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Actualité Beatles

Dear Boy : la chanson de gratitude que Paul McCartney a enregistrée pendant le procès des Beatles, et que Lennon a prise pour une attaque

Par Clive Helday
Dear Boy (McCartney) : la chanson pour Linda que Lennon a mal lue

Le lundi 1er mars 1971, à Los Angeles, Paul McCartney s’assoit au piano des studios Sound Recorders pour enregistrer une chanson de remerciement. Au même moment, à Londres, la Haute Cour de justice en est au septième jour du procès qu’il a intenté à ses trois anciens camarades pour dissoudre les Beatles. La chanson s’appelle Dear Boy. Elle dit, en substance, à un homme qu’il ne savait pas ce qu’il avait perdu, et à une femme qu’elle a sauvé celui qui chante. L’homme en question n’est pas celui que tout le monde croira reconnaître : ce n’est pas John Lennon, qui la prendra pourtant pour une attaque, mais le premier mari de Linda. Voici l’histoire complète de la chanson la plus mal lue de Ram, écrite dans une ferme d’Écosse, enregistrée pendant un procès, cosignée par une femme dont un éditeur contestait le droit d’écrire, et jouée, vingt-sept ans plus tard, à ses funérailles.

En bref

  • Dear Boy est la quatrième plage de Ram, l’album de Paul et Linda McCartney publié le 17 mai 1971 aux États-Unis et le 21 mai au Royaume-Uni. Elle dure 2 minutes 12.
  • Écrite en 1970 dans la ferme écossaise de High Park, elle est créditée à Paul et Linda McCartney, et non à Paul seul.
  • Contrairement à la majeure partie de l’album, enregistrée à New York à l’automne 1970, elle a été entièrement fabriquée à Los Angeles, entre le 1er mars et le 7 avril 1971. C’est l’avant-dernier titre enregistré pour Ram.
  • McCartney l’a décrite en 1971 comme une tentative d’autobiographie sur la chance d’avoir rencontré Linda, et a précisé en 2001 qu’elle s’adressait au premier mari de celle-ci, Joseph See, et non à John Lennon.
  • Lennon, qui lisait Ram comme un réquisitoire contre lui, y a vu une pique. Il a répondu à l’album entier avec How Do You Sleep?, sur Imagine, en septembre 1971.
  • Le 8 juin 1998, lors du service à la mémoire de Linda à Londres, le Brodsky Quartet a joué Dear Boy parmi les chansons que Paul lui avait consacrées.

Une chanson de remerciement dans un disque de combat

Deux minutes au milieu d’une guerre

Il faut d’abord remettre la chanson dans son album, parce que c’est l’album qui a déterminé la manière dont on l’a entendue. Ram est le deuxième disque de Paul McCartney après les Beatles, et le seul de toute sa carrière à être crédité à Paul et Linda McCartney. Il paraît au printemps 1971, quelques semaines après la décision de justice qui a placé les affaires des Beatles sous administration judiciaire, et six mois avant que John Lennon ne publie Imagine. Il s’ouvre sur Too Many People, dont McCartney reconnaîtra plus tard qu’elle contenait une petite pique contre John et Yoko. Il contient 3 Legs, où certains entendent une allusion à trois anciens partenaires qui ne marchent plus droit. Et au milieu de ce climat, à la quatrième place de la face A, il y a une chanson douce, lente à démarrer, saturée de voix : Dear Boy.

Tout le problème de cette chanson est là. Placée ailleurs, elle aurait été entendue pour ce qu’elle est, une déclaration de gratitude conjugale. Placée sur Ram, en 1971, elle a été entendue par un seul auditeur comme une nouvelle attaque, et cet auditeur s’appelait John Lennon. Nous avons raconté l’ensemble de ce contentieux dans notre enquête sur les comptes de Tittenhurst, la liste des chansons que Lennon fit établir contre McCartney. Dear Boy y occupe une place singulière : c’est la seule chanson soupçonnée dont l’auteur ait pu démontrer qu’elle visait quelqu’un d’autre.

Ce que cet article établit

Nous allons suivre la chanson de bout en bout. D’où elle vient, c’est-à-dire de la vie de Linda avant Paul et de la vie de Paul après les Beatles. Qui elle vise, et comment le malentendu avec Lennon s’est formé. Comment elle a été fabriquée, en cinq séances californiennes que l’on connaît aujourd’hui avec précision grâce au travail d’Allan Kozinn et d’Adrian Sinclair. Pourquoi elle est créditée à deux, et pourquoi ce crédit a valu aux McCartney un procès d’un million de dollars. Et enfin ce qu’elle est devenue : une chanson de fans, une pièce pour quatuor à cordes, une plage d’album redécouverte, une chanson d’adieu.

Pour situer Dear Boy dans l’ensemble du disque, on lira notre dossier anniversaire Il y a 55 ans sortait Ram, ainsi que nos histoires complètes de Uncle Albert/Admiral Halsey et de The Back Seat of My Car, les deux autres pièces maîtresses de l’album.

Linda avant Paul : l’histoire que la chanson raconte en creux

Scarsdale, 1941

Linda Louise Eastman naît le 24 septembre 1941 à New York et grandit à Scarsdale, dans la banlieue aisée du comté de Westchester. Son père, Lee Eastman, né Leopold Vail Epstein, est un avocat spécialisé dans le droit du spectacle et de l’art, qui compte parmi ses clients des compositeurs et des peintres. Sa mère, Louise Sara Lindner, est l’héritière d’une famille de grands magasins de Cleveland. Linda a un frère, John, qui deviendra lui aussi avocat, et deux sœurs, Laura et Louise.

Le 1er mars 1962, sa mère meurt dans l’accident du vol 1 d’American Airlines, qui s’écrase dans la baie de Jamaica peu après son décollage de l’aéroport d’Idlewild. Linda a vingt ans. Elle étudie alors l’histoire de l’art à l’université de l’Arizona, à Tucson, après un passage au Sarah Lawrence College. La perte est brutale, et elle précipite les événements.

Joseph See et la naissance de Heather

Le 18 juin 1962, moins de quatre mois après la mort de sa mère, Linda épouse Joseph See, un étudiant de l’université de l’Arizona qui se destine à la géologie et à l’anthropologie. Le 31 décembre 1962 naît leur fille, Heather Louise. En dix mois, la jeune femme a perdu sa mère, s’est mariée et est devenue mère. Le couple vit à Tucson. Il ne résiste pas longtemps. Joseph See rêve de terrains de fouilles et de missions scientifiques en Afrique ; Linda n’a pas envie de le suivre. Ils se séparent, et le divorce est prononcé en juin 1965.

C’est pendant ces années en Arizona que Linda découvre la photographie, en suivant un cours donné par la photographe Hazel Larsen Archer, qui l’initie à la lumière naturelle et au portrait. Nous avons raconté cette formation, et toute la carrière de photographe qui en découle, dans notre biographie de Linda McCartney photographe.

Correctif factuel : Melvin ou Melville ?

Le deuxième prénom du premier mari de Linda est orthographié de deux façons dans les sources. Les notices consacrées à la chanson écrivent Joseph Melvin See Jr., tandis que les notices biographiques consacrées à Linda écrivent Joseph Melville See Jr. Aucune des deux graphies ne s’impose avec certitude dans la documentation publiée. Nous employons ici le nom sous lequel il est le plus souvent désigné, Joseph See, sans trancher une question que les biographes eux-mêmes n’ont pas réglée.

New York, 1965-1967

Après le divorce, Linda s’installe à New York avec sa fille. Elle travaille comme réceptionniste et assistante pour le magazine Town & Country, et c’est grâce à cette place qu’elle obtient, en juin 1966, une invitation à une réception de presse donnée par les Rolling Stones sur un yacht amarré sur l’Hudson. Elle est la seule photographe autorisée à monter à bord. Ses clichés de la bande à Jagger lancent sa carrière. En deux ans, elle devient l’une des photographes les plus recherchées de la scène rock, attitrée au Fillmore East de Bill Graham, et elle sera en 1968 la première femme à signer une photographie de couverture de Rolling Stone, un portrait d’Eric Clapton.

Le 15 mai 1967, à Londres, elle rencontre Paul McCartney dans un club de Soho, le Bag O’Nails, où joue Georgie Fame. Quatre jours plus tard, le 19 mai, elle est l’une des rares photographes invitées à la réception de lancement de Sgt. Pepper, dans l’appartement de Brian Epstein. Ils ne se reverront vraiment qu’un an plus tard, à New York, en mai 1968. Le 12 mars 1969, ils se marient à la mairie de Marylebone. Heather, six ans, est présente. Paul l’adoptera.

Voilà l’histoire que Dear Boy raconte en creux. Quand McCartney écrit la chanson, en 1970, il a trente ans, il est marié depuis un an avec une femme qui a déjà vécu un deuil, un mariage, une maternité, un divorce, une reconstruction et une carrière. Et il élève la fille qu’elle a eue avec un autre homme. La chanson s’adresse à cet autre homme.

Paul après les Beatles : l’homme que Linda a relevé

High Park, automne 1969

Pour comprendre la gratitude qui traverse Dear Boy, il faut mesurer l’état dans lequel se trouvait son auteur un an plus tôt. Le 20 septembre 1969, lors d’une réunion chez Apple, John Lennon annonce aux autres qu’il quitte les Beatles. Il accepte de garder le secret, pour ne pas compromettre la renégociation du contrat avec Capitol qu’Allen Klein vient d’obtenir. McCartney se retire alors avec Linda, Heather et la petite Mary, née le 28 août 1969, dans sa ferme de High Park, près de Campbeltown, dans la péninsule de Kintyre, en Écosse.

Il y traverse ce qu’il décrira plus tard comme une dépression. Il boit, reste au lit, ne se rase plus, ne voit plus l’intérêt de faire de la musique. Il a perdu le groupe qu’il a porté à bout de bras depuis la mort de Brian Epstein, et il a perdu du même coup ce qui lui servait d’identité depuis l’adolescence. C’est Linda, a-t-il répété dans de nombreux entretiens, qui l’a sorti de cet état, en le poussant à se remettre au travail et en lui rappelant qu’il restait un musicien. Nous avons évoqué cette période dans notre histoire de Teddy Boy, chanson sauvée des séances de Get Back et publiée sur son premier album solo.

Maybe I’m Amazed, premier merci

Le premier fruit de cette remontée est l’album McCartney, enregistré presque seul entre la maison de Cavendish Avenue et les studios Morgan, et publié le 17 avril 1970, une semaine après l’annonce publique du départ de Paul. On y trouve la chanson qui deviendra l’une de ses plus célèbres, Maybe I’m Amazed, déclaration à Linda écrite au piano à la fin de 1969. Nous l’avons placée au sommet de notre classement des dix plus belles chansons d’amour de Paul McCartney.

Dear Boy est la suite logique de Maybe I’m Amazed, mais elle en inverse le point de vue. La chanson de 1970 s’adresse à Linda et lui dit ce qu’elle a fait pour lui. La chanson de 1971 s’adresse à un tiers et lui dit ce qu’il a laissé échapper. Le sujet est le même, la gratitude d’un homme relevé par une femme ; l’angle change. McCartney ne parle plus à celle qui l’a sauvé, il parle de sa chance à celui qui ne l’a pas eue.

L’été 1970 en Écosse

C’est pendant l’été et l’automne 1970, toujours à High Park, que naissent la plupart des chansons de Ram. McCartney les écrit à la guitare acoustique ou au piano, dans une ferme sans confort où il a installé un petit studio rudimentaire. Linda est présente à chaque étape. Beaucoup de textes de l’album portent la marque de cette vie à la campagne, des moutons, du jardin, des enfants. Heart of the Country en est le manifeste ; Dear Boy en est la face intime.

Correctif factuel : la chanson n’a pas été écrite en 1971

On lit souvent que McCartney a écrit Dear Boy en 1971. C’est la date de son enregistrement et de sa publication, pas celle de son écriture. Comme la plupart des titres de Ram, la chanson est née en 1970, pendant le long séjour de Paul et Linda dans leur ferme écossaise de Kintyre, avant les séances new-yorkaises de l’automne. Elle faisait partie du stock de chansons qu’ils avaient emporté en Amérique, mais elle n’a été enregistrée qu’à la toute fin du projet, en Californie.

À qui s’adresse Dear Boy ?

La réponse de 1971

McCartney a parlé de la chanson dès sa sortie. En 1971, il la présente comme une tentative d’autobiographie, une chanson sur lui-même et sur la chance qu’il avait d’avoir Linda. Il ajoute une remarque qui dit beaucoup de son rapport à l’écriture : il ne s’était pas rendu compte à quel point il avait de la chance de l’avoir avant de commencer à écrire la chanson. Autrement dit, la chanson n’exprime pas un sentiment préexistant ; elle le révèle à son auteur en même temps qu’à l’auditeur.

Cette première explication est volontairement vague sur le destinataire. McCartney ne nomme personne. Le titre, Dear Boy, sonne comme une formule d’adresse un peu condescendante, celle d’un aîné à un cadet ou d’un gentleman à un rival. Il n’en fallait pas davantage pour que les auditeurs de 1971, et un en particulier, cherchent qui était ce garçon.

La réponse de 2001

Trente ans plus tard, dans un entretien accordé au magazine Mojo en 2001, McCartney met les choses au point. La chanson, dit-il en substance, ne visait pas John. Elle s’adressait à l’ex-mari de Linda, et c’était un commentaire sur lui, parce qu’il pensait, en découvrant Linda, qu’elle était extraordinaire et qu’il fallait être aveugle pour l’avoir laissée partir. Le cœur de la chanson, c’est l’idée que cet homme ne savait pas ce qu’il avait perdu.

Cette explication est cohérente avec tout ce que l’on sait de la chronologie. En 1970, McCartney vit avec Heather, qui a sept ans, et dont le père biologique est loin. Il a épousé une femme divorcée, ce qui, pour un Liverpudlien de sa génération, n’est pas une situation banale. Il a toutes les raisons de réfléchir à l’homme qui l’a précédé, et de s’étonner qu’on ait pu laisser partir la femme qu’il aime.

Ce que la chanson ne dit pas

Il faut noter ce que la chanson se garde de faire. Elle n’accuse pas. Elle n’énumère aucun grief. Elle ne raconte pas le mariage de Linda et Joseph See, qu’au demeurant McCartney ne connaissait que de seconde main. Elle se contente de constater une différence de perception : un homme a eu devant lui la même femme que le chanteur et ne l’a pas vue telle qu’elle était. C’est une chanson sur le regard, pas sur la faute.

C’est aussi ce qui la rend si facile à mal lire. Une chanson qui dit à un homme qu’il n’a pas compris ce qu’il avait peut s’appliquer à n’importe quel homme qui a perdu quelque chose. En 1971, un homme en particulier avait le sentiment d’être visé par tout ce que publiait McCartney.

Correctif factuel : ce n’est pas une chanson sur John Lennon

La lecture selon laquelle Dear Boy serait une pique contre Lennon circule encore dans de nombreux classements et articles consacrés à la guerre des chansons de 1971. Elle repose sur l’interprétation qu’en a faite Lennon lui-même, et sur le voisinage de Too Many People, qui contenait bien, de l’aveu de son auteur, une allusion à John et Yoko. Mais McCartney a toujours distingué les deux chansons : il a reconnu la pique de Too Many People et nié toute intention de ce genre dans Dear Boy, qu’il a désignée en 2001 comme une chanson adressée au premier mari de Linda. Rien dans le texte ni dans les circonstances d’écriture ne permet de soutenir le contraire.

Le malentendu Lennon

Un auditeur qui cherchait des preuves

Lorsque Ram paraît, au printemps 1971, John Lennon est en train d’enregistrer Imagine dans son studio de Tittenhurst Park. Il écoute l’album de son ancien partenaire avec l’attention d’un plaignant qui cherche des pièces à conviction. Il en trouve dans Too Many People, qui parle de gens qui prêchent et de quelqu’un qui aurait gâché sa chance. Il en trouve dans 3 Legs. Et il en trouve dans Dear Boy, où il croit reconnaître un sermon adressé à lui, le garçon qui n’aurait pas su ce qu’il avait.

Il faut comprendre l’état d’esprit de Lennon à ce moment-là. Il sort d’un an de thérapie primale avec Arthur Janov, il a donné en décembre 1970 à Rolling Stone un long entretien où il règle ses comptes avec toute l’histoire des Beatles, et il vit comme une humiliation le procès que McCartney a intenté pour dissoudre le groupe. Tout ce que publie Paul lui paraît dirigé contre lui. Même la pochette de Ram, qui montre McCartney tenant un bélier par les cornes, lui semble une provocation ; il la parodiera au dos d’Imagine en se faisant photographier tenant un cochon par les oreilles.

La réponse : How Do You Sleep?

La riposte paraît le 9 septembre 1971 aux États-Unis, sur Imagine. How Do You Sleep? est une attaque frontale, enregistrée avec George Harrison à la guitare slide, où Lennon reproche à McCartney de ne rien avoir fait depuis Yesterday et de faire une musique de fond. La chanson ne répond pas à Dear Boy en particulier ; elle répond à l’impression d’ensemble laissée par Ram. Mais Dear Boy a contribué à cette impression, alors même qu’elle n’y avait aucune part.

McCartney répondra à son tour, sur un tout autre ton, avec Dear Friend, sur le premier album de Wings, Wild Life, publié le 7 décembre 1971 : une chanson lente, triste, qui tend la main. Il est frappant que les deux titres, Dear Boy et Dear Friend, commencent par la même formule d’adresse. Le premier ne visait pas Lennon ; le second, si. Nous avons retracé cet échange dans notre histoire de Here Today, la chanson que McCartney écrira pour Lennon après sa mort.

Ce que le malentendu révèle

Le malentendu de Dear Boy est instructif parce qu’il montre comment fonctionne une guerre de chansons. Les deux auteurs se connaissent si bien qu’ils se lisent l’un l’autre dans chaque vers. Mais cette intimité produit des faux positifs. Lennon, qui avait lui-même l’habitude d’écrire des chansons à clés, supposait que McCartney faisait de même. Il n’imaginait pas qu’une chanson d’adresse sur Ram puisse parler d’un homme dont il ignorait probablement jusqu’au nom.

Les deux hommes finiront par se réconcilier au milieu des années 1970, et nous avons raconté leur dernière rencontre dans notre enquête sur la pizza chez Elaine’s. Lennon lui-même relativisera plus tard la violence de How Do You Sleep?, en expliquant qu’il s’était servi de sa rancœur comme d’un matériau, à la manière dont on écrit sur soi. La question de Dear Boy n’a jamais été réglée entre eux de façon explicite ; elle l’a été par le temps.

Paul et Linda McCartney, auteurs : un crédit qui a fini au tribunal

Une signature à deux noms

Sur la pochette de Ram comme sur les étiquettes du disque, Dear Boy est signée Paul et Linda McCartney. Ce n’est pas un détail de politesse conjugale. En 1971, le nom d’un auteur sur une chanson détermine qui touche les droits d’édition, et McCartney est encore lié par le contrat qui le rattache à Northern Songs, la société qui publie le catalogue Lennon-McCartney depuis 1963 et qui appartient désormais à ATV, le groupe de Lew Grade. Tout ce que Paul écrit seul est, en principe, réservé à cet éditeur. Ce que Linda écrit ne l’est pas.

McCartney a toujours soutenu que Linda participait réellement à l’écriture : elle proposait des idées, des mots, des lignes de chant, et surtout elle était présente à chaque étape. Il a dit, à plusieurs reprises, qu’il voulait simplement que le crédit reflète ce qui se passait dans la pièce. Les éditeurs, eux, ont vu autre chose : une manière de soustraire la moitié des revenus d’une chanson à la société qui en possédait les droits.

Le procès Northern Songs et Maclen

Le conflit éclate au sujet d’Another Day, le premier single solo de McCartney, publié en février 1971 et lui aussi signé des deux époux. Le 23 juillet 1971, Northern Songs et Maclen Music, la société américaine qui gérait les chansons Lennon-McCartney, engagent une action contre Paul et Linda et réclament 1 050 000 dollars. L’argument est simple : Linda n’aurait pas la capacité d’être coauteur, et le partage du crédit serait une manœuvre contractuelle.

L’affaire ne va jamais jusqu’à un jugement. Elle est réglée en juin 1972 par un accord de coédition de sept ans entre ATV et McCartney Music : les chansons écrites par le couple seront publiées conjointement, et Linda conserve son crédit. Pour Dear Boy, cette bataille n’a rien d’anecdotique. Elle signifie que, pendant plus d’un an, la chanson de remerciement adressée à Linda a été un objet de litige dont l’enjeu était, précisément, la place de Linda à côté de Paul.

Erreur fréquente : Linda n’aurait été créditée que par commodité fiscale

On lit souvent que le crédit de Linda sur Ram était une pure astuce financière. La réalité est plus nuancée. Le partage des droits avait évidemment une conséquence économique, et c’est ce qu’ont attaqué Northern Songs et Maclen. Mais le litige s’est conclu par un accord qui a maintenu Linda comme coauteur, et McCartney a continué à la créditer sur de nombreuses chansons de Wings bien après la fin de ses obligations envers l’éditeur. Le crédit est à la fois un geste artistique et un acte juridique ; il n’est pas l’un ou l’autre.

Le mépris et sa réponse

Le procès prolonge une hostilité plus ancienne. Dans l’entourage des Beatles comme dans une partie de la presse musicale britannique, Linda Eastman a été accueillie avec condescendance : photographe américaine, divorcée, mère d’une petite fille, présentée comme une groupie qui aurait mis la main sur le Beatle célibataire. Quand McCartney l’installe à ses côtés sur scène avec Wings, au clavier et aux chœurs, les critiques se déchaînent. Nous avons raconté cette réception dans notre portrait de Linda photographe, qui rappelle qu’elle avait signé des portraits de Jimi Hendrix, des Doors et des Rolling Stones avant d’épouser qui que ce soit.

Dear Boy peut se lire aussi comme une réponse à ce mépris, déplacée d’un cran. La chanson ne s’adresse pas aux critiques de Linda, mais à l’homme qui ne l’a pas retenue. Elle dit, en creux, que ceux qui n’ont pas vu ce qu’elle valait se sont trompés. Que la chanson ait ensuite été au centre d’une procédure visant à contester sa capacité d’écrire donne à ce message une ironie que personne n’avait prévue.

L’enregistrement : cinq semaines à Los Angeles

Pourquoi Los Angeles

La plus grande partie de Ram a été enregistrée à New York. Les séances commencent le 12 octobre 1970 au studio B de Columbia, se poursuivent jusqu’au 19 novembre, reprennent au studio D du 6 au 11 décembre, puis passent aux studios A&R en janvier et février 1971. C’est à New York que McCartney auditionne ses musiciens, en recrutant notamment le batteur Denny Seiwell et les guitaristes David Spinozza puis Hugh McCracken. Nous avons consacré une page complète à Denny Seiwell, qui deviendra ensuite le premier batteur de Wings.

À la fin de février 1971, McCartney part pour Los Angeles avec l’essentiel des bandes. Il y achève les parties manquantes, fait ajouter des arrangements d’orchestre et prépare le mixage. Il s’installe aux studios Sound Recorders, sur Hollywood, et y enregistre aussi quelques titres entièrement nouveaux. Dear Boy est l’un d’eux. Contrairement à Too Many People ou à Uncle Albert, elle n’a pas de piste de base new-yorkaise : tout se fait en Californie.

Erreur fréquente : Dear Boy aurait été enregistrée à New York en 1970

Parce que Ram est associé aux séances de Columbia à New York, on attribue souvent tout l’album à ces studios et à l’automne 1970. Dear Boy fait exception. Son enregistrement commence le 1er mars 1971 aux studios Sound Recorders de Los Angeles et se termine le 7 avril 1971 dans la même ville. C’est l’une des toutes dernières chansons ajoutées au disque.

1er mars 1971 : piano et voix, pendant le procès

Le 1er mars 1971, McCartney pose la base de la chanson : un piano et une voix. Le même jour, à Londres, le procès qu’il a intenté aux autres Beatles en est à son septième jour d’audience devant la Haute Cour. Il n’y assiste pas en permanence ; ses avocats le représentent. Mais l’affaire est partout, dans les journaux comme dans les conversations, et elle pèse sur chaque décision du disque.

Il faut mesurer ce décalage. D’un côté de l’Atlantique, des juristes plaident pour savoir si les Beatles existent encore. De l’autre, leur ancien bassiste enregistre, seul au piano, une chanson qui dit merci à sa femme. Ce contraste résume Ram tout entier, disque domestique fabriqué en pleine guerre, et il explique pourquoi les auditeurs de 1971 ont eu tant de mal à entendre la chanson pour ce qu’elle était.

9 mars : la batterie en morceaux

Le 9 mars, de 16 heures à minuit, Denny Seiwell enregistre sa partie de batterie. C’est sa première séance à Los Angeles. Dans la cabine se trouvent Jim Guercio, le producteur de Chicago et de Blood, Sweat & Tears, que McCartney a invité à superviser une partie du travail californien, et l’ingénieur du son Armin Steiner, l’un des techniciens les plus demandés de la ville.

La méthode choisie ce soir-là est inhabituelle. Au lieu d’une prise de batterie complète, Seiwell enregistre la grosse caisse et la caisse claire sur une prise, puis les toms sur une autre. Le procédé donne un son très propre et très contrôlé, que McCartney recherche pour cette chanson où chaque élément doit trouver sa place autour des voix. À un moment, Paul joue les accords pendant que Seiwell frappe les cordes du piano avec des baguettes de timbales, pour obtenir une texture percussive particulière.

Seiwell s’est souvenu de cette séance, avec un mélange d’admiration et de réserve, lors d’un entretien du 9 juin 2016 cité par Allan Kozinn et Adrian Sinclair dans The McCartney Legacy, Volume 1. Selon lui, le fait de découper la batterie en plusieurs prises avait enlevé un peu de spontanéité au morceau. C’est la remarque d’un batteur de studio new-yorkais, habitué à jouer en direct avec une section rythmique, et confronté à une manière de travailler qui fait du disque un objet construit plutôt qu’une performance captée.

Ce livre, le plus précis publié à ce jour sur la période, retrace séance par séance la fabrication de McCartney, de Ram et des premiers disques de Wings. Il est disponible sur Amazon : The McCartney Legacy, Volume 1: 1969-73, d’Allan Kozinn et Adrian Sinclair.

Erreur fréquente : Jim Guercio aurait produit Dear Boy

Jim Guercio était présent à Los Angeles et a supervisé certaines séances de mars 1971, dont celle du 9 mars pour Dear Boy. Mais il n’est pas crédité comme producteur de Ram. La production de l’album est attribuée à Paul et Linda McCartney. Le rôle de Guercio relève de l’assistance et du conseil, dans une période où McCartney cherchait des interlocuteurs extérieurs sans jamais leur confier les commandes. Nous revenons sur ces choix dans notre dossier sur les producteurs de McCartney en solo.

10 au 12 mars : les couches supplémentaires

Le 10 mars, McCartney ajoute une deuxième partie de piano, une guitare électrique et la basse. Les jours suivants, jusqu’au 12 mars, sont consacrés aux chœurs, c’est-à-dire à l’élément qui fait l’identité de la chanson. Paul et Linda chantent ensemble, puis Paul superpose ses propres voix pour construire un mur harmonique à plusieurs étages. Hugh McCracken participe à la séance à la guitare.

C’est dans cette semaine que la chanson prend sa forme définitive. La démo au piano du 1er mars était une confession ; l’enregistrement terminé est un édifice vocal où le chanteur principal est sans cesse rejoint, commenté, prolongé par des voix qui semblent venir de partout à la fois. Le 12 mars, par une coïncidence que McCartney ne pouvait pas prévoir en réservant le studio, la Haute Cour de Londres rend sa décision et nomme un administrateur judiciaire pour les affaires des Beatles. Paul a gagné son procès pendant qu’il empilait des chœurs sur Dear Boy.

7 avril : les phases de Paul Beaver

La dernière touche est ajoutée le 7 avril 1971. Paul Beaver, pionnier du synthétiseur Moog à Los Angeles, connu pour son duo avec Bernie Krause et pour ses contributions à des disques des Byrds et des Monkees, vient ajouter un effet de phasing au synthétiseur, avec Philip Davis. Cet effet donne à certains passages une ondulation discrète, comme si le son tournait légèrement sur lui-même.

La présence de Beaver est révélatrice. McCartney, qui passe pour un artisan traditionnel, s’intéresse de très près aux possibilités électroniques de l’époque. L’effet est subtil et ne se remarque pas à la première écoute, mais il participe à l’impression d’un son qui flotte. Le mixage final de l’album est confié à l’ingénieur norvégien Eirik Wangberg, qui travaille sur Ram au printemps 1971.

Qui joue sur Dear Boy

Musicien Rôle
Paul McCartney Chant principal, chœurs, pianos, guitare, basse, percussions
Linda McCartney Chœurs
Denny Seiwell Batterie
Hugh McCracken Guitare
Paul Beaver (avec Philip Davis) Synthétiseur, effet de phasing
Armin Steiner Ingénieur du son (séance du 9 mars)
Paul et Linda McCartney Production

Un édifice de voix : l’arrangement de Dear Boy

Une chanson construite sur les chœurs

Ce qui frappe d’abord dans Dear Boy, c’est l’écart entre la simplicité du propos et la complexité de l’habillage. Le texte tient en quelques phrases adressées à un homme. La musique, elle, est une succession de relais vocaux où la voix principale de Paul est reprise, doublée, contredite par des chœurs qui montent en falsetto, redescendent, se croisent. La chanson dure un peu plus de deux minutes, mais elle contient plus de parties vocales que bien des titres deux fois plus longs.

Cet arrangement n’est pas seulement décoratif. Il met en musique le sujet même de la chanson : un homme qui n’est plus seul. Là où Maybe I’m Amazed, un an plus tôt, était une déclaration à une voix, avec un chanteur qui s’arrache la gorge, Dear Boy est une déclaration chorale, où la voix de Linda se mêle à celle de Paul. La forme dit ce que le texte ne dit qu’à demi : la chanson de merci se chante à deux.

L’ombre des Beach Boys

Il est difficile d’écouter Dear Boy sans penser aux Beach Boys, et plus précisément à la manière dont Brian Wilson empilait les voix sur Pet Sounds en 1966. On retrouve la même logique d’harmonies serrées, les mêmes montées en voix de tête, le même goût pour les changements d’accords inattendus sous une mélodie apparemment simple. McCartney n’a jamais caché son admiration pour cet album ; il a souvent cité God Only Knows parmi ses chansons préférées, et il a raconté que Pet Sounds l’avait poussé à écrire Here, There and Everywhere pour Revolver.

Il faut cependant rester prudent. McCartney n’a pas présenté Dear Boy comme un hommage aux Beach Boys, et la parenté relève de l’écoute plutôt que d’une déclaration de l’auteur. Ce que l’on peut dire, c’est que la chanson appartient à une famille : celle des disques pop où l’harmonie vocale devient l’instrument principal. Le fait qu’elle ait été enregistrée à Los Angeles, à quelques kilomètres des studios où Brian Wilson avait construit ses propres cathédrales vocales, ajoute à la ressemblance une coïncidence géographique.

Un piano qui ne se pose jamais

Sous les voix, le piano joue un rôle discret mais décisif. McCartney construit la chanson sur des enchaînements d’accords qui semblent toujours sur le point de résoudre et qui repartent ailleurs. C’est une signature de son écriture de l’époque, que l’on retrouve dans The Back Seat of My Car, la grande pièce qui clôt Ram. Les deux chansons partagent un goût pour les ruptures de ton, les passages d’une section à l’autre sans transition, et une manière de traiter la chanson pop comme une suite en miniature.

Ce refus de la ligne droite est aussi ce qui a dérouté une partie de la critique en 1971. Habitués à des chansons de trois couplets et deux refrains, certains auditeurs ont trouvé Dear Boy décousue, trop courte pour tout ce qu’elle essaie de faire. Réécoutée aujourd’hui, elle apparaît au contraire comme un exercice de concision : McCartney dit ce qu’il a à dire, empile les voix jusqu’à saturation, et s’arrête.

La voix de Linda

La participation vocale de Linda a fait l’objet de moqueries pendant des décennies. On lui reprochait de ne pas être une chanteuse, de chanter faux, de n’être là que parce qu’elle était la femme de Paul. Sur Dear Boy, sa voix n’est jamais isolée : elle est fondue dans le chœur, où elle apporte une couleur un peu plus sèche, un peu moins lisse que celle de Paul. C’est précisément ce qui donne au chœur sa texture humaine.

McCartney a toujours défendu cette présence. Il expliquait que ce qu’il cherchait n’était pas la perfection technique mais le son de deux personnes qui chantent ensemble. Les rééditions récentes, qui ont permis d’entendre des pistes isolées de Ram, ont d’ailleurs changé le regard porté sur Linda : sa voix est juste, bien placée, et elle joue exactement le rôle qu’on attend d’elle dans l’arrangement. Pour mieux connaître son parcours, on peut lire notre biographie complète de Linda McCartney.

Écouter Dear Boy

La version remastérisée de 2012, publiée par la chaîne officielle de McCartney, est la meilleure porte d’entrée. Écoutez-la au casque si possible : les chœurs sont répartis sur toute la largeur de la stéréo, et c’est là que l’arrangement révèle sa richesse.

L’album complet, avec ses onze titres dans leur ordre d’origine, est disponible en CD sur Amazon : Ram, de Paul et Linda McCartney. On y entend Dear Boy à sa place, entre Ram On et Uncle Albert/Admiral Halsey, ce qui permet de mesurer comment la chanson dialogue avec les titres qui l’entourent.

Mai 1971 : la sortie et la critique

Un succès public

Ram paraît le 17 mai 1971 aux États-Unis et le 21 mai au Royaume-Uni. Le public répond présent : l’album atteint la première place des ventes britanniques et la deuxième aux États-Unis, où il reste classé de longs mois. Le single Uncle Albert/Admiral Halsey devient numéro un du Billboard en septembre 1971, ce qui en fait le premier numéro un américain de McCartney en solo. Nous avons consacré un article complet à Uncle Albert, qui suit immédiatement Dear Boy sur la première face.

Dear Boy n’est jamais publiée en single et ne connaît donc pas de carrière autonome dans les classements. Elle vit à l’intérieur de l’album, comme l’une de ses pièces de transition. Cela explique en partie qu’elle ait été si longtemps négligée : les rétrospectives de la carrière de McCartney retiennent les singles, et Dear Boy n’en a jamais été un.

Une critique assassine

La presse est beaucoup plus dure que le public. Dans Rolling Stone, Jon Landau qualifie Ram de disque incroyablement insignifiant et y voit le point le plus bas de la décomposition du rock des années 1960. Dans le New Musical Express, Alan Smith parle d’un ennui ininterrompu. D’autres critiques reprochent à McCartney sa légèreté, son goût du bricolage, son refus de se prendre au sérieux à un moment où Lennon publie des disques de cri primal et Harrison un triple album spirituel.

Dans ce concert de reproches, Dear Boy n’est presque jamais mentionnée pour elle-même. Elle est englobée dans le jugement général : une chanson de plus sur le bonheur domestique d’un homme qui aurait dû, selon ses critiques, avoir des choses plus importantes à dire. L’idée qu’une chanson de gratitude puisse être un sujet digne d’un grand artiste semble alors presque incongrue.

La réhabilitation

Le jugement sur Ram s’est retourné à partir des années 1990 et surtout des années 2000. Une nouvelle génération de musiciens, souvent issus de l’indie pop américaine, découvre l’album et y entend l’ancêtre d’une musique faite à la maison, libre, joueuse, qui se moque des conventions du rock sérieux. En 2012, la réédition de l’album dans la collection des archives de McCartney obtient une note moyenne de 86 sur Metacritic, un score qui aurait paru inimaginable quarante ans plus tôt.

Sur Pitchfork, Jayson Greene salue en Ram un disque de bonheur domestique, et c’est précisément ce qui était reproché à l’album en 1971 qui devient une qualité. Dear Boy profite pleinement de ce retournement. Ce qui passait pour une chanson de remplissage apparaît comme l’une des pièces les plus ambitieuses du disque sur le plan vocal, et comme la plus directe sur le plan émotionnel. Elle figure aujourd’hui régulièrement dans les classements des plus belles chansons d’amour de McCartney, comme celui que nous avons établi dans notre classement des chansons d’amour de Paul.

Ce que dit le retournement critique

Le cas de Ram est l’un des plus spectaculaires de l’histoire de la critique rock. Il ne tient pas seulement à un changement de goût. En 1971, l’album était jugé à travers la séparation des Beatles, et chaque chanson était lue comme une pièce du dossier. Une fois la séparation devenue de l’histoire ancienne, les chansons ont pu être entendues pour elles-mêmes. Dear Boy, qui n’avait rien à voir avec Lennon, est l’une de celles qui ont le plus gagné à ce changement de lecture.

La vie après Ram

Thrillington : Dear Boy sans paroles

En juin 1971, quelques semaines seulement après la sortie de Ram, McCartney fait enregistrer une version instrumentale de l’album entier, arrangée pour orchestre et section de jazz par Richard Hewson, l’arrangeur qui avait écrit l’orchestration de The Long and Winding Road pour Phil Spector. Le projet dort dans un tiroir pendant six ans. Il paraît finalement en 1977 sous le nom de Thrillington, attribué à un chef d’orchestre imaginaire, Percy Thrills Thrillington, dont McCartney se gardera longtemps de révéler l’identité.

La version de Dear Boy qui figure sur ce disque est une curiosité instructive. Privée de ses chœurs, la chanson perd ce qui faisait son identité et révèle son squelette harmonique : des enchaînements d’accords sophistiqués, une mélodie qui tient debout toute seule. Thrillington montre que, sous l’édifice vocal, il y avait bien une composition solide. L’album a été réédité à plusieurs reprises, notamment avec l’édition d’archives de Ram.

12 mars, un anniversaire

Il existe une coïncidence de calendrier que les biographes signalent rarement. Paul et Linda se sont mariés le 12 mars 1969, à la mairie de Marylebone, à Londres. Le 12 mars 1971, jour de leur deuxième anniversaire de mariage, McCartney est en studio à Los Angeles pour enregistrer les chœurs de Dear Boy, et c’est ce même jour que la Haute Cour nomme un administrateur judiciaire pour les affaires des Beatles. La chanson de gratitude envers Linda, la victoire judiciaire contre ses anciens camarades et l’anniversaire du mariage tombent sur la même date. Pour situer ces événements dans leur contexte, on peut consulter notre chronologie de l’année 1969 et celle de l’année 1971.

Heather, la fille de la chanson

Derrière Dear Boy, il y a une enfant. Heather, née en 1962 du premier mariage de Linda avec Joseph See, a six ans lorsque sa mère s’installe à Londres avec Paul. McCartney l’adopte après le mariage, et elle prend son nom. Elle grandit entre Londres, la ferme de High Park en Écosse et les tournées de Wings, aux côtés de Mary, née en 1969, de Stella, née en 1971, et de James, né en 1977.

La chanson ne parle pas d’elle, mais elle n’existerait pas sans elle. En s’adressant au premier mari de Linda, McCartney s’adresse aussi, d’une certaine manière, au père de la petite fille qu’il élève. C’est ce qui rend le ton de la chanson si particulier : elle n’est ni triomphante ni méprisante, mais constate un fait. Nous avons retracé le parcours de Heather et de ses frère et sœurs dans notre article sur les cinq enfants de Paul McCartney, et celui de Mary dans notre portrait de Mary McCartney.

Joseph See est mort en mars 2000, deux ans après Linda. Il avait fait carrière comme géologue et anthropologue, et avait longtemps vécu dans le sud-ouest des États-Unis. Il n’a, à notre connaissance, jamais commenté publiquement la chanson qui lui était adressée.

1998 : Dear Boy aux funérailles de Linda

La mort de Linda

Linda McCartney meurt le 17 avril 1998, à 56 ans, d’un cancer du sein diagnostiqué en 1995, dans le ranch familial près de Tucson, en Arizona. Paul et leurs enfants sont à ses côtés. L’annonce, faite par un porte-parole, est volontairement vague sur le lieu, pour préserver la tranquillité de la famille, ce qui explique que les premières dépêches aient donné d’autres localisations.

Erreur fréquente : Linda serait morte à Santa Barbara

Les premiers communiqués de presse d’avril 1998 ont indiqué que Linda McCartney était morte à Santa Barbara, en Californie. Cette information a été reprise pendant des années. Il a été établi ensuite que le décès avait eu lieu dans la propriété des McCartney près de Tucson, en Arizona, et que la mention de Santa Barbara servait à éloigner la presse du lieu où se trouvait la famille. Nous revenons sur cette année dans notre chronologie de 1998.

8 juin 1998 : St Martin-in-the-Fields

Le 8 juin 1998, un service à la mémoire de Linda est célébré à l’église St Martin-in-the-Fields, sur Trafalgar Square, à Londres. Plus de sept cents personnes y assistent, parmi lesquelles George Harrison et Ringo Starr, venus entourer Paul. Le Brodsky Quartet, formation de musique de chambre britannique réputée pour ses collaborations avec des musiciens pop, joue un programme composé de chansons que Paul avait écrites pour Linda ou avec elle.

Dear Boy figure parmi ces chansons. Le choix est significatif. De toutes les chansons de McCartney, Dear Boy est celle qui dit le plus explicitement ce que Linda lui a apporté : elle l’a trouvé, elle l’a gardé, et celui qui l’avait laissée partir ne savait pas ce qu’il perdait. Entendue ce jour-là, sans paroles, arrangée pour quatre instruments à cordes, la chanson de 1971 change de sens une dernière fois. Elle n’est plus adressée à un homme mais à une absente.

Une chanson rarement jouée

McCartney n’a presque jamais interprété Dear Boy sur scène. Sa structure vocale, qui repose sur l’empilement de voix en studio, se prête mal à la reproduction en concert, et la chanson est restée un titre de disque. C’est aussi ce qui lui a conservé une forme de pudeur : elle n’a jamais été transformée en moment de communion dans un stade. Elle appartient à l’album, et à ceux qui l’écoutent seuls.

L’édition d’archives de 2012

En mai 2012, Ram est réédité dans la collection Paul McCartney Archive, dans plusieurs formats, dont un coffret de luxe comprenant des pistes inédites, la version mono de l’album, Thrillington, un livre de photographies de Linda et un film. Cette édition a joué un rôle décisif dans la réhabilitation du disque, et elle a permis d’entendre Dear Boy dans un remastering qui met en valeur la séparation stéréo des chœurs. Pour l’histoire complète de l’album, voir notre dossier sur Ram.

Dear Boy dans l’œuvre de McCartney : une famille de chansons de gratitude

De Maybe I’m Amazed à My Love

Dear Boy n’est pas une chanson isolée. Elle appartient à une série que McCartney a ouverte en 1970 et qu’il n’a jamais vraiment refermée : celle des chansons où il remercie Linda de l’avoir tiré d’un mauvais pas. La première est Maybe I’m Amazed, sur l’album McCartney, publiée le 17 avril 1970, qui dit la peur d’un homme qui se découvre dépendant de l’amour d’une femme. La deuxième est Dear Boy, un an plus tard. La troisième est My Love, sur Red Rose Speedway en 1973, qui deviendra un numéro un américain.

Ce qui distingue Dear Boy de ses deux voisines, c’est son point de vue. Maybe I’m Amazed et My Love parlent à Linda ou parlent d’elle. Dear Boy fait un détour : elle parle à un tiers, et c’est à travers ce tiers qu’elle dit ce que Linda représente. Cette construction indirecte est rare chez McCartney, qui préfère d’ordinaire l’adresse directe. Elle donne à la chanson une dimension narrative, presque théâtrale, qui annonce les personnages de Band on the Run ou de Venus and Mars.

Une gratitude sans triomphe

Il aurait été facile, pour un homme célèbre qui vient d’épouser une femme dont le premier mariage a échoué, d’écrire une chanson de victoire. Dear Boy évite cet écueil. Elle ne se moque pas de celui à qui elle parle ; elle constate qu’il n’a pas su voir. Le ton est celui d’une conversation entre deux hommes, l’un qui a perdu, l’autre qui a trouvé, et le chanteur semble presque reconnaissant envers celui qui a laissé passer sa chance.

Cette retenue est d’autant plus remarquable que Ram contient, ailleurs, des piques beaucoup plus directes. Too Many People reproche à John et Yoko de prêcher, et 3 Legs a été entendue comme un commentaire sur les trois autres Beatles. Au milieu de ces règlements de comptes, Dear Boy est la seule chanson d’adresse qui ne cherche pas à blesser. C’est peut-être pour cela qu’elle a été si mal entendue : dans un disque où l’on attendait des flèches, une chanson sans flèche passait pour une flèche cachée.

Ce qui reste de la chanson

Plus d’un demi-siècle après sa sortie, Dear Boy occupe une place singulière dans le répertoire de McCartney. Elle n’est pas un tube, elle n’a jamais été un classique de concert, elle ne figure dans aucune compilation de ses plus grands succès. Mais elle est souvent citée par les musiciens qui ont redécouvert Ram, pour la hardiesse de son arrangement vocal, et par les biographes, pour ce qu’elle dit de la relation entre Paul et Linda. Elle concentre en deux minutes l’essentiel de ce que McCartney voulait dire en 1971 : qu’il avait perdu un groupe, qu’il avait trouvé une famille, et qu’il savait lequel des deux comptait le plus.

Elle rappelle aussi une leçon plus générale sur la manière d’écouter les chansons des Beatles après la séparation. Chaque titre publié entre 1970 et 1972 a été scruté pour y trouver des allusions aux trois autres. Certaines de ces lectures étaient justes ; beaucoup étaient fausses. Dear Boy est l’exemple le plus net d’une chanson qu’on a crue tournée vers le passé alors qu’elle regardait ailleurs : vers un homme que les Beatles n’avaient jamais rencontré, et vers une femme que leur public refusait encore de prendre au sérieux.

Chronologie de Dear Boy

Date Événement
24 septembre 1941 Naissance de Linda Eastman à Scarsdale, dans l’État de New York
1962 Naissance de Heather, fille de Linda et de Joseph See
15 mai 1967 Première rencontre de Paul et Linda au club Bag O’Nails, à Londres
12 mars 1969 Mariage de Paul et Linda à la mairie de Marylebone
Automne 1969 Retraite à High Park, en Écosse, après la fin de fait des Beatles
17 avril 1970 Sortie de McCartney, avec Maybe I’m Amazed
1970 Écriture de Dear Boy en Écosse
12 octobre 1970 Début des séances de Ram au studio B de Columbia, à New York
31 décembre 1970 McCartney assigne les autres Beatles en justice pour dissoudre le groupe
1er mars 1971 Piano et voix de base de Dear Boy à Sound Recorders, Los Angeles ; septième jour du procès
9 mars 1971 Batterie de Denny Seiwell, avec Jim Guercio et Armin Steiner
10 au 12 mars 1971 Deuxième piano, guitare, basse, puis chœurs
12 mars 1971 Nomination d’un administrateur judiciaire pour les Beatles ; deuxième anniversaire de mariage
7 avril 1971 Phasing au synthétiseur par Paul Beaver
17 et 21 mai 1971 Sortie de Ram aux États-Unis puis au Royaume-Uni
Juin 1971 Enregistrement de la version instrumentale Thrillington
23 juillet 1971 Northern Songs et Maclen attaquent Paul et Linda au sujet du crédit de Linda
9 septembre 1971 Sortie américaine d’Imagine, avec How Do You Sleep?
7 décembre 1971 Sortie de Wild Life, avec Dear Friend
Juin 1972 Accord de coédition de sept ans entre ATV et McCartney Music
1977 Parution de Thrillington
17 avril 1998 Mort de Linda McCartney près de Tucson
8 juin 1998 Service à St Martin-in-the-Fields ; le Brodsky Quartet joue Dear Boy
Mars 2000 Mort de Joseph See
2001 Dans Mojo, McCartney précise que la chanson visait le premier mari de Linda
Mai 2012 Réédition de Ram dans la collection Archive

Guide d’écoute

Ce qu’il faut écouter

  • L’ouverture : la chanson commence sans introduction instrumentale développée. La voix arrive presque tout de suite, comme dans une lettre qui commencerait par le nom du destinataire.
  • Les réponses du chœur : à chaque phrase de la voix principale répond un chœur qui reprend, commente ou prolonge. Écoutez comment ces réponses passent d’un côté à l’autre de la stéréo.
  • Les montées en voix de tête : les passages en falsetto sont ceux où la parenté avec les harmonies des Beach Boys est la plus audible.
  • La batterie : grâce au découpage des prises du 9 mars, chaque élément de la batterie est très net. On entend distinctement la grosse caisse, la caisse claire et les toms, qui ne se recouvrent jamais.
  • Le phasing : l’effet ajouté par Paul Beaver le 7 avril est discret. Il se remarque surtout au casque, comme une légère ondulation sur certaines notes tenues.
  • La fin : la chanson s’arrête presque brusquement, sans long fondu, avant d’enchaîner sur Uncle Albert/Admiral Halsey.

Trois écoutes comparées

Pour comprendre Dear Boy, on peut l’écouter trois fois de suite, dans trois contextes. D’abord à sa place dans Ram, après Ram On, pour mesurer comment elle rompt avec la douceur de l’ukulélé qui la précède. Ensuite dans sa version Thrillington, pour entendre la composition sans ses voix. Enfin à côté de Maybe I’m Amazed, pour comparer les deux grandes chansons de gratitude écrites pour Linda en l’espace d’un an : l’une chantée seul, l’autre à plusieurs voix. Pour prolonger, notre sélection de 20 chansons de Paul McCartney en solo et celle de 20 chansons pour découvrir les Wings offrent d’autres points de comparaison.

Questions fréquentes sur Dear Boy

De quel album fait partie Dear Boy ?

De Ram, l’album de Paul et Linda McCartney paru en mai 1971. C’est la quatrième plage de la première face.

À qui s’adresse la chanson ?

Au premier mari de Linda, Joseph See. McCartney l’a précisé dans Mojo en 2001. En 1971, il présentait la chanson comme une réflexion sur la chance qu’il avait d’avoir rencontré Linda.

Dear Boy parle-t-elle de John Lennon ?

Non. Lennon l’a cru, dans le contexte de la brouille de 1971, mais McCartney a démenti. La chanson qui s’adresse vraiment à Lennon est Dear Friend, sur Wild Life.

Qui a écrit Dear Boy ?

Elle est créditée à Paul et Linda McCartney. Ce crédit partagé a fait l’objet d’un procès engagé par Northern Songs et Maclen en juillet 1971, réglé par un accord en juin 1972.

Où et quand a-t-elle été enregistrée ?

Aux studios Sound Recorders de Los Angeles, entre le 1er mars et le 7 avril 1971, et non à New York comme la majeure partie de l’album.

Qui joue de la batterie ?

Denny Seiwell, futur batteur de Wings, lors d’une séance du 9 mars 1971.

Qui a produit la chanson ?

Paul et Linda McCartney sont crédités comme producteurs. Jim Guercio a supervisé certaines séances à Los Angeles sans être crédité comme producteur.

Combien de temps dure Dear Boy ?

Environ 2 minutes 12.

A-t-elle été publiée en single ?

Non. Elle n’existe que comme titre de l’album Ram et de ses rééditions.

McCartney l’a-t-il jouée en concert ?

Pratiquement jamais. Son arrangement vocal très chargé se prête mal à la scène.

Pourquoi est-elle associée aux Beach Boys ?

Parce que ses harmonies empilées et ses montées en voix de tête rappellent la manière de Brian Wilson sur Pet Sounds, album que McCartney admire. La parenté est une impression d’écoute, pas une déclaration de l’auteur.

Quel lien avec les funérailles de Linda ?

Le Brodsky Quartet l’a jouée le 8 juin 1998 lors du service à la mémoire de Linda à St Martin-in-the-Fields, à Londres.

Petit glossaire

  • High Park : la ferme de McCartney près de Campbeltown, dans la péninsule de Kintyre, en Écosse, où il se retire à partir de 1969.
  • Sound Recorders : studio d’enregistrement de Los Angeles où Dear Boy a été enregistrée en mars et avril 1971.
  • Northern Songs : société d’édition créée en 1963 pour publier les chansons Lennon-McCartney, passée sous le contrôle d’ATV en 1969.
  • Maclen Music : société américaine chargée des droits des chansons Lennon-McCartney aux États-Unis.
  • Administrateur judiciaire : personne nommée par un tribunal pour gérer des biens ou une entreprise pendant un litige. Pour les Beatles, la nomination date du 12 mars 1971.
  • Phasing : effet sonore qui décale légèrement deux copies d’un même signal pour produire une ondulation.
  • Falsetto : voix de tête, registre aigu utilisé dans les chœurs de la chanson.
  • Thrillington : version instrumentale de Ram, enregistrée en 1971 et publiée en 1977 sous un pseudonyme.

Pour aller plus loin

Sources et bibliographie

  • Allan Kozinn et Adrian Sinclair, The McCartney Legacy, Volume 1: 1969-73, Dey Street Books, 2022. Entretien avec Denny Seiwell du 9 juin 2016.
  • Luca Perasi, Paul McCartney: Recording Sessions (1969-2013), L.I.L.Y. Publishing, 2013.
  • The Paul McCartney Project, fiches des séances d’enregistrement de Ram à Los Angeles, mars et avril 1971.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997.
  • Mojo, entretien avec Paul McCartney, 2001.
  • Jon Landau, critique de Ram, Rolling Stone, 8 juillet 1971.
  • Alan Smith, critique de Ram, New Musical Express, mai 1971.
  • Jayson Greene, critique de la réédition de Ram, Pitchfork, 2012.
  • Peter Doggett, You Never Give Me Your Money: The Beatles After the Breakup, Harper, 2009.
  • Livret de la réédition Ram, Paul McCartney Archive Collection, 2012.

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