Il existe, dans la discographie de Paul McCartney, des chansons que le temps finit par arracher à l’ombre. « Little Lamb Dragonfly » appartient à cette catégorie : une pièce délicate, longtemps reléguée derrière les grands classiques de Wings, mais dont la mélodie et l’histoire n’ont cessé de gagner en profondeur. Née au début des années 1970 dans l’isolement de High Park Farm, en Écosse, la chanson puise son inspiration dans le souvenir d’un agneau fragile que Paul et Linda McCartney auraient tenté de sauver. Mais comme souvent chez McCartney, derrière l’apparente simplicité se cache une histoire bien plus complexe. Pensé un temps pour un projet d’animation autour de Rupert Bear, enregistré pendant les séances de « Ram », enrichi d’un arrangement orchestral signé George Martin puis achevé avec Wings, le morceau traverse plusieurs années et plusieurs vies avant de trouver sa place sur « Red Rose Speedway » en 1973. Entre berceuse pastorale, méditation sur la perte et composition en trois mouvements, « Little Lamb Dragonfly » est aussi devenue l’un des symboles de la réévaluation critique de l’œuvre post-Beatles de McCartney. Retour sur la genèse mouvementée d’une chanson discrète, longtemps jugée trop tendre, et désormais considérée comme l’une de ses plus belles mélodies.
Cinquième piste de Red Rose Speedway, second album de Wings paru en avril 1973, Little Lamb Dragonfly est l’une des pièces les plus discrètes — et les plus disputées — du répertoire post-Beatles de Paul McCartney. Composée à la ferme de High Park, dans la péninsule de Kintyre en Écosse, la chanson naît d’un épisode vécu au contact des troupeaux du domaine, avant de traverser trois années, deux studios américains et un studio londonien, ainsi qu’un projet de film d’animation avorté, pour atteindre sa forme définitive. Morceau à la réputation ambivalente — jugé « trop mignon » par certains critiques, « sous-estimé » par d’autres —, il a fini par accéder au statut de pièce culte parmi les admirateurs de McCartney, salué en 2022 par le Guardian comme l’une des plus belles mélodies écrites par l’ex-Beatle depuis 1970.
Sommaire
Une inspiration née à High Park Farm
L’histoire commence en 1970. Après l’effondrement des Beatles, Paul et Linda McCartney se retirent avec leurs enfants à High Park, une ferme isolée surplombant la baie de Campbeltown, dans les Highlands occidentales. C’est là, au contact quotidien des troupeaux du domaine, que naît la chanson — mais McCartney lui-même en a livré, au fil des décennies, deux récits sensiblement différents, un flottement que plusieurs biographes ont depuis relevé sans jamais trancher définitivement.
La version la plus ancienne, racontée par McCartney dès le milieu des années 1970, est aussi la plus sombre. Un agneau très affaibli est amené à la ferme ; la famille tente de le réchauffer et de le sauver durant la nuit, sans succès — l’animal meurt au petit matin. C’est dans les heures qui suivent, guitare à la main et personne encore réveillée autour de lui, que McCartney aurait composé les premiers vers de la chanson, incapable de formuler autre chose qu’un aveu d’impuissance face à l’animal disparu.
Une seconde version, livrée près de quarante ans plus tard au journaliste écossais Tom Doyle pour son livre Man on the Run: Paul McCartney in the 1970s (2013), raconte une histoire plus heureuse : un fermier voisin, sachant les McCartney « sensibles », leur aurait confié un agneau proche de l’hypothermie ; la famille l’aurait réchauffé et nourri, et l’animal aurait survécu. Les deux récits ne sont pas nécessairement incompatibles — McCartney et les siens ont recueilli plusieurs bêtes fragilisées au fil des années passées à High Park —, mais plusieurs analystes du corpus macartnien ont noté que les paroles elles-mêmes, où le narrateur affirme ne pouvoir « aider » l’agneau, cadrent plus naturellement avec la version tragique qu’avec celle du sauvetage réussi. Il est probable que la mémoire de l’artiste, sollicitée sur un souvenir vieux de plusieurs décennies, ait fusionné deux épisodes distincts vécus à la ferme.
Du projet Rupert the Bear au studio de Ram
Avant de devenir une chanson de Wings, Little Lamb Dragonfly a d’abord été pensée pour l’écran. à l’été 1970, McCartney enregistre une démo solo du morceau, répertoriée sur la boîte de bande sous le titre « Rupert – Little Lamb Dragonfly ». Le titre renvoie au projet, cher à McCartney depuis l’enfance, d’adapter en dessin animé les aventures de l’ours Rupert Bear — projet qui ne verra le jour que bien plus tard, sous le titre Rupert and the Frog Song, moyen-métrage sorti en 1984 avec la chanson We All Stand Together. La chanson destinée initialement à ce film ne trouvera finalement pas sa place dans le moyen-métrage, mais le projet explique en partie la simplicité volontairement enfantine de certains vers.
Le véritable travail de studio débute le 19 novembre 1970, au CBS Studio Building de New York, en plein cœur des sessions de l’album Ram. Cette séance est en réalité la dernière à réunir le guitariste Hugh McCracken et le batteur Denny Seiwell avant la formation de Wings — Denny Laine, futur pilier du groupe, n’est donc pas de la partie sur la piste de base. Le matin, McCartney enregistre la guitare acoustique 12 cordes, McCracken une six-cordes, et Seiwell la batterie ; l’après-midi, Seiwell ajoute des percussions supplémentaires tandis que Linda McCartney overdube un triangle. Le lendemain, McCartney complète l’arrangement au piano.
Ce n’est qu’en février 1971, aux studios A&R de New York, que la chanson reçoit ses habits d’orchestre : les cordes sont arrangées et dirigées par George Martin, l’ancien producteur des Beatles, qui n’obtiendra toutefois un crédit de producteur officiel sur ce titre qu’à l’occasion de la réédition de Red Rose Speedway en 2018. Le morceau reste ensuite en sommeil près de deux ans avant d’être achevé en novembre 1972 au studio Trident, à Londres, où sont enregistrées les dernières voix : celles de Paul et Linda McCartney, de Denny Laine et de Denny Seiwell.
Une écriture à plusieurs mains, jamais créditée
Si la chanson est officiellement signée Paul et Linda McCartney, plusieurs témoignages suggèrent une paternité plus collective — et non reconnue au générique. Denny Seiwell a raconté, dans un entretien accordé en 2016 et repris dans The McCartney Legacy d’Allan Kozinn et Adrian Sinclair, avoir aidé à finir la chanson lors des séances à Trident : selon lui, McCartney n’avait pas terminé le morceau, et Seiwell aurait proposé des harmonies vocales, notamment le motif de « réponse » chanté en arrière-plan sur la section centrale.
Denny Laine a, de son côté, revendiqué une participation à l’écriture des paroles — participation restée, elle aussi, sans crédit. Ce type de contribution non reconnue n’est pas un cas isolé dans la discographie de Wings des années 1970, où McCartney conservait généralement la signature des chansons du groupe, quelle qu’ait été l’implication réelle de ses musiciens dans leur finalisation.
Une architecture en trois volets
Sur le plan musical, Little Lamb Dragonfly se distingue par une construction en trois sections nettement différenciées. La première, le volet « Little Lamb », est établie dans les tons de ré majeur et de do majeur ; elle cède la place à une section centrale, « Dragonfly », comptant trois couplets en mi majeur, avant qu’un bref rappel du thème de « Little Lamb » ne vienne assurer la cohésion de l’ensemble et refermer la chanson. Le musicologue Robert Rodriguez a décrit la mélodie comme « discrètement envoûtante », capable de toucher l’auditeur sans que celui-ci comprenne toujours pourquoi.
Le contraste entre les deux volets — la retenue acoustique du segment « Little Lamb », l’ampleur orchestrale plus enveloppante du segment « Dragonfly » — reflète assez fidèlement le décalage entre les origines très intimes du morceau et l’habillage beaucoup plus produit qu’il reçoit ensuite sous la baguette de George Martin.
Un texte énigmatique, plusieurs lectures possibles
Les paroles de Little Lamb Dragonfly ont donné lieu, au fil des décennies, à plusieurs interprétations concurrentes. La première, la plus documentée, s’en tient au sens littéral : un hommage à l’agneau disparu ou sauvé à High Park, teinté d’un sentiment d’impuissance face à la fragilité du vivant. Une seconde lecture, plus spéculative, y voit une méditation sur le végétarisme naissant de McCartney — les vers évoquant l’incapacité du narrateur à « aider » pleinement l’animal étant relus comme une prise de conscience éthique.
Une troisième interprétation, très répandue parmi les fans mais nettement moins étayée, fait de la chanson un message codé adressé à John Lennon — l’agneau représentant George Harrison, la libellule incarnant Lennon lui-même, dans une lecture qui superpose la rupture des Beatles au texte. Robert Rodriguez juge cette piste peu vraisemblable, rappelant que d’autres chansons composées par McCartney à la même période semblaient au contraire conçues pour provoquer la colère de Lennon, non pour lui tendre la main. Le musicologue Vincent Benitez a, pour sa part, qualifié les paroles d’« enfantines », une simplicité qu’il attribue précisément à la genèse du morceau comme chanson destinée, à l’origine, à un film pour le jeune public.
Réception : un cas d’école de réévaluation critique
à sa sortie, l’accueil critique de Little Lamb Dragonfly reste partagé, à l’image de celui réservé à l’ensemble de Red Rose Speedway. Le critique du magazine Rolling Stone, Lenny Kaye, la compte alors parmi les meilleures pistes de l’album, la décrivant comme douce et sensuelle, tout en regrettant un usage un peu appuyé des « la-la-la » du refrain. Billboard et Record World la citent également comme l’une des réussites du disque. à l’inverse, le biographe John Blaney s’est montré plus sévère, jugeant la chanson « trop mignonne pour son propre bien » et estimant qu’en dépit d’une qualité supérieure à une bonne partie du reste de l’album, elle ne parvient pas totalement à convaincre.
La réévaluation critique est venue plus tard. L’auteur Chris Ingham la range, avec le single à succès My Love, parmi les rares titres où Red Rose Speedway atteint pleinement ses objectifs, la qualifiant de sous-estimée. En 2022, à l’occasion des 80 ans de McCartney, le critique du Guardian Alexis Petridis la classait quinzième dans son palmarès des trente meilleures chansons post-Beatles de l’artiste, saluant l’une des plus belles mélodies jamais écrites par McCartney en solo. Ce grand écart entre l’indifférence commerciale initiale et la reconnaissance tardive de la critique en fait aujourd’hui un cas assez emblématique de la réhabilitation progressive dont a bénéficié Red Rose Speedway dans son ensemble.
Une pièce intime dans une discographie en pleine reconstruction
Au-delà de son destin critique, Little Lamb Dragonfly occupe une place particulière dans le parcours de McCartney au tournant des années 1970 : celle d’un morceau né dans l’isolement de la ferme écossaise, avant même la formation de Wings, et qui traverse presque telle quelle les trois années les plus incertaines de la carrière solo de l’artiste — de la dissolution des Beatles à la stabilisation du groupe. Cette lente maturation, McCracken et Seiwell posant la piste de base dès novembre 1970, Martin habillant le morceau de son orchestre au début de 1971, Wings achevant l’ensemble à Trident fin 1972, en fait une sorte de journal de bord discret de cette période charnière.
Loin des singles ambitieux ou des morceaux à la production plus spectaculaire de la même époque, Little Lamb Dragonfly reste avant tout une chanson de deuil ou de sauvetage — les deux versions du récit se rejoignant, au fond, sur ce même constat d’impuissance passagère face à la fragilité d’un être vivant — mise en musique avec une pudeur qui explique sans doute pourquoi elle a longtemps été éclipsée par des titres plus voyants, avant de trouver, plusieurs décennies plus tard, les auditeurs à même de l’apprécier à sa juste mesure.
Sources et bibliographie
The Beatles Bible, « Little Lamb Dragonfly », pages consacrées à la chanson et à sa séance d’enregistrement du 19 novembre 1970.
Doyle, Tom. Man on the Run: Paul McCartney in the 1970s. Londres : Polygon / Ballantine Books, 2013.
Kozinn, Allan, et Adrian Sinclair. The McCartney Legacy: Volume 1, 1969–73. New York : Dey Street Books, 2022.
Wikipedia (édition anglophone), « Little Lamb Dragonfly », consulté en 2026 — synthèse des jugements critiques de John Blaney, Chris Ingham, Lenny Kaye (Rolling Stone), Billboard et Record World, ainsi que des analyses musicologiques de Robert Rodriguez et Vincent Benitez.
Petridis, Alexis. « Paul McCartney’s 30 greatest post-Beatles songs – ranked! ». The Guardian, 2022.
Giuliano, Geoffrey. In Conversation With Denny Laine (entretien cité par The Beatles Bible).














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