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« Uncle Albert/Admiral Halsey » : histoire complète du numéro un le plus improbable de Paul McCartney

Le 4 septembre 1971, un ancien Beatle se retrouve numéro un du Billboard Hot 100 avec une chanson de quatre minutes cinquante qui n’a ni refrain unique, ni structure identifiable, ni sujet clair — un collage de fragments inachevés reliés par un orage synthétique, une conversation téléphonique en accent snob, un chœur de cuivres new-yorkais et une tourte au beurre du Lancashire que personne, en Amérique, n’a jamais mangée. « Uncle Albert/Admiral Halsey » est le morceau le plus improbable jamais arrivé au sommet des ventes américaines, et c’est en même temps la démonstration la plus complète de ce que Paul McCartney savait faire et que personne d’autre ne savait faire. Voici son dossier complet : la séance du 6 novembre 1970, les musiciens recrutés dans une cave du Bronx, l’ingénieur norvégien qui a fabriqué le morceau au montage, l’oncle réel, l’amiral réel, le procès, le massacre critique et la réhabilitation.

Sommaire

Où en est Paul McCartney à l’automne 1970

Un homme qui vient de faire un procès à ses meilleurs amis

Il faut se replacer dans l’état d’esprit exact. Le 10 avril 1970, McCartney a rendu publique sa rupture avec les Beatles. Le 31 décembre 1970, il assignera les trois autres devant la Haute Cour de Londres pour obtenir la dissolution du partenariat — procédure qu’il gagnera le 12 mars 1971, au terme du jugement rendu contre le gestionnaire que nous avons portraituré dans notre enquête sur Allen Klein.

Autrement dit : quand il entre en studio à New York en octobre 1970 pour commencer Ram, McCartney est un homme de vingt-huit ans en instance de procès contre John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, universellement désigné comme le fossoyeur du groupe, et dont le premier album solo, McCartney, a été reçu comme un bricolage domestique.

Le refuge de High Park

L’année précédente s’était passée en Écosse, dans la ferme de High Park, près de Campbeltown, dans une réclusion que les biographes décrivent unanimement comme une dépression. Whisky, absence de rasage, absence de projet. C’est Linda qui, selon tous les témoignages, le remet au travail.

Cette donnée biographique est essentielle pour comprendre Ram, et « Uncle Albert » en particulier. Ce n’est pas le disque d’un homme au sommet : c’est celui d’un convalescent qui essaie de prouver — d’abord à lui-même — qu’il peut encore faire un disque sans les trois autres et sans George Martin aux commandes.

Pourquoi New York

Le choix du lieu est stratégique. Londres, c’est Apple, les avocats, la presse et les fantômes. New York, c’est la ville de Linda, un vivier de musiciens de studio inconnus de lui, et surtout un endroit où personne n’attend Paul McCartney.

Nous avons retracé cette migration d’atelier dans D’Apple Studio à AIR Studios : les métamorphoses décisives de Paul McCartney (1969-1975). Ram en est la pièce centrale : c’est le seul album de sa carrière entièrement conçu loin de son écosystème habituel.

Le casting de « Ram » : des auditions dans un grenier de la 45e Rue

Trois jours d’auditions anonymes

La procédure retenue est inhabituelle et révélatrice. Plutôt que d’appeler des amis, McCartney organise trois jours d’auditions dans un grenier de la 45e Rue, à Manhattan. Les candidats ne savent pas toujours pour qui ils jouent.

C’est une manière de recruter des exécutants sans passé commun, sans révérence et sans opinion sur les Beatles. Le même réflexe reviendra dix ans plus tard chez John Lennon, qui exigera pour Double Fantasy des musiciens qui ne soient pas des fans — nous l’avons raconté dans notre dossier sur ces séances.

Denny Seiwell, trouvé dans une cave du Bronx

Le batteur Denny Seiwell est convoqué dans des conditions dignes d’un roman : une cave d’immeuble du Bronx, une batterie, et l’ordre de jouer. Il joue. Il est engagé — et il deviendra, quelques mois plus tard, l’un des membres fondateurs des Wings, aventure dont nous avons daté l’annonce dans Il y a 55 ans, Paul McCartney annonçait un groupe qui n’avait pas encore de nom.

Seiwell a résumé plus tard la nature de la relation qui s’est nouée pendant ces séances : ce disque a représenté, dit-il, une percée dans leur relation musicale. Le mot « percée » est celui d’un professionnel qui a compris qu’on ne lui demandait pas d’exécuter mais de proposer.

David Spinozza, puis Hugh McCracken

Le premier guitariste retenu est David Spinozza, repéré par Linda. Il n’ira pas au bout : indisponible en cours de projet, il est remplacé par Hugh McCracken — le même Hugh McCracken qui, dix ans plus tard, sera le seul musicien que John Lennon connaisse personnellement en entrant au Hit Factory.

C’est l’une des symétries les plus étonnantes de l’histoire post-Beatles : un guitariste de studio new-yorkais aura été, sans jamais appartenir à aucun groupe, le fil rouge entre l’album de rupture de McCartney en 1971 et l’album de retour de Lennon en 1980.

Ce que ce casting dit du projet

Aucun de ces musiciens n’est une vedette. Aucun n’a d’histoire avec les Beatles. Aucun ne peut, en séance, opposer une objection fondée sur ce qu’on faisait « avant ». McCartney s’est constitué un atelier où il est la seule autorité — ce qui est à la fois la condition de la liberté de Ram et l’origine du reproche qui lui sera fait pendant quarante ans : un disque sans contradicteur.

La séance du 6 novembre 1970

Columbia Studio B, New York

La date est établie : le 6 novembre 1970, dans le studio B de Columbia à New York. Les séances de base de Ram courent du 12 octobre au 19 novembre 1970 ; les voix seront enregistrées dans le studio D début décembre ; le travail se poursuivra chez A&R Recording en janvier-février 1971, puis à Los Angeles, chez Sunset Sound Recorders, jusqu’en avril.

« Uncle Albert/Admiral Halsey » aura donc traversé trois villes, quatre studios et six mois. Ce n’est pas une chanson enregistrée : c’est une chanson construite.

Ce que McCartney savait — et ce qu’il ne savait pas

Le témoignage le plus utile sur cette séance vient de Hugh McCracken, et il est d’une franchise rare. Selon lui, McCartney est un génie qui voit et entend tout ce qu’il veut, et qui donnait des instructions précises au guitariste comme au batteur. Mais, ajoute-t-il, sur cette chanson-là, il ne savait pas ce qu’il voulait à la guitare.

Cette réserve est capitale. Elle indique que « Uncle Albert » n’existait pas, au moment de l’enregistrement, sous la forme d’une chanson finie dans la tête de son auteur. Il y avait des morceaux de choses. Le reste allait se décider ailleurs.

Le rôle de la section rythmique

Ce qu’on entend de Seiwell et McCracken sur la bande finale est d’ailleurs remarquablement discret. Il n’y a pas de démonstration, pas de fill spectaculaire, pas de riff signature. Les deux hommes fournissent une assise souple qui laisse toute la place aux changements d’humeur.

C’est exactement ce qu’exige un morceau à tiroirs : chaque section doit pouvoir arriver sans que la précédente ait imposé une inertie.

Anatomie d’un montage plutôt que d’une composition

Des fragments inachevés

Le point le plus important de tout ce dossier, et celui que les présentations rapides escamotent : « Uncle Albert/Admiral Halsey » n’a pas été écrit d’un bloc. C’est un assemblage de fragments de chansons non terminées.

McCartney en avait des dizaines. Depuis l’époque des Beatles, il tenait des carnets de bouts de mélodies, de refrains sans couplets, de couplets sans refrains. La suite du deuxième disque d’Abbey Road, en 1969, avait déjà été fabriquée selon ce principe : coudre ensemble ce qu’on n’arrive pas à finir séparément.

Eirik Wangberg, l’homme du montage

La particularité de « Uncle Albert » est que la couture n’est pas de McCartney seul. L’ingénieur norvégien Eirik Wangberg, qui mixe l’album à Los Angeles, joue un rôle actif dans l’assemblage des fragments et dans le raccord entre les sections.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Sur le morceau le plus célèbre de Ram, la forme finale — l’ordre des scènes, les transitions, les fondus — doit autant à un ingénieur du son qu’à l’auteur. C’est un disque de studio au sens le plus strict : l’objet n’existait pas avant le montage.

La leçon d’« Abbey Road »

La filiation est directe et McCartney ne l’a jamais niée. Il a expliqué à plusieurs reprises que ce format lui plaisait précisément parce qu’il permet de s’étirer, d’explorer des styles différents, d’assembler des choses et de changer de ton et d’atmosphère en un clin d’œil.

La différence avec la suite d’Abbey Road est de taille, cependant. Là-bas, George Martin et les quatre Beatles montaient un long final de face B, hors format radio. Ici, McCartney comprime le même procédé dans un single de quatre minutes cinquante — et le vend à la radio américaine.

Le décompte des sections

On lit souvent que la chanson comporte douze sections distinctes. Le chiffre circule depuis longtemps ; il ne provient d’aucun document de séance et relève du dénombrement d’auditeurs attentifs, avec les désaccords que cela suppose selon qu’on compte ou non les reprises et les liaisons.

Ce qui est certain, en revanche, c’est la macrostructure : une première partie de ballade nostalgique adressée à l’oncle Albert, un intermède d’effets sonores et de fanfare, une seconde partie marquée par l’entrée du personnage de l’amiral Halsey, et une coda qui recycle les motifs déjà entendus.

Le principe de fonctionnement

Ce qui fait tenir l’ensemble n’est pas une progression harmonique : c’est un principe de contraste permanent. Chaque section est aussi courte que possible et aussi différente que possible de la précédente. On passe du piano mélancolique aux cuivres triomphants, du chant crooné à la voix filtrée comme au téléphone, du silence à l’orage.

C’est, littéralement, une technique de cinéma appliquée à un single de pop : le montage cut. La chanson ne se développe pas, elle change de plan.

Oncle Albert : qui était-il ?

Albert Kendall, de Liverpool

Le personnage n’est pas une invention. Albert Kendall était le mari de Milly, l’une des tantes de Paul McCartney du côté de son père Jim — cette immense famille de Liverpool qui constitue le décor de toute son enfance et à laquelle il n’a jamais cessé de revenir dans ses chansons.

McCartney l’a décrit comme quelqu’un dont il gardait un souvenir affectueux, et il a précisé que la chanson lui était venue comme une chose nostalgique.

La Bible et le whisky

Le trait dont les biographes se souviennent le plus est celui-ci : lorsqu’il avait bu, l’oncle Albert citait la Bible. Un homme ordinaire de Liverpool qui, sous l’effet de l’alcool, se met à réciter les Écritures devant une famille attablée — c’est exactement le genre de détail qui, chez McCartney, devient une chanson trente ans plus tard.

Il faut relever la nature du souvenir : ce n’est ni un drame ni une leçon. C’est une scène. McCartney est un mémorialiste des scènes, pas des sentiments.

Le vrai sujet : la culpabilité de celui qui est parti

La clé du morceau se trouve dans une déclaration de McCartney qui vaut mieux que toutes les exégèses. Il est à peu près certain, dit-il, que cette chanson reflète une nostalgie nouvelle pour la famille, à un moment où il s’était éloigné de Liverpool ; il ne voyait plus les siens aussi régulièrement, peut-être pour une fête du Nouvel An, mais globalement il s’était éloigné de tout cela.

C’est donc une chanson sur l’abandon de la famille par celui qui a réussi. Le refrain n’est pas une excuse polie : c’est une excuse réelle, adressée à une génération qu’on a laissée derrière. McCartney a précisé le mécanisme : il pensait à cette génération plus âgée en se demandant à moitié ce qu’elle penserait de la façon dont la sienne fait les choses.

Une chanson de 1971, pas de 1965

Ce détail de datation intérieure compte. En 1965, avec « Yesterday » ou « Eleanor Rigby », McCartney observait la solitude des autres. En 1971, il s’inclut dans le tableau : c’est lui qui est parti, c’est lui qui ne rappelle pas. La nostalgie n’est plus un décor, elle a un coupable, et c’est l’auteur.

Nous avons montré ailleurs, dans notre analyse de ses plus belles chansons d’amour, à quel point sa méthode consiste à faire passer l’intime par le détail concret. « Uncle Albert » en est le cas limite : la douleur y est enveloppée dans une tourte au beurre.

L’amiral Halsey : qui était-il ?

William Frederick Halsey Jr.

Là encore, le personnage est réel. William « Bull » Halsey (1882-1959), amiral de la flotte américaine, est l’un des grands commandants du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale : Guadalcanal, les Salomon, Leyte. Sa signature sur les actes de reddition japonais en fait, pour toute une génération d’Américains, une figure d’autorité militaire absolue.

Il est mort en 1959, douze ans avant la chanson.

« C’est l’un des vôtres »

McCartney a expliqué le choix avec une formule qui dit tout de sa manière de travailler : quant à l’amiral Halsey, c’est l’un des vôtres, un amiral américain. La phrase est adressée à un interlocuteur américain, et elle signale que le nom a été choisi comme un objet trouvé, pour sa sonorité et son épaisseur d’évocation, pas pour un motif biographique.

Il n’y a aucun message sur la marine américaine dans « Uncle Albert/Admiral Halsey ». Il y a un nom qui sonne bien et qui évoque instantanément le galon.

Une figure d’autorité qu’il faut ignorer

McCartney a néanmoins livré la clé fonctionnelle du personnage : l’amiral est une figure autoritaire qu’il conviendrait d’ignorer. Le diptyque devient alors limpide. Première partie : on présente ses excuses à la génération d’avant. Seconde partie : on refuse de lui obéir.

Le morceau est donc structuré comme un rapport à l’autorité en deux temps, l’affection et l’insubordination — ce qui, chez un homme qui vient de traîner ses trois anciens partenaires devant un tribunal, n’est pas exactement anodin.

Halsey notifie, et il ne se passe rien

Le comique de la section tient à ce que l’amiral notifie quelque chose au narrateur, et que ce dernier ne fait rien de cette notification sinon prendre le thé. L’autorité s’exprime, et elle se dissout dans une scène domestique anglaise. C’est du surréalisme de cuisine.

McCartney lui-même a désigné ce passage comme sa partie préférée du morceau, en reconnaissant son caractère un peu surréaliste et en l’attribuant à l’état d’esprit très libre dans lequel il se trouvait à l’époque.

Les mots qui ont dérouté l’Amérique

La tourte au beurre

Le détail lexical le plus savoureux de toute l’affaire est le nom d’un plat régional du Lancashire : une tourte au beurre, aux pommes de terre et à l’oignon, sans viande — plat de carême populaire dans le nord-ouest de l’Angleterre, et donc dans le Liverpool catholique de l’enfance de McCartney.

Ce plat, cité dans la section de l’amiral, n’évoque strictement rien pour un auditeur américain. Le morceau numéro un des ventes aux États-Unis à l’automne 1971 contient donc une référence culinaire que son public ne pouvait pas comprendre. Personne n’a semblé s’en soucier.

Les mains au-dessus de l’océan

La formule la plus reprise du morceau — l’image des mains tendues d’un continent à l’autre — a reçu de son auteur une explication d’une simplicité désarmante : elle renvoie à Linda et à lui, elle américaine, lui britannique.

C’est le genre de glose qui déçoit les exégètes et qui devrait au contraire les instruire. Chez McCartney, l’image la plus large recouvre presque toujours une donnée domestique minuscule.

L’accent snob au téléphone

Dernier procédé, et le plus théâtral : dans la première partie, le narrateur s’adresse à l’oncle Albert au téléphone, en adoptant un accent britannique affecté, pour lui expliquer poliment qu’il n’a pas le temps de parler.

Tout le sujet de la chanson est là, en dix secondes de jeu d’acteur. Le garçon de Liverpool est devenu un monsieur qui parle bien et qui n’a plus le temps. L’excuse est sincère et l’excuse est insuffisante : c’est précisément ce que la chanson met en scène.

La production : ce qu’on entend réellement

George Martin revient — pour une séance

C’est l’un des faits les plus commentables de Ram. McCartney, qui vient de couper les ponts avec l’écosystème Beatles, rappelle George Martin pour écrire et diriger les arrangements orchestraux. Pas pour produire l’album : pour orchestrer.

La distinction est essentielle. Martin n’a aucune autorité sur ce disque ; il exécute une commande. C’est un renversement complet du rapport de 1963, et c’est aussi la preuve que McCartney savait exactement ce qu’il ne voulait pas perdre de son ancienne vie : la plume orchestrale de Martin, et rien d’autre.

Le même homme signera deux ans plus tard les arrangements de « Live and Let Die » et de Band on the Run. Il reviendra encore sur « Little Lamb Dragonfly », que nous avons traité à part dans L’agneau, la libellule et l’orchestre de George Martin.

Les cordes et la question du « New York Philharmonic »

La pochette de Ram crédite le New York Philharmonic Orchestra. La formule est à prendre avec précaution : il ne s’agit pas d’une séance officielle de l’orchestre philharmonique de New York en tant qu’institution, mais d’un ensemble de musiciens new-yorkais de premier plan, dont plusieurs appartenaient ou avaient appartenu à cette phalange.

Le nom le plus significatif est celui de David Nadien, violoniste, premier violon solo du Philharmonique de New York à la fin des années soixante. Aaron Rosand, autre soliste de renom international, figure également au générique. Ce sont des signatures considérables pour un single de pop.

La section de cuivres

Elle mérite d’être nommée, parce qu’elle explique la couleur de la deuxième moitié du morceau : Marvin Stamm, Mel Davis, Ray Crisara et Snooky Young. Le dernier nom est le plus impressionnant : Snooky Young, trompettiste, avait joué chez Jimmie Lunceford, Count Basie et Lionel Hampton, et tenait alors la trompette dans l’orchestre du Tonight Show.

Autrement dit, la fanfare qui annonce l’amiral Halsey est jouée par des vétérans du grand orchestre de jazz américain. Ce n’est pas un pastiche de cuivres : ce sont les vrais.

Paul Beaver et le synthétiseur

Le crédit synthétiseur revient à Paul Beaver, moitié du duo Beaver & Krause, l’un des deux hommes qui ont introduit le Moog dans la musique populaire de la côte Ouest à la fin des années soixante. Sa présence sur le disque situe précisément l’époque : en 1971, faire venir un spécialiste du synthétiseur en séance est encore un geste d’avant-garde, pas un réflexe.

Correctif : l’orage n’est pas un synthétiseur

Voici la correction technique la plus utile de ce dossier, et elle contredit une présentation très répandue. Le coup de tonnerre qui ouvre la seconde partie n’a pas été fabriqué au synthétiseur. Il a été prélevé par l’ingénieur Eirik Wangberg sur une bande-son de film monophonique, puis transformé par ses soins en une fausse stéréo destinée à élargir l’image sonore.

C’est du bricolage d’ingénieur, pas de l’électronique. Et cela dit quelque chose d’important sur la fabrication de Ram : les effets les plus spectaculaires du disque sont des trouvailles de salle de mixage, pas des programmations.

Le téléphone, les mouettes, le vent

Le reste de la panoplie sonore suit la même logique artisanale : la voix passée au filtre pour imiter le combiné téléphonique, les cris d’oiseaux de mer, le souffle du vent. Ces éléments ne sont pas des ornements ; ils sont la colle du montage. Chaque fois qu’une section doit céder la place à une autre sans transition harmonique, c’est un effet sonore qui fait le raccord.

Un morceau construit par collage a besoin de ruban adhésif. Ici, le ruban est un orage.

La voix de Linda

Linda McCartney chante les harmonies. Ce sont ses premières prises de voix en studio professionnel, et McCartney a défendu ce choix par un argument qu’il n’a jamais varié : leurs harmonies produisaient un son vraiment particulier, probablement parce qu’elle n’était pas une chanteuse professionnelle, ce qui lui donnait une certaine innocence — et ce son se retrouve sur les disques.

Il faut prendre l’argument au sérieux plutôt que d’y voir de la galanterie conjugale. Une voix non formée, légèrement instable, placée à côté de l’une des voix les plus sûres du siècle, produit un frottement que deux professionnels ne produiraient pas. C’est un choix de production, et c’est un choix payant.

Un homme-orchestre entouré

Le générique complet de McCartney sur ce seul morceau donne le vertige : chant principal, chœurs, basse, guitare électrique, guitare acoustique, piano, orgue, célesta. Il joue à peu près tout ce qui n’est ni la batterie, ni les cuivres, ni les cordes, ni le synthétiseur.

C’est le prolongement direct de la méthode de McCartney (1970), où il jouait absolument tout. La différence, en 1971, est qu’il a compris qu’il lui fallait des interlocuteurs — c’est le sujet de notre article sur le perfectionnisme de Paul McCartney.

Le single du 2 août 1971

Une sortie américaine, et seulement américaine

Le point le plus mal connu de toute l’histoire : « Uncle Albert/Admiral Halsey » n’est jamais sorti en 45-tours au Royaume-Uni. Le single, publié le 2 août 1971 chez Apple, est une opération strictement nord-américaine.

Le morceau le plus célèbre de Ram, le premier numéro un solo de son auteur, n’a donc jamais été un tube en Grande-Bretagne. Il y est resté ce qu’il était : une plage d’album. C’est l’une des raisons pour lesquelles la perception française et britannique de cette chanson diffère durablement de la perception américaine.

La face B, ou comment vendre une pique à John Lennon

Au dos du 45-tours figure « Too Many People » — c’est-à-dire, précisément, la chanson dans laquelle McCartney a reconnu avoir glissé une petite pique contre John et Yoko, visant leur manie de prêcher et leur manière d’avoir cassé en deux une chance qui leur était offerte.

Le disque le plus vendu de Paul McCartney à l’été 1971 contient donc, sur ses deux faces, une excuse adressée à sa famille et une attaque contre son ancien partenaire. Il n’existe pas de meilleur résumé de sa situation psychique cette année-là.

Le 4 septembre 1971

Le morceau atteint la première place du Billboard Hot 100 à la date du 4 septembre 1971. Il fait de même au Canada et en Nouvelle-Zélande, atteint la troisième place au Mexique, la cinquième en Australie, la neuvième du classement Easy Listening américain, et seulement la trentième en Allemagne de l’Ouest.

Sur l’année complète, il termine vingt-deuxième du classement annuel du Billboard Hot 100 et quatorzième au Canada. Ce ne sont pas les chiffres d’une curiosité : ce sont ceux d’un succès de masse.

Le premier disque d’or

La certification or de la RIAA, pour plus d’un million d’exemplaires, en fait le premier disque d’or de Paul McCartney depuis la séparation des Beatles. Symboliquement, c’est considérable : dix-huit mois après avoir été désigné comme celui qui avait tué le groupe, il obtenait seul ce qu’aucun des trois autres n’avait encore obtenu en single aux États-Unis.

Correctif : « premier single solo » demande une précision

La formule habituelle mérite deux nuances. D’abord, « Another Day », paru en février 1971, avait déjà atteint la cinquième place américaine : « Uncle Albert » n’est pas son premier single, c’est son premier numéro un. Ensuite, ni le single ni l’album ne sont crédités à Paul McCartney seul : la mention officielle est « Paul and Linda McCartney ».

Cette double signature n’est pas cosmétique. Elle va déclencher un procès.

Le Grammy de 1972

Une récompense d’arrangement, pas de chanson

Le morceau obtient le Grammy du meilleur arrangement accompagnant des voix, décerné au titre de l’année 1971 — la cérémonie ayant eu lieu en mars 1972. La précision de catégorie compte : ce n’est ni le disque de l’année, ni la chanson de l’année, ni un prix d’interprétation.

C’est un prix technique, remis à ceux qui ont conçu l’habillage. Autrement dit, la profession a récompensé exactement ce qui rendait le morceau bizarre : la manière dont l’orchestre, les cuivres et les voix s’articulent autour d’un montage impossible.

Correctif : l’année du Grammy

On lit fréquemment « Grammy 1971 ». C’est un raccourci : la récompense concerne l’année 1971, mais elle a été remise lors de la quatorzième cérémonie, en mars 1972. La distinction est utile pour toute chronologie sérieuse.

La critique de 1971 : le massacre

Jon Landau et « Rolling Stone »

La charge la plus célèbre vient de Jon Landau, futur manager de Bruce Springsteen. Ram, écrit-il, est incroyablement insignifiant et monumentalement hors sujet, et McCartney avait immensément bénéficié de sa collaboration avec Lennon.

Sur « Uncle Albert » précisément, son verdict est encore plus dur : un morceau avec tellement de changements qu’il ne se pose jamais nulle part, et qui, aux endroits où il se pose, ressemble à la pire musique légère que Paul ait jamais faite.

Alan Smith et le « NME »

Le critique britannique va plus loin encore : une excursion dans un ennui presque ininterrompu, et la pire chose que Paul McCartney ait jamais faite. Il est difficile d’être plus catégorique.

Robert Christgau

Le critique du Village Voice juge le disque mauvais et y voit un décalage classique entre la forme et le contenu : McCartney surproduirait une musique par nature douce et fantaisiste. Dix ans plus tard, dans une rétrospective, il ne changera pas d’avis.

Melody Maker, plus nuancé

Chris Charlesworth reconnaît un progrès par rapport au premier album solo, mais conclut par la phrase qui résume tout le problème de réception : l’ennui, c’est qu’on attend trop d’un homme comme Paul McCartney.

Ce que ces textes disent de leur époque

Il faut lire ces chroniques pour ce qu’elles sont : des textes écrits en 1971 par des critiques qui attendaient de l’ancien Beatle une déclaration — politique, sentimentale, générationnelle — et qui reçoivent à la place un disque sur la vie domestique, les moutons, la cuisine et un oncle de Liverpool.

Le procès qui lui est fait n’est pas musical, il est moral : on lui reproche de ne pas être sérieux au moment où Lennon publie Plastic Ono Band puis Imagine, et où Harrison monte le Concert for Bangladesh — dont nous avons démonté les coulisses financières dans notre enquête. En août 1971, le sérieux est du côté de Madison Square Garden. McCartney, lui, chante une tourte au beurre.

Le paradoxe commercial

Pendant ce temps, le public tranche à l’inverse. Ram est numéro un au Royaume-Uni, au Canada et aux Pays-Bas, deuxième aux États-Unis où il reste plus de cinq mois dans le Top 10, et dépasse les trois millions d’exemplaires. Le divorce entre la presse et les acheteurs est total.

La réponse de John Lennon

« Too Many People », la mèche

Tout part de la face B du single. McCartney a reconnu y avoir glissé une pique. Lennon, qui lisait tout au premier degré dès qu’il s’agissait de son ancien partenaire, l’a entendue et l’a considérablement amplifiée.

Nous avons documenté cette mécanique de rancune dans Les comptes de Tittenhurst : Lennon tenait littéralement les comptes de ce qu’il estimait devoir à McCartney et de ce que McCartney lui devait.

« How Do You Sleep? »

La réponse arrive sur Imagine, en septembre 1971 — un mois après la sortie du single américain. Lennon y expédie Ram d’une formule assassine : de la musique d’ascenseur à ses oreilles. Le reste de la chanson est une exécution en règle.

La carte postale au cochon

Le geste le plus élégant est visuel. La pochette de Ram montre McCartney tenant un bélier par les cornes. Les premiers exemplaires d’Imagine contiennent une carte postale où Lennon tient un cochon par les oreilles, dans une pose identique.

C’est une plaisanterie de cour d’école, et c’est aussi l’une des images les plus commentées de l’histoire du rock. Elle a durablement installé Ram comme « le disque dont Lennon s’est moqué », ce qui a pesé sur sa réception pendant vingt ans.

Ce que la querelle a coûté à la chanson

Il faut mesurer l’effet. « Uncle Albert/Admiral Halsey » n’a strictement rien à voir avec John Lennon. C’est une chanson sur une famille de Liverpool et un amiral mort. Mais parce qu’elle occupait la face A du disque dont la face B avait déclenché la guerre, elle a été absorbée dans un récit qui n’était pas le sien.

La bataille d’édition : Linda cosignataire

Six chansons sur onze

Sur Ram, Linda McCartney est créditée comme coauteure de six des onze titres. C’est une décision lourde de conséquences juridiques, parce que McCartney était encore lié par des accords d’exclusivité d’édition hérités de l’époque Beatles.

L’assignation de juillet 1971

En juillet 1971, Northern Songs et Maclen Music engagent une action contre les McCartney, en soutenant que ces cosignatures violaient les accords d’exclusivité. L’affaire portait notamment sur « Another Day », mais elle visait la pratique dans son ensemble.

L’argument adverse, en substance : Linda McCartney n’était pas une auteure-compositrice, et la double signature n’avait d’autre objet que de faire sortir une part des droits du périmètre contractuel. L’argument de la défense : elle avait réellement contribué.

Le règlement de juin 1972

Le contentieux se dénoue par la négociation. Les parties s’accordent sur les royalties, et en juin 1972 un nouveau contrat de coédition de sept ans est signé entre ATV et McCartney Music. La question de savoir ce que Linda avait exactement écrit n’a jamais été tranchée par un juge.

Ce que ce procès révèle

Il révèle que même après la dissolution judiciaire du groupe, McCartney restait prisonnier d’un dispositif contractuel conçu dans les années soixante — celui-là même dont nous avons décrit la genèse dans 20 faits méconnus sur Paul McCartney.

Il révèle aussi une constante : chaque fois que McCartney a voulu associer sa femme à son travail, il a été soupçonné de manœuvre. Cela vaut pour l’édition en 1971 comme pour les claviers des Wings en 1972.

La réévaluation : de « monumentalement hors sujet » à disque culte

Le retournement critique

Il aura fallu trente ans. Aujourd’hui, la position dominante de la critique anglo-saxonne est exactement inverse de celle de 1971. Stephen Thomas Erlewine, pour AllMusic, décrit Ram comme ressemblant à rien tant qu’au premier album de pop indépendante — un disque qui célèbre de petits plaisirs avec de grandes mélodies.

Jayson Greene, pour Pitchfork, le qualifie d’album de bonheur domestique, l’un des plus étranges, des plus terriens et des plus honnêtes jamais faits, et suggère que McCartney y inventait une approche de la pop qui deviendrait plus tard celle de quelqu’un d’autre — c’est-à-dire de toute une génération indépendante des années quatre-vingt-dix.

Le verdict de Pitchfork sur la chanson elle-même

Sur « Uncle Albert/Admiral Halsey » en particulier, la revue est allée très loin en 2012 : non seulement le morceau est le centre de gravité de Ram, mais il est clairement l’une des cinq plus grandes chansons solo de McCartney ; chaque seconde en est joyeusement, délirieusement accrocheuse, et deux secondes n’y sont jamais identiques.

Rolling Stone, quarante ans après avoir publié la charge de Landau, parlera d’un chef-d’œuvre loufoque et d’une grande divagation psychédélique pleine de mélodies divines et de fioritures orchestrales. Le même journal classera Ram au 450e rang de sa liste des plus grands albums de tous les temps en 2023.

Pourquoi ce retournement

Trois raisons se combinent. La première est la disparition de l’enjeu : personne n’attend plus de Paul McCartney qu’il fasse une déclaration générationnelle, donc plus personne ne lui reproche de ne pas en faire.

La deuxième est l’évolution du goût : le bricolage domestique, la production apparemment maladroite, les changements brusques et le refus du format sont devenus, après le lo-fi et la pop indépendante, des vertus.

La troisième est plus simple : quand on n’écoute plus Ram comme une réponse à Plastic Ono Band, on entend un disque de chansons très bien faites.

La réédition Archive de 2012

Le retournement a été scellé par un objet : la réédition du 21-22 mai 2012 dans la Paul McCartney Archive Collection. Le coffret comprend quatre CD et un DVD, l’album en stéréo et en mono, plus de deux douzaines de titres bonus, un documentaire consacré à la fabrication du disque et les clips d’époque.

Le score agrégé de la presse pour cette réédition dépasse les 85 sur 100, ce qui, pour un album éreinté à sa sortie, constitue l’un des redressements les plus spectaculaires de l’histoire du rock.

« Thrillington », le disque fantôme

Le coffret exhume aussi la curiosité la plus étrange du dossier : Thrillington, version entièrement instrumentale et orchestrale de Ram, enregistrée dès 1971, arrangée par Richard Hewson, et publiée en 1977 sous le nom d’un dénommé Percy « Thrills » Thrillington — personnage entièrement fictif dont McCartney a entretenu la biographie par petites annonces dans la presse britannique.

La paternité n’a été officiellement reconnue qu’en 1989. C’est le plus abouti des pseudonymes de McCartney, sujet que nous avons traité dans 20 faits méconnus sur Paul McCartney.

La chanson dans la carrière : compilations et absence de scène

Une plage obligatoire de toutes les anthologies

Le morceau figure sur Wings Greatest (1978), sur l’édition américaine d’All the Best! (1987), sur Wingspan: Hits and History (2001), sur Pure McCartney (2016) et dans The 7″ Singles Box (2022).

Cette présence systématique est logique — c’est un numéro un — mais elle est aussi paradoxale : le titre le plus atypique de son catalogue est devenu l’un de ses plus canoniques.

Le grand absent des tours de chant

Voici la donnée la plus curieuse. Malgré son statut, « Uncle Albert/Admiral Halsey » n’a jamais trouvé sa place dans les répertoires de scène de Paul McCartney. Il ne figure ni dans les tournées Wings des années soixante-dix, ni dans les grandes tournées de 1989-1990, de 1993, de 2002 et suivantes, dont nous avons dressé l’inventaire des équipes dans Les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles.

La raison est technique avant d’être sentimentale : un morceau qui repose sur un orage prélevé sur une bande de film, une voix téléphonée, un orchestre et une section de cuivres de jazz est très difficile à restituer honnêtement sur scène — d’autant que sa cohérence tient au montage, c’est-à-dire à une opération qui n’existe pas en concert.

Une reprise qui vaut le détour

Le morceau a en revanche été repris par des interprètes très éloignés du monde de la pop, dont le batteur de jazz Buddy Rich, qui en a fait un vecteur de big band. Ce détour dit assez bien ce que la partie « Admiral Halsey » contient de swing sous ses habits de comptine.

Sept idées reçues sur « Uncle Albert/Admiral Halsey »

Ce qu’on lit ou entend Ce que les sources établissent
C’est le premier single solo de Paul McCartney. C’est son premier numéro un américain. « Another Day », en février 1971, l’avait précédé et avait atteint la cinquième place.
Le single est signé Paul McCartney. Single et album sont crédités « Paul and Linda McCartney ». Cette double signature a déclenché une action en justice de Northern Songs et Maclen Music en juillet 1971.
Ce fut un tube mondial. Le 45-tours n’est jamais sorti au Royaume-Uni. Le morceau n’a donc jamais été un single dans le pays de son auteur.
Les effets d’orage viennent du synthétiseur de Paul Beaver. Le tonnerre a été prélevé par l’ingénieur Eirik Wangberg sur une bande-son de film monophonique, puis converti en fausse stéréo. Beaver joue bien du synthétiseur, mais pas l’orage.
George Martin a produit le morceau. Il en a écrit et dirigé l’arrangement orchestral. La production est signée Paul et Linda McCartney.
Le Grammy a été reçu en 1971. Il récompense l’année 1971 mais a été remis lors de la cérémonie de mars 1972, dans la catégorie « meilleur arrangement accompagnant des voix ».
La chanson comporte exactement douze sections. Le chiffre est un décompte d’auditeurs, variable selon qu’on compte ou non les reprises et les liaisons. Aucun document de séance ne l’établit.

Ce qu’on ne sait toujours pas

L’origine séparée des fragments

On sait que le morceau assemble des bribes inachevées. On ignore lesquelles, quand elles ont été écrites, et si certaines remontent à la période Beatles. Les carnets de McCartney n’ont jamais été publiés, et la réédition de 2012, malgré sa générosité, n’a pas livré de maquettes séparées des sections.

La part exacte d’Eirik Wangberg

L’ingénieur a décrit son intervention dans plusieurs entretiens, mais il n’existe aucune feuille de montage publiée qui permettrait de dire précisément ce qui a été décidé par lui et ce qui l’a été par McCartney. La question de la paternité de la forme finale reste ouverte.

Ce que Linda a écrit

La justice n’ayant jamais tranché — l’affaire s’est réglée par contrat en juin 1972 —, la nature exacte de la contribution de Linda McCartney aux six titres cosignés reste un point de discussion sans arbitre. Les proches du couple ont défendu la réalité de son apport ; les adversaires y ont vu une optimisation.

Pourquoi il n’a jamais été joué sur scène

McCartney n’a, à notre connaissance, jamais donné d’explication publique complète sur l’absence durable de ce numéro un de ses tours de chant. Les raisons techniques sont évidentes ; la question de savoir s’il y a autre chose reste sans réponse documentée.

Repères chronologiques

1882-1959 — Vie de William Frederick « Bull » Halsey Jr., amiral de la flotte des États-Unis, commandant majeur du théâtre du Pacifique.

Années 1940-1950 — À Liverpool, l’oncle Albert Kendall, mari de la tante Milly, cite la Bible quand il a bu, devant un jeune neveu qui n’oubliera pas la scène.

10 avril 1970 — Paul McCartney rend publique sa rupture avec les Beatles.

17 avril 1970 — Sortie de McCartney, premier album solo, joué intégralement par son auteur.

Été 1970 — Retraite à la ferme de High Park, en Écosse. Période de dépression documentée par tous les biographes.

Septembre-octobre 1970 — Auditions de musiciens à New York, dans un grenier de la 45e Rue. Recrutement de Denny Seiwell et de David Spinozza.

12 octobre – 19 novembre 1970 — Séances de base de Ram, studio B de Columbia, New York.

6 novembre 1970 — Enregistrement de « Uncle Albert/Admiral Halsey ».

6-11 décembre 1970 — Séances de chant, studio D de Columbia.

31 décembre 1970 — McCartney assigne les trois autres Beatles devant la Haute Cour de Londres.

3 et 11 janvier 1971 — Ajouts chez A&R Recording, New York, dont la séance orchestrale dirigée par George Martin.

19 février 1971 — Sortie du single « Another Day », qui atteindra la cinquième place américaine.

1er-12 mars et 7 avril 1971 — Ajouts à Los Angeles, chez Sunset Sound Recorders.

12 mars 1971 — La Haute Cour de Londres donne raison à McCartney et nomme un administrateur judiciaire.

Avril 1971 — Mixage à Los Angeles. Eirik Wangberg assemble les fragments et fabrique l’orage.

17 mai 1971 — Sortie de Ram aux États-Unis.

21 mai 1971 — Sortie de Ram au Royaume-Uni.

Juillet 1971 — Northern Songs et Maclen Music assignent les McCartney au sujet des cosignatures de Linda.

2 août 1971 — Sortie du single « Uncle Albert/Admiral Halsey » aux États-Unis, face B « Too Many People ». Pas d’édition britannique.

3 août 1971 — Annonce de la formation des Wings ; Denny Seiwell, recruté pour Ram, en est.

1er et 9 août 1971 — Concerts pour le Bangladesh organisés par George Harrison à New York.

4 septembre 1971 — « Uncle Albert/Admiral Halsey » atteint la première place du Billboard Hot 100.

9 septembre 1971 — Sortie d’Imagine de John Lennon, avec « How Do You Sleep? » et, dans les premiers exemplaires, la carte postale du cochon.

Fin 1971 — Certification or de la RIAA : premier disque d’or solo de McCartney depuis la séparation.

Mars 1972 — Grammy du meilleur arrangement accompagnant des voix, au titre de l’année 1971.

Juin 1972 — Règlement du contentieux d’édition : nouveau contrat de coédition de sept ans entre ATV et McCartney Music.

1977 — Publication de Thrillington, relecture orchestrale de Ram enregistrée dès 1971 et attribuée à un personnage fictif.

1978 — Le morceau entre dans Wings Greatest, première de ses nombreuses anthologies.

1989 — McCartney reconnaît publiquement être l’auteur de Thrillington.

21-22 mai 2012 — Réédition de Ram dans la Paul McCartney Archive Collection : quatre CD, un DVD, mono et stéréo, documentaire.

2016 — Nouvelle apparition sur Pure McCartney.

2022 — Le 45-tours d’origine est réédité dans The 7″ Singles Box.

2023Rolling Stone classe Ram au 450e rang des plus grands albums de tous les temps.

Anthologie de citations

Paul McCartney, sur l’oncle Albert : « C’est quelqu’un dont je me souviens avec affection, et quand la chanson est venue, c’était comme une chose nostalgique. »

Paul McCartney, sur la genèse : « Je suis assez sûr que cette chanson reflète une nostalgie nouvelle pour la famille, à un moment où je m’étais éloigné de Liverpool. Je ne voyais plus ma famille aussi régulièrement. Peut-être pour une fête du Nouvel An, mais globalement je m’étais éloigné de tout cela. »

Paul McCartney, sur l’amiral : « Quant à l’amiral Halsey, c’est l’un des vôtres, un amiral américain. »

Paul McCartney, sur le sens du diptyque : l’oncle Albert représente des excuses adressées par sa génération à la précédente ; l’amiral Halsey est une figure autoritaire qu’il conviendrait d’ignorer.

Paul McCartney, sur l’image des mains tendues d’un continent à l’autre : elle renvoie simplement à Linda et à lui, elle américaine, lui britannique.

Paul McCartney, sur la forme : « C’est un format que j’aime vraiment écrire, parce qu’il permet de s’étirer, d’explorer différents styles musicaux. J’aime assembler des choses, changer de ton, d’atmosphère, en un clin d’œil. »

Paul McCartney, sur le succès : « C’était une chose épique, un numéro un aux États-Unis, assez surprenant. J’aime beaucoup la petite partie qui commence avec l’amiral Halsey. C’est un peu surréaliste, mais j’étais dans un état d’esprit très libre à l’époque. »

Paul McCartney, sur la voix de Linda : « Je pense que nos harmonies étaient un son vraiment particulier, probablement parce qu’elle n’était pas une chanteuse professionnelle, ce qui lui donnait une certaine innocence. Ce son se retrouve sur les disques. »

Hugh McCracken, guitariste : « Paul est un génie. Il voit et entend tout ce qu’il veut, et il donnait des instructions précises au batteur et à moi. Mais il ne savait pas ce qu’il voulait pour la partie de guitare sur cette chanson. »

Denny Seiwell, batteur : « Cette chanson a représenté une percée dans notre relation musicale. »

Jon Landau, Rolling Stone, 1971 : un morceau avec tellement de changements qu’il ne se pose jamais nulle part, et qui, là où il se pose, ressemble à la pire musique légère que Paul ait jamais faite.

Alan Smith, NME, 1971 : Ram est « une excursion dans un ennui presque ininterrompu » et « la pire chose que Paul McCartney ait jamais faite ».

Chris Charlesworth, Melody Maker, 1971 : « L’ennui, c’est qu’on attend trop d’un homme comme Paul McCartney. »

Cash Box, 1971 : le morceau « déborde de belles mélodies et de changements musicaux intéressants, certains de plaire aussi bien aux programmateurs AM qu’à ceux de l’underground ».

Pitchfork, 2012 : « « Uncle Albert/Admiral Halsey » n’est pas seulement le centre de gravité de Ram, c’est clairement l’une des cinq plus grandes chansons solo de McCartney. Chaque seconde en est joyeusement, délirieusement accrocheuse, et deux secondes n’y sont jamais identiques. »

Stephen Thomas Erlewine, AllMusic : Ram « ne ressemble à rien tant qu’au premier album de pop indépendante, un disque qui célèbre de petits plaisirs avec de grandes mélodies ».

John Lennon, « How Do You Sleep? », septembre 1971 : Ram n’est, à ses oreilles, que de la musique d’ambiance.

Guide d’écoute : le morceau en sept moments

1. Les premières secondes : la voix nue et le piano

L’entrée est délibérément fragile. Une voix haute, presque enfantine, un accompagnement dépouillé. McCartney installe le registre de la confidence familiale, celui-là même qu’il avait utilisé sur « Blackbird » ou « Junk ». Il faut entendre cette ouverture comme une lettre.

2. L’arrivée des harmonies de Linda

Deuxième couche, deuxième effet. La voix de Linda est très légèrement en retrait et très légèrement instable. C’est ce léger flottement qui donne à l’ensemble sa couleur domestique — un couple qui chante à la maison, et non un chanteur doublé par une choriste professionnelle.

3. La conversation téléphonique

Le passage le plus théâtral de la première partie : la voix filtrée, l’accent affecté, la politesse pressée. C’est le cœur du sujet — l’homme qui s’est éloigné et qui n’a pas le temps — condensé en quelques secondes de jeu d’acteur.

4. L’orage et la charnière

Le coup de tonnerre est le pivot du montage : il coupe net la première chanson et autorise l’arrivée de la seconde. Il ne sert à rien musicalement ; il sert à tout structurellement. Souvenez-vous, en l’écoutant, qu’il provient d’une bande-son de film monophonique élargie artificiellement.

5. L’entrée de l’amiral Halsey

Changement complet de régime : tempo, timbre, humeur. C’est ici que la fanfare de cuivres new-yorkaise entre en scène, avec Snooky Young et ses collègues. Le contraste avec la ballade initiale est violent, et c’est exactement l’effet recherché.

6. Le passage de fanfare et de comptine

La section la plus enfantine et la plus commentée — celle que les détracteurs citent en preuve de mièvrerie et que les admirateurs citent en preuve de liberté. Elle a l’avantage de rendre le morceau immédiatement mémorisable, ce qui, pour un single de quatre minutes cinquante sans refrain identifiable, n’est pas un mince exploit.

7. La coda

La fin recycle les motifs déjà entendus au lieu de conclure. C’est la signature de la méthode : on ne résout pas, on rappelle. La chanson s’arrête parce qu’elle a fait le tour de ses scènes, pas parce qu’elle est arrivée quelque part.

Où écouter « Uncle Albert/Admiral Halsey » aujourd’hui

Sur l’album

La place naturelle du morceau reste Ram, où il fonctionne comme centre de gravité du disque. L’écouter isolé, c’est perdre la logique d’ensemble : l’album entier procède par petites scènes domestiques.

En mono

La réédition de 2012 propose le mixage mono d’époque. Sur un morceau bâti par empilement d’effets stéréo, l’écoute en mono est instructive : elle resserre l’image, comprime les transitions et révèle à quel point la construction repose sur le montage plutôt que sur l’espace.

En instrumental

Thrillington offre l’expérience la plus étrange : le morceau sans voix, arrangé pour orchestre de variété. Débarrassée de l’oncle et de l’amiral, la musique révèle sa parenté avec la musique de film britannique des années soixante.

Dans les anthologies

Pour une écoute contextualisée dans la carrière, Wingspan: Hits and History (2001) reste le meilleur point d’entrée, parce qu’il place le morceau au milieu de la production Wings et permet d’entendre ce qu’il annonce. Notre sélection 20 chansons pour découvrir Paul McCartney en solo et notre parcours 20 chansons pour découvrir les Wings proposent deux autres chemins.

Questions fréquentes

Qui était vraiment l’oncle Albert ?

Albert Kendall, le mari de Milly, l’une des tantes de Paul McCartney du côté de son père Jim. Une figure familiale de Liverpool, connue pour citer la Bible lorsqu’il avait bu.

Et l’amiral Halsey ?

William Frederick « Bull » Halsey Jr. (1882-1959), amiral de la flotte des États-Unis et l’un des grands commandants américains du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. McCartney a choisi le nom pour ce qu’il évoque, non pour un motif biographique.

Quand la chanson a-t-elle été enregistrée ?

La base date du 6 novembre 1970, au studio B de Columbia à New York. Les ajouts se sont poursuivis chez A&R Recording en janvier 1971, puis à Los Angeles, chez Sunset Sound Recorders, jusqu’en avril 1971.

Qui joue sur le morceau ?

Paul McCartney (chant, chœurs, basse, guitares, piano, orgue, célesta), Linda McCartney (chœurs), Hugh McCracken (guitares), Denny Seiwell (batterie), Paul Beaver (synthétiseur), une section de cuivres réunissant Marvin Stamm, Mel Davis, Ray Crisara et Snooky Young, et des cordes emmenées notamment par David Nadien et Aaron Rosand, sur un arrangement de George Martin.

Le morceau est-il sorti en single au Royaume-Uni ?

Non. Il n’est jamais sorti en 45-tours britannique. La publication du 2 août 1971 était une opération nord-américaine.

Quel Grammy a-t-il obtenu ?

Celui du meilleur arrangement accompagnant des voix, au titre de l’année 1971, remis lors de la cérémonie de mars 1972.

Pourquoi « Ram » a-t-il été si mal reçu en 1971 ?

Parce que la critique attendait de McCartney une déclaration à la hauteur de la fin des Beatles et qu’elle a reçu un disque sur la vie domestique. Le procès qui lui a été fait était moral autant que musical. Le jugement s’est complètement inversé depuis les années deux mille.

Paul McCartney l’a-t-il déjà joué sur scène ?

Le morceau n’a jamais trouvé de place durable dans ses répertoires de tournée, principalement pour des raisons de faisabilité : sa cohérence repose sur un montage de studio et sur des effets sonores impossibles à reproduire honnêtement en concert.

Que vient faire une tourte au beurre dans une chanson américaine numéro un ?

Il s’agit d’un plat régional du Lancashire, aux pommes de terre et à l’oignon, familier de l’enfance liverpuldienne de McCartney et parfaitement inconnu du public américain. C’est l’un des grands mystères assumés du morceau.

Glossaire

Medley — Enchaînement de fragments musicaux distincts formant une pièce continue. Les Beatles en avaient fait un procédé majeur sur la face B d’Abbey Road en 1969.

Overdub — Ajout enregistré par-dessus une base déjà fixée. « Uncle Albert » en compte plusieurs couches, réparties sur trois villes.

Fausse stéréo — Procédé consistant à fabriquer une image stéréophonique à partir d’une source monophonique, par déphasage ou filtrage. C’est la technique employée pour l’orage du morceau.

Célesta — Clavier à lames métalliques au timbre cristallin, joué ici par McCartney.

Butter pie — Tourte au beurre, aux pommes de terre et à l’oignon, spécialité du Lancashire, traditionnellement consommée les jours maigres.

Northern Songs / Maclen Music — Sociétés d’édition détenant les droits des compositions Lennon-McCartney, à l’origine de l’action de juillet 1971 contre les cosignatures de Linda McCartney.

Archive Collection — Programme de rééditions augmentées du catalogue solo de Paul McCartney, lancé en 2010 ; Ram y est entré en mai 2012.

Thrillington — Relecture instrumentale et orchestrale de Ram, enregistrée en 1971, publiée en 1977 sous un pseudonyme fictif et reconnue par McCartney en 1989.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Sur l’album et son époque : « Eat At Home » : la dette d’un disciple envers Buddy Holly, D’Apple Studio à AIR Studios (1969-1975) et 1970-1980, la décennie des ex-Beatles.

Sur la guerre avec Lennon : Les comptes de Tittenhurst, l’enquête sur Allen Klein et la dernière rencontre entre Lennon et McCartney.

Sur la suite de la carrière : l’annonce des Wings en 1971, 20 chansons pour découvrir les Wings, les musiciens de scène de Paul McCartney et l’anatomie de « Give My Regards to Broad Street ».

Sur la méthode McCartney : le perfectionnisme avant tout, 20 faits méconnus sur Paul McCartney, ses dix plus belles chansons d’amour et 20 chansons pour le découvrir en solo.

Sur George Martin arrangeur : « Little Lamb Dragonfly » : l’agneau, la libellule et l’orchestre.

Sources

Fiches de séance et chronologies du Paul McCartney Project (dates d’enregistrement du 6 novembre 1970, des ajouts de janvier et mars-avril 1971, personnel complet, ingénieurs) ; notices encyclopédiques consacrées à la chanson et à l’album Ram (studios, crédits, classements, certification, Grammy, réception) ; entretiens de Paul McCartney sur la genèse du morceau, l’oncle Albert Kendall et l’amiral Halsey ; témoignages de Hugh McCracken et de Denny Seiwell sur les séances ; chroniques d’époque de Rolling Stone (Jon Landau), du NME (Alan Smith), du Village Voice (Robert Christgau), de Melody Maker (Chris Charlesworth), de Cash Box et de Record World ; réévaluations d’AllMusic, de Pitchfork et de Rolling Stone ; documentation de la réédition Archive Collection de mai 2012 ; ainsi que nos propres articles cités en liens.

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