Audition Decca des Beatles : les 15 chansons du 1er janvier 1962 décryptées une par une, de Like Dreamers Do à Searchin’
Quinze chansons, une heure de studio, un refus. L’audition des Beatles chez Decca, le 1er janvier 1962, est l’échec le plus célèbre de l’histoire du disque. On en connaît la légende : la route sous la neige, le producteur en retard, les amplificateurs imposés, la phrase sur les groupes à guitares. On connaît moins la bande elle-même. Que chantaient les Beatles ce jour-là ? Pourquoi ces chansons-là et pas d’autres ? Qui tenait le micro ? Et que sont devenues ces quinze chansons, dont trois seulement étaient de Lennon et McCartney ? Voici le guide complet, titre par titre.
Sur yellow-sub.net, nous avons raconté en détail le déroulement de cette journée dans notre récit Decca dit non : le 1er janvier 1962, la défaite qui a fabriqué les Beatles, et l’extraordinaire histoire de la copie retrouvée à Vancouver dans l’homme qui a rendu la bande Decca des Beatles à Paul McCartney. Cet article s’intéresse à autre chose : au contenu musical de la bande. Chacune des quinze chansons a son histoire, ses interprètes d’origine, sa place dans le répertoire du groupe et, souvent, une seconde vie inattendue. Ensemble, elles composent la photographie la plus précise que nous ayons des Beatles avant George Martin, avant Ringo Starr et avant la gloire.
Sommaire
Le contexte en bref : un test commercial, pas une maquette
Le 13 décembre 1961, Mike Smith, jeune responsable des artistes et du répertoire chez Decca, assiste à un concert des Beatles au Cavern Club de Liverpool. Il est assez séduit pour proposer à Brian Epstein un essai en studio. Le rendez-vous est fixé au lundi 1er janvier 1962, aux studios Decca du 165 Broadhurst Gardens, à West Hampstead, dans le nord de Londres. À l’époque, le jour de l’An n’est pas férié en Angleterre.
Ce que les Beatles enregistrent ce jour-là n’est pas une démo au sens moderne, mais ce que l’industrie appelait un commercial test, un essai commercial dans un studio professionnel. La pratique courante consistait à enregistrer deux à cinq chansons avant de faire sortir les musiciens. Les Beatles, eux, en enregistrent quinze, et la séance déborde sur l’après-midi, interrompue par une pause déjeuner. Selon Mark Lewisohn, cette longueur inhabituelle laisse penser que Decca envisageait, en cas de signature, de tirer de cette bande un premier single, voire davantage.
Le groupe se compose alors de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Pete Best à la batterie. Stuart Sutcliffe a quitté le groupe depuis l’été 1961 et mourra à Hambourg trois mois plus tard, comme nous l’avons raconté dans la vraie chronologie d’avril 1962. McCartney tient donc la basse.
Une prise par chanson
Dans The Complete Beatles Chronicle, publié en 1992, Mark Lewisohn estime qu’il est peu probable que les Beatles aient eu la possibilité d’enregistrer plus d’une prise de chaque chanson. Tout est capté en direct sur un magnétophone à deux pistes, sans aucune surimpression. Ce que l’on entend sur la bande est donc exactement ce que le groupe a joué, d’une traite, avec ses hésitations et ses réussites. C’est ce qui rend ce document si précieux : il n’y a aucun artifice.
Qui a choisi les chansons ?
Selon la plupart des sources, c’est Brian Epstein qui a arrêté la liste. Il voulait montrer à Decca un groupe polyvalent, capable de jouer du rock’n’roll, du rhythm and blues, de la ballade, des standards de variété et des compositions originales. Ce choix a été critiqué par la suite, y compris par les Beatles eux-mêmes, qui estimaient que la sélection ne reflétait pas l’énergie de leurs concerts. Nous y reviendrons après avoir passé en revue les quinze titres.
La liste complète des 15 chansons de l’audition Decca
Voici les quinze titres dans l’ordre proposé par Mark Lewisohn dans The Complete Beatles Chronicle, avec leurs auteurs, le chanteur principal et leur disponibilité officielle aujourd’hui.
| N° | Titre | Auteurs | Chant | Version Decca publiée ? |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Like Dreamers Do | Lennon-McCartney | McCartney | Oui, Anthology 1 |
| 2 | Money (That’s What I Want) | Berry Gordy, Janie Bradford | Lennon | Non |
| 3 | Till There Was You | Meredith Willson | McCartney | Non |
| 4 | The Sheik Of Araby | Ted Snyder, Harry B. Smith, Francis Wheeler | Harrison | Oui, Anthology 1 |
| 5 | To Know Her Is To Love Her | Phil Spector | Lennon | Non |
| 6 | Take Good Care Of My Baby | Gerry Goffin, Carole King | Harrison | Non |
| 7 | Memphis, Tennessee | Chuck Berry | Lennon | Non |
| 8 | Sure To Fall (In Love With You) | Carl Perkins, Bill Cantrell, Quinton Claunch | McCartney | Non |
| 9 | Hello Little Girl | Lennon-McCartney | Lennon | Oui, Anthology 1 |
| 10 | Three Cool Cats | Jerry Leiber, Mike Stoller | Harrison | Oui, Anthology 1 |
| 11 | Crying, Waiting, Hoping | Buddy Holly | Harrison | Non |
| 12 | Love Of The Loved | Lennon-McCartney | McCartney | Non |
| 13 | September In The Rain | Harry Warren, Al Dubin | McCartney | Non |
| 14 | Bésame Mucho | Consuelo Velázquez | McCartney | Non |
| 15 | Searchin’ | Jerry Leiber, Mike Stoller | McCartney | Oui, Anthology 1 |
Le décompte des voix est révélateur : McCartney chante sept titres, Lennon quatre et Harrison quatre. Sur les albums officiels des Beatles, George Harrison n’aura plus jamais davantage de voix principales que ce jour-là : il faudra attendre l’Album blanc, en 1968, pour qu’il en retrouve quatre. Lennon le confirmait lui-même dans son entretien de 1980 avec David Sheff, en se souvenant qu’il chantait To Know Her Is To Love Her et Hello Little Girl, et que Paul chantait Like Dreamers Do.
Correctif factuel : l’ordre exact des chansons n’est pas établi
Plusieurs ordres différents circulent pour les quinze titres de l’audition. Celui que nous reproduisons est la reconstitution proposée en 1992 par Mark Lewisohn, qui fait commencer la séance par Like Dreamers Do et la termine par Searchin’. Mais les reports remis à Brian Epstein ne suivaient pas forcément cet ordre : la bobine numérotée 2, vendue chez Sotheby’s en décembre 2019, contenait sept titres allant de Money à Like Dreamers Do, ce qui suppose un agencement différent, au moins pour ces copies. Les éditions non officielles adoptent elles aussi des ordres variables. Il serait donc imprudent de présenter un ordre comme certain.
Searchin’ en écoute
Parmi les cinq titres publiés officiellement en 1995 sur Anthology 1, Searchin’ est celui qui ouvre la sélection de l’audition. On y entend McCartney s’amuser avec le texte comique des Coasters, soutenu par Lennon et Harrison aux chœurs.
Les 15 chansons, une par une
Pour chaque titre, nous indiquons son origine, la manière dont les Beatles l’interprètent, et ce qu’il est devenu. Les chansons sont présentées dans l’ordre de Lewisohn.
1. Like Dreamers Do : la promesse de Paul
La séance s’ouvre sur une composition de McCartney, écrite à la fin des années 1950, à l’époque où il commençait à écrire avec Lennon. C’est une chanson d’amour juvénile, construite sur une mélodie qui monte et descend avec assurance, et sur un refrain où la voix de Paul s’étire sur une même syllabe répétée. McCartney s’en est souvenu dans Many Years From Now, la biographie de Barry Miles :
« Like Dreamers Do a été l’une des toutes premières chansons que j’ai écrites et essayées au Cavern. Notre arrangement était faible, mais certains jeunes l’aimaient parce qu’elle était unique : aucun autre groupe ne la jouait. C’était un peu une plaisanterie d’essayer ses propres chansons, mais je sentais que nous devions franchir cette barrière. »
Le témoignage est précieux, car il dit l’essentiel : en 1962, jouer ses propres compositions était encore une audace, presque un handicap. Les Beatles l’ont tout de même placée en ouverture de leur audition, pour affirmer d’emblée qu’ils écrivaient. Lennon, en 1980, la rangeait parmi les chansons que Paul avait écrites adolescent et ressorties pour l’occasion.
La version Decca, avec Pete Best à la batterie, a été publiée en 1995 sur Anthology 1. Les Beatles ne l’ont jamais enregistrée chez EMI. En juin 1964, la chanson a été confiée à un groupe de Birmingham, The Applejacks, qui l’ont enregistrée pour Decca et en ont fait un succès modeste, classé dans le Top 20 britannique. Ironie de l’histoire : c’est le label qui avait refusé les Beatles qui a fini par publier, deux ans plus tard, la chanson qui ouvrait leur audition. Notre fiche Like Dreamers Do détaille son histoire.
2. Money (That’s What I Want) : le rock de Lennon
Money est l’un des tout premiers succès du label Tamla de Berry Gordy, futur Motown, chanté par Barrett Strong et paru fin 1959. Gordy l’a écrite avec Janie Bradford, l’une de ses premières collaboratrices, dont la mort a inspiré notre article comment Money est devenue une déflagration chez les Beatles.
Lennon la chante avec la voix rauque qu’il réservait au rhythm and blues. La version Decca est plus retenue que celle qu’enregistreront les Beatles le 18 juillet 1963 pour clore With The Beatles, avec George Martin au piano. Entre-temps, le groupe aura appris à se lâcher en studio. Comparer les deux versions, c’est mesurer en une écoute le chemin parcouru en dix-huit mois. La version Decca reste inédite officiellement ; la version de 1963 figure sur With The Beatles, et la chanson apparaît aussi dans les archives des concerts et des séances radiophoniques. Voir notre fiche Money (That’s What I Want).
3. Till There Was You : Broadway selon Peggy Lee
Changement complet d’atmosphère. Till There Was You est une ballade de Meredith Willson, tirée de la comédie musicale The Music Man, créée à Broadway en 1957. McCartney la connaissait par la version de Peggy Lee, qu’il tenait de sa cousine, selon les récits les plus répandus. C’est un choix typique de Paul, amateur de standards et de mélodies sophistiquées, que Lennon tolérait plus qu’il ne l’aimait.
Sur la bande Decca, la nervosité s’entend : la voix de McCartney manque d’assurance, et plusieurs commentateurs y voient le moment le plus fragile de la séance. Il faut dire que la ballade ne pardonne rien. La chanson sera réenregistrée en juillet 1963 pour With The Beatles, avec un arrangement acoustique et un solo de guitare espagnole de Harrison, et interprétée devant la famille royale au Royal Variety Performance du 4 novembre 1963, une version publiée sur Anthology 1. Nous lui avons consacré un article : Till There Was You, Broadway, Peggy Lee et la pluralité musicale des Beatles.
4. The Sheik Of Araby : le numéro comique de George
Voici sans doute le titre le plus déroutant de la séance. The Sheik Of Araby est une chanson de 1921, écrite par Ted Snyder, Harry B. Smith et Francis Wheeler dans la foulée du succès du film Le Cheik, avec Rudolph Valentino. Elle est donc vieille de quarante ans en 1962. Les Beatles l’avaient adoptée par l’intermédiaire de Joe Brown, chanteur et guitariste britannique, qui en avait enregistré une version rock en 1961.
Harrison la chante avec un clin d’œil, tandis que Lennon et McCartney ponctuent les phrases d’interjections loufoques. Sur scène, c’était un numéro de comédie, et c’est ainsi qu’il faut l’entendre. Pour un label à la recherche d’un groupe sérieux, le choix a pu sembler curieux. La version Decca a été publiée sur Anthology 1. Pour toute son histoire, lire The Sheik Of Araby : quand les Beatles transformaient un vieux mirage orientaliste en numéro de rock’n’roll et notre fiche The Sheik Of Araby.
5. To Know Her Is To Love Her : Lennon et le premier Phil Spector
En 1958, un jeune homme de dix-neuf ans nommé Phil Spector classe sa première chanson en tête du hit-parade américain avec son trio, The Teddy Bears. Le titre, To Know Him Is To Love Him, reprenait, selon l’histoire souvent racontée, l’épitaphe gravée sur la tombe de son père. Les Beatles l’ont adoptée en changeant le pronom, pour que Lennon puisse la chanter à une fille.
C’est une ballade à trois voix, construite sur des harmonies serrées, un exercice dans lequel les Beatles excellaient déjà. Lennon y montre une douceur que l’on oublie souvent. La version Decca est restée inédite, mais la chanson figure dans une version enregistrée pour la BBC, publiée en 1994 sur Live At The BBC. Il y a une ironie supplémentaire à entendre Lennon chanter une chanson de Spector en 1962 : huit ans plus tard, Spector produira Let It Be, puis les albums solo de Lennon. Notre fiche : To Know Her Is To Love Her.
6. Take Good Care Of My Baby : le tube de l’automne 1961
C’est le titre le plus récent de la séance. Take Good Care Of My Baby, écrite par le couple Gerry Goffin et Carole King, était un succès de Bobby Vee, numéro un aux États-Unis à l’automne 1961 et classé dans le haut du hit-parade britannique. En le choisissant, Epstein et le groupe montraient qu’ils savaient aussi jouer les tubes du moment.
Harrison la chante, avec Lennon et McCartney aux harmonies. C’est l’une des trois chansons de l’audition dont il n’existe aucune version officielle des Beatles, ni sur disque ni à la radio. Elle témoigne de l’admiration du groupe pour les auteurs du Brill Building : Selon une formule souvent rapportée, Lennon et McCartney rêvaient alors de devenir les Goffin et King de l’Angleterre.
7. Memphis, Tennessee : le culte de Chuck Berry
Chuck Berry était, pour Lennon comme pour les autres, un modèle absolu, à la fois guitariste, chanteur et auteur de textes narratifs pleins d’humour. Memphis, Tennessee, parue en 1959 en face B de Back In The U.S.A., raconte un homme qui appelle l’opératrice pour joindre une certaine Marie, dont on comprend à la dernière phrase qu’elle est sa fille de six ans, séparée de lui par un divorce. Ce coup de théâtre final, en une phrase, est un modèle d’écriture que les Beatles admiraient.
Lennon la chante sur un tempo médium. La version Decca reste inédite ; une version enregistrée pour la BBC a été publiée en 1994 sur Live At The BBC. Voir notre fiche Memphis, Tennessee.
8. Sure To Fall (In Love With You) : Carl Perkins et l’harmonie country
Carl Perkins, l’auteur de Blue Suede Shoes, était le héros de George Harrison, mais tout le groupe vénérait ses disques Sun. Sure To Fall, écrite par Perkins avec Bill Cantrell et Quinton Claunch, est une ballade country enregistrée par Perkins chez Sun en 1956. Les Beatles l’avaient intégrée à leur répertoire bien avant la gloire.
McCartney la chante, avec Lennon en harmonie, dans le style des duos des Everly Brothers. La version Decca est inédite, mais une version de la BBC figure sur Live At The BBC. La fascination des Beatles pour Perkins se prolongera sur Beatles For Sale, avec Honey Don’t et Everybody’s Trying To Be My Baby. Fiche : Sure To Fall (In Love With You).
9. Hello Little Girl : la toute première chanson de John
La neuvième chanson est l’une des plus importantes de l’histoire des Beatles, non pour sa qualité mais pour sa place : selon les notes de pochette d’Anthology 1, Hello Little Girl est la première chanson écrite par John Lennon, vers 1957. Lennon la rattachait à des souvenirs d’enfance et aux chansons d’avant-guerre que l’on chantait chez lui. C’est une chanson pop simple, rythmée, construite sur une salutation répétée, avec un pont qui laisse déjà entendre l’ironie amoureuse de Lennon.
Lennon la chante, avec Paul et George aux harmonies. La version Decca a été publiée en 1995 sur Anthology 1. Les Beatles ne l’ont jamais enregistrée chez EMI. En 1963, Brian Epstein la confie à un autre groupe de son écurie, The Fourmost, qui en font un succès classé dans le Top 10 britannique. Sur l’écurie d’artistes d’Epstein, voir notre dossier Brian Epstein n’a pas managé que les Beatles, et notre fiche Hello Little Girl.
10. Three Cool Cats : George, John et Paul en trio comique
Deuxième titre de Leiber et Stoller dans la séance. Three Cool Cats était la face B de Charlie Brown, un succès des Coasters enregistré à la fin de 1958 et paru au début de 1959. Le texte raconte trois garçons qui tentent de séduire trois filles et se font éconduire. C’est une chanson-saynète, et les Beatles la jouent comme telle.
Harrison chante, tandis que Lennon et McCartney interviennent pour faire les voix des personnages, avec des accents et des pitreries qui devaient faire rire le public du Cavern. C’est, pour beaucoup d’auditeurs, l’une des meilleures prises de la séance, et celle qui donne la meilleure idée de l’humour du groupe sur scène. Elle a été publiée sur Anthology 1. Fiche : Three Cool Cats.
11. Crying, Waiting, Hoping : l’hommage à Buddy Holly
Buddy Holly est l’autre grande influence des Beatles, au point que leur nom même s’inspirait de ses Crickets. Holly avait enregistré Crying, Waiting, Hoping chez lui, à New York, peu avant sa mort dans un accident d’avion en février 1959. La chanson, complétée après sa mort, est parue en 1959.
Harrison la chante, avec les réponses vocales de Lennon et McCartney qui font écho à chaque mot du titre. C’est l’un des moments où l’on entend le mieux la précision des harmonies du groupe. La version Decca est inédite, mais la chanson figure sur Live At The BBC. Fiche : Crying, Waiting, Hoping.
12. Love Of The Loved : la chanson offerte à Cilla Black
Troisième et dernière composition originale de la séance, Love Of The Loved est une chanson de McCartney, l’une de ses plus anciennes. Plus sophistiquée harmoniquement que Like Dreamers Do, elle montre déjà le goût de Paul pour les mélodies sinueuses et les accords inattendus.
C’est la seule des trois compositions Lennon-McCartney de l’audition qui n’a jamais été publiée officiellement par les Beatles, même sur Anthology 1. Elle a pourtant eu une destinée importante : en septembre 1963, elle devient le premier single de Cilla Black, la vestiaire du Cavern devenue chanteuse sous la houlette d’Epstein, produit par George Martin. Le disque se classe modestement dans le hit-parade britannique, mais lance une carrière. Sur les chansons données par les Beatles à d’autres artistes, voir notre enquête les chansons que Lennon et McCartney ont écrites pour d’autres.
13. September In The Rain : le standard d’avant-guerre
September In The Rain est une chanson de Harry Warren et Al Dubin, introduite au cinéma dans les années 1930. Elle connaît un regain de popularité en 1961 avec la version de Dinah Washington, la grande chanteuse de jazz et de blues, qui en fait un succès. C’est vraisemblablement cette version récente qui a guidé les Beatles.
McCartney la chante sur un tempo plus enlevé que l’original, en rock léger. C’est l’une des trois chansons de l’audition sans aucune version officielle des Beatles. Elle illustre la stratégie d’Epstein : démontrer que le groupe pouvait aussi séduire un public adulte, amateur de standards. Sur la bobine vendue en 2019, elle durait quelques secondes de plus que sur les copies en circulation, un détail qui a servi à son authentification.
14. Bésame Mucho : le boléro des Coasters
Bésame Mucho est un boléro écrit vers 1940 par la compositrice mexicaine Consuelo Velázquez, devenu l’un des standards les plus enregistrés au monde. Les Beatles l’avaient découvert par la version des Coasters, encore eux, parue en 1960, qui lui donnait une couleur rhythm and blues et humoristique.
McCartney la chante avec emphase, ponctuée de chœurs exagérés et de breaks de batterie. La chanson faisait partie des numéros favoris du groupe : on la retrouve à l’audition EMI du 6 juin 1962, dans une version publiée sur Anthology 1, dans les enregistrements du Star-Club de Hambourg en décembre 1962, et jusque dans les séances de janvier 1969 filmées pour Let It Be. La version Decca, en revanche, n’a jamais été publiée. Fiche : Bésame Mucho.
15. Searchin’ : la comédie policière des Coasters
La séance se termine, selon Lewisohn, sur Searchin’, un succès des Coasters de 1957 signé Leiber et Stoller. Le narrateur y jure qu’il retrouvera la fille qu’il cherche, mieux que tous les détectives célèbres de la radio et de la télévision américaines, dont il égrène les noms.
McCartney la chante en surjouant, avec Lennon et Harrison aux chœurs. C’est un numéro de scène taillé pour le Cavern. Publiée sur Anthology 1, c’est le premier des cinq titres Decca de la compilation. Fiche : Searchin’. Sur Leiber et Stoller et les autres auteurs qui ont nourri le duo Lennon-McCartney, voir les auteurs-compositeurs qui ont fabriqué Lennon-McCartney.
Ce que la sélection révèle des Beatles de 1962
Prises une à une, ces chansons racontent chacune une histoire. Prises ensemble, elles dessinent le portrait d’un groupe à un moment très précis de son évolution, et la stratégie d’un manager qui découvrait le métier.
Un répertoire en cinq familles
On peut répartir les quinze titres en cinq familles. Trois compositions originales : Like Dreamers Do, Hello Little Girl et Love Of The Loved. Quatre titres de rhythm and blues et de rock noir américain : Money, Memphis, Tennessee, et les deux Leiber-Stoller des Coasters, Searchin’ et Three Cool Cats. Trois titres de la pop blanche américaine récente : To Know Her Is To Love Her, Take Good Care Of My Baby et Crying, Waiting, Hoping. Un titre de country rockabilly : Sure To Fall. Et quatre standards de variété, de Broadway ou d’avant-guerre : Till There Was You, The Sheik Of Araby, September In The Rain et Bésame Mucho.
C’est cette dernière famille qui a fait couler le plus d’encre. Quatre chansons sur quinze appartiennent à un monde musical qui n’était pas celui du rock’n’roll. Même si les Beatles les jouaient réellement sur scène, souvent sur le ton de la plaisanterie, leur poids dans la sélection donnait l’image d’un groupe de bal plutôt que d’un groupe de rock.
La stratégie d’Epstein
Brian Epstein était un homme de goût, formé au commerce de disques dans le magasin familial NEMS à Liverpool, mais il ne venait pas du rock. Sa logique était celle d’un vendeur : montrer à Decca que les Beatles pouvaient plaire à tous les publics, des adolescents aux parents. D’où la présence de ballades et de standards, censés rassurer des cadres de l’industrie qui, en 1962, raisonnaient encore en termes de chanteurs de variété.
Les Beatles, eux, ont toujours jugé que ce choix avait desservi l’audition. Ce qui faisait leur force au Cavern, c’était l’énergie brute, le rock’n’roll joué fort, les reprises de Little Richard et de Chuck Berry hurlées dans une cave surchauffée. La sélection Decca gommait une bonne partie de cette identité. On en a une preuve par l’absence : pas de Little Richard, alors que Long Tall Sally était l’un de leurs grands numéros ; pas d’Elvis Presley ; pas de Larry Williams ; pas de Twist And Shout, qui n’était d’ailleurs pas encore sortie chez les Isley Brothers.
Où était Love Me Do ?
Autre absence frappante : Love Me Do, que McCartney avait écrite vers 1958, ne figure pas dans la sélection. Pas plus que One After 909, une autre chanson ancienne de Lennon. Les Beatles disposaient déjà d’un petit stock de compositions, mais ils n’en ont présenté que trois. C’était le reflet d’une époque où un groupe se définissait d’abord par les reprises qu’il jouait, et où l’idée d’un groupe autonome écrivant ses propres succès restait exceptionnelle en Grande-Bretagne.
Cinq mois plus tard, face à George Martin, le choix sera différent : le 6 juin 1962, à Abbey Road, les Beatles présenteront trois compositions originales sur quatre titres, Love Me Do, P.S. I Love You et Ask Me Why, et une seule reprise, Bésame Mucho. C’est Love Me Do qui deviendra leur premier single, en octobre, comme nous l’avons raconté dans Love Me Do a 64 ans : le 45 tours qui fit entrer les Beatles dans l’histoire.
George Harrison, la vraie révélation de la bande
Le partage des voix est l’un des enseignements les plus intéressants de la bande. Harrison chante quatre titres, autant que Lennon. Et beaucoup d’auditeurs estiment qu’il est celui qui s’en sort le mieux : sa voix est plus posée, moins tendue que celle de McCartney sur Till There Was You ou de Lennon sur Money. Sur Three Cool Cats et Crying, Waiting, Hoping, il tient sa partie avec une assurance tranquille.
Une fois chez EMI, la répartition changera vite. Lennon et McCartney, devenus les auteurs du groupe, chanteront l’essentiel des titres, et Harrison devra se contenter d’une chanson par album, au mieux deux, souvent une reprise. La bande Decca garde la trace d’un équilibre qui n’a pas survécu à l’arrivée du succès.
Pete Best, ni coupable ni innocent
On a beaucoup accusé la batterie de Pete Best d’avoir fait échouer l’audition. L’écoute invite à nuancer. Best tient le tempo, sans fantaisie ni grande variété d’un titre à l’autre, ce qui correspond à une batterie de groupe de scène de l’époque. Ce n’est pas lui qui explique le refus de Decca. En revanche, c’est bien George Martin qui, après l’audition EMI de juin 1962, émettra des réserves sur son jeu en studio, ce qui précipitera son renvoi le 16 août 1962. Nous avons raconté cette matinée dans 16 août 1962 : le matin où Pete Best a cessé d’être un Beatle.
Le refus de Decca : ce que l’on sait vraiment
Le déroulement du refus est raconté en détail dans notre récit Decca dit non. Rappelons-en les points établis. Environ un mois après l’audition, Decca fait savoir à Epstein que le label ne signera pas les Beatles. Il retient à la place Brian Poole and the Tremeloes, un groupe de Dagenham, dans la banlieue est de Londres, plus facile et moins coûteux à faire venir en studio. La décision revient à Mike Smith ou à son supérieur Dick Rowe, selon les versions.
Decca fait toutefois une contre-proposition : selon les recherches de Mark Lewisohn, Dick Rowe propose qu’Epstein finance lui-même, pour une centaine de livres, une séance d’enregistrement produite par Tony Meehan, l’ancien batteur des Shadows devenu producteur chez Decca. Une rencontre entre Epstein et Meehan a lieu le 7 février 1962. Elle se passe mal, et l’enregistrement n’a jamais lieu.
Correctif factuel : la phrase sur les groupes à guitares
La formule selon laquelle les groupes à guitares seraient sur le déclin vient de l’autobiographie de Brian Epstein, A Cellarful Of Noise, publiée en 1964, qui l’attribue à Dick Rowe. Rowe l’a démentie toute sa vie. Plusieurs historiens y voient au mieux une formule de politesse pour adoucir un refus, au pire une reconstruction a posteriori. Il est en tout cas paradoxal que Decca ait refusé un groupe à guitares pour en signer un autre, les Tremeloes. Ce qui est certain, c’est que la décision a été prise sur des critères pratiques et économiques autant qu’artistiques.
Correctif factuel : Tony Meehan n’a pas produit l’audition
John Lennon a affirmé que l’audition Decca avait été produite par Tony Meehan, l’ancien batteur des Shadows. Les recherches actuelles, notamment celles de Mark Lewisohn, jugent cette version peu probable : la séance était dirigée par Mike Smith. La confusion vient sans doute de la proposition faite ensuite à Epstein d’une séance payante produite par Meehan, qui n’a jamais eu lieu. De même, les Beatles ont longtemps cru qu’Epstein avait payé Decca pour enregistrer l’audition, ce qu’aucun document ne confirme.
Dick Rowe, l’homme qui a signé les Stones
Dick Rowe est resté dans l’histoire comme l’homme qui a refusé les Beatles. On oublie souvent qu’il a ensuite signé une bonne partie de la scène britannique des années 1960 pour Decca. Le geste le plus célèbre date de mai 1963 : Rowe et George Harrison siègent ensemble dans le jury d’un concours de talents à Liverpool, et Harrison lui recommande un groupe londonien qui joue au Crawdaddy de Richmond, les Rolling Stones. Rowe les signe dans la foulée. Ce sont les Beatles, quelques mois plus tard, qui offriront aux Stones leur premier succès dans le Top 20 britannique, I Wanna Be Your Man, histoire que nous racontons dans I Wanna Be Your Man : la petite chanson qui a lancé la rivalité Beatles/Stones.
Le refus parodié par les Rutles
Le refus de Decca est devenu un tel lieu commun qu’il a été parodié dans All You Need Is Cash, le faux documentaire sur les Rutles réalisé en 1978 par Eric Idle et Gary Weis. Dan Aykroyd y incarne Brian Thigh, le cadre d’une maison de disques qui a refusé les Rutles, interrogé sans ménagement par Eric Idle sur les millions de redevances perdus par sa compagnie. La scène dit assez à quel point la légende de Decca s’était installée dans la culture populaire, au point de devenir un archétype : celui du décideur qui passe à côté de l’histoire.
De la bande Decca à George Martin : comment l’échec a ouvert la porte
L’ironie de l’audition Decca tient en une phrase : le refus a produit exactement l’outil dont Epstein avait besoin pour convaincre ailleurs. Il repart en effet avec une copie de la bande, un enregistrement de qualité professionnelle de quinze chansons, un atout rare pour un groupe de province.
HMV, Oxford Street
Au début de février 1962, Epstein se rend au grand magasin de disques HMV d’Oxford Street, à Londres, pour faire graver des disques d’acétate à partir de la bande, plus commodes à faire écouter qu’un magnétophone. Le technicien chargé de la gravure, Jim Foy, est intrigué par ce qu’il entend et demande si certaines chansons sont des compositions originales. Apprenant que c’est le cas, il prévient Sid Colman, responsable de la société d’édition Ardmore and Beechwood, filiale d’EMI installée dans le même bâtiment. Colman s’intéresse aux chansons et oriente Epstein vers George Martin, patron du petit label Parlophone, autre filiale d’EMI.
Un acétate gravé ce jour-là pour Epstein, réunissant Hello Little Girl et Till There Was You, avec des annotations de la main du manager, a été vendu aux enchères en 2016 pour une somme considérable. Il illustre la façon dont les chansons de la bande Decca ont circulé avant même que le groupe ne soit signé.
George Martin écoute
George Martin reçoit Epstein en février 1962 et écoute les enregistrements. Ce qu’il entend ne le bouleverse pas. Il dira plus tard, en substance, qu’il n’y avait là rien d’extraordinaire mais quelque chose d’intéressant, une qualité dans les voix et une personnalité qu’il voulait voir de plus près. Il accepte de rencontrer le groupe. Après plusieurs mois de discussions, EMI accepte le principe d’un contrat, et les Beatles passent leur premier test à Abbey Road le 6 juin 1962. Sur le parcours du producteur, voir notre portrait George Martin sans les Beatles et sa fiche sur yellow-sub.net.
La chaîne est remarquable : sans le refus de Decca, pas de bande à faire graver ; sans la gravure, pas de technicien intrigué ; sans ce technicien, pas d’éditeur ; sans l’éditeur, pas de George Martin. Et sans George Martin, sans doute pas la séance du 11 février 1963 qui produira l’album Please Please Me en une journée, que nous avons reconstituée dans 585 minutes qui ont changé le monde.
Où écouter légalement chacune des 15 chansons
Soixante-quatre ans après l’audition, seuls cinq des quinze enregistrements Decca ont été publiés par les Beatles. Mais la plupart des chansons existent dans d’autres versions officielles du groupe, enregistrées en studio chez EMI, pour la radio de la BBC ou lors d’autres auditions. Voici le point, titre par titre.
| Chanson | Version Decca officielle | Autres versions officielles des Beatles |
|---|---|---|
| Like Dreamers Do | Anthology 1 (1995) | Aucune |
| Money (That’s What I Want) | Non publiée | With The Beatles (1963), versions live et radio |
| Till There Was You | Non publiée | With The Beatles (1963), Royal Variety Performance sur Anthology 1, BBC |
| The Sheik Of Araby | Anthology 1 (1995) | Aucune |
| To Know Her Is To Love Her | Non publiée | Live At The BBC (1994) |
| Take Good Care Of My Baby | Non publiée | Aucune |
| Memphis, Tennessee | Non publiée | Live At The BBC (1994) |
| Sure To Fall (In Love With You) | Non publiée | Live At The BBC (1994) |
| Hello Little Girl | Anthology 1 (1995) | Aucune |
| Three Cool Cats | Anthology 1 (1995) | Aucune |
| Crying, Waiting, Hoping | Non publiée | Live At The BBC (1994) |
| Love Of The Loved | Non publiée | Aucune |
| September In The Rain | Non publiée | Aucune |
| Bésame Mucho | Non publiée | Audition EMI du 6 juin 1962 sur Anthology 1 |
| Searchin’ | Anthology 1 (1995) | Aucune |
Le tableau permet de repérer les vraies raretés : trois chansons, Take Good Care Of My Baby, Love Of The Loved et September In The Rain, n’existent dans aucune version officielle des Beatles. Elles ne sont connues que par la bande Decca et ses copies non autorisées. Ce sont, en quelque sorte, les chansons perdues de l’audition.
Correctif factuel : Love Of The Loved n’est pas sur Anthology 1
On lit parfois que les trois compositions originales de l’audition ont été publiées sur Anthology 1. Ce n’est pas le cas. Seules Like Dreamers Do et Hello Little Girl y figurent. Love Of The Loved, dans la version des Beatles, reste inédite officiellement ; on ne la connaît légalement que par la version de Cilla Black, parue en 1963.
Les éditions qui circulent
L’intégralité de l’audition circule depuis la fin des années 1970 sous forme de disques non autorisés, parfois présentés avec un soin qui leur donne l’apparence de produits officiels. On trouve encore aujourd’hui, dans le commerce, des éditions des quinze titres sous des intitulés comme The Decca Tapes, publiées par des labels tiers. Aucune n’est autorisée par Apple Corps, et la qualité sonore varie considérablement selon la source utilisée. Pour l’auditeur qui veut s’en tenir aux publications officielles, Anthology 1 reste la seule référence.
Les bandes elles-mêmes
L’histoire matérielle de la bande est presque aussi romanesque que son contenu. En décembre 2012, une bande présentée comme une copie de sécurité de l’audition a été vendue aux enchères 35 000 livres à un collectionneur japonais, mais son authenticité a été contestée : elle ne contenait que dix titres et se trouvait sur un type de bande qui n’aurait pas été utilisé en 1962. En décembre 2019, la bobine numéro 2 de la copie remise à Epstein, authentifiée par Mark Lewisohn, a été adjugée 62 500 livres chez Sotheby’s. Et en 2025, une copie de très grande qualité a été découverte dans un magasin de disques de Vancouver, puis offerte par son propriétaire à Paul McCartney en personne. Toute cette histoire est racontée dans notre article l’homme qui a rendu la bande Decca des Beatles à Paul McCartney, et le marché des objets des Beatles dans les Beatles aux enchères.
L’existence d’une copie de première qualité relance régulièrement l’hypothèse d’une publication intégrale officielle. Rien n’a été annoncé à ce jour.
Ce que la bande Decca nous apprend, soixante-quatre ans après
Il serait faux de présenter l’audition Decca comme un chef-d’œuvre méconnu. Ce n’en est pas un. On y entend un groupe nerveux, privé de son public et de son matériel, qui joue prudemment un répertoire choisi pour plaire. Mais il serait tout aussi faux de n’y voir qu’un raté. Trois enseignements s’en dégagent.
Un groupe de chanteurs
D’abord, la bande montre que les Beatles étaient, avant tout, un groupe de chanteurs. Trois voix principales différentes, capables de se relayer et de s’harmoniser, c’est une rareté en 1962, à une époque où les groupes britanniques se construisaient autour d’un chanteur vedette et de ses accompagnateurs. Les harmonies de To Know Her Is To Love Her ou de Crying, Waiting, Hoping annoncent celles de This Boy et de Yes It Is.
Une culture musicale immense
Ensuite, la sélection révèle l’étendue de la culture musicale du groupe. Motown avant Motown, Chuck Berry, Buddy Holly, Carl Perkins, les Coasters, Phil Spector, Goffin et King, Broadway, le boléro mexicain, les standards hollywoodiens : en quinze titres, les Beatles traversent presque toute la musique populaire américaine de leur temps. C’est de cette bibliothèque que naîtra leur propre écriture, et c’est ce qui explique la variété des albums à venir.
Des auteurs encore timides
Enfin, la bande montre des auteurs qui n’osent pas encore. Trois chansons originales seulement, et pas les meilleures dont ils disposaient. Il faudra la confiance de George Martin, puis le succès de Please Please Me, pour que Lennon et McCartney imposent leurs compositions. En un an, le rapport s’inversera : A Hard Day’s Night, en 1964, sera le premier album des Beatles entièrement composé de chansons de Lennon et McCartney.
Les versions de référence : d’où les Beatles tenaient leurs reprises
Douze des quinze chansons de l’audition sont des reprises. Pour bien les comprendre, il faut savoir quelle version les Beatles avaient en tête : rarement l’original au sens strict, presque toujours le disque qui circulait à Liverpool à la fin des années 1950, souvent rapporté par les marins de la ligne Liverpool-New York ou trouvé dans les bacs du magasin NEMS de la famille Epstein. Voici les versions qui leur ont servi de modèle, selon les sources les plus couramment admises.
| Chanson | Version de référence | Année | Genre |
|---|---|---|---|
| Money (That’s What I Want) | Barrett Strong | 1959 | Rhythm and blues, Tamla |
| Till There Was You | Peggy Lee | Début des années 1960 | Ballade de Broadway |
| The Sheik Of Araby | Joe Brown | 1961 | Standard de 1921 en version rock |
| To Know Her Is To Love Her | The Teddy Bears | 1958 | Pop vocale |
| Take Good Care Of My Baby | Bobby Vee | 1961 | Pop du Brill Building |
| Memphis, Tennessee | Chuck Berry | 1959 | Rock’n’roll |
| Sure To Fall (In Love With You) | Carl Perkins | Enregistrée en 1956 | Country, rockabilly |
| Three Cool Cats | The Coasters | 1959 | Rhythm and blues comique |
| Crying, Waiting, Hoping | Buddy Holly | 1959 | Rock’n’roll mélodique |
| September In The Rain | Dinah Washington | 1961 | Standard des années 1930 |
| Bésame Mucho | The Coasters | 1960 | Boléro en version rhythm and blues |
| Searchin’ | The Coasters | 1957 | Rhythm and blues comique |
Le tableau fait apparaître une évidence souvent négligée : les Coasters sont l’influence la plus représentée de l’audition, avec trois titres sur douze reprises. Le groupe vocal californien, produit et écrit par Jerry Leiber et Mike Stoller, mêlait rhythm and blues et sketches comiques. C’est exactement ce que les Beatles faisaient au Cavern, où leurs concerts tenaient autant du spectacle que du récital. Les auditeurs qui découvrent les Beatles par leurs albums officiels sous-estiment souvent cette dimension comique, que la bande Decca restitue mieux que tout autre document.
Autre constat : la plupart de ces disques avaient moins de trois ans en janvier 1962. Contrairement à une image répandue, les Beatles de 1962 ne jouaient pas un répertoire de nostalgie rock’n’roll. Ils suivaient de près l’actualité du disque américain, de Bobby Vee à Dinah Washington, et l’adaptaient presque en temps réel.
Écouter la bande Decca : six moments à guetter
Pour qui découvre les cinq titres d’Anthology 1, ou qui a accès à l’intégralité par d’autres voies, voici quelques repères d’écoute qui permettent d’entendre ce que la bande dit des Beatles de 1962.
1. L’entrée de la voix de Paul sur Like Dreamers Do
Dès les premières mesures, on entend la voix de McCartney, plus ronde et plus assurée que sur le reste de la séance. Il ouvre l’audition avec sa propre chanson, et cela s’entend : c’est le moment où il est le plus à l’aise.
2. Les interjections de Three Cool Cats
Lennon et McCartney font les voix des personnages pendant que Harrison raconte l’histoire. Ces pitreries, captées en direct sans retouche, sont l’une des rares traces sonores de l’humour de scène du groupe avant la célébrité.
3. La fragilité de Till There Was You
Comparez la version Decca avec celle de With The Beatles, dix-huit mois plus tard. La première trahit la nervosité, la seconde l’assurance acquise entre-temps. C’est sans doute la comparaison la plus parlante de toute la discographie de jeunesse du groupe.
4. Les harmonies de Crying, Waiting, Hoping
Les réponses vocales de Lennon et McCartney derrière Harrison montrent déjà le soin du groupe pour les harmonies, qui deviendront sa marque de fabrique en 1963 et 1964.
5. La batterie de Pete Best
Écoutez la batterie sur plusieurs titres d’affilée. Le jeu de Pete Best est régulier, sans grande variation d’un morceau à l’autre. C’est moins une faute qu’un style, celui d’un batteur de scène habitué à tenir un tempo pendant des heures dans les clubs de Hambourg. On comprend néanmoins pourquoi George Martin, quelques mois plus tard, demandera un batteur plus souple en studio.
6. Le cri final de Searchin’
La séance s’achève, selon Lewisohn, sur un numéro comique. McCartney y surjoue chaque nom de détective, et l’on devine le plaisir du groupe à retrouver, après plusieurs heures de studio, l’esprit de ses concerts. C’est peut-être la meilleure manière de quitter cette bande : sur ce qu’ils savaient faire de mieux.
Correctif factuel : ni Love Me Do, ni Please Please Me, ni Twist And Shout
Certaines listes en ligne ajoutent à l’audition Decca des titres qui n’y figurent pas, notamment Love Me Do, Please Please Me ou Twist And Shout. Aucun de ces titres n’a été enregistré le 1er janvier 1962. Love Me Do sera présentée à George Martin en juin 1962 ; Please Please Me n’est écrite que dans le courant de 1962 ; et la version des Isley Brothers de Twist And Shout, qui servira de modèle aux Beatles, ne sort qu’au printemps 1962, plusieurs mois après l’audition.
L’audition Decca en dates
| Date | Événement |
|---|---|
| Vers 1957 | Lennon écrit Hello Little Girl, sa première chanson |
| Fin des années 1950 | McCartney écrit Like Dreamers Do et Love Of The Loved |
| 13 décembre 1961 | Mike Smith, de Decca, voit les Beatles au Cavern Club |
| 31 décembre 1961 | Neil Aspinall conduit le groupe à Londres en une dizaine d’heures |
| 1er janvier 1962 | Audition aux studios Decca de West Hampstead : 15 chansons |
| Début février 1962 | Decca refuse et signe Brian Poole and the Tremeloes ; acétates gravés chez HMV |
| 7 février 1962 | Rencontre infructueuse entre Epstein et Tony Meehan |
| Février 1962 | Epstein rencontre George Martin et lui fait écouter les enregistrements |
| 6 juin 1962 | Premier test des Beatles à Abbey Road pour Parlophone |
| 16 août 1962 | Renvoi de Pete Best ; Ringo Starr le remplace |
| 5 octobre 1962 | Sortie de Love Me Do, premier single |
| Mai 1963 | Sur la recommandation de George Harrison, Dick Rowe signe les Rolling Stones |
| 1963 | The Fourmost enregistrent Hello Little Girl ; Cilla Black publie Love Of The Loved |
| Juin 1964 | The Applejacks publient Like Dreamers Do chez Decca |
| 1978 | Les Rutles parodient le refus dans All You Need Is Cash |
| 1994 | Live At The BBC publie plusieurs chansons de l’audition dans des versions radio |
| Novembre 1995 | Anthology 1 publie cinq titres de l’audition |
| Décembre 2012 | Une bande contestée est vendue 35 000 livres |
| Décembre 2019 | La bobine 2 d’Epstein est adjugée 62 500 livres chez Sotheby’s |
| 2025 | Une copie retrouvée à Vancouver est offerte à Paul McCartney |
Questions fréquentes sur les chansons de l’audition Decca
Combien de chansons les Beatles ont-ils enregistrées pour Decca ?
Quinze, le 1er janvier 1962, en une seule séance d’environ une heure d’enregistrement effectif, prolongée sur l’après-midi.
Combien de chansons originales comptait l’audition ?
Trois : Like Dreamers Do, Hello Little Girl et Love Of The Loved, toutes créditées Lennon-McCartney.
Qui chantait sur l’audition Decca ?
Paul McCartney chante sept titres, John Lennon quatre et George Harrison quatre. Pete Best, à la batterie, ne chante pas.
Quelles chansons de l’audition Decca sont officiellement disponibles ?
Cinq : Searchin’, Three Cool Cats, The Sheik Of Araby, Like Dreamers Do et Hello Little Girl, publiées sur Anthology 1 en 1995.
Quelle a été la première chanson enregistrée ce jour-là ?
Selon la reconstitution de Mark Lewisohn, Like Dreamers Do. L’ordre exact reste toutefois discuté.
Qui a choisi les chansons ?
Brian Epstein, qui voulait montrer la polyvalence du groupe. Les Beatles ont jugé par la suite que cette sélection ne reflétait pas l’énergie de leurs concerts.
Pourquoi Love Me Do n’était-elle pas au programme ?
Personne ne l’a expliqué. Les Beatles ne présentaient alors qu’une petite part de leurs compositions, la norme étant encore de jouer des reprises. Love Me Do sera présentée à George Martin en juin 1962 et deviendra leur premier single.
Que sont devenues les trois compositions originales ?
Aucune n’a été enregistrée par les Beatles chez EMI. Hello Little Girl a été confiée aux Fourmost en 1963, Love Of The Loved à Cilla Black la même année, et Like Dreamers Do aux Applejacks en 1964.
Pourquoi Decca a-t-il refusé les Beatles ?
Le label a préféré Brian Poole and the Tremeloes, groupe de la banlieue de Londres, plus pratique et moins coûteux. La formule sur le déclin des groupes à guitares, rapportée par Epstein, a été démentie par Dick Rowe.
L’audition complète sera-t-elle publiée un jour ?
Rien n’est annoncé. La découverte d’une copie de très bonne qualité, remise à Paul McCartney en 2025, rend toutefois une telle publication techniquement envisageable.
Écouter et lire pour aller plus loin
Les cinq titres officiels de l’audition figurent sur Anthology 1, aux côtés des premiers enregistrements des Quarrymen, des séances de Hambourg et de l’audition EMI de juin 1962. C’est le disque indispensable pour entendre les Beatles avant la gloire.
Pour comprendre cette période dans le détail, la référence absolue est le premier volume de la biographie de Mark Lewisohn, Tune In, qui consacre de longues pages à l’audition et au refus. Le témoignage de Paul McCartney sur ses premières chansons se trouve dans Many Years From Now, et le récit des quatre musiciens dans The Beatles Anthology.
Sur yellow-sub.net, prolongez avec notre récit Decca dit non, l’histoire de la bande retrouvée à Vancouver, notre dossier sur Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle, notre article sur les grandes légendes urbaines des Beatles, notre éphéméride du 1er janvier et notre chronologie de 1962.
Sources
Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle (1992) et The Beatles, All These Years, Volume One : Tune In (2013). Mark Lewisohn, notes de pochette d’Anthology 1 (1995). Barry Miles, Paul McCartney : Many Years From Now (1997). David Sheff, All We Are Saying (1980). Brian Epstein, A Cellarful Of Noise (1964). The Beatles, The Beatles Anthology (2000). Ray Coleman, The Man Who Made The Beatles (1989). Brian Viner, The man who rejected the Beatles, The Independent, février 2012. The Telegraph, vente aux enchères de décembre 2012. Sotheby’s, vente de décembre 2019.












