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10 août 1968 : le jour où les Beatles ont signé Apple sur une petite table du Royal Lancaster

Le samedi 10 août 1968, dans une suite du Royal Lancaster Hotel de Londres, les quatre Beatles et Stanley Gortikov, président de Capitol Records, apposent leur signature au bas des contrats qui vont permettre à Apple Records d’exister commercialement en Amérique du Nord. Il n’y a ni photographes de presse, ni champagne officiel, ni communiqué immédiat : une petite table, une pomme véritable posée au milieu des documents, et trois cadres de Capitol qui repartent avec des 45 tours gravés à l’unité dont les étiquettes ont été écrites à la main par les Beatles eux-mêmes. Cinquante-huit ans plus tard, cette scène minuscule reste l’un des documents les plus révélateurs de ce que fut réellement Apple : moins une rupture qu’une renégociation, moins une révolution industrielle qu’une conquête symbolique — et, accessoirement, le prétexte du dernier « concert » des Beatles avant celui du toit de Savile Row.


Sommaire

Le décor : un hôtel neuf, à trois semaines d’une fête sous-marine

Un immeuble de dix-huit étages ouvert depuis un an

Il faut se représenter le lieu, parce que le lieu explique une partie de la scène. Le Royal Lancaster Hotel, sur Bayswater Road, à Lancaster Gate, en bordure nord-est de Kensington Gardens, n’a rien du palace victorien à moulures que l’imagerie Beatles associe spontanément à Londres. C’est un bâtiment neuf : ouvert le 1er août 1967, dix-huit étages, quatre cent onze chambres, premier et plus grand hôtel londonien du Rank Organisation. En août 1968, il a tout juste un an. Ses moquettes sont fraîches, ses ascenseurs rapides, ses vitrages donnent sur les Italian Gardens et sur la masse verte de Hyde Park.

Ce détail n’est pas anodin. Quand Apple réserve « une suite supplémentaire pour la semaine » dans l’hôtel où logent déjà les cadres américains de Capitol, comme le racontera Ken Mansfield dans ses mémoires, le groupe ne choisit pas un décor patrimonial : il choisit un lieu moderne, fonctionnel, anonyme, et surtout situé assez loin de Savile Row pour éviter les fans postées en permanence devant le numéro 3. La logique est celle d’un séminaire d’entreprise. C’est exactement ce dont il s’agit.

Trois semaines plus tôt, la fête du Yellow Submarine

Le Royal Lancaster n’était pourtant pas un inconnu pour les Beatles. Le 17 juillet 1968, soit vingt-quatre jours avant la signature, c’est dans cet hôtel que s’était tenue la soirée de lancement du film Yellow Submarine, après la première au London Pavilion : une discothèque sur le thème du sous-marin, des invités habillés en jaune, l’un de ces événements où le groupe apparaît, sourit, et repart avant la fin.

En moins d’un mois, le même hôtel aura donc accueilli les deux visages d’Apple : la façade, colorée, psychédélique, publicitaire — et l’arrière-boutique, en costume-cravate, avec des juristes et des parapheurs. Pour un site qui porte le nom du sous-marin jaune, la coïncidence vaut d’être notée : la même adresse a vu, à trois semaines d’intervalle, la fête et la facture.

La chambre 1727 et la suite de travail

Les documents photographiques conservés situent une partie des allées et venues du 10 août au départ de la chambre 1727 du Royal Lancaster. Les photographies prises ce jour-là — attribuées pour l’essentiel à Tony Bramwell, alors employé d’Apple Films — montrent un groupe de dix à douze personnes en déplacement dans les couloirs, puis assises autour d’une table basse : on y reconnaît, de gauche à droite selon les légendes d’archive, l’arrière de la tête de George Harrison, Ron Kass, Paul McCartney, Ken Mansfield, Ringo Starr, Stan Gortikov, et John Lennon en retrait.

Rien, dans ces images, n’évoque une cérémonie. Les Beatles y sont habillés comme ils l’étaient à l’époque pour aller au studio. Personne ne pose. C’est une réunion de travail que quelqu’un a eu le réflexe de photographier, et c’est précisément ce qui la rend précieuse : on tient là l’un des rares documents visuels de l’appareil Apple en fonctionnement, avant que la machine ne se grippe.


Ce qui se joue vraiment : Apple n’est pas un divorce d’avec EMI

C’est le point le plus mal compris de toute cette histoire, et il faut le poser avant d’aller plus loin, parce qu’il change la nature de la scène du 10 août.

Le contrat de janvier 1967 : neuf ans de laisse

À l’automne 1966, Brian Epstein, inquiet de voir sa position s’éroder — les Beatles ont cessé de tourner en août, ils n’ont plus besoin d’un imprésario au sens classique —, entreprend de renégocier l’accord discographique du groupe. Le contrat initial de 1962 avec EMI était léonin : il servait la maison de disques bien plus que les artistes. Le nouvel accord, conclu le 27 janvier 1967 (certaines sources juridiques américaines datent l’acte du 26 janvier, l’écart tenant vraisemblablement à la distinction entre date d’effet et date de signature), court sur neuf ans. Il lie les Beatles à EMI jusqu’au 26 janvier 1976.

Ses termes marquent une inflexion réelle du rapport de force. Le taux de redevance augmente. Le contrôle artistique s’élargit. Surtout, il retire à Capitol Records, filiale américaine d’EMI, le droit qu’elle exerçait depuis 1964 de remonter les albums britanniques, de modifier les pochettes et de reconfigurer les répertoires pour le marché nord-américain — pratique qui avait donné, entre autres, les albums Meet the Beatles!, Something New ou le Rubber Soul américain, et qui exaspérait le groupe.

En contrepartie, deux clauses pèsent lourd. La première impose la livraison de soixante-dix enregistrements sur cinq ans. La seconde, plus retorse, prévoit que 25 % des redevances du groupe seront versées jusqu’en 1976 à NEMS Enterprises, la société d’Epstein, que le contrat de management soit renouvelé ou non en septembre 1967. Epstein n’attire pas l’attention des quatre sur ce point. Il mourra sept mois plus tard, laissant ce prélèvement en héritage — et c’est en grande partie autour de cette clause que se nouera, dès 1969, la guerre de succession qui amènera Allen Klein.

McCartney résumera plus tard, avec cette lassitude qu’il réserve aux questions juridiques, l’impression d’avoir signé sans lire : des piles de documents apportées par Neil Aspinall, une question unique — est-ce que c’est bon à signer ? —, une réponse affirmative, et des signatures en série. Un engagement de dix ans se trouvait dans le tas.

De Beatles Ltd à Apple Corps : la mécanique fiscale

Parallèlement, une seconde couche se met en place, purement fiscale celle-là. Le 19 avril 1967 naît The Beatles & Co., partenariat qui lie juridiquement les quatre membres pour dix ans : à l’exception des droits d’auteur, versés directement aux compositeurs, tous les revenus du groupe — collectifs, scéniques, y compris solo — transitent désormais par cette structure. L’objectif est limpide : au Royaume-Uni de 1967, un revenu personnel élevé peut être imposé à des taux confiscatoires, et le passage par une société permet de basculer vers l’impôt sur les sociétés. Le montage a été conçu par Clive Epstein, frère de Brian, du côté administratif de NEMS.

Le 17 novembre 1967, The Beatles Ltd — société de 1963 — devient Apple Music Ltd. Puis l’ensemble prend, au début de 1968, le nom d’Apple Corps Ltd, calembour anglais parfait : Apple Corps se prononce comme apple core, le trognon de pomme. C’est un des rares jeux de mots d’entreprise que les quatre membres du groupe aimaient sans réserve.

Apple Corps chapeaute alors une série de filiales : Apple Records, Apple Music Publishing, Apple Films, Apple Electronics, Apple Retail, Apple Tailoring. Une seule sera durablement rentable — le label.

Le 21 juin 1968 à Los Angeles : l’annonce

L’étape publique précède de sept semaines la signature. Le 21 juin 1968, Paul McCartney se rend à la convention annuelle de Capitol Records à Los Angeles. C’est là qu’est annoncé le principe : les Beatles enregistreront, produiront et publieront leur musique aux États-Unis et au Canada sous leur propre marque, Apple ; Capitol assurera la fabrication et la distribution.

Le voyage américain de McCartney à cette période est, incidemment, celui au cours duquel il passe du temps avec Linda Eastman — une autre histoire, qui commence exactement au même moment que celle-ci.

Ce que Gortikov signe réellement

Voici donc l’essentiel. Le 10 août 1968, ce que les quatre Beatles et Stanley Gortikov paraphent n’est pas un contrat d’artiste. Les Beatles ne quittent pas Capitol, ne quittent pas EMI, ne « deviennent » pas indépendants. Ils restent liés jusqu’en 1976.

Ce qui est signé, ce sont les accords qui permettent à Apple Records d’exister comme label distribué : les conditions dans lesquelles Capitol fabriquera et commercialisera, en Amérique du Nord, d’une part les disques des Beatles portant désormais l’étiquette Apple, d’autre part — et c’est là que réside l’intérêt économique réel pour le groupe — les disques des artistes signés par Apple.

Peter Asher, qui dirigeait alors le service artistique d’Apple, l’a formulé avec la clarté de quelqu’un qui était dans la pièce : le premier disque des Beatles à porter une étiquette Apple, « Hey Jude », n’était pas vraiment, au sens commercial, un disque Apple. Les Beatles avaient un contrat avec EMI au Royaume-Uni et, par ricochet, avec ses filiales dans le reste du monde, Capitol comprise. EMI n’avait évidemment aucune envie de mettre fin à cette relation. Ce que la maison a concédé, par courtoisie et par intelligence commerciale, c’est le droit de coller des étiquettes Apple sur les disques des Beatles — de sorte que, visuellement, physiquement, symboliquement, le groupe soit sur son propre label, tout en restant, dans la froide réalité contractuelle, signé chez EMI.

La presse britannique de l’époque ne s’y trompait d’ailleurs pas. Le Liverpool Echo du 4 septembre 1968 écrit noir sur blanc que les futurs disques du groupe porteront l’étiquette Apple mais resteront fabriqués et distribués par EMI, sous contrat pour huit années encore, et cite Tony Barrow, l’attaché de presse historique : les Beatles toucheraient leurs redevances comme d’habitude, mais Apple, en tant que société, n’en tirerait aucun bénéfice — sinon le prestige et la publicité mondiale d’avoir les Beatles sur son étiquette. Les recettes des autres artistes Apple, en revanche, tomberaient bien dans les caisses de la société.

Tout le paradoxe de la journée du 10 août tient dans cette phrase. Les Beatles signent leur indépendance symbolique et, dans le même geste, confirment leur dépendance industrielle. C’est ce qui rend la scène de la pomme mangée par Paul si irrésistiblement lisible — nous y viendrons.


Les hommes autour de la table

Stanley Gortikov, le président qu’on n’attendait pas

Stanley M. Gortikov n’est pas un personnage romanesque, et c’est précisément pour cela qu’il compte. Né en 1919 à Los Angeles, diplômé de l’université de Californie du Sud, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il a débuté comme rédacteur publicitaire avant d’entrer dans l’industrie du disque. Chez Capitol, il fait partie en 1964 de l’équipe qui organise le lancement américain des Beatles — cette machine de guerre promotionnelle qui transforme un groupe anglais refusé par la maison mère un an plus tôt en phénomène national. Il supervisera au fil des ans les carrières de Frank Sinatra, Nat King Cole et des Beach Boys.

Devenu président de Capitol, il est l’homme qui maintient une relation de travail viable avec les Beatles au moment où ceux-ci créent Apple : ce n’est pas un mince exploit, si l’on songe qu’un dirigeant moins souple aurait pu traiter l’affaire comme un affront et transformer 1968 en guerre de tranchées.

La suite de sa carrière déborde largement le sujet : de 1972 à 1987, il préside la RIAA, l’association de l’industrie discographique américaine, puis en assure la présidence du conseil pendant deux ans. C’est à ce titre qu’il affronte, en 1985, la campagne du Parents Music Resource Center et l’audition sénatoriale sur les paroles de chansons, à l’issue de laquelle la profession accepte l’apposition d’un avertissement parental sur les pochettes — la fameuse vignette noire et blanche. Il a également pesé pour que le Copyright Act de 1976 renforce la protection des enregistrements sonores. Il meurt le 24 juin 2004, à quatre-vingt-cinq ans.

L’homme qui signe le 10 août 1968 est donc, sur le papier, un cadre d’industrie classique. Dans les faits, c’est un des rares interlocuteurs américains à avoir compris qu’il valait mieux accompagner Apple que la combattre.

Ken Mansfield, le témoin en manteau blanc

Ken Mansfield est le narrateur de cette histoire, et il faut savoir d’où il parle. Né le 14 octobre 1937 — les sources hésitent entre la Pennsylvanie, indiquée par les notices biographiques, et l’Idaho, où il a grandi et que reprennent la plupart des nécrologies —, diplômé de marketing à San Diego State University, il entre chez Capitol en 1965 et devient l’un des plus jeunes cadres de la maison.

Il l’a raconté sans fausse modestie : il avait une petite trentaine d’années, un bronzage, une Cadillac décapotable, une maison dans les collines d’Hollywood — c’est-à-dire tout ce dont quatre garçons de Liverpool avaient rêvé en lisant des magazines américains. L’écart d’âge réduit facilite le contact. En 1968, les Beatles le nomment directeur américain d’Apple Records.

Sa signature dans l’histoire du groupe tient en deux gestes. Le premier : avoir tranché le débat sur « Hey Jude » en portant lui-même le disque aux directeurs des programmes des grandes stations américaines. Le second : avoir été présent, le 30 janvier 1969, sur le toit du 3 Savile Row — il est l’homme au manteau blanc, immédiatement identifiable dans le film Let It Be puis dans Get Back. Quand Klein s’impose au printemps 1969, Mansfield refuse de rester malgré la promesse d’un salaire triplé et rejoint MGM Records.

Il publiera plusieurs livres de souvenirs, dont The White Book puis, en 2018, The Roof: The Beatles’ Final Concert, d’où provient le récit de la signature qui sert de point de départ à cet article. Il meurt le 17 novembre 2022, à quatre-vingt-cinq ans. Son ancienne collègue Chris O’Dell annonce alors qu’il ne reste plus que deux témoins vivants du public du toit.

Ce détail biographique a une conséquence directe sur notre sujet : le récit de la petite table du Royal Lancaster est un témoignage tardif, publié cinquante ans après les faits par un homme qui avait tout intérêt à en soigner la mise en scène. Il est corroboré sur ses éléments vérifiables — la date, les lieux, les participants, les photographies — mais ses détails les plus savoureux, dont la pomme mangée par Paul, ne reposent que sur lui. Nous y reviendrons dans la section des correctifs.

Larry Delaney et les autres

Le troisième cadre de Capitol présent est Larry Delaney, responsable de la presse et de la publicité de la maison. Son nom figure sur l’une des trois boîtes noires remises ce jour-là ; il apparaît sur les photographies du 11 août prises à Savile Row. C’est le type même du personnage secondaire dont l’histoire n’a rien retenu et dont la présence rappelle que ces journées furent, avant tout, un exercice de marketing coordonné entre deux entreprises.

Autour de la table, la liste complète des participants, telle que Mansfield l’a établie, dit beaucoup de l’organisation d’Apple à l’été 1968 : les quatre propriétaires — John, Paul, George, Ringo —, Neil Aspinall, ancien road manager devenu directeur général et gardien du temple pour les quarante années suivantes, Mal Evans, l’autre road manager, Peter Asher, directeur artistique, frère de Jane Asher — dont McCartney vient de se séparer trois semaines plus tôt, le 20 juillet, ce qui rend sa présence dans la pièce assez remarquable —, Ron Kass, patron d’Apple Records, transfuge de Liberty Records et seul véritable professionnel du disque de la maison, et Yoko Ono.

Les photographies du 11 août à Savile Row ajoutent Peter Brown, assistant personnel des Beatles, Derek Taylor, attaché de presse d’Apple et véritable auteur de la mythologie de la maison, Jeremy Banks, directeur exécutif d’Apple Records, et Francie Schwartz, alors employée du service de presse et compagne de McCartney.

La présence de Yoko Ono

Un mot sur ce point, parce qu’il est significatif. Nous sommes en août 1968. Lennon vit avec Yoko Ono depuis mai. Two Virgins a été enregistré. Les séances de l’album blanc sont en cours à Abbey Road, et la présence permanente d’Ono en studio est en train de devenir un sujet de tension interne. Ici, elle n’est pas décrite comme une intruse mais comme une participante à une réunion de direction, au même titre qu’Aspinall ou Kass. C’est un instantané utile : à cette date précise, la frontière entre le cercle intime et l’organigramme d’Apple n’existe tout simplement pas. C’est à la fois le charme et la faiblesse structurelle de l’entreprise.


Le déroulé des deux journées

Ce que l’on sait du samedi 10 août

Les réunions s’étalent sur plusieurs jours, avec un pic les 10 et 11 août. Mansfield décrit des journées longues et un travail réel : ordre du jour, promotions, concepts, sorties à venir, à la fois pour les Beatles et pour les autres artistes du label. Ce n’est pas une visite protocolaire. Une équipe de direction anglaise et trois cadres américains passent la semaine à caler un plan de lancement.

Le même samedi 10 août, McCartney donne par ailleurs à Alan Smith, du New Musical Express, un long entretien resté célèbre sous le titre « From Dusk to Dawn with Paul McCartney ». Le futur patron d’Apple travaille donc, le même jour, sur les deux fronts : la salle de réunion et la presse musicale.

Un détail rapporté par Mansfield mérite d’être isolé, parce qu’il donne à la scène une profondeur inattendue. Au fil des discussions, chacun des quatre en vient à parler des Beatles à la troisième personne, comme s’il était question d’un groupe venu d’ailleurs. Mansfield finit par demander à McCartney pourquoi. La réponse tient en une idée : le phénomène « Beatles » avait pris une ampleur si abstraite qu’il leur avait échappé, qu’il était devenu quelque chose de plus grand que ce qu’ils pouvaient eux-mêmes appréhender.

Quatre hommes de vingt-cinq à vingt-huit ans, assis à une table, en train de gérer commercialement une entité qu’ils ne reconnaissent plus comme étant eux-mêmes : voilà, en une phrase, l’état psychologique des Beatles à l’été 1968. Cela éclaire à peu près tout ce qui suit, de l’album blanc à la séparation.

Le dimanche 11 août : thé, Ritz et col roulé

Le lendemain, l’ordre du jour se déplace. Gortikov et les Beatles prennent le thé du matin au quartier général d’Apple, 3 Savile Row. Puis c’est le déjeuner au Ritz.

Richard DiLello, « house hippie » d’Apple et auteur de The Longest Cocktail Party, en a laissé une description dont l’ironie n’a pas pris une ride : rien n’était trop beau pour Stanley Gortikov, depuis l’accueil à l’aéroport par Ron Kass en Rolls-Royce jusqu’au déjeuner au Ritz avec les Beatles, en passant par un hôtel six étoiles. Puis retour à Savile Row où Derek Taylor l’attendait pour lui faire écouter les quatre disques et lui remettre le coffret de présentation. Fortnum & Mason avait été mandaté pour servir un thé anglais dans les règles, scones, confiture et double crème du Devon comprises. DiLello conclut la scène par une pointe qui résume la maison : il ne faut pas fatiguer indûment ses hôtes de marque — après quoi le président regagne son hôtel pour dormir un peu et récupérer avant le programme du soir, théâtre de boulevard puis dîner dans l’un des établissements courus de King’s Road.

De cette journée est resté un fait divers minuscule et parfaitement révélateur, rapporté par le Beatles Monthly Book d’octobre 1968 : au moment d’entrer au restaurant du Ritz, McCartney se heurte au règlement vestimentaire de la maison, qui exige la cravate. Le personnel finit par céder et le laisse déjeuner en col roulé.

Il faut mesurer ce que cette anecdote raconte. Nous sommes à l’été 1968. L’homme qu’on manque de refouler à la porte d’un restaurant pour absence de cravate vient d’écrire « Hey Jude », s’apprête à devenir le plus gros vendeur de disques de la planète, et négocie ce jour-là avec le président de la maison de disques américaine qui a fait fortune sur son dos. Le vieux monde et le nouveau se croisent dans un vestiaire.

Une négociation, pas une signature de gala

Il faut insister sur ce qui n’a pas eu lieu. Pas de conférence de presse. Pas de photographie officielle diffusée le jour même. Pas de stylo-plume tendu devant les caméras. Les Beatles avaient pourtant, quelques mois plus tôt, le 14 mai 1968, tenu une conférence de presse à New York pour annoncer Apple — celle où Lennon expliquait qu’il s’agissait d’une société couvrant le disque, le cinéma et l’électronique, et où le groupe proposait aux artistes inconnus de ne plus avoir à supplier dans les antichambres.

Le 10 août, à l’inverse, la formalité juridique se règle en petit comité, à la fin des réunions, sur une table basse de suite d’hôtel. Ce contraste — l’annonce spectaculaire en mai, l’exécution discrète en août — est en soi une leçon sur Apple : la maison a toujours été bien meilleure en communication qu’en administration.


Le concert fantôme du Showroom

C’est, de toute cette affaire, l’épisode le plus stupéfiant, et pourtant le plus négligé.

Ce que Mansfield décrit

Pour éviter la cohue des fans, le groupe et ses invités déjeunaient chaque jour au dernier étage de l’hôtel, dans le Showroom : un supper club à l’anglaise, avec dîner et bal accompagnés par une petite formation de quatre musiciens, qui n’ouvrait normalement qu’en soirée. À midi, la salle était vide. La table des convives se trouvait devant l’estrade inoccupée.

Un jour, en fin de repas, McCartney se lève, monte sur l’estrade, s’installe au piano et commence à jouer. Les trois autres le rejoignent. Selon Mansfield, les Beatles enchaînent alors une prestation improvisée d’une vingtaine de minutes devant une poignée d’employés d’Apple et de cadres de Capitol. Il ajoute — et c’est la partie la plus frustrante de tout son témoignage — qu’il n’a gardé aucun souvenir des morceaux joués.

Pourquoi c’est extraordinaire

Prenons la chronologie des prestations des Beatles en formation complète. Le dernier concert payant a lieu le 29 août 1966 au Candlestick Park de San Francisco : onze titres, trente-trois minutes, environ vingt-cinq mille spectateurs dans un stade qui en contient quarante-deux mille. Le suivant — et dernier de leur histoire — se déroule le 30 janvier 1969 sur le toit du 3 Savile Row : quarante-deux minutes, interrompues par la police métropolitaine.

Entre les deux, deux ans et cinq mois. Le groupe a joué pour les caméras (le tournage de « Hey Jude » pour Frost on Sunday aura lieu le 4 septembre 1968 aux Twickenham Studios, devant un public invité), il a répété en studio, il a joué pour lui-même. Mais des prestations complètes, des quatre membres, devant un public physiquement présent, il n’y en a pratiquement aucune.

Le déjeuner du Royal Lancaster en est donc une. Vingt minutes, quatre Beatles, un piano d’orchestre de bal, une poignée d’auditeurs. Une source de collectionneurs va jusqu’à décrire l’épisode comme un « concert privé » donné au Showroom de l’hôtel.

Ce qu’on ne saura probablement jamais

Aucune bande. Aucune photographie identifiée de la scène elle-même. Aucun autre témoignage publié qui la corrobore dans le détail. Aucune liste de morceaux.

On peut spéculer raisonnablement : à cette date, le groupe travaillait quotidiennement sur l’album blanc — « Not Guilty » de Harrison occupait les séances des 8, 9 et 12 août, « Mother Nature’s Son » avait été enregistré le 9 —, et « Hey Jude » venait d’être achevé le 1er août aux Trident Studios. Un McCartney qui se met spontanément au piano en août 1968 joue statistiquement soit du rock and roll des années 1950, soit ce qu’il a en tête à l’instant. Mais ce n’est que de la conjecture, et elle doit rester étiquetée comme telle.

Ce qui demeure, c’est le fait brut : entre San Francisco et le toit de Savile Row, il existe au moins une prestation des Beatles devant public, et elle a eu lieu à l’heure du déjeuner, dans une salle de bal vide, devant des cadres de maison de disques venus signer des contrats. Il n’existe pas de meilleure allégorie de ce qu’étaient devenus les Beatles en 1968 : un groupe qui ne joue plus que par accident, et seulement pour ceux qui se trouvent déjà dans la pièce.


Sept minutes contre la radio américaine : le cas « Hey Jude »

Le problème

Le point le plus disputé de ces réunions n’était ni juridique ni financier. C’était une question de durée.

« Hey Jude » dure sept minutes et onze secondes. Les faces A et B du premier 45 tours Beatles sur Apple étaient choisies — « Hey Jude » d’un côté, « Revolution » de l’autre — mais McCartney doutait sérieusement que la radio américaine accepte un titre pareil.

Son inquiétude était fondée sur une réalité industrielle précise, que Mansfield rappelle avec le vocabulaire de l’époque : aux États-Unis, les stations Top 40 se livraient une guerre d’audience, et la méthode la plus sûre pour retenir les auditeurs consistait à diffuser le maximum de tubes par heure. Un titre de sept minutes, c’est deux chansons en moins dans la rotation horaire. C’est, du point de vue d’un directeur des programmes, un problème d’inventaire avant d’être une question de goût.

Le doute n’était d’ailleurs pas propre à McCartney : chez EMI, l’idée d’un single de plus de sept minutes était accueillie avec scepticisme, et George Martin lui-même avait exprimé des réserves sur la faisabilité commerciale d’un tel format.

Les écoutes par terre, à Savile Row

La scène décrite par Mansfield est restée célèbre chez les amateurs, et elle mérite d’être resituée. Après les réunions du Royal Lancaster, le groupe et les cadres se déplaçaient au nouveau bâtiment d’Apple, 3 Savile Row, où un magnétophone professionnel et une grosse sonorisation avaient été installés dans l’une des plus vastes pièces. Le bâtiment venait d’être remis en état : moquette vert foncé, murs entièrement repeints en blanc. Aucun mobilier, à l’exception d’une table de rafraîchissements à l’autre bout de la salle.

Ils s’asseyaient donc par terre et écoutaient les deux titres en boucle, pendant de longues périodes, en se demandant s’il fallait ou non enfreindre la règle du milieu — celle qui voulait qu’une nouvelle sortie désigne clairement sa face A pour l’exploitation radio.

Il faut visualiser l’image : le président de Capitol Records, un directeur de la publicité et un jeune cadre américain, assis à même la moquette d’un hôtel particulier géorgien vide de Mayfair, avec les quatre Beatles, à écouter vingt fois de suite la même chanson. Le siège d’Apple n’avait pas encore de meubles ; il avait déjà une sono.

Le pari de Mansfield

C’est Mansfield qui débloque la situation, et il en a tiré, à juste titre, une fierté durable. Il propose de rentrer à Los Angeles en faisant un détour par quelques marchés radiophoniques déterminants, avec un exemplaire d’avance du disque. Le trajet qu’il décrit : Philadelphie d’abord, chez Jim Hilliard à WFIL ; puis Jim Dunlap à WQAM, Miami ; puis Saint-Louis et deux ou trois autres grandes villes ; et enfin Los Angeles, chez le directeur musical Dick Moreland à KRLA.

Ces hommes-là n’étaient pas choisis au hasard : c’étaient les programmateurs dont l’industrie américaine reconnaissait alors le flair pour repérer un succès. McCartney accepte. Mansfield, lui, y voit à la fois une première mission grisante et une opération de relations publiques idéale pour son propre carnet d’adresses.

Le résultat

Le verdict est unanime et immédiat. Les directeurs musicaux, selon le récit de Mansfield, tombent de leur chaise en entendant le morceau. De retour à Los Angeles, il téléphone à McCartney : c’est bon, on y va.

La suite est connue. « Hey Jude » entre au sommet du classement britannique et y reste deux semaines ; aux États-Unis, il occupe la première place du Billboard Hot 100 pendant neuf semaines — le plus long règne d’un single des Beatles, et le disque le plus vendu de leur carrière. Le titre ne sera détrôné au Royaume-Uni que par « Those Were the Days » de Mary Hopkin : deux disques Apple qui se succèdent en tête, à quinze jours d’intervalle, pour le lancement d’un label. Aucune maison de disques n’a jamais fait mieux comme entrée en matière.

Rétrospectivement, l’épisode dit quelque chose d’important sur McCartney : contrairement à l’image du mélodiste sûr de lui, il doutait. Et il a accepté qu’un cadre de vingt-neuf ans aille soumettre son morceau au jugement de programmateurs de radio américains avant de trancher.


Les objets : boîtes noires, étiquettes manuscrites, pomme de cristal

Les trois boîtes embossées

Une fois les contrats signés sur la petite table, les Beatles remettent aux trois Américains ce qui reste, pour tout collectionneur, l’un des graals absolus de l’univers Apple.

Chacun repart avec un exemplaire personnel des quatre premiers disques, gravés à l’unité — des disques taillés directement sur tour, un par un, et non pressés en série. Ils sont logés dans des boîtiers de plastique noir individuels, embossés au nom du destinataire : Stanley Gortikov, Larry Delaney, Ken Mansfield. Sur le dessus figurent une pomme verte, la mention « Our First Four » et l’adresse 3 Savile Row.

Trois exemplaires nominatifs. Il faut apprécier le raffinement de l’attention : là où le service de presse préparait un coffret standardisé pour la profession, la maison a fait fabriquer trois objets uniques pour trois interlocuteurs précis. Ce n’est pas de la générosité désintéressée, c’est de la stratégie commerciale de très haut niveau — et cela vient très exactement du même esprit qui, quelques semaines plus tard, enverra des boîtes à la reine Élisabeth II, à d’autres membres de la famille royale et au Premier ministre Harold Wilson.

Les étiquettes écrites à la main

Le détail qui transforme l’objet en relique : sur ces disques gravés à l’unité, les étiquettes ont été écrites à la main par les Beatles eux-mêmes.

Arrêtons-nous une seconde. On parle de disques dont les étiquettes portent, à l’encre, l’écriture de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr. Aucun exemplaire de série n’existe. Il en a été fabriqué trois jeux, plus vraisemblablement quelques-uns pour la maison.

Sur le marché des enchères, un manuscrit de paroles des Beatles atteint régulièrement des centaines de milliers de livres ; un disque gravé à l’unité, nominatif, doté d’une étiquette autographe et documenté par le témoignage du destinataire relève d’une catégorie où les comparables sont rares. La question de savoir où se trouvent aujourd’hui les trois boîtes — Gortikov est mort en 2004, Mansfield en 2022 — appartient au domaine des successions privées, et rien de public ne permet de la trancher.

La pomme de cristal qui n’est pas arrivée

Capitol avait prévu un contre-cadeau : une pomme de cristal spécialement réalisée. Elle n’est pas arrivée à temps pour les réunions.

Gortikov improvise alors, et son improvisation est excellente. Il présente symboliquement au groupe une pomme véritable, accompagnée d’un « bon à valoir » — un rain check, selon l’expression américaine — pour la pomme de cristal à venir.

Cette pomme réelle avait été posée au centre de la table, au milieu des documents contractuels. C’est elle que l’on doit imaginer sur les photographies : un fruit ordinaire, disposé comme une pièce à conviction au milieu des parapheurs.

Le geste de Paul

Et puis, une fois les contrats signés, Paul McCartney prend la pomme, s’écarte du groupe et la mange.

Il n’existe pas, dans toute l’histoire d’Apple, de geste plus parfaitement composé. On peut le lire de trois façons, et les trois sont défendables.

La lecture prosaïque : c’était une pomme, il avait faim, les réunions duraient depuis des heures.

La lecture ironique : Apple était un symbole, et McCartney — qui a proposé le nom, qui a choisi la Granny Smith, qui a porté à bout de bras l’idée d’une maison indépendante — détruit le symbole à l’instant précis où on vient de le rendre juridiquement contraignant. Il mange l’emblème que le président de Capitol vient de lui offrir en échange d’un objet qui n’est pas là.

La lecture prophétique, qui est celle que la postérité a spontanément adoptée : dix-huit mois plus tard, la même personne saisira la justice britannique pour dissoudre le partenariat qui liait les quatre. Le premier à consommer la pomme sera le premier à mordre dans le contrat.

Il faut cependant garder la tête froide. Ce geste ne nous est connu que par une seule source, publiée en 2018, cinquante ans après les faits. Aucun autre participant ne l’a rapporté par écrit. Il est parfaitement possible qu’il se soit produit exactement comme décrit ; il est également possible que la mémoire d’un excellent conteur ait, avec le temps, arrondi la scène jusqu’à sa forme la plus parfaite. Le lecteur avisé la retiendra comme un très bon récit dont la valeur documentaire est celle d’un témoignage tardif unique.


La pomme comme signe : de Magritte à la Granny Smith

Le Jeu de Mourre

L’origine du nom et du logo remonte à un tableau. McCartney, familier des galeries londoniennes par l’intermédiaire du marchand Robert Fraser, possède une toile de René Magritte intitulée Le Jeu de Mourre — titre qui renvoie à la mourre, ce jeu ancien où l’on montre rapidement une main en dépliant quelques doigts tandis que l’adversaire annonce un total, et qui fonctionne probablement comme calembour sur un autre Magritte, Les Jeunes Amours.

McCartney a raconté la scène de l’acquisition à plusieurs reprises, et son récit est irrésistible : il se trouvait au jardin avec des amis ; Fraser, ne voulant pas interrompre, avait laissé la petite toile appuyée sur une table du salon avant de repartir sans un mot ; en rentrant, McCartney découvre une pomme verte sur laquelle Magritte avait écrit de sa belle main les mots « Au revoir ». Il a toujours présenté ce départ à l’anglaise comme le geste le plus élégant qu’un ami lui ait fait.

Un bémol chronologique s’impose, et il est rarement signalé : le tableau apparaît déjà sur une photographie prise chez McCartney, à Cavendish Avenue, en avril 1967. Le récit d’une acquisition survenue « en 1967 » ou « à l’été 1966 » selon les versions est donc à prendre comme un souvenir dont la date exacte flotte. Le fait, lui, tient : la pomme d’Apple descend d’un Magritte.

Gene Mahon, Paul Castell, Alan Aldridge

La chaîne de fabrication du logo est bien documentée. Début 1968, Neil Aspinall, devenu directeur général d’Apple Corps, contacte Gene Mahon, graphiste dublinois qui avait travaillé sur la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band — c’est lui qui avait mis en pages le dos de l’album où figuraient les paroles, première fois qu’un disque de rock imprimait ses textes sur la pochette. Aspinall lui demande une photographie de pomme pour l’étiquette centrale des disques.

Mahon a alors une idée d’une pureté remarquable : une face porterait une pomme entière, symbole absolu, sans le moindre texte ; l’autre face porterait une pomme coupée, dont la chair blanche offrirait un fond idéal pour toutes les mentions légales. Il commande au photographe Paul Castell une série de clichés de pommes rouges, vertes et jaunes, entières et tranchées, sur fonds noir, rouge, bleu, vert et jaune.

La sélection prend des mois. Des diapositives sont projetées sur les murs des bureaux ; des tirages en couleurs sont réalisés par lots, un par Beatle, un pour Aspinall, un pour Kass. Le choix final se porte sur une Granny Smith verte et brillante sur fond noir.

Le concept de Mahon se heurte alors au droit : EMI fait observer que le contenu du disque doit figurer sur les deux faces pour des raisons de copyright et d’édition. La pomme entière vierge de tout texte est donc abandonnée en tant que telle, mais l’idée des deux images distinctes survit. C’est Alan Aldridge, ancien directeur artistique de Penguin Books et futur maître d’œuvre des Beatles Illustrated Lyrics, qui dessine le lettrage vert en écriture cursive courant sur le pourtour de l’étiquette — présent sur les pressages britanniques, européens et australiens, absent des étiquettes américaines. L’ensemble du projet aura demandé six mois.

Un chapitre de la petite histoire mérite d’être conservé : un voisin de Putney a raconté avoir vu Paul Castell sonner un soir à sa porte pour lui emprunter une pomme à photographier. Il lui a donné une grosse Granny Smith australienne, que le photographe a rendue intacte.

Ce que le logo dit du projet

Le choix esthétique n’est pas décoratif, il est programmatique. Une pomme, sans typographie, sans nom d’artiste, sans hiérarchie visuelle : c’est le contraire exact des étiquettes de l’industrie, encombrées de logos d’entreprise et de mentions de série. La pomme d’Apple dit : ici, l’objet compte plus que la marque.

L’ironie, on l’a vu, est que la loi et EMI ont immédiatement rétabli les mentions obligatoires, et que les disques des Beatles ont continué de porter leurs numéros de catalogue Parlophone. Le geste esthétique a été autorisé ; le geste économique, non.


« National Apple Week » et les quatre premiers 45 tours

Le lancement du 11 août

Le 11 août 1968 — le lendemain de la signature, et le jour du thé chez Fortnum & Mason et du déjeuner au Ritz — les Beatles proclament la « National Apple Week », du 11 au 18 août. C’est la date que l’on retient comme lancement officiel du label.

La presse et la profession reçoivent le coffret de présentation intitulé « Our First Four ». DiLello en a décrit la fabrication avec la précision d’un homme qui l’a vu passer sur les bureaux : l’agence Wolfe & Ollins avait été appelée par Apple pour soigner la présentation, au motif que la présentation représente la moitié de la vente. Le résultat était une boîte de plastique noir mat d’environ 25 × 30 centimètres, à couvercle en creux, portant l’autocollant Apple indiquant « Our First Four, 3 Savile Row, W1 ». À l’intérieur, une chemise de couleur unie contenant biographies et photographies des artistes, chaque disque glissé dans une pochette de polyéthylène. Le nom du destinataire était imprimé sur l’autocollant extérieur.

DiLello précise l’usage exact de l’objet, et cette précision est capitale : il s’agissait d’abord d’un cadeau de présentation destiné à la profession, au bénéfice de Capitol Records, de disc-jockeys et de journalistes sélectionnés. Si le coffret provoquait l’enthousiasme escompté, on envisagerait de l’étendre à la promotion générale.

Autrement dit, l’objet mythique que les collectionneurs traquent depuis un demi-siècle était, à l’origine, un test marketing.

Les boîtes de la reine et du Premier ministre

Apple ne s’arrête pas à la profession. Des exemplaires emballés cadeau sont expédiés à Élisabeth II et à d’autres membres de la famille royale, ainsi qu’au Premier ministre Harold Wilson.

Le geste n’est pas gratuit : Wilson avait été à l’origine des MBE décernées au groupe en 1965, et la relation entre les Beatles et l’establishment britannique était, en 1968, un mélange singulier de moquerie et de complicité. Envoyer une boîte de 45 tours à Buckingham Palace pour lancer une maison de disques est une opération de communication d’un culot considérable, parfaitement dans le style de Derek Taylor.

Le calendrier réel des sorties

C’est ici qu’il faut être précis, parce que la légende a simplifié les choses.

Aux États-Unis, les quatre 45 tours sortent bien le même jour : le 26 août 1968.

Au Royaume-Uni, la sortie est étalée. « Hey Jude / Revolution » et « Thingumybob / Yellow Submarine » paraissent le 30 août 1968 ; « Those Were the Days / Turn, Turn, Turn » le même jour ; « Sour Milk Sea / The Eagle Laughs at You » arrive plus tard, le 6 septembre. Certaines chronologies décalent l’une ou l’autre de ces dates d’un jour. Le principe demeure : simultanéité américaine, échelonnement britannique sur deux semaines.

Une singularité de catalogue mérite d’être notée. Trois des quatre disques portent au Royaume-Uni des références de la nouvelle série Apple : APPLE 2 pour Mary Hopkin, APPLE 3 pour Jackie Lomax, APPLE 4 pour le Black Dyke Mills Band. « Hey Jude », lui, conserve la référence R 5722, c’est-à-dire un numéro de la série Parlophone. Le disque le plus important du lot est aussi le seul à conserver son immatriculation EMI.

Ce n’est pas un détail administratif : c’est la preuve matérielle, imprimée sur le disque, de ce que nous établissions plus haut. L’étiquette Apple est un habillage ; le catalogue, lui, reste britannique et EMI. Aux États-Unis, la logique est la même sous une autre forme : « Hey Jude » y est fabriqué et distribué par Capitol sous référence Apple 2276, « Sour Milk Sea » sous Apple 1802.

Les quatre disques, un par un

« Hey Jude » / « Revolution », les Beatles. Enregistré du 29 juillet au 1er août 1968, principalement aux Trident Studios, avec un orchestre de trente-six musiciens. Sept minutes et onze secondes. Numéro un au Royaume-Uni, neuf semaines en tête aux États-Unis. Meilleure vente du groupe. Lennon aurait préféré que « Revolution » soit la face A ; ses camarades ont choisi autrement, et il exprimera encore son désaccord douze ans plus tard.

« Those Were the Days » / « Turn, Turn, Turn », Mary Hopkin. La Galloise de dix-huit ans a été repérée par Twiggy dans l’émission de découvertes Opportunity Knocks et recommandée à Apple. La chanson, écrite par l’Américain Gene Raskin sur une romance russe, a été dénichée par McCartney, qui la produit. L’arrangement, aux couleurs tsiganes marquées, est signé Richard Hewson. Numéro un britannique pendant six semaines, numéro deux américain. C’est le seul des trois « non-Beatles » à devenir un succès mondial.

« Sour Milk Sea » / « The Eagle Laughs at You », Jackie Lomax. Écrite par George Harrison à Rishikesh, offerte à un ami de Liverpool, produite par Harrison. Le disque est une rareté : trois Beatles y jouent — Harrison, McCartney et Starr — aux côtés d’Eric Clapton et du pianiste de séance Nicky Hopkins. Enregistré fin juin 1968 entre EMI et Trident. Commercialement, c’est un échec, sauf au Canada où il entre dans les trente premiers. Le chroniqueur du Liverpool Echo, en août 1968, notait que l’on y entendait un guitariste dont le jeu n’était pas sans rappeler celui de Clapton — il ne croyait pas si bien dire.

« Thingumybob » / « Yellow Submarine », Black Dyke Mills Band. McCartney avait composé le générique de la série télévisée Thingumybob de Yorkshire Television. Il le fait enregistrer par une véritable fanfare de cuivres du Yorkshire, l’une des plus célèbres du pays, la face B étant une reprise instrumentale de « Yellow Submarine ». C’est le disque le plus excentrique du lot et le moins vendu. Il donne pourtant la photographie la plus attachante du dossier de presse : McCartney et sa chienne Martha posant avec les cuivres.

Deux succès, deux échecs, et une leçon durable : hors des Beatles, seuls Mary Hopkin puis Badfinger fourniront régulièrement des tubes au label.


Ce que le 10 août 1968 ne dit pas encore

L’été 1968 vu de l’intérieur

La photographie d’ensemble est instructive, parce qu’elle contredit le calme apparent de la salle de réunion.

Le 30 juillet 1968, onze jours avant la signature, la boutique Apple de Baker Street ferme définitivement — et les Beatles décident de donner l’intégralité du stock plutôt que d’organiser une liquidation. L’opération fait la une des journaux du monde entier, mais elle acte publiquement le premier échec commercial de la maison, avec une perte de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de livres.

Le 20 juillet, McCartney a annoncé sa séparation d’avec Jane Asher sur le plateau de Dee Time. Le frère de celle-ci, Peter Asher, est assis à la table du 10 août.

Aux studios d’Abbey Road, les séances de l’album blanc s’étirent depuis fin mai dans une atmosphère décrite par tous les témoins comme éprouvante. L’ingénieur Geoff Emerick quittera le projet. Le 22 août, douze jours seulement après la signature, Ringo Starr quitte le groupe : il part en vacances en Sardaigne et ne reviendra que le 3 septembre, accueilli par un studio décoré de fleurs.

Autrement dit, le jour où les quatre Beatles paraphent ensemble l’acte de naissance commercial de leur maison de disques, le groupe est déjà en train de se disloquer. Ils l’ignorent, ou feignent de l’ignorer. Le lecteur, lui, doit garder cette double temporalité à l’esprit : c’est ce qui donne à la scène de la petite table sa mélancolie particulière.

Le trou

L’automne 1968 apporte les premières factures. Apple emploie des dizaines de personnes, loue et rénove un hôtel particulier de Mayfair, finance une division électronique dont les inventions ne verront jamais le jour, ouvre des bureaux à l’étranger, sert des repas et des alcools à toute heure. Le siège de Savile Row a coûté, selon les estimations rapportées à l’époque par la presse britannique, entre quatre cent mille et cinq cent mille livres, et le groupe dépensait autant à nouveau pour y installer les studios et l’électronique.

Dès la fin de l’année, les difficultés sont publiques. En janvier 1969, elles deviennent un sujet de presse. Lennon donnera à Disc and Music Echo la phrase qui restera : si les choses continuaient ainsi, ils seraient tous fauchés dans six mois.

Klein, et la fin de l’innocence

La suite appartient à une autre histoire, mais elle éclaire celle-ci. Allen Klein est présenté aux Beatles fin janvier 1969, désigné pour examiner leurs affaires début février, nommé gestionnaire d’Apple le 21 mars, puis officiellement mandaté par Lennon, Harrison et Starr le 8 mai 1969 — contre l’avis de McCartney, qui souhaitait confier le dossier à la famille Eastman.

Ironie de l’histoire : c’est Klein qui obtiendra, le 1er septembre 1969, la renégociation des accords EMI/Capitol et un taux de redevance de 25 % du prix de gros, alors le plus élevé jamais accordé à un artiste. Il aura donc réussi, en un an, ce que le 10 août 1968 n’avait pas obtenu : de l’argent, et non seulement une étiquette.

Ken Mansfield, lui, refuse de rester. C’est un choix de fidélité qui lui coûtera un salaire triplé, et qui explique pourquoi son témoignage sur Apple est celui d’un homme resté sentimentalement attaché à la version 1968 de la maison.

La pomme survit à tout

Il faut cependant conclure cette section par le fait le plus contre-intuitif de toute l’affaire.

Apple Retail a fermé. Apple Electronics n’a jamais rien produit. Apple Films n’a laissé que quelques titres. Apple Tailoring a disparu. Le partenariat Beatles & Co. a été dissous par la justice après la procédure engagée par McCartney en décembre 1970, tranchée en sa faveur en mars 1971.

Apple Corps, elle, existe toujours. Elle a survécu à la séparation, aux procédures contre EMI, au long conflit de marque avec Apple Computer, à la mort de deux des quatre fondateurs et de son directeur général historique Neil Aspinall. Elle gère aujourd’hui l’ensemble du patrimoine du groupe, des rééditions anniversaire aux projets audiovisuels.

Le label né des signatures du 10 août 1968 est, quasiment, la seule division d’Apple à avoir jamais été rentable — et c’est celle qui a duré le plus longtemps.


Sept idées reçues à corriger

1. « Le 10 août 1968, les Beatles ont quitté Capitol pour fonder leur propre label. » Faux, et c’est l’erreur la plus répandue. Ils sont restés liés à EMI, et donc à Capitol pour l’Amérique du Nord, jusqu’en 1976, en vertu du contrat de neuf ans signé en janvier 1967. Ce qui est signé au Royal Lancaster organise la distribution d’Apple par Capitol. La preuve matérielle est imprimée sur le disque : « Hey Jude » porte au Royaume-Uni la référence Parlophone R 5722, et non un numéro de la série Apple.

2. « Apple Corps a été créée en 1969. » Une notice nécrologique parue dans la presse professionnelle américaine en 2004 crédite Gortikov d’avoir maintenu de bonnes relations avec le groupe « après qu’ils eurent fondé Apple Corps en 1969 ». La chronologie réelle est autre : partenariat Beatles & Co. le 19 avril 1967, Beatles Ltd rebaptisée Apple Music Ltd le 17 novembre 1967, dénomination Apple Corps Ltd au début de 1968, conférence de presse de lancement à New York le 14 mai 1968, lancement du label le 11 août 1968.

3. « Les quatre premiers 45 tours Apple sont sortis le même jour. » Vrai aux États-Unis (26 août 1968), faux au Royaume-Uni, où les sorties s’échelonnent du 30 août au 6 septembre. La formule « Our First Four » désigne d’ailleurs un objet promotionnel, pas une date de sortie commune.

4. « « Our First Four » était un coffret destiné au public. » Non. D’après le témoignage de Richard DiLello, qui travaillait au service de presse d’Apple, il s’agissait d’un cadeau de présentation inter-professionnel, réservé à Capitol, à des disc-jockeys et à des journalistes choisis, avec un déploiement plus large seulement envisagé si l’objet suscitait l’enthousiasme. Les boîtes remises à Gortikov, Delaney et Mansfield constituent un cas encore à part : disques gravés à l’unité, boîtiers embossés nominatifs, étiquettes manuscrites.

5. « C’est le premier disque des Beatles produit en dehors d’EMI. » Non plus. « Hey Jude » a été enregistré pour l’essentiel aux Trident Studios, mais la production reste dans le cadre contractuel EMI, et George Martin en est le producteur. Le lieu d’enregistrement et la propriété des enregistrements sont deux questions distinctes qu’on confond souvent.

6. « McCartney a mangé la pomme pour signifier qu’il détruirait Apple. » C’est une lecture rétrospective séduisante mais indémontrable. Le geste n’est attesté que par le récit de Ken Mansfield publié en 2018, cinquante ans après les faits, et aucun autre participant ne l’a rapporté par écrit. Il peut s’être produit exactement ainsi ; il ne peut pas être interprété comme une intention consciente. La prudence impose de le présenter comme une anecdote de témoin unique, et non comme un symbole établi.

7. « Le tableau de Magritte a été offert à McCartney juste avant la création d’Apple. » Le récit de la toile laissée sur la table pendant que le propriétaire était au jardin est authentique et raconté par McCartney lui-même, mais sa datation flotte : Le Jeu de Mourre est déjà visible sur une photographie prise chez lui à Cavendish Avenue en avril 1967. La chronologie de l’anecdote est donc, au minimum, approximative.

Bonus. Le lieu de naissance de Ken Mansfield lui-même est incertain selon les sources : les notices encyclopédiques indiquent la Pennsylvanie, la plupart des nécrologies l’Idaho, où il a grandi. Le détail est mineur, mais il rappelle utilement qu’une source secondaire répétée cent fois ne devient pas un fait pour autant.


Contrefactuel : et si « Revolution » avait été la face A ?

L’exercice n’est pas gratuit, parce que la décision s’est réellement jouée assis par terre à Savile Row, et que Lennon a maintenu son désaccord jusqu’en 1980.

Supposons que McCartney ait cédé à son propre doute, ou que Mansfield n’ait pas proposé sa tournée des programmateurs. Le premier disque Apple des Beatles aurait été « Revolution » : trois minutes vingt-cinq, guitares saturées jusqu’à la distorsion, un texte politique ambigu qui vaudra à Lennon des mois de polémique avec la gauche radicale britannique et américaine.

Trois conséquences plausibles.

Sur le classement. « Revolution » aurait sans aucun doute été un succès — c’était un disque des Beatles en 1968 — mais neuf semaines à la première place américaine, pour un rock rugueux à message politique, dans le climat de l’été qui a suivi les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy, est difficile à imaginer. Le lancement d’Apple aurait manqué son coup d’éclat.

Sur la mythologie du label. L’image inaugurale d’Apple aurait été politique, non consolatrice. Or ce qui a fait la réputation immédiate du label, c’est l’enchaînement « Hey Jude » puis « Those Were the Days » en tête des classements britanniques : deux chansons de réconfort et de nostalgie, produites ou choisies par McCartney. Apple aurait démarré avec le visage de Lennon plutôt qu’avec celui de McCartney.

Sur la règle des sept minutes. C’est peut-être la conséquence la plus lourde. Le succès de « Hey Jude » a démontré aux radios américaines qu’un titre long pouvait dominer la rotation. Sans lui, la voie ouverte au format étendu — de « American Pie » à « Bohemian Rhapsody » — aurait sans doute été tracée plus tard, et par quelqu’un d’autre.

À l’inverse, un bénéfice existe dans l’autre branche : la frustration de Lennon, qui a couvé des années durant, aurait été évitée. Son verdict de 1970 était mesuré — « Hey Jude » méritait une face A, mais ils auraient pu avoir les deux. Il n’a jamais totalement digéré la décision.


Guide du collectionneur et des traces subsistantes

Ce qui existe, ce qui n’existe pas

Les coffrets « Our First Four » de la profession. Boîtiers de plastique noir mat, format approximatif 25 × 30 cm, couvercle en creux, autocollant Apple portant le titre et l’adresse « 3 Savile Row, W1 », nom du destinataire imprimé sur l’autocollant extérieur, chemise de couleur avec biographies et photographies, quatre 45 tours en pochettes de polyéthylène. Objet rarissime, régulièrement contrefait ; l’authentification passe par la nature du plastique, la qualité de l’autocollant, les pressages britanniques d’origine et, idéalement, la provenance.

Les trois boîtiers nominatifs Gortikov / Delaney / Mansfield. Autre catégorie encore : disques gravés à l’unité, étiquettes manuscrites, boîtiers embossés. Aucun ne circule publiquement à notre connaissance.

Le dossier de presse américain. Il s’agit d’un objet différent du coffret britannique, et il est parfois confondu avec lui. Les bureaux d’Apple à Los Angeles l’ont expédié aux directeurs des programmes des radios américaines le 22 août 1968, dans une enveloppe blanche portant le logo Apple en haut à gauche en guise d’adresse de retour — un envoi par avion facturé alors quatre-vingts cents. À l’intérieur : une chemise crème glacée, quatre pochettes noires à découpe centrale, dont l’une annonce en écriture cursive « The Beatles on Apple », des photographies 20 × 25 cm des artistes — les Beatles y étant représentés par leurs personnages de dessin animé de Yellow Submarine —, des fiches d’information et des livrets dont le texte est attribué à Derek Taylor.

Une curiosité de fabrication. Les 45 tours Apple américains présentent un anneau antidérapant fait de trois cent soixante crans entrelacés autour de l’étiquette, nouveauté pour les acheteurs américains alors que plusieurs labels britanniques l’utilisaient depuis des années. Capitol venait de rééquiper ses presses pour ce dispositif au début du mois : les disques Apple ont donc figuré parmi les premiers pressages Capitol à l’arborer.

Les photographies

Les clichés des 10 et 11 août 1968 — chambre 1727, table de travail, groupe à Savile Row — sont attribués pour l’essentiel à Tony Bramwell, alors employé d’Apple Films. Ils circulent aujourd’hui via les archives et les bases chronologiques spécialisées. Ce sont eux qui permettent d’identifier nommément la quasi-totalité des personnes présentes.

Le lieu, aujourd’hui

Le Royal Lancaster existe toujours, sur Bayswater Road. Il a fait l’objet d’une rénovation de quatre-vingts millions de livres en 2017 et opère désormais sous l’enseigne Royal Lancaster London. La suite où les contrats ont été signés n’est identifiée par aucune plaque. Le 3 Savile Row, lui, a longtemps abrité une boutique de mode et fait l’objet, depuis les années 2020, de projets de réaménagement ; le toit est visible depuis certains immeubles voisins.


Chronologie

Date Événement
3 juin 1966 Expiration de l’accord Parlophone de 1962 ; période couverte par des lettres d’accord successives
29 août 1966 Dernier concert payant des Beatles, Candlestick Park, San Francisco (11 titres, ~33 min)
27 janvier 1967 Signature du contrat de neuf ans avec EMI, courant jusqu’au 26 janvier 1976 ; clause des 25 % au profit de NEMS
19 avril 1967 Constitution de The Beatles & Co., partenariat liant les quatre pour dix ans
Avril 1967 Le Jeu de Mourre de Magritte photographié chez McCartney, Cavendish Avenue
27 août 1967 Mort de Brian Epstein
17 novembre 1967 The Beatles Ltd devient Apple Music Ltd
Début 1968 Adoption de la dénomination Apple Corps Ltd
Début 1968 Neil Aspinall commande le logo à Gene Mahon ; photographies de Paul Castell ; lettrage d’Alan Aldridge
14 mai 1968 Conférence de presse Apple à New York (Lennon et McCartney)
24-26 juin 1968 Enregistrement de « Sour Milk Sea » par Jackie Lomax, produit par Harrison
21 juin 1968 McCartney à la convention Capitol de Los Angeles : annonce de la distribution d’Apple
30 juillet 1968 Fermeture de la boutique Apple de Baker Street, stock distribué gratuitement
20 juillet 1968 Annonce de la rupture McCartney / Jane Asher dans Dee Time
29 juillet – 1er août 1968 Enregistrement de « Hey Jude », principalement aux Trident Studios
8-9 août 1968 Séances de l’album blanc : « Not Guilty », « Mother Nature’s Son »
10 août 1968 Réunions au Royal Lancaster Hotel ; signature des contrats Apple par Gortikov et les quatre Beatles ; remise des trois boîtiers nominatifs ; pomme véritable et « rain check » de cristal
10 août 1968 Entretien de McCartney pour le New Musical Express
10 ou 11 août 1968 Prestation improvisée d’environ vingt minutes au Showroom de l’hôtel, devant les cadres d’Apple et de Capitol
11 août 1968 Thé du matin à Savile Row, déjeuner au Ritz ; proclamation de la « National Apple Week » (11-18 août) ; lancement officiel d’Apple Records
12 août 1968 Reprise des séances de l’album blanc (« Not Guilty »)
22 août 1968 Ringo Starr quitte le groupe ; il revient le 3 septembre
22 août 1968 Envoi du dossier de presse américain aux directeurs des programmes radio
26 août 1968 Sortie américaine simultanée des quatre premiers 45 tours Apple
30 août 1968 Sorties britanniques de « Hey Jude » (R 5722), « Those Were the Days » (APPLE 2) et « Thingumybob » (APPLE 4)
4 septembre 1968 Tournage de « Hey Jude » et « Revolution » aux Twickenham Studios pour Frost on Sunday
6 septembre 1968 Sortie britannique de « Sour Milk Sea » (APPLE 3)
Septembre-octobre 1968 « Hey Jude » n°1 au Royaume-Uni puis neuf semaines n°1 aux États-Unis ; « Those Were the Days » lui succède en tête au Royaume-Uni
Automne 1968 Premières difficultés financières d’Apple
Janvier 1969 Les difficultés deviennent publiques ; installation du studio à Savile Row
30 janvier 1969 Concert du toit, 3 Savile Row ; Ken Mansfield y assiste, en manteau blanc
3 février – 21 mars 1969 Allen Klein examine puis prend en main les affaires d’Apple
8 mai 1969 Lennon, Harrison et Starr mandatent officiellement Klein
1er septembre 1969 Renégociation EMI/Capitol : redevance portée à 25 % du prix de gros
Décembre 1970 McCartney saisit la justice pour dissoudre Beatles & Co. ; décision en sa faveur en mars 1971
26 janvier 1976 Expiration du contrat EMI de 1967
24 juin 2004 Mort de Stanley Gortikov, à 85 ans
2018 Publication de The Roof: The Beatles’ Final Concert de Ken Mansfield
17 novembre 2022 Mort de Ken Mansfield, à 85 ans

Questions fréquentes

Quelle est la date exacte de la signature des contrats Apple avec Capitol ?
Le samedi 10 août 1968, à l’issue des réunions tenues au Royal Lancaster Hotel de Londres. Les rencontres se sont prolongées le dimanche 11 août à Savile Row et au Ritz.

Qui a signé ?
Les quatre Beatles — John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Ringo Starr — et Stanley Gortikov, président de Capitol Records.

Est-ce que cela signifie que les Beatles ont quitté EMI ?
Non. Ils restaient liés à EMI, et donc à Capitol en Amérique du Nord, jusqu’en janvier 1976, en vertu du contrat de neuf ans signé en janvier 1967. Les accords du 10 août portent sur l’existence commerciale et la distribution du label Apple.

Pourquoi « Hey Jude » porte-t-il une référence Parlophone et non Apple ?
Parce que l’étiquette Apple était un habillage graphique et non un changement de contrat. Au Royaume-Uni, le disque conserve la référence R 5722 de la série Parlophone, tandis que les trois autres 45 tours du lancement inaugurent la série APPLE 2, 3 et 4.

Qui étaient les trois cadres de Capitol présents ?
Stanley Gortikov, président ; Larry Delaney, responsable de la presse et de la publicité ; Ken Mansfield, directeur américain d’Apple Records.

Que contenaient les trois boîtiers noirs remis ce jour-là ?
Des exemplaires gravés à l’unité des quatre premiers 45 tours Apple, dont les étiquettes avaient été écrites à la main par les Beatles. Les boîtiers, embossés au nom de chaque destinataire, portaient une pomme verte, la mention « Our First Four » et l’adresse 3 Savile Row.

Quelle est l’histoire de la pomme mangée par Paul McCartney ?
Capitol devait offrir aux Beatles une pomme de cristal, qui n’est pas arrivée à temps. Gortikov a remis à la place une pomme véritable, posée au centre de la table, avec un bon à valoir pour l’objet de cristal. Les contrats une fois signés, McCartney aurait pris ce fruit, se serait écarté et l’aurait mangé. L’anecdote repose sur le seul témoignage de Ken Mansfield, publié en 2018.

Les Beatles ont-ils vraiment joué dans l’hôtel ?
Selon Mansfield, oui : une prestation improvisée d’une vingtaine de minutes au Showroom du dernier étage, pendant une pause déjeuner, devant les employés d’Apple et les cadres de Capitol. Aucun enregistrement n’est connu et il n’a gardé aucun souvenir des titres joués.

Quels étaient les quatre premiers 45 tours Apple ?
« Hey Jude / Revolution » des Beatles ; « Those Were the Days / Turn, Turn, Turn » de Mary Hopkin ; « Sour Milk Sea / The Eagle Laughs at You » de Jackie Lomax ; « Thingumybob / Yellow Submarine » du Black Dyke Mills Band.

Sont-ils tous sortis le même jour ?
Aux États-Unis, oui : le 26 août 1968. Au Royaume-Uni, les sorties se sont échelonnées du 30 août au 6 septembre.

Qu’était la « National Apple Week » ?
Une semaine promotionnelle proclamée par les Beatles du 11 au 18 août 1968 pour lancer le label, accompagnée de l’envoi du coffret « Our First Four » à la profession, ainsi qu’à la famille royale et au Premier ministre Harold Wilson.

D’où vient le logo à la pomme verte ?
D’un tableau de René Magritte, Le Jeu de Mourre, appartenant à McCartney. Le logo a été conçu par Gene Mahon à partir de photographies de Paul Castell ; le lettrage cursif du pourtour, présent sur les pressages britanniques, est d’Alan Aldridge.

Pourquoi la face A et la face B des disques Apple ne portent-elles pas la même image ?
C’était l’idée de Gene Mahon : une pomme entière comme symbole pur d’un côté, une pomme coupée de l’autre, la chair blanche servant de fond aux mentions légales. EMI a exigé que le contenu figure sur les deux faces, mais le principe des deux images a survécu.

Que sont devenus les protagonistes ?
Gortikov a présidé la RIAA de 1972 à 1987 et est mort en 2004. Mansfield a quitté Apple pour MGM en 1969, publié plusieurs livres de souvenirs et est mort en 2022. Apple Corps existe toujours et administre le patrimoine des Beatles.


Glossaire

Apple Corps Ltd — Société mère créée par les Beatles début 1968, à partir d’Apple Music Ltd (ex-Beatles Ltd). Le nom joue sur l’homophonie anglaise entre Apple Corps et apple core, trognon de pomme.

Beatles & Co. — Partenariat constitué le 19 avril 1967 liant juridiquement les quatre membres pour dix ans et centralisant tous leurs revenus, hors droits d’auteur. Sa dissolution, demandée par McCartney en décembre 1970, sera prononcée en 1971.

Capitol Records — Filiale américaine d’EMI, chargée de la fabrication et de la distribution des disques des Beatles en Amérique du Nord depuis 1964.

Coffret « Our First Four » — Objet promotionnel de plastique noir contenant les quatre premiers 45 tours du label, adressé à la profession lors du lancement d’août 1968.

Disque gravé à l’unité — Disque taillé individuellement sur un tour de gravure, par opposition à un disque pressé industriellement à partir d’une matrice. Les exemplaires remis aux trois cadres de Capitol relèvent de cette catégorie.

NEMS Enterprises — Société de management de Brian Epstein, bénéficiaire d’une clause lui attribuant 25 % des redevances du groupe jusqu’en 1976.

« National Apple Week » — Semaine promotionnelle du 11 au 18 août 1968 marquant le lancement officiel d’Apple Records.

Rain check — Expression américaine désignant un bon à valoir pour une prestation ou un cadeau différé ; employée ici pour la pomme de cristal non livrée.

Royal Lancaster Hotel — Hôtel de Bayswater Road ouvert le 1er août 1967, lieu des réunions et de la signature ; il avait accueilli la fête du film Yellow Submarine le 17 juillet 1968.

Showroom — Salle du dernier étage du Royal Lancaster, supper club normalement ouvert le soir seulement, où se tenaient les déjeuners du groupe et où eut lieu la prestation improvisée.

Top 40 — Format radiophonique américain fondé sur la rotation serrée des titres les plus populaires ; sa logique horaire explique les réticences suscitées par la durée de « Hey Jude ».

3 Savile Row — Hôtel particulier géorgien de Mayfair, siège d’Apple à partir de 1968, ancienne adresse de l’imprésario Jack Hylton, et lieu du concert du toit le 30 janvier 1969.


Bibliographie et sources

Témoignages de première main

  • Ken Mansfield, The Roof: The Beatles’ Final Concert, 2018 — source du récit de la signature, des boîtiers nominatifs, de la pomme et de la prestation du Showroom.
  • Ken Mansfield, The White Book, 2007.
  • Richard DiLello, The Longest Cocktail Party, réédition 2014 — description du coffret « Our First Four » et de la visite de Gortikov.
  • Peter Asher, The Beatles from A to Zed, 2019 — sur la nature réelle du lien Apple / EMI.
  • Peter Brown et Steven Gaines, The Love You Make, 1983 ; Peter Brown et Steven Gaines, All You Need Is Love, 2024.
  • Barry Miles, Many Years from Now, 1997, et The Beatles Diary.

Presse d’époque

  • Beatles Monthly Book, n° 62 (septembre 1968) et n° 63 (octobre 1968).
  • Liverpool Echo, 24 août et 4 septembre 1968.
  • New Musical Express, 10 et 31 août 1968.

Travaux de référence

  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle et The Beatles Recording Sessions.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head.
  • Peter Doggett, You Never Give Me Your Money.
  • Walter Everett, The Beatles as Musicians.
  • Brian Southall et Rupert Perry, Northern Songs, 2006.

Ressources en ligne consultées

  • The Paul McCartney Project (fiches « The president of Capitol Records visits The Beatles », « Apple Records is officially launched », « The Beatles sign a nine-year contract with EMI Records »).
  • The Beatles Bible.
  • beatles-chronology.ru (photographies des 10 et 11 août 1968).
  • beatle.net (dossier de presse américain d’août 1968).
  • Nécrologies de Stanley Gortikov (Billboard, Variety, Washington Post, juin-juillet 2004) et de Ken Mansfield (novembre 2022).
  • Notices encyclopédiques du Royal Lancaster Hotel, d’Apple Records et d’Alan Aldridge.

 

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