pacifiste. Le coffret contenait un fac-similé du certificat de mariage, une photographie de la part de gâteau et un sachet en plastique. Nous avons consacré à cet objet un article séparé : « Wedding Album », quand John Lennon et Yoko Ono ont transformé leur mariage en œuvre d’art.
Le mariage lui-même, célébré à Gibraltar le 20 mars 1969, a fourni à Lennon le sujet de l’avant-dernier single des Beatles, dont le titre nomme le couple et cite explicitement Peter Brown, l’assistant d’Epstein devenu l’un des hommes de l’ombre les mieux informés de toute l’histoire du groupe.
Live Peace in Toronto 1969, ou la première scène
Le 13 septembre 1969, le Plastic Ono Band monte sur la scène du Varsity Stadium de Toronto pour le Toronto Rock and Roll Revival, avec Eric Clapton à la guitare, Klaus Voormann à la basse et Alan White à la batterie. L’album qui en est tiré, publié le 12 décembre 1969, se divise en deux moitiés parfaitement dissymétriques : la face A est un set de rock and roll des années 1950 chanté par Lennon, la face B appartient à Yoko Ono, avec « Don’t Worry Kyoko (Mummy’s Only Looking for a Hand in the Snow) » et « John John (Let’s Hope for Peace) ».
C’est le premier disque de Yoko Ono à entrer significativement dans les classements — dixième place du Billboard 200 américain, une performance qu’aucun de ses albums solo n’approchera jamais. C’est aussi, historiquement, l’événement qui décide John Lennon à quitter les Beatles : c’est en rentrant de Toronto qu’il annonce son départ au groupe, épisode que nous détaillons dans notre enquête sur les trois démissions qui ont précédé la séparation officielle.
Le titre « Don’t Worry Kyoko » renvoie à Kyoko Chan Cox, la fille née en 1963 du mariage de Yoko Ono avec Anthony Cox, dont le père organisera l’enlèvement en 1971. L’enfant disparaîtra de la vie de sa mère pendant plus de vingt ans. Cette blessure irrigue une part considérable du catalogue et il est impossible de la traiter comme une anecdote biographique séparée des disques.
Les faces B, ou la discographie parallèle
Entre juillet 1969 et décembre 1971, Yoko Ono publie une série de chansons qui n’appartiennent à aucun de ses albums : elles occupent le dos des 45 tours de John Lennon. « Remember Love » au dos de l’hymne pacifiste de juillet 1969. « Don’t Worry Kyoko » au dos de « Cold Turkey » en octobre 1969. « Who Has Seen the Wind? » au dos d’« Instant Karma! » en février 1970. « Why » au dos de « Mother » en décembre 1970. « Open Your Box » — puis, après censure, « Touch Me » — au dos de « Power to the People » en mars 1971. « Listen, the Snow Is Falling » au dos du célèbre single de Noël de décembre 1971.
Cette famille de titres a une conséquence pratique : pendant deux ans et demi, des millions de foyers ont possédé une chanson de Yoko Ono sans jamais l’avoir choisie. C’est une des raisons pour lesquelles sa musique est simultanément l’une des plus détestées et l’une des plus diffusées de son époque. Elle arrivait par surprise, au verso.
Yoko Ono/Plastic Ono Band (1970) : le disque jumeau
Le 11 décembre 1970, Apple publie simultanément deux albums à pochettes symétriques, photographiés le même jour sous le même arbre du parc de Tittenhurst Park : « John Lennon/Plastic Ono Band » et « Yoko Ono/Plastic Ono Band ». Sur l’un, John est allongé, la tête sur les genoux de Yoko. Sur l’autre, les positions sont inversées. Aucun autre couple de la musique populaire n’a jamais publié un tel diptyque.
Un même trio, deux esthétiques
Les deux disques partagent le même personnel réduit : Lennon à la guitare et au piano, Klaus Voormann à la basse, Ringo Starr à la batterie. La production est nue, sans réverbération, sans doublage vocal. Là où Lennon utilise cette nudité pour dire des choses — le manque de la mère, la haine de classe, la fin des idoles —, Yoko Ono l’utilise pour supprimer le dire. Sa voix ne prononce presque aucun mot articulé : elle module, elle glisse, elle déchire.
Il faut souligner un point rarement relevé : Ringo Starr joue exactement de la même manière sur les deux disques. Le batteur qui frappe sur « Why » est celui qui frappe sur « I Found Out ». Ce détail contredit l’idée selon laquelle les autres Beatles auraient sabordé ou pris de haut le travail de Yoko Ono en studio. On mesure d’ailleurs, en réécoutant sa carrière solo racontée en quinze chansons, à quel point Starr a toujours été le plus disponible des quatre.
Les six plages
« Why » ouvre l’album sur un riff de guitare que Lennon joue plus vite et plus sale que partout ailleurs dans sa discographie, la voix de Yoko Ono répétant un unique monosyllabe interrogatif jusqu’à la saturation. « Why Not » en est le négatif, ralenti, avec une guitare slide. « Greenfield Morning I Pushed an Empty Baby Carriage All Over the City » superpose une boucle de sitar jouée par Lennon et des cris d’oiseaux, et son titre dit la fausse couche de novembre 1968 sans avoir besoin d’une seule phrase explicative. « AOS » est la bande d’Ornette Coleman de février 1968. « Touch Me » et « Paper Shoes » referment le disque.
Réception : zéro, puis quarante ans
L’album n’entre dans aucun classement. La presse rock de 1971 le traite au mieux comme une curiosité, au pire comme une plaisanterie. Il faudra attendre la fin des années 1970 pour que des musiciens le citent : les B-52’s, Lydia Lunch, les Slits, Sonic Youth, plus tard Kim Gordon et Thurston Moore. Le lien entre Yoko Ono et les B-52’s n’est pas anecdotique : c’est en entendant « Rock Lobster » dans une discothèque de Front Street, aux Bermudes, à l’été 1980, que John Lennon décidera de rentrer en studio, épisode fondateur du dernier chapitre de sa vie.
Fly (1971) : le double album total
Publié en septembre 1971 — le 20 septembre selon les référentiels américains, début du mois selon d’autres —, « Fly » est un double album de deux heures qui synthétise tout ce que Yoko Ono sait faire : chanson rock, drone électronique, pièce conceptuelle, collage de bande. C’est, pour beaucoup d’auditeurs, le sommet de son catalogue et le disque le plus difficile à défendre en une phrase.
Le versant chanson
« Midsummer New York » est un rockabilly frénétique enregistré le 23 août 1971 aux studios Ascot et au Record Plant de New York, avec Lennon à la guitare, Klaus Voormann à la basse et Jim Keltner à la batterie. « Mrs. Lennon » est une ballade au piano d’une mélancolie glaçante, où l’auteure examine le titre social qu’on vient de lui coller. « Mind Train » étire un motif de basse funk sur près de dix-sept minutes. « Don’t Worry Kyoko » y trouve sa version studio définitive.
Le versant conceptuel
« Toilet Piece/Unknown » dure trente secondes et consiste en une chasse d’eau. « Telephone Piece » consiste en une sonnerie de téléphone et une phrase. « Airmale » et « Fly » forment de longues plages électroniques réalisées avec les instruments de Joe Jones, sculpteur sonore new-yorkais dont la Tone Deaf Music Co. fabriquait des machines à jouer automatiquement. « Fly » servait de bande-son à un film du même nom montrant une mouche parcourant un corps féminin immobile.
Ce double régime — chanson d’un côté, partition de l’autre — est l’exacte transposition discographique de la double vie artistique de Yoko Ono. Il explique aussi pourquoi son catalogue résiste aux compilations : retirer les pièces conceptuelles rend les chansons plus accessibles, mais fait disparaître ce qui les motive.
Le cas « Open Your Box »
Prévue comme face B de « Power to the People » en mars 1971, la chanson est retirée par EMI qui juge son texte trop explicite, et remplacée par « Touch Me » sur les pressages ultérieurs. Le titre reparaîtra sur « Fly », puis donnera son nom à un album de remixes en 2007. Trois décennies auront été nécessaires pour que la même chanson passe du statut de scandale à celui de matière première pour DJ.
Ces années new-yorkaises sont aussi celles où le couple s’installe définitivement aux États-Unis, engage un bras de fer avec l’administration Nixon et fait basculer sa musique vers le tract. La suite de cette histoire commence dans un cinéma militant du Michigan.
Les années militantes : Some Time in New York City, Approximately Infinite Universe, Feeling the Space (1972-1973)
Le 10 décembre 1971, John Lennon et Yoko Ono se produisent à Ann Arbor, dans le Michigan, lors du concert de soutien au poète John Sinclair, condamné à dix ans de prison pour deux joints. Trois jours plus tard, Sinclair est libéré. Le couple en tire une conclusion politique qui va déterminer deux ans de discographie : la chanson peut servir de tract.
Some Time in New York City (1972)
Publié le 12 juin 1972 aux États-Unis, le double album est crédité à John & Yoko/Plastic Ono Band avec Elephant’s Memory, groupe new-yorkais recruté comme formation permanente. La pochette imite la une du New York Times. Chaque chanson traite d’un sujet d’actualité : l’émeute de la prison d’Attica, l’emprisonnement d’Angela Davis, le conflit nord-irlandais, la condition des femmes.
La répartition est paritaire, ce qui est rarement souligné. Sur les dix chansons du disque studio, Yoko Ono en signe seule quatre — dont « Sisters, O Sisters » et « Born in a Prison » — et en cosigne trois autres avec Lennon. C’est le seul disque de la période où elle apparaît comme coauteure à parts égales sur un objet vendu dans les bacs rock ordinaires. Le second disque du coffret, sous-titré « Live Jam », contient d’un côté la prestation du Lyceum Ballroom de Londres du 15 décembre 1969 avec George Harrison et Eric Clapton, de l’autre une improvisation au Fillmore East du 6 juin 1971 avec Frank Zappa et les Mothers of Invention.
L’échec est retentissant : quarante-huitième place du Billboard 200, aucune entrée au Royaume-Uni, éreintement critique quasi unanime. La chanson la plus commentée de l’album, dont le titre reprend une formule employée par Yoko Ono dans un entretien accordé au magazine Nova en 1969 et qui contient aujourd’hui un mot devenu impubliable, sera purement et simplement écartée du grand coffret d’archives de 2025. Nous revenons sur cette période dans notre panorama de la décennie 1970-1980 des ex-Beatles.
Le concert One to One du 30 août 1972
Le 30 août 1972, au Madison Square Garden, le couple donne deux concerts au bénéfice des enfants handicapés de l’institution Willowbrook. Ce seront les seuls concerts complets donnés par John Lennon après les Beatles. Yoko Ono y chante « Move on Fast », « We’re All Water », « Born in a Prison », « Open Your Box », « Sisters, O Sisters », « Don’t Worry Kyoko ». Devant vingt mille personnes, elle n’est pas une invitée : elle est colistière.
Cette soirée mettra cinquante-trois ans à être publiée dans son intégralité. Nous y reviendrons en détail dans la section consacrée aux archives.
Approximately Infinite Universe (1973)
Publié le 8 janvier 1973, c’est le disque le plus accessible de toute sa première période, et de très loin. Double album de vingt-deux chansons enregistrées avec Elephant’s Memory, il abandonne le cri et la pièce conceptuelle pour un rock féministe direct, quelque part entre le folk-rock de Greenwich Village et le glam. « Death of Samantha », « Yang Yang », « What a Bastard the World Is », « Woman Power », « Move on Fast » sont des chansons au sens le plus ordinaire du terme : couplets, refrains, ponts.
Le disque atteint la centre-quatre-vingt-treizième place du Billboard 200 — première et modeste entrée d’un album solo de Yoko Ono dans un classement américain. Pour beaucoup de commentateurs contemporains, c’est son chef-d’œuvre. Il faut noter que ces vingt-deux chansons ont été écrites et enregistrées par une femme de quarante ans en pleine crise conjugale, dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, quatre ans avant que le mot « punk » n’existe comme catégorie commerciale.
Feeling the Space (1973)
Publié le 23 novembre 1973, simple album cette fois, enregistré avec des musiciens de studio new-yorkais recrutés par le guitariste David Spinozza — celui-là même qui avait travaillé sur « Ram » de Paul McCartney et que Lennon rappellera plus tard pour « Mind Games ». Le pedal steel est tenu par Sneaky Pete Kleinow, des Flying Burrito Brothers.
Le propos est explicitement féministe : « Growing Pain », « Woman of Salem », « Angry Young Woman », « Coffin Car », « Men, Men, Men » — cette dernière étant un renversement méthodique des stéréotypes appliqués aux femmes dans la chanson populaire. La pochette porte les mensurations de chaque musicienne et musicien, détournement des fiches promotionnelles de l’époque. Le disque paraît au moment précis où le couple se sépare : c’est le mois où commence le « Lost Week-end » de John Lennon, exil de dix-huit mois à Los Angeles puis à New York.
A Story, l’album fantôme de 1974
Pendant la séparation, Yoko Ono enregistre un album complet, « A Story », avec une partie des musiciens de « Feeling the Space ». Il ne sortira pas. Les bandes resteront inédites dix-huit ans, jusqu’à leur inclusion dans le coffret « Onobox » en 1992, puis leur publication autonome par Rykodisc en juillet 1997.
Ce disque non publié est un objet historiquement précieux : il documente ce que Yoko Ono faisait musicalement au moment exact où l’histoire officielle ne s’intéresse qu’aux frasques californiennes de son mari. Elle enregistrait un album. Personne ne l’a écouté. Il faut aussi rappeler qu’en août 1974, elle se produit au One Step Festival au Japon avec le Plastic Ono Super Band — captation publiée seulement en août 2022 sous le titre « Let’s Have a Dream ».
Correctif factuel. On lit fréquemment que Yoko Ono « cesse d’enregistrer en 1973 ». C’est inexact sur deux plans : elle enregistre un album entier en 1974, et elle donne des concerts au Japon la même année. Ce qui cesse en 1973-1974, c’est la publication, pas l’activité. La distinction est la même que celle qui vaut pour le retrait de John Lennon à partir de 1975 : une abstention de publication n’est pas une abstention de travail.
Le silence de cinq ans (1975-1980)
Après la réconciliation du début de 1975 et la naissance de Sean Ono Lennon le 9 octobre 1975 — le jour des trente-cinq ans de son père —, le couple organise une répartition des rôles souvent résumée en une formule : lui prend l’enfant, elle prend les affaires. Cette formule est commode et fausse à moitié.
Yoko Ono passe effectivement ces cinq années à gérer les intérêts financiers du couple : renégociation des participations dans Apple, achat de fermes laitières dans l’État de New York, acquisition d’appartements supplémentaires au Dakota, transactions immobilières en Floride. Elle ne publie aucun disque. Mais l’idée d’un silence artistique total est démentie par ce qui se produit ensuite : quand les séances de « Double Fantasy » commencent au Hit Factory le 7 août 1980, elle apporte un nombre de chansons au moins équivalent à celui de son mari, et ces chansons ne sont pas des improvisations de dernière minute.
Ce silence discographique de cinq ans est donc, comme celui de Lennon, une non-publication plutôt qu’une non-production. Il se termine par le disque le plus vendu de toute leur carrière commune.
Double Fantasy (1980) : le disque à deux voix
Publié le 17 novembre 1980 chez Geffen, « Double Fantasy » porte en sous-titre « A Heart Play ». Le principe formel est strict et rarement respecté à ce point dans l’histoire du disque : quatorze chansons, sept de John Lennon, sept de Yoko Ono, alternées une à une, comme un dialogue. Chaque chanson de l’un répond à celle de l’autre.
La structure en dialogue
À la chanson d’ouverture de Lennon répond « Kiss Kiss Kiss » de Yoko Ono. À « Cleanup Time » répond « Give Me Something ». À « I’m Losing You », sujet d’un article séparé sur la faille affective de cette chanson, répond « I’m Moving On ». À « Beautiful Boy (Darling Boy) » répond « Beautiful Boys ». À « Watching the Wheels » répond « Yes, I’m Your Angel ». À « Woman » répond « Beautiful Boys ». Le disque se clôt sur « Hard Times Are Over ».
Cette architecture n’est pas décorative. Elle règle un compte vieux de douze ans : sur les disques Apple des années 1968-1971, Yoko Ono occupait toujours la seconde face, l’appendice, le verso. Sur « Double Fantasy », elle occupe une plage sur deux, du début à la fin, chez un major américain, avec les mêmes musiciens et le même producteur.
Les musiciens et la production
Les séances se tiennent au Hit Factory à partir du 7 août 1980, avec Jack Douglas comme coproducteur — nous lui avons consacré un article à sa mort. L’équipe comprend Hugh McCracken et Earl Slick aux guitares, Tony Levin à la basse, Andy Newmark à la batterie, George Small aux claviers. Les mêmes musiciens serviront, quelques mois plus tard, l’album de deuil de Yoko Ono.
Réception, retournement et Grammy
Les premières critiques sont médiocres, y compris sur les chansons de Lennon, jugées domestiques. Le meurtre du 8 décembre 1980 renverse tout : l’album devient numéro un aux États-Unis et au Royaume-Uni et sera certifié triple platine par la RIAA et platine par la BPI. Nous avons reconstitué la véritable chronologie de cette journée du 8 décembre 1980, où Lennon passait justement l’après-midi à mixer une chanson de Yoko Ono.
Correctif factuel. On parle couramment du « Grammy de John Lennon pour Double Fantasy ». Le prix de l’album de l’année, remis lors de la vingt-quatrième cérémonie des Grammy Awards le 24 février 1982, récompense l’album et distingue donc conjointement ses deux artistes crédités. Yoko Ono en est co-lauréate à part entière, ce que la formulation courante escamote systématiquement. Notre article de fond sur « Double Fantasy », album-testament, revient sur ce point.
Walking on Thin Ice
C’est la chanson que Lennon mixait le soir de sa mort, et il en était enthousiaste au point de l’annoncer comme le premier grand succès de sa femme. Publiée en single le 20 février 1981, elle atteint la cinquante-huitième place du Billboard Hot 100 et le top 40 britannique — le premier classement significatif pour un titre signé Yoko Ono seule. Le solo de guitare est de Lennon, joué le 8 décembre 1980, et il s’agit de la dernière chose qu’il ait enregistrée.
Correctif factuel. « Walking on Thin Ice » ne figure pas sur l’album « Season of Glass » paru en juin 1981. C’est un single autonome, publié quatre mois avant l’album, dont le titre n’a été ajouté aux éditions de « Season of Glass » qu’à l’occasion des rééditions ultérieures — notamment celle de 2026, où il apparaît en quinzième position en bonus. Beaucoup de discographies francophones le rattachent par erreur à la tracklist originale de 1981.
La suite du catalogue commence dans une pièce du Dakota, sept mois après un assassinat.
Season of Glass (1981) : le disque du deuil
Publié le 8 juin 1981 chez Geffen, « Season of Glass » est le cinquième album solo de Yoko Ono et, de tout son catalogue, celui qui a le plus durablement dérangé. Il est enregistré au Hit Factory avec l’équipe de « Double Fantasy », c’est-à-dire avec des musiciens qui venaient de perdre quelqu’un eux aussi.
La pochette
La photographie de couverture montre les lunettes de John Lennon, tachées de sang, posées sur un rebord de fenêtre devant la ligne d’horizon de Manhattan, avec un verre d’eau à moitié plein. Ce sont les lunettes telles qu’elles lui ont été rendues par l’hôpital Roosevelt. David Geffen, patron du label, lui demande de changer la pochette ; les disquaires font savoir qu’ils ne stockeront pas l’objet. Yoko Ono refuse.
Sa justification, consignée dans le livret du coffret « Onobox » en 1992, mérite d’être restituée : elle explique qu’elle se sentait comme quelqu’un qui entre couvert de sang dans un salon plein de monde pour annoncer que son mari est mort et que son corps a été emporté, et qu’on lui répondait que ce n’était pas de bon goût. La pochette n’était pas une provocation esthétique, c’était un constat de décès.
Les chansons
Quatorze plages. « Goodbye Sadness » ouvre. « Mindweaver », « Even When You’re Far Away », « Nobody Sees Me Like You Do », « Turn of the Wheel », « Dogtown », « Silver Horse » alternent la colère et l’hébétude. « I Don’t Know Why » commence par des détonations et contient l’adresse la plus frontale jamais faite par une veuve à un assassin sur un disque grand public. « Extension 33 », « No, No, No », « Will You Touch Me », « She Gets Down on Her Knees », « Toyboat », « Mother of the Universe » referment l’ensemble.
On y entend la voix de Sean Ono Lennon, cinq ans. Le disque atteint la quarante-neuvième place du Billboard 200 et entre au classement britannique — meilleur résultat pour un album solo de son autrice à ce jour. Il figurera plus tard dans la liste des deux cents meilleurs albums des années 1980 établie par Pitchfork.
Yoko Ono a résumé l’entreprise en des termes qui excluent toute lecture thérapeutique arrangeante : elle dit qu’il lui était plus facile d’aller au studio que de rester à la maison, parce que la maison était l’endroit où ils travaillaient ensemble. Le disque n’est pas une catharsis choisie, c’est une fuite en avant.
It’s Alright (I See Rainbows) (1982) : le disque de la sortie
Publié le 29 novembre 1982 chez Polydor, le sixième album solo est le contrechamp exact du précédent. Là où « Season of Glass » regardait la mort, celui-ci regarde le retour à la vie, et le pivot n’est pas une idée : c’est un enfant de sept ans. La pochette montre Yoko Ono dans Central Park, le visage de John Lennon apparaissant en surimpression fantomatique derrière elle ; au dos, Sean.
Musicalement, c’est son disque le plus proche de la new wave et de la synth-pop du début des années 1980 : boîtes à rythmes, claviers froids, production nette. Les titres — « My Man », « Never Say Goodbye », « Spec of Dust », « Loneliness », « Tomorrow May Never Come », « It’s Alright », « Wake Up », « Let the Tears Dry », « Dream Love », « I See Rainbows », « Forgive Me My Love » — décrivent une convalescence, et la dernière voix qu’on entend sur le disque est celle de Sean.
Ce disque a fait l’objet d’un article distinct sur ce site à l’occasion de sa réédition : « It’s Alright (I See Rainbows) », l’album où Sean réveille sa mère revient enfin en vinyle.
Milk and Honey (1984) : le disque posthume à deux voix
Publié le 9 janvier 1984 chez Polydor, « Milk and Honey » est le second volet du diptyque commencé avec « Double Fantasy ». Il reprend le même principe d’alternance, mais avec un déséquilibre imposé par les circonstances : les six chansons de John Lennon sont des prises de travail de l’été 1980, jamais achevées, tandis que les six chansons de Yoko Ono ont été enregistrées ou réenregistrées en 1983.
Le résultat est un objet étrange et bouleversant : d’un côté un homme mort qui plaisante entre deux prises, de l’autre une femme vivante qui lui répond trois ans plus tard. « Nobody Told Me » et « I’m Stepping Out » sont devenus des standards de la discographie Lennon — nous leur avons consacré des articles séparés, sur « Nobody Told Me » et sur « I Don’t Wanna Face It ». Le disque atteint la troisième place au Royaume-Uni et la onzième aux États-Unis. Nous lui avons consacré une analyse d’ensemble : « Milk and Honey », le disque inachevé où John Lennon recommence à vivre.
Il faut mentionner ici un objet oublié : « Heart Play: Unfinished Dialogue », publié le 16 décembre 1983 chez Polydor, qui n’est pas un disque de musique mais le montage de l’entretien accordé par le couple à David Sheff pour Playboy en septembre 1980. C’est le seul album « parlé » du catalogue, et une source primaire de premier ordre pour tout ce que Lennon a dit de son propre travail — y compris son aveu sur la paternité partagée d’« Imagine », dont on reparlera.
Every Man Has a Woman (1984), le disque des autres
Publié en 1984 chez Polydor, ce disque singulier rassemble des reprises de chansons de Yoko Ono par d’autres artistes : Elvis Costello, Roberta Flack, Harry Nilsson, Eddie Money, Rosanne Cash, Trio, Alvin Lee. L’objet avait été conçu comme un cadeau d’anniversaire par John Lennon avant sa mort. C’est le premier album-hommage consacré à son répertoire ; il en viendra d’autres, au Brésil en 2010, en Italie en 2019, aux États-Unis en 2022.
Starpeace (1985) : la tentative pop et la tournée
Publié le 18 février 1985 chez Polydor, « Starpeace » est produit par Bill Laswell, alors l’un des producteurs les plus demandés de New York. La pochette montre Yoko Ono tenant la Terre au creux de sa main comme une pomme. L’album est explicitement conçu comme un contre-programme à l’Initiative de défense stratégique américaine, le fameux projet dit « guerre des étoiles ».
Le single « Hell in Paradise » entre au classement dance américain et devient son premier vrai succès de discothèque. Le clip, coréalisé par Zbigniew Rybczyński, tourne sur MTV. Suit une tournée mondiale au premier semestre 1986 qui passe par la Hongrie, la Pologne, la Yougoslavie — une artiste occidentale de cette notoriété jouant derrière le rideau de fer en 1986 constitue en soi un événement. Une captation de Budapest figurera d’ailleurs en bonus de la réédition de « It’s Alright ».
Le disque se vend mal. La tournée est déficitaire. Yoko Ono ne publiera plus aucun album studio pendant dix ans.
La décennie d’archives (1986-1994)
La période 1986-1994 ne produit pas de disque nouveau mais elle produit quelque chose de peut-être plus important pour la postérité : le premier travail systématique d’archivage de sa propre œuvre.
Onobox (1992)
Publié par Rykodisc en 1992, « Onobox » est un coffret de six disques compacts qui reprend, remastérise et complète l’intégralité de la production 1968-1985, en y ajoutant les bandes inédites de « A Story » et un grand nombre de versions alternatives. Le livret contient des notes de pochette écrites par l’intéressée, régulièrement citées depuis comme source primaire — y compris par les labels qui rééditent ses disques en 2026.
Le même mois paraît « Walking on Thin Ice », compilation d’un disque destinée aux auditeurs que six disques effraient. Rykodisc enchaîne, en 1997, avec une campagne de rééditions individuelles enrichies de titres bonus, qui restera pendant vingt ans la seule manière raisonnable d’acheter ce catalogue.
Le tournant Anthology
C’est également dans cette période que Yoko Ono remet à Paul McCartney, le 19 janvier 1994, lors de l’intronisation posthume de John Lennon au Rock and Roll Hall of Fame, la cassette de démos du Dakota contenant « Free as a Bird », « Real Love », « Grow Old with Me » et le titre alors appelé « I Miss You » qui deviendra « Now and Then ». Cette remise est le point de départ du projet Anthology et donc, trente ans plus tard, du dernier single des Beatles. Nous en détaillons la chronologie exacte dans notre enquête sur le duel McCartney-Harrison au cœur de « Free as a Bird ».
Autrement dit : pendant sa décennie la moins productive comme artiste, Yoko Ono a rendu possible l’événement discographique majeur de la décennie suivante pour un autre groupe que le sien.
Rising (1995) et le retour par le bas
Publié en novembre 1995 chez Capitol, « Rising » marque un retour qui n’emprunte aucun des chemins attendus. Yoko Ono n’engage pas de producteur à succès : elle enregistre avec IMA, le groupe de son fils Sean Ono Lennon, alors âgé de vingt ans, avec Timo Ellis et Sam Koppelman. Le résultat est un disque de rock abrasif, proche de ce que faisaient à la même époque Sonic Youth ou les groupes de la scène new-yorkaise.
Le geste est remarquable par son inversion générationnelle : au lieu de faire appel à des cautions de son âge, elle se place dans le sillage de musiciens qui ont trente ans de moins qu’elle et qui, précisément, ont grandi en écoutant les disques que la critique de 1971 avait moqués. Suit une tournée européenne et japonaise, et un album de remixes, « Rising Mixes », publié le 3 juin 1996, avec Cibo Matto, Thurston Moore, Ween et Tricky.
Ce disque de remixes est le prototype de tout ce qui va suivre. Il pose une méthode que Yoko Ono va exploiter pendant vingt ans : confier sa voix à d’autres et laisser reconstruire.
Le siècle suivant lui réservait une carrière de deuxième vie sur les pistes de danse américaines.
Blueprint for a Sunrise (2001) et l’entrée dans les classements dance
Publié le 9 novembre 2001 chez Capitol, « Blueprint for a Sunrise » est enregistré à New York dans les semaines qui suivent les attentats du 11 septembre. Le disque reprend des thèmes déjà travaillés en 1973 — violences faites aux femmes, guerre, déplacement forcé — et réutilise même certains textes. Les ventes sont minuscules : autour de trois mille exemplaires aux États-Unis selon les estimations de Billboard.
Et pourtant, c’est à partir de cette période que commence le chapitre le plus improbable de sa discographie.
Treize numéros un
En 2003, une série de remixes de « Walking on Thin Ice » — dont un signé Danny Tenaglia et un autre par les Pet Shop Boys — atteint la première place du classement Dance Club Songs de Billboard. Le mécanisme est enclenché : pendant quatorze ans, Yoko Ono va placer treize titres au sommet de ce classement, le dernier étant « Hell in Paradise 2016 », en 2017. En décembre 2016, Billboard la classe onzième artiste la plus performante de toute l’histoire du classement dance club.
Il faut mesurer l’anomalie statistique : une artiste née en 1933 se retrouve à quatre-vingt-trois ans mieux classée dans un palmarès de discothèque que la quasi-totalité des artistes de sa génération, y compris ceux dont les chansons passent en radio tous les jours. Aucun ancien Beatle n’a jamais approché ce résultat sur ce terrain, comme le montre la comparaison avec les carrières solo de Paul McCartney ou de Ringo Starr.
Comment ça marche
Le dispositif est simple et parfaitement assumé. Yoko Ono ou son entourage fournissent une piste vocale, ancienne ou nouvelle. Un remixeur construit autour. Le résultat est envoyé aux DJ de club américains, dont les relevés d’audience alimentent le classement. Ce classement n’est pas un classement de ventes : il mesure la diffusion en discothèque, ce qui explique qu’un titre puisse y culminer sans se vendre.
Correctif factuel. On lit souvent que Yoko Ono a eu « treize tubes numéro un aux États-Unis ». La formulation est trompeuse : ces treize numéros un concernent le classement Dance Club Songs, un palmarès sectoriel fondé sur les relevés de DJ, et non le Billboard Hot 100. Son meilleur classement au Hot 100 reste la cinquante-huitième place obtenue par « Walking on Thin Ice » en 1981. Les deux faits sont vrais ; les confondre ne l’est pas.
Yes, I’m a Witch (2007) et Open Your Box (2007)
Publié le 6 février 2007 chez Astralwerks, « Yes, I’m a Witch » systématise la méthode : dix-sept artistes reprennent et reconstruisent des chansons du catalogue 1970-1985. On y trouve les Flaming Lips, Cat Power, Peaches, Le Tigre, Porcupine Tree, Antony, DJ Spooky, Craig Armstrong, the Apples in Stereo, the Polyphonic Spree, Hank Shocklee de Public Enemy. Le titre de l’album reprend celui d’une chanson de « Approximately Infinite Universe » — la sorcière étant, depuis 1973, l’insulte que l’auteure a choisi de retourner en signature.
Deux mois plus tard, le 24 avril 2007, paraît « Open Your Box », album de remixes de danse conçu pour le marché des clubs. Les deux disques ensemble constituent une opération de repositionnement générationnel dont peu d’artistes de son âge ont eu l’idée : ne pas rééditer, mais faire réécrire.
Le second Plastic Ono Band (2009-2013)
En 2009, pour la première fois depuis les années 1970, Yoko Ono réactive le nom « Plastic Ono Band ». La nouvelle formation est menée par Sean Ono Lennon et rassemble des musiciens de la scène expérimentale japonaise et new-yorkaise : Cornelius, Yuka Honda, Shimmy Hirotaka Shimizu, Yuko Araki.
Between My Head and the Sky (2009)
Publié le 21 septembre 2009 sur Chimera Music, le label fondé par Sean, l’album est enregistré en quelques jours et sonne comme le disque d’un groupe de rock expérimental de vingt-cinq ans. La critique, cette fois, suit : c’est le premier album de Yoko Ono à recevoir un accueil largement favorable dès sa parution, sans réévaluation différée.
La reprise du nom n’est pas une coquetterie. Le Plastic Ono Band n’a jamais été un groupe au sens ordinaire : c’était, dès 1969, un concept de formation à géométrie variable, littéralement conçu comme un groupe dont les membres pouvaient être remplacés par des objets en plastique. Le réactiver quarante ans plus tard avec un personnel entièrement différent est conforme à la définition initiale, pas contraire.
YOKOKIMTHURSTON (2012)
Publié le 25 septembre 2012 sur Chimera Music, ce disque réunit Yoko Ono, Kim Gordon et Thurston Moore — le couple fondateur de Sonic Youth, alors en train de se séparer. Cinq longues improvisations. L’objet est important pour une raison symbolique : Sonic Youth était le groupe américain qui avait le plus explicitement revendiqué l’influence des disques Apple de Yoko Ono. Quarante ans après « Fly », l’influencée enregistre avec les influencés.
Take Me to the Land of Hell (2013)
Publié le 17 septembre 2013, toujours sur Chimera, l’album mobilise une distribution impressionnante : Lenny Kravitz, Questlove, Nels Cline et John Medeski, Ad-Rock et Mike D des Beastie Boys, tUnE-yArDs. Le single « Bad Dancer » et son clip circulent largement. À quatre-vingts ans, elle publie un disque de pop expérimentale que rien, dans son emballage, ne rattache à une opération patrimoniale.
Yes, I’m a Witch Too (2016)
Publié le 19 février 2016 chez Manimal Vinyl, ce second volet de l’entreprise de réécriture convoque Death Cab for Cutie, Sparks, Moby, Miike Snow, Peter Bjorn and John, Portugal. The Man, Jack Douglas, Ebony Bones, Danny Tenaglia, Automatique. Le principe est inchangé depuis 1996 ; ce qui a changé, c’est que les artistes sollicités ne se considèrent plus comme rendant service à une veuve célèbre mais comme travaillant sur un répertoire.
Warzone (2018) : le dernier album studio
Publié le 19 octobre 2018 sur Chimera Music, « Warzone » est présenté comme marquant cinquante ans de carrière discographique — comptés à partir de « Two Virgins » en 1968. C’est, à ce jour, son dernier album studio.
Un disque de relectures
Le principe est celui d’un autoportrait par réécriture : treize titres, dont douze proviennent de son propre catalogue entre 1970 et 2009, réenregistrés dans des arrangements dépouillés, souvent réduits à la voix, un piano et des cordes. Figurent « Warzone » (issu de « Rising »), « Hell in Paradise », « Now or Never », « Where Do We Go from Here », « Woman Power », « It’s Gonna Rain », « Why », « Children Power », « I Love All of Me », « Teddy Bear », « I’m Alive », « I Love You Earth ».
Le contraste avec les originaux est frappant, en particulier sur « Why » : la version de 1970 était un hurlement de six minutes sur un riff saturé ; celle de 2018 est presque murmurée. Un auditeur qui n’aurait connu que la légende du cri se trouve devant une femme de quatre-vingt-cinq ans qui parle plus qu’elle ne chante, sur un accompagnement de piano.
La treizième plage
Le disque se clôt sur « Imagine ». Yoko Ono chante la chanson de son mari, à voix nue, la ligne de piano n’arrivant qu’à mi-parcours. Ce n’est pas une reprise d’hommage ordinaire : c’est l’exécution musicale d’une décision administrative intervenue quinze mois plus tôt.
Le crédit d’« Imagine »
Le 14 juin 2017, lors de son assemblée annuelle à New York, la National Music Publishers Association décerne à « Imagine » son Centennial Song Award et annonce l’ajout de Yoko Ono comme coautrice. Son président, David Israelite, déclare à cette occasion qu’il est de son honneur de corriger le dossier quarante-huit ans plus tard. Il avait auparavant diffusé un extrait de l’entretien accordé par John Lennon à la BBC en décembre 1980, dans lequel celui-ci explique que la chanson aurait dû être créditée Lennon-Ono, que le texte et le concept venaient de Yoko et de son livre « Grapefruit », et qu’il avait omis de le mentionner par égoïsme et par machisme — ajoutant que s’il s’était agi de David Bowie, il aurait signé Lennon-Bowie.
Correctif factuel. Deux malentendus circulent sur cet épisode. Premièrement, la NMPA est une association professionnelle d’éditeurs : elle ne dispose d’aucun pouvoir juridictionnel et ne peut pas modifier d’autorité un dépôt de 1971. L’annonce de juin 2017 est un prix honorifique doublé d’une recommandation, dont la mise en œuvre relève de l’éditeur et des ayants droit ; à la date de l’annonce, la NMPA indiquait elle-même que le processus était en cours. Deuxièmement, l’entretien invoqué date de décembre 1980, et non de 1971 : c’est un aveu tardif de Lennon, pas une clause d’origine.
Correctif factuel. La date de parution de « Warzone » est donnée au 19 octobre 2018 par l’annonce officielle du 24 juillet 2018, par le label Chimera Music et par la presse spécialisée qui l’a chroniqué ce jour-là. La fiche encyclopédique en ligne la plus consultée indique en tête d’article le 24 octobre 2018 et attribue le disque à Sony Music. Les deux mentions sont douteuses : le label de sortie est Chimera, distribué, et la date de référence est le 19 octobre.
Depuis 2018, aucun nouvel album studio. Ce qui ne signifie pas que la discographie ait cessé de croître, bien au contraire.
L’ère de la réédition (2016-2026) : quand le catalogue redevient un chantier
Depuis une dizaine d’années, l’essentiel de l’actualité discographique de Yoko Ono ne consiste plus en nouveaux enregistrements mais en une opération de remise en circulation, menée sur trois fronts distincts : les rééditions solo, les coffrets d’archives Lennon-Ono, et les réalisations de ses partitions par des tiers.
La campagne Secretly Canadian
À partir de 2016-2017, le label indépendant américain Secretly Canadian, en partenariat avec Chimera Music, entreprend de rééditer l’intégralité de la production 1968-1985. C’est un choix éditorial parlant : ce n’est pas un major qui reprend le catalogue au titre du patrimoine Beatles, c’est un label de rock indépendant qui le reprend au titre de son influence sur la musique alternative. Le rythme est lent, une ou deux références par an, chacune remastérisée, complétée de bonus et pourvue d’une nouvelle iconographie.
Quelques jalons : « Unfinished Music No. 3: Wedding Album » reparaît le 22 mars 2019, deux jours après le cinquantième anniversaire du mariage de Gibraltar. Les albums Apple des années 1970 suivent. En 2026, la campagne atteint la période Geffen-Polydor.
Season of Glass, réédition du 17 juillet 2026
Annoncée le 18 février 2026, jour du quatre-vingt-treizième anniversaire de Yoko Ono, la réédition de « Season of Glass » paraît le 17 juillet 2026 : versions CD et numérique augmentées, et surtout retour au vinyle noir — avec un tirage limité en vinyle blanc — pour la première fois depuis plus de quarante-cinq ans. La tracklist ajoute trois bonus aux quatorze plages d’origine : « Walking on Thin Ice », puis des versions alternatives d’« I Don’t Know Why » et de « Dogtown ». À cette occasion, « Walking on Thin Ice » devient disponible en écoute sur les plateformes de streaming, ce qui n’était pas le cas auparavant.
It’s Alright (I See Rainbows), réédition de l’automne 2026
Le sixième album solo suit dans la foulée, également en éditions CD et numérique augmentées et en vinyle pour la première fois depuis plus de quarante ans, avec une pochette enrichie. Le bonus principal est une version live de « Dream Love » captée à Budapest, souvenir de la tournée de 1986 derrière le rideau de fer.
Correctif factuel. La date de cette réédition circule sous deux formes contradictoires, parfois dans la même journée. Le communiqué du label annonce une sortie au 28 août 2026 pour les versions CD et numérique, tandis que la page de vente directe de l’artiste porte la mention du 18 septembre 2026. Les deux dates coexistent dans la documentation disponible et correspondent vraisemblablement à un décalage entre les supports ou à un report. En l’état, il est prématuré d’écrire une date unique sans préciser le format concerné.
Power to the People (10 octobre 2025)
Publié par Mercury et produit par Sean Ono Lennon, ce coffret est le plus vaste objet d’archives jamais consacré à la période 1971-1972 du couple. Il contient neuf disques compacts, trois Blu-ray, un livre de deux cent quatre pages, les trente et un titres des deux concerts du Madison Square Garden du 30 août 1972, et quatre-vingt-douze titres bonus incluant des répétitions, des remixages complets de « Some Time in New York City » et des enregistrements domestiques réalisés à l’hôtel St. Regis et à Ann Arbor.
L’accueil critique est globalement favorable — soixante-quinze sur cent sur l’agrégateur Metacritic —, avec des chroniques signées Tom Doyle dans Mojo, Stephen Thomas Erlewine dans Pitchfork, Rob Sheffield dans Rolling Stone, Allan Kozinn dans le Wall Street Journal et Kenneth Womack dans Salon. La réserve la plus fréquemment formulée porte sur l’omission de la chanson-titre la plus controversée de l’album d’origine, écartée du coffret pour des raisons évidentes de vocabulaire. Le coffret entre dans le Top 10 du classement allemand et figure dans une dizaine de palmarès nationaux, dont le classement français des albums.
Pour la discographie de Yoko Ono, ce coffret change une chose : il documente enfin, en qualité professionnelle et dans son intégralité, la seule série de concerts où elle et John Lennon ont partagé une scène à parts égales devant un public de masse. Le contrepoint documentaire existe désormais en images avec le long métrage « One to One: John & Yoko » de Kevin Macdonald, sorti en 2024.
Let’s Have a Dream (2022) et Ocean Child (2022)
Deux publications de 2022 méritent d’être signalées. Le 24 août, le label japonais Super Fuji Discs publie « Let’s Have a Dream: 1974 One Step Festival », captation du concert donné au Japon avec le Plastic Ono Super Band : une trace sonore de l’année 1974, celle-là même que l’histoire officielle décrit comme silencieuse.
Le 4 février, chez Atlantic, paraît « Ocean Child: Songs of Yoko Ono », album-hommage produit par Ben Gibbard, de Death Cab for Cutie, avec David Byrne et Yo La Tengo, Sharon Van Etten, Japanese Breakfast, Sudan Archives, Deerhoof, US Girls, the Flaming Lips, Jay Som, Thao. Le titre du disque traduit littéralement les caractères qui composent le prénom Yoko. C’est le quatrième album de reprises consacré à son répertoire depuis 1984, et le premier à être conçu comme une opération de canonisation par une génération qui n’a aucun souvenir des Beatles.
Selected Recordings from Grapefruit (21 mars 2025)
Le label berlinois Karlrecords publie, sous le numéro cent de son catalogue, le premier album officiel consacré à la réalisation sonore des partitions du livre de 1964. Les vingt pièces — « Secret Piece », « City Piece », « Voice Piece for Soprano », « Water Piece », « Clock Piece », « Wood Piece », « Sweep Piece », « Overtone Piece », « Disappearing Piece » et les six « Pieces for Orchestra » — sont exécutées par le Great Learning Orchestra, ensemble stockholmois qui a travaillé avec Gavin Bryars, Terry Riley, Pauline Oliveros et Arnold Dreyblatt. La durée totale approche une heure vingt-cinq. La production est de Robin McGinley, le mastering de Kassian Troyer au studio Dubplates & Mastering de Berlin.
Correctif factuel. Ce disque est régulièrement rangé parmi les albums studio de Yoko Ono — c’est notamment le cas dans la discographie encyclopédique en ligne la plus consultée, qui l’inscrit comme quatorzième album studio. La qualification est contestable : Yoko Ono n’y chante pas, n’y joue pas et n’a pas dirigé les séances. Elle en est la compositrice au sens conceptuel — les partitions sont d’elle, l’exploitation est sous licence et approuvée par elle — mais l’exécutante est un ensemble suédois. Le classer comme album studio de l’artiste revient à ranger un enregistrement de la Cinquième de Beethoven parmi les albums de Beethoven. C’est la principale raison pour laquelle le décompte « combien d’albums studio ? » n’a pas de réponse unique.
L’exposition comme prolongement du disque
Il faut enfin mentionner ce qui, dans le cas de Yoko Ono, n’est pas un hors-sujet : la rétrospective « Music of the Mind », montée par la Tate Modern de Londres en 2024, reprise au Gropius Bau de Berlin puis à Düsseldorf en 2025, et présentée à Chicago de l’automne 2025 à février 2026, en parallèle de l’exposition « Insound Instructure » au MUSAC de León. Ces expositions donnent à voir les mêmes objets que ceux qui fondent la discographie : partitions d’une ligne, instructions dactylographiées, dispositifs participatifs. Le disque et l’exposition sont, chez elle, deux modes de publication d’un même travail.
Guide d’écoute en douze étapes
Ce catalogue est réputé infréquentable. Il ne l’est pas, mais il exige un ordre d’approche. Voici un parcours qui commence par le plus accessible et se termine par le plus exigeant, à rebours de la chronologie.
1. « Kiss Kiss Kiss » et « Beautiful Boys » (Double Fantasy, 1980) — pour entendre qu’elle écrit des chansons de pop-rock parfaitement construites quand elle le décide.
2. « Walking on Thin Ice » (single, 1981) — le point de rencontre entre sa voix et un groove de club, et la dernière guitare de John Lennon.
3. « Death of Samantha » (Approximately Infinite Universe, 1973) — la meilleure porte d’entrée de la période Apple, une ballade lente et amère.
4. « Mrs. Lennon » (Fly, 1971) — la chanson où elle regarde en face le nom qu’on lui a donné.
5. « Yang Yang » (Approximately Infinite Universe, 1973) — le rock le plus direct de son catalogue, souvent cité par les groupes post-punk.
6. « Goodbye Sadness » et « I Don’t Know Why » (Season of Glass, 1981) — deux faces du même deuil, la douceur et la fureur.
7. « It’s Alright » (1982) — pour entendre la new wave passer par le Dakota.
8. « Hell in Paradise » (Starpeace, 1985) — l’entrée en discothèque, produite par Bill Laswell.
9. « Bad Dancer » (Take Me to the Land of Hell, 2013) — la preuve qu’à quatre-vingts ans elle savait encore faire un single.
10. « Why » (Yoko Ono/Plastic Ono Band, 1970) — le morceau fondateur, à écouter fort et jusqu’au bout.
11. « Cambridge 1969 » (Life with the Lions, 1969) — vingt-six minutes de voix et de larsen, l’épreuve de vérité.
12. « Voice Piece for Soprano » (Selected Recordings from Grapefruit, 2025) — pour finir là où tout a commencé, en 1961, avec une instruction écrite.
Tableau récapitulatif des albums
| Année | Titre | Famille | Label |
| 1968 | Unfinished Music No. 1: Two Virgins | Avec Lennon | Apple / Track / Tetragrammaton |
| 1969 | Unfinished Music No. 2: Life with the Lions | Avec Lennon | Zapple |
| 1969 | Wedding Album | Avec Lennon | Apple |
| 1969 | Live Peace in Toronto 1969 | Live | Apple |
| 1970 | Yoko Ono/Plastic Ono Band | Solo | Apple |
| 1971 | Fly | Solo (double) | Apple |
| 1972 | Some Time in New York City | Avec Lennon (double) | Apple |
| 1973 | Approximately Infinite Universe | Solo (double) | Apple |
| 1973 | Feeling the Space | Solo | Apple |
| 1974 / 1997 | A Story | Solo (inédit puis publié) | Rykodisc |
| 1980 | Double Fantasy | Avec Lennon | Geffen |
| 1981 | Season of Glass | Solo | Geffen |
| 1982 | It’s Alright (I See Rainbows) | Solo | Polydor / PolyGram |
| 1983 | Heart Play: Unfinished Dialogue | Avec Lennon (parlé) | Polydor |
| 1984 | Milk and Honey | Avec Lennon (posthume) | Polydor / Geffen |
| 1985 | Starpeace | Solo | Polydor / PolyGram |
| 1992 | Onobox (6 CD) | Coffret | Rykodisc |
| 1995 | Rising | Solo (avec IMA) | Capitol |
| 1996 | Rising Mixes | Remixes | Capitol |
| 2001 | Blueprint for a Sunrise | Solo | Capitol |
| 2007 | Yes, I’m a Witch / Open Your Box | Remixes | Astralwerks |
| 2009 | Between My Head and the Sky | Solo (Plastic Ono Band) | Chimera |
| 2012 | YOKOKIMTHURSTON | Collaboration | Chimera |
| 2013 | Take Me to the Land of Hell | Solo (Plastic Ono Band) | Chimera |
| 2016 | Yes, I’m a Witch Too | Remixes | Manimal Vinyl |
| 2018 | Warzone | Solo (relectures) | Chimera |
| 2022 | Let’s Have a Dream: 1974 One Step Festival | Live (archive) | Super Fuji Discs |
| 2025 | Selected Recordings from Grapefruit | Partitions réalisées | Karlrecords |
| 2025 | Power to the People (coffret) | Archives Lennon-Ono | Mercury |
Ce tableau appelle une lecture méthodique, parce que les chiffres qu’on en tire sont ceux que les moteurs de recherche recopient ensuite pendant des années.
Une influence documentée, et pas seulement revendiquée
La question de l’influence de Yoko Ono est piégée : ses défenseurs l’exagèrent, ses détracteurs la nient. Il existe pourtant des filiations documentées par des déclarations datées et des enregistrements vérifiables.
La ligne no wave et post-punk
Les B-52’s, formés à Athens en Géorgie en 1976, revendiquent explicitement la voix de « Don’t Worry Kyoko » comme modèle pour les parties vocales de Kate Pierson et Cindy Wilson. Le retour de boomerang est historique : c’est en entendant « Rock Lobster » aux Bermudes, en juin 1980, que John Lennon a dit à son entourage que quelqu’un faisait enfin de la musique comme sa femme, et a décidé de retourner en studio. L’influence est ainsi partie de Yoko Ono, a traversé une génération, et est revenue déclencher le dernier album de Lennon.
Les Slits, Lydia Lunch, Sonic Youth, plus tard Bikini Kill et les groupes de la scène riot grrrl citent la même filiation. Kim Gordon et Thurston Moore finiront par enregistrer un album entier avec elle en 2012, ce qui constitue la validation la plus concrète possible d’une dette artistique.
La ligne électronique et la production contemporaine
La deuxième filiation, moins commentée, passe par le traitement du studio comme instrument. Les disques Apple de 1969-1971 recourent au collage, à la boucle, au ralentissement de bande, à l’enregistrement de sons non musicaux — battements de cœur, chasse d’eau, sonnerie. C’est exactement le vocabulaire que le studio des Beatles avait mis au point à partir de 1966, et que nous avons détaillé dans notre article sur l’expérimentation musicale des Beatles en studio, mais Yoko Ono en fait le sujet du disque et non son artifice.
« Revolution 9 », sur l’Album blanc, est le point de contact le plus visible entre les deux mondes : c’est un collage sonore assemblé par John Lennon avec Yoko Ono et l’aide de George Harrison, et c’est la seule plage du catalogue Beatles qui relève franchement de l’esthétique Fluxus. On trouvera dans notre article sur les dix faits méconnus de l’Album blanc un autre détail rarement relevé : la seule ligne vocale féminine soliste de tout le catalogue Beatles est chantée par Yoko Ono, le 8 octobre 1968, sur « The Continuing Story of Bungalow Bill ».
Ce que l’influence ne dit pas
Il faut se garder du raisonnement inverse, tout aussi paresseux, qui consisterait à faire de Yoko Ono l’inventrice du punk. Ses disques de 1970-1971 ont été très peu vendus et très peu diffusés ; leur influence est passée par un petit nombre de musiciens qui les ont cherchés. C’est une influence de niche devenue rétrospectivement structurante, pas une influence de masse. La différence compte, et la reconnaître rend l’argument plus solide, pas plus faible.
Les douze correctifs factuels de cet article
| Ce qu’on lit souvent | Ce que disent les sources |
| Yoko Ono est devenue musicienne grâce à John Lennon. | Formation classique au piano et au chant, concerts au Carnegie Recital Hall dès novembre 1961, partitions musicales publiées dans « Grapefruit » en 1964 — cinq ans avant le premier disque. |
| « Two Virgins » est sorti le 11 novembre 1968. | Date américaine. La sortie britannique, chez Track, est généralement datée du 29 novembre 1968. Préciser le territoire est indispensable. |
| « AOS » a été enregistré pour le premier album solo de 1970. | La bande date du concert d’Ornette Coleman au Royal Albert Hall du 29 février 1968, alors que Lennon était en Inde et que leur collaboration n’avait pas commencé. |
| Yoko Ono cesse d’enregistrer en 1973. | Elle enregistre l’album « A Story » en 1974 et joue au One Step Festival japonais en août 1974. Ce qui cesse, c’est la publication. |
| Le Grammy de l’album de l’année 1982 récompense John Lennon. | Il récompense « Double Fantasy » et distingue conjointement ses deux artistes crédités. Yoko Ono en est co-lauréate. |
| « Walking on Thin Ice » figure sur « Season of Glass ». | Single autonome de février 1981, absent du 33 tours de juin 1981 ; ajouté en bonus seulement lors des rééditions, dont celle du 17 juillet 2026. |
| Yoko Ono a eu treize numéros un aux États-Unis. | Treize numéros un au classement Dance Club Songs, palmarès sectoriel de diffusion en discothèque. Son meilleur classement au Hot 100 reste la 58e place en 1981. |
| La NMPA a officiellement modifié les crédits d’« Imagine » en 2017. | La NMPA est une association d’éditeurs sans pouvoir juridictionnel. Elle a décerné un prix honorifique et recommandé l’ajout ; la mise en œuvre relevait de l’éditeur et des ayants droit. |
| Lennon a toujours voulu créditer Yoko Ono sur « Imagine ». | L’aveu date d’un entretien BBC de décembre 1980, soit neuf ans après la chanson. Lennon y parle explicitement d’égoïsme et de machisme rétrospectifs. |
| « Warzone » est sorti le 24 octobre 2018 chez Sony. | Annonce officielle du 24 juillet 2018 et chroniques de presse datent la sortie du 19 octobre 2018, sur le label Chimera Music. |
| « Selected Recordings from Grapefruit » est son quatorzième album studio. | Elle en est la compositrice mais n’y chante ni n’y joue : l’exécution est assurée par le Great Learning Orchestra. Le classer en album studio fausse tous les décomptes. |
| La réédition d’« It’s Alright (I See Rainbows) » sort à telle date. | Deux dates coexistent dans la documentation de 2026 : le 28 août dans le communiqué du label, le 18 septembre sur la page de vente directe. Aucune ne peut être donnée seule. |
Ce qu’on ne sait toujours pas
Un article honnête doit délimiter son ignorance. Sept points restent, à ce jour, hors de portée d’une documentation solide.
1. L’ampleur exacte des bandes inédites. On ignore combien d’heures d’enregistrements non publiés dorment dans les archives du Dakota, et notamment ce qui subsiste des séances de 1974 au-delà de ce qui a été retenu pour « A Story ».
2. La date précise de la sortie britannique de « Two Virgins ». Les sources spécialisées convergent vers le 29 novembre 1968, mais les registres de l’époque, brouillés par le refus de distribution d’EMI et par les saisies, ne permettent pas une certitude complète.
3. L’identité de tous les musiciens de la période Apple. Les pochettes originales sont incomplètes et parfois fantaisistes ; les campagnes de réédition ont corrigé une partie des crédits, mais des zones subsistent, notamment sur les longues plages électroniques de « Fly ».
4. Le détail des ventes. Les chiffres des albums Apple de Yoko Ono n’ont jamais été publiés. Les estimations disponibles ne concernent que les entrées dans les classements, ce qui n’est pas la même chose.
5. L’état d’avancement de la campagne Secretly Canadian. Le label n’a pas publié de calendrier complet ; on ignore si les albums Capitol des années 1995-2001 entrent dans le périmètre du partenariat.
6. La part exacte de Yoko Ono dans l’écriture d’« Imagine ». Lennon a reconnu que le texte et le concept venaient d’elle. Il n’a jamais détaillé quelles lignes précisément. Toute reconstitution ligne à ligne relève de la spéculation.
7. L’existence d’un futur album. Aucun projet d’album studio n’a été annoncé depuis 2018. À quatre-vingt-treize ans, l’artiste ne s’exprime plus publiquement et la gestion de son œuvre est assurée par Sean Ono Lennon.
Chronologie de l’œuvre discographique
18 février 1933 — Naissance de Yoko Ono à Tokyo.
24 novembre 1961 — Premier concert au Carnegie Recital Hall de New York.
Juillet 1964 — Publication de « Grapefruit » à Tokyo, à cinq cents exemplaires.
9 novembre 1966 — Rencontre avec John Lennon à la galerie Indica de Londres.
29 février 1968 — Enregistrement de la bande qui deviendra « AOS », au Royal Albert Hall avec Ornette Coleman.
19-20 mai 1968 — Séance de « Two Virgins » à Kenwood.
8 octobre 1968 — Yoko Ono chante une ligne solo sur « The Continuing Story of Bungalow Bill » aux studios EMI.
Novembre 1968 — Parution de « Unfinished Music No. 1: Two Virgins ».
2 mars 1969 — Concert de Cambridge, capté pour « Life with the Lions ».
20 mars 1969 — Mariage à Gibraltar.
25-31 mars 1969 — Bed-in d’Amsterdam, capté pour « Wedding Album ».
9 mai 1969 — Parution de « Life with the Lions » sur Zapple.
Juillet 1969 — « Remember Love » en face B du single pacifiste du Plastic Ono Band.
13 septembre 1969 — Concert de Toronto.
Octobre 1969 — « Don’t Worry Kyoko » en face B de « Cold Turkey ».
20 octobre 1969 — Parution de « Wedding Album ».
12 décembre 1969 — Parution de « Live Peace in Toronto 1969 ».
Février 1970 — « Who Has Seen the Wind? » en face B d’« Instant Karma! ».
11 décembre 1970 — Parution simultanée de « John Lennon/Plastic Ono Band » et « Yoko Ono/Plastic Ono Band ».
Mars 1971 — « Open Your Box », retirée puis remplacée par « Touch Me » en face B de « Power to the People ».
Septembre 1971 — Parution du double album « Fly ».
Décembre 1971 — « Listen, the Snow Is Falling » en face B du single de Noël.
10 décembre 1971 — Concert de soutien à John Sinclair, Ann Arbor.
12 juin 1972 — Parution de « Some Time in New York City ».
30 août 1972 — Les deux concerts One to One au Madison Square Garden.
8 janvier 1973 — Parution d’« Approximately Infinite Universe ».
23 novembre 1973 — Parution de « Feeling the Space ».
1974 — Enregistrement de « A Story », non publié ; concerts au Japon en août.
9 octobre 1975 — Naissance de Sean Ono Lennon.
7 août 1980 — Début des séances de « Double Fantasy » au Hit Factory.
17 novembre 1980 — Parution de « Double Fantasy ».
8 décembre 1980 — Mixage de « Walking on Thin Ice » ; assassinat de John Lennon.
20 février 1981 — Parution du single « Walking on Thin Ice ».
8 juin 1981 — Parution de « Season of Glass ».
24 février 1982 — Grammy de l’album de l’année pour « Double Fantasy ».
29 novembre 1982 — Parution d’« It’s Alright (I See Rainbows) ».
16 décembre 1983 — Parution de « Heart Play: Unfinished Dialogue ».
9 janvier 1984 — Parution de « Milk and Honey ».
1984 — Parution de l’album de reprises « Every Man Has a Woman ».
18 février 1985 — Parution de « Starpeace ».
Premier semestre 1986 — Tournée mondiale, dont Budapest et l’Europe de l’Est.
1992 — Coffret « Onobox » et compilation « Walking on Thin Ice » chez Rykodisc.
19 janvier 1994 — Remise des cassettes du Dakota à Paul McCartney.
Novembre 1995 — Parution de « Rising ».
3 juin 1996 — Parution de « Rising Mixes ».
Juillet 1997 — Publication autonome de « A Story ».
9 novembre 2001 — Parution de « Blueprint for a Sunrise ».
2003 — Premier numéro un au classement Dance Club Songs avec les remixes de « Walking on Thin Ice ».
6 février 2007 — Parution de « Yes, I’m a Witch ».
21 septembre 2009 — Parution de « Between My Head and the Sky ».
25 septembre 2012 — Parution de « YOKOKIMTHURSTON ».
17 septembre 2013 — Parution de « Take Me to the Land of Hell ».
19 février 2016 — Parution de « Yes, I’m a Witch Too ».
Décembre 2016 — Billboard la classe onzième artiste dance club de tous les temps.
14 juin 2017 — Annonce du crédit d’autrice sur « Imagine » par la NMPA.
19 octobre 2018 — Parution de « Warzone ».
22 mars 2019 — Réédition de « Wedding Album » par Secretly Canadian.
4 février 2022 — Parution de l’album-hommage « Ocean Child: Songs of Yoko Ono ».
24 août 2022 — Parution de « Let’s Have a Dream: 1974 One Step Festival ».
2024 — Rétrospective « Music of the Mind » à la Tate Modern ; sortie du documentaire « One to One: John & Yoko ».
21 mars 2025 — Parution de « Selected Recordings from Grapefruit » chez Karlrecords.
10 octobre 2025 — Parution du coffret « Power to the People ».
18 février 2026 — Annonce de la réédition de « Season of Glass » pour ses quatre-vingt-treize ans.
17 juillet 2026 — Parution de la réédition augmentée de « Season of Glass ».
Automne 2026 — Réédition augmentée d’« It’s Alright (I See Rainbows) ».
Restent les questions que les lecteurs posent le plus souvent, et les mots qui reviennent sans être toujours définis.
Questions fréquentes
Combien d’albums studio Yoko Ono a-t-elle publiés ?
Entre onze et quatorze selon la définition retenue. Onze si l’on ne compte que les albums solo enregistrés et publiés en leur temps ; douze en ajoutant « A Story », enregistré en 1974 et publié en 1997 ; treize en comptant « Warzone », qui est un album de relectures de son propre répertoire ; quatorze si l’on y ajoute « Selected Recordings from Grapefruit », ce qui est discutable puisqu’elle n’y joue pas. À cela s’ajoutent six à huit albums cosignés avec John Lennon et quatre albums de remixes.
Quel est le meilleur album pour commencer ?
« Approximately Infinite Universe » (1973) pour les chansons, « Season of Glass » (1981) pour la puissance émotionnelle, « Double Fantasy » (1980) pour entendre ses titres dans un contexte familier. « Yoko Ono/Plastic Ono Band » (1970) est le disque le plus important historiquement mais le plus rude à l’écoute.
Yoko Ono chante-t-elle sur les disques des Beatles ?
Une seule fois de manière soliste : une ligne sur « The Continuing Story of Bungalow Bill », enregistrée le 8 octobre 1968. Elle participe par ailleurs aux chœurs de « Birthday » avec Pattie Boyd. Elle est également présente, comme voix et comme collaboratrice au montage, sur « Revolution 9 ».
Pourquoi ses premiers disques sont-ils si difficiles à écouter ?
Parce qu’ils ne sont pas conçus comme de la musique de divertissement mais comme des documents et des exécutions de partitions conceptuelles. Le critère de réussite n’est pas l’agrément mais la fidélité à une instruction. Une fois cette convention acceptée, l’écoute change de nature.
Quelle est sa chanson la plus connue ?
« Walking on Thin Ice », single de février 1981, seul titre signé d’elle seule à avoir atteint le Billboard Hot 100 et le top 40 britannique. C’est aussi la chanson sur laquelle John Lennon a joué sa dernière partie de guitare.
Est-il vrai qu’elle a treize numéros un américains ?
Oui, mais au classement Dance Club Songs de Billboard, entre 2003 et 2017, qui mesure la diffusion en discothèque et non les ventes. C’est un record remarquable, en particulier pour une artiste née en 1933, mais ce n’est pas le Hot 100.
A-t-elle vraiment coécrit « Imagine » ?
John Lennon l’a affirmé lui-même en décembre 1980, en expliquant que le texte et le concept venaient du livre « Grapefruit ». La NMPA a acté cette reconnaissance en juin 2017 sous la forme d’un prix et d’une recommandation de crédit. Le détail ligne à ligne de sa contribution n’a jamais été documenté.
Que contient exactement le coffret « Power to the People » ?
Neuf CD, trois Blu-ray, un livre de deux cent quatre pages, les trente et un titres des deux concerts du Madison Square Garden du 30 août 1972 et quatre-vingt-douze titres bonus, dont des remixages de « Some Time in New York City » et des enregistrements domestiques de 1971. Des éditions réduites à un ou deux disques, limitées aux concerts, existent également.
Pourquoi une chanson a-t-elle été retirée de ce coffret ?
Parce que son titre, formulé en 1972 à partir d’une phrase employée par Yoko Ono dans un entretien de 1969, contient un mot racial aujourd’hui impubliable. Plusieurs critiques ont regretté cette omission au motif qu’elle efface un document historique ; d’autres l’ont jugée inévitable.
Où en est la campagne de rééditions ?
Elle se poursuit chez Secretly Canadian en partenariat avec Chimera Music. « Season of Glass » est reparu le 17 juillet 2026 et « It’s Alright (I See Rainbows) » suit à l’automne 2026. Le calendrier des titres suivants n’a pas été rendu public.
Existe-t-il des albums d’hommage à son répertoire ?
Quatre au moins : « Every Man Has a Woman » (1984), un disque brésilien en 2010, un disque italien en 2019 et « Ocean Child: Songs of Yoko Ono » (2022), produit par Ben Gibbard.
Yoko Ono enregistre-t-elle encore ?
Aucun album studio n’a paru depuis 2018 et aucun projet n’a été annoncé. Elle a quatre-vingt-treize ans et la gestion de son œuvre musicale est assurée par son fils Sean Ono Lennon, qui produit également les coffrets d’archives.
Glossaire
Fluxus — Réseau international d’artistes actif à partir de 1961, fondé autour de George Maciunas, prônant l’effacement de la frontière entre art et vie quotidienne, l’œuvre-instruction et la performance.
Instruction piece — Partition consistant en une instruction écrite, souvent d’une seule phrase, que le lecteur ou l’exécutant réalise lui-même. Forme dominante du livre « Grapefruit ».
Grapefruit — Recueil de partitions, textes et dessins publié par Yoko Ono à Tokyo en juillet 1964, réédité en 1970 par Simon & Schuster avec une introduction de John Lennon.
Plastic Ono Band — Formation à géométrie variable créée en 1969, conçue comme un groupe dont les membres peuvent être remplacés, y compris par des objets. Réactivée en 2009 avec un personnel entièrement nouveau.
Zapple — Filiale expérimentale d’Apple Records, créée en 1969 pour l’avant-garde et le spoken word, fermée après deux parutions.
Bed-in — Action pacifiste menée par le couple en mars 1969 à Amsterdam puis en mai-juin 1969 à Montréal, consistant à rester au lit devant la presse pendant une semaine.
Dance Club Songs — Classement hebdomadaire de Billboard fondé sur les relevés de programmation des DJ de discothèque américains. Il ne mesure ni les ventes ni la diffusion radio.
Remix album — Album constitué de reconstructions de titres existants par d’autres artistes ou producteurs à partir des pistes vocales d’origine. Format central de la seconde carrière de Yoko Ono.
Onobox — Coffret de six disques compacts publié en 1992 par Rykodisc, première remise en ordre systématique du catalogue 1968-1985, dont les notes de pochette font aujourd’hui référence.
Chimera Music — Label fondé par Sean Ono Lennon, éditeur des albums de Yoko Ono depuis 2009 et partenaire de Secretly Canadian pour les rééditions.
One to One — Nom des deux concerts caritatifs donnés le 30 août 1972 au Madison Square Garden, seuls concerts complets de John Lennon après les Beatles.
Face B — Second côté d’un 45 tours. Entre 1969 et 1981, une part importante du répertoire de Yoko Ono n’a été publiée que sous cette forme.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Sur les disques du couple. Notre article sur « Wedding Album », celui sur « Double Fantasy », celui sur « Milk and Honey » et la fiche complète des secrets de l’album « Double Fantasy ».
Sur les chansons. « I’m Losing You », « Nobody Told Me », « I Don’t Wanna Face It », « Out the Blue » et « Stand By Me ».
Sur les moments décisifs. La vraie chronologie du 8 décembre 1980, le retrait de John Lennon en 1975, le Lost Week-end, la dernière rencontre entre Lennon et McCartney et le 11 août 1969, dernière note de Beatle de John Lennon.
Sur le contexte Beatles. Ce que « Revolver » a changé entre Lennon et McCartney, l’enquête sur « Carnival of Light », l’histoire d’« Across the Universe », les dix faits méconnus d’« Abbey Road » et l’autopsie de « Let It Be ».
Sur l’après-Beatles. Les collaborations des ex-Beatles depuis 1970, la décennie 1970-1980, « Shaved Fish », les vingt plus grandes chansons solo de Lennon et l’aventure des Threetles.
Sur les personnages. Jack Douglas, Allen Klein, George Martin en dehors des Beatles, Julian Lennon et la biographie complète de John Lennon.
Sur l’actualité 2026. La réédition d’« It’s Alright (I See Rainbows) », les quatre films de Sam Mendes et l’accord mondial des Beatles avec Universal Music.
Sources et bibliographie
Sources primaires. Yoko Ono, notes de pochette du coffret « Onobox » (Rykodisc, 1992). Yoko Ono, « Grapefruit » (Wunternaum Press, 1964 ; Simon & Schuster, 1970). David Sheff, « All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono » (entretiens de septembre 1980, publiés en 1981) et le disque « Heart Play: Unfinished Dialogue » (1983). Entretien de John Lennon à la BBC, décembre 1980. Entretien de Yoko Ono à Newsweek, 1982, et à Rolling Stone, 1er octobre 1981.
Communiqués et pages officielles. Secretly Canadian, annonces des rééditions de « Season of Glass » (18 février 2026) et d’« It’s Alright (I See Rainbows) » (2026). Chimera Music, annonce de « Warzone » (24 juillet 2018). Karlrecords, dossier de presse de « Selected Recordings from Grapefruit » (2025). ImaginePeace, rubrique discographie. Communiqué de la National Music Publishers Association, 14 juin 2017.
Presse. Alexis Petridis, The Guardian, 18 octobre 2018. Stephen Thomas Erlewine, Pitchfork, 11 octobre 2025. Tom Doyle, Mojo, 9 octobre 2025. Rob Sheffield, Rolling Stone, 14 octobre 2025. Allan Kozinn, The Wall Street Journal, 8 octobre 2025. Kenneth Womack, Salon, 10 octobre 2025. David Quantick, Loudersound, 10 octobre 2025. Peter Watts, Uncut, 10 octobre 2025. Variety et Rolling Stone, juin 2017, sur le crédit d’« Imagine ». Jude Rogers, The Guardian, 6 octobre 2018.
Ouvrages de référence Beatles. Mark Lewisohn, « The Complete Beatles Recording Sessions » et « Tune In ». Ian MacDonald, « Revolution in the Head ». Barry Miles, « Many Years from Now ». Peter Doggett, « You Never Give Me Your Money ». Kenneth Womack, « Solid State ». Philip Norman, « John Lennon: The Life ».
Bases de données. Discographie encyclopédique en ligne consacrée à Yoko Ono, Discogs, Official Charts Company, Billboard, Oricon, Metacritic, jpgr.co.uk pour les références de catalogue britanniques.













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