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Brian Epstein n’a pas managé que les Beatles : l’histoire complète de son écurie d’artistes, de Gerry and the Pacemakers à Cilla Black (1962-1967)

L'écurie Brian Epstein : tous les artistes de NEMS, pas que les Beatles

En bref — Entre 1962 et 1967, Brian Epstein n’a pas seulement managé les Beatles. Sous l’enseigne de NEMS Enterprises, il a réuni la plus puissante écurie d’artistes de la pop britannique : Gerry and the Pacemakers, Billy J. Kramer with the Dakotas, Cilla Black, The Fourmost, The Big Three, Tommy Quickly et les Remo Four, Sounds Incorporated, Cliff Bennett and the Rebel Rousers, The Silkie, les Moody Blues, les Paramounts, Paddy, Klaus & Gibson, Michael Haslam, The Rustiks et, aux États-Unis, The Cyrkle. En 1963, ses artistes occupent la première place du classement britannique pendant une trentaine de semaines sur cinquante-deux, dont quatorze semaines consécutives au printemps. Entre avril 1963 et juillet 1964, douze numéros un britanniques sortent de son bureau, dont sept qui ne sont pas des Beatles. Puis la machine s’enraye : trop d’artistes, un manager épuisé, l’arrivée de Robert Stigwood, et la mort d’Epstein le 27 août 1967, qui disperse l’écurie en quelques mois. Cet article raconte l’histoire complète de ce catalogue parallèle, artiste par artiste, avec les discographies, les classements vérifiés, les témoignages des protagonistes et ce qu’il en reste aujourd’hui.

Quand on dit Brian Epstein, on pense aux Beatles. C’est logique : il les a signés le 24 janvier 1962, leur a obtenu un contrat chez Parlophone, leur a fait porter des costumes et les a conduits jusqu’au Ed Sullivan Show. Mais cette image, juste dans son centre, est fausse dans ses proportions. Pendant les cinq ans et demi où il a exercé le métier de manager, Epstein a signé plus d’une quinzaine d’artistes. Certains ont vendu des millions de disques. D’autres n’ont jamais dépassé la première partie d’une tournée. Une seule chanteuse, une poignée de groupes de Liverpool, un trio de folk de Hull, un groupe de Birmingham qui deviendra plus tard célèbre sans lui, et un groupe d’étudiants américains baptisé par John Lennon.

Cette écurie n’est pas un décor. Elle est la clé de lecture de l’année 1963, quand Liverpool règne sur les classements et que la presse britannique invente l’expression Mersey Sound pour décrire ce qui est, pour l’essentiel, le catalogue d’un seul homme. Elle explique pourquoi Lennon et McCartney ont écrit autant de chansons qu’ils n’ont pas gardées. Elle éclaire le rôle de George Martin, qui produit simultanément la moitié de ces artistes. Et elle raconte, par ses échecs, les limites d’une méthode que l’on crédite trop volontiers d’une infaillibilité qu’elle n’a jamais eue.

Nous avons déjà consacré sur ce site un portrait complet de Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle, un récit de sa déchéance et de sa mort et une enquête sur Tommy Quickly, le seul échec complet de sa carrière. Cet article-ci change d’axe : il ne regarde plus Epstein depuis les Beatles, mais les Beatles depuis l’écurie.

L’écurie Epstein en un coup d’œil : qui, quand, avec quel résultat

Avant d’entrer dans le détail, voici le tableau d’ensemble. Il recense les artistes dont la gestion par Brian Epstein ou par NEMS Enterprises est documentée, dans l’ordre approximatif de leur arrivée. Les classements sont ceux du classement britannique des 45 tours (Record Retailer, repris aujourd’hui par l’Official Charts Company), sauf mention contraire.

Artiste Origine Arrivée chez Epstein Meilleur classement UK Bilan
The Beatles Liverpool 24 janvier 1962 N° 1 (dix-sept fois dans la décennie) Le vaisseau amiral
Gerry and the Pacemakers Liverpool 1962 N° 1 (trois fois) Triomphe, puis déclin dès 1965
The Big Three Liverpool 1962 N° 22 (45 tours), n° 6 (EP) Rupture en juillet 1963
Billy J. Kramer with the Dakotas Bootle / Manchester Début 1963 N° 1 (deux fois) Succès fulgurant, déclin après 1965
The Fourmost Liverpool 30 juin 1963 N° 6 Trois tubes, puis le cabaret
Tommy Quickly (et les Remo Four) Liverpool 1963 N° 33 L’échec emblématique
Cilla Black Liverpool 6 septembre 1963 N° 1 (deux fois) La carrière la plus longue de l’écurie
Sounds Incorporated Dartford (Kent) 1963 N° 30 Groupe de tournée des Beatles
Michael Haslam Bolton Mai 1964 Non classé Deux 45 tours, puis l’oubli
The Rustiks Ouest de l’Angleterre 1964 Non classé Tournée d’automne 1964
Cliff Bennett and the Rebel Rousers West Drayton (Middlesex) Septembre 1964 N° 6 Un tube signé McCartney en 1966
The Silkie Hull 17 mars 1965 N° 28 (n° 10 aux États-Unis) Produits par les Beatles
Paddy, Klaus & Gibson Liverpool / Hambourg 1965 Non classé Dissous en 1966
The Paramounts Southend-on-Sea 1965 N° 35 (avant Epstein) Futur noyau de Procol Harum
The Moody Blues Birmingham Fin 1965 N° 1 (avant Epstein) Un an de gestion sans succès
The Cyrkle Easton (Pennsylvanie) Fin 1965 – début 1966 N° 2 au Billboard Seul groupe américain de l’écurie

Deux choses sautent aux yeux. D’abord, l’écurie n’est pas exclusivement liverpuldienne, contrairement à une idée reçue tenace : on y trouve un groupe du Kent, un chanteur de Bolton, un trio de folk de Hull, un groupe de Birmingham, un autre de Southend et un groupe de Pennsylvanie. Ensuite, la courbe est nette. Tout ce qui est signé en 1962 et 1963 réussit, parfois de manière spectaculaire. Presque tout ce qui est signé à partir de 1964 échoue ou stagne. Cette asymétrie est le vrai sujet de cet article.

Comment un disquaire devient imprésario (1961-1962)

NEMS, Whitechapel et le goût de l’ordre

NEMS signifie North End Music Stores. C’est d’abord une affaire familiale de meubles et d’instruments fondée par le grand-père de Brian, Isaac Epstein, puis développée par son père Harry. Brian, né le 19 septembre 1934 à Liverpool, a tenté une carrière d’acteur à la Royal Academy of Dramatic Art avant de revenir dans le giron familial. On lui confie le rayon disques du magasin de Great Charlotte Street, puis celui du second magasin, ouvert au 12-14 Whitechapel, en plein centre-ville. Nous avons raconté l’histoire de cette adresse dans notre article sur la plaque posée à NEMS, 12-14 Whitechapel.

Epstein y développe une obsession qui fera plus tard sa force de manager : l’ordre. Il se targue de pouvoir fournir n’importe quel disque à n’importe quel client, tient des fiches, commande en abondance. Le 28 octobre 1961, selon le récit canonique, un client demande My Bonnie, un disque enregistré à Hambourg par Tony Sheridan avec un groupe crédité The Beat Brothers. Le 9 novembre 1961, Epstein descend au Cavern, à deux pas du magasin, pour voir ces garçons dont on lui parle. Le 24 janvier 1962, il signe avec eux un contrat de management. Il n’a aucune expérience du métier.

De la boutique à NEMS Enterprises (juin 1962)

La société de management NEMS Enterprises est constituée à la fin du mois de juin 1962, quelques semaines après que les Beatles ont décroché leur audition chez Parlophone. C’est une structure distincte des magasins, et elle a vocation dès le départ à gérer plus d’un artiste. Epstein a compris une chose que ses concurrents de Liverpool n’ont pas comprise : la ville compte des centaines de groupes, la presse locale Mersey Beat de Bill Harry les classe chaque année, et un homme qui contrôle les meilleurs d’entre eux contrôlera l’offre de toute une scène le jour où Londres s’y intéressera.

La commission prélevée est fixée à 25 % des revenus bruts des artistes, un taux élevé pour l’époque, que nous avons détaillé dans notre dossier des Beatles et des chiffres. En échange, NEMS fournit tout : réservations, promotion, relations avec les maisons de disques, conseils vestimentaires, et bientôt un attaché de presse, Tony Barrow, dont nous avons retracé le parcours dans notre portrait de l’homme qui donna aux Beatles leur visage public.

La méthode Epstein en quatre leviers

Ce qui frappe, quand on examine l’écurie dans son ensemble, c’est la répétition d’une formule. Elle tient en quatre leviers, appliqués avec une remarquable constance à chaque nouvelle recrue de 1962-1963.

Le premier levier est la présentation. Les Beatles ont abandonné le cuir pour le costume ; Gerry Marsden, Billy J. Kramer et les Fourmost suivent la même règle. Epstein veut des artistes souriants, propres, polis, présentables à une grand-mère devant son téléviseur du samedi soir. Ceux qui refusent, comme le Big Three, ne restent pas.

Le deuxième levier est George Martin. Après le contrat des Beatles chez Parlophone, Epstein amène à EMI presque tous ses artistes, et Martin en produit la majorité : Gerry and the Pacemakers (chez Columbia, label frère de Parlophone), Billy J. Kramer, les Fourmost, Cilla Black. En 1963, le producteur des Beatles est aussi celui de la moitié du hit-parade britannique. Nous avons consacré à ce versant de sa carrière un dossier complet, George Martin sans les Beatles.

Le troisième levier est le catalogue Lennon-McCartney. Les deux auteurs écrivent vite, beaucoup, et gardent pour eux ce qu’ils préfèrent. Le reste est redistribué dans l’écurie : Billy J. Kramer reçoit quatre faces A, les Fourmost deux, Cilla Black trois, Tommy Quickly une. Nous y reviendrons en détail, chiffres à l’appui.

Le quatrième levier est la scène. Epstein organise des tournées-paquets, selon le modèle britannique de l’époque : un programme de deux heures, huit ou dix artistes, chacun jouant un court set, un animateur entre les numéros, deux séances par soir dans les cinémas et théâtres de province. Ses artistes s’y relaient en première partie des Beatles. Le public vient pour le groupe vedette et découvre, au passage, les nouvelles recrues de la maison. C’est un système de promotion par capillarité, que nous avons observé à l’échelle d’une seule ville dans notre article sur la résidence de Bournemouth d’août 1963, où les Beatles partagent l’affiche avec Billy J. Kramer et Tommy Quickly.

Repère chronologique — la naissance de l’écurie

28 octobre 1961 : un client demande My Bonnie chez NEMS, selon la version consacrée.
9 novembre 1961 : Brian Epstein assiste pour la première fois à un concert des Beatles au Cavern.
24 janvier 1962 : signature du contrat de management des Beatles.
Juin 1962 : constitution de NEMS Enterprises ; Gerry and the Pacemakers rejoignent l’écurie dans la foulée.
1962 : signature du Big Three.
Début 1963 : Billy J. Kramer et les Dakotas.
30 juin 1963 : les Fourmost.
6 septembre 1963 : Cilla Black, seule femme de l’écurie.
Mars 1964 : NEMS quitte Liverpool pour Londres.

Gerry and the Pacemakers : le rival devenu frère d’écurie

Des Mars Bars à Hambourg

Gerry Marsden, né le 24 septembre 1942 à Liverpool, forme son groupe en 1956 avec son frère Freddie à la batterie, Les Chadwick à la basse et Arthur McMahon au piano, remplacé vers 1961 par Les Maguire. Le groupe s’appelle d’abord Gerry Marsden and the Mars Bars, jusqu’à ce que le fabricant de la célèbre barre chocolatée proteste. Il devient Gerry and the Pacemakers.

Sur le circuit de Liverpool et de Hambourg, les Pacemakers sont les rivaux directs des Beatles, parfois leurs complices : le 19 octobre 1961, les deux formations fusionnent pour un soir au Litherland Town Hall sous le nom de The Beatmakers. Ils partagent les mêmes clubs, le même répertoire de rock’n’roll américain et le même public. Marsden a résumé l’esprit de cette scène par une formule qui vaut manifeste : “The Beatles and ourselves, we let go when we get on stage. On Merseyside, it’s beat, beat, beat all the way.”

Quand Epstein vient le voir, en 1962, Marsden n’a aucune illusion sur ses motivations, ni sur les siennes. Il l’a raconté sans détour : “He’d just told me he’d got a record deal for The Beatles, and I thought, if Brian can get us a few more quid and maybe a record deal, well, that would be the big time for us.” Quelques livres de plus et un contrat : l’ambition de départ est modeste. Elle sera dépassée au-delà de toute attente.

How Do You Do It : la chanson que les Beatles ont refusée

L’histoire du premier succès des Pacemakers commence dans le studio des Beatles. George Martin a trouvé une chanson de Mitch Murray, jeune auteur londonien, intitulée How Do You Do It?. Murray l’avait déjà proposée sans succès à Adam Faith et à Brian Poole. Martin est convaincu que c’est un numéro un et veut que les Beatles l’enregistrent pour leur premier 45 tours. Le 4 septembre 1962, lors de leur première séance à Abbey Road avec Ringo Starr, le groupe s’exécute sans enthousiasme. La version existe, elle a été publiée en novembre 1995 sur Anthology 1.

Mais les Beatles tiennent à leurs propres chansons, et à leur réputation locale. McCartney l’a expliqué avec franchise : “We knew that the peer pressure back in Liverpool would not allow us to do How Do You Do It.” Leurs pairs de Liverpool se seraient moqués d’eux. Martin s’incline : “I looked very hard at How Do You Do It?, but in the end I went with Love Me Do.” Le premier 45 tours des Beatles sera Love Me Do, qui culmine à la 17e place.

La chanson reste dans le tiroir de Martin, et il la confie à Gerry and the Pacemakers. Elle est enregistrée le 22 janvier 1963, publiée le 1er mars 1963 chez Columbia sous la référence DB 4987, et atteint la première place du classement britannique le 11 avril 1963. Elle y reste trois semaines, avant d’être délogée par From Me to You, des Beatles. La scène résume l’année 1963 : un titre refusé par les Beatles, repris par un autre artiste Epstein, produit par George Martin, détrôné par les Beatles eux-mêmes. Aux États-Unis, la chanson atteindra la 9e place du Billboard à l’été 1964, dans le sillage de la Beatlemania.

Trois numéros un d’affilée, un record de vingt ans

Le deuxième 45 tours, I Like It, également signé Mitch Murray, atteint la première place le 20 juin 1963 et y reste quatre semaines. Le troisième est une idée audacieuse : une chanson de comédie musicale de Rodgers et Hammerstein, You’ll Never Walk Alone, tirée de Carousel (1945). Le choix n’allait pas de soi pour un groupe de beat. Il s’impose pourtant, et le titre atteint à son tour la première place le 31 octobre 1963 pour quatre semaines.

Gerry and the Pacemakers deviennent ainsi le premier artiste de l’histoire du classement britannique à placer ses trois premiers 45 tours au numéro un. Le record ne sera égalé qu’en 1984, par Frankie Goes to Hollywood, un autre groupe de Liverpool, avec Relax, Two Tribes et The Power of Love. Les Beatles, eux, n’ont jamais réussi ce triplé : leur premier 45 tours avait plafonné à la 17e place.

C’est ici qu’il faut mesurer l’emprise de NEMS sur l’année 1963. Entre le 11 avril et le 17 juillet, trois titres se succèdent à la première place sans interruption : How Do You Do It? (trois semaines), From Me to You (sept semaines) et I Like It (quatre semaines). Quatorze semaines d’affilée pendant lesquelles le numéro un britannique appartient à un seul manager. Sur l’ensemble de l’année, en ajoutant Bad to Me de Billy J. Kramer, She Loves You, You’ll Never Walk Alone et le début du règne d’I Want to Hold Your Hand, les artistes Epstein totalisent une trentaine de semaines au sommet. Aucun manager britannique n’avait jamais approché une telle domination.

I’m the One, Don’t Let the Sun Catch You Crying : le premier plafond

La série s’interrompt au quatrième 45 tours. I’m the One, écrit par Marsden lui-même, atteint la 2e place en février 1964, bloqué par Needles and Pins des Searchers, un autre groupe de Liverpool mais qui n’appartient pas à l’écurie. Don’t Let the Sun Catch You Crying, ballade de Marsden, s’arrête à la 6e place au Royaume-Uni en 1964, mais devient leur plus grand succès américain : 4e place au Billboard Hot 100. Au total, les Pacemakers placeront sept titres dans le Top 40 américain, performance honorable dans la vague de la British Invasion.

Le schéma est déjà visible : dès que la formule des débuts s’épuise, Marsden doit écrire lui-même, et ses chansons, souvent délicates, n’ont pas la force de frappe des titres de Mitch Murray ou des standards de Broadway. Epstein, qui a désormais les Beatles à gérer à l’échelle mondiale, n’a plus le temps de chercher le prochain How Do You Do It?.

Ferry Cross the Mersey : le film et la chanson

Epstein a pourtant une idée ambitieuse pour prolonger l’élan : un long métrage. Après le triomphe d’A Hard Day’s Night, sorti en juillet 1964, il imagine un film construit autour des Pacemakers. Ce sera Ferry Cross the Mersey, réalisé par Jeremy Summers, produit par Michael Holden, et dont Epstein est crédité comme producteur. Le scénario est d’abord confié à Tony Warren, le créateur du feuilleton Coronation Street, puis achevé par David Franden. L’intrigue suit des étudiants des beaux-arts qui participent à un concours de groupes et doivent retrouver leurs instruments envoyés par erreur à l’aéroport.

Le film est aussi une vitrine de l’écurie : Cilla Black et les Fourmost y apparaissent dans leur propre rôle. Marsden écrit l’essentiel de la bande originale, George Martin signe un arrangement instrumental. Le film sort en décembre 1964 au Royaume-Uni et au début de 1965 aux États-Unis. La chanson-titre, publiée en décembre 1964, atteint la 8e place britannique et la 6e américaine. Elle deviendra, bien plus tard, un hymne de Liverpool presque aussi puissant que You’ll Never Walk Alone.

Mais le film n’a ni l’humour ni l’invention de celui de Richard Lester, et il n’a jamais bénéficié d’une diffusion vidéo à la hauteur de sa valeur documentaire, pour des raisons de droits. Il reste un précieux témoignage sur le Liverpool de 1964 et sur l’état d’esprit d’un manager persuadé que la méthode Beatles peut être dupliquée.

La fin du groupe et la seconde vie d’une chanson

Après I’ll Be There (15e en 1965) et Walk Hand in Hand (29e en 1965), le groupe ne classe plus rien au Royaume-Uni. Il se sépare en 1966. Marsden entame une carrière de chanteur de variétés et d’animateur, joue dans la comédie musicale Charlie Girl dans le West End, et reforme des Pacemakers en 1972 pour le circuit des tournées nostalgie.

La postérité de Gerry and the Pacemakers tient pourtant à un fait qui dépasse la musique. Pendant l’été 1963, Marsden offre un exemplaire de You’ll Never Walk Alone à Bill Shankly, l’entraîneur de Liverpool FC. La chanson est adoptée par le Kop d’Anfield et devient l’hymne du club, puis de nombreux clubs dans le monde. Ironie jamais dissipée : Marsden était supporter d’Everton.

Les drames du football anglais donnent ensuite une seconde vie à ses chansons. En 1985, après l’incendie du stade de Bradford, il réunit un collectif baptisé The Crowd pour une nouvelle version de You’ll Never Walk Alone, qui atteint la première place. En 1989, après la catastrophe de Hillsborough, il enregistre une nouvelle version de Ferry Cross the Mersey avec Paul McCartney, Holly Johnson, The Christians et l’équipe de production Stock, Aitken & Waterman : elle aussi atteint la première place. Un Beatle et un Pacemaker réunis sur un même disque, vingt-six ans après avoir partagé les classements de 1963.

Gerry Marsden est mort le 3 janvier 2021, à 78 ans. Nous lui avions consacré un hommage, Il y a 5 ans disparaissait Gerry Marsden.

Année 45 tours (Columbia) Auteur UK US
1963 How Do You Do It? Mitch Murray 1 9 (1964)
1963 I Like It Mitch Murray 1 17 (1964)
1963 You’ll Never Walk Alone Rodgers / Hammerstein 1
1964 I’m the One Gerry Marsden 2 82
1964 Don’t Let the Sun Catch You Crying Gerry Marsden et al. 6 4
1964 It’s Gonna Be All Right Gerry Marsden 24 23 (1965)
1964 Ferry Cross the Mersey Gerry Marsden 8 6 (1965)
1965 I’ll Be There Bobby Darin 15 14
1965 Walk Hand in Hand Johnny Cowell 29

Albums britanniques principaux : How Do You Like It? (1963, 2e place du classement des albums), Ferry Cross the Mersey (1965, bande originale, 19e). Aux États-Unis, Laurie Records publie des compilations recomposées, comme Capitol le fait pour les Beatles.

Billy J. Kramer with the Dakotas : le chanteur construit avec des chansons des Beatles

William Ashton, apprenti cheminot de Bootle

Billy J. Kramer s’appelle en réalité William Howard Ashton. Il est né le 19 août 1943 à Bootle, au nord de Liverpool, et travaille comme apprenti mécanicien aux chemins de fer britanniques quand il chante le soir avec son groupe, The Coasters. Le nom de Kramer a été choisi au hasard dans un annuaire téléphonique. Le J, lui, vient de John Lennon, qui trouvait que Billy Kramer sonnait trop mou : la lettre donne au nom une allure plus dure, plus américaine. Kramer n’a jamais caché ce qu’avait représenté pour lui l’intérêt d’Epstein : “To be approached by somebody who was managing The Beatles was a big deal to me.”

Epstein rachète son contrat à son manager local, Ted Knibbs, au début de 1963. Premier obstacle : les Coasters refusent de devenir professionnels. Ils ont des emplois, des familles, et ne veulent pas quitter Liverpool pour des tournées incertaines. Epstein doit trouver un autre groupe.

Le mariage arrangé avec les Dakotas de Manchester

Il le trouve à Manchester. Les Dakotas accompagnent alors un chanteur nommé Pete MacLaine. Ce sont des instrumentistes solides, emmenés par le guitariste Mike Maxfield, et Epstein les persuade de quitter MacLaine pour épauler Kramer. C’est le premier exemple, dans l’écurie, d’un procédé qu’Epstein réutilisera avec Tommy Quickly et les Remo Four : assembler un chanteur et un groupe qui ne se connaissaient pas, comme on compose une affiche.

Le procédé fonctionne, en partie parce que les Dakotas ont leur propre existence. Leur instrumental The Cruel Sea, composé par Mike Maxfield, entre dans le Top 20 britannique en 1963 et sera repris par les Ventures. Kramer, lui, est un chanteur à la voix juste mais peu puissante, et d’une grande nervosité en studio. George Martin compense par le double enregistrement de la voix et un accompagnement très présent. Le résultat est un son lisse, rassurant, idéal pour la radio.

Do You Want to Know a Secret : la première place volée par les Beatles

Pour le premier 45 tours, Epstein et Martin puisent directement dans l’album des Beatles. Do You Want to Know a Secret, écrite par Lennon et chantée sur Please Please Me par George Harrison, est enregistrée par Kramer et publiée le 26 avril 1963 chez Parlophone. En face B figure I’ll Be on My Way, une chanson de McCartney que les Beatles n’ont jamais enregistrée en studio : leur seule version, captée pour la BBC au printemps 1963, n’a été publiée qu’en 1994 sur Live at the BBC.

Le disque atteint la 2e place du classement britannique. Ce qui l’empêche d’aller plus haut, c’est From Me to You, des Beatles, installé au sommet pour sept semaines. Première occurrence d’un phénomène qui reviendra plusieurs fois dans l’histoire de l’écurie : les Beatles bloquant eux-mêmes les artistes de leur propre manager. Nous avons consacré un article à la version originale, Do You Want to Know a Secret, la confidence musicale des Beatles.

Bad to Me : le numéro un et le million

Le deuxième 45 tours est une chanson écrite pour Kramer et non recyclée. Lennon a donné deux versions de sa genèse : dans ses entretiens tardifs, il dit l’avoir écrite pour Kramer pendant ses vacances en Espagne avec Epstein, fin avril 1963 ; dans un entretien de 1964, il la décrit comme écrite avec McCartney à l’arrière d’une camionnette. Bad to Me est enregistrée le 27 juin 1963 à Abbey Road, produite par George Martin, en présence de McCartney, et publiée le 26 juillet 1963.

Elle atteint la première place le 22 août 1963 et y reste trois semaines, jusqu’à l’arrivée de She Loves You. Elle dépasse le million d’exemplaires et vaut à Kramer un disque d’or. La démo enregistrée par Lennon pour présenter la chanson dormait dans les archives : elle a été publiée en décembre 2013 sur The Beatles Bootleg Recordings 1963. La face B, I Call Your Name, est une chanson de Lennon que les Beatles enregistreront eux-mêmes le 1er mars 1964, comme nous l’avons raconté dans notre article sur I Call Your Name. Aux États-Unis, Bad to Me atteindra la 9e place du Billboard en 1964.

I’ll Keep You Satisfied et From a Window : l’usure d’un filon

Troisième 45 tours, troisième chanson Lennon-McCartney, cette fois de la main de McCartney : I’ll Keep You Satisfied, publiée en novembre 1963, atteint la 4e place. Le quatrième titre signé du tandem pour Kramer, From a Window, sort en juillet 1964 et s’arrête à la 10e place. La courbe est lisible : chaque nouvelle chanson offerte rapporte un peu moins que la précédente. Les deux auteurs donnent des titres de qualité, mais jamais les meilleurs, et le public commence à percevoir Kramer comme un satellite des Beatles plutôt que comme un artiste.

Little Children : l’émancipation par le refus

C’est Kramer qui rompt le schéma, en refusant une chanson. McCartney lui propose au début de 1964 One and One Is Two. Kramer n’en veut pas et choisit à la place Little Children, écrite par les Américains Mort Shuman et J. Leslie McFarland : l’histoire d’un grand frère qui tente d’acheter le silence des plus petits pour pouvoir embrasser sa fiancée. Le pari est risqué. Il réussit au-delà de tout : Little Children atteint la première place le 19 mars 1964, y reste deux semaines, et devient le plus grand succès de sa carrière. Aux États-Unis, il monte à la 7e place.

La scène a une ironie supplémentaire : Little Children est délogé de la première place par Can’t Buy Me Love. Et One and One Is Two, la chanson refusée, finit chez un groupe sud-africain, The Strangers with Mike Shannon, sans succès. Nous l’avons évoquée dans notre panorama des chansons que les Beatles ont offertes au monde.

Yesterday : la chanson qu’il aurait refusée

Un autre refus alimente la légende. Selon le journaliste Bill Harry, fondateur de Mersey Beat, McCartney aurait proposé Yesterday à Kramer, qui l’aurait jugée inadaptée à son style. L’anecdote est reprise depuis dans la plupart des portraits de Kramer, qui a publié en 2016 son autobiographie, Do You Want to Know a Secret. Il faut toutefois la manier avec prudence : McCartney a fait écouter Yesterday à beaucoup de monde au premier semestre 1965, d’autres chanteurs comme Chris Farlowe revendiquent une proposition similaire, et la chanson a finalement été enregistrée par lui-même le 14 juin 1965, comme nous l’avons raconté dans notre enquête sur la séance de Yesterday. L’hypothèse la plus raisonnable est celle d’une audition informelle, pas d’une offre ferme.

Trains and Boats and Planes : le duel perdu contre Bacharach

Le dernier succès significatif de Kramer est une chanson de Burt Bacharach et Hal David, Trains and Boats and Planes, en mai 1965. Elle atteint la 12e place. Mais au même moment, la version orchestrale enregistrée par Bacharach lui-même, publiée sous son nom, monte jusqu’à la 4e place du classement britannique. Un chanteur de Bootle battu dans son propre pays par le compositeur américain de sa chanson : le signe que l’étoile de Kramer pâlit. Les 45 tours suivants, It’s Gotta Last Forever, When You Walk in the Room, Sneakin’ Around puis ceux de la fin de la décennie, ne se classent plus.

Kramer se reconvertit dans le cabaret et la télévision, s’installe plus tard aux États-Unis, et n’a jamais cessé de chanter. Il enregistrait encore dans les années 2020 et participe régulièrement aux conventions de fans, comme au Beatles Day de Mons, dont il est l’invité de l’édition 2026. Il est aujourd’hui l’un des derniers témoins directs de l’écurie Epstein.

Date 45 tours (Parlophone) Auteurs UK US
26 avril 1963 Do You Want to Know a Secret / I’ll Be on My Way Lennon-McCartney 2
1963 The Cruel Sea (les Dakotas seuls) Mike Maxfield Top 20
26 juillet 1963 Bad to Me / I Call Your Name Lennon-McCartney 1 9 (1964)
Novembre 1963 I’ll Keep You Satisfied Lennon-McCartney 4 30 (1964)
Février 1964 Little Children Mort Shuman / J. Leslie McFarland 1 7
Juillet 1964 From a Window Lennon-McCartney 10 23
Mai 1965 Trains and Boats and Planes Bacharach / David 12

Cilla Black : de la dame du vestiaire à la voix de l’écurie

Priscilla White et la coquille de Mersey Beat

Priscilla Maria Veronica White naît le 27 mai 1943 à Liverpool, dans le quartier populaire de Scotland Road. Au début des années 1960, elle tient le vestiaire du Cavern, le club où jouent les Beatles à l’heure du déjeuner. Il lui arrive de monter sur scène pour chanter un titre avec les groupes du soir, dont Rory Storm and the Hurricanes, le groupe de Ringo Starr, que nous avons raconté dans notre dossier sur Rory Storm and The Hurricanes.

Son nom de scène naît d’une erreur. Bill Harry, qui rédige un article sur elle dans Mersey Beat, se trompe de couleur et l’appelle Cilla Black au lieu de Cilla White. Elle garde la coquille. C’est une des rares fois dans cette histoire où le nom d’un artiste de l’écurie n’est pas choisi par Epstein.

L’audition ratée et la signature du 6 septembre 1963

C’est John Lennon qui parle d’elle à Epstein. La première audition tourne mal : les Beatles, qui l’accompagnent, jouent dans une tonalité qui ne lui convient pas, elle est tétanisée, et Epstein n’est pas convaincu. Il la revoit plus tard chanter dans un club de Liverpool, le Blue Angel, et change d’avis. Il la signe le 6 septembre 1963. Elle devient la seule femme de toute l’écurie, et le restera.

Le premier 45 tours est, comme pour Kramer, une chanson Lennon-McCartney : Love of the Loved, un titre de McCartney que les Beatles jouaient depuis leurs débuts et qu’ils avaient même interprété lors de leur audition chez Decca, le 1er janvier 1962. Publié fin septembre 1963, produit par George Martin, il n’atteint que la 35e place. Le démarrage est poussif. Epstein et Martin changent de stratégie.

Anyone Who Had a Heart : le hold-up contre Dionne Warwick

Plutôt que de chercher une nouvelle chanson dans les cartons des Beatles, George Martin se tourne vers l’Amérique. Burt Bacharach et Hal David viennent d’écrire pour Dionne Warwick Anyone Who Had a Heart, un succès aux États-Unis. Martin fait arranger la chanson par Johnny Pearson et l’enregistre avec Cilla à Abbey Road. Publiée à la fin de janvier 1964, la version britannique entre au classement le 8 février à la 28e place, puis atteint la première place à la fin du mois. Elle y reste trois semaines, jusqu’à ce que Little Children de Billy J. Kramer prenne sa place : un numéro un d’Epstein en remplace un autre.

Les ventes approchent le million d’exemplaires dès la fin avril 1964. C’est, selon les relevés disponibles, le 45 tours le plus vendu par une artiste féminine au Royaume-Uni pendant toute la décennie. Dionne Warwick, dont l’original est éclipsé sur le marché britannique, ne l’a jamais digéré, et Cilla Black l’a raconté avec sa gouaille coutumière : “It was a No. 1; Dionne was dead choked and she’s never forgiven me to this day.”

Le deuxième numéro un suit immédiatement : You’re My World, adaptation anglaise d’une chanson italienne d’Umberto Bindi, atteint la première place à la fin mai 1964 et y reste quatre semaines. Il monte à la 26e place aux États-Unis, son meilleur classement américain. Cilla Black est désormais, avec les Beatles, l’artiste le plus rentable de l’écurie.

It’s for You et le soutien de McCartney

Les Beatles ne l’oublient pas pour autant. En juillet 1964, McCartney lui offre It’s for You, une valse jazzy inhabituelle, sur laquelle il joue du piano pendant la séance. Le titre atteint la 7e place. Plus tard, il écrira pour elle Step Inside Love, nous y reviendrons.

Début 1965, un duel l’oppose aux Righteous Brothers. Les deux versions de You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ sortent en même temps au Royaume-Uni. Celle de Cilla part plus vite, mais Andrew Loog Oldham, qui avait travaillé brièvement pour NEMS au début de 1963 avant de devenir le manager des Rolling Stones, fait publier une annonce dans la presse musicale pour défendre la version américaine produite par Phil Spector. Les Righteous Brothers atteignent la première place, Cilla la deuxième. Un ancien collaborateur d’Epstein qui contribue à priver une artiste d’Epstein d’un numéro un : la scène britannique de 1965 est un petit monde.

George Martin, Alfie et la vision d’Epstein

C’est avec Cilla Black qu’Epstein démontre le mieux ce que son flair pouvait apporter à un producteur aussi expérimenté que George Martin. Martin l’a reconnu sans ambiguïté : “Brian had the sense to see in Cilla something that I originally hadn’t seen. I thought she was this dolly rocker from Liverpool, good and different, but not in any way a ballad singer. He opened my eyes to Cilla’s dramatic potential. He had a great sense of vision in the artists he handled.” Une rockeuse de Liverpool, pas une chanteuse de ballades : Martin s’était trompé, Epstein avait vu juste.

L’aboutissement de cette intuition est Alfie, en 1966, chanson de Bacharach et David écrite pour le film de Lewis Gilbert avec Michael Caine. Bacharach vient lui-même à Abbey Road diriger l’orchestre, et la séance, d’une exigence extrême, nécessite une trentaine de prises selon les sources. Le titre atteint la 9e place au Royaume-Uni. La même année, Love’s Just a Broken Heart (5e) et Don’t Answer Me (6e) confirment que Cilla a franchi le cap que Gerry et Billy J. n’ont pas franchi : celui de la deuxième carrière, qui ne dépend plus des Beatles. Ses albums Cilla (1965, 5e) et Cilla Sings a Rainbow (1966, 4e) se classent dans le Top 5.

George Martin produit encore son album au printemps 1967, au moment même où il travaille sur Sgt. Pepper. C’est ce conflit d’agenda qui provoquera l’épisode douloureux de She’s Leaving Home, que nous avons raconté dans le jour où Paul McCartney a blessé George Martin.

Après Brian : Step Inside Love et la télévision

Dans les derniers mois de sa vie, en 1967, Epstein négocie pour Cilla un contrat avec la BBC pour une émission de variétés à son nom. Il meurt le 27 août 1967 sans la voir à l’antenne. Bobby Willis, son compagnon et futur mari, reprend la gestion de sa carrière. L’émission Cilla est diffusée à partir du 30 janvier 1968. Pour son générique, McCartney écrit Step Inside Love, qu’il enregistre en démo en novembre 1967 et qui devient un 45 tours au printemps 1968 (8e place). Les Beatles eux-mêmes en joueront une version improvisée en septembre 1968, publiée en 1996 sur Anthology 3.

La suite appartient à la télévision : Surprise Surprise, Blind Date, une popularité qui fait de Cilla Black une institution nationale jusqu’à sa mort, le 1er août 2015. Mais la chanteuse n’a jamais cessé de rendre hommage à l’homme qui l’avait signée. En septembre 2010, en dévoilant une plaque en son honneur à Londres, elle déclarait : “He was a great man, the man that I knew, he was a true gentleman. He believed in me and I certainly believed in him. If he had said you can climb Mount Everest, I would have said where’s my backpack? I’m off.”

Année 45 tours (Parlophone) Auteurs UK
1963 Love of the Loved Lennon-McCartney 35
1964 Anyone Who Had a Heart Bacharach / David 1
1964 You’re My World Bindi / Sigman 1 (US 26)
1964 It’s for You Lennon-McCartney 7
1965 You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ Spector / Mann / Weil 2
1965 I’ve Been Wrong Before Randy Newman 17
1966 Love’s Just a Broken Heart Adaptation 5
1966 Alfie Bacharach / David 9
1966 Don’t Answer Me Adaptation 6
1966 A Fool Am I Adaptation 13
1967 What Good Am I? 24
1968 Step Inside Love (après Epstein) McCartney 8

The Fourmost : les amuseurs de l’écurie

Un groupe de scène avant tout

Les Fourmost sont issus des Two Jays, formés en 1957, devenus successivement les Four Jays puis les Four Mosts avant de trouver leur nom définitif en octobre 1962. Autour du chanteur et guitariste Brian O’Hara, on trouve le bassiste Billy Hatton, le guitariste rythmique Mike Millward et le batteur Dave Lovelady. Leur spécialité sur la scène du Cavern n’est pas seulement la musique : ce sont des comiques, qui truffent leurs concerts d’imitations et de sketches. Ce talent de music-hall sera à la fois leur force et leur limite.

Ils signent avec Brian Epstein le 30 juin 1963. Parlophone et George Martin suivent, selon le schéma désormais habituel.

Hello Little Girl et I’m in Love : deux chansons de Lennon

Pour leur premier 45 tours, Epstein leur donne une chanson qui a une valeur historique considérable : Hello Little Girl, l’une des toutes premières compositions de John Lennon, écrite vers 1957 et jouée par les Beatles lors de leur audition chez Decca le 1er janvier 1962. George Martin l’avait même envisagée pour Gerry and the Pacemakers avant de retenir You’ll Never Walk Alone. Publiée en août 1963, la version des Fourmost atteint la 9e place. Nous avons retracé la genèse de la chanson dans Hello Little Girl, la genèse d’une chanson fondatrice.

Le deuxième, I’m in Love, est une autre chanson de Lennon, initialement proposée à Billy J. Kramer, qui l’a laissée passer. Publiée en novembre 1963, elle monte à la 17e place. Une démo de Lennon au piano, jamais publiée officiellement, circule depuis longtemps chez les collectionneurs de disques pirates.

A Little Loving : le seul vrai tube, sans les Beatles

Comme Kramer, les Fourmost trouvent leur meilleur classement en s’éloignant du catalogue des Beatles. A Little Loving, en 1964, atteint la 6e place. C’est leur sommet. How Can I Tell Her (33e) et Baby I Need Your Loving (24e), la même année, puis Girls Girls Girls (33e) en 1965 marquent une glissade continue. Leur unique album, First and Fourmost, paraît en septembre 1965. Ils apparaissent dans le film Ferry Cross the Mersey et participent aux spectacles de Noël organisés par Epstein.

Le deuil et le cabaret

En mars 1966, Mike Millward meurt d’une leucémie. Le groupe continue, mais se tourne vers le cabaret, où son sens du spectacle trouve un débouché naturel. Un dernier lien avec les Beatles subsiste : Paul McCartney produit en 1968 leur version de Rosetta, un standard du jazz, et y joue du piano. Le disque paraît chez CBS début 1969 sans se classer. Brian O’Hara disparaît en 1999, Billy Hatton en 2017. Une formation portant le nom des Fourmost tournait encore en 2018 sur le circuit des spectacles nostalgiques.

Les Fourmost illustrent un cas particulier de l’écurie : celui d’un groupe excellent sur scène, dont le disque ne restituait pas l’essentiel. Epstein, qui pensait en termes de 45 tours et de classements, n’a jamais trouvé le moyen de vendre leur humour.

The Big Three : le divorce avec le groupe le plus sauvage de Liverpool

Le trio qui jouait plus fort que tout le monde

Si l’on demandait aux musiciens de Liverpool, en 1962, quel était le meilleur groupe de la ville, beaucoup ne répondaient pas les Beatles. Ils répondaient The Big Three. Né en 1961 des cendres de Cass and the Cassanovas, le trio de Johnny Hutchinson (batterie), Johnny Gustafson (basse) et Adrian Barber (guitare), bientôt remplacé par Brian Griffiths, est réputé pour sa puissance. Barber a construit lui-même d’énormes enceintes que les habitués surnomment les cercueils. Le groupe joue un rhythm’n’blues brutal, puise dans un répertoire américain obscur, et il est parmi les premiers à Liverpool à jouer Some Other Guy et Money, deux titres que les Beatles adopteront.

Johnny Hutchinson occupe une place singulière dans l’histoire des Beatles. En août 1962, entre le renvoi de Pete Best et l’arrivée de Ringo Starr, il dépanne le groupe pour quelques concerts. Epstein lui aurait proposé la place. Sa réponse, souvent citée, dit tout de son caractère : “I wouldn’t join the Beatles for a gold clock.” Nous avons raconté cette semaine charnière dans 16 août 1962 : le matin où Pete Best a cessé d’être un Beatle.

Decca, Some Other Guy et la rupture de juillet 1963

Epstein signe le Big Three en 1962, les envoie jouer au Star-Club de Hambourg et leur obtient une audition chez Decca, la maison qui avait refusé les Beatles. Leur premier 45 tours, Some Other Guy, entre au classement en 1963 et plafonne à la 37e place ; le groupe a toujours soutenu que l’enregistrement retenu n’était qu’une prise d’essai. Le suivant, By the Way, plus commercial, atteint la 22e place. Leur meilleur résultat est un EP enregistré en public, At the Cavern, 6e du classement des EP en novembre 1963.

Mais le mariage est mal assorti dès le départ. Epstein veut des artistes souriants, en costume, qui ne cherchent pas la bagarre. Le Big Three est bruyant, indiscipliné, et se méfie des arrangements qui adoucissent son son. La relation se rompt en juillet 1963, après un peu plus d’un an, Epstein reprochant au groupe son comportement et le groupe reprochant à son manager de ne rien comprendre à sa musique. Des querelles internes sur le partage des cachets achèvent la formation, qui se dissout en 1966.

Chacun trouve ensuite sa voie. Adrian Barber part pour New York, où il devient ingénieur du son chez Atlantic Records. Johnny Gustafson devient un bassiste de studio recherché, passe par les Merseybeats et travaillera plus tard avec Roxy Music. Johnny Hutchinson quitte la musique pour le bâtiment et refusera toute sa vie d’en parler. Il est mort le 12 avril 2019, Gustafson le 12 septembre 2014.

Ce que le Big Three révèle de la méthode Epstein — L’échec du Big Three n’est pas un accident. C’est la limite logique d’un système fondé sur la présentation. Epstein savait vendre ce qui pouvait être poli ; il ne savait pas vendre ce qui refusait de l’être. Les Beatles avaient accepté le costume par pragmatisme, en gardant leur insolence dans les conférences de presse. Le Big Three a refusé, et Epstein n’avait pas d’autre modèle à proposer. Deux ans plus tard, Andrew Loog Oldham, qui avait fait ses classes auprès de lui, bâtira la carrière des Rolling Stones sur l’exact inverse : vendre la menace plutôt que la politesse.

Tommy Quickly et les Remo Four : l’échec le plus cher

Nous avons consacré un dossier complet à ce cas, Tommy Quickly, le seul échec de Brian Epstein. En résumé : Thomas Quigley, né à Liverpool en 1945 selon la plupart des sources, est repéré par Epstein au sein d’un groupe local, les Challengers. Epstein garde le chanteur, écarte le groupe, le rebaptise et lui adjoint les Remo Four, formation de Liverpool fondée en 1958 par le guitariste Colin Manley et respectée pour sa technique.

Tout lui est donné. Une chanson Lennon-McCartney pour son premier 45 tours, Tip of My Tongue (Piccadilly, juillet 1963), que les Beatles avaient enregistrée puis abandonnée en novembre 1962. Trois tournées en première partie des Beatles. Une campagne promotionnelle américaine. Le 3 juin 1964, les Beatles enregistrent même à Abbey Road une démo de No Reply à son intention, retrouvée en 1993 et publiée sur Anthology 1 ; nous l’avons racontée dans No Reply, la porte close où John Lennon devient écrivain. Rien n’y fait. Six 45 tours, un seul classé : The Wild Side of Life, reprise country publiée chez Pye en octobre 1964, 33e place. NEMS le libère en janvier 1965.

Les Remo Four, eux, survivent à l’aventure. Devenus un groupe maison du Star-Club de Hambourg, ils y publient en 1967 l’album Smile!, puis deviennent à la fin de 1967 le groupe de séance de George Harrison sur Wonderwall Music, premier album solo d’un Beatle et premier disque d’Apple, paru le 1er novembre 1968. Un groupe recruté par Epstein pour accompagner un chanteur de variétés finit sur le disque le plus expérimental d’un Beatle.

Les satellites : les artistes que l’histoire a oubliés

À partir de 1964, l’écurie s’élargit bien au-delà du noyau de Liverpool. Ces signatures ont un point commun : aucune n’a atteint la première place sous la gestion d’Epstein. Elles n’en racontent pas moins l’histoire d’une entreprise qui cherchait à se diversifier, et plusieurs ont laissé une trace inattendue.

Sounds Incorporated : le groupe qui a joué sur Sgt. Pepper

Sounds Incorporated est formé début 1961 à Dartford, dans le Kent, la ville de Mick Jagger et Keith Richards. C’est un groupe instrumental emmené par les saxophones, qui s’est fait une réputation en accompagnant les vedettes américaines en tournée britannique : Gene Vincent en août 1961, dont les musiciens n’avaient pas obtenu de permis de travail, puis Little Richard, Jerry Lee Lewis, Brenda Lee et Sam Cooke. Les Beatles les rencontrent au Star-Club de Hambourg au printemps 1962. Ils rejoignent NEMS en 1963.

Leurs succès au classement sont modestes : The Spartans (30e) et Spanish Harlem (35e) en 1964, et une version de l’ouverture de Guillaume Tell qui monte à la 2e place en Australie. Mais Sounds Incorporated devient l’un des groupes de tournée préférés des Beatles. Ils figurent sur le programme de la tournée britannique d’automne 1964, sur le spectacle de Noël de 1964-1965 et, surtout, sur l’affiche du concert du Shea Stadium, le 15 août 1965, que nous avons raconté dans le concert que personne n’a entendu.

Leur trace la plus durable est discrète. Le 13 mars 1967, les saxophonistes Barrie Cameron, David Glyde et Alan Holmes, accompagnés de deux trombones et d’un cor, enregistrent la section de cuivres de Good Morning Good Morning pour Sgt. Pepper. Lennon trouve le résultat trop sage, et Geoff Emerick le déforme à la console : “John Lennon thought it sounded too straight. So we ended up flanging, limiting and compressing it, anything to make it sound unlike brass playing.” Nous avons raconté cette chanson dans notre enquête sur Good Morning Good Morning. Le groupe s’installera plus tard en Australie et se séparera en 1971.

Michael Haslam : le chanteur de charme du pub de Bolton

Michael Haslam est l’exemple le plus parlant de ce que George Martin appellera la dérive des recrutements. C’est le journaliste Godfrey Winn qui en parle à Epstein lors d’un dîner à Londres. Epstein se rend un dimanche de Pentecôte de mai 1964 au White Hart, un pub de Bolton, l’entend chanter et lui propose un contrat le soir même, en lui promettant une tournée avec les Beatles. Haslam choisit un salaire hebdomadaire fixe de 60 livres, frais payés, plutôt que de garder ses cachets et d’en reverser 25 %.

Haslam a expliqué avec lucidité ce qu’Epstein cherchait : “He hadn’t got a ballad singer and saw me as a straight leading man opposite Cilla. And I went along with it.” Un jeune premier pour faire pendant à Cilla Black : Epstein raisonne en directeur de casting. Deux 45 tours chez Parlophone suivent, Gotta Get a Hold of Myself fin septembre 1964, arrangé par Johnnie Spence, et There Goes (The Forgotten Man) début avril 1965. Malgré la tournée d’automne 1964 avec les Beatles et le spectacle de Noël de l’Odeon de Hammersmith, aucun des deux ne se classe.

The Rustiks : un contrat, une tournée, un disque

Des Rustiks, groupe signé par NEMS en 1964, il ne reste presque rien, sinon quelques documents. Un contrat daté du 7 septembre 1964, signé de la main d’Epstein et adressé à Bob Wooler, l’animateur du Cavern, les engage pour un concert au club le 30 septembre 1964. Une carte promotionnelle Brian Epstein Presents The Rustiks et un disque de démonstration de leur 45 tours What a Memory Can Do accompagnent ce contrat, passé en vente aux enchères. Ils figurent sur l’affiche de la tournée britannique des Beatles qui débute le 9 octobre 1964 au Gaumont de Bradford, aux côtés de Sounds Incorporated, Michael Haslam, les Remo Four, Tommy Quickly et Mary Wells. Puis ils disparaissent des archives.

Cliff Bennett and the Rebel Rousers : le cadeau de McCartney

Cliff Bennett and the Rebel Rousers sont l’un des meilleurs groupes de rhythm’n’blues de la région de Londres, rompus eux aussi aux nuits du Star-Club. Epstein devient leur manager en septembre 1964. Leur premier succès sous sa direction est One Way Love, de Bert Berns et Jerry Ragovoy, 9e en 1964.

Le second arrive grâce aux Beatles. En juin 1966, les Rebel Rousers assurent la première partie de la tournée allemande du groupe, qui passe par Munich, Essen et Hambourg. Bennett y entend une chanson de McCartney encore inédite, Got to Get You into My Life, qui doit paraître sur Revolver. McCartney accepte de la lui laisser et supervise lui-même l’enregistrement. Publiée en août 1966, la version de Bennett atteint la 6e place, son plus grand succès. C’est l’un des très rares cas où un titre des Beatles sort en 45 tours au Royaume-Uni chez un autre artiste presque en même temps que l’album original.

The Silkie : les étudiants de Hull produits par trois Beatles

The Silkie est un quatuor folk formé en octobre 1963 à l’université de Hull : Sylvia Tatler, Mike Ramsden, Ivor Aylesbury et Kevin Cunningham. Après un passage au Cavern, ils sont signés par Epstein le 17 mars 1965, qui confie leur gestion quotidienne à son collaborateur Alistair Taylor.

Leur moment de gloire est une séance exceptionnelle. Le 9 août 1965, aux studios IBC de Londres, trois Beatles viennent les aider à enregistrer une reprise de You’ve Got to Hide Your Love Away, tirée de Help! : Lennon produit, McCartney joue de la guitare, Harrison du tambourin. Le 45 tours atteint la 28e place au Royaume-Uni et la 10e aux États-Unis, où la folk-rock est alors en plein essor. Sylvia Tatler et Mike Ramsden, mariés en janvier 1966, poursuivront en duo pendant trente-cinq ans. Nous avons évoqué le contexte de l’album dans notre grand dossier sur Help!.

Paddy, Klaus & Gibson : le trio de Hambourg

Ce trio est une affaire de famille beatlesienne. Paddy Chambers, guitariste passé par les Faron’s Flamingos et le Big Three, le bassiste allemand Klaus Voormann, ami des Beatles depuis Hambourg, et le batteur Gibson Kemp, qui avait remplacé Ringo Starr chez Rory Storm and the Hurricanes en 1962. Epstein les prend en charge en 1965. Quelques 45 tours paraissent chez Pye, sans succès. Paddy Chambers a porté sur son manager le jugement le plus sévère de toute l’écurie : “I basically don’t think he gave the band anything in management. I don’t think he had a clue.”

L’ironie est que Klaus Voormann, l’année même où ce groupe s’éteint, dessine la pochette de Revolver, qui recevra le Grammy de la meilleure pochette d’album, puis rejoint Manfred Mann en 1966. Il sera plus tard le bassiste du Plastic Ono Band et de l’album All Things Must Pass. Gibson Kemp, lui, épousera Astrid Kirchherr en 1967.

The Paramounts : Procol Harum avant Procol Harum

Les Paramounts viennent de Southend-on-Sea, dans l’Essex. Autour du pianiste et chanteur Gary Brooker et du guitariste Robin Trower, ils ont obtenu un modeste succès avec Poison Ivy, 35e au début de 1964, avant de rejoindre NEMS. En décembre 1965, ils sont ajoutés à la dernière tournée britannique des Beatles, du 3 au 12 décembre, avec les Moody Blues. Ils figurent sur la grande annonce de fin d’année publiée par NEMS Enterprises en première page du New Musical Express du 24 décembre 1965, aux côtés des Beatles et de Cilla Black. Aucun disque ne suit. En juin 1966, ils sont passés chez un autre agent, et le groupe se dissout à l’été. Moins d’un an plus tard, Gary Brooker triomphe avec Procol Harum et A Whiter Shade of Pale, numéro un en juin 1967.

The Moody Blues : l’année perdue

Les Moody Blues, groupe de Birmingham, ont décroché la première place au début de 1965 avec Go Now, avant toute intervention d’Epstein. Epstein les présente aux téléspectateurs américains dans les séquences londoniennes qu’il anime pour l’émission Hullabaloo de NBC au premier semestre 1965, puis devient leur manager à la fin de l’année. Ils participent à la tournée britannique de décembre 1965. Mais leurs 45 tours suivants stagnent, et la gestion d’Epstein, qui dure environ un an, ne parvient pas à inverser la tendance. Le chanteur et guitariste Denny Laine quitte le groupe en octobre 1966.

La suite se joue sans Epstein. Avec Justin Hayward et John Lodge, les Moody Blues publient Days of Future Passed en novembre 1967 et Nights in White Satin, qui les propulse au rang des grands groupes de rock symphonique. Epstein est mort trois mois plus tôt. Et Denny Laine deviendra en 1971 membre fondateur de Wings, le groupe de Paul McCartney, dont il restera le pilier pendant dix ans.

Le pari américain : The Cyrkle, dernier groupe signé par Epstein

Des étudiants de Pennsylvanie rebaptisés par Lennon

The Cyrkle est le seul groupe américain de l’écurie et le dernier groupe important signé par Epstein. À l’origine, ce sont les Rhondells, un groupe d’étudiants du Lafayette College d’Easton, en Pennsylvanie, autour de Don Dannemann et Tom Dawes. Nat Weiss, avocat new-yorkais et associé d’Epstein aux États-Unis, les découvre à Atlantic City le week-end de Labor Day 1965. Epstein les prend sous contrat et les rebaptise. Le nom fait référence à une place circulaire du centre d’Easton, et c’est John Lennon qui en fixe l’orthographe fantaisiste, avec un y et un k.

Red Rubber Ball : bloqué par Paperback Writer

Le groupe signe chez Columbia, produit par John Simon. Son premier 45 tours, Red Rubber Ball, est une chanson de Paul Simon et Bruce Woodley, des Seekers : Simon l’avait écrite en Angleterre pour toucher une avance de cent livres, et l’avait proposée aux Cyrkle alors qu’ils assuraient la première partie de Simon and Garfunkel. Publié le 4 avril 1966, le disque devient disque d’or et monte à la 2e place du Billboard Hot 100 dans la semaine du 9 juillet 1966. Ce qui l’empêche d’atteindre la première place, c’est Paperback Writer, des Beatles. Trois ans après Do You Want to Know a Secret, les Beatles bloquent encore un artiste de leur manager, cette fois de l’autre côté de l’Atlantique.

Le second succès, Turn-Down Day, atteint la 16e place. À l’été 1966, les Cyrkle assurent la première partie de quatorze dates de la dernière tournée américaine des Beatles, jusqu’au dernier concert payant de Candlestick Park, à San Francisco, le 29 août 1966. Nous avons raconté cette tournée dans 21 août 1966 : le jour où les Beatles ont joué dans deux villes et dans notre enquête sur les premières parties des Beatles.

Après la mort d’Epstein, le groupe perd son soutien et se sépare au milieu de 1968. Tom Dawes fera fortune dans la publicité : c’est lui qui écrit la célèbre ritournelle Plop plop fizz fizz pour l’Alka-Seltzer. Le groupe s’est reformé en 2016 pour des concerts nostalgiques.

Les chansons Lennon-McCartney données à l’écurie : le vrai bilan

On répète volontiers que Lennon et McCartney ont nourri l’écurie Epstein de leurs chansons. C’est vrai, mais il faut regarder les chiffres de près. Voici l’inventaire des titres Lennon-McCartney publiés en face A par des artistes gérés par Epstein, avec leur classement britannique.

Titre Artiste de l’écurie Année UK Version des Beatles
Do You Want to Know a Secret Billy J. Kramer 1963 2 Oui (Please Please Me)
Bad to Me Billy J. Kramer 1963 1 Démo de Lennon seulement
Hello Little Girl The Fourmost 1963 9 Audition Decca (1962)
Tip of My Tongue Tommy Quickly 1963 Non classé Enregistrée en 1962, perdue
Love of the Loved Cilla Black 1963 35 Audition Decca (1962)
I’ll Keep You Satisfied Billy J. Kramer 1963 4 Non
I’m in Love The Fourmost 1963 17 Démo de Lennon seulement
From a Window Billy J. Kramer 1964 10 Non
It’s for You Cilla Black 1964 7 Non
You’ve Got to Hide Your Love Away The Silkie 1965 28 Oui (Help!)
Got to Get You into My Life Cliff Bennett 1966 6 Oui (Revolver)
Step Inside Love Cilla Black 1968 8 Improvisation (Anthology 3)

Le bilan est net : douze faces A, un seul numéro un (Bad to Me), et une moyenne qui baisse avec le temps. Les plus grands succès de l’écurie, eux, ne viennent pas des Beatles : How Do You Do It? et I Like It de Mitch Murray, You’ll Never Walk Alone de Rodgers et Hammerstein, Anyone Who Had a Heart de Bacharach et David, Little Children de Shuman et McFarland, You’re My World d’Umberto Bindi. Sur les sept numéros un non Beatles de l’écurie, un seul est signé Lennon-McCartney.

Plus frappant encore : le plus grand succès d’une chanson Lennon-McCartney interprétée par un autre artiste à cette époque échappe complètement à l’écurie. A World Without Love, confiée par McCartney à Peter and Gordon, le duo de Peter Asher, frère de Jane Asher, atteint la première place au Royaume-Uni et aux États-Unis en 1964. Peter and Gordon n’avaient rien à voir avec NEMS. De même, I Wanna Be Your Man part chez les Rolling Stones, comme nous l’avons raconté dans notre article sur le deuxième 45 tours des Stones. Les chansons des Beatles circulaient dans toute l’industrie ; l’écurie Epstein n’en avait ni l’exclusivité ni les meilleures.

Les fratricides : quand les Beatles bloquent l’écurie

L’histoire des classements de l’écurie contient une série de face-à-face qui dit beaucoup de la position de chacun. Chaque fois qu’un artiste Epstein approche du sommet, il y a de bonnes chances pour qu’un autre artiste Epstein, souvent les Beatles, l’en déloge ou l’en empêche.

Date Titre bloqué ou délogé Par
Mai 1963 How Do You Do It? (Gerry) délogé de la 1re place From Me to You (Beatles)
Mai-juin 1963 Do You Want to Know a Secret (Kramer) bloqué à la 2e place From Me to You (Beatles)
Septembre 1963 Bad to Me (Kramer) délogé She Loves You (Beatles)
Novembre 1963 You’ll Never Walk Alone (Gerry) délogé She Loves You (Beatles), revenu au sommet
Mars 1964 Anyone Who Had a Heart (Cilla) délogé Little Children (Kramer)
Avril 1964 Little Children (Kramer) délogé Can’t Buy Me Love (Beatles)
Juillet 1966 Red Rubber Ball (Cyrkle) bloqué à la 2e place du Billboard Paperback Writer (Beatles)

Ce tableau n’a rien d’anecdotique. Il montre qu’Epstein ne pouvait pas gérer ses sorties comme un portefeuille coordonné : les Beatles publiaient selon leur propre calendrier, dicté par EMI et par leur rythme d’écriture, et les autres artistes devaient se glisser dans les interstices. Quand deux artistes du même manager se disputent la même semaine, c’est toujours le plus gros qui gagne. Pour un chanteur comme Billy J. Kramer, appartenir à l’écurie des Beatles était une rampe de lancement ; c’était aussi un plafond.

L’économie de l’écurie : tournées-paquets, spectacles de Noël et théâtre du West End

Le programme comme outil de promotion

Pour comprendre comment fonctionne l’écurie, il faut regarder les affiches plus que les disques. Au printemps 1963, la tournée britannique menée par Roy Orbison, du 18 mai au 9 juin, réunit les Beatles et Gerry and the Pacemakers : deux artistes Epstein sur le même programme, qui finiront par voler la vedette à l’Américain. En août, la résidence de six soirs au Gaumont de Bournemouth associe les Beatles, Billy J. Kramer et Tommy Quickly. À chaque fois, le public achète un billet pour le groupe vedette et repart en connaissant les nouveaux noms de la maison.

Le sommet de ce système est le spectacle de Noël. The Beatles’ Christmas Show, conçu par Epstein et mis en scène par Peter Yolland, se tient à l’Astoria de Finsbury Park, à Londres, du 24 décembre 1963 au 11 janvier 1964. Trente représentations, cent mille billets vendus dès le 16 novembre, moins d’un mois après l’ouverture de la location. Au programme, outre les Beatles, qui jouent des sketches autant que leurs chansons : Billy J. Kramer and the Dakotas, Cilla Black, les Fourmost, Tommy Quickly, les Barron Knights avec Duke D’Mond et Rolf Harris. C’est une vitrine intégrale de l’écurie, vendue sous le nom d’un seul de ses artistes.

L’année suivante, le schéma se répète. La tournée britannique d’automne 1964, lancée le 9 octobre au Gaumont de Bradford, aligne derrière les Beatles Mary Wells, la vedette de Motown, et une série d’artistes maison : Tommy Quickly et les Remo Four, Sounds Incorporated, Michael Haslam et les Rustiks. Le spectacle de Noël de 1964-1965 s’installe à l’Odeon de Hammersmith, avec notamment Sounds Incorporated, Michael Haslam, les Yardbirds, Freddie and the Dreamers et Elkie Brooks. En décembre 1965, la dernière tournée britannique des Beatles emmène les Moody Blues et les Paramounts. Nous avons raconté son étape la plus émouvante dans le dernier concert des Beatles à Liverpool, le 5 décembre 1965.

De Liverpool à Londres : NEMS change d’échelle

En mars 1964, NEMS Enterprises quitte Liverpool pour Londres. Après un premier local au 13 Monmouth Street, près de Shaftesbury Avenue, la société s’installe à Sutherland House, 5-6 Argyll Street, à côté du London Palladium. Elle compte alors vingt-cinq employés. Le déménagement est logique, puisque les maisons de disques, la télévision et la presse sont à Londres. Mais il a un coût symbolique : l’écurie de Liverpool devient une entreprise londonienne, et les artistes restés dans le Nord perçoivent vite qu’ils ne sont plus prioritaires.

NEMS s’étoffe. Epstein intègre à la société l’agence de Vic Lewis, spécialiste des tournées internationales (en 1964 selon la biographie de Lewis, en 1966 selon d’autres sources), qui organisera les dates des Beatles à l’étranger, dont celles d’Extrême-Orient en 1966. Peter Brown, venu du grand magasin Lewis’s de Liverpool, devient son bras droit ; nous lui avons consacré un portrait, Peter Brown, l’homme qui décrochait le téléphone des Beatles. Tony Barrow dirige la presse, Alistair Taylor s’occupe d’artistes comme les Silkie, Geoffrey Ellis gère l’administration. L’écurie est devenue une maison.

Le Saville Theatre et Hullabaloo : les autres vitrines

En 1965, Epstein prend à bail le Saville Theatre, sur Shaftesbury Avenue. Il y présente du théâtre en semaine, dont des pièces d’Arnold Wesker, et, le dimanche, des concerts de rock. La Jimi Hendrix Experience y joue en janvier et en août 1967, tout comme Cream, The Who, Chuck Berry, Pink Floyd et les Bee Gees. Les Beatles n’y ont jamais donné de concert, mais c’est sur sa scène qu’ils tournent en novembre 1967, après la mort de leur manager, les films promotionnels de Hello, Goodbye, comme nous l’avons raconté dans notre article sur le tournage dans le théâtre fantôme de Brian Epstein.

La même année, Epstein devient présentateur de télévision. Pour les treize premiers épisodes de l’émission américaine Hullabaloo, diffusée par NBC de janvier à mai 1965, il anime des séquences tournées à Londres, en noir et blanc, où il présente les nouveaux talents britanniques au public américain. C’est la première fois qu’un manager se met lui-même en scène comme découvreur. Le procédé servira ses propres artistes autant que ceux des autres.

Un livre pour installer la légende

Le 2 octobre 1964, Epstein publie ses mémoires chez Souvenir Press : A Cellarful of Noise, rédigées en réalité par Derek Taylor, alors son assistant et futur attaché de presse des Beatles. Le titre, retenu après que Lennon eut proposé des variantes nettement plus provocantes, évoque la cave du Cavern. Il n’a que trente ans et il publie déjà son autobiographie : le geste dit la place qu’il occupe dans la culture britannique de 1964, où le manager des Beatles est lui-même devenu une vedette. L’ouvrage a été réédité en 2021.

L’usure : trop d’artistes, trop peu de Brian

Le diagnostic de George Martin

La courbe de l’écurie ne ment pas. Les signatures de 1962-1963 produisent sept numéros un non Beatles ; celles de 1964-1966 n’en produisent aucun. George Martin, qui produisait la plupart de ces artistes, a formulé le diagnostic avec une franchise rare : “The standard of people he brought in deteriorated. When he got to the stage of people like Tommy Quickly and Michael Haslam, we were going fairly well downhill. Brian took on too many. He wasn’t very careful about what he did, thinking the formula would work every time. And it didn’t.”

Tout est dit en une phrase : Epstein a cru que la formule marcherait à chaque fois. Or la formule n’avait jamais été la cause principale du succès. Elle avait amplifié des talents et des chansons exceptionnels, dans un moment exceptionnel, la ruée de l’industrie britannique vers tout ce qui venait de Liverpool en 1963. Quand ces trois conditions manquent, l’emballage tourne à vide.

Trois raisons structurelles

La première raison est le temps. À partir de février 1964 et du premier voyage américain, les Beatles deviennent une affaire mondiale : tournées aux États-Unis, en Australie, en Extrême-Orient, films, produits dérivés, négociations contractuelles. Epstein n’a plus ni les heures ni l’attention nécessaires pour construire patiemment la carrière d’un Michael Haslam. Il signe, il place en tournée, et il passe à autre chose.

La deuxième raison est le répertoire. Les premiers artistes ont bénéficié d’un stock de chansons accumulé par Lennon et McCartney depuis 1957 et de la vigilance de George Martin, qui repérait les meilleurs titres anglo-américains. À partir de 1964, les deux auteurs écrivent pour leurs propres albums, sous une pression considérable, et n’ont plus grand-chose à donner. Martin, lui, quitte EMI en 1965 pour fonder AIR, ce qui distend encore les liens.

La troisième raison est le marché. En 1963, être de Liverpool suffit presque à entrer au classement. En 1965, la scène de Liverpool est passée de mode, supplantée par Londres, les Rolling Stones, les Kinks, les Who et la vague rhythm’n’blues. Les artistes Epstein qui incarnent le Mersey Sound incarnent aussi un son du passé.

Une autre lecture : le négatif des Beatles — Il est tentant de lire les échecs de l’écurie comme la preuve d’un manager médiocre. C’est une erreur de perspective. Ils prouvent au contraire que les Beatles n’étaient pas un produit d’Epstein. Même manager, même producteur, mêmes auteurs, mêmes tournées, même presse : Tommy Quickly a eu exactement les mêmes outils que les Beatles, et il n’est rien arrivé. L’écurie fonctionne comme une expérience de contrôle grandeur nature. Ce qu’Epstein apportait était réel, décisif même : l’accès, la discipline, l’image, le réseau. Mais cela ne fabriquait pas le talent. Cela le rendait visible.

1966 : le retrait

L’année 1966 marque un tournant. Les Beatles cessent les tournées après le concert de Candlestick Park, le 29 août ; nous avons analysé cette décision dans Les Beatles sur scène : pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable. Pour Epstein, c’est la fin de sa fonction la plus concrète. Son contrat avec eux doit arriver à échéance à l’automne 1967, et il craint de ne pas être reconduit. Sa santé se dégrade, sa dépendance aux médicaments s’aggrave, et il délègue de plus en plus la gestion quotidienne de l’écurie. Les derniers artistes signés, les Moody Blues et les Cyrkle, n’ont plus de manager présent.

1967 : Stigwood, les Bee Gees, Cream et la dislocation

L’arrivée de Robert Stigwood

Au début de 1967, Epstein fait entrer dans NEMS l’imprésario australien Robert Stigwood, en fusionnant l’agence de celui-ci avec sa propre société. Stigwood gère notamment Cream, le trio d’Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker, formé en 1966. En février 1967, quelques semaines après son arrivée, il signe les Bee Gees, trois frères revenus d’Australie, dont le premier 45 tours britannique, New York Mining Disaster 1941, s’impose aussitôt. L’écurie NEMS accueille ainsi, sans qu’Epstein en soit l’artisan direct, deux des plus grands noms de la fin de la décennie.

Epstein va plus loin : il envisage de céder à Stigwood le contrôle de NEMS, sans en informer ses artistes. Quand les Beatles l’apprennent, ils s’y opposent vigoureusement. Ils ne veulent pas être vendus à un homme qu’ils connaissent à peine.

27 août 1967 et la dispersion

Brian Epstein meurt le 27 août 1967, à 32 ans, dans sa maison du 24 Chapel Street, à Belgravia, d’une surdose accidentelle de somnifères selon les conclusions de l’enquête. Les Beatles apprennent la nouvelle à Bangor, au pays de Galles, où ils suivent l’enseignement du Maharishi, comme nous l’avons raconté dans notre récit du voyage de Bangor. Lennon a dit plus tard ce qu’il avait ressenti ce jour-là, dans son grand entretien avec Rolling Stone en 1970 : “I knew that we were in trouble then. I didn’t really have any misconceptions about our ability to do anything other than play music. And I was scared. I thought, we’ve had it.”

L’écurie se disperse en quelques mois. Clive Epstein, frère de Brian et deuxième actionnaire de NEMS, prend la présidence. Les Beatles refusent de travailler avec Stigwood, qui quitte NEMS avec une indemnité de départ et emmène avec lui les Bee Gees et Cream pour fonder la Robert Stigwood Organisation. Cilla Black confie sa carrière à Bobby Willis. Les Cyrkle, privés de leur protecteur, se séparent l’année suivante. Les Beatles, eux, prennent en main leurs affaires : réunion de Cavendish Avenue le 1er septembre 1967, lancement de Magical Mystery Tour, puis création d’Apple. Nous avons raconté cette reprise en main dans 1er septembre 1967 : la réunion de Cavendish Avenue qui a relancé les Beatles.

1969 : la vente de NEMS

Le dernier chapitre est financier. En vertu d’accords conclus du vivant d’Epstein, NEMS, rebaptisée Nemperor Holdings, continue de percevoir 25 % des redevances des Beatles, clause que nous avons détaillée dans notre article sur la signature d’Apple avec Capitol. Le 17 février 1969, la famille Epstein vend sa participation majoritaire à Triumph Investment Trust, la banque d’affaires de Leonard Richenberg, pour environ 750 000 livres, alors que McCartney et les Eastman espéraient la racheter. La maladresse d’une offre des Eastman et l’hostilité d’Allen Klein, que nous avons évoqué dans Allen Klein et la dissolution des Beatles, ont fait échouer le rachat. L’écurie Epstein n’est plus qu’un actif dans le portefeuille d’un groupe financier.

Postérité : ce qu’il reste de l’écurie Epstein

Des carrières qui ont survécu, souvent ailleurs

Le paradoxe de l’écurie est que ses plus belles postérités se sont construites sans Epstein, ou après lui. Cilla Black est devenue l’une des personnalités les plus populaires de la télévision britannique pendant trois décennies. Gerry Marsden a vu You’ll Never Walk Alone devenir un hymne mondial du football et Ferry Cross the Mersey un chant de deuil collectif après Hillsborough. Billy J. Kramer chante encore. Les Moody Blues ont vendu des dizaines de millions de disques après leur départ. Les Paramounts ont engendré Procol Harum. Klaus Voormann a signé la pochette de Revolver et joué avec Lennon et Harrison. Les Remo Four ont joué sur le premier disque d’Apple. Denny Laine a rejoint Wings. Johnny Gustafson a enregistré avec Roxy Music.

Les collaborateurs d’Epstein ont eux aussi essaimé. Robert Stigwood a bâti un empire, de Jesus Christ Superstar à Saturday Night Fever, avec Peter Brown à ses côtés. Andrew Loog Oldham, qui avait fait ses débuts dans le métier en assurant la promotion des artistes de NEMS à Londres au début de 1963, a inventé les Rolling Stones. Nat Weiss a prolongé la marque aux États-Unis sous le nom de Nemperor. Tony Barrow a fondé sa propre agence de presse. L’écurie a été, sans l’avoir cherché, une école de management de la pop britannique.

La reconnaissance : une plaque, un Hall of Fame, des films

Le 28 septembre 2010, Cilla Black dévoile une plaque en l’honneur d’Epstein au 13 Monmouth Street, premier bureau londonien de NEMS. Elle y confie avoir écrit à Paul McCartney pour qu’Epstein entre au Rock and Roll Hall of Fame. Son vœu est exaucé : le 10 avril 2014, à New York, Brian Epstein est intronisé à titre posthume dans la catégorie des non-interprètes, la même soirée qu’Andrew Loog Oldham. Le maître et l’élève, réunis dans le même palmarès. Paul McCartney avait résumé la place d’Epstein d’une formule devenue célèbre : “If anyone was the Fifth Beatle, it was Brian.” Nous avons discuté la portée de cette expression dans Les cinquièmes Beatles : anatomie d’un mythe.

Le cinéma s’en empare à son tour. Le film biographique Midas Man, sorti en 2024, raconte sa carrière, écurie comprise. Et dans les quatre films de Sam Mendes consacrés aux Beatles, annoncés pour avril 2028, c’est James Norton qui incarnera Epstein, comme nous l’avons annoncé dans James Norton en Brian Epstein. Il sera intéressant de voir quelle place ces films accordent à Cilla, Gerry et Billy J., figures incontournables de l’année 1963 mais souvent réduites à des silhouettes dans les récits centrés sur les Beatles.

Pourquoi l’écurie compte pour comprendre les Beatles

Au terme de ce parcours, trois leçons se dégagent. La première tient à l’année 1963 : le Mersey Sound, dans sa version commerciale, fut en grande partie le catalogue d’un seul homme. Quand on parle de la domination de Liverpool, on parle de NEMS. La deuxième tient à l’écriture : Lennon et McCartney ont appris leur métier d’auteurs aussi en écrivant pour d’autres, en mesurant ce qui marchait et ce qui ne marchait pas hors de leurs propres voix. Les chansons données sont un laboratoire. La troisième tient à Epstein lui-même : son génie était réel mais circonscrit. Il a su reconnaître, présenter et protéger quelques talents hors normes. Il n’a jamais su en fabriquer. Et c’est peut-être le plus bel hommage qu’on puisse rendre aux Beatles : le meilleur manager de son époque, avec tous les moyens du monde, n’a jamais réussi à en produire une deuxième version.

Correctifs factuels

Correctif factuel — ce que l’on lit souvent, et ce qui est exact

1. L’écurie Epstein n’était pas exclusivement liverpuldienne. Elle comptait des artistes de Manchester (les Dakotas), du Kent (Sounds Incorporated), de Bolton (Michael Haslam), de Hull (The Silkie), de Birmingham (les Moody Blues), de Southend (les Paramounts) et de Pennsylvanie (The Cyrkle).

2. Le film Ferry Cross the Mersey est souvent daté de 1965. Il est sorti au Royaume-Uni en décembre 1964 ; 1965 correspond à sa sortie américaine.

3. La section de cuivres de Sounds Incorporated sur Good Morning Good Morning a été enregistrée le 13 mars 1967, et non à la fin du mois comme on le lit parfois.

4. Certains articles de synthèse, y compris dans la presse spécialisée américaine, attribuent à Bad to Me une 3e place et à I’ll Keep You Satisfied une 11e place. Les classements britanniques de référence donnent respectivement la 1re et la 4e place.

5. La première visite d’Epstein au Cavern date du 9 novembre 1961, pas de 1962, erreur qui circule dans plusieurs rétrospectives anglophones.

6. Go Now et Nights in White Satin, les deux grands succès des Moody Blues des années 1960, encadrent la période Epstein sans lui devoir quoi que ce soit : le premier est antérieur à sa gestion, le second postérieur à sa mort.

7. Le record des trois premiers 45 tours classés numéro un, établi par Gerry and the Pacemakers en 1963, n’a été égalé qu’en 1984 par Frankie Goes to Hollywood, et non dans les années 1970.

8. L’idée d’une offre ferme de Yesterday à Billy J. Kramer repose sur des témoignages tardifs ; elle relève plus probablement d’une audition informelle que d’une proposition de publication.

Chronologie de l’écurie Brian Epstein (1961-1969)

Date Événement
9 novembre 1961 Epstein voit les Beatles au Cavern pour la première fois
24 janvier 1962 Contrat de management des Beatles
Juin 1962 Création de NEMS Enterprises ; arrivée de Gerry and the Pacemakers
4 septembre 1962 Les Beatles enregistrent How Do You Do It?, qu’ils refusent de publier
1er mars 1963 Sortie de How Do You Do It? par Gerry and the Pacemakers
11 avril 1963 Premier numéro un de l’écurie hors Beatles
26 avril 1963 Premier 45 tours de Billy J. Kramer, Do You Want to Know a Secret
18 mai – 9 juin 1963 Tournée Roy Orbison avec les Beatles et Gerry and the Pacemakers
30 juin 1963 Signature des Fourmost
Juillet 1963 Rupture avec le Big Three ; premier 45 tours de Tommy Quickly
22 août 1963 Bad to Me numéro un
6 septembre 1963 Signature de Cilla Black
31 octobre 1963 You’ll Never Walk Alone numéro un : triplé historique de Gerry
24 décembre 1963 – 11 janvier 1964 The Beatles’ Christmas Show à Finsbury Park, vitrine de l’écurie
Fin février 1964 Anyone Who Had a Heart numéro un
Mars 1964 NEMS s’installe à Londres ; Little Children numéro un
Mai 1964 Signature de Michael Haslam ; You’re My World numéro un
Septembre 1964 Signature de Cliff Bennett and the Rebel Rousers
2 octobre 1964 Publication d’A Cellarful of Noise
9 octobre 1964 Début de la tournée d’automne avec les Rustiks, Haslam, Quickly, Sounds Incorporated
Décembre 1964 Sortie britannique du film Ferry Cross the Mersey
Janvier – mai 1965 Epstein anime les séquences londoniennes de Hullabaloo (NBC)
17 mars 1965 Signature des Silkie
9 août 1965 Lennon, McCartney et Harrison produisent les Silkie aux studios IBC
15 août 1965 Sounds Incorporated au Shea Stadium
Fin 1965 Les Moody Blues et les Paramounts rejoignent l’écurie ; découverte des Cyrkle
3 – 12 décembre 1965 Dernière tournée britannique des Beatles, avec les Moody Blues et les Paramounts
Juin 1966 Cliff Bennett en première partie de la tournée allemande
9 juillet 1966 Red Rubber Ball bloqué à la 2e place du Billboard par Paperback Writer
Août 1966 Got to Get You into My Life par Cliff Bennett, 6e
29 août 1966 Dernier concert payant des Beatles, avec les Cyrkle en première partie
Début 1967 Robert Stigwood entre à NEMS ; signature des Bee Gees en février
13 mars 1967 Sounds Incorporated enregistre les cuivres de Good Morning Good Morning
27 août 1967 Mort de Brian Epstein
Fin 1967 Stigwood quitte NEMS avec les Bee Gees et Cream
30 janvier 1968 Première de l’émission Cilla sur la BBC, négociée par Epstein
17 février 1969 Vente de NEMS à Triumph Investment Trust

Les numéros un britanniques de l’écurie Epstein

Arrivée au n° 1 Titre Artiste Semaines
11 avril 1963 How Do You Do It? Gerry and the Pacemakers 3
2 mai 1963 From Me to You The Beatles 7
20 juin 1963 I Like It Gerry and the Pacemakers 4
22 août 1963 Bad to Me Billy J. Kramer with the Dakotas 3
12 septembre 1963 She Loves You The Beatles 4 + 2
31 octobre 1963 You’ll Never Walk Alone Gerry and the Pacemakers 4
12 décembre 1963 I Want to Hold Your Hand The Beatles 5
Fin février 1964 Anyone Who Had a Heart Cilla Black 3
19 mars 1964 Little Children Billy J. Kramer with the Dakotas 2
2 avril 1964 Can’t Buy Me Love The Beatles 3
Fin mai 1964 You’re My World Cilla Black 4
23 juillet 1964 A Hard Day’s Night The Beatles 3

Douze numéros un en seize mois, dont sept pour des artistes autres que les Beatles. Après juillet 1964, les Beatles continueront d’aligner les premières places. Aucun autre artiste de l’écurie n’y reviendra du vivant d’Epstein.

Questions fréquentes sur l’écurie de Brian Epstein

Quels artistes Brian Epstein a-t-il managés en dehors des Beatles ?

Brian Epstein a géré, via NEMS Enterprises, Gerry and the Pacemakers, Billy J. Kramer with the Dakotas, Cilla Black, The Fourmost, The Big Three, Tommy Quickly et les Remo Four, Sounds Incorporated, Michael Haslam, The Rustiks, Cliff Bennett and the Rebel Rousers, The Silkie, Paddy, Klaus & Gibson, les Paramounts, les Moody Blues et le groupe américain The Cyrkle. En 1967, l’arrivée de Robert Stigwood fait entrer les Bee Gees et Cream dans NEMS.

Qui était le plus grand succès d’Epstein après les Beatles ?

En nombre de numéros un, Gerry and the Pacemakers, avec trois premières places en 1963. En durée de carrière et en ventes, Cilla Black : deux numéros un en 1964, onze entrées dans le Top 10 entre 1964 et 1971, et le 45 tours le plus vendu par une artiste féminine au Royaume-Uni dans les années 1960 avec Anyone Who Had a Heart.

Cilla Black était-elle la seule femme de l’écurie Epstein ?

Oui. Signée le 6 septembre 1963 sur la recommandation de John Lennon, Cilla Black est la seule artiste féminine qu’Epstein ait prise sous contrat de management. Sylvia Tatler, chanteuse des Silkie, faisait partie d’un groupe et non de l’écurie à titre individuel.

Combien de chansons Lennon-McCartney les artistes d’Epstein ont-ils publiées en face A ?

Douze, de 1963 à 1968 : quatre pour Billy J. Kramer, trois pour Cilla Black, deux pour les Fourmost, une pour Tommy Quickly, une pour les Silkie et une pour Cliff Bennett. Une seule, Bad to Me, a atteint la première place.

Pourquoi les Beatles ont-ils refusé How Do You Do It ?

Parce qu’ils voulaient publier leurs propres chansons et craignaient le jugement de leurs pairs de Liverpool. Ils l’ont enregistrée le 4 septembre 1962 sur l’insistance de George Martin, puis ont obtenu que Love Me Do soit leur premier 45 tours. La chanson de Mitch Murray est devenue le premier numéro un de Gerry and the Pacemakers, en avril 1963.

Quel artiste d’Epstein a été un échec complet ?

Tommy Quickly est l’exemple le plus cité : six 45 tours, un seul classé à la 33e place, malgré une chanson Lennon-McCartney, les Remo Four et trois tournées avec les Beatles. Michael Haslam, The Rustiks et Paddy, Klaus & Gibson n’ont eux non plus jamais classé un disque sous sa gestion.

Pourquoi l’écurie Epstein a-t-elle décliné après 1964 ?

Pour trois raisons : Epstein, absorbé par la dimension mondiale des Beatles, n’avait plus le temps de construire ses autres artistes ; le stock de chansons disponibles s’est tari ; et la mode du Mersey Sound s’est éteinte au profit de la scène londonienne. George Martin a résumé le problème : Epstein a pris trop d’artistes en croyant que la formule marcherait à chaque fois.

Qu’est devenue NEMS après la mort d’Epstein ?

Clive Epstein a pris la présidence de la société, rebaptisée Nemperor Holdings. Robert Stigwood est parti avec les Bee Gees et Cream. Le 17 février 1969, la famille Epstein a vendu sa participation majoritaire à Triumph Investment Trust, au grand dam des Beatles, qui voulaient la racheter.

Les Moody Blues ont-ils été managés par Brian Epstein ?

Oui, pendant environ un an, de la fin de 1965 à la fin de 1966, entre leur numéro un Go Now et leur renaissance avec Nights in White Satin. Cette période n’a produit aucun grand succès, et le groupe a connu la gloire après la mort d’Epstein.

Brian Epstein est-il au Rock and Roll Hall of Fame ?

Oui. Il a été intronisé à titre posthume le 10 avril 2014 dans la catégorie des non-interprètes, la même année qu’Andrew Loog Oldham, qui avait travaillé pour lui avant de devenir le manager des Rolling Stones.

Glossaire

NEMS : North End Music Stores, magasins de la famille Epstein à Liverpool. Par extension, NEMS Enterprises, la société de management fondée en 1962.

Écurie : ensemble des artistes gérés par un même manager ou une même agence.

Tournée-paquet : tournée réunissant une dizaine d’artistes sur un même programme, chacun jouant un court set, selon le modèle britannique des années 1950-1960.

Mersey Sound ou Merseybeat : nom donné par la presse à la vague de groupes de Liverpool qui envahit les classements en 1963.

Face A / face B : côté principal et côté secondaire d’un 45 tours ; seule la face A était promue.

Record Retailer : magazine professionnel dont le classement sert aujourd’hui de référence historique à l’Official Charts Company.

Nemperor : nom adopté par NEMS après la mort d’Epstein, puis repris par Nat Weiss aux États-Unis.

Sources et pour aller plus loin

Cet article s’appuie sur les ouvrages de référence de Mark Lewisohn (The Complete Beatles Chronicle, Tune In), de Bill Harry (The Ultimate Beatles Encyclopedia) et de Barry Miles (Many Years from Now), sur les mémoires de Brian Epstein (A Cellarful of Noise, 1964), de George Martin (All You Need Is Ears) et de Geoff Emerick (Here, There and Everywhere), sur l’entretien de John Lennon avec Jann Wenner pour Rolling Stone (1970), ainsi que sur les fiches documentaires de The Beatles Bible, de The Paul McCartney Project, de Goldmine, de REBEAT Magazine, du site Manchester Beat, de l’encyclopédie Wikipédia en langue anglaise et de l’Official Charts Company pour les classements.

Sur ce site, pour prolonger : notre portrait de Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle, notre récit de sa déchéance, notre article sur l’été 1963 et l’innocence perdue du Mersey Sound, notre hommage Brian Epstein aurait eu 94 ans, notre enquête sur Tommy Quickly, notre hommage à Gerry Marsden, notre dossier George Martin sans les Beatles, notre panorama des chansons offertes par les Beatles, notre article sur NEMS, 12-14 Whitechapel, nos portraits de Tony Barrow et de Peter Brown, et, pour une autre écurie de la même époque, notre récit des Beatles et Tanya Day, chanteuse de l’écurie Reg Calvert.

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