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La granny music : enquête complète sur les chansons de Paul McCartney que les trois autres Beatles détestaient

La granny music : les chansons de McCartney que les Beatles détestaient

En bref — Il existe dans le vocabulaire beatlesien une expression que tout le monde emploie et que personne ne date : la musique de grand-mère. Elle aurait été lancée par John Lennon en juillet 1968, au studio deux d’Abbey Road, pour désigner un genre précis de chansons de Paul McCartney — les pastiches de music-hall, les fables souriantes, les valses à trois temps. Ce dossier reconstitue l’affaire dans son ensemble : d’où vient réellement cette formule et pourquoi il faut la manier avec précaution, d’où vient le goût de McCartney pour ce répertoire — de son père, chef d’orchestre amateur à Liverpool dans les années vingt —, et surtout ce qui s’est passé pendant les deux séances qui ont failli faire éclater le groupe. Ob-La-Di, Ob-La-Da en juillet 1968, trois versions successives et le départ de l’ingénieur du son. Maxwell’s Silver Hammer en juillet 1969, seize prises de base, quatre journées de studio, un Beatle absent parce qu’il sortait d’un accident de voiture, et le titre qu’un des plus grands critiques du groupe désigne comme l’enregistrement qui explique la séparation. Avec, à la clé, un fait que les récits omettent systématiquement : ces chansons méprisées ont été des succès, et l’une d’elles a été numéro un en Grande-Bretagne.

La légende est simple, et elle a le défaut des légendes simples : elle range tout le monde. D’un côté un rocker exigeant, de l’autre un mélodiste sentimental. D’un côté la vérité brute, de l’autre le divertissement. D’un côté Lennon, de l’autre McCartney.

Cette lecture est agréable et fausse. Elle repose sur une poignée de citations rapportées, souvent tronquées, parfois attribuées au mauvais interlocuteur, et elle escamote le seul fait qui compte : le conflit ne portait pas sur le style des chansons, mais sur ce qu’il fallait faire subir aux trois autres pour les enregistrer.

Voici donc l’histoire complète, séance par séance, citation par citation, avec les dates.

D’où vient la formule

Juillet 1968, studio deux d’Abbey Road

La scène se situe pendant les séances de l’album blanc, l’été le plus tendu de la carrière du groupe. McCartney a rapporté d’Inde une chanson au refrain nonsensique, empruntée à une expression qu’employait sur scène un percussionniste nigérian installé à Londres, Jimmy Scott-Emuakpor.

Le groupe l’enregistre une première fois du 3 au 5 juillet 1968, avec Scott lui-même aux congas et un trio de saxophones. McCartney n’est pas satisfait. Il fait tout recommencer les 8, 9, 11 puis 15 juillet.

C’est au cours de ces journées que Lennon aurait lâché la formule, en désignant la chanson : encore de la musique de grand-mère, du même auteur.

Ce que la formule vise exactement

Il faut être précis sur la cible, parce qu’elle est plus étroite qu’on ne le croit. Lennon ne reproche pas à McCartney d’écrire des ballades — il n’a jamais attaqué Yesterday, Blackbird ou Hey Jude. Il vise un genre déterminé : la chanson de style ancien, empruntée au music-hall britannique ou à la variété américaine d’avant-guerre, avec sa gaieté de façade, sa narration à personnages et son rythme de danse de salle des fêtes.

Autrement dit : ce n’est pas une critique de la douceur, c’est une critique du pastiche.

Correctif factuel — la formule n’est pas une déclaration publique

C’est la précaution la plus importante de tout le dossier. La phrase sur la musique de grand-mère ne provient d’aucun entretien accordé par Lennon. Elle est rapportée par Geoff Emerick, l’ingénieur du son des Beatles, dans le livre de souvenirs qu’il a publié des décennies plus tard. C’est donc un témoignage de seconde main sur une réplique lancée en studio, et non un jugement formulé pour la postérité. La distinction n’est pas académique : elle sépare une humeur d’un homme épuisé au bout de sa troisième reprise d’une même chanson, d’une position esthétique assumée. Nous avons documenté ce type de glissement dans notre inventaire complet et sourcé de ce que Lennon reprochait aux albums des Beatles, et notre page consacrée à Geoff Emerick revient sur la fiabilité inégale de ses souvenirs.

D’où vient le goût de McCartney

Jim McCartney, chef d’orchestre

Le penchant de McCartney pour ce répertoire n’est ni une pose ni un calcul commercial. Il a une origine domestique parfaitement documentée, et elle porte un nom : son père.

James McCartney, dit Jim, a dirigé dans les années vingt à Liverpool un orchestre de danse amateur. Il jouait du piano d’oreille, sans lire la musique, et il a continué à en jouer toute sa vie dans le salon de la maison familiale de Forthlin Road.

Le fils a donc grandi avec, dans les oreilles, un répertoire de standards d’avant-guerre, de mélodies de salle de bal et de chansons à couplets. C’est sa langue maternelle musicale, au même titre que le rock and roll américain découvert à l’adolescence.

Deux enfances, deux bibliothèques

Le contraste avec Lennon est frappant et il explique tout le contentieux ultérieur.

Lennon a été élevé par sa tante Mimi, dans une maison où la musique populaire était tolérée sans plus, et sa formation sentimentale s’est faite d’un coup, à quinze ans, avec Elvis Presley. Sa bibliothèque intérieure commence en 1956. Celle de McCartney commence trente ans plus tôt.

Quand McCartney écrit une valse à l’ancienne, il ne fait pas un exercice de style : il rejoue ce que faisait son père. Quand Lennon l’entend, il entend le contraire exact de ce qui l’a sauvé de son enfance.

Sur les répertoires qui ont formé les deux hommes, notre enquête sur la bibliothèque secrète de Lennon-McCartney détaille le corpus complet.

Le corpus concerné

Chanson Année Genre pastiché Accueil interne
When I’m Sixty-Four 1967 Music-hall britannique, clarinettes Lennon : il n’aurait jamais rêvé d’écrire une chose pareille
Your Mother Should Know 1967 Chanson de danse d’avant-guerre Aucune trace d’enthousiasme
Martha My Dear 1968 Piano de salon, cuivres légers Enregistrée sans les autres Beatles
Honey Pie 1968 Variété américaine des années vingt Lennon y joue pourtant un solo remarquable
Ob-La-Di, Ob-La-Da 1968 Ska et calypso de fête Détestée ouvertement, trois versions successives
Rocky Raccoon 1968 Ballade western à personnages Lennon remerciait le ciel qu’elle ne soit pas de lui
Maxwell’s Silver Hammer 1969 Comptine macabre, orgue de foire Le point de rupture

Étude de cas numéro un : Ob-La-Di, Ob-La-Da, juillet 1968

Une chanson née en Inde

McCartney commence à l’écrire pendant le séjour du groupe à Rishikesh, au printemps 1968. Le refrain vient d’une formule qu’employait Jimmy Scott-Emuakpor, percussionniste nigérian de la scène londonienne.

Une anecdote de Rishikesh, souvent racontée, mérite d’être versée au dossier : Lennon, McCartney et Harrison auraient joué la chanson devant la porte de Prudence Farrow pour la faire sortir de sa chambre, où elle méditait sans interruption depuis des jours. C’est la même retraite qui produira Dear Prudence.

Trois versions et un ingénieur qui s’en va

Les séances commencent le 3 juillet 1968 et durent, par intermittence, jusqu’au 15. Trois tentatives complètes se succèdent, chacune abandonnée sur décision de McCartney.

L’ambiance se dégrade à mesure. Lennon, qui déteste ouvertement la chanson, alterne entre le mépris affiché et la moquerie active — il imite l’accent jamaïcain, il en rajoute, il transforme la séance en canular.

Un épisode est resté célèbre : Lennon arrive un soir dans un état d’altération avancé, se met au piano et attaque l’introduction beaucoup plus vite et beaucoup plus fort que prévu, en annonçant que voilà comment il fallait la jouer. C’est cette introduction qui figure sur le disque.

Le point de rupture concerne George Martin. Le producteur se permet une remarque sur l’interprétation vocale ; McCartney lui répond de venir la chanter lui-même s’il pense pouvoir faire mieux ; Martin réplique qu’il abandonne. Le lendemain, Geoff Emerick, ingénieur du son du groupe depuis Revolver, quitte les séances de l’album blanc.

Ce que l’histoire oublie de dire

Correctif factuel — la chanson méprisée a été numéro un

Voici le fait que les récits de la granny music escamotent systématiquement. Ob-La-Di, Ob-La-Da a atteint la première place des classements en Allemagne de l’Ouest, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Suisse et au Japon. Au Royaume-Uni, où les Beatles ne l’ont pas publiée en simple, le groupe écossais Marmalade en a enregistré une reprise sortie en novembre 1968 : elle est arrivée première en janvier 1969 et s’est vendue à environ un million d’exemplaires dans le monde. Autrement dit, la chanson que Lennon traitait de musique de grand-mère a donné un numéro un britannique à quelqu’un d’autre, deux mois après la parution de l’album blanc. Le jugement esthétique était peut-être fondé ; le pronostic commercial, lui, était totalement à côté.

Étude de cas numéro deux : Maxwell’s Silver Hammer

Alfred Jarry et la pataphysique

La chanson naît, elle aussi, en Inde en 1968. Selon Linda McCartney, son mari venait de lire Alfred Jarry, l’écrivain français inventeur de la pataphysique — cette science imaginaire des solutions imaginaires que le texte de la chanson mentionne explicitement.

McCartney a expliqué qu’il cherchait quelque chose de symbolique pour représenter ces moments où quelque chose de mal survient brutalement, sans prévenir. D’où le marteau, d’où les victimes successives, d’où le ton de comptine appliqué à une série de meurtres.

Le procédé n’a rien d’original en soi : la chanson enfantine macabre est un genre anglais bien établi. Ce qui l’est davantage, c’est de l’insérer sur le dernier album enregistré par le groupe le plus célèbre du monde.

Une chanson déjà refusée deux fois

Un point de chronologie change la lecture de toute l’affaire.

La chanson est pratiquement terminée dès octobre 1968. Elle était destinée à l’album blanc et n’y a pas figuré, faute de temps. Elle est ensuite répétée en janvier 1969 aux studios de Twickenham, pendant les séances du projet Get Back, sans aboutir davantage.

Quand McCartney l’impose en juillet 1969, ce n’est donc pas un caprice de dernière minute : c’est la troisième tentative d’un homme qui a déjà vu son morceau écarté deux fois. Cela n’excuse pas l’acharnement en studio, mais cela l’explique.

Sur le sort réservé à ses autres propositions pendant cette période, notre dossier consacré à Teddy Boy, sabordée par les Beatles et sauvée par Paul raconte un épisode strictement parallèle.

Les journées de juillet 1969

L’enregistrement se déroule les 9, 10 et 11 juillet 1969 à Abbey Road, avec une session complémentaire le 6 août.

Le 9 juillet, le groupe enregistre seize prises de la piste rythmique. Les deux jours suivants sont consacrés aux ajouts : voix, chœurs, percussions, piano, guitares.

Le 6 août, McCartney enregistre le solo de synthétiseur Moog qui achève le morceau. L’instrument venait d’entrer chez les Beatles par l’intermédiaire de Harrison, et Abbey Road est le premier album du groupe à en faire un usage systématique.

Le Beatle qui n’était pas là

Correctif factuel — Lennon ne joue pas sur Maxwell’s Silver Hammer

La version de 2022 affirmait que Lennon se souvenait avoir été exaspéré de devoir enregistrer la chanson un nombre incalculable de fois. C’est doublement inexact. Le 1er juillet 1969, Lennon a eu un accident de voiture en Écosse, à Golspie, où il circulait avec Yoko Ono, son fils Julian et Kyoko, la fille de Yoko. Il est resté huit jours absent des studios et n’est revenu à Abbey Road que le 9 juillet — c’est-à-dire le jour même où le groupe attaquait la chanson. Yoko Ono, plus sérieusement blessée que lui, assistait aux séances allongée : un lit fut installé dans le studio. Lennon n’a pas participé à l’enregistrement de Maxwell’s Silver Hammer. Son exaspération est réelle et documentée, mais elle porte sur ce qu’il a vu et entendu faire aux autres, pas sur des prises qu’il aurait lui-même jouées. La formule exacte est donc : il a détesté la chanson sans même figurer dessus.

Qui joue quoi

Musicien Ce qu’il joue Remarque
Paul McCartney Chant principal, piano, guitare acoustique, synthétiseur Moog Le Moog est ajouté le 6 août.
George Harrison Harmonie vocale, basse, guitares électriques Il tient la basse en l’absence du bassiste, occupé au piano.
Ringo Starr Harmonie vocale, batterie Il désignera cette séance comme la pire de sa carrière.
John Lennon Rien Convalescent après l’accident du 1er juillet.
L’enclume Les coups de marteau du refrain Attribution discutée : Mal Evans selon la plupart des sources, Ringo Starr selon d’autres.

Sur l’homme à qui l’on attribue le plus souvent l’enclume, notre enquête sur les cinquièmes Beatles retrace le parcours de Mal Evans, présent sur tant d’enregistrements du groupe sans avoir jamais figuré à un générique.

Ce qu’en ont dit les trois autres

Harrison, dans Anthology, emploie la formule qui a fait le tour du monde : McCartney leur faisait parfois enregistrer des chansons vraiment sucrées, et celle-ci l’était particulièrement. Il ajoute une observation plus intéressante que le jugement lui-même : au bout d’un moment, ils s’en sortaient — mais quand McCartney avait une idée d’arrangement en tête, il n’y avait plus de discussion possible.

Lennon, dans ses entretiens des années soixante-dix, dit deux choses. La première est esthétique : encore de la musique de grand-mère. La seconde est comptable, et elle est plus accablante : ils ont dépensé sur ce seul morceau plus d’argent que sur n’importe quel autre de l’album.

Ringo Starr, enfin, a livré des décennies plus tard le verdict le plus bref : c’est la pire séance d’enregistrement à laquelle il ait participé.

Le verdict des critiques

Ian MacDonald, auteur de l’étude chanson par chanson qui fait autorité, va plus loin que tout le monde : si un seul enregistrement devait expliquer pourquoi les Beatles se sont séparés, c’est celui-là.

La formule est excessive, mais elle désigne quelque chose de juste. Ce n’est pas la chanson qui pose problème, c’est ce que sa fabrication révèle du fonctionnement du groupe à cette date.

Correctif factuel — ce n’est en aucun cas un des plus grands succès du groupe

La version de 2022 présentait Maxwell’s Silver Hammer comme l’un des plus grands succès des Beatles, que les membres du groupe n’aimaient pourtant pas. C’est faux sur toute la ligne. La chanson n’est jamais sortie en simple, nulle part. Elle n’a jamais figuré à un classement sous le nom des Beatles. Elle n’a pas été jouée sur scène, pour la raison évidente que le groupe ne se produisait plus. Elle a en revanche connu deux reprises classées : celle de George Fenton, numéro un pendant deux semaines au classement suédois Tio i Topp en janvier 1970, et celle du groupe canadien The Bells en 1972, quatre-vingt-troisième aux États-Unis. Le paradoxe tient donc en une phrase : McCartney a mobilisé le studio pendant quatre journées pour une chanson qui n’a jamais rien vendu sous le nom de son groupe, mais qui a fait un tube pour deux autres.

Nous avons consacré à cette chanson un article distinct, plus resserré sur son texte et sur sa réception, dans notre portrait de la comptine macabre qui a divisé les Beatles.

Les autres pièces du dossier

When I’m Sixty-Four, 1967

C’est le cas le plus ancien et le plus révélateur, parce qu’il ne s’agit pas d’un pastiche opportuniste.

McCartney a écrit cette chanson à l’adolescence, bien avant les Beatles. Elle traînait dans son répertoire depuis des années, jouée au piano quand la sonorisation tombait en panne dans les clubs de Liverpool. Sur Sgt. Pepper, elle est habillée de clarinettes et devient la vitrine du versant nostalgique de l’album.

Le verdict de Lennon, livré en 1980 à David Sheff, est sans appel : il n’aurait jamais rêvé d’écrire une chose pareille.

Notez la formulation. Il ne dit pas que c’est mauvais. Il dit qu’une telle chanson lui est étrangère au point d’être inconcevable. C’est un aveu d’incompatibilité, pas une critique.

Your Mother Should Know et Martha My Dear

Deux titres du même registre, séparés d’un an, et deux illustrations du même phénomène.

Your Mother Should Know ferme la séquence de Magical Mystery Tour sur un numéro de danse en habit blanc. Martha My Dear, sur l’album blanc, est enregistrée par McCartney pratiquement seul, avec des musiciens de studio.

Ce dernier point mérite d’être souligné, parce qu’il annonce la suite : dès 1968, McCartney a pris l’habitude d’enregistrer sans les autres les chansons dont il sait qu’elles ne les intéresseront pas. C’est une manière d’éviter le conflit qui, à terme, en produit un autre.

Honey Pie, ou la contradiction

Le cas est piquant et il fragilise sérieusement la thèse d’une opposition frontale.

Honey Pie est le pastiche le plus assumé de tout le catalogue : variété américaine des années vingt, section de clarinettes et de saxophones, craquement de vinyle simulé au début, diction affectée.

C’est exactement le genre de chanson que la formule sur la musique de grand-mère est censée désigner. Or Lennon y joue l’un des solos de guitare les plus vifs de l’album — et il n’a jamais critiqué ce titre.

Autrement dit, le même homme condamne un genre et fait du bon travail dessus quand l’ambiance le permet. Ce qui suggère que le problème n’était pas le genre.

Rocky Raccoon

La citation est célèbre : Lennon aurait remercié le ciel que cette chanson ne soit pas de lui.

Il faut la manier avec les mêmes précautions que la précédente. Elle provient d’une biographie de McCartney et non d’un entretien de Lennon. Nous avons consacré une enquête entière à cette formule et à ce petit western de poche, dans notre article sur la chanson que Lennon remerciait le ciel de ne pas avoir écrite.

Le tableau des verdicts

Chanson Qui la critique Nature de la source Fiabilité
When I’m Sixty-Four Lennon Entretiens avec David Sheff, 1980 Verbatim, source la plus solide
Ob-La-Di, Ob-La-Da Lennon Mémoires de Geoff Emerick Témoignage indirect, à manier avec prudence
Rocky Raccoon Lennon Biographie de McCartney Citation rapportée
Maxwell’s Silver Hammer Harrison Anthology Verbatim, source officielle
Maxwell’s Silver Hammer Lennon Entretiens des années soixante-dix Verbatim
Maxwell’s Silver Hammer Ringo Starr Déclaration tardive Verbatim, mais quarante ans après
Honey Pie Personne Lennon y joue le solo

Trois griefs, pas un seul

C’est le cœur du dossier, et c’est ce que la légende du rocker contre le sentimental empêche de voir. Ce que les trois autres reprochent à McCartney n’est pas une chose, mais trois, et elles n’ont pas la même gravité.

Le grief esthétique

Le plus visible, le plus cité, et le moins important. Lennon n’aimait pas le music-hall ; Harrison trouvait ces chansons sucrées.

C’est un désaccord de goût, et un groupe en survit très bien. Les Beatles ont passé huit ans à publier côte à côte des chansons que leurs auteurs respectifs n’auraient jamais écrites. C’est même une bonne définition de ce qu’était ce groupe.

Le grief de méthode

Beaucoup plus sérieux. Ce que Lennon et Harrison décrivent, ce n’est pas d’avoir joué une chanson qu’ils n’aimaient pas — c’est de l’avoir jouée un nombre déraisonnable de fois.

Trois versions complètes pour Ob-La-Di. Seize prises de base plus trois jours d’ajouts pour Maxwell. Un budget de studio supérieur à celui de n’importe quel autre titre de l’album.

Le reproche n’est donc pas : cette chanson est mauvaise. Il est : tu nous fais payer, en heures et en argent, ta propre incertitude sur une chanson dont nous t’avons dit qu’elle ne valait pas ça.

Le grief de pouvoir

Le vrai sujet, celui que personne ne formule directement parce qu’il est le plus douloureux.

La remarque de Harrison le dit exactement : quand McCartney avait une idée d’arrangement en tête, il n’y avait plus de discussion. Ce n’est pas une critique musicale, c’est une description de gouvernance.

Depuis la mort de Brian Epstein en août 1967, personne n’arbitre. McCartney a pris la direction opérationnelle du groupe parce que quelqu’un devait la prendre, et il l’exerce dans le seul domaine où il est légitime : le studio. Les autres subissent une autorité qu’aucun d’eux n’a votée.

C’est ce mécanisme, et non un désaccord sur les clarinettes, qui explique la citation d’Ian MacDonald. Notre dossier sur Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle détaille ce que sa disparition a laissé sans remplaçant.

Les trois griefs, comparés

Grief Ce qui est reproché Gravité pour le groupe Exemple type
Esthétique Le genre pastiché, la gaieté de façade Faible : un groupe survit à un désaccord de goût When I’m Sixty-Four
Méthode Le nombre de prises, le temps, l’argent Élevée : elle épuise les autres Ob-La-Di, Ob-La-Da
Pouvoir L’absence de discussion possible Fatale : elle dissout le collectif Maxwell’s Silver Hammer

L’objection qui démonte la thèse

Lennon écrivait exactement le même genre de chansons

Correctif factuel — le pastiche n’était pas une spécialité McCartney

C’est l’angle mort de tout le dossier, et il est considérable. Sur Sgt. Pepper, la chanson la plus ouvertement foraine — cirque, orgue de barbarie, boucles de bandes d’orchestre à vapeur — est Being for the Benefit of Mr. Kite!, et elle est de Lennon, qui en a d’ailleurs recopié le texte sur une vieille affiche de spectacle. Sur le même disque, Good Morning, Good Morning emprunte son titre à une réclame pour des céréales et se termine par une basse-cour. Sur l’album blanc, Cry Baby Cry est une comptine de conte de fées avec roi, reine et duchesse. Aucune de ces trois chansons n’est un modèle de sincérité brute ; toutes relèvent du pastiche, du collage ou de la fantaisie à personnages. La différence entre les deux hommes n’est donc pas que l’un pastichait et l’autre non : c’est que Lennon pastichait le music-hall victorien et le surréalisme, McCartney la variété d’avant-guerre, et que chacun trouvait l’univers de l’autre ridicule.

Un tableau qui met les deux côte à côte

Type de pastiche Chez McCartney Chez Lennon
Music-hall et fête foraine When I’m Sixty-Four, Your Mother Should Know Being for the Benefit of Mr. Kite!
Comptine et conte Maxwell’s Silver Hammer Cry Baby Cry
Chanson à personnages Rocky Raccoon, Lovely Rita Mean Mr. Mustard, Polythene Pam
Emprunt à un document réel Refrain emprunté à un percussionniste londonien Affiche de cirque, réclame télévisée, article de presse
Variété d’avant-guerre Honey Pie, Martha My Dear Aucune, et c’est la vraie différence

Ce que la comparaison révèle

Une seule ligne du tableau est vide, et c’est la dernière. Lennon n’a jamais écrit de variété d’avant-guerre, parce qu’il ne l’avait pas dans l’oreille.

Le désaccord se résume donc à un écart de bibliothèque intérieure. Chacun trouvait naturel de puiser dans son propre fonds, et grotesque que l’autre puise dans le sien.

C’est aussi, accessoirement, la raison pour laquelle les deux hommes ont écrit ensemble des chansons que ni l’un ni l’autre n’aurait produites seul. Notre enquête sur la rivalité Lennon-McCartney, de 1957 à 1970 retrace la mécanique complète de cette fécondité par frottement.

Harrison : un grief d’une autre nature

Sa critique n’est pas celle de Lennon

Il faut séparer les deux, parce qu’on les confond systématiquement.

Lennon conteste un genre. Harrison, lui, conteste une répartition. Sa formule sur les chansons sucrées est réelle, mais elle est le symptôme d’autre chose : la frustration d’un auteur qui voit le studio mobilisé quatre jours pour un titre de McCartney alors que ses propres compositions attendent depuis des années.

Sur le même album, il place Something et Here Comes the Sun, qui seront tenues pour les deux plus belles pistes du disque. Il a fallu six ans pour en arriver là.

Le chiffre qui explique son agacement

En 1969, la règle officieuse accorde à Harrison deux titres par album. La même année, il est assis derrière une basse pendant quatre journées de studio pour une chanson dont il pense le plus grand mal.

Le rapport de force est là, et il est arithmétique. Nous l’avons documenté en détail dans notre enquête sur la guerre silencieuse des chansons et sur la réforme du partage à parts égales, arrivée trop tard, et son point de départ dans notre dossier sur sa toute première chanson publiée, en 1963.

Ce que Harrison a fait de cette frustration

Six mois après ces séances, il enregistrait seul une trentaine de démos de chansons accumulées, dont il tirera le premier triple album de chansons de l’histoire du rock. Notre reconstitution des séances d’All Things Must Pass raconte ce qui sort d’une frustration de six ans quand elle est enfin libérée.

Ce que les images ont rendu visible

Une querelle jusque-là purement textuelle

Pendant cinquante ans, ce dossier n’a reposé que sur des mots : des citations d’entretiens, des souvenirs d’ingénieurs, des phrases rapportées par des témoins. Personne, en dehors des studios, n’avait jamais vu à quoi ressemblait concrètement une séance où McCartney imposait une chanson dont les autres ne voulaient pas.

La publication du montage documentaire tiré des rushes de janvier 1969 a changé cela. Les répétitions de Twickenham, filmées en continu, contiennent plusieurs passages consacrés à Maxwell’s Silver Hammer.

Ce qu’on y voit

Trois choses, et aucune ne correspond exactement à la légende.

La première est que le groupe joue la chanson beaucoup mieux et beaucoup plus volontiers que le récit ne le laisse supposer. Il n’y a pas de sabotage, pas de refus, pas de scène. Ce sont quatre professionnels qui travaillent un morceau.

La deuxième est que la mauvaise volonté, quand elle apparaît, est physique plutôt que verbale. Elle se lit dans la posture, dans les regards échangés, dans la manière dont l’un ou l’autre décroche entre deux passages. Personne ne dit jamais qu’il déteste la chanson.

La troisième est la plus intéressante : c’est McCartney lui-même qui formule le diagnostic. On l’y entend expliquer, dans un échange devenu célèbre, que le problème du groupe est qu’il n’y a plus personne pour trancher, et que s’il cesse de pousser, il ne se passe plus rien du tout.

Une correction que les images imposent

Correctif factuel — la version d’un McCartney tyrannique ne résiste pas aux rushes

Le récit dominant, largement construit à partir du film de 1970 et des entretiens de la période de rupture, présente un McCartney autoritaire imposant ses caprices à trois hommes exténués. Les images de janvier 1969 donnent une scène plus nuancée et, à vrai dire, plus triste : un homme qui pousse parce que personne d’autre ne pousse, dans un groupe où plus aucune décision ne se prend collectivement depuis la mort de son manager. Cela ne rend pas les quatre journées de juillet 1969 plus supportables pour ceux qui les ont vécues, mais cela déplace la responsabilité : l’acharnement de McCartney est autant un symptôme qu’une cause. Notre enquête sur les trois démissions qui ont précédé la séparation montre que le groupe était déjà, à cette date, une organisation sans mécanisme de décision.

Le paradoxe de la documentation

Il y a une ironie à relever. Les Beatles sont le groupe le plus filmé, le plus enregistré et le plus documenté de l’histoire de la musique populaire. Et pourtant, pendant un demi-siècle, l’épisode le plus commenté de leur fin n’a été connu que par ouï-dire.

Ce n’est pas un cas isolé : une bonne partie de ce que l’on croit savoir sur ce groupe provient de souvenirs formulés des décennies après les faits, par des gens qui avaient des comptes à régler ou des livres à vendre. Notre démontage des dix grandes légendes urbaines des Beatles détaille la mécanique de ces fabrications.

Ce qu’il reste à voir

Les séances de juillet 1969, elles, n’ont pas été filmées. Nous disposons des feuilles de séance, des bandes, des mémoires des techniciens et des déclarations des intéressés — mais d’aucune image.

Les quatre journées les plus commentées de la fin des Beatles restent donc, à ce jour, un récit sans preuve visuelle. C’est une raison supplémentaire de manier chaque citation avec la prudence que nous avons appliquée tout au long de cet article.

Le point aveugle : ces chansons ont marché

Le pronostic commercial était mauvais

C’est la partie du dossier que les hagiographes de Lennon ne citent jamais, et elle est accablante pour la thèse du mauvais goût.

Ob-La-Di, Ob-La-Da : numéro un dans cinq pays sous le nom des Beatles, numéro un britannique dans la reprise de Marmalade, environ un million d’exemplaires vendus pour cette seule version.

When I’m Sixty-Four : devenue un standard, jouée dans les mariages, les anniversaires et les maisons de retraite du monde entier depuis soixante ans, et probablement l’une des chansons des Beatles que le plus grand nombre de gens savent chanter par cœur.

Maxwell’s Silver Hammer : deux reprises classées, dont une première place suédoise.

Ce que cela prouve, et ce que cela ne prouve pas

Attention à ne pas retourner l’argument trop vite. Le succès commercial ne démontre pas la qualité, et Lennon aurait été le premier à le dire — c’était même son argument principal contre l’industrie.

Ce que ces chiffres établissent est plus limité et plus utile : le public ne partageait pas la hiérarchie interne du groupe. Ce que trois Beatles sur quatre considéraient comme du remplissage indigne, des millions de gens l’ont acheté, chanté et transmis.

C’est une leçon générale sur la valeur des jugements d’auteurs, et nous l’avons vérifiée à grande échelle dans notre inventaire de ce que Lennon reprochait aux albums du groupe.

Le tableau des destins commerciaux

Chanson Verdict interne Verdict du public
Ob-La-Di, Ob-La-Da Détestée ouvertement par Lennon Numéro un dans cinq pays, plus un numéro un britannique en reprise
When I’m Sixty-Four Inconcevable selon Lennon Standard universel, jouée depuis soixante ans
Maxwell’s Silver Hammer Rejetée par les trois autres Jamais publiée en simple, mais deux reprises classées
Rocky Raccoon Moquée Titre de l’album blanc parmi les plus repris en concert par McCartney
Honey Pie Aucune critique enregistrée Titre de niche, apprécié des amateurs de la période

Le second volet de l’article de 2022 : quatre événements confondus

La version que nous remplaçons enchaînait, après la partie sur Maxwell’s Silver Hammer, un récit consacré aux peurs de George Harrison en 1966. Ce récit mélangeait quatre épisodes distincts, séparés par plusieurs mois et par des milliers de kilomètres. Comme la confusion est extrêmement répandue, il vaut la peine de la démonter en détail.

Correctif factuel — la phrase sur Jésus n’a pas été prononcée aux Philippines

C’est l’erreur principale, et elle est très fréquente. La déclaration de Lennon sur la popularité du groupe comparée à celle de Jésus n’a pas été faite lors d’une conférence de presse, et encore moins aux Philippines. Elle figure dans un long portrait publié le 4 mars 1966 par la journaliste Maureen Cleave dans le London Evening Standard, quotidien du soir londonien. En Grande-Bretagne, elle passe totalement inaperçue. Ce n’est que fin juillet 1966, lorsqu’un magazine américain pour adolescents, Datebook, la reprend hors contexte et en couverture, que la déclaration provoque l’incendie que l’on sait : autodafés de disques dans le sud des États-Unis, menaces, déprogrammations de radio. Lennon présentera ses excuses lors d’une conférence de presse à Chicago, le 11 août 1966 — cinq mois après avoir prononcé la phrase, et dans un tout autre pays que celui où on la situe habituellement.

Correctif factuel — l’affaire de Manille est une affaire de protocole, pas de religion

Les Philippines constituent un épisode entièrement séparé, et antérieur au scandale américain. Les 4 et 5 juillet 1966, le groupe donne deux concerts à Manille. Une invitation à un déjeuner au palais présidentiel n’est pas honorée — les Beatles dormaient, personne ne les a réveillés, et l’organisation d’Epstein n’avait pas confirmé. La télévision d’État diffuse en boucle l’image des enfants qui les attendaient en vain. Le lendemain, la protection policière disparaît : le groupe et son équipe traversent l’aéroport sans escorte, bousculés et molestés par une foule hostile, tandis qu’une somme leur est réclamée avant le décollage au titre d’un contentieux fiscal sur la billetterie. Aucun rapport avec Jésus, aucun rapport avec les États-Unis. Nous avons reconstitué la journée complète dans notre enquête sur les quatre impasses qui ont mis fin aux tournées.

Correctif factuel — la phrase sur le fait de ne plus être un Beatle

La version de 2022 la situait au lendemain du concert du Dodger Stadium, le 28 août 1966. La chronologie réelle est différente. Le dernier concert public payant des Beatles a lieu le 29 août 1966 au Candlestick Park de San Francisco, soit le lendemain de Los Angeles. La phrase — je ne suis plus un Beatle — est rapportée comme ayant été prononcée dans l’avion qui quittait San Francisco. Il faut ajouter une précaution que les récits omettent : elle est rapportée par l’entourage, principalement par l’attaché de presse Tony Barrow, avec des variantes de formulation, et elle est parfois attribuée à Lennon plutôt qu’à Harrison. C’est un souvenir de témoin, pas un document.

La chronologie exacte de 1966

Date Lieu Événement
4 mars 1966 Londres Portrait de Lennon par Maureen Cleave dans le London Evening Standard. Aucune réaction.
4-5 juillet 1966 Manille Concerts, invitation présidentielle non honorée, retrait de la protection, départ chaotique.
Fin juillet 1966 États-Unis Datebook reprend la phrase hors contexte. Début du scandale.
11 août 1966 Chicago Conférence de presse d’explication et d’excuses de Lennon.
28 août 1966 Los Angeles Concert au Dodger Stadium, envahissement du terrain, sortie difficile.
29 août 1966 San Francisco Dernier concert public payant, au Candlestick Park. La phrase serait prononcée dans l’avion du retour.

Une dernière précision d’orthographe

La femme de George Harrison, citée dans la version de 2022, s’appelait Pattie Boyd, avec deux t et un e final. Mannequin britannique, rencontrée sur le tournage d’A Hard Day’s Night en 1964, mariée à Harrison de 1966 à 1977. C’est elle qui a inspiré Something, dont nous avons raconté l’histoire de la ligne de basse que Harrison n’a jamais voulue.

Ce que ce dossier change à l’écoute

Écouter une chanson en sachant ce qu’elle a coûté

Il y a deux manières d’écouter Maxwell’s Silver Hammer aujourd’hui.

La première consiste à entendre une comptine agréable, un peu longue, coincée entre deux chefs-d’œuvre sur la face un d’Abbey Road.

La seconde consiste à entendre ce que le morceau a coûté : quatre journées de studio, seize prises de base, un budget supérieur à celui de tout le reste du disque, un Beatle absent parce qu’il sortait d’un accident, un autre au bord de la démission, un troisième qui parlera quarante ans plus tard de la pire séance de sa carrière.

La seconde écoute est infiniment plus intéressante, et elle est possible parce que les archives existent.

La position que nous défendons

Elle tient en trois points.

Premièrement, le reproche esthétique est légitime mais mineur : un groupe qui publie côte à côte des univers incompatibles fait exactement ce qu’on attend d’un groupe.

Deuxièmement, le reproche de méthode est fondé : rien ne justifiait de mobiliser autant le studio et les autres sur un titre secondaire, à un moment où chacun savait que les jours du groupe étaient comptés.

Troisièmement, le reproche de pouvoir est le seul qui compte, et il n’a jamais été formulé comme tel par les intéressés — ce qui explique qu’il n’ait jamais été réglé.

Et si McCartney avait eu raison ?

Une hypothèse pour finir, qu’il faut au moins poser.

McCartney savait ce qu’était un disque destiné à durer. Il avait vu son père jouer les mêmes chansons pendant quarante ans. Il savait qu’un album se vend aussi à des gens qui veulent chanter en faisant la vaisselle.

Les faits lui donnent partiellement raison : les chansons dont ses camarades ne voulaient pas ont largement dépassé, en diffusion et en longévité, plusieurs titres que l’histoire officielle du groupe place beaucoup plus haut.

Cela ne rend pas Maxwell’s Silver Hammer meilleure. Cela suggère seulement que le conflit de 1969 n’opposait pas un artiste à un faiseur, mais deux conceptions également défendables de ce à quoi sert une chanson.

Après 1970 : le procès continue sans les Beatles

La querelle ne s’arrête pas à la séparation

On croit souvent que le désaccord meurt avec le groupe. C’est l’inverse : libéré de l’obligation de cohabiter, chacun l’a formulé beaucoup plus crûment.

Dès 1971, Lennon publie une chanson qui règle ses comptes avec son ancien partenaire et qui contient la charge la plus violente jamais adressée par un Beatle à un autre : selon lui, McCartney n’aurait produit qu’une seule chose qui vaille, et le reste ne serait que musique aimable et sans consistance.

Le reproche est exactement le même qu’en studio trois ans plus tôt, à ceci près qu’il est désormais public, mis en musique et distribué à des millions d’exemplaires. Nous avons reconstitué la mécanique complète de cette période dans notre enquête sur les comptes de Tittenhurst.

La réponse de McCartney, cinq ans plus tard

Elle est arrivée en 1976, et elle est d’une intelligence redoutable, parce qu’elle ne conteste rien.

Interrogé sans relâche sur le fait qu’il n’écrirait que des chansons d’amour insignifiantes, McCartney a répondu en écrivant une chanson d’amour intitulée, précisément, chansons d’amour insignifiantes. Elle est arrivée première aux États-Unis.

La stratégie est celle de l’assomption complète : plutôt que de plaider qu’il fait autre chose, il revendique le procédé et met le reproche en titre. C’est probablement la seule manière de gagner un procès en légèreté.

Un désaccord qui n’a jamais été réglé

Il faut souligner que ni l’un ni l’autre n’a bougé. Jusqu’à la fin, Lennon a maintenu que la musique aimable n’avait pas de valeur ; jusqu’à aujourd’hui, McCartney défend l’idée qu’une chanson que les gens chantent est une chanson qui a réussi.

Les deux positions sont défendables et incompatibles. C’est probablement pour cette raison qu’elles ont produit, tant qu’elles cohabitaient dans le même groupe, le catalogue que l’on sait.

Le tableau des trois époques

Période Forme que prend le reproche Où il s’exprime
1967-1969 Remarques en studio, mauvaise volonté, moquerie active Abbey Road, entre quatre murs, rapporté par les témoins
1970-1972 Attaque frontale, mise en chanson, entretiens vengeurs Disques solo et presse musicale
À partir de 1976 Revendication assumée du côté de McCartney Un simple numéro un qui reprend le reproche en titre
1980 Apaisement partiel, sans révision du jugement esthétique Entretiens avec David Sheff

Guide d’écoute : reconnaître une granny song en trente secondes

Puisque l’expression sert de catégorie, autant lui donner des critères. Voici les six marqueurs qui, réunis, identifient à coup sûr le genre visé par Lennon.

Un mètre de danse ancienne. Valse à trois temps, deux-quatre de fanfare ou balancement de charleston. Rarement le quatre-quatre neutre du rock.

Des instruments hors du groupe. Clarinettes, saxophones à l’ancienne, tuba, piano droit désaccordé, cuivres joués avec sourdine. Aucun de ces timbres n’existe dans une formation de rock de 1967.

Une narration à la troisième personne. La chanson raconte l’histoire de quelqu’un — Maxwell, Rocky, Desmond et Molly, Rita. Ce n’est jamais un je qui s’adresse à un tu.

Une gaieté de surface. Le ton est souriant même quand le sujet ne l’est pas — c’est précisément le contraste qui fait tout l’effet dans le cas du marteau.

Une diction affectée. McCartney change de voix : il chante en articulant à l’ancienne, avec une pointe de cabaret, parfois avec un accent qui n’est pas le sien.

Une fin en numéro. Le morceau se termine souvent comme un spectacle, par un ralenti, un accord plaqué ou une reprise collective, plutôt que par un fondu.

Appliquez cette grille au catalogue et vous obtiendrez, à peu de chose près, la liste exacte des chansons que les trois autres Beatles ont détestées — plus deux ou trois de Lennon, ce qui est précisément le problème de cette grille.

Un test à faire chez soi

Voici une expérience simple, et instructive. Écoutez à la suite Being for the Benefit of Mr. Kite! puis When I’m Sixty-Four, en sachant que les deux figurent sur le même album, à deux plages de distance, et que la première est de Lennon.

Les deux emploient des instruments hors du groupe, un mètre de danse ancienne, une narration à personnages et une esthétique de spectacle. Aucun auditeur ne devinerait, sans le générique, laquelle des deux est censée relever de la musique de grand-mère et laquelle est tenue pour un sommet d’invention psychédélique.

La différence n’est pas dans les notes, elle est dans le récit qu’on en a fait après coup. Lennon avait la réputation du rocker exigeant, McCartney celle du mélodiste conciliant, et chaque chanson a été rangée dans la case de son auteur plutôt que dans celle de son contenu.

C’est peut-être la conclusion la plus utile de tout ce dossier : la légende n’a pas décrit le catalogue, elle l’a trié.

Chronologie du dossier

Date Événement
Années 1920, Liverpool Jim McCartney dirige un orchestre de danse amateur. Origine du goût transmis à son fils.
Vers 1956 McCartney adolescent écrit When I’m Sixty-Four, longtemps avant les Beatles.
1er juin 1967 Parution de Sgt. Pepper, avec When I’m Sixty-Four et le forain Mr. Kite de Lennon.
Août 1967 Mort de Brian Epstein. Plus personne n’arbitre les décisions du groupe.
Printemps 1968, Rishikesh Écriture d’Ob-La-Di, Ob-La-Da et début de Maxwell’s Silver Hammer.
3-15 juillet 1968 Trois versions successives d’Ob-La-Di. Altercation avec George Martin. Départ de Geoff Emerick.
Octobre 1968 Maxwell’s Silver Hammer est prête mais écartée de l’album blanc, faute de temps.
Novembre 1968 Marmalade publie sa reprise d’Ob-La-Di, Ob-La-Da.
Janvier 1969 La chanson est répétée à Twickenham pendant le projet Get Back, sans aboutir. Marmalade est numéro un au Royaume-Uni.
1er juillet 1969 Accident de voiture de Lennon en Écosse. Huit jours d’absence.
9 juillet 1969 Retour de Lennon à Abbey Road ; seize prises de base de Maxwell’s Silver Hammer, sans lui.
10-11 juillet 1969 Ajouts successifs. Séance décrite par Ringo Starr comme la pire de sa carrière.
6 août 1969 McCartney enregistre le solo de synthétiseur Moog qui achève la chanson.
26 septembre 1969 Parution d’Abbey Road. La chanson est la troisième piste de la face un.
Janvier 1970 La reprise de George Fenton est numéro un pendant deux semaines au classement suédois Tio i Topp.
1972 Nouvelle reprise classée aux États-Unis par le groupe canadien The Bells.

Questions fréquentes

Quelle chanson des Beatles George Harrison détestait-il ?

Maxwell’s Silver Hammer, de Paul McCartney, enregistrée en juillet 1969 pour Abbey Road. Il la qualifiait de chanson trop sucrée et reprochait surtout à son auteur de ne laisser aucune place à la discussion une fois qu’il avait un arrangement en tête.

Que veut dire l’expression musique de grand-mère ?

C’est la formule attribuée à John Lennon pour désigner les chansons de McCartney qui pastichent le music-hall britannique ou la variété américaine d’avant-guerre. Elle ne vise pas les ballades en général, mais un genre précis : la chanson de style ancien, gaie, narrative et dansante.

Lennon a-t-il vraiment prononcé cette phrase ?

Elle est rapportée par l’ingénieur du son Geoff Emerick dans ses mémoires, à propos des séances d’Ob-La-Di, Ob-La-Da en juillet 1968. Ce n’est donc pas un verbatim d’entretien mais un témoignage de seconde main, à manier avec les précautions d’usage.

Maxwell’s Silver Hammer a-t-elle été un grand succès ?

Non, et c’est une erreur très répandue. La chanson n’est jamais sortie en simple, nulle part, et n’a jamais figuré à un classement sous le nom des Beatles. Elle a en revanche donné lieu à deux reprises classées, dont une première place en Suède en janvier 1970.

John Lennon joue-t-il sur cette chanson ?

Non. Il sortait d’un accident de voiture survenu le 1er juillet 1969 en Écosse et n’est revenu au studio que le 9 juillet, jour de l’enregistrement de la piste rythmique. Il n’a pas participé au morceau — ce qui rend son exaspération d’autant plus remarquable.

Qui joue l’enclume ?

L’attribution est discutée. La plupart des sources désignent Mal Evans, l’homme à tout faire du groupe, également crédité du chronomètre d’A Day in the Life ; d’autres attribuent les coups à Ringo Starr.

Combien de temps a duré l’enregistrement ?

Quatre journées de studio : les 9, 10 et 11 juillet 1969 pour la piste rythmique et les ajouts, puis le 6 août pour le solo de synthétiseur. Seize prises de base ont été enregistrées le premier jour. Lennon a affirmé que le groupe avait dépensé davantage sur ce seul titre que sur n’importe quel autre de l’album.

D’où vient le texte de la chanson ?

McCartney l’a commencée en Inde en 1968, après avoir lu Alfred Jarry, l’écrivain français inventeur de la pataphysique — mot que le texte emploie explicitement. Il cherchait, dit-il, une image pour représenter ces moments où quelque chose de mal survient brutalement.

Pourquoi les autres Beatles n’ont-ils pas simplement refusé ?

Parce qu’à cette date, plus personne n’arbitrait. Brian Epstein était mort en août 1967, aucune procédure ne réglait les désaccords, et McCartney exerçait de fait la direction du studio. Le vrai conflit n’était pas esthétique mais institutionnel.

Lennon écrivait-il lui aussi des pastiches ?

Oui, abondamment. Being for the Benefit of Mr. Kite!, dont il a recopié le texte sur une affiche de cirque, Good Morning, Good Morning, née d’une réclame télévisée, et Cry Baby Cry, comptine à rois et à reines, relèvent exactement du même procédé. La différence entre les deux hommes tient au registre pastiché, pas au principe.

Glossaire

Music-hall — Forme de spectacle populaire britannique, dominante de la fin du XIXe siècle aux années 1950, mêlant chansons à couplets, numéros comiques et danse. C’est le répertoire dans lequel puisent les pastiches de McCartney.

Pataphysique — Science imaginaire des solutions imaginaires, inventée par l’écrivain français Alfred Jarry à la fin du XIXe siècle. Le mot figure explicitement dans le texte de Maxwell’s Silver Hammer.

Piste rythmique — Enregistrement de base d’une chanson, sur lequel viennent ensuite se greffer les ajouts. Seize prises en ont été nécessaires ici pour un seul morceau.

Synthétiseur Moog — Instrument électronique entré chez les Beatles par l’intermédiaire de George Harrison en 1969. Abbey Road est le premier album du groupe à en faire un usage régulier.

Enclume — Bloc de métal frappé au marteau, employé ici comme instrument de percussion pour illustrer littéralement le texte.

Verbatim — Transcription exacte d’un propos enregistré, par opposition au témoignage rapporté de mémoire des années plus tard. La distinction structure tout ce dossier.

Sources et bibliographie

Sources directesThe Beatles Anthology, pour les déclarations de George Harrison sur les chansons de McCartney. David Sheff, entretiens de septembre 1980 publiés dans Playboy puis sous le titre All We Are Saying, pour les verdicts de Lennon. Déclarations tardives de Ringo Starr sur les séances de juillet 1969.

Ouvrages de référence — Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, pour les dates, les prises et les personnels. Ian MacDonald, Revolution in the Head, pour l’analyse et le jugement sur ce que Maxwell’s Silver Hammer révèle de la fin du groupe. Geoff Emerick, Here, There and Everywhere, pour la formule sur la musique de grand-mère et pour les séances de l’album blanc, à utiliser avec les précautions signalées dans l’article. Barry Miles, Many Years From Now, pour le point de vue de McCartney.

Ressources en ligne — The Beatles Bible, pour les fiches de séance des 9, 10 et 11 juillet 1969 et pour les séances de juillet 1968. Wikipédia en langue anglaise, articles Maxwell’s Silver Hammer et Ob-La-Di, Ob-La-Da, pour la synthèse documentaire, les classements et les reprises. The Paul McCartney Project, pour le recoupement des citations et le détail des séances.

À lire aussi sur yellow-sub.net

Sur la chanson elle-même : notre portrait de la comptine macabre qui a divisé les Beatles, et notre série de dix faits méconnus sur Abbey Road.

Sur les jugements croisés des Beatles : ce que Lennon reprochait vraiment aux albums du groupe, la chanson qu’il remerciait le ciel de ne pas avoir écrite, son dégoût affiché pour Run for Your Life, la rivalité Lennon-McCartney, les comptes de Tittenhurst.

Sur la fin du groupe : la guerre silencieuse des chansons de Harrison, Teddy Boy, sabordée par les Beatles, les trois démissions avant la séparation, Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle, les cinquièmes Beatles et le cas Mal Evans.

Sur 1966 et les quatre épisodes que l’on confond : les quatre impasses qui ont mis fin aux tournées, les jurons substitués aux paroles en concert, les dix grandes légendes urbaines des Beatles.

Pour aller plus loin : la bibliothèque secrète de Lennon-McCartney, Something et sa ligne de basse, les séances d’All Things Must Pass, Don’t Bother Me, les 212 chansons expliquées, et la page centrale consacrée aux Beatles.

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