Here Today et les chansons du deuil de Paul McCartney : de sa mère Mary à John, Linda et George, soixante-dix ans à écrire pour les absents
Paul McCartney a perdu sa mère à quatorze ans, son père à trente-trois, son plus vieil ami à trente-huit, sa femme à cinquante-cinq, le dernier compagnon de route de sa jeunesse à cinquante-neuf. Chaque fois, il a fini par écrire. Pas tout de suite, rarement de front, presque jamais sous la forme d’un éloge funèbre. Here Today, la conversation imaginaire avec John Lennon publiée en 1982 sur Tug of War, est la plus célèbre de ces chansons. Elle n’est pas la seule. De Let It Be, née d’un rêve où sa mère morte venait le rassurer, à Now and Then, où il a fini par terminer une chanson de Lennon quarante-trois ans après sa mort, en passant par une chanson écrite pour les enfants de Maureen Starkey, un album de rock’n’roll enregistré comme une thérapie après la mort de Linda et une chanson où il avait l’impression d’être George Harrison, McCartney a construit, sans jamais le revendiquer, l’une des œuvres de deuil les plus complètes de la musique populaire. Voici comment, chanson par chanson et mort par mort, avec ce qu’il en a dit, ce qu’il n’a jamais dit, et les idées reçues qu’il faut corriger.
Pour situer ces œuvres dans le répertoire et la trajectoire du compositeur, consultez notre étude des albums, inspirations et héritages de Paul McCartney.
En bref
- Le sujet : comment Paul McCartney a transformé ses deuils en musique, de la mort de sa mère en 1956 à celle de George Harrison en 2001, et jusqu’à sa propre mort, qu’il a mise en chanson en 2007.
- Here Today (1982), écrite pour John Lennon, est le cœur de ce corpus, mais pas sa totalité. Nous racontons l’histoire complète de la chanson dans notre dossier consacré à Here Today ; cet article la replace dans l’ensemble des chansons de deuil de McCartney.
- Sept disparitions, une quinzaine d’œuvres : Let It Be et peut-être Yesterday pour sa mère, Put It There pour son père, Here Today, Early Days et Now and Then pour Lennon, Little Willow pour Maureen Starkey, Run Devil Run, Wide Prairie, A Garland for Linda et Ecce Cor Meum pour Linda, Friends to Go pour Harrison, The End of the End pour lui-même.
- Une méthode constante : jamais d’éloge funèbre, presque jamais de nom, une préférence pour la conversation, le rêve, la voix d’emprunt ou le travail achevé à la place de l’autre.
- Six correctifs factuels rectifient les erreurs les plus répandues sur ces chansons.
Sommaire
Pourquoi parler des chansons de deuil de Paul McCartney
L’homme qu’on croit léger
Paul McCartney a longtemps traîné une réputation d’optimiste professionnel. Le Beatle des chansons d’amour, des refrains qu’on siffle, des pouces levés devant les photographes. Face à Lennon, qui faisait de chaque blessure une chanson, McCartney passait pour celui qui les cachait. La formule a été répétée pendant des décennies : John avait la profondeur, Paul avait la mélodie.
Cette image ne résiste pas à l’examen de son œuvre. McCartney est sans doute le musicien populaire qui a écrit le plus de chansons sur la perte, et le plus longtemps. Simplement, il ne les présente jamais comme telles. Il ne publie pas d’albums de deuil, ne dédie pas ses disques à ses morts en lettres capitales, ne transforme pas ses chagrins en événements médiatiques. Il écrit de biais, à voix basse, souvent des années après. Et ce sont précisément ces détours qui rendent son œuvre de deuil si singulière.
Un corpus qu’on n’a jamais rassemblé
Chacune de ces chansons a été racontée séparément. Here Today est connue comme la chanson pour Lennon, Let It Be comme la chanson de la mère, Little Willow comme la chanson pour Maureen Starkey. On les a rarement mises côte à côte. C’est ce que propose cet article : non pas l’histoire détaillée de chaque titre, que nous avons souvent racontée ailleurs et vers laquelle nous renvoyons, mais une lecture d’ensemble, mort par mort, qui fait apparaître une manière de faire.
Car à les rassembler, on découvre une grammaire. McCartney n’écrit jamais deux fois son deuil de la même façon, mais il obéit à quelques règles qu’il n’a jamais formulées : ne pas faire d’éloge, ne pas nommer, parler à l’absent plutôt que de lui, écrire pour ceux qui restent, et, quand les mots manquent, travailler.
1956 : Mary, la mère, et la chanson qui vient en rêve
31 octobre 1956
Mary McCartney meurt le 31 octobre 1956, d’un cancer du sein, à quarante-sept ans. Elle était infirmière, puis sage-femme à domicile, et faisait vivre la famille autant que son mari Jim. Paul a quatorze ans, son frère Michael douze. Les deux garçons n’ont pas été prévenus de la gravité de la maladie. La famille déménage peu après, Jim élève seul ses fils, et la maison du 20 Forthlin Road, à Allerton, devient une maison d’hommes.
McCartney a souvent raconté qu’à l’annonce de la mort de sa mère, sa première réaction avait été de demander comment ils allaient vivre sans son salaire. Il en a gardé une honte durable. Ce détail, qu’il cite lui-même, dit déjà quelque chose de sa manière de traverser le deuil : par le concret, le pratique, ce qu’il faut faire ensuite. L’émotion viendra plus tard, par d’autres chemins.
Deux orphelins de mère
Un an plus tard, le 6 juillet 1957, il rencontre John Lennon à la fête paroissiale de Woolton. Lennon a grandi chez sa tante Mimi, loin de sa mère Julia, qu’il est en train de retrouver. Le 15 juillet 1958, Julia est renversée par une voiture devant la maison de Mimi et meurt. Les deux garçons se retrouvent liés par une perte que leurs camarades ne partagent pas. McCartney l’a dit à plusieurs reprises : c’est l’une des choses qui les ont rapprochés, sans qu’ils en parlent beaucoup. Nous avons raconté cette rencontre dans notre portrait de McCartney en ciment des Beatles, et la place de Julia dans l’œuvre de Lennon dans notre article sur l’héritage de John Lennon.
Lennon écrira Julia en 1968, puis Mother en 1970, deux chansons où il nomme sa mère et crie son absence. McCartney, lui, n’écrira jamais de chanson qui porte le nom de Mary. Pas dans le titre, pas de façon explicite. C’est la première règle de sa grammaire du deuil.
1968 : le rêve
À l’été ou à l’automne 1968, les Beatles traversent leur période la plus difficile. La mort de Brian Epstein, l’année précédente, a laissé le groupe sans arbitre. Apple Corps s’effondre sous le désordre. Les séances de l’Album blanc ont été tendues, et l’année qui vient sera pire. McCartney, qui se sent responsable de tenir le groupe ensemble, dort mal.
Une nuit, épuisé, il rêve de sa mère. Elle est morte depuis une douzaine d’années. Dans le rêve, elle le regarde avec bienveillance et lui dit que tout ira bien. Il s’éveille réconforté, et commence une chanson qui deviendra Let It Be. La mère Mary de la chanson est la sienne.
Correctif factuel n° 1 — La Mary de Let It Be est la mère de McCartney, mais le détail du rêve a varié
On a longtemps lu Let It Be comme une chanson religieuse, la Mother Mary des paroles désignant la Vierge Marie. McCartney a toujours expliqué qu’il s’agissait de sa mère, Mary McCartney, morte en 1956, apparue dans un rêve à une période difficile. Il ne s’est jamais opposé pour autant à la lecture religieuse, qu’il juge légitime. Mais son propre récit a évolué. En 1997, dans Many Years From Now de Barry Miles, il raconte que sa mère lui a dit que tout irait bien, et précise qu’il n’est pas sûr qu’elle ait employé les mots let it be. En 2021, dans The Lyrics, il lui prête la phrase complète : tout ira bien, laisse faire. L’histoire s’est précisée avec le temps. Il est probable que le message du rêve était celui du réconfort, et que la formule exacte appartient à la chanson plus qu’au rêve.
Let It Be, une chanson de deuil déguisée
Let It Be paraît en single le 6 mars 1970, un mois avant l’annonce de la séparation des Beatles, puis sur l’album du même nom le 8 mai. Elle est reçue comme un hymne, un chant d’apaisement collectif, et le reste. Rien dans les paroles ne dit qu’il s’agit d’une mère morte. Rien ne dit non plus qu’il s’agit d’un deuil. La chanson parle de temps difficiles, d’une apparition, d’une parole de sagesse, d’une lumière qui brille dans la nuit.
C’est la deuxième règle : la chanson de deuil chez McCartney ne se présente jamais comme telle. Elle devient universelle parce qu’elle a effacé ses propres traces biographiques. Des millions de gens ont chanté Let It Be à des enterrements sans savoir qu’ils chantaient, au fond, la consolation qu’un fils avait reçue de sa mère morte. Nous avons raconté l’histoire complète de la chanson dans notre fiche Let It Be.
Yesterday, une hypothèse tardive
Plus surprenant, McCartney a ouvert récemment une autre piste. Dans un épisode du podcast McCartney: A Life in Lyrics consacré à Yesterday, diffusé au début de 2024, il évoque l’idée, souvent avancée par des commentateurs, que la chanson parlerait inconsciemment de sa mère. Il dit qu’il soupçonne que c’est peut-être vrai, et que cela colle avec les paroles.
Il raconte un souvenir précis. Enfant, dans le jardin, il s’était moqué de la manière dont sa mère prononçait un mot, et elle en avait été blessée. Il l’a regretté ensuite, et après sa mort, ce souvenir est devenu douloureux. Le vers où le narrateur dit avoir dit quelque chose de mal pourrait, selon lui, renvoyer à cet instant.
Correctif factuel n° 2 — McCartney n’a jamais dit avoir écrit Yesterday pour sa mère
Depuis 2024, on lit régulièrement que Yesterday est une chanson sur la mère de McCartney, comme si l’auteur l’avait révélé. Ce n’est pas ce qu’il a dit. Il a examiné une hypothèse proposée par d’autres et répondu qu’il la soupçonnait d’être juste, parce qu’elle cadre avec les paroles. C’est une relecture faite près de soixante ans après l’écriture, pas une intention déclarée. En 1965, McCartney présentait Yesterday comme une mélodie venue en rêve, dont il avait mis des semaines à trouver les paroles, avec pour titre provisoire Scrambled Eggs. La lecture maternelle est plausible, et désormais validée par l’auteur comme une possibilité. Elle reste une interprétation de l’inconscient, pas un fait de composition.
Ce que la mère a appris au fils
Ce premier deuil fixe les deux premières règles. La perte n’est pas nommée. Et elle revient sous forme de consolation plutôt que de plainte. Il n’y a pas, chez McCartney, de Mother à la Lennon, pas de cri primal, pas de reproche à la morte. Il y a une femme qui apparaît pour dire que tout ira bien. Ce sera la tonalité de presque toutes les chansons de deuil qui suivront : le mort n’est jamais celui qu’on pleure, c’est celui qui console.
1976 : Jim, le père, et le deuil caché
Une mort pendant une tournée
Jim McCartney meurt le 18 mars 1976, à soixante-treize ans, dans sa maison de Heswall, près de Liverpool. Son fils est alors en pleine préparation de la plus grande tournée de Wings, celle qui mènera le groupe en Amérique et produira Wings over America. McCartney n’assiste pas aux funérailles. Il ne parle pas publiquement de la mort de son père. La tournée part comme prévu.
Pendant des années, ce silence a été lu comme de l’indifférence, voire comme une faute. La réalité est plus complexe. Nous l’avons racontée en détail dans notre enquête sur la mort de Jim McCartney pendant la tournée de 1976 : un fils incapable de faire face, une famille qui protège, une machine de tournée qui ne s’arrête pas. C’est la troisième règle, et la plus dure : quand la perte est trop proche, McCartney travaille.
Treize ans plus tard : Put It There
La chanson du père arrive treize ans après sa mort. Put It There, sur Flowers in the Dirt en 1989, part d’une expression que Jim employait en tendant la main à son fils : une invitation à la poignée de main, accompagnée d’une petite formule absurde qu’il aimait répéter. McCartney en fait une chanson acoustique, légère, presque une comptine, sur un père qui dit à son fils qu’il sera toujours là pour lui.
Encore une fois, rien n’indique dans les paroles que le père est mort. La chanson pourrait être chantée par un père vivant. Elle l’est d’ailleurs aussi : en 1989, McCartney est lui-même père de quatre enfants, et la chanson parle autant de ce qu’il a reçu que de ce qu’il transmet. Le deuil se convertit en héritage. Nous avons raconté cette chanson dans notre histoire complète de Put It There.
1980 : John, et la chanson qui parle à un absent
Le 8 décembre 1980
John Lennon est assassiné le 8 décembre 1980 devant le Dakota, à New York. McCartney l’apprend le lendemain matin, en Angleterre. Il passe la journée au studio AIR, à Londres, parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre. Le soir, assailli par les journalistes à la sortie, il lâche une phrase maladroite, qui lui sera reprochée pendant des années. Nous avons raconté cette journée et ce malentendu dans notre histoire complète de Here Today, et la nuit du drame dans notre récit du dernier jour de John Lennon.
On retrouve, à quatre ans de distance, le réflexe de 1976 : face à la perte, McCartney travaille. Et comme en 1976, la chanson ne vient pas tout de suite.
Here Today, la conversation
Elle vient au cours de 1981. McCartney écrit seul, à la guitare acoustique. Le résultat est Here Today, cinquième plage de Tug of War, publié le 26 avril 1982 et produit par George Martin, qui ajoute un quatuor à cordes enregistré le 30 novembre 1981 aux studios AIR.
Ce qui distingue Here Today de toutes les autres chansons écrites alors sur Lennon, c’est sa forme. Ce n’est pas une chanson sur John, c’est une chanson à John. McCartney s’adresse à lui directement, imagine ses réponses sarcastiques, évoque une nuit où ils avaient pleuré ensemble, et finit par dire ce qu’il n’avait pas dit. Le mort n’est pas célébré : il est interpellé. C’est la quatrième règle de la grammaire de McCartney, et peut-être la plus originale : le deuil comme conversation.
Comparée aux autres hommages de 1981-1982, la singularité saute aux yeux. George Harrison, avec All Those Years Ago, raconte Lennon à la troisième personne, sur un tempo enlevé. Elton John, avec Empty Garden, peint un jardin vide. McCartney, lui, parle au présent à quelqu’un qui ne peut plus répondre. Le titre lui-même, ici aujourd’hui, refuse l’idée de disparition.
Vingt ans avant de la chanter
Here Today a une autre particularité : McCartney a mis vingt ans à la chanter en public. Il ne la joue pas lors de ses tournées de 1989-1990 et de 1993. Il l’inscrit pour la première fois au programme en 2002, pendant le Driving World Tour, et ne l’a presque plus quittée depuis. Seul sur scène, à la guitare acoustique, il la présente comme une conversation qu’il n’a pas pu avoir. Il lui est arrivé, plusieurs soirs, de ne pas pouvoir la finir.
Ce délai est caractéristique. Chez McCartney, écrire une chanson de deuil est une chose ; la chanter devant les autres en est une autre, qui demande bien plus de temps. La chanson attend son interprète.
Early Days, 2013 : le souvenir contre l’histoire officielle
Trente ans plus tard, sur l’album New, en 2013, McCartney revient à Lennon avec Early Days. Le ton a changé. Ce n’est plus la conversation d’un endeuillé, c’est le souvenir d’un vieil homme : les deux garçons de Liverpool, les disques qu’ils écoutaient dans les vitrines, les vêtements, les rêves. La chanson contient aussi une pointe d’agacement contre ceux qui réécrivent l’histoire et prétendent savoir ce qui s’est passé entre eux.
Early Days ajoute une cinquième dimension au deuil de McCartney : la défense de la mémoire. Le survivant n’est pas seulement celui qui pleure, c’est aussi celui qui garde la version vraie des faits face aux légendes. Le mort ne peut plus contredire personne ; le vivant le fait pour deux.
Now and Then, 2023 : achever le travail de l’autre
Le 2 novembre 2023, quarante-trois ans après la mort de Lennon, paraît Now and Then, présentée comme la dernière chanson des Beatles. L’histoire est connue. À la fin des années 1970, Lennon avait enregistré chez lui, au piano, une maquette sur cassette. Yoko Ono l’avait remise à McCartney en 1994, avec Free as a Bird et Real Love. Les trois Beatles survivants avaient tenté de la terminer en 1995, avant d’y renoncer : la voix de John était noyée sous le bruit du piano et le souffle de la bande. Nous avons raconté ces séances dans notre article sur Free as a Bird.
En 2022, la technologie de séparation des sources mise au point par l’équipe de Peter Jackson pour Get Back permet enfin d’isoler la voix de Lennon. McCartney et Ringo Starr terminent la chanson, en conservant les guitares enregistrées par George Harrison en 1995. Now and Then devient numéro un au Royaume-Uni.
C’est la sixième règle, et elle n’apparaît qu’à la fin de sa vie : quand il ne peut plus parler au mort, McCartney finit son travail. Il l’avait déjà fait pour Linda en 1998, comme on le verra. Il le refait pour John.
Correctif factuel n° 3 — La voix de Lennon dans Now and Then n’a pas été créée par une intelligence artificielle
Au moment de l’annonce de Now and Then, en 2023, une partie de la presse a parlé d’une chanson des Beatles réalisée grâce à l’intelligence artificielle, et beaucoup ont compris que la voix de Lennon avait été synthétisée ou imitée. C’est faux. La technique employée est une séparation de sources par apprentissage automatique : elle sert à distinguer, dans un enregistrement existant, la voix du piano et du bruit de fond. Elle ne fabrique aucune note. La voix que l’on entend est celle que Lennon a chantée lui-même sur sa cassette à la fin des années 1970, nettoyée et isolée. McCartney a insisté sur ce point pour couper court aux inquiétudes : rien n’a été créé artificiellement. La différence est essentielle pour comprendre le geste : il ne s’agit pas de faire chanter un mort, mais de rendre audible ce qu’il avait chanté.
Le duo de Glastonbury
Entre les deux, une autre scène a prolongé Here Today. Pendant la tournée Got Back, à partir de 2022, McCartney chante I’ve Got a Feeling en duo avec Lennon, dont l’image et la voix, extraites du concert sur le toit d’Apple du 30 janvier 1969 et restaurées pour Get Back, apparaissent sur un écran géant. Le 25 juin 2022, à Glastonbury, le moment devient l’un des plus commentés du festival. En 1982, McCartney parlait à un absent. Quarante ans plus tard, il chante avec lui.
1994 : Maureen, et la chanson écrite pour les enfants
La première femme de Ringo
Maureen Cox, première épouse de Ringo Starr, meurt d’une leucémie le 30 décembre 1994, à quarante-huit ans. Elle avait rencontré Ringo au Cavern Club en 1962, l’avait épousé en 1965 et lui avait donné trois enfants, Zak, Jason et Lee. Le couple avait divorcé en 1975, mais Maureen était restée proche de la famille élargie des Beatles. Sa vie est racontée dans notre biographie de Maureen Cox Starkey.
Little Willow
Quelques semaines après sa mort, McCartney écrit Little Willow. Il l’enregistre le 21 novembre 1995 avec Jeff Lynne, qui coproduit et joue de la guitare acoustique et de l’épinette, pendant les séances qui mèneront à Flaming Pie. L’album sort le 5 mai 1997 au Royaume-Uni, et la chanson y occupe la onzième plage.
Little Willow n’est pas adressée à Maureen. Elle est adressée à ses enfants. Le petit saule du titre est un enfant qui plie sous l’orage et à qui l’on promet que rien ne pourra le briser. McCartney l’a expliqué dans le bulletin de son club, à l’été 1997 : une amie qu’ils aimaient tous était morte, et il avait écrit une chanson qui traduisait son humeur. Il a ajouté plus tard que la chanson ne s’appelait pas Maureen mais Little Willow, et que chacun a son petit saule.
C’est la cinquième règle, peut-être la plus généreuse : la chanson de deuil est écrite pour ceux qui restent. McCartney ne pleure pas Maureen ; il console ses enfants. On retrouve la mère de Let It Be, qui venait consoler le fils. Cette fois, c’est McCartney qui tient ce rôle.
Correctif factuel n° 4 — Little Willow n’a pas été écrite pour la princesse Diana
Little Willow figure sur Diana, Princess of Wales: Tribute, l’album caritatif publié le 2 décembre 1997 après la mort de la princesse de Galles, le 31 août. D’où une confusion répandue : la chanson aurait été écrite pour Diana. Elle lui est antérieure de plus de deux ans. Écrite après la mort de Maureen Starkey, le 30 décembre 1994, enregistrée le 21 novembre 1995, elle était déjà parue sur Flaming Pie le 5 mai 1997, près de quatre mois avant l’accident de Paris. McCartney l’a cédée à l’album d’hommage parce qu’elle convenait à un deuil collectif, ce qui en dit long sur sa capacité à devenir universelle. Le clip, réalisé par John Schlesinger en septembre 1997, a contribué à la confusion. McCartney n’a jamais joué la chanson en concert.
1998 : Linda, et le deuil par le travail
17 avril 1998
Linda McCartney meurt le 17 avril 1998, dans le ranch familial près de Tucson, en Arizona, d’un cancer du sein, à cinquante-six ans. C’est la même maladie que celle qui avait emporté la mère de Paul, quarante-deux ans plus tôt. Le couple était marié depuis le 12 mars 1969 et n’avait presque jamais passé une nuit séparé. Nous avons raconté sa vie, au-delà de son mariage, dans notre portrait de Linda McCartney.
Cette fois, McCartney ne part pas en tournée. Il se retire. L’année qui suit est une année de deuil. Mais elle est aussi, à sa manière, une année de travail intense, et les œuvres qui en sortent sont parmi les plus variées de sa carrière.
Wide Prairie : terminer le disque de l’autre
Le premier geste est de terminer ce que Linda avait commencé. Le 26 octobre 1998, six mois après sa mort, paraît Wide Prairie, un album de ses chansons, rassemblées par Paul à partir d’enregistrements réalisés entre 1972 et 1998 : des titres de Wings, des séances en Jamaïque avec Lee Perry, une chanson contre la vivisection. La dernière plage enregistrée, The Light Comes from Within, a été la dernière séance de Linda, au studio de Hog Hill, avec son fils James.
L’idée, a raconté McCartney, est venue d’une lettre de fan qui demandait où trouver Seaside Woman, la première chanson que Linda avait écrite. Pour promouvoir le disque, il organise en décembre 1998 une diffusion sur Internet où il répond aux questions des fans sur Linda. Le disque se vend peu. Ce n’était pas le but. C’est la sixième règle en action, vingt-cinq ans avant Now and Then : achever l’œuvre du mort.
Run Devil Run : retrouver ses quinze ans
Le deuxième geste est plus inattendu. En mars 1999, moins d’un an après la mort de Linda, McCartney entre aux studios d’Abbey Road avec un groupe de musiciens réunis pour l’occasion : David Gilmour de Pink Floyd à la guitare, Mick Green, Ian Paice de Deep Purple à la batterie. Il enregistre à toute vitesse, sans retouches, des reprises de rock’n’roll des années 1950, les chansons qu’il écoutait à quinze ans, à l’époque où il venait de perdre sa mère. Le disque, Run Devil Run, sort le 4 octobre 1999.
Le producteur Chris Thomas a parlé d’un exercice cathartique et surnommé le disque l’album pour Linda. Le biographe Peter Ames Carlin y voit l’album le plus profondément autobiographique de la carrière de McCartney. Le choix des chansons le confirme : c’est Linda qui l’avait poussé, des années plus tôt, à revenir au rock’n’roll de ses débuts, et c’est vers la musique de son propre premier deuil que McCartney se tourne pour traverser le second.
Correctif factuel n° 5 — Run Devil Run n’est pas un simple album de reprises pour se détendre
On présente souvent Run Devil Run comme une récréation, un disque de reprises enregistré pour le plaisir entre deux projets sérieux. Le disque contient pourtant trois chansons originales de McCartney, et leur sujet ne laisse pas de doute. Try Not to Cry décrit la souffrance d’un veuf. What It Is avait été commencée quelques mois avant la mort de Linda. Le morceau-titre, Run Devil Run, tire son nom d’un remède vaudou vu par McCartney dans une boutique d’Atlanta : un produit censé chasser le mal. Le choix des reprises, enfin, renvoie à l’adolescence de McCartney, c’est-à-dire aux années qui ont suivi la mort de sa mère. Le disque est léger dans sa forme ; il ne l’est pas dans sa fonction.
A Garland for Linda : le deuil en musique classique
Le troisième geste emprunte une forme que McCartney pratique depuis le Liverpool Oratorio de 1991 et Standing Stone en 1997 : la musique classique. A Garland for Linda est un recueil de pièces chorales commandées à neuf compositeurs britanniques en hommage à Linda, au profit de la Garland Appeal, une organisation de lutte contre le cancer. On y trouve John Tavener, John Rutter, Judith Bingham, Roxanna Panufnik, Richard Rodney Bennett, aux côtés d’une pièce de Ralph Vaughan Williams. McCartney y signe Nova, écrite entre novembre 1998 et mai 1999. L’enregistrement paraît en avril 2000. Nous avons raconté son parcours dans la musique classique dans notre histoire de Standing Stone.
Le choix de la forme est révélateur. La musique chorale, sans batterie ni guitare électrique, permet à McCartney de parler de Linda dans un langage où il n’est pas la vedette. Le deuil se partage avec d’autres compositeurs, dans une œuvre collective.
Ecce Cor Meum : la lamentation
Le quatrième geste prendra des années. À la fin des années 1990, Anthony Smith, président de Magdalen College à Oxford, demande à McCartney une œuvre pour inaugurer une nouvelle salle de concert. La mort de Linda interrompt le travail. Quand il le reprend, l’œuvre change de nature. Ecce Cor Meum, voici mon cœur, devient un oratorio en quatre mouvements, en partie inspiré par Linda, avec, au centre, un interlude instrumental intitulé Lament, une élégie pour elle.
La première a lieu au Sheldonian Theatre d’Oxford en novembre 2001, avec le chœur de Magdalen College. Quelques semaines plus tard, le 29 novembre 2001, George Harrison meurt. L’enregistrement est réalisé à Abbey Road du 13 au 17 mars 2006 et paraît le 25 septembre 2006. L’œuvre remporte le prix de l’album de l’année aux Classical Brit Awards de 2007.
C’est l’œuvre de deuil la plus explicite de McCartney, et la seule qui porte ouvertement le mot. Mais elle le fait sans paroles : la lamentation est instrumentale. Même dans la forme la plus solennelle, McCartney laisse la musique dire ce que les mots ne disent pas.
Et dans les chansons ?
Dans le répertoire pop, Linda apparaît plus discrètement. Driving Rain, en 2001, contient des chansons écrites dans les mois qui suivent sa mort, et d’autres qui parlent déjà d’une nouvelle relation, une coexistence qui a dérouté la critique. Nous avons défendu ce disque mal aimé dans notre plaidoyer pour Driving Rain. Mais McCartney n’a jamais publié de Here Today pour Linda. Comme pour sa mère, la chanson la plus intime reste à écrire, ou à ne pas écrire. Peut-être parce que, pour elle, il avait déjà écrit des dizaines de chansons d’amour de son vivant, comme Dear Boy ou Maybe I’m Amazed, et que rien ne pouvait s’y ajouter.
2001 : George, et la chanson écrite avec sa voix
29 novembre 2001
George Harrison meurt d’un cancer le 29 novembre 2001 à Los Angeles, à cinquante-huit ans. McCartney lui a rendu visite quelques semaines plus tôt. Il a raconté qu’ils étaient restés longtemps ensemble, à se tenir la main, à évoquer Liverpool. Ils se connaissaient depuis le bus de l’école, quand George, d’un an plus jeune, n’était encore pour lui qu’un gamin. Nous avons raconté l’histoire de leur relation dans notre enquête sur ce que George pensait de la musique de Paul.
Le Concert for George
Le premier hommage est collectif. Le 29 novembre 2002, un an jour pour jour après la mort, Eric Clapton et Olivia Harrison organisent le Concert for George au Royal Albert Hall. McCartney y joue For You Blue, All Things Must Pass et Something, qu’il commence seul au ukulélé, l’instrument que George aimait. Depuis, il joue Something presque chaque soir en concert, sous la même forme. Le deuil passe par les chansons du mort, chantées par le survivant.
Friends to Go : écrire comme George
La chanson personnelle vient en 2005, sur Chaos and Creation in the Backyard, produit par Nigel Godrich et publié le 12 septembre 2005. Friends to Go est une chanson douce, où le narrateur attend sur le côté que les amis d’une autre personne soient partis pour pouvoir la retrouver. Musicalement, elle évoque la manière de Harrison : une mélodie souple, une guitare acoustique en accords ouverts, une retenue qui rappelle All Things Must Pass.
McCartney a raconté l’avoir écrite très facilement, avec le sentiment étrange d’être presque George Harrison pendant qu’il l’écrivait. Il a dit qu’elle s’était écrite toute seule, parce que ce n’était pas vraiment lui qui l’écrivait, et qu’il s’était rendu compte, en l’enregistrant, qu’il jouait George. Sur le disque, il joue tous les instruments.
C’est une septième manière, la plus étrange : écrire avec la voix du mort. Pas une chanson sur George, pas une chanson à George, mais une chanson de George, imaginée par McCartney.
Correctif factuel n° 6 — Friends to Go n’est pas un hommage à George Harrison au sens habituel
On présente souvent Friends to Go comme la chanson de McCartney pour George Harrison, au même titre que Here Today pour Lennon. Ce raccourci déforme ce qu’il a dit. McCartney n’a jamais décrit la chanson comme un hommage, ni affirmé qu’elle parlait de George. Il a expliqué qu’en l’écrivant, il avait eu l’impression d’être George, que la chanson lui était venue dans un style qui était celui de son ami, et qu’il avait eu le sentiment de jouer George. La chanson ne s’adresse donc pas à Harrison ; elle est écrite comme si Harrison l’écrivait. C’est un hommage par l’imitation, pas par la parole, et c’est précisément ce qui la rend si particulière dans l’œuvre de deuil de McCartney.
2007 : sa propre mort
The End of the End
Il restait une mort à mettre en chanson : la sienne. McCartney le fait en 2007, sur Memory Almost Full, publié le 4 juin. The End of the End, enregistrée en février 2004 à Abbey Road sur le vieux piano droit surnommé Mrs Mills, avant-dernière plage du disque, est une chanson sur ce qu’il souhaite qu’on fasse le jour où il ne sera plus là. Pas de recueillement sinistre. Des blagues, des histoires, de la musique, comme dans une veillée irlandaise, une tradition qu’il dit aimer parce qu’elle célèbre au lieu de pleurer.
McCartney a expliqué qu’il admirait les artistes capables d’affronter la mort de front, et qu’il trouvait courageux de le faire plutôt que de l’éviter. Il avait alors soixante-quatre ans, l’âge de la chanson qu’il avait écrite à seize. Le disque est sorti l’année où il atteignait l’âge de When I’m Sixty-Four.
Le dernier mort qui console
The End of the End boucle la boucle ouverte par Let It Be. En 1968, une mère morte venait dire à son fils que tout irait bien. En 2007, le fils, devenu vieux, écrit à l’avance ce qu’il voudra dire à ceux qui le pleureront : que tout ira bien, qu’il faut rire, raconter des histoires, chanter. Le mort qui console, figure centrale de toute l’œuvre de deuil de McCartney, c’est désormais lui.
Les morts sans chanson
Stuart Sutcliffe, Brian Epstein
Toutes les pertes de McCartney n’ont pas produit de chanson. Stuart Sutcliffe, premier bassiste des Beatles, meurt d’une hémorragie cérébrale à Hambourg le 10 avril 1962, à vingt et un ans. McCartney, qui s’était souvent heurté à lui, n’écrira rien sur lui. Nous avons démonté la légende qui lui attribue cette mort dans notre enquête sur la bagarre de Hambourg.
Brian Epstein, le manager des Beatles, meurt le 27 août 1967, à trente-deux ans, d’une surdose accidentelle de somnifères, pendant que le groupe est au pays de Galles avec le Maharishi. Sa mort désorganise tout. McCartney prend la tête du groupe, lance le projet Magical Mystery Tour. Mais il n’écrit pas de chanson pour Epstein.
Ces silences ne disent pas que ces morts comptaient moins. Ils disent que le deuil chez McCartney a besoin d’une forme, et qu’elle ne vient pas toujours. Pour sa mère, elle a mis douze ans à venir. Pour son père, treize. Pour certains, elle n’est jamais venue.
Le rock face à la mort : une tradition et une exception
La chanson de deuil avant McCartney
La chanson populaire n’a pas attendu McCartney pour parler de la mort. Le blues et le folk regorgent de complaintes, de ballades meurtrières, de chants funèbres. Au tournant des années 1960, la pop anglo-saxonne invente même un genre à part, la chanson de la mort adolescente, où un amoureux pleure une fiancée tuée dans un accident de voiture ou de moto. Ces chansons racontent la mort comme un drame, avec un récit, des circonstances, un sommet émotionnel.
McCartney n’écrit jamais ainsi. Aucune de ses chansons de deuil ne raconte une mort. On n’y trouve ni accident, ni maladie, ni hôpital, ni enterrement. On n’y apprend même pas que quelqu’un est mort. Le récit est absent ; il ne reste que ce qui vient après, la présence de l’absent dans la vie du vivant. C’est une différence de genre autant que de tempérament : là où la tradition chante la mort, McCartney chante le deuil.
La génération du silence
Il faut aussi replacer cette manière dans son milieu. McCartney a grandi dans le Liverpool ouvrier de l’après-guerre, dans une famille où l’on ne parlait pas de ses sentiments. Son père, veuf à cinquante-quatre ans avec deux adolescents, a tenu la maison sans s’effondrer devant ses fils. Le chagrin y était une affaire privée, qu’on traversait en continuant à vivre. McCartney a raconté que, lorsque sa mère est morte, personne ne lui avait vraiment expliqué ce qui se passait, et qu’il avait appris à garder pour lui ce qu’il ressentait.
On retrouve cette éducation dans toutes ses chansons de deuil. Elles ne s’épanchent pas. Elles ne demandent pas la compassion de l’auditeur. Elles se contentent de dire, à mi-voix, ce qui manque. C’est ce qui les rend si différentes des grands cris de Lennon, et c’est aussi ce qui les rend durables : elles laissent à chacun la place de mettre son propre deuil dans la chanson.
L’exception Here Today
Here Today est la seule chanson où McCartney transgresse en partie cette règle. Il y parle de larmes, de ce qu’il n’avait pas dit, de l’amour entre deux hommes qui ne se l’étaient jamais avoué. Pour un garçon de Liverpool né en 1942, c’était une audace considérable. Il l’a payée d’une autre manière : en mettant vingt ans à pouvoir la chanter devant d’autres. Le reste de son œuvre de deuil, avant comme après, est revenu à la pudeur. Here Today demeure l’exception qui éclaire la règle.
La grammaire du deuil selon McCartney
Huit manières de pleurer
Mises côte à côte, les chansons de deuil de McCartney dessinent une méthode. Il ne l’a jamais formulée. Elle se lit dans les œuvres.
| Disparu | Mort | Œuvre | Délai | Manière |
|---|---|---|---|---|
| Mary McCartney | 31 octobre 1956 | Let It Be (1970) | Environ douze ans | Le rêve : la morte vient consoler |
| Mary McCartney | 31 octobre 1956 | Yesterday (1965), relue en 2024 | Neuf ans, reconnu soixante-huit ans après | L’inconscient |
| Jim McCartney | 18 mars 1976 | Put It There (1989) | Treize ans | L’héritage transmis |
| John Lennon | 8 décembre 1980 | Here Today (1982) | Environ un an d’écriture, vingt ans avant la scène | La conversation |
| John Lennon | 8 décembre 1980 | Early Days (2013) | Trente-trois ans | La mémoire défendue |
| John Lennon | 8 décembre 1980 | Now and Then (2023) | Quarante-trois ans | L’œuvre achevée |
| Maureen Starkey | 30 décembre 1994 | Little Willow (1997) | Quelques semaines d’écriture | La chanson pour les vivants |
| Linda McCartney | 17 avril 1998 | Wide Prairie (1998) | Six mois | L’œuvre achevée |
| Linda McCartney | 17 avril 1998 | Run Devil Run (1999) | Un an | Le travail et le retour à l’adolescence |
| Linda McCartney | 17 avril 1998 | A Garland for Linda, Ecce Cor Meum | Un à huit ans | La forme classique et collective |
| George Harrison | 29 novembre 2001 | Friends to Go (2005) | Quatre ans | La voix d’emprunt |
| Paul McCartney | — | The End of the End (2007) | Par anticipation | Le mort qui console |
Règle un : ne pas nommer
Aucune de ces chansons ne porte le nom du disparu dans son titre. Let It Be ne dit pas Mary, Here Today ne dit pas John, Little Willow le dit expressément : la chanson ne s’appelle pas Maureen. Ce refus du nom n’est pas une pudeur gratuite. Il permet à la chanson d’être chantée par d’autres, pour d’autres morts. C’est la raison pour laquelle Let It Be et Little Willow ont pu servir à des deuils collectifs.
Règle deux : ne pas faire d’éloge
McCartney n’écrit jamais l’éloge funèbre de ses morts. Il ne dit pas que Lennon était un génie, que Linda était une grande photographe, que George était un grand guitariste. Il parle de ce qu’ils étaient pour lui, ou de ce qu’ils lui ont dit, ou de ce qu’il voudrait leur dire. Le seul éloge public, le Concert for George, passe par les chansons du mort, pas par des paroles sur lui.
Règle trois : prendre son temps
Le délai entre la mort et la chanson est presque toujours long : douze ans pour la mère, treize pour le père, quarante-trois pour Now and Then. Même Here Today, écrite en moins d’un an, attend vingt ans avant d’être chantée sur scène. McCartney ne réagit pas à chaud. Quand la perte est trop proche, il travaille à autre chose, part en tournée, enregistre des reprises. La chanson vient ensuite.
Règle quatre : parler au mort, pas du mort
La forme la plus originale de McCartney est la conversation. Here Today en est l’exemple parfait, mais le procédé se retrouve dans Let It Be, où c’est la morte qui parle au vivant, et dans Put It There, où c’est le père qui parle au fils. Le mort reste un interlocuteur. Le deuil ne le transforme pas en statue.
Règle cinq : écrire pour ceux qui restent
Little Willow est adressée aux enfants de Maureen. Put It There est autant une chanson de père à ses propres enfants qu’un souvenir de Jim. The End of the End s’adresse à ceux qui pleureront McCartney. La chanson de deuil, chez lui, regarde souvent vers les vivants.
Règle six : finir le travail
Wide Prairie pour Linda, Now and Then pour Lennon : quand il ne peut plus rien dire au mort, McCartney achève ce que le mort avait commencé. C’est une forme de fidélité très particulière, où le survivant se fait l’exécuteur artistique de l’absent.
Règle sept : emprunter la voix de l’autre
Friends to Go en est l’unique exemple déclaré, mais il éclaire aussi la façon dont McCartney chante Something chaque soir depuis 2002. Pour George, plus que pour tout autre, le deuil passe par la musique du mort, rejouée par le vivant.
Règle huit : faire du mort un consolateur
De Let It Be à The End of the End, la figure centrale est celle du mort qui vient dire que tout ira bien. C’est l’inverse exact de la tradition romantique, où le vivant pleure un mort silencieux. Chez McCartney, ce sont les morts qui parlent, et ils parlent pour réconforter.
McCartney et Lennon face au deuil : deux écoles
Le cri et la consolation
La comparaison avec Lennon éclaire tout. Les deux hommes ont perdu leur mère à l’adolescence, à moins de deux ans d’intervalle. Lennon en a fait Julia, une chanson tendre et énigmatique, puis Mother, où il crie au départ de ses parents, sur un fond de cloches funèbres, au terme d’une thérapie primale. Il nomme, il accuse, il hurle.
McCartney n’a jamais fait cela. Sa mère n’apparaît que dans un rêve, et pour le rassurer. Là où Lennon expose sa blessure, McCartney la convertit en consolation pour les autres. Il serait faux d’y voir une différence de profondeur. C’est une différence de tempérament et peut-être de culture familiale : Jim McCartney, veuf avec deux garçons, avait choisi de tenir la maison debout plutôt que de laisser le chagrin l’emporter. Le fils a gardé la méthode.
Here Today comme point de rencontre
Here Today est le seul moment où les deux écoles se rejoignent. McCartney y adopte quelque chose de la manière de Lennon : la sincérité directe, l’aveu, l’évocation des larmes. Mais il le fait dans sa propre forme, celle de la conversation, et sans jamais nommer John. C’est peut-être pour cela que la chanson touche autant : elle est la plus lennonienne des chansons de McCartney, écrite pour Lennon lui-même.
Guide d’écoute : les chansons du deuil de McCartney en douze étapes
- Yesterday (1965). Écouter le vers du regret à la lumière de l’hypothèse maternelle de 2024.
- Let It Be (1970). La mère qui vient en rêve. Comparer la version du single et celle de l’album.
- Here Today (1982). La conversation avec John, sur Tug of War, puis la version en concert de 2002.
- Put It There (1989). La poignée de main du père, sur Flowers in the Dirt.
- Free as a Bird (1995). Le premier essai pour terminer une maquette de Lennon.
- Little Willow (1997). La chanson pour les enfants de Maureen, sur Flaming Pie.
- The Light Comes from Within (1998). La dernière séance de Linda, sur Wide Prairie.
- Try Not to Cry (1999). Le veuf de Run Devil Run.
- Nova (1999). La pièce chorale de McCartney dans A Garland for Linda.
- Friends to Go (2005). La chanson écrite comme George, sur Chaos and Creation in the Backyard.
- Interlude (Lament) (2006). L’élégie instrumentale pour Linda, au cœur d’Ecce Cor Meum.
- The End of the End (2007) puis Now and Then (2023). Sa propre mort, puis la dernière conversation avec John.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 31 octobre 1956 | Mort de Mary McCartney, mère de Paul |
| 6 juillet 1957 | Rencontre avec John Lennon à Woolton |
| 15 juillet 1958 | Mort de Julia Lennon, mère de John |
| 10 avril 1962 | Mort de Stuart Sutcliffe à Hambourg |
| 1965 | Yesterday |
| 27 août 1967 | Mort de Brian Epstein |
| 1968 | Le rêve de la mère ; début de Let It Be |
| 6 mars 1970 | Single Let It Be |
| 18 mars 1976 | Mort de Jim McCartney, père de Paul |
| 8 décembre 1980 | Assassinat de John Lennon |
| 30 novembre 1981 | Quatuor à cordes de Here Today, studios AIR |
| 26 avril 1982 | Tug of War, avec Here Today |
| 1989 | Put It There, sur Flowers in the Dirt |
| 30 décembre 1994 | Mort de Maureen Starkey |
| 21 novembre 1995 | Enregistrement de Little Willow avec Jeff Lynne |
| 5 mai 1997 | Flaming Pie, avec Little Willow |
| 2 décembre 1997 | Little Willow sur l’album d’hommage à Diana |
| 17 avril 1998 | Mort de Linda McCartney |
| 26 octobre 1998 | Wide Prairie, l’album de Linda |
| Mars et mai 1999 | Séances de Run Devil Run à Abbey Road |
| 4 octobre 1999 | Sortie de Run Devil Run |
| Avril 2000 | A Garland for Linda, avec Nova |
| Novembre 2001 | Première d’Ecce Cor Meum à Oxford |
| 29 novembre 2001 | Mort de George Harrison |
| 2002 | Première interprétation de Here Today en concert |
| 29 novembre 2002 | Concert for George ; Something au ukulélé |
| 12 septembre 2005 | Chaos and Creation in the Backyard, avec Friends to Go |
| 25 septembre 2006 | Disque d’Ecce Cor Meum |
| 4 juin 2007 | Memory Almost Full, avec The End of the End |
| 2013 | Early Days, sur New |
| 25 juin 2022 | Duo virtuel avec Lennon à Glastonbury |
| 2 novembre 2023 | Now and Then |
| 2024 | McCartney évoque le lien possible entre Yesterday et sa mère |
Questions fréquentes
Pour qui Paul McCartney a-t-il écrit Here Today ?
Pour John Lennon, assassiné le 8 décembre 1980. La chanson, publiée sur Tug of War en avril 1982, est une conversation imaginaire avec lui.
Here Today est-elle la seule chanson de McCartney sur Lennon ?
Non. Il faut y ajouter Early Days en 2013 et la finalisation de Now and Then en 2023, sans compter des chansons plus anciennes écrites du vivant de Lennon, pendant leur brouille.
Let It Be parle-t-elle de la Vierge Marie ?
McCartney a expliqué que la Mary de la chanson est sa mère, morte en 1956, apparue dans un rêve en 1968. Il accepte toutefois la lecture religieuse.
Yesterday parle-t-elle de sa mère ?
McCartney a dit en 2024 qu’il soupçonnait que c’était possible, sans l’avoir pensé en l’écrivant en 1965.
Quelle chanson McCartney a-t-il écrite pour son père ?
Put It There, en 1989, inspirée d’une expression de Jim McCartney, mort en 1976.
Pour qui est Little Willow ?
Pour les enfants de Maureen Starkey, première épouse de Ringo Starr, morte en décembre 1994. Elle n’a pas été écrite pour la princesse Diana.
Quelles œuvres McCartney a-t-il consacrées à Linda ?
L’album posthume Wide Prairie (1998), le disque Run Devil Run (1999), la pièce Nova dans A Garland for Linda (2000) et l’interlude Lament d’Ecce Cor Meum (2006).
McCartney a-t-il écrit une chanson pour George Harrison ?
Friends to Go, en 2005, qu’il dit avoir écrite avec l’impression d’être George. Il joue aussi Something au ukulélé en hommage depuis 2002.
La voix de Lennon dans Now and Then a-t-elle été créée par intelligence artificielle ?
Non. L’apprentissage automatique a servi à isoler sa vraie voix sur une cassette de la fin des années 1970. Rien n’a été synthétisé.
McCartney a-t-il écrit sur sa propre mort ?
Oui : The End of the End, sur Memory Almost Full en 2007, où il souhaite qu’on raconte des histoires et des blagues plutôt que de pleurer.
Pourquoi McCartney ne nomme-t-il jamais ses morts ?
Il ne l’a jamais expliqué. Mais l’absence du nom permet à ses chansons d’être chantées par d’autres, pour leurs propres morts.
Glossaire
- Élégie : pièce musicale ou poétique de lamentation, écrite à la mémoire d’un mort.
- Oratorio : grande œuvre pour chœur, solistes et orchestre, sans mise en scène.
- Maquette : enregistrement de travail d’une chanson, comme la cassette de Now and Then.
- Séparation de sources : technique d’apprentissage automatique qui isole les éléments d’un enregistrement existant, sans rien créer.
- Quatuor à cordes : formation de deux violons, un alto et un violoncelle, employée par George Martin sur Here Today.
- Veillée irlandaise : tradition funéraire où l’on boit, chante et raconte des histoires autour du défunt, invoquée par McCartney pour The End of the End.
Pour aller plus loin : écouter et lire
- Paul McCartney, Tug of War (1982), pour Here Today : en CD et vinyle.
- Paul McCartney, Flowers in the Dirt (1989), pour Put It There : en CD et vinyle.
- Paul McCartney, Flaming Pie (1997), pour Little Willow : en CD et vinyle.
- Linda McCartney, Wide Prairie (1998) : en CD et vinyle.
- Paul McCartney, Run Devil Run (1999) : en CD et vinyle.
- Paul McCartney, Ecce Cor Meum (2006) : en CD.
- Paul McCartney, Chaos and Creation in the Backyard (2005), pour Friends to Go : en CD et vinyle.
- Paul McCartney, Memory Almost Full (2007), pour The End of the End : en CD et vinyle.
- Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (2021), où il commente ses chansons : le livre.
- Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane (2026), son dernier album : disponible ici.
Sources et références
Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now (1997) ; Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (2021) ; podcast McCartney: A Life in Lyrics (Pushkin, 2024) ; Club Sandwich, été 1997 ; archives de Flaming Pie (2020) ; BBC Radio 6 Music (Friends to Go, 2005) ; Clash, juillet 2007 ; Peter Ames Carlin, Paul McCartney: A Life ; Mark Lewisohn ; The Beatles Bible (Little Willow, Friends to Go, The End of the End) ; The Paul McCartney Project (Let It Be) ; Wikipédia (Run Devil Run, Wide Prairie, A Garland for Linda, Ecce Cor Meum) ; Ultimate Classic Rock (Yesterday, 2024) ; Official Charts.
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