En bref — On date volontiers la fin des Beatles du 10 avril 1970, jour où un communiqué de presse signé Paul McCartney annonce qu’il ne travaillera plus avec le groupe. C’est une date de publication, pas une date de rupture. Entre le 22 août 1968 et le 20 septembre 1969, trois des quatre Beatles ont déjà quitté la formation, chacun à sa manière : Ringo Starr pendant l’Album blanc, George Harrison au quatrième jour des séances Get Back, John Lennon dans la salle du conseil d’Apple, à Savile Row. Deux de ces départs se sont soldés par un retour négocié ; le troisième n’a jamais été annulé, seulement tenu secret pendant près de sept mois. Cet article reconstitue les trois épisodes jour par jour, ajoute les fausses sorties de la préhistoire du groupe (Stuart Sutcliffe, Paul McCartney bobineur d’usine, Pete Best) et le précédent de juin 1964, puis corrige onze approximations qui circulent depuis un demi-siècle.
Il y a, dans l’histoire des Beatles, une phrase qu’on répète sans jamais l’examiner : « les Beatles se sont séparés en 1970 ». Elle est commode, elle tient dans un titre, elle range la chose du côté des ruptures propres. Elle est aussi trompeuse sur trois points au moins. Elle laisse croire que la séparation fut un événement, alors qu’elle fut un processus. Elle laisse croire qu’elle vint de Paul McCartney, alors qu’il fut le dernier à partir et le premier à vouloir continuer. Et surtout, elle efface le fait le plus troublant de toute cette période : avant la fin officielle, trois Beatles sur quatre avaient déjà démissionné, dans les formes, en annonçant leur départ aux trois autres, et avec un degré de sincérité qu’aucun des témoins présents n’a mis en doute sur le moment.
Ces trois départs sont documentés. Le premier — Ringo Starr, 22 août 1968 — dure une douzaine de jours. Le deuxième — George Harrison, 10 janvier 1969 — dure cinq jours et se conclut par une négociation en règle, avec conditions écrites dans les faits sinon sur le papier. Le troisième — John Lennon, 20 septembre 1969 — ne se conclut jamais : Lennon ne revient pas, il accepte simplement de se taire. Pendant sept mois, les Beatles continuent d’exister publiquement, sortent un album, encaissent des redevances renégociées, alors que leur fondateur a formellement quitté la table.
Ce qui suit n’est pas un récit de coulisses. C’est une reconstitution de calendrier, appuyée sur les feuilles de séance d’EMI publiées par Mark Lewisohn, sur les rushes de Get Back restitués par Peter Jackson en 2021, sur les entretiens de l’Anthology, sur les travaux de Peter Doggett consacrés à la liquidation financière du groupe, et sur les carnets de George Harrison publiés dans I Me Mine. Là où les sources se contredisent — et elles se contredisent souvent —, la contradiction est signalée plutôt que tranchée.
Sommaire
Trois démissions, un seul divorce : ce que « quitter les Beatles » voulait dire
Il faut d’abord accepter une évidence de structure : les Beatles n’étaient pas une entreprise dont on démissionne en déposant une lettre. Depuis avril 1967, ils étaient liés par un contrat de partenariat — The Beatles & Co. — signé pour dix ans, qui mettait en commun les revenus des quatre membres. Juridiquement, un Beatle ne pouvait pas partir : il pouvait cesser de venir en studio, mais la société continuait, les recettes continuaient d’être partagées, et il fallait une décision de justice pour dissoudre l’ensemble. C’est exactement ce que Paul McCartney obtiendra le 12 mars 1971, après avoir assigné ses trois partenaires devant la High Court le 31 décembre 1970.
Autrement dit : quand Ringo dit « je m’en vais » en août 1968, quand George le dit en janvier 1969, quand John le dit en septembre 1969, aucun des trois ne peut réellement partir. Ils quittent une pratique — le studio, les séances, la vie commune —, pas une entité. Cette dissociation entre la réalité humaine et la réalité contractuelle explique presque tout le comportement du groupe en 1969 : on peut être parti et rester sur la pochette, on peut avoir démissionné et encaisser un nouveau contrat avec Capitol, on peut ne plus s’adresser la parole et enregistrer Abbey Road.
Deuxième précision de vocabulaire. Les trois départs n’ont ni la même cause, ni la même dramaturgie, ni la même issue. Celui de Ringo est un départ de souffrance : il se juge mauvais et superflu. Celui de George est un départ de dignité : il ne supporte plus la place qu’on lui laisse, ni le dispositif de tournage qui documente cette place. Celui de John est un départ de désir : il a trouvé ailleurs — dans le Plastic Ono Band, dans Yoko Ono, dans une manière de faire de la musique sans arrangement préalable — ce que les Beatles ne lui offrent plus. Souffrance, dignité, désir : trois moteurs différents, trois conversations différentes, et surtout trois réactions différentes des autres membres.
« J’ai fondé le groupe. Je l’ai dissous. C’est aussi simple que ça. »
— John Lennon, entretien avec Jann Wenner, Rolling Stone, décembre 1970
Cette phrase, souvent citée comme une rodomontade, est en réalité factuellement défendable — à condition de la lire à la lettre. Lennon a bien été le seul à annoncer un départ définitif en réunion, et le seul à ne jamais revenir sur cette annonce. La bataille de communication d’avril 1970, où McCartney apparaîtra comme le fossoyeur, ne changera rien à cette chronologie interne.
Avant les Beatles célèbres : les trois départs fondateurs (1960-1962)
Avant d’aborder les démissions de la maturité, il faut liquider un malentendu de perspective. On imagine volontiers un groupe stable de 1962 à 1968, puis une décomposition. La réalité est inverse : la formation qui débarque à New York en février 1964 est le produit de six années d’instabilité chronique, de départs, de renvois et de recompositions. Sur le plan statistique, les Beatles ont connu davantage de changements de personnel entre 1957 et 1962 qu’entre 1962 et 1970 — ce qui est logique, mais qu’on oublie systématiquement. La question du départ n’est pas apparue en 1968 : elle a été le régime normal de leurs cinq premières années.
Paul McCartney, bobineur de moteurs (hiver 1960-1961)
Décembre 1960. Le premier séjour à Hambourg s’est achevé dans le désastre administratif : George Harrison expulsé le 21 novembre pour minorité, Paul McCartney et Pete Best arrêtés puis expulsés à leur tour après une histoire de préservatif enflammé dans le couloir du Bambi Kino, John Lennon rentrant seul et sans argent. Le groupe est éparpillé. À Liverpool, l’affaire ressemble à une fin.
Jim McCartney, le père de Paul, tranche : son fils prendra un travail. Paul entre chez Massey & Coggins, une fabrique de bobinages électriques de Bootle, où il commence comme balayeur avant d’apprendre à bobiner des moteurs. Le salaire tourne autour de sept livres et dix shillings par semaine — davantage que ce que rapportait la musique à ce moment précis. Pendant plusieurs semaines, Paul McCartney n’est pas membre actif d’un groupe : il est ouvrier. Le récit qu’il en donnera plus tard est presque toujours amusé, mais l’épisode a une portée réelle. Lorsque Lennon et Harrison viennent le chercher à l’usine pour lui annoncer que les engagements reprennent, le choix est explicitement posé : le salaire ou le groupe.
Ce n’est pas une démission au sens strict — Paul ne dit pas aux autres qu’il part —, mais c’est la première fois qu’un futur Beatle place la musique en second. Le motif est déjà celui qui reviendra en 1969 : la fatigue d’un projet qui ne paie pas, au sens propre comme au figuré.
Stuart Sutcliffe reste à Hambourg (juillet 1961)
Le cas de Stuart Sutcliffe est le seul départ volontaire, pleinement assumé, et jamais suivi d’un retour, de toute l’histoire du groupe avant 1969. Bassiste par amitié plus que par vocation, peintre par vocation, Sutcliffe cesse progressivement de jouer au cours du second séjour hambourgeois, laisse Paul McCartney reprendre la basse, et choisit de rester en Allemagne auprès d’Astrid Kirchherr et de son cursus à l’école des beaux-arts, sous la direction d’Eduardo Paolozzi. Il meurt le 10 avril 1962 d’une hémorragie cérébrale, quelques heures avant l’arrivée des Beatles à Hambourg pour leur troisième résidence — une coïncidence de calendrier dont nous avons reconstitué le détail dans une enquête distincte.
L’important, pour notre sujet, est ailleurs : le départ de Sutcliffe fournit au groupe son premier précédent. On peut quitter les Beatles, on peut rester en bons termes, et le groupe survit. Cette leçon d’apprentissage, apprise à vingt ans, pèsera plus tard : quand Ringo puis George s’en vont, personne ne parle de trahison. La possibilité du départ fait partie de la culture interne.
Pete Best, le seul à ne pas être parti (16 août 1962)
Symétriquement, l’épisode le plus célèbre de la période n’est pas un départ mais un renvoi. Le 16 août 1962, dans les bureaux de NEMS à Whitechapel, Brian Epstein annonce à Pete Best que le groupe souhaite le remplacer par Richard Starkey, dit Ringo Starr, alors batteur de Rory Storm and the Hurricanes. Le motif officiel — la préférence de George Martin pour un batteur de studio après la séance du 6 juin — ne résiste qu’à moitié à l’examen : Martin avait de toute façon prévu de recourir à un professionnel pour l’enregistrement, ce qu’il fit avec Andy White le 11 septembre, Ringo n’échappant pas à l’humiliation du tambourin.
Le renvoi de Best est pertinent ici pour une raison précise : il est le contre-modèle. Il montre ce que les Beatles font quand ils veulent réellement se débarrasser de quelqu’un. Ils ne négocient pas, ne se réunissent pas chez Ringo un dimanche après-midi, ne consentent aucune condition. Ils délèguent à Epstein et exécutent. La comparaison avec janvier 1969, où l’on courtise pendant cinq jours un George Harrison parti en claquant la porte, est éclairante : en 1969, personne n’a envisagé sérieusement d’appliquer la méthode de 1962.
Juin 1964 : la répétition générale, ou dix jours sans Ringo
Le 3 juin 1964, au matin d’une séance photo, Ringo Starr s’effondre. Diagnostic : amygdalite et pharyngite, hospitalisation immédiate. La tournée mondiale doit commencer le lendemain à Copenhague. Brian Epstein et George Martin décident en quelques heures de recruter un remplaçant : Jimmy Nicol, batteur de studio londonien de vingt-quatre ans, qui avait justement enregistré un album de reprises des Beatles pour le marché des disques bon marché et connaissait donc le répertoire.
Nicol joue huit concerts, du 4 au 13 juin, au Danemark, aux Pays-Bas, à Hong Kong et en Australie, avant que Ringo, rétabli, ne le rejoigne à Melbourne. Il repart avec cinq cents livres et une montre gravée. Sa formule de politesse répétée à chaque question de journaliste — « ça va de mieux en mieux » — restera dans la mémoire de McCartney, qui en fera trois ans plus tard le titre d’une chanson de Sgt. Pepper. Nous avons consacré à cette catégorie de figures périphériques une enquête sur le mythe du « cinquième Beatle ».
George Harrison, seul du groupe, s’est opposé au principe même du remplacement : pas de Ringo, pas de tournée. Il a été mis en minorité. Mais l’épisode laisse une cicatrice sur celui qui n’y était pas. Ringo Starr, à l’hôpital puis en convalescence, découvre que la machine tourne sans lui, en direct, sous les projecteurs, avec un autre homme assis à sa place derrière un kit Ludwig frappé du logo qu’on venait de dessiner pour lui. Il en parlera pendant des décennies comme d’une des périodes les plus angoissantes de sa vie.
« J’étais terrifié. Ils avaient trouvé quelqu’un d’autre en une journée. J’ai cru qu’ils ne me reprendraient pas. »
— Ringo Starr, propos rapportés dans l’Anthology
Retenons cette phrase : quatre ans plus tard, en août 1968, elle expliquera presque tout.
22 août 1968 : Ringo Starr quitte les Beatles
Le contexte : quatre solistes dans une même pièce
Pour comprendre le premier vrai départ, il faut se représenter l’état du groupe à l’été 1968. Les séances de ce qui deviendra The Beatles, l’Album blanc, ont commencé le 30 mai à Abbey Road. Elles se poursuivront jusqu’au 14 octobre, soit près de cinq mois — un record absolu pour le groupe, qui bouclait naguère un album en quelques jours. Le matériau vient en grande partie de l’ashram de Rishikesh, où chacun a composé seul, dans sa hutte, sans les autres. C’est un point souvent sous-estimé : l’Album blanc est le premier disque des Beatles dont les chansons n’ont pas été écrites dans la proximité physique du groupe.
Le résultat, en studio, est un empilement de projets solo enregistrés par un orchestre de circonstance. Chaque Beatle arrive avec une idée précise et attend des trois autres qu’ils l’exécutent. Le mode de travail est devenu compétitif. Geoff Emerick, l’ingénieur qui avait sculpté le son de Revolver et de Sgt. Pepper, démissionne le 16 juillet 1968, écœuré par l’ambiance — ce qui est en soi un signal : le premier à quitter la pièce, cet été-là, n’est pas un musicien.
Dans cet ensemble, la position de Ringo Starr est structurellement la plus fragile. Il n’écrit presque pas — Don’t Pass Me By, enregistré début juin, est sa première composition publiée en six ans de carrière discographique. Il ne se bat pas pour du temps d’antenne. Et surtout, il est le seul dont l’instrument peut être tenu par les trois autres. Un batteur qui doute est un batteur remplaçable, et Ringo le sait depuis Melbourne 1964.
Le jour même
Le jeudi 22 août 1968, au Studio Two d’Abbey Road, le groupe travaille sur une chanson nouvelle de McCartney, Back in the U.S.S.R. Selon les récits concordants des quatre membres, la tension porte sur la partie de batterie. Paul, qui a une idée très arrêtée du motif, montre ce qu’il veut. Ce genre de démonstration n’est pas rare — McCartney l’avait déjà fait ailleurs, et il le refera. Mais ce jour-là, elle tombe sur un homme qui a passé l’été à se juger inutile.
Ringo quitte le studio. Il ne claque pas la porte au milieu d’une prise : il annonce sa décision aux trois autres, calmement, et s’en va. La version qu’il en donnera lui-même est d’une franchise désarmante.
« Je partais parce que je jouais mal, que je me sentais mal-aimé et à l’écart, et que vous trois étiez vraiment proches. »
— Ringo Starr, résumant à l’Anthology ce qu’il a dit ce jour-là
Le détail le plus révélateur de tout l’épisode tient dans la suite du récit. Ringo va d’abord voir John Lennon, persuadé que Lennon, Harrison et McCartney forment un bloc dont il est exclu. Lennon lui répond qu’il se trompe : c’est lui, Lennon, qui se sent à l’écart, et il croyait justement que les trois autres étaient soudés. Ringo va ensuite voir Paul McCartney, qui lui tient exactement le même discours. Quatre hommes, chacun convaincu d’être le quatrième, chacun persuadé que les trois autres sont un groupe.
Correctif factuel — On lit très souvent que Ringo Starr « a quitté les Beatles à cause d’une remarque de Paul McCartney sur sa batterie ». La formule est exacte pour le déclencheur et fausse pour la cause. Ringo n’a jamais présenté l’épisode comme un conflit ponctuel avec McCartney ; il l’a systématiquement décrit comme l’aboutissement d’un sentiment d’exclusion accumulé depuis des mois, dont Rishikesh — qu’il avait quitté au bout de dix jours — constituait déjà un symptôme. Réduire le départ à une engueulade de studio revient à confondre l’étincelle et la charge.
La Sardaigne, le yacht et la pieuvre
Ringo rentre chez lui à Sunny Heights, à Weybridge, puis emmène sa famille en Méditerranée. Il emprunte le yacht de Peter Sellers — les deux hommes se connaissent bien, ils tourneront ensemble The Magic Christian l’année suivante — et navigue au large de la Sardaigne. C’est là que se produit l’une des scènes les plus improbables de l’histoire du groupe : au cours d’un déjeuner à bord, Ringo commande du poisson, se voit servir du calamar, refuse d’y toucher, et le capitaine entreprend de lui expliquer les mœurs de la pieuvre — comment elle parcourt le fond marin, collecte des cailloux et des objets brillants, et les dispose autour de son abri pour se construire un jardin.
Ringo Starr, qui vient de quitter le plus grand groupe du monde parce qu’il ne se sentait à sa place nulle part, écoute un marin lui décrire un animal qui se fabrique un foyer avec ce qu’il ramasse. Il écrit Octopus’s Garden. La chanson ne sera enregistrée qu’en avril 1969, et publiée sur Abbey Road, mais elle naît là, pendant une démission.
« Je me suis dit : voilà, c’est ça que je veux. Être sous l’eau, tranquille, dans un jardin d’où personne ne peut vous déloger. »
— Ringo Starr, sur la genèse d’Octopus’s Garden
Qui tient la batterie pendant ce temps
Le groupe ne suspend pas les séances. C’est un point important, et probablement le plus douloureux pour l’intéressé : les Beatles continuent d’enregistrer, et ils enregistrent bien. Back in the U.S.S.R. est mise en boîte les 22 et 23 août, sans Ringo. Paul McCartney tient l’essentiel de la batterie ; les feuilles de séance et les analyses d’archives indiquent une superposition de plusieurs Beatles aux fûts et aux percussions, John et George prêtant la main sur des toms et des ajouts rythmiques. Le résultat est un des morceaux les plus énergiques de l’album — le contraire d’un dépannage.
Quelques jours plus tard, c’est Dear Prudence qui est enregistrée dans les mêmes conditions, aux studios Trident, du 28 au 30 août. La question de savoir qui joue exactement quoi sur cette plage a fait l’objet d’une révision documentaire ces dernières années, à partir des carnets de Mal Evans et de photographies de séance ; nous lui avons consacré une enquête à part entière.
Correctif factuel — Contrairement à une formulation répandue, Ringo Starr n’a pas « quitté le groupe pendant l’enregistrement de Back in the U.S.S.R. » au sens où il aurait abandonné une prise en cours. Il a annoncé son départ le 22 août ; la chanson a été enregistrée les 22 et 23 août après son départ, ce qui explique précisément qu’il n’y figure pas. Par ailleurs, Paul McCartney n’est pas le seul batteur des séances de cette quinzaine : l’attribution exacte des parties de percussions sur ces deux titres reste discutée.
Le retour du 3 septembre
Le groupe envoie des télégrammes en Sardaigne. Ringo en citera un, attribué à Lennon, dont la formulation vaut d’être rapportée pour ce qu’elle dit de la tactique employée : on ne discute pas le grief, on flatte le musicien. « Tu es le meilleur batteur de rock’n’roll du monde. Reviens à la maison, on t’aime. »
Ringo Starr revient au Studio Two le mardi 3 septembre 1968, douze jours après son départ. George Harrison a fait décorer la pièce : la batterie disparaît sous les fleurs, avec un message de bienvenue. La séance de ce jour-là est la refonte complète de While My Guitar Gently Weeps, chanson de Harrison à laquelle le groupe s’était jusque-là montré indifférent. Trois jours plus tard, le 6 septembre, Harrison amènera Eric Clapton en studio pour y jouer le solo — manière très efficace, de sa part, de rappeler à tout le monde qu’un Beatle mécontent dispose lui aussi d’un carnet d’adresses.
Correctif factuel — La date de retour de Ringo Starr est souvent donnée au 5 septembre 1968. Les feuilles de séance d’EMI situent son retour au mardi 3 septembre, jour où le groupe entreprend le remake de While My Guitar Gently Weeps. La présence d’Eric Clapton, qu’on associe parfois au jour du retour, date du 6 septembre. Deux événements distincts, séparés de trois jours, régulièrement fusionnés en une seule anecdote.
Ce que ce premier départ a réellement changé
Rien, en apparence. L’album sort le 22 novembre 1968, la crise est refermée, personne n’en parle publiquement avant des années. Mais trois conséquences durables s’installent.
D’abord, un précédent de méthode : face à un départ, les Beatles ne remplacent pas, ils rappellent. Ils envoient des télégrammes, ils décorent le studio, ils font une fête. Cette réponse sera reproduite presque à l’identique en janvier 1969 — sauf que George Harrison, lui, exigera davantage que des fleurs.
Ensuite, une révélation de structure : le groupe fonctionne sans son batteur. C’est vrai musicalement — les deux titres enregistrés en son absence sont excellents — et c’est dévastateur symboliquement. Le mythe de l’entité indivisible prend là son premier coup sérieux.
Enfin, une découverte psychologique que Ringo formulera lui-même : chacun des quatre se croyait le membre le moins aimé. Ce n’était pas un groupe de trois contre un ; c’était quatre solitudes qui se prenaient chacune pour la seule. Cette configuration explique pourquoi les crises suivantes ont été aussi mal gérées : personne, à l’intérieur, ne se percevait en position de force.
10 janvier 1969 : George Harrison démissionne
Twickenham, ou le décor d’une crise
Le deuxième départ est le mieux documenté des trois, pour une raison paradoxale : il a été filmé. Le 2 janvier 1969, les Beatles se retrouvent sur le plateau numéro 1 des Twickenham Film Studios, dans la banlieue ouest de Londres. Le projet, porté par McCartney, tient en une idée simple et une exécution catastrophique : répéter un album entier de chansons neuves, sans surimpressions, devant des caméras, en vue d’un concert de retour à la scène qui serait filmé et diffusé. Michael Lindsay-Hogg réalise. Le tournage commence à neuf heures du matin, horaire de cinéma, dans un hangar glacial dépourvu d’acoustique de studio et de tout ce qui, à Abbey Road, rendait le travail supportable.
Trois facteurs aggravants s’ajoutent. Le premier est la date : les Beatles n’ont pas fini de digérer les cinq mois de l’Album blanc et la crise d’août. Le deuxième est l’absence de projet arrêté : personne ne sait où aura lieu le fameux concert, et Lindsay-Hogg pousse des propositions extravagantes, dont un amphithéâtre romain en Libye, à Sabratha, avec transport du public par bateau. Le troisième est la position de George Harrison, qui revient d’un séjour de six mois aux États-Unis auprès de Bob Dylan et du Band, où il a découvert un mode de travail collectif, égalitaire et sans hiérarchie de signature. Il rentre avec une pile de chansons et l’expérience concrète d’un autre monde possible.
C’est cette dissonance qu’il faut avoir en tête. Harrison ne débarque pas à Twickenham en musicien frustré cherchant sa place : il débarque en homme qui vient de passer six mois à voir comment on fait ailleurs. Nous avons détaillé la mécanique de cette frustration, et le fameux plafond des « deux chansons par album », dans une enquête consacrée à la guerre silencieuse des chansons, ainsi que dans un article sur l’émancipation progressive du cadet du groupe.
6 janvier : la scène filmée
Le quatrième jour de tournage produit le document le plus cité de toute l’histoire tardive des Beatles : un échange, capté par les caméras, entre McCartney et Harrison, à propos de la partie de guitare de Two of Us. McCartney explique, se reprend, s’excuse de trop expliquer, recommence. Harrison finit par répondre par une phrase d’une politesse glaciale, qui restera dans l’histoire comme le résumé de sept ans de rapport de force.
« Je jouerai ce que tu veux que je joue. Ou je ne jouerai pas du tout, si tu préfères que je ne joue pas. Ce qui te fait plaisir, je le ferai. »
— George Harrison à Paul McCartney, Twickenham, 6 janvier 1969
Il faut cependant signaler tout de suite ce que la légende a fait de cette séquence. Elle n’a pas provoqué le départ : quatre jours de tournage la séparent du 10 janvier. Et le montage de 1970 du film Let It Be, qui l’avait conservée en la sortant de son contexte, en a fait la scène primitive d’une rupture — alors que les rushes montrent un ton nettement moins dramatique que ce que le film laissait entendre, et une reprise du travail immédiatement après.
10 janvier : « on se voit dans les clubs »
Le vendredi 10 janvier, la matinée est laborieuse. La tension du jour ne se joue pas entre Harrison et McCartney mais entre Harrison et Lennon — c’est-à-dire, pour l’essentiel, dans le silence de Lennon, présent physiquement, absent du reste, et flanqué en permanence de Yoko Ono. Harrison a évoqué à plusieurs reprises l’impossibilité, cette semaine-là, d’obtenir de John une réaction, quelle qu’elle soit, à quoi que ce soit.
Après la pause déjeuner, Harrison annonce qu’il s’en va. Michael Lindsay-Hogg a rapporté la formule, brève et presque badine, qu’il aurait employée en quittant le plateau : « on se voit dans les clubs ». Puis il prend sa voiture et rentre à Esher.
Ce que Harrison a lui-même écrit ce soir-là est plus intéressant que la phrase rapportée, parce qu’il l’a écrit pour lui seul, dans son journal, sans effet de style et sans témoin :
« Levé, allé à Twickenham, répété jusqu’à l’heure du déjeuner — quitté les Beatles — rentré à la maison, et le soir suis allé faire King of Fuh au studio Trident — mangé des frites ensuite chez Klaus et Christine, rentré à la maison. »
— George Harrison, journal personnel, 10 janvier 1969
« Quitté les Beatles », entre une répétition et une assiette de frites, dans une phrase où le fait le plus considérable de la journée occupe exactement trois mots. Aucun document ne dit mieux l’état d’esprit de Harrison en janvier 1969.
Correctif factuel — La phrase « see you round the clubs » (« on se voit dans les clubs ») est rapportée par Michael Lindsay-Hogg, des années après les faits. Elle n’apparaît ni dans le journal de Harrison, ni dans les bandes son du tournage publiées à ce jour. Elle est très probablement authentique dans l’esprit, mais elle relève du témoignage, pas de l’archive. Il en va de même pour le « prenons Clapton » attribué à Lennon dans l’après-midi : c’est un propos rapporté, jamais un compte rendu de décision.
L’après-midi sans George
Ce qui se passe après le départ est presque plus significatif que le départ lui-même. Les trois Beatles restants ne suspendent pas la séance, ne se réunissent pas, ne téléphonent pas. Ils jouent. Ils improvisent une longue séquence de bruit — un jam furieux, saturé, sans structure — au cours duquel Yoko Ono s’installe devant le micro de George Harrison et improvise vocalement par-dessus. La scène a souvent été présentée comme une provocation délibérée. Elle est plus vraisemblablement ce que sont la plupart des scènes de cette période : un groupe d’hommes qui ne savent pas se parler et qui utilisent leurs instruments pour ne pas avoir à le faire.
Selon plusieurs récits, Lennon aurait suggéré, ce jour-là ou le suivant, de remplacer Harrison par Eric Clapton, avec un argument d’une brutalité toute lennonienne : Clapton aurait le respect du studio et jouerait ce qu’on lui demande. La proposition n’a jamais été mise en œuvre, et rien ne dit qu’elle ait été formulée sérieusement. Elle circule surtout parce qu’elle est trop belle : Clapton avait justement joué, quatre mois plus tôt, sur la chanson que Harrison n’arrivait pas à faire prendre au sérieux par son propre groupe.
Les deux réunions : 12 et 15 janvier
Le dimanche 12 janvier, une réunion se tient chez Ringo Starr, à Brookfield. Harrison y participe. Elle échoue. Les récits divergent sur la raison — la présence de Yoko Ono, l’impossibilité d’obtenir de Lennon qu’il s’exprime, ou simplement l’absence de proposition concrète —, mais le résultat est unanime : Harrison repart sans avoir repris sa place.
Entre-temps, il est allé voir ses parents à Liverpool. Il compose Wah-Wah, dont la charge est on ne peut plus explicite : un morceau écrit contre le fait d’être un Beatle, qui deviendra la deuxième plage de All Things Must Pass et l’un des sommets de sa carrière solo. La chanson est, en un sens, le procès-verbal de la démission.
Le mercredi 15 janvier, seconde réunion. Cette fois, un accord est trouvé. Harrison accepte de revenir contre deux concessions, dont aucune n’est financière ni contractuelle, et qui portent toutes deux sur les conditions matérielles du travail.
Les conditions du retour
Première condition : l’abandon du concert. Plus de projet de spectacle à l’étranger, plus d’amphithéâtre libyen, plus de public transporté par bateau, plus de retour à la scène. Le film ne racontera plus la préparation d’un concert : il racontera la fabrication d’un disque. Cette concession est massive, car elle vide le projet de sa raison d’être initiale. On en retrouvera un vestige, quinze jours plus tard, sous la forme du concert du 30 janvier sur le toit du 3 Savile Row — un compromis minimal, tenu à l’insu du voisinage, et qui restera la dernière prestation publique des Beatles.
Seconde condition : quitter Twickenham. Le groupe abandonnera les plateaux de cinéma pour le studio installé au sous-sol des bureaux d’Apple, au 3 Savile Row — bâtiment dont l’histoire mérite à elle seule un article. La transition ne se fera pas sans peine : le studio construit par Alexis Mardas, dit « Magic Alex », se révélera inutilisable, sans insonorisation, sans console digne de ce nom, et il faudra faire descendre en urgence du matériel d’Abbey Road. Les séances reprennent au 3 Savile Row le 21 janvier 1969.
Correctif factuel — On lit fréquemment que l’arrivée de Billy Preston faisait partie des conditions posées par George Harrison pour son retour. C’est chronologiquement impossible : l’accord est trouvé le 15 janvier, les séances reprennent le 21, et Preston n’apparaît au 3 Savile Row que le 22 janvier, après que Harrison l’a croisé à Londres. L’idée est bien de Harrison, mais elle est postérieure au retour — c’est une initiative prise depuis l’intérieur du groupe, pas une exigence formulée depuis l’extérieur.
Billy Preston, le pare-feu
L’intuition de Harrison mérite d’être soulignée, parce qu’elle constitue l’une des meilleures décisions managériales prises par un Beatle en 1969. Il ne fait pas venir Billy Preston pour ajouter un clavier : il le fait venir parce que la présence d’un tiers extérieur, respecté et sympathique, modifie mécaniquement le comportement de quatre hommes qui se déchirent en vase clos. On ne s’engueule pas devant un invité.
« Dès que Billy est arrivé, tout le monde s’est mieux tenu. C’est fou ce qu’une personne de plus dans la pièce peut changer. »
— George Harrison, sur l’arrivée de Billy Preston, 22 janvier 1969
L’effet est immédiat et audible : les séances des dix jours suivants sont les plus productives de tout le projet, et elles fournissent l’essentiel de ce qui deviendra l’album Let It Be, ainsi que le concert du toit. Preston sera crédité sur le single « The Beatles with Billy Preston » — seul artiste extérieur à bénéficier de cette mention sur un disque du groupe.
Ce que « Get Back » (2021) a corrigé
Pendant cinquante ans, le récit de janvier 1969 a reposé sur le montage de Michael Lindsay-Hogg sorti en mai 1970, quatre-vingt-une minutes tirées de plus de soixante heures de rushes, et sur les souvenirs des protagonistes. Ce montage servait un récit : celui d’un groupe agonisant, filmé dans sa décomposition, et publié précisément au moment où le public venait d’apprendre la séparation. Le film confirmait ce que tout le monde croyait déjà savoir.
La série documentaire de Peter Jackson, diffusée fin 2021, a rebattu les cartes sans les renverser. Elle n’infirme rien de la chronologie : Harrison part bien le 10 janvier, il revient bien le 15 sous conditions, l’ambiance est bien mauvaise à Twickenham. Mais elle rétablit trois choses que le film de 1970 avait perdues.
La première est la proportion. Sur des dizaines d’heures de matériau, les moments de conflit sont minoritaires ; les moments de fou rire, de reprises rock’n’roll improvisées et de travail heureux sont majoritaires. Ce qui ne rend pas la crise moins réelle, mais la replace dans un continuum.
La deuxième est le rôle de McCartney, que le film de 1970 chargeait et que les rushes nuancent : c’est lui qui porte le projet à bout de bras, qui arrive le premier, qui invente Get Back devant les caméras un matin de janvier, et qui essaie — maladroitement, avec une insistance qui exaspère tout le monde — d’empêcher le groupe de se dissoudre par inertie.
La troisième est la conversation du 13 janvier, la plus troublante du lot. Lindsay-Hogg avait dissimulé un microphone dans un pot de fleurs de la cantine de Twickenham, dans l’espoir de capter les échanges privés. Il y parvient : on y entend Lennon et McCartney discuter, seuls, du départ de Harrison, de ses causes, de leur propre responsabilité, et de la question de savoir s’il y a encore un groupe à sauver. McCartney y formule le problème avec une lucidité désarmante : depuis la mort de Brian Epstein, plus personne n’exerce d’autorité, et le groupe en est réduit à s’auto-diriger par des moyens qu’aucun des quatre ne maîtrise. Lennon, lui, formule la vraie question — si George s’en va, veut-on continuer ? — et y répond par l’affirmative. Neuf mois plus tard, c’est lui qui partira.
20 septembre 1969 : John Lennon demande le divorce
L’été 1969 : un groupe et un homme qui divergent
De février à août 1969, les Beatles font une chose remarquable : ils enregistrent, sans y croire tout à fait, l’un de leurs deux ou trois meilleurs albums. Les séances d’Abbey Road commencent véritablement en juillet, avec un George Martin rappelé à condition qu’on le laisse travailler comme avant, et se terminent le 20 août 1969 — jour où les quatre Beatles se retrouvent pour la dernière fois ensemble dans un studio, non pour jouer, mais pour arbitrer le montage final de la séquence de l’album. Nous avons détaillé cette journée, et neuf autres faits méconnus, dans notre enquête consacrée à Abbey Road, comme nous avons reconstitué la séance du 23 juillet 1969, l’une des plus denses de l’été.
Dans le même temps, John Lennon mène une vie parallèle qui n’a plus rien de commun avec celle d’un membre de groupe. Mariage à Gibraltar le 20 mars. Bed-in d’Amsterdam en mars, de Montréal en mai, où il enregistre Give Peace a Chance dans une chambre d’hôtel avec les gens présents. Deux albums expérimentaux publiés avec Yoko Ono. Un accident de voiture en Écosse, le 1er juillet, à Golspie, qui l’immobilise plusieurs semaines et le conduit à faire installer un lit médicalisé dans le Studio Two pour que Yoko puisse assister aux séances allongée — image qui a fait le tour du monde et qui résume mieux qu’un long discours l’état des relations internes.
Surtout, Lennon a découvert un mode de production qui rend les Beatles obsolètes à ses yeux : l’immédiateté. Give Peace a Chance est écrit, enregistré et publié en quelques semaines. Cold Turkey suivra le même chemin. Là où les Beatles mettent cinq mois à faire un album, le Plastic Ono Band met dix jours à faire un single. Pour un homme qui déteste attendre, l’argument est décisif.
Toronto, 13 septembre 1969
Le déclencheur direct est un concert. Le 12 septembre, Lennon reçoit un appel des organisateurs du Toronto Rock and Roll Revival, qui l’invitent à assister au festival. Il propose d’y jouer. Il monte un groupe en quelques heures : Eric Clapton à la guitare, Klaus Voormann à la basse, Alan White à la batterie, Yoko Ono, et lui-même. La formation répète dans l’avion, sans amplification, sur des guitares non branchées.
Le concert du 13 septembre 1969 est bancal, mal chanté, terrifiant pour son auteur — Lennon vomit avant d’entrer en scène — et il fonctionne. Un enregistrement en est tiré, publié en décembre sous le titre Live Peace in Toronto 1969. Sur le vol du retour, selon les récits de Voormann et de plusieurs témoins, Lennon annonce à Allen Klein qu’il quitte les Beatles. Il vient de vérifier expérimentalement qu’il peut monter sur scène sans eux.
« C’était la première fois depuis des années que je remontais sur scène. Et je me suis rendu compte que je n’avais besoin de rien d’autre. »
— John Lennon, à propos de Toronto
La réunion du 20 septembre
Une semaine plus tard, le samedi 20 septembre 1969, les Beatles se réunissent dans les bureaux d’Apple, au 3 Savile Row. L’ordre du jour est financier et excellent : Allen Klein, devenu manager du groupe contre l’avis de McCartney — qui plaidait pour le cabinet Eastman, celui de sa belle-famille —, vient d’obtenir de Capitol une renégociation spectaculaire du taux de redevance américain des Beatles. C’est objectivement la meilleure nouvelle commerciale que le groupe ait reçue depuis des années.
C’est McCartney qui ouvre la discussion artistique, avec une proposition qui, avec le recul, a quelque chose de déchirant : que les Beatles retournent jouer dans de petites salles, sans annonce, sous un faux nom, pour retrouver ce qu’ils étaient avant les stades. Il propose, en somme, de rembobiner jusqu’à 1962. Il n’a pas tort sur le diagnostic — le groupe s’est perdu en cessant de jouer devant du public, comme nous l’avons montré à propos de la décision d’arrêter les tournées à l’été 1966 — mais il arrive avec quatre ans de retard.
Lennon répond d’abord par une pique — l’idée lui paraît stupide — puis lâche la phrase que personne n’attendait :
« Je veux le divorce. Exactement comme mon divorce d’avec Cynthia. »
— John Lennon, bureaux d’Apple, 3 Savile Row, 20 septembre 1969
Les récits concordent sur la sidération. Ils divergent sur presque tout le reste : sur les mots exacts, sur la réaction de chacun, et même sur les personnes présentes. La plupart des sources placent dans la pièce Lennon, McCartney, Starr et Klein, et signalent l’absence de Harrison. D’autres récits l’y font assister. Comme souvent avec cette période, il n’existe ni procès-verbal ni enregistrement : le moment le plus important de l’histoire tardive des Beatles n’est connu que par des souvenirs recueillis des années plus tard.
Correctif factuel — La composition exacte de la réunion du 20 septembre 1969 n’est pas établie. La version la plus courante — Lennon, McCartney, Starr et Klein présents, Harrison absent — repose sur des témoignages postérieurs et non concordants. Prudence également sur les chiffres : la renégociation obtenue par Klein auprès de Capitol est réelle et substantielle, mais les taux cités varient d’une source à l’autre, et il faut distinguer le taux sur les nouveautés de celui appliqué au catalogue.
Le silence de sept mois
Ce qui suit relève de la gestion de crise pure. Allen Klein demande à Lennon de ne rien rendre public. L’argument est simple : l’accord Capitol n’est pas encore finalisé, et l’annonce de la dissolution des Beatles au moment précis où l’on renégocie leur valeur commerciale serait une catastrophe pour la partie qui vend. Lennon accepte. Il ne signera aucun communiqué, ne donnera aucune interview sur le sujet, et laissera le groupe exister publiquement.
Les conséquences de ce silence sont considérables, et rarement mesurées.
Abbey Road paraît six jours plus tard, le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni. Il devient un immense succès. Le public l’écoute comme un nouvel album des Beatles ; c’est en réalité le disque d’un groupe dont le fondateur a démissionné la semaine précédente.
Le 24 octobre, l’album est numéro un. En novembre, Lennon rend sa médaille de MBE à la reine, geste politique dont la lettre d’accompagnement, insolente, cite au passage le mauvais classement de Cold Turkey. En décembre, le Plastic Ono Band donne un concert au Lyceum de Londres. En janvier 1970, Lennon écrit, enregistre et publie Instant Karma! en une dizaine de jours, avec Phil Spector à la production. Pendant tout ce temps, la presse continue de spéculer sur le prochain album des Beatles.
Le 3 janvier 1970, dernier acte : Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se retrouvent au Studio Two d’Abbey Road pour enregistrer I Me Mine, dont le film à venir a besoin. Lennon est au Danemark, il n’est pas informé, et personne ne semble s’en émouvoir. C’est la dernière séance d’enregistrement d’un morceau des Beatles — sans John Lennon, sur une chanson de George Harrison, dont le titre signifie « moi, je, à moi ». L’histoire a parfois de ces ironies qu’aucun scénariste n’oserait écrire.
Et Paul ? La sortie du dernier
L’hiver écossais
Reste le quatrième homme, celui que la mémoire collective désigne comme le responsable de la séparation, et qui est le seul des quatre à n’avoir jamais quitté le groupe avant sa dissolution juridique.
À l’automne 1969, McCartney s’effondre. L’homme qui a porté le groupe à bout de bras depuis 1967 — le projet Magical Mystery Tour, la relance permanente, le projet Get Back, la proposition des petites salles — apprend en septembre que Lennon s’en va et qu’il doit se taire. Il se retire dans sa ferme de High Park, dans la péninsule de Kintyre, en Écosse. Les récits de cette période, y compris les siens et ceux de Linda McCartney, décrivent plusieurs semaines de repli sévère : barbe, whisky, incapacité à se lever, sentiment d’inutilité professionnelle totale.
C’est aussi durant cet automne que se répand la rumeur la plus absurde de l’histoire du rock — celle de sa mort et de son remplacement par un sosie —, qui l’oblige à recevoir un journaliste de Life pour prouver qu’il est vivant. Un homme qui vient d’apprendre la fin de son groupe passe l’automne à démontrer publiquement qu’il existe encore.
La sortie du trou passe par le travail. Fin 1969, McCartney installe un magnétophone quatre pistes chez lui, à Cavendish Avenue, et enregistre seul, sans ingénieur, sans producteur, sans horaire, l’album qui paraîtra sous le titre McCartney. Ce disque de bricolage domestique, longtemps méprisé, est le premier document de ce que sera sa méthode pour les cinquante années suivantes — l’autosuffisance comme réponse à la crise, dont on retrouve la trace dans l’essentiel de sa discographie solo puis dans l’aventure des Wings.
10 avril 1970 : le communiqué
Le 9 avril 1970, la presse britannique reçoit les exemplaires promotionnels de l’album McCartney, accompagnés d’un document inhabituel : un questionnaire-entretien rédigé par McCartney lui-même, où il se pose ses propres questions et y répond. Le procédé visait à éviter la tournée de promotion. Il produit l’effet inverse.
Interrogé — par lui-même — sur la possibilité d’une reprise du partenariat d’écriture avec Lennon, McCartney répond « non ». Sur la nature de la rupture, il invoque des divergences personnelles, professionnelles et musicales, mais surtout le fait qu’il se sent mieux avec sa famille. Le Daily Mirror du 10 avril titre sur la fin des Beatles. En vingt-quatre heures, l’information fait le tour du monde.
Ce que le public ignore, ce jour-là, c’est que la nouvelle a sept mois de retard, que celui qui l’annonce n’est pas celui qui est parti, et que Lennon — furieux — considérera longtemps que McCartney lui a volé sa sortie. « J’aurais dû le dire le premier », dira-t-il en substance, avec une amertume qui ne s’éteindra qu’au milieu des années 1970.
Correctif factuel — Le communiqué du 10 avril 1970 n’est pas une annonce de dissolution du groupe : c’est l’annonce, par Paul McCartney, qu’il ne travaille plus avec les Beatles et qu’il ne prévoit pas de réécrire avec John Lennon. La dissolution, elle, n’est ni décidée ni actée à cette date — elle sera prononcée par la justice britannique près d’un an plus tard. La confusion entre « McCartney annonce son propre retrait » et « McCartney dissout les Beatles » est à l’origine de cinquante ans de procès d’intention.
31 décembre 1970 : la seule sortie qui compte juridiquement
Le dernier acte est un acte de procédure. Le 31 décembre 1970, McCartney assigne John Lennon, George Harrison et Richard Starkey devant la High Court de Londres, aux fins de dissolution du partenariat The Beatles & Co. et de nomination d’un administrateur judiciaire. Sur le fond, il s’agit surtout d’échapper à Allen Klein et de préserver ses revenus d’un pot commun qu’il ne contrôle plus.
Le procès se tient en février 1971 ; le 12 mars 1971, la Cour lui donne raison et nomme un receveur. Les trois autres feront appel, puis renonceront. La liquidation effective s’étalera sur des années — jusqu’au début de 1975 pour la dissolution formelle du partenariat.
Ainsi, la comptabilité complète des départs donne un résultat contre-intuitif. Ringo Starr est parti et revenu. George Harrison est parti et revenu. John Lennon est parti et n’est pas revenu, mais s’est tu. Paul McCartney n’est jamais parti — il a saisi un tribunal pour obtenir que le groupe n’existe plus. Quatre hommes, quatre manières de sortir, et pas une seule qui ressemble à une autre.
Anatomie comparée des trois démissions
Mises côte à côte, les trois sorties révèlent une mécanique commune et trois logiques distinctes. Le tableau ci-dessous résume les paramètres principaux.
| Ringo Starr | George Harrison | John Lennon | |
|---|---|---|---|
| Date | 22 août 1968 | 10 janvier 1969 | 20 septembre 1969 |
| Lieu | Studio Two, Abbey Road | Twickenham Film Studios | Bureaux d’Apple, 3 Savile Row |
| Durée de l’absence | 12 jours | 5 jours (11 jours de séances interrompues) | Définitive |
| Motif dominant | Sentiment d’exclusion et d’incompétence | Place créative refusée, dispositif de tournage | Projet artistique et personnel concurrent |
| Réaction du groupe | Télégrammes, fleurs, séances poursuivies | Deux réunions, négociation, concessions | Consigne de silence, aucune tentative de retour |
| Conditions obtenues | Aucune (retour sans contrepartie) | Abandon du concert, déménagement à Savile Row | Sans objet |
| Trace musicale | Octopus’s Garden | Wah-Wah | Cold Turkey, God |
| Rendu public | Des années plus tard | Presse musicale dès janvier 1969, minimisé | Jamais par lui — révélé après avril 1970 |
Trois observations se dégagent de cette mise en regard.
Première observation : plus le partant est central, moins on le retient. Ringo, le moins indispensable en théorie, déclenche la mobilisation la plus affectueuse. George, dont le départ menace réellement la faisabilité du projet en cours, obtient une négociation. John, dont le départ signifie la fin, ne provoque aucune tentative de rappel — pas un télégramme, pas de fleurs, pas de réunion chez Ringo. Parce que tout le monde, dans la pièce, a compris qu’avec lui, il n’y avait rien à négocier.
Deuxième observation : chaque départ produit une chanson. Ce n’est pas une jolie coïncidence, c’est le mécanisme professionnel de quatre hommes qui n’ont jamais su régler un conflit autrement qu’en écrivant. Octopus’s Garden, Wah-Wah, plus tard How Do You Sleep? et Too Many People : la crise passe intégralement dans le catalogue.
Troisième observation : aucun des trois départs n’a pour cause première l’argent. C’est contre-intuitif, tant l’affaire Klein contre Eastman domine les récits de 1969. Mais les motifs invoqués en réunion sont, dans l’ordre : le sentiment d’être mal-aimé, le refus d’une place subalterne, et le désir d’un autre projet. L’argent arrive après — et c’est précisément parce qu’il arrive après qu’il empoisonnera dix ans de relations : les questions financières ont été traitées par des avocats à un moment où les questions humaines n’avaient jamais été traitées du tout.
Onze approximations à corriger
Récapitulatif des points de fait sur lesquels la vulgate diverge des sources.
1. Ringo Starr n’a pas quitté le groupe « à cause d’une remarque de McCartney » : le désaccord de studio est le déclencheur, pas la cause, qu’il a lui-même toujours située dans un sentiment d’exclusion prolongé.
2. Back in the U.S.S.R. n’a pas été interrompue par son départ : elle a été enregistrée les 22 et 23 août après l’annonce, ce qui explique son absence sur la plage.
3. Paul McCartney n’est pas seul aux fûts pendant cette quinzaine : l’attribution des parties de batterie et de percussions sur les titres concernés reste discutée, plusieurs Beatles s’y étant relayés.
4. Le retour de Ringo date du 3 septembre 1968, non du 5. La venue d’Eric Clapton pour le solo de While My Guitar Gently Weeps date du 6 septembre : deux événements distincts, fréquemment confondus.
5. « See you round the clubs » est un propos rapporté par Michael Lindsay-Hogg, absent du journal de Harrison et des bandes publiées. Idem pour le « prenons Clapton » attribué à Lennon.
6. L’altercation filmée entre Harrison et McCartney a lieu le 6 janvier 1969, soit quatre jours avant le départ. Elle n’en est pas la cause immédiate ; la tension du 10 janvier concerne davantage le silence de Lennon.
7. Billy Preston n’est pas une condition du retour de Harrison : il arrive le 22 janvier, une semaine après l’accord du 15 et le jour suivant la reprise des séances à Savile Row.
8. Le concert du 30 janvier 1969 sur le toit n’est pas le concert prévu par le projet initial : il en est le vestige résiduel, après l’abandon du spectacle exigé par Harrison.
9. La composition exacte de la réunion du 20 septembre 1969 n’est pas établie, et les taux de redevance obtenus par Allen Klein varient selon les sources : distinguer nouveautés et catalogue.
10. Le communiqué du 10 avril 1970 annonce le retrait personnel de McCartney, pas la dissolution du groupe, qui relève de la décision de justice du 12 mars 1971.
11. Le film Let It Be (1970) et la série Get Back (2021) sont deux montages du même matériau : leurs divergences sont des divergences de sélection, pas de faits. Aucun des deux ne « ment » ; l’un raconte une agonie, l’autre un chantier.
Repères chronologiques : la longue sortie (1960-1975)
21 novembre 1960 — George Harrison est expulsé d’Allemagne pour minorité ; McCartney et Best le seront quelques jours plus tard. Le groupe est dispersé.
Janvier-février 1961 — Paul McCartney travaille chez Massey & Coggins, à Bootle. Première mise en concurrence entre un salaire et le groupe.
Juillet 1961 — Stuart Sutcliffe cesse définitivement de jouer avec les Beatles et reste à Hambourg.
10 avril 1962 — Mort de Stuart Sutcliffe, quelques heures avant l’arrivée du groupe à Hambourg.
16 août 1962 — Brian Epstein congédie Pete Best. Ringo Starr rejoint le groupe le 18.
3-14 juin 1964 — Ringo hospitalisé ; Jimmy Nicol le remplace sur huit concerts. Harrison s’oppose seul au principe du remplacement.
29 août 1966 — Dernier concert payant, à Candlestick Park. Le groupe devient une entité de studio.
19 avril 1967 — Signature du contrat de partenariat The Beatles & Co., pour dix ans.
27 août 1967 — Mort de Brian Epstein. Fin de l’autorité extérieure.
16 février – 12 avril 1968 — Séjour à Rishikesh. Ringo repart au bout de dix jours, Paul au bout de cinq semaines.
30 mai 1968 — Début des séances de l’Album blanc.
16 juillet 1968 — Geoff Emerick quitte les séances.
22 août 1968 — Ringo Starr quitte les Beatles.
3 septembre 1968 — Retour de Ringo Starr ; batterie couverte de fleurs.
22 novembre 1968 — Sortie de l’Album blanc.
2 janvier 1969 — Début du tournage à Twickenham.
6 janvier 1969 — Échange filmé entre Harrison et McCartney sur Two of Us.
10 janvier 1969 — George Harrison quitte les Beatles.
12 janvier 1969 — Première réunion, chez Ringo Starr : échec.
13 janvier 1969 — Conversation Lennon/McCartney captée par le micro caché de la cantine.
15 janvier 1969 — Seconde réunion : accord de retour, sous deux conditions.
21 janvier 1969 — Reprise des séances au studio d’Apple, 3 Savile Row.
22 janvier 1969 — Arrivée de Billy Preston.
30 janvier 1969 — Concert sur le toit : dernière prestation publique du groupe.
20 mars 1969 — Mariage de John Lennon et Yoko Ono à Gibraltar.
1er juillet 1969 — Accident de voiture de Lennon à Golspie, en Écosse.
Juillet-août 1969 — Séances d’Abbey Road.
20 août 1969 — Dernière présence des quatre Beatles ensemble dans un studio.
13 septembre 1969 — Concert du Plastic Ono Band à Toronto.
20 septembre 1969 — John Lennon annonce son départ à Savile Row. Klein impose le silence.
26 septembre 1969 — Sortie d’Abbey Road au Royaume-Uni.
25 novembre 1969 — Lennon rend sa médaille de MBE.
3 janvier 1970 — Enregistrement d’I Me Mine sans Lennon : dernière séance du groupe.
1er avril 1970 — Dernières surimpressions pour Let It Be, sous la direction de Phil Spector.
10 avril 1970 — Communiqué de Paul McCartney ; la presse annonce la fin des Beatles.
17 avril 1970 — Sortie de l’album McCartney.
8 mai 1970 — Sortie de l’album Let It Be.
31 décembre 1970 — McCartney assigne les trois autres en justice.
12 mars 1971 — La High Court prononce la mise sous administration judiciaire.
9 janvier 1975 — Dissolution formelle du partenariat.
Guide d’écoute : entendre les départs dans les disques
Sept écoutes, dans l’ordre chronologique des faits, pour suivre la crise à l’oreille plutôt qu’au récit.
1. Back in the U.S.S.R. (Album blanc, 1968). Écoutez la batterie. Elle est excellente, carrée, propulsive — et elle n’est pas de Ringo Starr. Il y a quelque chose de vertigineux à entendre l’ouverture d’un album des Beatles enregistrée pendant que leur batteur navigue en Sardaigne.
2. While My Guitar Gently Weeps (Album blanc, 1968). Le morceau du retour, remis en chantier le jour même où Ringo réapparaît. Concentrez-vous sur la relation entre la batterie et le solo de Clapton : deux musiciens qui, ce mois-là, ont chacun rappelé au groupe qu’il n’était pas seul au monde.
3. Don’t Let Me Down (single, avril 1969). Enregistrée à Savile Row après le retour de Harrison, avec Billy Preston au piano électrique. C’est le son de la crise résolue : quatre Beatles plus un invité, et le meilleur Lennon vocal de la période.
4. Get Back (single, avril 1969). À écouter en pensant à ce que le titre signifie littéralement : reviens, retourne d’où tu viens. McCartney l’a écrite pendant la crise de janvier, à Twickenham, devant les caméras.
5. Octopus’s Garden (Abbey Road, 1969). La chanson née de la démission, enregistrée huit mois plus tard par le groupe au complet. Le morceau le plus léger de l’album est aussi le plus autobiographique de son auteur.
6. Cold Turkey (Plastic Ono Band, octobre 1969). Publiée un mois après la démission de Lennon, la première chanson qu’il propose et qui n’est pas retenue par les Beatles. Elle sort sous son nom seul : la première pierre de l’après.
7. Wah-Wah (All Things Must Pass, novembre 1970). Écrite dans les jours qui suivent le 10 janvier 1969, publiée vingt-deux mois plus tard, produite par Phil Spector avec un mur de son démesuré. La démission de Harrison mise en musique — et transformée en triomphe commercial.
Foire aux questions
Combien de Beatles ont quitté le groupe avant 1970 ?
Trois : Ringo Starr le 22 août 1968, George Harrison le 10 janvier 1969 et John Lennon le 20 septembre 1969. Les deux premiers sont revenus. Paul McCartney n’a jamais quitté le groupe : il en a annoncé la fin publiquement le 10 avril 1970, puis a saisi la justice pour obtenir sa dissolution.
Pourquoi Ringo Starr est-il parti en 1968 ?
Il l’a expliqué lui-même : il se jugeait mauvais batteur et se croyait exclu d’un trio soudé formé par les trois autres. Un désaccord sur une partie de batterie, pendant les séances de Back in the U.S.S.R., a servi de déclencheur. En parlant à chacun des trois autres, il a découvert qu’ils se croyaient tous, individuellement, le membre isolé.
Qui joue de la batterie sur l’Album blanc en l’absence de Ringo ?
Paul McCartney tient l’essentiel des parties sur Back in the U.S.S.R. et Dear Prudence, avec des ajouts probables de John Lennon et George Harrison aux percussions. L’attribution précise de chaque piste reste débattue par les spécialistes.
Qu’a exigé George Harrison pour revenir en janvier 1969 ?
Deux choses : l’abandon définitif du projet de concert de retour à l’étranger, et le déménagement des séances des studios de Twickenham vers le studio installé au sous-sol d’Apple, au 3 Savile Row. Aucune condition financière n’a été posée.
George Harrison a-t-il exigé la venue de Billy Preston ?
Non. Preston arrive le 22 janvier 1969, une semaine après l’accord de retour et un jour après la reprise des séances. L’initiative est bien celle de Harrison, mais elle est postérieure : c’est une décision prise depuis l’intérieur du groupe pour apaiser l’ambiance, pas une condition posée à son retour.
Quand John Lennon a-t-il annoncé qu’il quittait les Beatles ?
Le samedi 20 septembre 1969, lors d’une réunion dans les bureaux d’Apple, au 3 Savile Row, consacrée à la renégociation du contrat avec Capitol. Il a employé le mot « divorce ». Allen Klein lui a demandé de garder le silence pour ne pas compromettre l’accord commercial en cours, et Lennon a accepté.
Pourquoi la séparation n’a-t-elle été annoncée qu’en avril 1970 ?
Parce que le départ de Lennon a été tenu secret pendant près de sept mois, pour des raisons commerciales. Pendant cette période, Abbey Road est sorti et a été numéro un, et le public a continué de considérer les Beatles comme un groupe en activité.
Paul McCartney a-t-il « cassé » les Beatles ?
Il a annoncé la nouvelle, ce qui n’est pas la même chose. Il fut le dernier à cesser de croire au groupe, le seul à proposer en septembre 1969 de reprendre les concerts, et le seul à n’avoir jamais démissionné. Sa saisine du tribunal, le 31 décembre 1970, visait principalement à échapper à la gestion d’Allen Klein.
Quelle est la dernière séance d’enregistrement des Beatles ?
Le 3 janvier 1970, au Studio Two d’Abbey Road, pour I Me Mine — avec McCartney, Harrison et Starr, sans Lennon, alors au Danemark. Des surimpressions orchestrales seront ajoutées le 1er avril 1970 par Phil Spector, mais le groupe n’y participe pas collectivement.
Le film « Get Back » de Peter Jackson contredit-il le film « Let It Be » de 1970 ?
Non sur les faits, oui sur l’impression générale. Les deux montages proviennent du même tournage. Celui de 1970, resserré et sorti après l’annonce de la séparation, mettait en avant les moments de tension ; celui de 2021, long de près de huit heures, rétablit la proportion réelle entre les conflits et le travail ordinaire.
Glossaire
The Beatles & Co. — Société de partenariat constituée le 19 avril 1967 pour dix ans, mettant en commun les revenus des quatre membres. C’est sa dissolution, et non un départ individuel, qui met fin juridiquement au groupe.
Get Back (projet) — Nom du projet de janvier 1969 : répétitions filmées, album « live en studio » sans surimpressions, concert de retour. Après remaniements, il donnera le film et l’album Let It Be en mai 1970, puis la série documentaire de Peter Jackson en 2021.
Twickenham Film Studios — Studios de cinéma de l’ouest londonien où se déroulent les séances du 2 au 14 janvier 1969, dans des conditions acoustiques et horaires jugées hostiles par tout le groupe.
3 Savile Row — Immeuble abritant les bureaux d’Apple Corps à partir de 1968, avec un studio en sous-sol. Lieu de la reprise des séances le 21 janvier 1969, du concert sur le toit le 30 janvier, et de la réunion du 20 septembre 1969.
Magic Alex — Surnom d’Alexis Mardas, électronicien du cercle des Beatles, concepteur du studio d’Apple qui se révélera inutilisable en janvier 1969 et devra être équipé en urgence avec du matériel emprunté à Abbey Road.
Allen Klein — Homme d’affaires américain, manager du groupe à partir de 1969 avec l’accord de Lennon, Harrison et Starr, et contre celui de McCartney. Négociateur de la renégociation Capitol de septembre 1969 et de la consigne de silence imposée à Lennon.
Plastic Ono Band — Formation à géométrie variable créée par John Lennon et Yoko Ono en 1969, sans membres fixes. Son concert du 13 septembre 1969 à Toronto précède d’une semaine l’annonce du départ de Lennon.
Bed-in — Action pacifiste conduite par Lennon et Ono en mars puis mai 1969, à Amsterdam puis Montréal, où fut enregistré Give Peace a Chance. Modèle du travail rapide qui rendra le rythme des Beatles insupportable à Lennon.
Rooftop concert — Concert du 30 janvier 1969 sur le toit du 3 Savile Row, dernière prestation publique du groupe. Vestige du spectacle abandonné à la demande de George Harrison.
Receveur (receiver) — Administrateur judiciaire nommé par la High Court le 12 mars 1971 pour gérer les avoirs communs des Beatles à l’issue de l’action engagée par Paul McCartney.
MBE — Distinction honorifique britannique reçue par les quatre Beatles en 1965, que John Lennon renvoie à Buckingham Palace le 25 novembre 1969, deux mois après sa démission privée du groupe.
Pour prolonger
Sur les crises internes qui préparent ces départs, on lira l’enquête sur les huit semaines de Rishikesh et celle sur la guerre silencieuse des chansons entre Harrison et le duo Lennon/McCartney, complétée par l’examen des prétendues absences de Harrison pendant Sgt. Pepper. Sur le climat de studio, voir l’article consacré à l’expérimentation en studio et celui sur le déplacement du leadership entre Lennon et McCartney.
Sur les disques concernés : l’Album blanc en dix faits méconnus, Abbey Road en dix faits méconnus, l’histoire longue d’« Across the Universe ». Sur l’après : les quinze chansons pour découvrir Ringo Starr en solo, les quinze chansons de George Harrison, les vingt chansons de Paul McCartney et l’aventure des Wings. Sur les conséquences patrimoniales de tout cela, cinquante-six ans plus tard, l’accord signé en août 2026 entre Apple Corps et Universal Music.
Bibliographie et sources
Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988 — feuilles de séance d’EMI, datation des journées d’août-septembre 1968 et de janvier 1969.
Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle, Pyramid, 1992.
George Harrison, I Me Mine, Genesis Publications, 1980 (éditions augmentées ultérieures) — journal personnel du 10 janvier 1969, genèse de Wah-Wah.
The Beatles Anthology, Cassell, 2000 — récits de Ringo Starr sur août 1968 et juin 1964, de George Harrison sur janvier 1969.
Peter Doggett, You Never Give Me Your Money : The Battle for the Soul of the Beatles, Bodley Head, 2009 — réunion du 20 septembre 1969, négociations Klein, contentieux de 1970-1971.
Barry Miles, Paul McCartney : Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997 — Massey & Coggins, hiver écossais de 1969, communiqué d’avril 1970.
Ian MacDonald, Revolution in the Head, Fourth Estate, 1994 — analyses des séances de l’Album blanc et de janvier 1969.
Kenneth Womack, Solid State et Living the Beatles Legend (carnets de Mal Evans) — chronologie interne de 1968-1969.
Michael Lindsay-Hogg, Luck and Circumstance, Knopf, 2011 — témoignage sur le tournage de Twickenham.
Peter Jackson, The Beatles : Get Back, série documentaire, Apple Corps/Disney+, 2021 — rushes des séances du 2 au 31 janvier 1969.
Jann Wenner, Lennon Remembers, entretien de décembre 1970 pour Rolling Stone, publié en volume en 1971.
Note d’édition — Aucune parole de chanson n’est reproduite dans cet article. Les citations de propos tenus sont traduites de l’anglais et signalées comme telles ; celles qui reposent sur un témoignage postérieur plutôt que sur un document d’époque sont explicitement identifiées dans le corps du texte.














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