Paul McCartney, le ciment musical des Beatles : de Woolton à Abbey Road, le musicien qui a tenu le groupe ensemble
En bref
- Dans les Beatles, Paul McCartney a joué un rôle que ni les classements de chansons ni les querelles de leadership ne mesurent bien : celui de ciment musical. Il est, dès 1957, le membre le mieux formé du groupe, celui qui connaît le plus d’accords, qui accorde la guitare de John Lennon et qui fait entrer George Harrison.
- À Hambourg, entre 1960 et 1962, plusieurs musiciens de l’époque le décrivent comme celui qui tient le groupe ensemble sur scène. En 1961, il hérite de la basse après le départ de Stuart Sutcliffe, un poste que personne ne voulait et dont il fera un instrument mélodique.
- En studio, il devient le multi-instrumentiste du groupe : basse, piano, guitare solo sur Taxman ou Ticket to Ride, batterie sur Back in the U.S.S.R., Dear Prudence et The Ballad of John and Yoko. Il est aussi l’interlocuteur privilégié de George Martin pour les arrangements.
- Après la mort de Brian Epstein, le 27 août 1967, il est celui qui pousse le groupe à continuer à travailler : Magical Mystery Tour, le projet Get Back de retour à la scène, puis l’album Abbey Road. Ce rôle de moteur lui vaudra autant de reconnaissance que de ressentiment.
- Aucun des quatre Beatles ne savait lire ni écrire la musique, et McCartney ne l’a jamais appris, même pour ses œuvres classiques.
- Six correctifs factuels rectifient les erreurs et raccourcis les plus répandus, dont plusieurs figuraient dans la version précédente de cet article.
On résume souvent les Beatles par deux figures : John Lennon, le fondateur et le provocateur, et Paul McCartney, le mélodiste et le séducteur. Entre les deux, on place volontiers George Harrison, le guitariste discret, et Ringo Starr, le batteur jovial. Cette galerie de portraits a sa part de vérité, mais elle laisse de côté une fonction essentielle, que McCartney a exercée du premier au dernier jour : celle du musicien qui fait tenir l’ensemble. Celui qui sait, qui montre, qui remplace, qui relance.
Cet article, qui remplace entièrement la version publiée sur Yellow-Sub en 2023, examine ce rôle fédérateur sous l’angle musical : la formation de McCartney, son apport aux autres, sa place sur scène à Hambourg, sa basse, sa polyvalence en studio, sa relation avec George Martin, et la manière dont il a maintenu le groupe au travail après 1967. La question du leadership et du partage du pouvoir entre Lennon et McCartney est traitée en détail dans notre dossier Le passage de témoin : ce que Revolver a vraiment changé entre Lennon et McCartney ; la rivalité entre les deux hommes dans Lennon / McCartney : la rivalité au sein des Beatles. Ici, c’est le musicien qui nous intéresse.
Sommaire
Paul McCartney dans les Beatles : les repères
| Rubrique | Information |
|---|---|
| Naissance | James Paul McCartney, 18 juin 1942, Liverpool |
| Entrée dans les Quarrymen | Rencontre avec John Lennon le 6 juillet 1957 à Woolton ; premier concert avec le groupe en octobre 1957 |
| Instruments dans les Beatles | Guitare rythmique (jusqu’en 1961), basse, piano, orgue, guitare solo, batterie, percussions, instruments divers |
| Basse emblématique | Höfner 500/1, achetée à Hambourg en 1961 ; Rickenbacker 4001S à partir de 1965 |
| Formation musicale | Autodidacte, initié par son père Jim, ancien chef d’un orchestre de jazz amateur ; ne lit pas la musique |
| Rôles transversaux | Interlocuteur de George Martin pour les arrangements, initiateur de Sgt. Pepper, de Magical Mystery Tour et du projet Get Back |
| Fin du groupe | Annonce publique de son retrait le 10 avril 1970 ; assignation en justice des trois autres le 31 décembre 1970 |
Une éducation musicale d’avance
Jim McCartney, le père musicien
Le rôle de McCartney dans les Beatles commence bien avant sa rencontre avec Lennon, dans le salon familial de Liverpool. Son père, James “Jim” McCartney, représentant en coton, a dirigé dans sa jeunesse un petit orchestre de danse, le Jim Mac’s Jazz Band. Il joue du piano à l’oreille, et la maison résonne de standards des années 1920 et 1930, de music-hall et de chansons de variétés. Les réunions familiales se terminent autour du piano. Paul grandit dans un environnement où la musique est une pratique quotidienne, pas un spectacle lointain. Nous avons retracé cette influence dans Les parents de Paul McCartney : une influence discrète mais essentielle.
Jim McCartney ne donne pas de cours formels à son fils, mais il lui transmet une culture : l’importance de la mélodie, la connaissance des harmonies de la chanson populaire anglo-américaine, le goût des accords de passage. Beaucoup plus tard, des chansons comme When I’m Sixty-Four, Honey Pie ou Your Mother Should Know porteront la trace de ce répertoire paternel.
La trompette échangée contre une guitare
Au milieu des années 1950, Jim offre à Paul une trompette. L’adolescent comprend vite qu’il ne peut pas chanter en jouant de la trompette, et l’échange contre une guitare acoustique. Gaucher, il doit apprendre à jouer en inversant l’instrument et en remontant les cordes à l’envers. Il travaille seul, avec les disques et les émissions de radio, et avec quelques camarades qui en savent un peu plus que lui.
La mort de sa mère, Mary, le 31 octobre 1956, renforce cet investissement. Paul a raconté comment la guitare était devenue, pour lui, un refuge. Il s’y consacre avec une obstination que ses proches remarquent.
Guitare, trompette, piano
Quand il rencontre John Lennon, le 6 juillet 1957, à la kermesse de l’église St Peter de Woolton, Paul a quinze ans et possède déjà un bagage supérieur à celui du leader des Quarrymen. Lennon l’a reconnu lui-même dans son dernier grand entretien, accordé à David Sheff en 1980 : “Son père était musicien de jazz. Quand je l’ai rencontré, il savait jouer de la guitare, de la trompette et du piano. Cela ne veut pas dire qu’il avait plus de talent, mais il avait une meilleure éducation musicale. Quand nous nous sommes rencontrés, je ne savais jouer que de l’harmonica et de deux accords à la guitare. J’accordais la guitare comme un banjo.”
La précision de Lennon est importante : il distingue l’éducation musicale du talent. Il ne dit pas que McCartney est meilleur que lui ; il dit que McCartney sait davantage de choses. C’est exactement ce qui fera de Paul, pendant les premières années, le référent technique du groupe.
Woolton, 1957 : le jour où Paul accorde la guitare de John
Twenty Flight Rock
La rencontre du 6 juillet 1957 est l’une des scènes fondatrices du rock britannique. Ivan Vaughan, camarade de classe de Paul et ami de John, présente les deux garçons dans la salle paroissiale, entre les deux prestations des Quarrymen. Paul prend une guitare et joue Twenty Flight Rock d’Eddie Cochran, puis Be-Bop-A-Lula de Gene Vincent. Il connaît les paroles en entier, ce qui n’est pas le cas de Lennon, qui improvise souvent les siennes. Il montre aussi des accords. Le récit de cette journée figure dans notre article Il y a 69 ans : la première rencontre entre Lennon et McCartney.
L’accord de banjo
Lennon joue alors avec les accords de banjo que lui a appris sa mère, Julia, en n’utilisant que quatre cordes. Paul lui montre l’accordage standard de la guitare et les accords correspondants. Pour Lennon, c’est un apprentissage décisif. Pour la dynamique du futur groupe, c’est un moment révélateur : le nouveau venu, plus jeune, apporte au fondateur ce qui lui manque. Lennon doit choisir entre garder son autorité intacte et intégrer un garçon qui, techniquement, lui est supérieur. Il choisit d’intégrer Paul, et cette décision, qu’il commentera souvent, est l’acte fondateur des Beatles.
Ce que Lennon a appris de Paul, et l’inverse
La relation d’apprentissage ne va pas dans un seul sens. Si Paul apporte à John la technique de la guitare, John apporte à Paul l’audace, l’attitude, un certain goût du risque dans l’écriture. Les deux hommes se sont formés l’un l’autre en écrivant ensemble, souvent “les yeux dans les yeux”, selon l’expression de McCartney, dans le salon de Forthlin Road ou chez la tante de Lennon, Mimi, à Mendips.
Correctif factuel n° 1 — Une affirmation non sourcée sur ce que Lennon “pensait avoir appris” à McCartney
La version précédente de cet article affirmait qu’en fin de compte, Lennon pensait avoir appris à McCartney plus que McCartney ne lui avait appris. Aucune citation précise n’appuyait cette phrase. Dans l’entretien de 1980 cité plus haut, Lennon reconnaît au contraire la supériorité technique initiale de McCartney, tout en refusant d’en faire une supériorité de talent. Il est plus juste de parler d’un apprentissage mutuel, technique d’un côté, artistique de l’autre, que d’une comptabilité dont aucun des deux n’a laissé de trace fiable.
Les Quarrymen : les premières scènes
New Clubmoor Hall, octobre 1957
Le 18 octobre 1957, McCartney se produit pour la première fois avec les Quarrymen, au New Clubmoor Hall de Liverpool. L’occasion est restée célèbre pour un échec : chargé d’un passage de guitare solo sur un instrumental, Guitar Boogie, Paul, paralysé par le trac, rate complètement sa partie. Il a raconté plus tard que cet épisode l’avait convaincu de ne plus jouer les solos sur scène, et que c’est l’une des raisons pour lesquelles il a poussé à l’intégration d’un vrai guitariste soliste. L’anecdote est significative : dès ses débuts, McCartney pense en termes de fonctionnement collectif. Il ne s’agit pas de briller, mais de savoir qui fait quoi.
Été 1958 : le premier disque
À l’été 1958, les Quarrymen enregistrent leur premier disque dans le petit studio de Percy Phillips, à Liverpool, pour quelques livres. Ils gravent une reprise de That’ll Be the Day de Buddy Holly et une chanson originale, In Spite of All the Danger, créditée à McCartney et Harrison. C’est le premier enregistrement d’une composition de McCartney. Le disque unique, un 78 tours en acétate, passe de main en main entre les membres du groupe avant d’être conservé par le pianiste John “Duff” Lowe ; McCartney le rachètera en 1981. Il a été publié en 1995 dans Anthology 1.
Ces premières années montrent un McCartney déjà tourné vers l’organisation du groupe : il pousse à l’écriture originale, à l’enregistrement, à la professionnalisation. Lennon reste le leader charismatique ; McCartney devient progressivement l’architecte.
L’homme qui recrute : George Harrison, 1958
Le camarade du bus
Le deuxième geste fédérateur de McCartney est un recrutement. George Harrison, né en février 1943, est un camarade de Paul au Liverpool Institute ; les deux garçons prennent le même bus et partagent la même passion pour la guitare. Paul le présente aux Quarrymen au début de 1958. La légende veut que George ait joué Raunchy, l’instrumental de Bill Justis, sur l’impériale d’un bus, pour convaincre Lennon. Lennon hésite, car George n’a que quatorze ou quinze ans. Paul insiste. George entre dans le groupe.
Sans cette insistance, les Beatles n’auraient pas eu leur guitariste soliste. Paul a vu ce que Lennon ne voyait pas encore : que ce garçon plus jeune jouait mieux que tout le monde les parties de guitare solo, et qu’il pouvait libérer les deux chanteurs de cette tâche.
Une hiérarchie de cour d’école
Cette arrivée installe une hiérarchie qui pèsera longtemps : John, le fondateur, l’aîné du trio ; Paul, le bras droit ; George, le cadet, souvent traité en petit frère. McCartney lui-même a reconnu plus tard qu’il avait longtemps considéré Harrison comme “le petit”, et que cette attitude avait pesé sur leurs relations à la fin des années 1960. Le rôle fédérateur a son revers : celui qui rassemble est aussi celui qui organise, et parfois celui qui dirige trop.
L’écriture à deux : le carnet des débuts
“Another Lennon-McCartney Original”
Très tôt, Lennon et McCartney décident d’écrire leurs propres chansons, à une époque où la plupart des groupes britanniques se contentent de reprendre les succès américains. McCartney tient un cahier d’écolier dans lequel il note les paroles et les accords, en inscrivant en tête de page une formule devenue célèbre : “Another Lennon-McCartney Original”. Le geste est révélateur. McCartney, qui a déjà composé seul quelques morceaux, choisit d’emblée de présenter le travail comme commun. Le principe de la double signature, qui s’appliquera à toutes les chansons de l’un ou de l’autre, naît de cet accord de jeunesse.
Forthlin Road et Mendips
Les deux garçons écrivent souvent chez McCartney, au 20 Forthlin Road, pendant que le père de Paul travaille, ou chez la tante de Lennon, Mimi, à Mendips. Certaines chansons de cette période, comme Love Me Do, principalement de McCartney, ou One After 909, principalement de Lennon, seront reprises des années plus tard. L’histoire de la maison de Forthlin Road est racontée dans Paul McCartney, 20 Forthlin Road et un livre signé.
Dans ce partenariat, McCartney apporte souvent la structure, les mélodies complètes, les ponts, la rigueur de la forme ; Lennon apporte l’irrévérence, les images inattendues, un sens du rythme verbal. Chacun corrige l’autre. Ce fonctionnement à deux est, lui aussi, une forme de fédération : McCartney a besoin d’un partenaire, et il le trouve en Lennon.
Hambourg, 1960-1962 : le showman qui tient la scène
Une école de la dureté
Le 17 août 1960, les Beatles, alors composés de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe à la basse et Pete Best à la batterie, commencent leur premier engagement à l’Indra, sur la Grosse Freiheit, dans le quartier de Sankt Pauli, à Hambourg. Ils passent ensuite au Kaiserkeller, puis, lors des séjours suivants, au Top Ten et au Star-Club. Les journées sont interminables : plusieurs heures de scène par nuit, devant un public de marins, de prostituées, de gangsters et de jeunes Allemands, qui ne pardonne pas l’ennui. Les lettres et documents de cette période sont évoqués dans notre article sur l’exposition des lettres rares des Beatles à Hambourg.
Le musicien allemand Frank Dostal, qui fréquentait alors ces clubs et deviendra plus tard un auteur à succès, notamment pour Baccara, a décrit l’exigence de ces nuits dans des propos rapportés par Philip Norman dans sa biographie Paul McCartney: The Life : les groupes devaient être bons, sinon les clients partaient pour le club de strip-tease ou la librairie pornographique d’à côté.
“C’est Paul qui les tenait ensemble”
Dans ce contexte, plusieurs témoins désignent McCartney comme le pilier scénique du groupe. Brian Griffiths, guitariste du groupe liverpuldien The Big Three, qui a côtoyé les Beatles à Hambourg, l’a formulé ainsi, toujours dans le livre de Philip Norman : “C’est vraiment Paul qui les tenait ensemble. À l’époque, John n’était pas un très bon chanteur, George était très timide, Stu apprenait encore à jouer de la basse et Pete venait tout juste d’arriver dans le groupe. Paul connaissait parfaitement les accords de septième mineure et les accords diminués, alors que John traînait encore auprès des guitaristes des autres groupes en leur disant : allez, montrez-nous un truc.”
Le témoignage est précieux, parce qu’il vient d’un musicien et porte sur des éléments techniques : la connaissance des accords enrichis, la capacité à tenir un chant sur la durée. Il décrit un McCartney qui, à dix-huit ans, a déjà le bagage d’un professionnel.
Correctif factuel n° 2 — Un témoignage n’est pas un consensus
La version précédente de cet article présentait comme un fait établi que McCartney était “clairement le musicien le plus doué du groupe” à Hambourg. Il s’agit du jugement d’un témoin, Brian Griffiths, rapporté des décennies plus tard dans une biographie de McCartney. D’autres témoins de l’époque, comme Astrid Kirchherr ou Klaus Voormann, ont surtout insisté sur le charisme de Lennon et la présence de Sutcliffe, et George Harrison était déjà le guitariste soliste du groupe. Le témoignage de Griffiths éclaire la compétence harmonique de McCartney ; il ne suffit pas à établir une hiérarchie des talents.
Little Richard à Sankt Pauli
Sur scène, McCartney est aussi l’un des principaux chanteurs de rock’n’roll du groupe. Il excelle dans les imitations de Little Richard, dont il reprend Long Tall Sally, avec ce cri aigu qu’il conservera jusqu’aux derniers concerts des Beatles en 1966. Il chante aussi des ballades et des standards, comme Till There Was You ou A Taste of Honey, qui permettent de varier les longues soirées. Cette polyvalence est une force : quand Lennon s’épuise ou se lance dans ses provocations, McCartney peut enchaîner des registres différents et maintenir l’attention.
McCartney a aussi le sens du public. Il sourit, il parle, il séduit. Dans un club où il faut retenir les clients, cette qualité compte autant que la technique.
Tous les postes
À Hambourg, McCartney occupe successivement plusieurs fonctions. Il joue d’abord de la guitare rythmique ; sa guitare électrique, bon marché, se casse, et il passe un temps au piano des clubs. Il lui arrive aussi de prendre la batterie. Cette capacité à occuper le poste vacant, quel qu’il soit, annonce déjà le rôle qu’il jouera en studio.
1961 : la basse que personne ne voulait
Le départ de Stuart Sutcliffe
Stuart Sutcliffe, ami d’école d’art de Lennon, avait rejoint le groupe au début de 1960 comme bassiste, grâce à l’argent d’un tableau vendu. Peintre avant tout, il joue de façon rudimentaire. À Hambourg, il tombe amoureux de la photographe Astrid Kirchherr et décide, en 1961, de quitter le groupe pour reprendre ses études d’art dans la ville. Il mourra le 10 avril 1962 d’une hémorragie cérébrale, à vingt et un ans.
Le départ de Sutcliffe laisse le poste de bassiste vacant. Dans la hiérarchie des groupes de l’époque, la basse est l’instrument le moins prestigieux, souvent confié au moins bon guitariste. Ni Lennon ni Harrison ne veulent la prendre. McCartney accepte. Il a raconté plus tard qu’il ne l’avait pas vraiment choisie : on la lui avait laissée.
La Höfner achetée à Hambourg
En 1961, McCartney achète à Hambourg une basse Höfner 500/1, en forme de violon, fabriquée en Allemagne. Il choisit ce modèle en partie parce que sa forme symétrique convient à un gaucher et parce qu’il n’est pas cher. La Höfner deviendra l’un des instruments les plus célèbres de l’histoire du rock. Sa silhouette, associée à McCartney, est devenue un symbole des Beatles au même titre que les coupes de cheveux.
Transformer une contrainte en instrument
Ce qui aurait pu être une relégation devient, entre les mains de McCartney, une opportunité. Mélodiste avant tout, il aborde la basse non comme un simple soutien rythmique, mais comme une voix. Au fil des années, ses lignes de basse deviennent de plus en plus mélodiques, mobiles, contrapuntiques. Sur Rain, Paperback Writer, Taxman, Lucy in the Sky with Diamonds ou Something, la basse ne se contente pas de marquer les fondamentales : elle dialogue avec le chant et construit une deuxième mélodie.
Ce choix a une dimension fédératrice au sens propre. La basse est l’instrument qui relie la batterie à l’harmonie, le rythme à la mélodie. En prenant ce poste et en le réinventant, McCartney se place au centre du dispositif musical du groupe. Il est, littéralement, celui qui tient ensemble la section rythmique et les guitares. Nous avons examiné l’un des exemples les plus discutés de son jeu dans Something : l’histoire vraie de la ligne de basse que George Harrison n’a jamais voulue.
La Rickenbacker de 1965
En 1965, McCartney reçoit une basse Rickenbacker 4001S, qui offre un son plus défini et plus puissant en studio. Il l’utilise sur de nombreux enregistrements à partir de Rubber Soul, tandis que la Höfner reste son instrument de scène. L’évolution de son son de basse, plus présent, plus articulé, accompagne l’évolution des techniques d’enregistrement d’Abbey Road, où l’ingénieur Geoff Emerick trouve des moyens de faire ressortir l’instrument, notamment en utilisant un haut-parleur comme micro sur Paperback Writer.
La Cavern et Brian Epstein : le groupe professionnalisé
Le retour à Liverpool
Entre les séjours à Hambourg, les Beatles deviennent la principale attraction de la Cavern, à Liverpool, où ils se produisent près de trois cents fois entre 1961 et 1963. McCartney y consolide son rôle de chanteur et de présentateur. Le groupe joue un répertoire très large, mêlant rock’n’roll, rhythm and blues, chansons de comédies musicales et premières compositions originales.
L’arrivée d’Epstein
Le 9 novembre 1961, Brian Epstein, disquaire de Liverpool, vient les voir à la Cavern. Il devient leur manager début 1962. Epstein impose des costumes, des horaires, une discipline scénique : fin de la nourriture et des cigarettes sur scène, salut collectif à la fin des chansons. Lennon supporte mal ces contraintes. McCartney les accepte plus volontiers : il comprend qu’elles servent l’ambition du groupe. Cette différence de tempérament annonce la suite. Le rôle d’Epstein est détaillé dans Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle.
Pete Best et Ringo Starr
Le 16 août 1962, Pete Best est renvoyé et remplacé par Ringo Starr. McCartney, comme Harrison, était favorable au changement de batteur, jugeant le jeu de Best insuffisant pour le niveau que le groupe voulait atteindre. L’épisode est raconté dans 16 août 1962 : le matin où Pete Best a cessé d’être un Beatle. Avec Ringo, la formation définitive est en place. La section rythmique McCartney-Starr, qui durera jusqu’en 1970, deviendra l’une des plus inventives de la pop.
En studio : le multi-instrumentiste
Un musicien qui comble les vides
À partir de 1963, les Beatles passent de plus en plus de temps aux studios EMI d’Abbey Road. Le studio devient leur véritable lieu de travail, surtout après l’arrêt des tournées en août 1966. Dans ce cadre, la polyvalence de McCartney devient un atout majeur. Il n’est pas seulement le bassiste : il joue du piano, de l’orgue, de la guitare solo, de la batterie, de divers instruments à percussion. Quand une partie manque, quand un musicien est absent ou quand une idée demande un instrument que personne ne maîtrise, il se propose.
Cette polyvalence a deux faces. Elle permet au groupe d’aller vite et d’explorer. Elle peut aussi être vécue par les autres comme une intrusion : un musicien qui joue la partie d’un autre, même mieux, empiète sur son territoire.
Quelques contributions marquantes
Le tableau suivant recense des contributions de McCartney hors de son rôle de bassiste, parmi les plus documentées.
| Chanson | Année | Contribution de McCartney |
|---|---|---|
| Ticket to Ride | 1965 | Parties de guitare solo |
| Another Girl | 1965 | Guitare solo |
| Yesterday | 1965 | Seul Beatle présent : chant et guitare acoustique, avec un quatuor à cordes |
| Taxman | 1966 | Solo de guitare, sur une chanson de George Harrison |
| Penny Lane | 1967 | Pianos, basse, direction de l’arrangement ; idée du solo de trompette piccolo joué par David Mason |
| Good Morning Good Morning | 1967 | Solo de guitare, sur une chanson de John Lennon |
| Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band | 1967 | Guitare solo en plus de la basse et du chant |
| Lady Madonna | 1968 | Piano |
| Back in the U.S.S.R. | 1968 | Batterie, en l’absence de Ringo Starr |
| Dear Prudence | 1968 | Batterie, basse, piano, sur une chanson de Lennon |
| Hey Jude | 1968 | Piano et chant |
| The Ballad of John and Yoko | 1969 | Batterie, basse, piano, maracas ; seuls Lennon et McCartney jouent |
| Let It Be | 1969-1970 | Piano et chant |
Août 1968 : Ringo s’en va, Paul prend la batterie
L’épisode le plus révélateur survient pendant les séances de l’Album blanc. Le 22 août 1968, Ringo Starr, qui se sent exclu et estime ne pas jouer assez bien, quitte le groupe. Il part en vacances en Méditerranée sur le yacht de Peter Sellers. Les trois autres continuent. McCartney tient la batterie sur Back in the U.S.S.R., enregistrée ce même 22 août, puis sur Dear Prudence, enregistrée aux studios Trident à la fin du mois. Ringo revient début septembre et trouve sa batterie couverte de fleurs. Ce départ est raconté dans notre dossier Ils sont partis avant la fin : Ringo, George, John et les trois démissions.
L’épisode montre les deux faces du rôle de McCartney. D’un côté, il permet au travail de continuer : l’album ne s’arrête pas. De l’autre, il confirme le sentiment de Ringo que Paul pouvait se passer de lui. Le fait que McCartney ait parfois demandé à Ringo de rejouer des parties de batterie, ou qu’il les ait refaites lui-même, a nourri ce malaise.
Avril 1969 : The Ballad of John and Yoko à deux
Le 14 avril 1969, Lennon veut enregistrer immédiatement une chanson racontant son mariage avec Yoko Ono et ses démêlés avec la presse. George Harrison est à l’étranger, Ringo Starr en tournage. Lennon appelle McCartney. Les deux hommes enregistrent le titre seuls à Abbey Road : Lennon chante et joue des guitares, McCartney joue de la basse, de la batterie, du piano et des maracas, et fait les chœurs. L’épisode est souvent cité comme un moment de complicité retrouvée entre les deux auteurs, en pleine période de tensions financières et juridiques. Il illustre aussi, une fois encore, la capacité de McCartney à remplacer à lui seul une section rythmique entière.
La basse comme voix : trois exemples
Trois enregistrements permettent d’entendre comment la basse de McCartney tient les chansons ensemble. Sur Rain, enregistrée en avril 1966, la basse se promène librement autour des fondamentales, avec des montées et des descentes qui répondent au chant de Lennon ; beaucoup de bassistes la citent comme une référence. Sur Paperback Writer, publiée en mai 1966, la basse est placée plus en avant que sur tous les singles précédents, grâce aux trouvailles techniques de l’équipe d’Abbey Road. Sur Come Together, en 1969, c’est la ligne de basse qui donne son identité à la chanson de Lennon : un motif descendant, lent et souple, reconnaissable dès les premières mesures.
Dans ces trois cas, la basse n’est pas un accompagnement discret. Elle est un personnage de la chanson. C’est là que se niche, peut-être, la contribution la plus durable de McCartney au son des Beatles.
George Martin et le musicien de l’arrangement
Un interlocuteur naturel
George Martin, producteur des Beatles, a souvent dit que les quatre musiciens étaient des autodidactes doués, incapables de lire une partition, mais dotés d’une oreille exceptionnelle. Parmi eux, McCartney est celui avec qui le dialogue sur les arrangements est le plus direct. Il sait ce qu’il veut, il peut chanter une ligne de cordes ou de cuivres, il comprend vite ce que Martin propose. Le rôle de Martin est retracé dans George Martin sans les Beatles : anatomie artistique d’un producteur.
Yesterday, le quatuor
Le 14 juin 1965, McCartney enregistre Yesterday seul, avec sa guitare acoustique. George Martin propose d’ajouter un quatuor à cordes. McCartney, d’abord réticent à l’idée d’un habillage classique, accepte à condition que l’arrangement reste sobre, sans vibrato excessif. Il participe à la mise au point des parties, en suggérant certaines idées au piano, notamment pour le violoncelle. Yesterday est la première chanson des Beatles sur laquelle un seul membre du groupe joue, et le début d’une collaboration étroite entre McCartney et Martin sur les arrangements.
Eleanor Rigby, For No One, Penny Lane
Les années 1966 et 1967 multiplient ces collaborations. Sur Eleanor Rigby, Martin écrit un arrangement pour double quatuor à cordes, inspiré, selon lui, par les partitions de Bernard Herrmann pour le cinéma ; McCartney en a validé l’esprit. Sur For No One, le cor d’Alan Civil joue un solo que McCartney chante à Martin, en demandant une note très aiguë pour l’instrument. Sur Penny Lane, après avoir entendu à la télévision une trompette piccolo dans le deuxième Concerto brandebourgeois de Bach, McCartney fait appel à David Mason, qui enregistre le solo le 17 janvier 1967. Nous avons consacré un dossier à la chanson Eleanor Rigby et aux personnes réelles qui l’entourent : Eleanor Rigby a-t-elle existé ?.
Ces épisodes montrent un McCartney qui, sans savoir écrire la musique, agit en directeur musical : il a une idée sonore précise, il sait la communiquer, et il s’appuie sur Martin pour la traduire en partition.
Une relation qui a ses limites
Cette complicité n’exclut pas les frictions. Le 17 mars 1967, pressé d’enregistrer She’s Leaving Home, McCartney fait appel à Mike Leander pour l’arrangement, Martin étant indisponible ce jour-là. Martin en sera blessé. L’épisode est raconté dans Le jour où Paul McCartney a blessé George Martin. Il rappelle que le rôle moteur de McCartney s’accompagne parfois d’une impatience qui heurte ses partenaires.
1966-1967 : le moteur des projets
La fin des tournées
Le 29 août 1966, les Beatles donnent leur dernier concert payant, au Candlestick Park de San Francisco. McCartney est le dernier du groupe à défendre l’idée de la scène ; il se rallie finalement à la décision collective. Les raisons de cet arrêt sont analysées dans Les Beatles sur scène : pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable. Sans tournées, le groupe risque de se disperser. Les quatre musiciens prennent des vacances séparées, se lancent dans des projets personnels. McCartney compose la musique du film The Family Way avec George Martin.
Sgt. Pepper : un concept venu de Paul
En novembre 1966, de retour d’un voyage au Kenya, McCartney imagine l’idée d’un groupe fictif, un orchestre dont les Beatles seraient les alter ego, pour se libérer de leur propre image. Cette idée deviendra Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, publié le 26 mai 1967 au Royaume-Uni. Le concept ne structure pas tout l’album, et Lennon soulignera plus tard que ses propres chansons n’avaient rien à voir avec le sergent Pepper. Mais l’initiative donne au groupe un cadre de travail et une identité nouvelle au moment où il en a besoin.
Avril 1967 : l’idée de Magical Mystery Tour
En avril 1967, lors d’un voyage aux États-Unis, McCartney imagine un film télévisé fondé sur l’idée d’un voyage en autocar vers une destination inconnue, à la manière des excursions populaires anglaises. Le projet est lancé : le 25 avril 1967, les Beatles enregistrent la chanson-titre Magical Mystery Tour. Le tournage n’a pas encore commencé quand survient le drame de la fin de l’été.
27 août 1967 : la mort de Brian Epstein
Le 27 août 1967, Brian Epstein est retrouvé mort à son domicile de Londres, d’une surdose accidentelle de somnifères. Les Beatles apprennent la nouvelle à Bangor, au pays de Galles, où ils suivent un séminaire du Maharishi Mahesh Yogi. Lennon dira plus tard qu’à ce moment-là, il a su que le groupe était fini. Le séjour de Bangor est raconté dans 25 août 1967 : les Beatles prennent le train pour Bangor.
Sans manager, sans tournées, le groupe risque de se défaire. Quelques jours plus tard, les Beatles se réunissent chez McCartney, à Cavendish Avenue, et décident de poursuivre le projet Magical Mystery Tour. Le tournage commence le 11 septembre 1967. McCartney en est le principal organisateur.
Correctif factuel n° 3 — Magical Mystery Tour n’a pas été conçu après la mort d’Epstein
On lit souvent que McCartney aurait imaginé Magical Mystery Tour pour occuper le groupe après la mort de Brian Epstein. L’idée est plus ancienne : McCartney l’a eue en avril 1967, et la chanson-titre a été enregistrée dès le 25 avril, quatre mois avant la disparition d’Epstein. Ce qui est vrai, c’est que McCartney a insisté pour relancer le projet début septembre 1967, et qu’il en a assuré l’essentiel de l’organisation.
Le film et sa réception
Magical Mystery Tour est diffusé par la BBC le 26 décembre 1967, en noir et blanc alors qu’il a été tourné en couleur. La critique est très dure ; c’est le premier échec public des Beatles. Le double EP et l’album américain qui en sont tirés connaissent en revanche un grand succès, avec des titres comme I Am the Walrus, The Fool on the Hill et Strawberry Fields Forever. L’épisode montre les limites du rôle de McCartney : le groupe a besoin de lui pour avancer, mais il ne peut pas remplacer à lui seul un manager.
Ce que Lennon en a dit
En 1970, dans l’entretien fleuve accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone, Lennon revient sur cette période avec amertume. Il estime qu’après la mort d’Epstein, McCartney a pris la direction du groupe, mais que cette direction consistait surtout à tourner en rond. Il ajoute que Paul avait le sentiment qu’on devait lui être reconnaissant d’avoir maintenu les Beatles en activité, tout en laissant entendre qu’il l’avait fait pour lui-même. Ces propos, tenus en pleine séparation, sont d’une grande dureté ; ils disent surtout que le rôle fédérateur de McCartney était perçu, par les autres, comme une forme d’emprise.
1968-1969 : tenir le groupe jusqu’au bout
Apple et l’Album blanc
En 1968, les Beatles fondent Apple Corps et publient l’Album blanc, enregistré de mai à octobre dans une atmosphère de plus en plus tendue. Chacun travaille davantage sur ses propres chansons, parfois dans des studios différents. George Martin s’absente une partie des séances ; l’ingénieur Geoff Emerick quitte le projet en juillet. Yoko Ono est présente à côté de Lennon. McCartney tente de maintenir un cadre de travail, avec des résultats inégaux. Les faits marquants de ce disque sont rassemblés dans Album blanc des Beatles : 10 faits méconnus.
Janvier 1969 : le retour à la scène comme projet
L’idée qui donne naissance au projet Get Back est largement celle de McCartney : revenir aux sources, répéter de nouvelles chansons et les jouer en concert, devant les caméras. Le 2 janvier 1969, le groupe s’installe aux studios de cinéma de Twickenham, sous la direction du réalisateur Michael Lindsay-Hogg. Les conditions sont mauvaises : studio froid et immense, horaires matinaux, caméras permanentes. McCartney tente de maintenir l’élan, propose, organise, relance.
Le 6 janvier 1969, une conversation filmée entre McCartney et Harrison est restée célèbre. McCartney explique comment il voudrait qu’une partie de guitare soit jouée ; Harrison lui répond, en substance, qu’il jouera ce que Paul voudra, ou qu’il ne jouera pas du tout si cela lui convient mieux. Le 10 janvier, Harrison quitte le groupe. Il revient quelques jours plus tard, à condition que le projet de concert dans un lieu exotique soit abandonné et que le travail se poursuive dans le nouveau studio d’Apple.
Ce que le documentaire de 2021 a changé
Pendant cinquante ans, le film Let It Be, sorti en mai 1970, a imposé l’image d’un McCartney autoritaire, harcelant ses camarades. En 2021, la série documentaire The Beatles: Get Back, réalisée par Peter Jackson à partir des bandes originales, a nuancé ce portrait. On y voit un McCartney souvent inquiet, conscient que le groupe se délite, qui tente de maintenir une discipline de travail faute de manager, et qui compose sous les yeux de ses partenaires des chansons comme Get Back. On y voit aussi un groupe capable de rires, de complicité et d’efficacité. L’ensemble du projet est retracé dans Let It Be, autopsie de l’album né sous le nom de Get Back.
Le film de Jackson montre aussi une conversation où McCartney reconnaît que son rôle de meneur lui pèse, et qu’il ne l’assume que parce que personne d’autre ne le fait. C’est peut-être la meilleure définition de ce que fut sa fonction fédératrice après 1967 : une responsabilité prise par défaut.
Correctif factuel n° 4 — McCartney n’était pas le tyran que le film de 1970 laissait voir
L’image d’un McCartney dominateur, imposant sa volonté au reste du groupe pendant les séances de janvier 1969, vient pour l’essentiel du montage du film Let It Be, sorti en pleine séparation. Les bandes complètes, exploitées en 2021 par Peter Jackson, montrent une réalité plus nuancée : des tensions réelles, en particulier avec Harrison, mais aussi un McCartney qui cherche à faire avancer un projet collectif en l’absence de toute autre direction. Son rôle de meneur est avéré ; la caricature du tyran ne l’est pas.
30 janvier 1969 : le toit
Le 30 janvier 1969, faute d’avoir trouvé un lieu pour le concert, les Beatles montent sur le toit de l’immeuble d’Apple, au 3 Savile Row, avec Billy Preston aux claviers. Ils jouent une quarantaine de minutes avant l’intervention de la police. C’est leur dernière prestation publique. Le projet de McCartney, revenir à la scène, s’est réalisé, d’une manière inattendue et pour la dernière fois.
Abbey Road : “comme avant”
Au printemps 1969, McCartney se tourne vers George Martin pour lui demander de produire un nouvel album “comme avant”, avec la rigueur des grandes années. Martin accepte à condition que les quatre Beatles jouent le jeu. Les séances d’Abbey Road, principalement menées en juillet et août 1969, aboutissent à l’un des albums les plus aboutis du groupe, publié le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni. La face B se termine par un long enchaînement de fragments, que McCartney et Martin ont particulièrement porté. Le dernier jour de travail des quatre Beatles ensemble en studio est le 20 août 1969. Quelques faits sur ce disque sont rassemblés dans Abbey Road : 10 faits méconnus.
La fin
Le 20 septembre 1969, lors d’une réunion à Apple, Lennon annonce aux autres qu’il quitte le groupe. Il accepte de garder la nouvelle secrète, pour des raisons contractuelles. Le 10 avril 1970, la presse britannique annonce que McCartney quitte les Beatles, sur la foi d’un questionnaire promotionnel joint à son premier album solo, McCartney. Le 31 décembre 1970, McCartney engage une procédure devant la Haute Cour de Londres pour dissoudre l’association.
Correctif factuel n° 5 — Ce n’est pas McCartney qui a quitté les Beatles le premier
L’annonce du 10 avril 1970 a longtemps fait de McCartney “celui qui a dissous les Beatles”. En réalité, Lennon avait signifié son départ aux trois autres dès le 20 septembre 1969, et Ringo Starr en 1968 puis George Harrison en janvier 1969 avaient chacun quitté temporairement le groupe. McCartney est celui qui a rendu la séparation publique, puis juridique, pas celui qui l’a provoquée. Le paradoxe est cruel : le membre qui s’était le plus battu pour maintenir le groupe en activité est resté, aux yeux du public, celui qui l’a brisé. Les départs successifs sont racontés dans Ils sont partis avant la fin.
Aucun Beatle ne lisait la musique
L’aveu de McCartney
Malgré son avance technique, McCartney n’a jamais appris le solfège. Il a pris quelques leçons de piano dans sa jeunesse, mais les a trouvées si fastidieuses qu’il les a abandonnées. Dans The Beatles Anthology, il l’admet : il n’a jamais appris à lire ni à écrire la musique, et soupçonne que cela changerait sa manière de faire les choses.
Cette absence de formation théorique n’a jamais été un handicap à ses yeux. Au contraire, il y voit une liberté : ne pas savoir ce qui est “correct” permet d’essayer des choses que les musiciens formés s’interdiraient.
Un groupe d’autodidactes
Les trois autres Beatles sont dans la même situation. Lennon l’a résumé en substance : aucun d’eux n’était un musicien technique, aucun ne savait lire ni écrire la musique, mais en tant que musiciens purs, en tant qu’êtres humains inspirés à faire du bruit, ils valaient n’importe qui. La formule dit l’essentiel de la méthode des Beatles : une oreille, une mémoire, une intuition, et un producteur, George Martin, capable de traduire leurs idées en partitions pour les musiciens classiques.
L’oreille plutôt que la partition
Chez McCartney, cette pratique repose sur une mémoire musicale exceptionnelle et sur la capacité à chanter ce qu’il entend dans sa tête. Pour les arrangements de cordes ou de cuivres, il chante ou joue au piano la ligne voulue ; Martin ou un arrangeur la note. Cette méthode, qu’il conservera toute sa carrière, explique en partie son rôle de relais entre les autres Beatles et les musiciens de studio : il est celui qui sait le mieux formuler une intention musicale sans passer par l’écrit.
Correctif factuel n° 6 — Les œuvres classiques de McCartney ne contredisent pas son ignorance du solfège
On objecte parfois que McCartney a composé des œuvres classiques, comme le Liverpool Oratorio en 1991, avec Carl Davis, puis Standing Stone en 1997. Ces œuvres ont été élaborées avec des collaborateurs chargés de la notation et de l’orchestration, à partir de ce que McCartney jouait, chantait ou enregistrait. Elles ne prouvent pas qu’il lise la musique ; elles montrent au contraire jusqu’où peut aller sa méthode fondée sur l’oreille.
Ce qu’en ont dit les autres
Lennon, entre reconnaissance et rancœur
Les propos de Lennon sur le rôle de McCartney varient selon les époques. En 1970, dans la colère de la séparation, il le présente comme un meneur envahissant qui attendait de la reconnaissance. En 1980, dans l’entretien avec David Sheff, il reconnaît sans détour la supériorité technique initiale de Paul et parle de leur partenariat avec plus de nuance. Cette évolution est retracée dans Lennon / McCartney : la rivalité au sein des Beatles.
Harrison, le cadet agacé
George Harrison a souvent exprimé son agacement face à la manière dont McCartney dirigeait les séances et lui dictait ses parties de guitare. Mais il a aussi reconnu, à d’autres moments, le talent de son ancien camarade et l’importance de leur amitié d’adolescence. Sur la place de Harrison dans le groupe, voir George Harrison et la guerre silencieuse des chansons.
Ringo, le partenaire rythmique
Ringo Starr, malgré l’épisode de 1968, a toujours parlé de McCartney avec affection, et a souvent salué en lui un grand bassiste. La section rythmique qu’ils formaient reste l’une des plus admirées de la pop ; nous avons consacré un dossier au jeu de Ringo, longtemps sous-estimé : Le procès en médiocrité de Ringo Starr. Les deux hommes ont continué à jouer ensemble après la séparation, sur des disques de l’un et de l’autre ; voir Les collaborations des ex-Beatles après la séparation.
George Martin, le témoin privilégié
George Martin a souvent décrit McCartney comme le plus musicien des quatre au sens de la polyvalence et de la curiosité, tout en insistant sur le fait que la magie des Beatles tenait à l’association de talents complémentaires, et non à la domination de l’un d’eux. Cette précaution est essentielle pour comprendre le rôle fédérateur de McCartney : il n’a jamais été le groupe à lui seul, mais il en a été l’un des liants les plus solides.
Les voix : le liant harmonique
La deuxième voix
Au-delà des instruments, McCartney joue un rôle essentiel dans les harmonies vocales du groupe. Dès les premiers disques, sa voix aiguë se mêle à celle de Lennon, souvent une tierce au-dessus, et à celle de Harrison dans les chœurs à trois voix. Les cris aigus de She Loves You, les réponses de Twist and Shout, les contre-chants de If I Fell reposent sur cette capacité à trouver instantanément la note qui complète l’accord.
Because, 1969
Le 1er août 1969, pendant les séances d’Abbey Road, Lennon, McCartney et Harrison enregistrent les harmonies de Because, une chanson de Lennon. Les trois voix, chantées ensemble puis doublées à deux reprises, forment un chœur de neuf voix. C’est l’un des derniers moments où les trois chanteurs du groupe travaillent en parfaite harmonie, au sens propre. McCartney, qui a si souvent été le liant instrumental des Beatles, y est simplement l’une des trois voix d’un ensemble où aucune ne domine.
Une leçon de méthode
Le rôle vocal de McCartney rappelle que la fédération, chez les Beatles, n’était pas seulement une affaire d’autorité ou d’organisation. Elle était d’abord musicale : trouver la partie qui manque, la note qui complète, l’instrument qui relie. C’est dans cette dimension, bien plus que dans les querelles de pouvoir, que McCartney a le plus durablement tenu le groupe ensemble.
Synthèse : ce que “fédérateur” veut dire
Trois fonctions
À l’issue de ce parcours, on peut distinguer trois fonctions exercées par McCartney au sein des Beatles. La première est technique : dès 1957, il apporte au groupe une compétence musicale supérieure, qu’il transmet et qui élève le niveau collectif. La deuxième est instrumentale : en prenant la basse, puis en occupant tous les postes vacants en studio, il devient le point de jonction du son du groupe. La troisième est organisationnelle : après la fin des tournées et la mort d’Epstein, il est celui qui propose des projets et maintient le groupe au travail.
Le prix du rôle
Ces trois fonctions ont un coût. Celui qui sait, qui joue la partie des autres et qui organise finit par être perçu comme celui qui décide. Harrison s’en est plaint, Ringo en a souffert, Lennon l’a dénoncé. Le rôle fédérateur de McCartney est donc aussi l’une des causes des tensions qui ont mené à la séparation. C’est le paradoxe central de son histoire dans les Beatles : l’énergie qui a permis au groupe de durer est aussi celle qui a rendu sa fin plus douloureuse.
Une continuité après les Beatles
Après 1970, McCartney a prolongé cette fonction dans sa propre carrière : avec Wings, il a reconstruit un groupe autour de lui ; en solo, il a continué à jouer lui-même de tous les instruments sur plusieurs albums, de McCartney en 1970 à McCartney III en 2020. Les producteurs qui ont travaillé avec lui ont souvent décrit le même homme : exigeant, polyvalent, pressé d’avancer. Voir Les producteurs de Paul McCartney et les métamorphoses de sa carrière solo et notre page consacrée à Paul McCartney.
Ce qu’il faut retenir
Au-delà du cliché du “gentil Beatle”
L’image publique de McCartney, celle du “Beatle mignon” ou du mélodiste consensuel, masque souvent la réalité de son rôle. Il n’était pas seulement l’auteur de ballades populaires ; il était un musicien complet, capable de tenir la basse, le piano, la batterie ou la guitare solo, un interlocuteur exigeant pour les arrangeurs, et un organisateur qui refusait de laisser le groupe s’arrêter. Comprendre ce rôle, c’est comprendre pourquoi les Beatles ont pu produire autant de disques ambitieux en si peu de temps, et pourquoi, aussi, leur fin a été si conflictuelle.
Une histoire à relire avec les sources
Les documents publiés depuis vingt ans, des enregistrements de travail aux bandes de janvier 1969, permettent de relire ce rôle avec plus de précision qu’autrefois. Ils ne font ni de McCartney un sauveur, ni un tyran. Ils montrent un musicien doué, pressé, parfois maladroit dans ses relations, qui a fait de son mieux pour que le groupe continue à jouer ensemble. C’est déjà beaucoup.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 18 juin 1942 | Naissance de Paul McCartney à Liverpool |
| 31 octobre 1956 | Mort de sa mère, Mary |
| 6 juillet 1957 | Rencontre avec John Lennon à Woolton |
| Début 1958 | McCartney fait entrer George Harrison dans les Quarrymen |
| 17 août 1960 | Premier concert des Beatles à l’Indra, Hambourg |
| 1961 | Départ de Stuart Sutcliffe ; McCartney passe à la basse et achète sa Höfner |
| 9 novembre 1961 | Brian Epstein découvre le groupe à la Cavern |
| 16 août 1962 | Renvoi de Pete Best ; arrivée de Ringo Starr |
| 14 juin 1965 | Enregistrement de Yesterday |
| 29 août 1966 | Dernier concert payant, Candlestick Park |
| Novembre 1966 | McCartney imagine le concept de Sgt. Pepper |
| 17 janvier 1967 | Solo de trompette piccolo de Penny Lane |
| Avril 1967 | Idée de Magical Mystery Tour ; chanson-titre enregistrée le 25 avril |
| 27 août 1967 | Mort de Brian Epstein |
| 11 septembre 1967 | Début du tournage de Magical Mystery Tour |
| 22 août 1968 | Départ temporaire de Ringo ; McCartney à la batterie sur Back in the U.S.S.R. |
| 2 janvier 1969 | Début du projet Get Back à Twickenham |
| 10 janvier 1969 | Départ temporaire de George Harrison |
| 30 janvier 1969 | Concert sur le toit d’Apple |
| 14 avril 1969 | The Ballad of John and Yoko, enregistrée à deux |
| 20 août 1969 | Dernière séance des quatre Beatles ensemble |
| 20 septembre 1969 | Lennon annonce son départ aux autres |
| 26 septembre 1969 | Sortie d’Abbey Road |
| 10 avril 1970 | Annonce publique du retrait de McCartney |
| 31 décembre 1970 | Procédure de dissolution devant la Haute Cour |
| 2021 | The Beatles: Get Back, de Peter Jackson, nuance l’image d’un McCartney autoritaire |
Questions fréquentes
Paul McCartney était-il le leader des Beatles ?
Pas au départ : le fondateur et leader reconnu est John Lennon. McCartney prend une place de plus en plus importante à partir de 1966-1967, en particulier après la mort de Brian Epstein, où il devient le principal moteur des projets du groupe.
Pourquoi dit-on que McCartney était le plus musicien des Beatles ?
Parce qu’il avait, dès 1957, une meilleure éducation musicale que les autres : il jouait de la guitare, de la trompette et du piano, connaissait davantage d’accords et fut rapidement capable de jouer de presque tous les instruments du groupe.
Pourquoi McCartney est-il devenu bassiste ?
Parce que le poste était vacant après le départ de Stuart Sutcliffe en 1961, et que ni Lennon ni Harrison ne voulaient le prendre. McCartney a accepté, et en a fait un instrument mélodique.
McCartney a-t-il joué de la batterie sur des chansons des Beatles ?
Oui, notamment sur Back in the U.S.S.R. et Dear Prudence en 1968, pendant le départ temporaire de Ringo Starr, et sur The Ballad of John and Yoko en 1969.
Les Beatles savaient-ils lire la musique ?
Non. Aucun des quatre ne savait lire ni écrire la musique. George Martin et les arrangeurs traduisaient leurs idées en partitions.
Qui a quitté les Beatles en premier ?
Ringo Starr en 1968 et George Harrison en janvier 1969 sont partis temporairement. John Lennon a annoncé son départ définitif aux autres le 20 septembre 1969. McCartney a rendu la séparation publique le 10 avril 1970.
Qui a eu l’idée du concert sur le toit ?
Le principe d’un retour au concert vient largement de McCartney ; le choix du toit d’Apple s’est imposé à la fin de janvier 1969, faute d’accord sur un autre lieu.
Conclusion : le liant
Paul McCartney n’a pas fondé les Beatles, et il ne les a jamais possédés. Mais il a été, de 1957 à 1970, le liant sans lequel l’ensemble n’aurait pas tenu de la même manière. Le garçon qui accordait la guitare de John à Woolton est devenu le bassiste qui reliait la batterie aux guitares, le musicien qui prenait la place laissée vide, l’interlocuteur qui traduisait les idées du groupe à George Martin, et l’homme qui refusait que tout s’arrête après la mort d’Epstein. Ce rôle lui a valu des reproches, souvent fondés, et une réputation injuste de fossoyeur. Il reste, à l’écoute des disques, l’une des évidences les plus fortes de l’histoire des Beatles : sans le musicien McCartney, le groupe n’aurait pas eu le même son, ni la même durée.
Sources et bibliographie
- Philip Norman, Paul McCartney: The Life, 2016 (témoignages de Brian Griffiths et Frank Dostal).
- David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, 1981.
- Jann Wenner, Lennon Remembers, entretien de 1970 pour Rolling Stone.
- The Beatles, The Beatles Anthology, 2000.
- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, 1997.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, 1988, et The Beatles: All These Years, Volume One — Tune In, 2013.
- George Martin, All You Need Is Ears, 1979.
- Geoff Emerick, Here, There and Everywhere, 2006.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head, 1994.
- Peter Jackson, The Beatles: Get Back, série documentaire, 2021.
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