Hey Jude, la chanson que John Lennon croyait écrite pour lui : Julian, John ou Paul, enquête sur les trois destinataires d’un chef-d’œuvre
En bref
Hey Jude est une chanson de Paul McCartney, créditée Lennon-McCartney. Il l’a écrite en juin 1968 en roulant vers Kenwood, la maison de Weybridge où vivaient Cynthia Lennon et son fils Julian, cinq ans, après la séparation du couple. Douze ans plus tard, dans ses entretiens avec David Sheff pour Playboy, John Lennon a expliqué qu’il avait toujours entendu la chanson comme un message qui lui était adressé : Yoko Ono venait d’entrer dans sa vie, et Paul lui aurait dit, sans le savoir, d’aller la rejoindre. McCartney n’a jamais repris cette lecture à son compte. Cet article reconstitue l’histoire complète de la chanson à travers ses trois destinataires possibles, Julian, John et Paul lui-même, puis revient sur son enregistrement aux studios Trident, sa sortie comme premier single Apple et sa postérité. La version précédente de cette page contenait six approximations, signalées et corrigées dans des encadrés.
Il existe des chansons dont on connaît l’auteur, la date et le destinataire, et qui continuent pourtant à appartenir à plusieurs personnes à la fois. Hey Jude en est l’exemple le plus célèbre du répertoire des Beatles. Paul McCartney l’a écrite pour consoler un petit garçon. John Lennon, le père de ce garçon, l’a reçue comme une lettre qui lui était destinée. Et McCartney, qui traversait lui-même en 1968 la fin de ses fiançailles avec Jane Asher, a parfois laissé entendre qu’il chantait aussi pour lui-même. Aucune de ces lectures n’annule les autres. C’est précisément ce qui rend l’histoire intéressante.
Le titre de la version précédente de cet article, “le tube des Beatles que John Lennon pensait que Paul McCartney avait écrit pour lui”, résume une anecdote souvent reprise dans la presse musicale anglophone. Mais l’anecdote, isolée de son contexte, dit peu de chose. Pour comprendre pourquoi Lennon a pu se reconnaître dans une chanson écrite pour son fils, il faut revenir au printemps 1968, à la maison de Weybridge, à l’arrivée de Yoko Ono, à l’état du partenariat Lennon-McCartney et à la manière très particulière dont ce morceau a été construit, enregistré et lancé.
Pour la fiche technique, les paroles et leur traduction, on se reportera à notre page consacrée à Hey Jude : paroles, traduction et histoire. Le présent article, lui, s’intéresse à la question du destinataire et à tout ce qu’elle révèle de l’été 1968.
Sommaire
Le printemps 1968 : une famille qui se défait à Kenwood
Le retour d’Inde et la fin d’un mariage
Les Beatles reviennent de Rishikesh en ordre dispersé au printemps 1968 : Ringo Starr est parti le premier, McCartney ensuite, Lennon et Harrison les derniers, en avril. Lennon revient d’Inde avec une trentaine de chansons en chantier et une vie privée au bord de la rupture. Depuis plusieurs mois, il entretient une correspondance et des relations de plus en plus étroites avec l’artiste japonaise Yoko Ono, rencontrée à la galerie Indica de Londres en novembre 1966.
En mai 1968, alors que Cynthia Lennon est en vacances en Grèce, John invite Yoko à Kenwood, la grande maison de style Tudor que le couple occupe depuis 1964 sur le domaine de St George’s Hill, à Weybridge, dans le Surrey. Ils passent la nuit à enregistrer des collages sonores qui deviendront l’album Unfinished Music No. 1: Two Virgins, puis deviennent amants. À son retour, Cynthia trouve Yoko installée dans la maison, vêtue d’un peignoir. Elle a raconté la scène dans ses deux livres de souvenirs, A Twist of Lennon (1978) et John (2005). La vie de Cynthia après cet épisode est retracée dans notre portrait Elle aurait 87 ans aujourd’hui : la véritable histoire de Cynthia Lennon.
Une séparation, pas encore un divorce
Au moment où Hey Jude est écrite, en juin 1968, John et Cynthia sont séparés, mais pas divorcés. La procédure s’engage pendant l’été. Lennon, qui avait d’abord envisagé de demander le divorce en invoquant une infidélité de Cynthia, se retrouve lui-même mis en cause lorsque Yoko Ono tombe enceinte. Le jugement provisoire de divorce, le decree nisi, est prononcé le 8 novembre 1968. C’est donc un enfant en plein milieu d’une séparation, et non un “enfant du divorce” au sens juridique, que McCartney a en tête quand il prend la route de Weybridge.
Correctif factuel n° 1 — John et Cynthia n’étaient pas encore divorcés
La version précédente de cet article affirmait que “John et sa femme Cynthia avaient divorcé” au moment de l’écriture de la chanson, et parlait d’un “divorce entre Lennon et sa première femme”. En juin 1968, le couple est séparé depuis quelques semaines. Le jugement de divorce n’est prononcé que le 8 novembre 1968, plus de deux mois après la sortie du single. McCartney écrit donc pour un enfant dont les parents viennent de se séparer, ce qui ne change pas le sens de la chanson mais en précise le moment.
Julian Lennon, cinq ans
John Charles Julian Lennon est né le 8 avril 1963 à l’hôpital Sefton General de Liverpool, pendant que son père était en tournée avec les Beatles. Il a donc cinq ans en juin 1968. Son enfance a été marquée par l’absence d’un père accaparé par la gloire, puis par une rupture familiale brutale. Il l’a racontée à de nombreuses reprises, notamment dans l’entretien que nous avons traduit et commenté : Julian Lennon se raconte : la photographie, Cynthia, Sean, Hey Jude et la plume blanche. Sa biographie complète est disponible dans notre article Julian Lennon, fils de John Lennon.
Julian n’est pas un inconnu dans le répertoire des Beatles. En 1967, c’est un dessin rapporté de l’école, représentant sa camarade Lucy O’Donnell “dans le ciel avec des diamants”, qui a donné son titre à Lucy in the Sky with Diamonds. Nous avons dressé l’inventaire des personnes réelles cachées derrière les chansons du groupe dans Eleanor Rigby a-t-elle existé ?, où Hey Jude figure parmi les rares cas dont le destinataire est établi de manière explicite.
Paul, l’oncle de la maison
Contrairement à ce que pourrait laisser croire la rivalité ultérieure entre les deux hommes, McCartney a été, dans les années 1960, un visiteur fréquent de Kenwood et une présence familière pour Julian. Des années plus tard, Julian a observé qu’il existait davantage de photographies de lui en train de jouer avec Paul que de photographies de lui avec son propre père. Il l’a dit notamment au magazine Mojo en février 2002, en évoquant l’amitié qui les liait à l’époque. Cette proximité explique le geste de juin 1968 : McCartney est l’un des rares membres de l’entourage des Beatles à rendre visite à Cynthia et à son fils après la séparation.
Juin 1968 : la chanson écrite sur la route de Weybridge
Une heure de route vers le Surrey
McCartney vit alors au 7 Cavendish Avenue, dans le quartier de St John’s Wood, à quelques centaines de mètres des studios d’Abbey Road. Pour rejoindre Weybridge, il faut compter une heure de route vers le sud-ouest de Londres. McCartney fait le trajet seul, au volant de sa voiture. Il a pris l’habitude, depuis longtemps, de fredonner en conduisant et de laisser venir les mélodies. C’est pendant ce trajet que naît la chanson.
Cynthia Lennon a raconté la visite dans ses souvenirs. Elle s’est dite touchée par la sollicitude évidente de Paul pour leur bien-être, précisant qu’il avait composé Hey Jude dans la voiture pendant le trajet, et qu’elle n’oublierait jamais ce geste d’attention. Elle a aussi rapporté que Paul lui avait offert ce jour-là une rose rouge et avait plaisanté sur un éventuel mariage entre eux, une boutade destinée à la faire rire dans un moment difficile.
De “Hey Jules” à “Hey Jude”
McCartney a raconté à plusieurs reprises la genèse de la chanson, avec des variations de détail mais un fond constant. Dans The Beatles Anthology, il explique qu’il a commencé à chanter “Hey Jules”, suivi d’une phrase d’encouragement sur le thème de la tristesse qu’on peut transformer en quelque chose de meilleur, et qu’il s’agissait d’un message optimiste et plein d’espoir pour Julian. Dans Many Years From Now, la biographie autorisée écrite par Barry Miles et publiée en 1997, il ajoute qu’il se sentait désolé pour le garçon, dont les parents se séparaient, et qu’il avait voulu lui dire, à sa manière, que tout irait bien.
Le prénom est modifié ensuite, de retour à Londres. McCartney a expliqué qu’il trouvait “Jude” plus beau à chanter, plus “country and western”, et qu’il avait en tête le personnage de Jud Fry, le valet de ferme de la comédie musicale Oklahoma! de Rodgers et Hammerstein. La transformation a une conséquence décisive : en devenant “Jude”, le destinataire perd son identité. La chanson cesse d’être un message privé adressé à un enfant de cinq ans et devient une adresse universelle, que chacun peut prendre pour soi. C’est cette ouverture qui permettra à Lennon, quelques semaines plus tard, de s’y reconnaître.
Une chanson de réconfort qui change de destinataire en cours d’écriture
Les premiers vers gardent la trace de leur origine : ils s’adressent à quelqu’un qu’il faut consoler, à qui l’on conseille de ne pas se laisser abattre. Mais très vite, le texte glisse. Il est question d’une femme qu’il faut aller chercher, de la peur de s’engager, d’un monde qu’on rend plus froid en se protégeant trop. Ces thèmes ne concernent plus un petit garçon. Ils concernent un adulte face à l’amour.
McCartney l’a lui-même reconnu dans son podcast A Life in Lyrics, diffusé en 2024 : la chanson commence avec quelqu’un d’inquiet à propos d’une chose précise, comme un divorce, puis il se met à la faire évoluer, “parce que personne ne sait de quoi il s’agit”. Il ajoutait qu’il aimait que les auditeurs y projettent leurs propres interprétations, puisque la chanson, dès lors, leur appartient. Cette dérive du sens, assumée par l’auteur lui-même, est la clé de toute l’affaire.
Correctif factuel n° 2 — Une citation attribuée à GQ sans référence vérifiable
La version précédente de cet article attribuait le récit de la genèse de la chanson à “une interview accordée à GQ”, sans date ni référence. Nous n’avons pas pu retrouver cet entretien. Les propos de McCartney sur Julian, le trajet vers Weybridge et le passage de “Jules” à “Jude” sont en revanche solidement documentés dans The Beatles Anthology (1995-2000), dans Many Years From Now de Barry Miles (1997), dans le livre The Lyrics (2021) et dans le podcast A Life in Lyrics (2024). Ce sont ces sources que nous citons désormais.
Les sources musicales : du rhythm and blues à la liturgie anglicane
“Save the Last Dance for Me”
McCartney a expliqué en 1976, dans un entretien publié par l’hebdomadaire australien Australasian Post, que le couplet, avec ses deux accords qui alternent, lui était venu alors qu’il s’amusait à jouer à la guitare Save the Last Dance for Me, le succès des Drifters de 1960. La parenté n’est pas mélodique, elle est harmonique et rythmique : un balancement tranquille entre l’accord de tonique et l’accord de dominante, qui installe une sensation de stabilité rassurante. Pour une chanson de consolation, le choix est parfait.
Le “Te Deum” de John Ireland
Le musicologue américain Walter Everett, auteur de The Beatles as Musicians, a relevé une autre source possible, beaucoup plus inattendue : le Te Deum en fa du compositeur anglais John Ireland, écrit en 1907 pour la liturgie anglicane. McCartney avait chanté dans des chœurs d’église dans son enfance et n’a jamais caché l’influence des hymnes sur sa manière d’écrire. La dimension presque religieuse de Hey Jude, avec ses montées lentes et sa grande coda collective, rappelle davantage l’office que le rock’n’roll. Everett souligne aussi la qualité de construction de la mélodie, qui alterne grands intervalles et mouvements conjoints, notes tenues et passages rapides, syllabes isolées et mélismes.
Le piano comme point de départ
Si l’idée est née en voiture, la chanson est achevée au piano, à Cavendish Avenue. McCartney est alors en pleine période pianistique : Lady Madonna, enregistrée en février 1968, et Martha My Dear, qui sera enregistrée à l’automne, sont elles aussi construites sur des figures de clavier. Hey Jude s’ouvre sur la voix seule accompagnée du piano, sans introduction instrumentale, ce qui renforce l’impression d’une confidence adressée directement à quelqu’un. La tonalité de fa majeur, confortable pour la voix de McCartney dans le registre médium, permet ensuite une montée progressive jusqu’aux cris de la coda.
Paul McCartney en 1968 : l’auteur a lui aussi le cœur en désordre
Des fiançailles avec Jane Asher qui se délitent
Pour comprendre pourquoi Hey Jude parle si vite d’autre chose que d’un enfant, il faut regarder la vie de son auteur. Paul McCartney partage la vie de l’actrice Jane Asher depuis 1963. Il a vécu plusieurs années dans la maison de ses parents, à Wimpole Street, où il a notamment trouvé la mélodie de Yesterday. Le 25 décembre 1967, le couple annonce ses fiançailles. Jane Asher accompagne McCartney à Rishikesh au printemps 1968.
Mais la relation est fragile. Jane Asher tient à sa carrière théâtrale et passe de longues périodes en tournée. McCartney, de son côté, ne lui est pas fidèle. Le 20 juillet 1968, l’actrice annonce à la télévision, dans l’émission de Simon Dee à la BBC, que les fiançailles sont rompues, et que ce n’est pas elle qui a mis fin à la relation, sans donner davantage d’explications. Hey Jude sera enregistrée neuf jours plus tard.
Linda Eastman et Francie Schwartz
En juin 1968, McCartney se rend à Los Angeles pour présenter Apple aux représentants de Capitol Records. Il y retrouve la photographe américaine Linda Eastman, rencontrée à Londres en mai 1967, et passe plusieurs jours avec elle. Dans le même temps, une jeune Américaine, Francie Schwartz, venue à Londres proposer un projet de film à Apple, s’installe chez lui à Cavendish Avenue pendant l’été. McCartney est donc, au moment où il achève Hey Jude, un homme dont la vie sentimentale est en pleine recomposition, qui hésite entre plusieurs chemins et qui ne s’engagera avec Linda qu’à l’automne.
Une chanson que l’auteur se chante aussi à lui-même
Plusieurs commentateurs ont relevé que les conseils donnés dans la chanson, surmonter la peur, aller chercher la femme qu’on a trouvée, ne pas porter le monde sur ses épaules, s’appliquent au moins autant à McCartney qu’à Lennon. Le critique américain Tim Riley, auteur de Tell Me Why, a proposé une lecture particulièrement fine : si la chanson parle de l’estime de soi et de la consolation face à l’épreuve, c’est l’interprétation vocale elle-même qui raconte le chemin. McCartney commence par chanter pour réconforter quelqu’un d’autre, se met à peser ses propres sentiments en cours de route, et finit, dans les refrains répétés de la coda, par croire en lui-même.
Cette lecture a le mérite de ne rien trancher. Elle ne nie pas que la chanson ait été écrite pour Julian. Elle constate que l’auteur, en écrivant pour un autre, a laissé passer quelque chose de lui-même. D’après plusieurs biographes, lorsque Lennon lui a fait part de son interprétation, McCartney aurait répondu que la chanson parlait plutôt de lui, Paul, et de ce qu’il traversait à ce moment-là.
La première audition à Cavendish Avenue : la ligne que Lennon a sauvée
John et Yoko au piano
Une fois la chanson achevée, McCartney la joue à John Lennon et Yoko Ono, dans le salon de musique de Cavendish Avenue. La scène a été racontée par McCartney dans Many Years From Now. Elle est capitale pour notre sujet, parce qu’elle place Lennon et Ono, le couple dont la chanson semble parler, face à l’auteur au moment même où il la dévoile. Selon ce récit, le couple se tient juste derrière le pianiste, ce qui explique le geste de McCartney au moment clé : il n’a qu’à tourner la tête par-dessus son épaule pour s’adresser à Lennon.
“Je changerai ça, c’est un peu nul”
Arrivé à un vers du deuxième pont, celui qui parle d’un mouvement qu’on porte sur son épaule, McCartney s’interrompt. Il a raconté avoir regardé par-dessus son épaule vers Lennon et lui avoir dit qu’il changerait ce vers, qu’il trouvait un peu minable, une simple formule de remplissage. Il ajoute qu’il avait l’impression que la phrase “the movement you need”, avec son mot “movement”, sonnait comme un bouche-trou, le genre de rime provisoire qu’on garde en attendant mieux.
La réponse de Lennon est immédiate. Selon le récit de McCartney : “Tu ne le changeras pas, tu sais. C’est le meilleur vers de la chanson.” McCartney a commenté des décennies plus tard que, lorsque quelqu’un défend avec autant de fermeté un vers que vous alliez jeter, vous finissez par l’aimer deux fois plus, et que, lorsqu’il le chante en concert, c’est à ce moment précis qu’il pense à John. Le passage est devenu, selon ses propres mots, un point émotionnel de la chanson.
La seule contribution de Lennon à Hey Jude
Lennon n’a écrit ni la musique ni les paroles de Hey Jude. Il l’a reconnu sans ambiguïté dans ses entretiens de 1980 : la chanson était, selon lui, “un sacré bon texte” auquel il n’avait apporté “aucune contribution”. Mais l’épisode de Cavendish Avenue montre que son rôle n’est pas nul pour autant. En empêchant McCartney de supprimer un vers, il a exercé la fonction d’éditeur que les deux hommes remplissaient l’un pour l’autre depuis 1957. C’est l’un des derniers exemples documentés de ce travail croisé, à une époque où Lennon et McCartney écrivent de plus en plus chacun de leur côté.
Correctif factuel n° 3 — Lennon n’a pas écrit la chanson, mais il n’en est pas totalement absent
La version précédente de cet article affirmait que Lennon “n’a pas participé à l’écriture du morceau” et avait dû “spéculer sur sa signification”. La première partie est exacte : Lennon l’a lui-même confirmé en 1980. La seconde doit être nuancée. Lennon a entendu la chanson avant son enregistrement, chez McCartney, et c’est lui qui a convaincu son partenaire de conserver un vers que celui-ci voulait supprimer. Il n’a pas découvert la chanson de l’extérieur, comme un simple auditeur : il a assisté à sa dernière étape d’écriture.
Le crédit Lennon-McCartney
Conformément à l’accord passé entre les deux hommes à la fin des années 1950, toutes les chansons écrites par l’un ou l’autre au sein des Beatles sont signées Lennon-McCartney, quelle que soit la part réelle de chacun. Hey Jude est donc créditée aux deux. Ce principe sera contesté plus tard par McCartney, qui fera figurer la mention “McCartney-Lennon” sur dix-neuf chansons de son album live Back in the U.S. en 2002, dont Hey Jude, provoquant des objections de Yoko Ono et de Ringo Starr. Nous revenons sur ces querelles de catalogue dans 20 faits méconnus sur Paul McCartney.
“Hey Jude, hey John” : la lecture de John Lennon
Les entretiens de septembre 1980
L’interprétation de Lennon est connue par une source précise : la longue série d’entretiens qu’il accorde au journaliste David Sheff en septembre 1980, à New York, pour le magazine Playboy. L’entretien paraît dans le numéro de janvier 1981, en kiosque début décembre 1980, quelques jours avant l’assassinat de Lennon. Il sera repris en livre sous le titre The Playboy Interviews with John Lennon and Yoko Ono (1981), puis réédité en 2000 sous le titre All We Are Saying. Au cours de ces conversations, Lennon passe en revue, chanson par chanson, une grande partie du répertoire des Beatles, en attribuant chaque titre à son auteur principal.
Le contexte compte. En 1980, Lennon sort de cinq années de retrait. Il prépare Double Fantasy, son premier album depuis 1975. Il porte sur les Beatles un regard à la fois affectueux et amer, et sur McCartney un mélange d’admiration et de rancune qui affleure à chaque page. Son retrait des années 1975-1980 est analysé dans Le retrait de John Lennon en 1975 : anatomie d’une disparition volontaire.
Ce que dit exactement Lennon
Interrogé sur Hey Jude, Lennon commence par rendre la chanson à son auteur. C’est celle de Paul, dit-il, et c’est l’un de ses chefs-d’œuvre. Il rappelle que McCartney a expliqué l’avoir écrite pour Julian, qu’il savait que John se séparait de Cynthia et quittait Julian, et qu’il se rendait en voiture pour dire bonjour à l’enfant, dont il avait été proche comme un oncle.
Puis il ajoute sa propre lecture. Selon Lennon, il avait toujours entendu la chanson comme une chanson qui lui était adressée. Si l’on y réfléchit, poursuit-il, Yoko venait d’entrer dans le tableau. Paul disait : “Hey Jude”, autrement dit “Hey John”. Lennon reconnaît aussitôt qu’il a l’air de l’un de ces fans qui voient des choses partout. Mais il maintient qu’on peut l’entendre comme une chanson pour lui. Il cite alors la phrase sur la femme qu’il faut aller chercher et l’interprète ainsi : inconsciemment, Paul lui disait de partir, de le quitter. Consciemment, ajoute Lennon, Paul ne voulait pas qu’il s’en aille. L’ange en lui disait “que Dieu te bénisse”, le diable en lui n’aimait pas du tout l’idée, parce qu’il ne voulait pas perdre son partenaire.
Une lecture psychologique du partenariat
La lecture de Lennon n’est pas seulement narcissique, même si Songfacts, parmi d’autres, y voit l’un de ses moments les plus égocentriques. Elle est surtout une lecture du partenariat. Ce que Lennon entend dans Hey Jude, c’est la permission ambivalente que McCartney lui aurait donnée de s’éloigner des Beatles pour construire sa vie et son œuvre avec Yoko Ono. En 1980, Lennon sait comment l’histoire s’est terminée. Il relit la chanson à la lumière de la séparation du groupe, dont il a été l’initiateur en septembre 1969. L’interprétation dit donc au moins autant sur le Lennon de 1980 que sur le McCartney de 1968.
Il faut aussi rappeler qu’en 1968, Yoko Ono n’est pas seulement une nouvelle compagne. Elle devient une présence permanente dans les studios, rompant avec la règle tacite qui tenait les épouses et amies à l’écart des séances. Pour McCartney, Harrison et Starr, cette présence est une gêne. Pour Lennon, elle est une nécessité. Une chanson qui dit à un homme d’aller chercher la femme qu’il a trouvée, écrite par le partenaire qui voit cette femme s’installer entre eux, pouvait difficilement être entendue de manière neutre par Lennon.
Correctif factuel n° 4 — Lennon cite la chanson de mémoire
La version précédente de cet article reprenait la formule de Lennon, “go out and get her”, comme si elle figurait dans la chanson. Ce n’est pas le cas mot pour mot : le texte enregistré dit que “tu l’as trouvée” et qu’il faut maintenant “aller la chercher”, sans le “out”. Lennon, qui parle douze ans après l’enregistrement, cite de mémoire. L’écart est minime, mais il rappelle que son interprétation repose sur un souvenir de la chanson, et non sur une analyse du texte. Par ailleurs, l’article précédent citait approximativement quelques vers de la chanson ; nous n’en reproduisons plus ici, conformément au droit d’auteur, et renvoyons à notre page de paroles.
Les autres prétendants
Lennon n’a pas été le seul à se reconnaître dans la chanson. La journaliste Judith Simons, du Daily Express, qui suivait les Beatles depuis leurs débuts, a elle aussi affirmé que Hey Jude avait été écrite à son intention. Dans Rolling Stone, la critique Catherine Manfredi a lu la chanson comme un message de McCartney à Lennon sur la nécessité de mettre fin à des relations destructrices avec les femmes. L’auteur américain Mark Hertsgaard, dans A Day in the Life (1995), a observé que de nombreux vers semblaient s’adresser davantage à un homme adulte au seuil d’un nouvel amour puissant qu’à un enfant, en citant la femme qu’on a trouvée et l’attente de quelqu’un avec qui se produire.
Cette multiplication des destinataires n’a rien d’un accident. C’est la conséquence directe du passage de “Jules” à “Jude” et de la dérive du texte au fil de l’écriture. McCartney a construit, consciemment ou non, une chanson-miroir.
Trois destinataires, trois lectures : le tableau récapitulatif
| Destinataire supposé | Source principale | Éléments qui soutiennent la lecture | Statut |
|---|---|---|---|
| Julian Lennon | McCartney (Anthology, Many Years From Now, The Lyrics), Cynthia Lennon | Titre initial “Hey Jules”, trajet vers Weybridge, premiers vers de consolation | Établi par l’auteur et un témoin direct |
| John Lennon | Lennon, entretiens Playboy de 1980 | Arrivée de Yoko Ono, vers sur la femme qu’il faut aller chercher | Interprétation personnelle, non confirmée par l’auteur |
| Paul McCartney lui-même | Biographes, Tim Riley, déclarations ultérieures de McCartney | Rupture avec Jane Asher, rencontre avec Linda Eastman, dérive assumée du texte | Lecture plausible, partiellement reconnue par l’auteur |
| Judith Simons | La journaliste elle-même | Aucun élément documenté | Anecdotique |
Correctif factuel n° 5 — Lennon n’avait pas “à moitié raison”
La version précédente de cet article concluait que Lennon “avait à moitié raison” et que la chanson “était inspirée par sa liaison avec Yoko”. Aucune source ne permet de l’affirmer. McCartney a toujours présenté Julian comme le point de départ, et Lennon lui-même reconnaissait qu’il risquait de “lire des choses” dans le texte. Ce qui est établi, c’est que la chanson s’éloigne très vite de la situation d’un enfant pour parler d’un adulte face à l’amour, ce qui rend la lecture de Lennon possible. Possible ne veut pas dire confirmée. Il est plus juste de parler d’une chanson ouverte, que plusieurs personnes ont pu recevoir comme la leur.
Juillet 1968 : les répétitions d’Abbey Road
Un single au milieu de l’Album blanc
Au moment où Hey Jude entre en studio, les Beatles travaillent depuis le 30 mai 1968 sur le double album qui paraîtra en novembre sous le titre The Beatles, plus connu comme l’Album blanc. Les séances sont longues, tendues, souvent éclatées entre plusieurs studios. Lennon et Yoko Ono sont inséparables. L’ingénieur du son Geoff Emerick, lassé de l’atmosphère, quitte le projet le 16 juillet. Il est remplacé par Ken Scott.
Hey Jude n’est pas destinée à l’album. Elle est conçue dès le départ comme un single, le premier que publiera Apple Records, la maison de disques fondée par les Beatles quelques mois plus tôt. Les ambitions sont donc élevées : il s’agit de lancer un label avec la plus forte chanson possible.
29 et 30 juillet : vingt-cinq prises de travail
Les Beatles consacrent les soirées du 29 et du 30 juillet 1968, au studio 2 d’Abbey Road, à des répétitions enregistrées, sous la direction du producteur George Martin. Selon le décompte établi par Mark Lewisohn dans The Complete Beatles Recording Sessions, vingt-cinq prises sont réalisées sur ces deux soirs. Elles servent à fixer la structure, le tempo et les rôles de chacun. Aucune n’est destinée à devenir la version définitive. Une prise du 29 juillet, la deuxième, figurera sur Anthology 3 en 1996 ; la première prise du même soir paraîtra en 2018 dans l’édition anniversaire de l’Album blanc.
Le tournage de Music!
Le 30 juillet, une équipe de tournage est admise dans le studio. Elle travaille pour un court documentaire intitulé Music!, produit par le National Music Council of Great Britain. C’est la première fois que les Beatles laissent une caméra les filmer en train de mettre au point une chanson en studio. Six mois plus tard, en janvier 1969, ils accepteront un dispositif beaucoup plus lourd pour le projet Get Back, dont nous avons retracé l’histoire dans Let It Be, autopsie de l’album né sous le nom de Get Back.
La dispute sur la guitare de George Harrison
Pendant ces répétitions, George Harrison propose de jouer une phrase de guitare en réponse à chaque vers chanté par McCartney. McCartney refuse : il estime que ces réponses encombreraient une chanson qu’il conçoit comme dépouillée, centrée sur la voix et le piano. Le désaccord est vif. En 1994, McCartney a reconnu que son attitude avait été autoritaire, tout en la défendant : c’était directif, a-t-il dit en substance, mais c’était aussi courageux, parce qu’il aurait pu céder à la pression.
L’épisode annonce les tensions de l’année suivante entre les deux musiciens. Il ne faut cependant pas le confondre avec l’échange célèbre filmé en janvier 1969 à Twickenham, où Harrison dit à McCartney qu’il jouera ce qu’il voudra, ou ne jouera pas du tout. Cet échange-là concerne Two of Us, comme nous l’avons rappelé dans George Harrison et la guerre silencieuse des chansons. La question du leadership de McCartney à cette période est traitée dans Paul McCartney, le ciment musical des Beatles.
31 juillet et 1er août 1968 : l’enregistrement aux studios Trident
Pourquoi quitter Abbey Road
La version définitive n’est pas enregistrée à Abbey Road, mais aux studios Trident, dans St Anne’s Court, une ruelle du quartier de Soho. La raison est technique : Trident dispose d’un magnétophone huit pistes, alors que les studios d’EMI travaillent encore officiellement sur quatre pistes. McCartney et Harrison connaissent déjà Trident, où ils ont supervisé des séances pour des artistes d’Apple. Hey Jude devient ainsi le premier titre des Beatles enregistré sur huit pistes. Les Beatles reviendront à Trident pour plusieurs titres de l’Album blanc, et Harrison y enregistrera une partie d’All Things Must Pass deux ans plus tard, comme nous le racontons dans Dans les séances d’All Things Must Pass.
Norman Sheffield, cofondateur de Trident avec son frère Barry, a raconté dans ses souvenirs que Mal Evans, l’assistant des Beatles, avait exigé qu’on dispose dans le studio des plants de cannabis pour créer une atmosphère détendue. Sheffield a aussi précisé qu’EMI payait le studio vingt-cinq livres de l’heure, soit environ mille livres pour l’ensemble des séances, une somme modeste au regard de la publicité que la présence des Beatles apporta à son établissement.
La prise de base et l’entrée de Ringo
Le 31 juillet, les Beatles enregistrent la base rythmique : McCartney au piano et au chant guide, Lennon à la guitare acoustique, Harrison à la guitare électrique, Ringo Starr à la batterie. Quatre prises sont réalisées. C’est la première qui est retenue comme master.
Cette prise contient l’une des anecdotes les plus célèbres de l’histoire du groupe. McCartney commence à jouer sans savoir que Ringo Starr s’est absenté quelques instants pour aller aux toilettes. Starr revient pendant le premier couplet, passe derrière le pianiste sur la pointe des pieds, selon les souvenirs de McCartney, et s’installe à la batterie juste à temps pour son entrée. La batterie n’intervient en effet qu’au deuxième couplet, et ce retard, né d’un hasard, est devenu une signature de l’arrangement. Le jeu de Ringo en 1968 est au cœur de notre article 3 septembre 1968 : les fleurs sur la batterie de Ringo Starr.
Les overdubs du 1er août
Le lendemain, 1er août, les Beatles ajoutent les voix et les instruments complémentaires : le chant principal définitif de McCartney, sa partie de basse, les chœurs de Lennon, Harrison et Starr, et un tambourin joué par Starr. Dans la longue coda, McCartney improvise une série de cris, d’onomatopées et de montées dans l’aigu qu’il a lui-même comparés, avec humour, à un Cary Grant en chaleur. Ces improvisations sont l’un des moments vocaux les plus libres de sa carrière avec les Beatles.
L’orchestre de trente-six musiciens
Le même jour, un orchestre de trente-six musiciens est enregistré sur la coda, sur un arrangement de George Martin. La formation comprend dix violons, trois altos, trois violoncelles, deux contrebasses, deux flûtes, deux clarinettes, une clarinette basse, un basson, un contrebasson, quatre trompettes, quatre trombones, deux cors et un percussionniste. L’orchestre n’intervient pas dans la première partie de la chanson : il n’entre qu’au moment où la coda s’élargit, et son rôle est d’amplifier progressivement la répétition.
Norman Sheffield a raconté que certains musiciens classiques regardaient les Beatles de haut, et que McCartney, agacé, avait fini par leur demander, en termes très crus, s’ils voulaient être payés ou non. Insatisfait de l’énergie des premières prises, il serait même monté sur le piano à queue pour diriger l’orchestre de plus haut.
Un musicien qui refuse de chanter
Les Beatles demandent ensuite aux musiciens de l’orchestre de taper dans leurs mains et de chanter le refrain de la coda. Tous acceptent en échange d’un double cachet, sauf un, qui aurait quitté le studio en déclarant qu’il n’allait pas taper dans ses mains et chanter la foutue chanson de Paul McCartney. Des membres de l’entourage d’Apple se joignent aussi aux chœurs, notamment Chris O’Dell, alors employée du label, et le chanteur Jackie Lomax, l’un des premiers artistes signés par Apple.
Le juron de la deuxième minute
Autour de 2 minutes 58, dans le dernier pont, une voix laisse échapper un juron sous le mixage. La version la plus répandue, rapportée par l’ingénieur Malcolm Toft, l’attribue à Lennon : gêné par un volume trop fort dans son casque pendant l’enregistrement de son harmonie vocale, il aurait crié, puis juré en retirant le casque. Dans The Lyrics, en 2021, McCartney a proposé une autre version, en s’attribuant le juron après avoir manqué un accord au piano. Les deux récits sont incompatibles, et aucun document ne permet de trancher. Nous avons consacré un article entier à ces jurons glissés dans les enregistrements : Pourquoi les Beatles chantaient des jurons au lieu des paroles de leurs chansons.
Les séances de Hey Jude en un tableau
| Date | Lieu | Travail réalisé |
|---|---|---|
| 29 juillet 1968 | EMI Studios, Abbey Road, studio 2 | Répétitions enregistrées (prises de travail, dont celles publiées en 1996 et 2018) |
| 30 juillet 1968 | EMI Studios, Abbey Road, studio 2 | Suite des répétitions, tournage du documentaire Music!, désaccord sur la guitare |
| 31 juillet 1968 | Trident Studios, Soho | Quatre prises de la base rythmique sur huit pistes, prise 1 retenue |
| 1er août 1968 | Trident Studios, Soho | Chant principal, basse, chœurs, tambourin, orchestre de 36 musiciens, claquements de mains |
| 2 août 1968 | Trident Studios | Mixage stéréo |
| 8 août 1968 | EMI Studios, Abbey Road | Mixage mono |
Le problème du son et la question de la durée
Une bande trop sourde
Lorsque la bande de Trident est rapportée à Abbey Road pour être transférée sur acétate, les Beatles découvrent que le son paraît étouffé sur l’équipement d’EMI. La différence d’égalisation entre les deux studios explique le problème. Geoff Emerick, qui avait quitté les séances quelques semaines plus tôt mais se trouvait de passage à Abbey Road, aide à le résoudre. L’épisode illustre la dépendance du groupe à l’égard des ingénieurs d’EMI, même lorsqu’il enregistre ailleurs. La question des différentes versions mono et stéréo des disques des Beatles est traitée dans Les Beatles en mono ou en stéréo : le guide expert du collectionneur.
Sept minutes onze secondes
La version finale dure environ sept minutes et onze secondes, selon les éditions (sept minutes douze pour certaines sources). C’est une durée inédite pour un single des Beatles, et très inhabituelle pour un 45 tours destiné aux radios. George Martin s’inquiète : les stations risquent de refuser un morceau aussi long. Lennon, selon le récit le plus souvent repris, balaie l’objection d’une phrase : les radios le passeront, puisque ce sont eux.
Le compositeur américain Jimmy Webb, présent à Londres à cette époque, a rapporté que George Martin lui aurait dit que la durée avait été acceptée grâce au succès de MacArthur Park, chanson de Webb interprétée par Richard Harris, qui dépassait elle aussi les sept minutes. Hey Jude la dépasse d’une seconde. Ken Mansfield, responsable d’Apple aux États-Unis, a raconté avoir fait écouter le disque à des animateurs radio américains, dont l’enthousiasme a achevé de convaincre McCartney.
Anatomie musicale : comment remplir une grande toile avec peu de moyens
Trois accords pour commencer
La première partie de Hey Jude, environ trois minutes, repose sur une harmonie très simple en fa majeur : l’accord de fa (tonique), l’accord de do (dominante) et l’accord de si bémol (quatrième degré). Le piano de McCartney installe ces accords avec une main gauche régulière et une main droite qui ajoute des notes de passage. Les ponts, qui s’ouvrent sur le quatrième degré, apportent un contraste et une montée d’intensité, avant de revenir au couplet.
Le musicologue américain Alan W. Pollack, dont les notes d’analyse de l’ensemble du répertoire des Beatles font référence, a résumé l’intérêt de la chanson en deux leçons de composition : comment remplir une grande toile avec des moyens simples, et comment utiliser des éléments divers, harmonie, ligne de basse, orchestration, pour articuler la forme et créer des contrastes.
La coda : dix-neuf tours d’une cadence plagale
La seconde partie, près de quatre minutes, est une coda construite sur une boucle de trois accords : fa, mi bémol, si bémol, puis retour à fa. L’accord de mi bémol, septième degré abaissé de la gamme de fa, remplace l’accord de do de la première partie. Ce changement donne à la coda une couleur modale, proche du mode mixolydien, plus proche de l’hymne et du gospel que de la pop. L’enchaînement mi bémol, si bémol, fa forme une double cadence plagale, c’est-à-dire une résolution par le quatrième degré, celle du “amen” liturgique.
Cette boucle est répétée dix-neuf fois, jusqu’au fondu final. La répétition n’est pas monotone : l’orchestre entre progressivement, les chœurs s’épaississent, les claquements de mains s’ajoutent, et McCartney improvise au-dessus. Le magazine Time a vu dans ce fondu une parodie affectueuse du fondu final comme procédé des disques pop. Le critique Derek Johnson, du New Musical Express, a au contraire regretté la longueur des improvisations sur un refrain de quatre mesures, tout en qualifiant les trois premières minutes d’absolument sensationnelles.
La coda comme rituel collectif
C’est cette coda qui a fait de Hey Jude un hymne de stade. Un refrain sans paroles, que n’importe qui peut chanter après une seule écoute, sur une harmonie qui ne s’arrête jamais de tourner : la formule est idéale pour un public nombreux. Les Beatles ne feront jamais l’expérience de cette communion en tournée, puisqu’ils ont cessé de donner des concerts en août 1966. McCartney la découvrira à partir de 1989, lorsqu’il réintroduit la chanson dans ses concerts.
On peut aussi y entendre un prolongement de la question du destinataire. La première partie s’adresse à une personne. La coda s’adresse à tout le monde, et tout le monde lui répond. La chanson-miroir devient une chanson chorale.
Août 1968 : le lancement d’Apple Records
La vitrine de Baker Street
Avant même la sortie du disque, Hey Jude provoque un incident. La boutique Apple de Baker Street, ouverte en décembre 1967, a fermé ses portes à la fin du mois de juillet 1968 après avoir distribué gratuitement son stock. Ses grandes vitrines ont été passées au blanc d’Espagne. Au début du mois d’août, après une séance nocturne, McCartney et Francie Schwartz y tracent en grandes lettres les titres du single à venir, “Hey Jude / Revolution”.
Des membres de la communauté juive du quartier y voient une inscription antisémite : “Jude” signifie “juif” en allemand, et les vitrines blanchies portant ce mot rappellent les boutiques juives vandalisées par les nazis dans les années 1930. Une vitrine est brisée par un passant. McCartney a expliqué dans The Beatles Anthology qu’il ignorait totalement ce sens, tout en reconnaissant que les images de l’Allemagne nazie montraient exactement ce type d’inscriptions sur des vitres blanchies, et qu’il n’y avait jamais pensé.
“Our First Four”
Hey Jude est le fer de lance d’une opération de lancement soigneusement mise en scène par Derek Taylor, l’attaché de presse d’Apple. Le label publie simultanément quatre singles : Hey Jude des Beatles, Those Were the Days de Mary Hopkin, produit par McCartney, Sour Milk Sea de Jackie Lomax, écrit et produit par Harrison, et Thingumybob du Black Dyke Mills Band, une fanfare du Yorkshire pour laquelle McCartney a écrit un thème de série télévisée. Apple décrète une “National Apple Week” du 11 au 18 août 1968 et envoie des coffrets cadeaux intitulés “Our First Four” à la reine Elizabeth II, à d’autres membres de la famille royale et au Premier ministre Harold Wilson. L’histoire du single de Mary Hopkin est racontée dans Paul McCartney collaborateur : cinquante-huit ans de duos.
Une face A contestée
Lennon voulait que Revolution, sa chanson, occupe la face A du single. Les trois autres Beatles choisissent Hey Jude. En 1970, dans le long entretien accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone, Lennon admet que Hey Jude méritait la face A, tout en ajoutant que le groupe aurait pu avoir les deux. En 1980, face à David Sheff, il dit toujours ne pas être d’accord avec cette décision. La version électrique et rapide de Revolution, qui occupe la face B, est analysée dans notre classement Les 10 chansons les plus rock des Beatles, et son pendant expérimental dans Revolution 9 : les huit minutes que John Lennon a montées en une nuit.
L’épisode éclaire la lecture ultérieure de Lennon. Au moment où il voit sa chanson politique reléguée au dos d’une ballade de McCartney, il est aussi celui à qui cette ballade semble dire d’aller vivre sa vie ailleurs. Il n’est pas interdit de penser que ces deux blessures se sont mêlées dans sa mémoire.
Les dates de sortie
Le single paraît le 26 août 1968 aux États-Unis et le 30 août au Royaume-Uni. Au Royaume-Uni, il reste juridiquement une publication EMI sous le catalogue Parlophone, aux États-Unis une publication Capitol, mais les deux éditions portent l’étiquette à la pomme d’Apple. Aux États-Unis, c’est le premier single des Beatles distribué par Capitol sans pochette illustrée : il est vendu dans une pochette noire portant la mention “The Beatles on Apple”.
Correctif factuel n° 6 — Un single, pas une chanson d’album
La version précédente de cet article indiquait que McCartney avait écrit Hey Jude “pour la sortie de l’album en 1968”. La chanson n’a figuré sur aucun album des Beatles en 1968 : elle est parue uniquement en 45 tours, et ne fait pas partie de l’Album blanc. Sa première publication sur un album date de février 1970, avec la compilation nord-américaine Hey Jude (aussi connue sous le titre The Beatles Again), conçue par Capitol et Allen Klein. Au Royaume-Uni, il faut attendre 1973 et la compilation 1967-1970. Le premier CD à la proposer est Past Masters, Volume Two, en 1988. L’article précédent présentait aussi Eleanor Rigby comme une chanson forgée “ensemble” par le duo : elle est très majoritairement de McCartney, la part de Lennon, qu’il a lui-même revendiquée à la hausse, restant discutée.
Le film de Twickenham et le triomphe mondial
4 septembre 1968 : un public invité
Pour promouvoir le single, les Beatles font appel au réalisateur Michael Lindsay-Hogg, qui avait déjà tourné les films promotionnels de Paperback Writer et Rain en 1966. Le tournage a lieu le 4 septembre 1968 aux studios de cinéma de Twickenham. Pour contourner l’interdiction du playback à la télévision imposée par le syndicat des musiciens, les voix sont chantées en direct, et un orchestre est présent sur le plateau, tandis que le groupe joue sur une base enregistrée. Un public invité est installé autour du plateau. Au moment de la coda, il s’avance et rejoint les Beatles pour chanter avec eux.
Le tournage marque le retour de Ringo Starr, qui avait quitté le groupe le 22 août, après des critiques de McCartney sur son jeu de batterie pendant l’enregistrement de Back in the U.S.S.R. Harrison a fait décorer sa batterie de fleurs pour l’accueillir. Nous avons raconté ces douze jours dans notre article déjà cité sur les fleurs de la batterie de Ringo. Le film promotionnel est aussi l’un des rares documents montrant une Fender Bass VI entre les mains d’un Beatle, comme nous l’avons relevé dans La Fender Bass VI de George Harrison.
David Frost présente “le meilleur orchestre de salon de thé du monde”
Le montage final associe deux prises et comporte des introductions enregistrées pour deux émissions : celle de David Frost, qui présente les Beatles comme “le meilleur orchestre de salon de thé du monde”, et celle de Cliff Richard. Le film est diffusé pour la première fois le 8 septembre 1968 dans Frost on Sunday, sur la chaîne britannique ITV. Aux États-Unis, il passe le 6 octobre dans le Smothers Brothers Comedy Hour. Tim Riley a écrit que cette diffusion avait propulsé la chanson dans la stratosphère. Le biographe Philip Norman a noté que le film avait provoqué un soulagement palpable chez les téléspectateurs : Lennon y jouait un rôle de soutien derrière McCartney, et Yoko Ono n’était nulle part en vue.
Cette remarque de Norman est essentielle pour notre sujet. En septembre 1968, l’image publique des Beatles réunis autour d’une chanson de McCartney rassure un public inquiet de l’évolution de Lennon. La chanson qui, selon Lennon, lui disait de partir, est aussi celle qui donne l’image d’un groupe encore uni.
Les classements
Le succès commercial est immense. Au Royaume-Uni, Hey Jude atteint la première place du classement de Record Retailer en septembre 1968 et y reste deux semaines, avant d’être délogée par Those Were the Days de Mary Hopkin, un autre disque Apple produit par McCartney. Aux États-Unis, la chanson entre au Billboard Hot 100 le 14 septembre, atteint la première place le 28 septembre et y reste neuf semaines, un record de longévité au sommet qui ne sera battu qu’en 1977. Elle est la chanson numéro un de l’année 1968 pour Billboard. Pendant trois de ces neuf semaines, la deuxième place est occupée par Those Were the Days.
| Pays ou indicateur | Résultat |
|---|---|
| Royaume-Uni (Record Retailer) | N° 1 pendant deux semaines en septembre 1968 |
| États-Unis (Billboard Hot 100) | N° 1 pendant neuf semaines à partir du 28 septembre 1968, dix-neuf semaines de présence |
| Australie | N° 1 pendant treize semaines, record battu en 1976 par Fernando d’ABBA |
| France, Allemagne de l’Ouest, Pays-Bas, Canada, Irlande, pays nordiques | N° 1 |
| Certification RIAA | Disque d’or le 13 septembre 1968, quadruple platine en 1999 |
| Ventes mondiales | Près de six millions fin novembre 1968 selon le NME, environ huit millions estimés en 1999 |
Récompenses et classements rétrospectifs
La chanson est nommée dans trois catégories aux Grammy Awards de 1969, dont enregistrement et chanson de l’année, sans en remporter aucune. Elle est élue meilleur single de 1968 par les lecteurs du NME et reçoit l’Ivor Novello Award de la face A la plus vendue. Elle entre au Grammy Hall of Fame en 2001. En 2004, Rolling Stone la classe huitième de sa liste des cinq cents plus grandes chansons de tous les temps, la meilleure place obtenue par un titre des Beatles, avant de la faire reculer à la quatre-vingt-neuvième place dans la révision de 2021. Le parcours de l’album Hey Jude de 1970, bloqué à la deuxième place américaine, est expliqué dans Beatles n°2 en Amérique : quatre albums, quatre embouteillages au sommet.
Ce que Lennon disait de la chanson, au-delà de son interprétation
Un chef-d’œuvre reconnu sans réserve
Il serait faux de réduire le rapport de Lennon à Hey Jude à sa lecture personnelle. Lennon, souvent dur avec les chansons de McCartney, n’a jamais attaqué celle-ci. En 1980, il la qualifie de chef-d’œuvre et reconnaît la qualité du texte. Lorsqu’il dresse, au début des années 1970, la liste des griefs contre son ancien partenaire, Hey Jude n’en fait pas partie. Nous avons étudié ces comptes dans Les comptes de Tittenhurst : la liste secrète des chansons que John Lennon fit établir contre Paul McCartney. Et la chanson ne relève pas non plus de la “granny music” que Lennon et Harrison reprochaient à McCartney, comme nous le montrons dans La granny music : les chansons de Paul McCartney que les trois autres Beatles détestaient.
Une lecture qui en dit long sur 1980
Quand Lennon, en 1980, se reconnaît dans Hey Jude, il est réconcilié en partie avec McCartney. Les deux hommes se sont revus à plusieurs reprises dans la seconde moitié des années 1970, et la date de leur dernière rencontre fait l’objet de notre enquête Une pizza chez Elaine’s : enquête sur la dernière rencontre entre John Lennon et Paul McCartney. L’image d’un McCartney qui, au fond de lui, aurait béni son départ tout en le regrettant, est une image apaisée. Elle fait de la chanson un adieu affectueux plutôt qu’un sujet de querelle. C’est peut-être la raison pour laquelle Lennon y tenait.
Julian Lennon et la chanson qui porte son nom
La révélation de 1987
Julian Lennon a grandi en sachant vaguement qu’une chanson célèbre avait un lien avec lui, mais il n’en a parlé directement avec McCartney qu’en 1987, lors d’une rencontre fortuite dans un hôtel de New York. McCartney lui a alors expliqué qu’il avait pensé à sa situation en 1968, à ce qu’il traversait, et qu’il avait su qu’il vivrait des moments difficiles. Julian a raconté que c’était la première fois qu’ils abordaient le sujet ensemble.
Les notes d’enregistrement achetées en 1996
En 1996, Julian Lennon achète aux enchères les notes d’enregistrement de Hey Jude pour vingt-cinq mille livres. Lors de la même vente, il dépense trente-cinq mille livres pour des souvenirs de son père. Son manager, John Cousins, a expliqué qu’il possédait très peu d’objets ayant appartenu à John Lennon, quelques photographies tout au plus, et qu’il collectionnait pour des raisons personnelles, comme on rassemble un héritage familial.
Le manuscrit disputé de 2002 et la vente de 2020
En 2002, la maison Christie’s annonce la mise en vente, à Londres, d’une feuille manuscrite des paroles de Hey Jude, estimée jusqu’à quatre-vingt mille livres. Le vendeur, un Français, affirme l’avoir achetée dix livres sur un marché londonien au début des années 1970. McCartney saisit la justice en expliquant que le document a disparu de son domicile de l’ouest de Londres, et la vente est empêchée. Julian Lennon avait écrit pour le catalogue une courte note : il trouvait très étrange de penser que quelqu’un avait écrit une chanson sur lui, et cela le touchait toujours.
En avril 2020, une autre feuille de paroles manuscrites, celle utilisée pendant l’enregistrement, est vendue neuf cent dix mille dollars par la maison Julien’s Auctions. Ce manuscrit figure parmi les pièces majeures du marché des souvenirs des Beatles, que nous évoquons aussi dans Le Drop-T des Beatles, à propos des objets les plus recherchés par les collectionneurs.
Un prénom devenu titre
Julian Lennon, devenu musicien puis photographe, a longtemps entretenu une relation ambivalente avec cet héritage. En 2022, il intitule son album Jude, en référence directe à la chanson, et présente ce disque comme une manière de clore un chapitre de sa vie. La chanson écrite pour le consoler est devenue, cinquante-quatre ans plus tard, un titre qu’il revendique comme le sien.
La postérité : reprises, concerts et stades
Wilson Pickett et Duane Allman
Dès la fin de 1968, le chanteur de soul Wilson Pickett enregistre sa version aux studios FAME de Muscle Shoals, en Alabama, sur la suggestion d’un jeune guitariste de séance, Duane Allman, qui y joue une partie de guitare remarquée. Eric Clapton a raconté avoir appelé Atlantic Records pour demander qui était ce guitariste, et a affirmé n’avoir jamais entendu de meilleur jeu de guitare rock sur un disque de rhythm and blues. La version de Pickett atteint la vingt-troisième place du Hot 100. Elvis Presley enregistre à son tour la chanson en 1969, lors de ses séances de Memphis avec le producteur Chips Moman.
McCartney sur scène
McCartney ne joue pas Hey Jude en concert avec Wings. Il la réintègre à son répertoire lors de sa tournée mondiale de 1989-1990, sa première depuis l’assassinat de Lennon, et ne la quitte plus. Elle devient le point culminant de ses concerts, avec la coda chantée par des dizaines de milliers de spectateurs. Il la chante à la Maison-Blanche en juin 2010, puis en conclusion de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Londres, le 27 juillet 2012, comme nous le rappelons dans 8 septembre 2012 : le jour où la France fit Paul McCartney officier de la Légion d’honneur. Ses musiciens de tournée, qui la jouent soir après soir, sont présentés dans Les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles.
George Harrison, Jude Bellingham et les stades de 2026
La coda a été citée par d’autres musiciens, à commencer par George Harrison, dont une chanson solo contient un “na-na-na” que beaucoup d’auditeurs entendent comme un clin d’œil à Hey Jude, comme nous le relevons dans 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo. Plus récemment, la chanson a trouvé une nouvelle vie dans les tribunes : les supporters anglais l’ont reprise pour le milieu de terrain Jude Bellingham pendant la Coupe du monde 2026, un phénomène que nous avons suivi dans Jude Bellingham et Hey Jude. Le prénom, choisi en 1968 pour ne désigner personne en particulier, continue de désigner quelqu’un de nouveau.
Questions fréquentes sur Hey Jude et John Lennon
Pour qui Paul McCartney a-t-il écrit Hey Jude ?
Pour Julian Lennon, le fils de John et Cynthia Lennon, âgé de cinq ans en juin 1968, au moment de la séparation de ses parents. McCartney a écrit la chanson en roulant vers Weybridge pour leur rendre visite. Le titre initial était “Hey Jules”.
Pourquoi John Lennon pensait-il que la chanson parlait de lui ?
Parce qu’elle a été écrite au moment où Yoko Ono entrait dans sa vie, et que plusieurs vers parlent d’un homme qui doit aller chercher la femme qu’il a trouvée. Lennon l’a expliqué en septembre 1980 à David Sheff, pour Playboy, en reconnaissant lui-même qu’il risquait de “lire des choses” dans le texte.
McCartney a-t-il confirmé la lecture de Lennon ?
Non. McCartney a toujours présenté Julian comme le point de départ. Il a en revanche admis que le texte s’était éloigné de cette situation initiale en cours d’écriture, et il a laissé entendre que la chanson pouvait aussi parler de lui-même, à une époque où il rompait avec Jane Asher.
John Lennon a-t-il participé à l’écriture de Hey Jude ?
Non, il l’a lui-même affirmé. Mais c’est lui qui a convaincu McCartney de conserver le vers sur le mouvement qu’on porte sur son épaule, que McCartney voulait supprimer lors de la première audition à Cavendish Avenue.
Où et quand Hey Jude a-t-elle été enregistrée ?
Après deux soirées de répétitions à Abbey Road les 29 et 30 juillet 1968, la version définitive a été enregistrée aux studios Trident, à Soho, les 31 juillet et 1er août 1968, sur un magnétophone huit pistes, avec un orchestre de trente-six musiciens.
Combien de temps dure Hey Jude ?
Environ sept minutes et onze secondes, dont près de quatre minutes de coda. C’était, à sa sortie, l’un des singles les plus longs jamais classés au sommet des hit-parades.
Conclusion : une chanson écrite pour un enfant, reçue par un père, chantée par tous
L’histoire de Hey Jude ne se résume pas à une anecdote sur l’ego de John Lennon. Elle montre comment une chanson de consolation, écrite pour un petit garçon pris dans la séparation de ses parents, a pu devenir, en changeant un prénom et en laissant dériver son texte, un message que plusieurs adultes ont reçu comme le leur. Julian Lennon en est le destinataire établi. John Lennon en est le destinataire imaginé, et sa lecture, formulée douze ans plus tard, dit beaucoup de sa relation avec McCartney. Paul McCartney en est peut-être le destinataire caché, lui qui traversait la fin de ses fiançailles et le début d’un nouvel amour.
Aucune de ces lectures ne s’impose seule. C’est ce qui fait de Hey Jude l’une des chansons les plus ouvertes du répertoire des Beatles, et l’une des rares où Lennon et McCartney, au moment même où leur partenariat se défaisait, se retrouvent encore réunis autour d’un vers que l’un voulait jeter et que l’autre a sauvé. Pour aller plus loin sur le rôle de McCartney dans le groupe à cette période, on lira Le passage de témoin : ce que Revolver a vraiment changé entre Lennon et McCartney, et, pour le mythe du cinquième membre du groupe, Les cinquièmes Beatles : anatomie d’un mythe.
Sources principales : Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions (1988) ; Barry Miles, Many Years From Now (1997) ; The Beatles Anthology (2000) ; David Sheff, All We Are Saying (2000) ; Walter Everett, The Beatles as Musicians (1999) ; Mark Hertsgaard, A Day in the Life (1995) ; Tim Riley, Tell Me Why ; Cynthia Lennon, John (2005) ; Paul McCartney, The Lyrics (2021) et podcast A Life in Lyrics (2024) ; Norman Sheffield, Life on Two Legs ; Mojo, février 2002.












