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Here Today : la nuit de Key West, le quatuor de George Martin et vingt ans de silence, l’histoire complète de la chanson de McCartney pour Lennon

Par Clive Helday
Here Today : l'histoire complète de la chanson de McCartney pour Lennon - Yellow-Sub.net

Deux minutes et vingt-sept secondes, une guitare acoustique, un quatuor à cordes et une conversation avec un mort. Here Today, cinquième titre de Tug of War, est la chanson que Paul McCartney a écrite pour John Lennon un peu plus d’un an après son assassinat. Il y évoque une nuit de 1964 à Key West, où les deux garçons, coincés par un ouragan, s’étaient enfin dit qu’ils s’aimaient. Longtemps, il a refusé de la chanter en public. Depuis 2002, elle est devenue le moment le plus bouleversant de ses concerts. Voici son histoire complète, du lendemain du 8 décembre 1980 aux stades de la tournée Got Back.

En bref

  • La chanson : Here Today, écrite par Paul McCartney en 1981 en hommage à John Lennon, publiée sur l’album Tug of War le 26 avril 1982.
  • La forme : un dialogue imaginaire avec Lennon, qui évoque notamment une nuit d’émotion partagée à Key West, en Floride, en septembre 1964.
  • L’enregistrement : McCartney seul à la guitare et au chant, puis un quatuor à cordes arrangé par George Martin, enregistré le 30 novembre 1981 aux studios AIR de Londres ; mixage le 9 décembre 1981.
  • Le statut : jamais publiée en single ; 46e du classement Mainstream Rock américain grâce aux radios.
  • Sur scène : jouée pour la première fois en 2002, lors de la tournée Driving World Tour, puis à presque toutes les tournées suivantes.

Une chanson que McCartney a mis vingt ans à chanter en public

Il y a dans l’histoire de Here Today un détail qui dit tout de sa charge émotionnelle. La chanson paraît en avril 1982. McCartney repart en tournée mondiale en 1989, puis en 1993. Il joue alors des dizaines de chansons des Beatles, de Wings et de sa carrière solo. Mais pas Here Today. Il faut attendre 2002, vingt ans après la sortie de l’album, pour qu’il ose enfin la chanter devant un public.

Depuis, elle ne l’a presque plus quitté. Seul sur scène, à la guitare acoustique, il la présente comme une conversation qu’il n’a pas pu avoir avec son ami. Et, de son propre aveu, il lui arrive encore de se laisser submerger en la chantant, plus de quarante ans après l’avoir écrite.

Une chanson plus secrète qu’on ne le croit

On connaît mieux d’autres hommages à Lennon : All Those Years Ago de George Harrison, Empty Garden d’Elton John. Here Today, elle, n’a jamais été un single. Elle n’a pas de clip. Pendant vingt ans, elle n’a existé que sur un album. C’est une chanson qu’on découvre, pas une chanson qu’on subit. Notre sélection des 20 chansons pour découvrir McCartney en solo la présente d’ailleurs comme la plus importante de sa carrière solo.

Cette discrétion fait partie de sa force. Here Today n’a jamais été usée par les radios, ni transformée en produit dérivé. Elle a gardé intacte sa charge d’intimité. Quand McCartney la chante aujourd’hui, le public ne l’entend pas comme un tube familier, mais comme une confidence. C’est ce qui explique le silence particulier qui s’installe dans les stades dès les premières notes, et que nous raconterons plus loin.

9 décembre 1980 : le lendemain

Le coup de téléphone

Le 8 décembre 1980, peu avant 23 heures, John Lennon est abattu devant le Dakota, son immeuble de New York, par Mark David Chapman. Il meurt quelques minutes plus tard. En Angleterre, il est près de quatre heures du matin. Paul McCartney, qui vit alors dans le Sussex avec Linda et leurs enfants, apprend la nouvelle au petit matin du 9 décembre. Notre article sur la vraie chronologie du 8 décembre 1980 retrace les dernières heures de Lennon.

Une journée au studio

Ce jour-là, McCartney ne reste pas chez lui. Il se rend aux studios AIR de George Martin, à Oxford Street, à Londres, où une séance était prévue. Il y retrouve Martin et Denny Laine, le guitariste de Wings. Ils travaillent sur une chanson, Rainclouds, qui paraîtra plus tard en face B d’Ebony and Ivory. McCartney expliquera qu’il ne savait pas quoi faire d’autre : rester seul à la maison lui paraissait insupportable, et le travail était une manière de tenir debout.

Martin racontera la journée avec émotion. Personne ne savait vraiment quoi dire. Les musiciens jouaient, s’arrêtaient, parlaient de John, reprenaient. Ce n’était pas une séance ordinaire, c’était une veillée.

“It’s a drag”

En sortant du studio, le soir, McCartney est assailli par les journalistes. Un reporter lui tend un micro et lui demande sa réaction. Épuisé, sidéré, il lâche quelques mots, dont une expression anglaise familière, “it’s a drag”, qu’on peut traduire par “c’est moche” ou “c’est pénible”. Puis il remonte dans sa voiture.

La séquence fait le tour du monde et lui vaut une pluie de critiques. On lui reproche sa froideur, sa désinvolture. McCartney en souffrira longtemps. Il expliquera plus tard que ce qu’il ressentait était impossible à exprimer devant une caméra, parce que “c’était tout simplement trop profond”. Here Today sera, en un sens, la réponse qu’il n’a pas su donner ce soir-là.

Correctif factuel : le sens de “it’s a drag”

On présente souvent ces mots comme la preuve de l’indifférence de McCartney. Le contexte est tout autre : il s’agit de quelques secondes arrachées dans la rue, à la sortie d’une journée de studio, par un homme qui venait d’apprendre la mort de son plus vieil ami. McCartney a lui-même expliqué qu’il était incapable, sur le moment, de dire publiquement ce que Lennon représentait pour lui.

Le soutien à Yoko et à Sean

Dans les jours qui suivent, McCartney appelle Yoko Ono. Les relations entre eux ont longtemps été tendues, mais le deuil les rapproche, au moins un temps. Sean Lennon, qui n’a que cinq ans, perd son père. McCartney, qui a lui-même perdu sa mère à quatorze ans, sait ce que signifie une telle perte. Notre article sur les fils de John Lennon revient sur Sean et Julian après le 8 décembre.

1981 : un deuil sans mots

La peur

La mort de Lennon change la vie quotidienne de McCartney. Pendant des mois, il vit dans la crainte d’être à son tour la cible d’un déséquilibré. Il renforce sa sécurité, limite ses apparitions publiques. Il n’est plus question de tournée. Wings, en sommeil depuis l’arrestation de Tokyo en janvier 1980, ne se reformera pas : Denny Laine quitte le groupe en avril 1981.

Montserrat

McCartney se réfugie dans le travail avec George Martin. Dès l’automne 1980, les deux hommes avaient commencé à préparer un nouvel album. En février et mars 1981, ils s’installent aux studios AIR de Montserrat, dans les Caraïbes, où McCartney accueille une série d’invités prestigieux : Stevie Wonder, Carl Perkins, Ringo Starr, le bassiste Stanley Clarke. C’est là que naissent Ebony and Ivory, Get It et une bonne partie de ce qui deviendra Tug of War et Pipes of Peace. Notre article sur les collaborations de McCartney raconte ces séances.

All Those Years Ago

Pendant ce temps, George Harrison publie All Those Years Ago, en mai 1981. La chanson, écrite à l’origine pour Ringo, est réécrite en hommage à Lennon. Ringo y joue la batterie, et Paul, Linda et Denny Laine ajoutent des chœurs. C’est le premier enregistrement réunissant les trois Beatles survivants depuis la séparation. Notre article sur When We Was Fab replace cette chanson dans la série des hommages de Harrison aux années Beatles.

McCartney, lui, ne publie encore rien sur Lennon. Il lui faut du temps pour trouver les mots.

Été 1981 : l’écriture

Un grenier dans le Sussex

Here Today est écrite en 1981, sans doute au cours de l’été, moins d’un an après la mort de Lennon. Selon plusieurs sources, McCartney la compose seul, à la guitare acoustique, dans une pièce sous les toits de sa maison du Sussex. Il n’a pas prévu d’écrire une chanson sur John. Elle vient d’elle-même, comme un besoin.

Correctif factuel : où la chanson a-t-elle été écrite et enregistrée ?

Les sources divergent. Certaines situent l’écriture dans le grenier de la maison de McCartney dans le Sussex, pendant l’été 1981. D’autres mentionnent une première prise enregistrée à High Park, son studio de la ferme de Campbeltown, en Écosse. Ce qui est établi, c’est que la chanson est écrite en 1981, que le quatuor à cordes est enregistré le 30 novembre 1981 aux studios AIR de Londres, et que le mixage date du 9 décembre 1981.

“Je pleurais un peu en l’écrivant”

McCartney a raconté l’écriture de la chanson avec une franchise rare. Il a dit qu’il pleurait un peu en l’écrivant, parce qu’il y disait des choses vraies, et qu’elle était “comme un dialogue avec John”. Le mot est juste. Here Today n’est pas un éloge funèbre. C’est une conversation, avec ses questions, ses hésitations, ses silences.

Nous ne reproduirons pas les paroles, protégées par le droit d’auteur, et nous nous contenterons de les résumer. Elles s’organisent autour d’une idée simple : si Lennon était encore là, que dirait-il ? Se moquerait-il de ce que Paul raconte ? Dirait-il qu’ils n’étaient pas si proches ? Et Paul lui répond en convoquant des souvenirs, des moments partagés, et un aveu qu’il n’avait jamais formulé.

Anatomie d’une conversation avec un absent

Première strophe : l’ironie redoutée

La chanson commence par une hypothèse. McCartney imagine ce que Lennon répondrait s’il l’entendait dire qu’il le connaissait bien. Il devine sa réaction : un haussement d’épaules, une moquerie, un trait d’ironie. Il connaît son ami. Il sait que John aurait détesté la sentimentalité.

C’est l’intelligence de la chanson : elle intègre dès le départ le regard critique de Lennon. McCartney ne sanctifie pas son ami. Il anticipe son rire. Il se met à sa place. Il écrit une chanson que Lennon aurait pu accepter, précisément parce qu’elle admet qu’il aurait pu s’en moquer.

Deuxième strophe : ce qui n’était pas dit

Puis la chanson s’approfondit. McCartney évoque ce qu’ils ne se disaient pas, ce que leur éducation de garçons de Liverpool leur interdisait d’exprimer. Deux hommes du nord de l’Angleterre, élevés dans les années 1950, ne se disaient pas qu’ils s’aimaient. Ils se lançaient des vannes, se donnaient des coups d’épaule, se disputaient. L’affection passait par l’humour, jamais par les mots.

Le pont : la nuit où ils ont pleuré

Au cœur de la chanson, McCartney pose une question à Lennon : se souvient-il de la nuit où ils ont pleuré ? C’est le moment le plus intime du morceau, celui qui renvoie à un souvenir précis, que McCartney n’a expliqué publiquement que bien plus tard.

La fin : les larmes et l’aveu

La chanson se termine sur un aveu d’amour, et sur des larmes que McCartney dit ne plus vouloir retenir. C’est la seule fois, dans toute son œuvre, qu’il dit aussi directement ce qu’il ressentait pour Lennon. Et il le fait à la deuxième personne, en s’adressant à lui, comme s’il était dans la pièce.

Septembre 1964 : la nuit de Key West

L’ouragan Dora

Pour comprendre le pont de la chanson, il faut revenir à la première grande tournée américaine des Beatles, à l’été 1964. Début septembre, le groupe doit jouer à Jacksonville, en Floride. Mais l’ouragan Dora frappe la côte. Leur avion est détourné vers Key West, à l’extrême sud de la Floride, où ils restent bloqués plusieurs jours, du 9 au 11 septembre 1964 environ, avant de rejoindre Jacksonville pour le concert du 11 septembre au Gator Bowl.

Notre récit de la première tournée américaine des Beatles revient sur ces journées agitées.

Une nuit d’alcool et d’aveux

C’est pendant cette escale forcée qu’a lieu la scène évoquée par la chanson. McCartney l’a racontée à plusieurs reprises, notamment dans un entretien diffusé en 2022. Pour une raison liée à l’ouragan, il n’était pas possible de jouer pendant quelques jours. Enfermés dans un motel, ils se sont mis à boire, et, selon ses mots, “on s’est soûlés et on est devenus un peu émotifs”. Ils se sont confié ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre.

McCartney insiste sur la rareté du moment : ce fut, dit-il, “l’une des seules fois” où cela s’est produit. Dans la vie ordinaire des Beatles, faite de tournées, d’hôtels, de blagues et de disputes, il n’y avait pas de place pour ce genre de confidences. Cette nuit-là, l’alcool et la fatigue ont levé la barrière.

Correctif factuel : une nuit à deux, ou à quatre ?

On lit parfois que la scène de Key West réunissait les seuls Paul et John. Certaines sources évoquent au contraire un moment partagé par les quatre Beatles, bloqués ensemble par l’ouragan. McCartney, dans ses récits, parle surtout de lui et de John, mais sans exclure les autres. Le lieu et la période, eux, sont bien établis : Key West, en septembre 1964, pendant l’ouragan Dora.

Un souvenir gardé dix-sept ans

En 1981, quand McCartney écrit Here Today, ce souvenir a dix-sept ans. Il ne l’a jamais raconté publiquement. Et c’est précisément parce qu’il était resté secret qu’il devient le cœur de la chanson. Il dit à Lennon : tu te souviens ? Et, implicitement, au monde entier : nous nous aimions, même si nous ne le disions pas.

Lennon et McCartney : les années de silence

La guerre des chansons

La chanson prend tout son poids quand on se rappelle ce qu’a été la relation entre les deux hommes après la séparation des Beatles. En 1971, McCartney glisse dans son album Ram des piques contre Lennon, notamment dans Too Many People. Lennon réplique avec férocité sur Imagine, avec How Do You Sleep?, une attaque en règle contre son ancien partenaire. Notre enquête sur les comptes de Tittenhurst retrace cette guerre larvée.

La réconciliation discrète

Au milieu des années 1970, la tension retombe. Les deux hommes se revoient, parfois à New York, parfois à Los Angeles. En 1974, ils jouent même ensemble lors d’une séance improvisée à Burbank, restée célèbre parmi les collectionneurs. En avril 1976, McCartney rend visite à Lennon au Dakota ; les deux hommes regardent ensemble l’émission Saturday Night Live, où le producteur Lorne Michaels propose en plaisantant une somme dérisoire aux Beatles pour se reformer.

La dernière rencontre

Leurs dernières rencontres datent de la fin des années 1970. Ensuite, ils ne se parlent plus que par téléphone, avec des hauts et des bas. McCartney a souvent dit qu’il était reconnaissant que leur dernier contact ait été amical. Notre enquête sur la dernière rencontre entre Lennon et McCartney fait le point sur cette question.

C’est ce qui rend Here Today si douloureuse. La réconciliation était en cours. Il restait des choses à dire. Le 8 décembre 1980 a interrompu la conversation. La chanson tente de la terminer.

30 novembre 1981 : le quatuor de George Martin

Une guitare et une voix

La base de Here Today est d’une simplicité extrême : McCartney, seul, chante en s’accompagnant à la guitare acoustique. Il n’y a ni basse, ni batterie, ni chœurs. C’est une chanson qui ne supporte pas le moindre ornement superflu. Le moindre instrument de trop la ferait basculer dans la grandiloquence.

Les quatre musiciens

Pour l’habiller, McCartney fait appel à George Martin, qui produit l’ensemble de Tug of War. Martin écrit un arrangement pour quatuor à cordes. Le 30 novembre 1981, aux studios AIR de Londres, quatre musiciens classiques l’enregistrent : Jack Rothstein et Bernard Partridge aux violons, Ian Jewel à l’alto, Keith Harvey au violoncelle.

Ces noms ne disent rien au grand public, mais ce sont des musiciens de séance respectés de la scène londonienne. Leur jeu est d’une grande retenue : les cordes enveloppent la voix sans jamais la couvrir, soulignent certaines phrases, se taisent à d’autres. Notre article sur les producteurs de McCartney analyse le rôle de George Martin sur cet album.

L’écho de Yesterday

Le choix du quatuor n’est pas anodin. En juin 1965, c’est déjà un quatuor à cordes, arrangé par George Martin, qui accompagnait McCartney seul à la guitare sur Yesterday. Seize ans plus tard, la même formule revient, avec le même producteur, pour une chanson adressée à celui qui fut le partenaire de Paul pendant toutes les années Beatles. Notre article sur le quatuor de Yesterday raconte cette première collaboration.

La filiation est frappante. Yesterday était une chanson sur une perte, une chanson qui regrettait le passé. Here Today est une chanson sur le présent qu’on n’a plus, sur une présence disparue. Les deux titres se répondent jusque dans leurs noms : hier et aujourd’hui. On ne sait pas si McCartney a pensé consciemment à ce jeu de miroirs, mais il est difficile de ne pas l’entendre.

Le 9 décembre 1981

Le mixage final de la chanson est réalisé le 9 décembre 1981, aux studios Odyssey de Londres. La date est chargée de sens : c’est le lendemain du premier anniversaire de la mort de Lennon, et un an jour pour jour après la journée passée par McCartney aux studios AIR à la nouvelle de l’assassinat. Coïncidence ou non, la chanson est achevée au moment exact où le deuil entre dans sa deuxième année.

Correctif factuel : la chanson ne s’ouvre pas sur les cordes

On lit parfois que Here Today s’ouvre sur le quatuor à cordes. En réalité, la chanson commence par la voix et la guitare acoustique de McCartney. Les cordes de George Martin, ajoutées le 30 novembre 1981, interviennent ensuite, au fil des couplets, pour accompagner la montée émotionnelle du morceau.

26 avril 1982 : Tug of War

Un album de retour

Tug of War paraît le 26 avril 1982. C’est le premier album de McCartney depuis la mort de Lennon, et le premier depuis la fin de Wings. Il est entièrement produit par George Martin, qui retrouve son ancien protégé pour un travail en profondeur, comme au temps des Beatles. L’album est un triomphe : numéro un au Royaume-Uni et aux États-Unis. Notre discographie solo de McCartney album par album le présente comme l’un des sommets de sa carrière.

L’album Tug of War dans sa réédition de la Paul McCartney Archive Collection permet de l’écouter aujourd’hui dans un son restauré, avec des démos et des inédits.

La place de Here Today

Here Today est la cinquième chanson de l’album, et elle referme la première face du vinyle. Elle vient après What’s That You’re Doing?, le duo funky avec Stevie Wonder, et avant Ballroom Dancing, qui ouvre la face B. Le contraste est saisissant : après un morceau festif et dansant, le silence se fait, et McCartney se retrouve seul avec sa guitare. Puis l’auditeur retourne le disque.

Ce placement est une forme de pudeur. La chanson pour Lennon n’ouvre pas l’album, elle ne le ferme pas non plus. Elle est au milieu, comme une confidence glissée dans une conversation. Notre article sur No Values explique que l’album tout entier est construit autour de la gravité de Here Today.

Ebony and Ivory, le single

Le single qui accompagne l’album est Ebony and Ivory, le duo avec Stevie Wonder, sorti fin mars 1982. Il devient numéro un des deux côtés de l’Atlantique. Here Today, elle, ne sort pas en single. McCartney ne voulait pas, semble-t-il, exploiter commercialement la mort de son ami. La chanson reste un titre d’album, que les amateurs découvrent en écoutant le disque.

Un écho sur les radios américaines

Aux États-Unis, certaines radios rock la diffusent malgré tout. Elle entre à la 46e place du classement Mainstream Rock du Billboard, qui mesure les passages sur les radios rock. C’est une trace modeste, mais significative : sans promotion, sans single, la chanson trouve son chemin vers les auditeurs.

La réception

La critique salue la sobriété de la chanson. Là où l’on craignait un hommage larmoyant ou grandiloquent, McCartney livre un morceau pudique, retenu, presque murmuré. Beaucoup y voient la chanson la plus sincère de l’album, et l’une des plus émouvantes de sa carrière. Avec le temps, ce jugement s’est confirmé : notre classement des plus belles chansons d’amour de McCartney lui fait une place à part, parmi les chansons d’amitié.

1981-1982 : les autres hommages à Lennon

Roxy Music, Jealous Guy

Here Today n’est pas le seul hommage musical à Lennon. Dès février 1981, Roxy Music publie une reprise de Jealous Guy, enregistrée en hommage, qui devient numéro un au Royaume-Uni. Notre article sur Jealous Guy raconte cette reprise.

George Harrison, All Those Years Ago

En mai 1981, George Harrison publie All Those Years Ago, avec Ringo, Paul, Linda et Denny Laine. La chanson est joyeuse en apparence, mais elle porte une colère sourde contre la violence qui a emporté Lennon. Elle devient un grand succès, deuxième aux États-Unis.

Elton John, Empty Garden

En 1982, la même année que Here Today, Elton John publie Empty Garden, écrite avec son parolier Bernie Taupin. Elton John était un proche du couple Lennon et le parrain de Sean. La chanson évoque un jardin laissé à l’abandon après la mort du jardinier. Elton la jouera à New York, au Madison Square Garden, en présence, selon les récits, de Yoko et de Sean.

Queen, Life Is Real

Queen, de son côté, publie en 1982 Life Is Real, sous-titrée Song for Lennon, sur l’album Hot Space. Freddie Mercury y rend hommage à l’un de ses modèles.

La singularité de Here Today

Face à ces hommages, Here Today se distingue par une différence essentielle : elle est écrite par celui qui connaissait Lennon le mieux, qui avait écrit avec lui la plupart des chansons des Beatles, qui avait partagé son adolescence, ses débuts, sa gloire et ses conflits. Ce n’est pas l’hommage d’un admirateur ou d’un ami, c’est celui d’un partenaire, presque d’un frère. Et c’est pour cela qu’elle est si différente : elle ne célèbre pas Lennon, elle lui parle.

Un titre qui cache une expression anglaise

Here today, gone tomorrow

Le titre de la chanson n’a rien d’anodin. En anglais, l’expression here today, gone tomorrow, littéralement “ici aujourd’hui, parti demain”, désigne ce qui est éphémère, ce qui disparaît aussi vite qu’il est apparu. Tout anglophone entend, derrière les deux mots du titre, la seconde moitié de la formule, celle que McCartney ne prononce pas.

Le procédé est subtil. En ne gardant que la première moitié de l’expression, McCartney renverse son sens. Il ne dit pas que Lennon est parti ; il dit qu’il est là, aujourd’hui, dans la chanson, dans la mémoire, dans la conversation qu’il poursuit avec lui. La disparition est sous-entendue, mais c’est la présence qui est affirmée.

Une chanson au présent

Tout le texte est construit sur ce présent paradoxal. McCartney parle à Lennon comme s’il était dans la pièce. Il utilise les temps de la conversation, pas ceux du souvenir. La chanson refuse le passé simple des éloges funèbres. Elle choisit l’aujourd’hui, comme son titre l’annonce.

Tug of War, l’album du deuil

Un disque traversé par l’absence

Au-delà de Here Today, tout Tug of War porte la marque de la mort de Lennon. La chanson-titre, qui ouvre l’album, parle d’une lutte perpétuelle, d’une tension entre deux forces, et beaucoup y ont entendu une évocation de la relation entre Paul et John, faite d’attraction et de rivalité. Somebody Who Cares évoque le besoin d’être entouré dans les moments difficiles. Wanderlust parle de liberté et de fuite.

L’album n’est pas pour autant un disque triste. Il contient aussi Take It Away, avec Ringo Starr à la batterie, Ballroom Dancing, souvenir des salles de danse de Liverpool, ou Get It, un duo joyeux avec Carl Perkins, le rockabilly de Memphis que les Beatles admiraient. Mais la gravité de Here Today donne à l’ensemble une profondeur nouvelle.

La pochette de Brian Clarke

La pochette de l’album est signée Brian Clarke, peintre et vitrailliste anglais, qui a réalisé un portrait de McCartney derrière des bandes de couleur et des traits de peinture. L’image, sobre et moderne, tranche avec les pochettes de Wings. Elle annonce un McCartney plus mûr, plus grave, sans groupe, seul face à son œuvre.

1989-1993 : la chanson qu’il ne pouvait pas chanter

Le retour sur scène

En septembre 1989, McCartney repart en tournée mondiale pour la première fois depuis dix ans. Il joue désormais de nombreuses chansons des Beatles, et rend hommage à Lennon lors du concert de Liverpool du 28 juin 1990, par un medley de Strawberry Fields Forever, Help! et Give Peace a Chance. Mais Here Today reste absente des programmes. Il en ira de même lors du New World Tour de 1993.

Une chanson trop lourde

Pourquoi ce silence ? McCartney ne l’a jamais expliqué en détail, mais la réponse semble évidente. Chanter Here Today devant des dizaines de milliers de personnes, soir après soir, c’était rouvrir la blessure en public. Le medley de Liverpool rendait hommage à Lennon à travers ses propres chansons. Here Today, elle, exposait les sentiments de Paul. C’était une autre affaire.

Correctif factuel : pas un rituel dès 1982

On lit parfois que McCartney chante Here Today à chaque tournée depuis sa sortie. C’est inexact. La chanson n’a pas été jouée lors des tournées de 1989-1990 et de 1993. Sa première interprétation en concert date de 2002, lors de la tournée Driving World Tour. Ce n’est qu’à partir de cette date qu’elle devient un moment attendu de ses concerts.

2002 : la première fois

Driving World Tour

En avril 2002, McCartney entame sa première tournée depuis près de dix ans, le Driving World Tour, qui débute le 1er avril à Oakland, en Californie. Il est accompagné d’un nouveau groupe : Rusty Anderson et Brian Ray aux guitares, Paul Wickens aux claviers, Abe Laboriel Jr. à la batterie. Cette formation l’accompagnera pendant plus de vingt ans. Notre dossier sur les musiciens de scène de McCartney présente ce groupe.

Pour la première fois, Here Today figure au programme. McCartney la chante seul, à la guitare acoustique, au milieu du concert. Il a désormais cinquante-neuf ans. Il a perdu sa femme Linda en 1998, George Harrison en novembre 2001. La chanson pour Lennon prend alors une résonance plus large : elle parle de tous les absents.

Un contexte particulier

La tournée de 2002 arrive aussi quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, dont McCartney a été témoin depuis le tarmac de l’aéroport JFK de New York. Il a organisé en octobre 2001 le Concert for New York City. Dans l’Amérique de 2002, une chanson sur la perte d’un ami trouve un écho immédiat. Notre article sur McCartney et le 11 septembre 2001 raconte cette période.

Back in the U.S.

La version de la tournée 2002 figure sur l’album live Back in the U.S., publié en novembre 2002 aux États-Unis, et sur son équivalent international, Back in the World, paru en 2003. C’est la première version en concert de la chanson disponible officiellement.

Le rituel des concerts

Seul sur scène

Depuis 2002, Here Today est presque toujours présente dans les concerts de McCartney. Le rituel est immuable : le groupe quitte la scène ou se met en retrait, McCartney s’assoit ou reste debout avec sa guitare acoustique, et présente la chanson en quelques mots. Il explique qu’il l’a écrite après la mort de John, sous la forme d’une conversation qu’ils n’ont pas eue.

Selon de nombreux témoignages de spectateurs, il ajoute souvent un conseil au public : si vous avez quelque chose à dire à quelqu’un que vous aimez, dites-le maintenant, n’attendez pas qu’il soit trop tard. La chanson devient alors plus qu’un hommage : une leçon pour ceux qui l’écoutent.

“Au moins une fois par tournée”

McCartney a souvent reconnu que la chanson continuait de le bouleverser. En 2004, il déclarait au Guardian qu’“au moins une fois par tournée”, cette chanson le submergeait, et que John était “un grand pote”, un homme très important dans sa vie, qui lui manquait. Il a aussi décrit l’expérience de la jouer comme très chargée émotionnellement, en voyant une partie du public en larmes.

Il arrive en effet que sa voix se brise. Des vidéos de spectateurs montrent McCartney s’arrêter, reprendre son souffle, essuyer une larme. Ces moments, loin d’être des faiblesses, font partie de la chanson. Ils rappellent que, derrière la légende, il y a un homme qui a perdu son ami.

Les grandes versions en concert

Plusieurs versions en concert ont été publiées officiellement. Outre Back in the U.S. et Back in the World, on la retrouve sur Good Evening New York City, enregistré en juillet 2009 lors de l’inauguration du Citi Field, le stade construit à l’emplacement du Shea Stadium où les Beatles avaient joué en 1965. Jouer Here Today à cet endroit, à quelques kilomètres du Dakota, avait une résonance particulière. Elle figure aussi sur l’Amoeba Gig, capté en 2007 dans un disquaire de Los Angeles.

Got Back, quarante ans après

Pendant la tournée Got Back, commencée en 2022, McCartney continue de jouer Here Today. Il a alors près de quatre-vingts ans. La chanson écrite par un homme de trente-neuf ans est désormais chantée par un octogénaire, qui a perdu entre-temps Linda, George, son frère d’armes Denny Laine en 2023, et tant d’autres. Le dialogue avec Lennon s’est élargi à tous les disparus.

2022-2023 : la voix de John revient

Le duo virtuel de Glastonbury

Au cours de la tournée Got Back, McCartney introduit un moment inédit. Grâce aux images et au son restaurés du film Get Back de Peter Jackson, il chante I’ve Got a Feeling en duo avec Lennon, dont la voix et l’image, extraites du concert sur le toit d’Apple du 30 janvier 1969, apparaissent sur écran géant. Le 25 juin 2022, à Glastonbury, devant des dizaines de milliers de spectateurs, le duo prend une dimension historique.

Ce moment prolonge Here Today. Dans la chanson de 1982, McCartney parlait à un absent. Quarante ans plus tard, la technologie lui permet de chanter avec lui. La conversation interrompue le 8 décembre 1980 trouve une forme nouvelle, inattendue.

Now and Then

Le 2 novembre 2023, les Beatles publient Now and Then, présentée comme la dernière chanson du groupe. Elle est construite à partir d’une démo de Lennon enregistrée à la fin des années 1970, dont la voix a pu être isolée grâce aux techniques développées pour le film de Peter Jackson. McCartney et Ringo Starr complètent l’enregistrement, avec une guitare de George Harrison enregistrée en 1995.

Pour McCartney, c’est une manière de terminer ce qui avait été commencé. Here Today était un dialogue imaginaire. Now and Then est un dialogue réel, par-delà la mort, entre la voix de John et les instruments de Paul. La boucle ouverte en 1982 se referme, en quelque sorte, en 2023.

Les autres Beatles face à la mort de John

George Harrison

George Harrison réagit à la mort de Lennon par la musique, avec All Those Years Ago, mais aussi par un repli sur lui-même. Déjà réticent face à la célébrité, il renforce la sécurité de Friar Park, sa propriété d’Henley-on-Thames. Dix-neuf ans plus tard, le 30 décembre 1999, il sera lui-même poignardé chez lui par un intrus, et survivra de justesse. Harrison meurt d’un cancer le 29 novembre 2001, quelques mois avant que McCartney ne chante Here Today pour la première fois sur scène.

Ringo Starr

Ringo Starr, lui, se rend à New York dès l’annonce de la mort de Lennon, avec Barbara Bach, pour soutenir Yoko Ono et Sean. Il joue la batterie sur All Those Years Ago et, plus tard, rend hommage à John à plusieurs reprises, notamment dans ses concerts avec le All-Starr Band. Notre article sur le All-Starr Band retrace cette carrière scénique.

Trois façons de faire son deuil

Les trois Beatles survivants ont ainsi vécu la perte de Lennon de manière très différente. Harrison l’a exprimée par une chanson enlevée, presque en colère. Ringo par sa présence immédiate aux côtés de la famille. McCartney par une chanson intime, qu’il a mis vingt ans à partager sur scène. Chacun à sa façon, ils ont rendu à John ce qu’ils lui devaient.

Les chansons de McCartney pour Lennon

Here Today n’est pas la seule chanson dans laquelle McCartney s’adresse à Lennon. Mais elle est la plus directe. Retracer les autres permet de mesurer le chemin parcouru.

Too Many People, 1971

La première est une pique. Sur Ram, en 1971, McCartney glisse dans Too Many People des phrases que Lennon prend pour lui : des reproches sur les donneurs de leçons, sur ceux qui ont gâché leur chance. McCartney reconnaîtra plus tard que certaines lignes visaient bien John et Yoko. C’est le début de la guerre des chansons.

Dear Friend, 1971

À la fin de la même année, sur Wild Life, le premier album de Wings, McCartney publie Dear Friend, une ballade lente et mélancolique, souvent présentée comme une réponse à How Do You Sleep?. Au lieu de répliquer par une attaque, il tend la main. La chanson demande à l’ami s’il est vraiment fâché, si tout cela vaut la peine. C’est la première esquisse de Here Today : une conversation avec Lennon, dix ans avant la mort de celui-ci.

Mettre les deux chansons côte à côte est éclairant. Dear Friend parle à un ami vivant, avec qui on est brouillé. Here Today parle à un ami mort, avec qui on s’était réconcilié. Entre les deux, une décennie de rapprochements et un coup de feu.

Let Me Roll It, 1973

Sur Band on the Run, en 1973, Let Me Roll It est souvent entendue comme un clin d’œil à Lennon. La voix passée à l’écho, la guitare lourde et répétitive évoquent le son de ses disques solo, en particulier Plastic Ono Band. McCartney a reconnu la ressemblance, tout en disant qu’il ne l’avait pas cherchée.

Early Days, 2013

Trente ans après Here Today, sur l’album New, McCartney publie Early Days, une chanson sur sa jeunesse à Liverpool avec Lennon : les disques qu’ils écoutaient, les rues qu’ils arpentaient, les rêves qu’ils partageaient. Le ton est différent : plus apaisé, nostalgique, parfois agacé par ceux qui réécrivent l’histoire. Mais le fil est le même. McCartney continue de parler à John.

Une conversation de toute une vie

Mises bout à bout, ces chansons dessinent une conversation qui dure depuis plus de cinquante ans : la colère de 1971, la main tendue de Dear Friend, le deuil de Here Today, la nostalgie d’Early Days. Aucun autre musicien n’a sans doute consacré autant de chansons à un ancien partenaire. Notre article sur The Back Seat of My Car et notre dossier sur Ram reviennent sur l’album de 1971 où cette conversation a commencé.

Ce que la chanson dit du deuil

Le refus de la sainteté

Au moment où McCartney écrit Here Today, Lennon est en train de devenir une figure sacrée. Les veillées se multiplient, les hommages rivalisent de ferveur, et l’image de Lennon se fige en icône de la paix et de l’amour. McCartney, lui, refuse cette sanctification. Il ne chante pas Lennon le prophète, il chante John le copain, celui qui se serait moqué de lui.

C’est une forme de fidélité. Lennon détestait les mythes, y compris le sien. En intégrant son ironie dans la chanson, McCartney lui rend son humanité. Il le sauve, en quelque sorte, de la statue qu’on est en train de lui dresser.

Le deuil comme conversation

Here Today illustre aussi une manière de vivre le deuil que les psychologues décrivent souvent : continuer à parler au disparu. McCartney ne dit pas adieu à Lennon, il ne clôt pas la relation. Il la poursuit. Il pose des questions, il imagine des réponses, il rappelle des souvenirs. Le mort reste un interlocuteur.

C’est sans doute ce qui rend la chanson si universelle. Chacun, en l’écoutant, pense à quelqu’un qu’il a perdu, et aux conversations qu’il continue d’avoir avec lui en silence. McCartney ne parle pas seulement de Lennon : il parle de nos morts à tous.

Le regret des mots non dits

Enfin, Here Today est une chanson sur les mots qu’on n’a pas prononcés. Pendant vingt ans d’amitié, Paul et John se sont rarement dit ce qu’ils ressentaient. La seule fois, c’était à Key West, sous l’effet de l’alcool. La chanson répare cette pudeur, trop tard, mais avec une sincérité totale. Elle est un appel à ne pas attendre, que McCartney répète au public presque chaque soir.

La pudeur de Liverpool

Deux garçons du Nord

Pour comprendre la difficulté de Paul et John à se dire qu’ils s’aimaient, il faut se souvenir d’où ils venaient. Tous deux ont grandi à Liverpool dans les années 1940 et 1950, dans une culture ouvrière où les hommes ne montraient pas leurs émotions. On se taquinait, on se chambrait, on faisait de l’humour, mais on ne pleurait pas devant les autres, et on ne disait pas je t’aime à un ami.

Deux orphelins de mère

Ils partageaient aussi une blessure. Mary McCartney, la mère de Paul, meurt d’un cancer le 31 octobre 1956, quand il a quatorze ans. Julia Lennon, la mère de John, est renversée par une voiture le 15 juillet 1958, quand il a dix-sept ans. McCartney a souvent dit que cette perte commune avait été l’un des liens les plus profonds entre eux, même s’ils n’en parlaient presque jamais. Notre article sur les années de formation de McCartney revient sur cette période.

Le 6 juillet 1957

Tout avait commencé le 6 juillet 1957, lors de la fête paroissiale de l’église Saint-Peter de Woolton. Paul, quinze ans, voit jouer les Quarrymen, le groupe de John, seize ans. Après le concert, dans la salle paroissiale, il prend une guitare et joue Twenty Flight Rock. Lennon est impressionné. Quelques semaines plus tard, par l’intermédiaire de son ami Pete Shotton, il lui propose de rejoindre le groupe. Vingt-trois ans plus tard, tout s’arrête devant le Dakota. Here Today tient dans cet intervalle.

Vingt-trois ans d’une amitié hors norme

Entre Woolton et le Dakota, il y a vingt-trois ans et demi. Des années d’apprentissage à Liverpool, d’abord : les séances d’écriture dans le salon de Forthlin Road, les cahiers d’école où ils notent leurs premières chansons, les concerts minables dans les salles paroissiales. Puis Hambourg, la Cavern, Abbey Road, la Beatlemania, l’Amérique. Puis les années de maturité, de Rubber Soul à Abbey Road. Puis la séparation, la brouille, la réconciliation lente.

Peu d’amitiés ont été aussi intenses, aussi productives, aussi exposées. Pendant dix ans, les deux hommes ont vécu presque ensemble, partagé les mêmes chambres d’hôtel, les mêmes studios, les mêmes scènes. Ils ont écrit ensemble près de deux cents chansons. Et pourtant, de son propre aveu, McCartney ne se souvenait que d’une seule nuit où ils s’étaient vraiment dit ce qu’ils ressentaient. C’est tout le paradoxe que Here Today met en lumière : on peut tout partager avec quelqu’un, sauf les mots les plus simples.

Qui joue quoi sur Here Today

Musicien Rôle
Paul McCartney Chant, guitare acoustique
Jack Rothstein Violon
Bernard Partridge Violon
Ian Jewel Alto
Keith Harvey Violoncelle
George Martin Production, arrangement du quatuor

Lennon, vu par McCartney, vu par Lennon

Ce que Lennon disait de Paul en 1980

Dans les mois qui précèdent sa mort, Lennon accorde plusieurs longs entretiens, notamment au magazine Playboy. Il y parle de McCartney avec un mélange de dureté et d’affection : il revient sur leurs désaccords, sur le rôle de chacun dans les chansons, mais reconnaît aussi l’importance de leur partenariat. Il a même, selon plusieurs témoignages, apprécié Coming Up, le single de McCartney de 1980, qui l’aurait incité à retourner en studio.

Ce détail compte. Il montre que, peu avant sa mort, Lennon écoutait encore ce que faisait Paul, et que la musique de l’un pouvait encore stimuler l’autre. La conversation, là encore, n’était pas terminée.

L’aveu de 1982

Here Today est, en creux, la réponse de McCartney à toutes ces années de déclarations publiques. Là où Lennon parlait de Paul aux journalistes, Paul parle à John directement. Il ne cherche pas à se justifier, ni à rétablir sa part dans l’histoire des Beatles. Il dit simplement ce qu’il ressentait. C’est la seule chose qui compte, et c’est la seule qu’il n’avait jamais dite.

Pourquoi Here Today touche autant

La simplicité

La première raison est musicale. Here Today est d’une simplicité désarmante : une guitare, une voix, quatre cordes. Aucun effet de production, aucune recherche de modernité, alors même que l’album sort en 1982, en pleine vague des synthétiseurs. Cette nudité laisse toute la place au texte et à l’émotion. Elle a aussi permis à la chanson de ne pas vieillir.

La sincérité

La deuxième raison est la sincérité. On sent, à l’écoute, que McCartney ne joue pas un rôle. Il ne cherche pas à émouvoir, il dit ce qu’il ressent. Les hésitations de la chanson, ses questions sans réponse, sa manière d’anticiper les moqueries de Lennon, tout sonne vrai. McCartney, souvent accusé de cacher ses émotions derrière son savoir-faire, se montre ici à découvert.

L’universalité

La troisième raison est l’universalité. Il n’est pas nécessaire de connaître l’histoire des Beatles pour être touché par Here Today. Chacun a perdu quelqu’un. Chacun regrette des mots non dits. La chanson parle d’une amitié précise, mais elle touche à une expérience commune à tous.

Le contexte

Enfin, il y a le contexte. On ne peut pas écouter Here Today sans penser au 8 décembre 1980, au Dakota, aux fleurs déposées à Central Park, à Strawberry Fields. La chanson porte en elle toute la tragédie de la mort de Lennon, sans jamais la nommer. C’est une chanson sur un meurtre, où le mot meurtre n’apparaît pas.

Here Today dans The Lyrics

Un commentaire en 2021

En 2021, McCartney publie The Lyrics, un grand livre dans lequel il commente cent cinquante-quatre de ses chansons, par ordre alphabétique. Here Today y figure. McCartney y revient sur l’écriture de la chanson, sur sa relation avec Lennon, sur la difficulté d’exprimer le deuil. L’édition française, The Lyrics, permet de lire ces commentaires dans leur intégralité.

Une chanson parmi d’autres

Dans le livre, Here Today voisine avec les chansons des Beatles et de toute la carrière de McCartney. Ce voisinage est éclairant : elle y apparaît comme l’un des textes les plus personnels de son auteur, aux côtés de Let It Be, inspirée par sa mère, ou de Put It There, inspirée par son père. Notre article sur Put It There raconte l’histoire de cette autre chanson de famille.

Le lieu du souvenir : Strawberry Fields

Un jardin dans Central Park

Le 9 octobre 1985, jour du quarante-cinquième anniversaire de Lennon, la ville de New York inaugure Strawberry Fields, un jardin commémoratif aménagé dans Central Park, en face du Dakota. Au centre, une mosaïque circulaire porte un seul mot : Imagine. C’est devenu un lieu de pèlerinage pour les admirateurs de Lennon du monde entier.

Le lien avec Here Today

Here Today et Strawberry Fields répondent au même besoin : donner une forme au souvenir. Le jardin est un lieu public, où chacun peut venir se recueillir. La chanson est un lieu intime, où McCartney se recueille seul, puis partage ce recueillement avec son public. Quand il la joue à New York, à quelques centaines de mètres du Dakota, les deux lieux du souvenir se rejoignent. Notre article sur la nuit du Dakota revient sur le lieu du drame.

Les versions de Here Today comparées

1982 : l’original

La version de Tug of War est la plus retenue. McCartney chante doucement, presque à voix basse, et le quatuor de George Martin ajoute une gravité discrète. C’est la version d’un homme de trente-neuf ans, encore sous le choc, qui trouve à peine les mots.

2002 : Back in the U.S.

La première version en concert est plus directe. Sans quatuor, avec la seule guitare, McCartney chante avec plus de force. Il a désormais l’expérience du deuil multiplié : Linda en 1998, George en 2001. La chanson s’élargit.

2009 : Good Evening New York City

La version de Citi Field, à New York, est l’une des plus émouvantes. Le public new-yorkais, à quelques kilomètres du Dakota, écoute dans un silence rare pour un concert de stade. McCartney la présente avec des mots simples, et la chanson prend une dimension de recueillement collectif.

Les années 2020

Dans les concerts récents, la voix de McCartney a changé, plus fragile, parfois voilée. Loin d’affaiblir la chanson, cette fragilité la rend encore plus poignante. Un homme de plus de quatre-vingts ans chante à l’ami de sa jeunesse, disparu depuis plus de quarante ans. Le temps qui passe fait désormais partie de la chanson.

Here Today et l’histoire des chansons d’hommage

Une tradition ancienne

La chanson d’hommage à un ami disparu est une tradition ancienne dans la musique populaire. Elle a produit des chefs-d’œuvre, de Candle in the Wind, écrite par Elton John et Bernie Taupin pour Marilyn Monroe en 1973, à Tears in Heaven, écrite par Eric Clapton après la mort de son fils en 1991. Mais Here Today occupe une place particulière : elle est écrite par un musicien pour son partenaire d’écriture.

Un hommage d’égal à égal

C’est ce qui la distingue. Elton John chantait une star qu’il n’avait pas connue. Clapton chantait son enfant. McCartney chante son égal, celui avec qui il a écrit Please Please Me, She Loves You, I Want to Hold Your Hand, A Day in the Life. Here Today est un hommage d’un auteur à son coauteur, d’un partenaire à son partenaire. C’est unique dans l’histoire de la pop, parce qu’aucun autre duo d’auteurs n’a eu l’importance de Lennon et McCartney.

Ce que Here Today n’est pas

Pas un règlement de comptes

McCartney aurait pu profiter de la chanson pour revenir sur les querelles des années 1970, pour rappeler sa part dans les chansons des Beatles, pour répondre aux attaques de Lennon. Il ne le fait pas. Il n’y a, dans Here Today, aucune trace d’amertume. Les disputes sont évoquées, mais comme une chose normale entre amis, pas comme un contentieux à solder.

Pas un spectacle

Ce n’est pas non plus une grande production. Pas de chœur, pas d’orchestre symphonique, pas de crescendo final. McCartney, qui sait composer des morceaux grandioses comme Live and Let Die ou Band on the Run, choisit ici l’économie la plus stricte. Le spectaculaire aurait trahi le sujet.

Pas une prière

Enfin, ce n’est pas une chanson religieuse. McCartney ne parle ni de paradis, ni de retrouvailles dans l’au-delà, ni de consolation divine. Il parle d’un homme, de souvenirs précis, de sentiments humains. La chanson reste résolument terrestre. C’est peut-être ce qui la rend si proche de Lennon lui-même, qui, dans Imagine, invitait à se passer du ciel.

Écrire sans son partenaire

Le vide créatif

Here Today pose aussi une question plus profonde : que devient un auteur quand disparaît celui avec qui il a appris à écrire ? Même après la séparation, Lennon restait pour McCartney un point de référence, un juge imaginaire. McCartney a souvent raconté qu’en écrivant, il se demandait encore ce que John en penserait. Avec sa mort, ce juge intérieur devient définitivement silencieux.

George Martin comme interlocuteur

Ce n’est sans doute pas un hasard si McCartney se tourne à ce moment-là vers George Martin, qui a connu les deux hommes au travail, et qui sait ce qu’était leur partenariat. Sur Tug of War, Martin joue un rôle de conseiller exigeant, capable de dire non, de pousser McCartney à retravailler ses chansons. Il remplace, d’une certaine manière, le regard critique que Lennon n’est plus là pour poser.

Une chanson écrite pour être entendue par John

Here Today est ainsi la chanson d’un auteur qui écrit, une dernière fois, pour son partenaire. Elle est adressée à Lennon, pensée pour lui, construite pour résister à son ironie. En ce sens, c’est la dernière chanson Lennon-McCartney : écrite par un seul, mais pour deux.

Le silence des stades

Un moment à part

Ceux qui ont assisté à un concert de McCartney décrivent souvent le même phénomène. Pendant deux heures et demie, le public chante, danse, crie, allume ses téléphones. Puis vient Here Today, et un silence étrange s’installe. Des dizaines de milliers de personnes se taisent pour écouter un homme seul avec sa guitare. Certains pleurent, d’autres ferment les yeux.

Un recueillement collectif

Ce silence est le plus bel hommage que la chanson puisse recevoir. Il transforme le concert de rock en cérémonie, le stade en lieu de mémoire. Pour quelques minutes, Lennon est de nouveau présent, par la voix de son ami. Here Today, qui signifie ici aujourd’hui, prend alors tout son sens : le temps d’une chanson, John est là.

Repères chronologiques

Date Événement
31 octobre 1956 Mort de Mary McCartney, la mère de Paul
6 juillet 1957 Rencontre de Paul et John à la fête paroissiale de Woolton
15 juillet 1958 Mort de Julia Lennon, la mère de John
9-11 septembre 1964 Les Beatles bloqués à Key West par l’ouragan Dora ; la nuit évoquée dans la chanson
14 juin 1965 Enregistrement de Yesterday, premier quatuor à cordes de George Martin pour McCartney
1971 Guerre des chansons : Too Many People, How Do You Sleep?, Dear Friend
Avril 1976 Soirée au Dakota devant le Saturday Night Live
8 décembre 1980 Assassinat de John Lennon devant le Dakota
9 décembre 1980 McCartney aux studios AIR avec George Martin et Denny Laine ; les mots “it’s a drag”
Février-mars 1981 Séances de Montserrat pour Tug of War
Avril 1981 Départ de Denny Laine, fin de Wings
Mai 1981 All Those Years Ago de George Harrison
1981 (été, probable) Écriture de Here Today
30 novembre 1981 Enregistrement du quatuor à cordes aux studios AIR de Londres
9 décembre 1981 Mixage aux studios Odyssey
26 avril 1982 Sortie de Tug of War, n°1 au Royaume-Uni et aux États-Unis
1er avril 2002 Début du Driving World Tour à Oakland ; la chanson entre enfin au programme
Novembre 2002 Première version live publiée, sur Back in the U.S.
Juillet 2009 Concerts du Citi Field, publiés sur Good Evening New York City
2013 Early Days, autre chanson sur Lennon, sur l’album New
2021 McCartney commente la chanson dans The Lyrics
25 juin 2022 Duo virtuel avec Lennon sur I’ve Got a Feeling à Glastonbury
2 novembre 2023 Sortie de Now and Then, dernière chanson des Beatles

Guide d’écoute : six détails à guetter

  1. L’entrée. La voix et la guitare arrivent seules, sans introduction : McCartney entre directement dans la conversation.
  2. Les questions. Repérez les formules interrogatives du premier couplet : Paul imagine les réponses de John, et son ironie.
  3. Le quatuor. Les cordes de George Martin entrent progressivement, sans jamais couvrir la voix.
  4. Le pont. C’est ici que surgit le souvenir de la nuit de Key West : écoutez comme la voix se tend.
  5. L’aveu. Les derniers vers disent enfin ce qui n’avait jamais été dit, dans un registre plus aigu, plus exposé.
  6. Le silence final. La chanson s’arrête sans conclusion appuyée, comme une conversation interrompue. Enchaînez avec la version de Good Evening New York City.

Questions fréquentes

Qui a écrit Here Today ?

Paul McCartney, seul, en 1981, en hommage à John Lennon, assassiné le 8 décembre 1980.

Sur quel album figure la chanson ?

Sur Tug of War, publié le 26 avril 1982 et produit par George Martin. Elle est la cinquième chanson de l’album et referme la première face.

Qui joue sur l’enregistrement ?

McCartney au chant et à la guitare acoustique, et un quatuor à cordes : Jack Rothstein et Bernard Partridge aux violons, Ian Jewel à l’alto, Keith Harvey au violoncelle, sur un arrangement de George Martin.

De quelle nuit parle la chanson ?

D’une nuit de septembre 1964 à Key West, en Floride, où les Beatles étaient bloqués par l’ouragan Dora. Paul et John, après avoir bu, s’étaient confié leur affection mutuelle, un moment rarissime entre eux.

La chanson est-elle sortie en single ?

Non. Elle est restée une chanson d’album. Elle s’est néanmoins classée 46e du classement Mainstream Rock américain grâce aux radios.

Depuis quand McCartney la joue-t-il en concert ?

Depuis 2002 et le Driving World Tour. Elle n’avait jamais été jouée en public auparavant, ni en 1989-1990, ni en 1993.

Pourquoi a-t-il attendu vingt ans ?

McCartney ne l’a jamais expliqué en détail, mais la charge émotionnelle de la chanson rendait sans doute difficile de la chanter soir après soir devant des milliers de personnes.

Quel lien avec Yesterday ?

Les deux chansons associent McCartney seul à la guitare et un quatuor à cordes arrangé par George Martin. Leurs titres se répondent : hier, aujourd’hui.

Que signifie “it’s a drag” ?

C’est l’expression familière que McCartney a prononcée devant les journalistes le 9 décembre 1980, qu’on peut traduire par “c’est moche”. Elle lui a valu des critiques, alors qu’il était en état de choc.

Existe-t-il des versions live officielles ?

Oui, notamment sur Back in the U.S. (2002), Back in the World (2003), Good Evening New York City (2009) et Amoeba Gig.

McCartney a-t-il écrit d’autres chansons sur Lennon ?

Oui : Dear Friend en 1971, et Early Days en 2013, entre autres. Here Today reste la plus directe.

Petit lexique

  • Quatuor à cordes : ensemble de deux violons, un alto et un violoncelle.
  • Dakota : immeuble de New York, face à Central Park, où vivaient John Lennon et Yoko Ono.
  • AIR Studios : studios fondés par George Martin, à Londres puis sur l’île de Montserrat.
  • Mainstream Rock : classement du Billboard qui mesure la diffusion des titres sur les radios rock américaines.
  • Strawberry Fields : jardin commémoratif de Central Park dédié à Lennon, inauguré en 1985.
  • Setlist : liste des chansons jouées lors d’un concert.

Pour aller plus loin

Les disques

Les livres

  • Paul McCartney, The Lyrics : le commentaire de Here Today par son auteur.
  • Barry Miles, Many Years From Now : la biographie autorisée, riche en souvenirs sur Lennon.
  • The Beatles Anthology : le récit des Beatles par eux-mêmes, y compris les années de tournée de 1964.

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