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Jealous Guy : de Child of Nature à Roxy Music, l’histoire complète de la chanson la plus honnête de John Lennon

Par Yellow-Sub
Jealous Guy : l'histoire complète de la chanson de John Lennon

En bref

  • Jealous Guy a eu trois vies. Elle naît à Rishikesh, au printemps 1968, sous le titre Child of Nature, après une conférence du Maharishi Mahesh Yogi sur le “fils de mère nature”, la même qui inspire Mother Nature’s Son à Paul McCartney.
  • Lennon en enregistre une maquette chez George Harrison, à Kinfauns (Esher), en mai 1968, puis la reprend avec les Beatles en janvier 1969, sous le titre On the Road to Marrakesh, à Twickenham le 2 janvier et chez Apple le 24 janvier.
  • En 1971, Lennon ne garde que la mélodie et écrit un texte entièrement neuf : l’aveu d’un homme jaloux et possessif. Il l’enregistre le 24 mai 1971 aux Ascot Sound Studios, dans sa propriété de Tittenhurst Park, avec Nicky Hopkins, Klaus Voormann, Jim Keltner, Alan White, John Barham, Mike Pinder et deux membres de Badfinger.
  • La chanson paraît sur l’album Imagine le 9 septembre 1971 aux États-Unis. Lennon ne la publiera jamais en single de son vivant : le premier 45 tours sort au Royaume-Uni en novembre 1985.
  • Après l’assassinat de Lennon, la reprise de Roxy Music atteint la première place du classement britannique en mars 1981, pour deux semaines : c’est le seul numéro un du groupe de Bryan Ferry.

Il y a, dans l’œuvre de John Lennon, des chansons qui accusent le monde et d’autres qui s’accusent elles-mêmes. Jealous Guy appartient à la seconde famille, et c’est sans doute la plus belle de toutes. Un homme y reconnaît qu’il a fait souffrir la femme qu’il aime, qu’il n’a pas voulu la blesser, qu’il n’est qu’un jaloux. Pas de métaphore, pas de décor, pas d’ennemi : un aveu, porté par une mélodie d’une douceur désarmante, un piano qui semble pleurer et un sifflement qui tient lieu de solo.

Cette mélodie, pourtant, n’a pas été écrite pour cet aveu. Elle a d’abord servi à chanter la route de Rishikesh, puis celle de Marrakech, avant de devenir, trois ans plus tard, le support d’une confession. Cet article, qui remplace entièrement la version publiée sur Yellow-Sub en 2023, retrace l’histoire complète de la chanson, de l’ashram du Maharishi au numéro un de Roxy Music, en passant par les séances de Tittenhurst Park. La question de savoir si Lennon visait Paul McCartney est traitée à part, dans notre article Jealous Guy : Lennon visait-il McCartney ? ; les paroles, leur traduction et la tablature figurent dans notre fiche consacrée à Jealous Guy.

Fiche technique de Jealous Guy

Rubrique Information
Auteur-compositeur John Lennon
Origine Child of Nature, écrite à Rishikesh (Inde), printemps 1968
Versions antérieures Maquette d’Esher (mai 1968) ; On the Road to Marrakesh, Twickenham (2 janvier 1969) et Apple Studio (24 janvier 1969)
Enregistrement 24 mai 1971, Ascot Sound Studios (Tittenhurst Park) ; voix le 29 mai ; cordes le 4 juillet 1971 au Record Plant de New York
Producteurs John Lennon, Yoko Ono, Phil Spector
Musiciens John Lennon (chant, guitare acoustique, sifflement) ; Nicky Hopkins (piano) ; Klaus Voormann (basse) ; Jim Keltner (batterie) ; Alan White (vibraphone) ; John Barham (harmonium) ; Joey Molland et Tom Evans (guitares acoustiques) ; Mike Pinder (tambourin) ; The Flux Fiddlers (cordes)
Album Imagine, 9 septembre 1971 (États-Unis), 8 octobre 1971 (Royaume-Uni)
Single Novembre 1985 (Royaume-Uni), face B Going Down on Love, 65e ; 80e au Billboard Hot 100 en 1988
Reprise la plus célèbre Roxy Music, 1981, numéro un au Royaume-Uni pendant deux semaines

Première vie : Child of Nature (Rishikesh, 1968)

L’ashram du Maharishi

En février 1968, les Beatles partent pour Rishikesh, au pied de l’Himalaya, pour suivre l’enseignement de la méditation transcendantale auprès du Maharishi Mahesh Yogi. John Lennon y arrive avec Cynthia, George Harrison avec Pattie Boyd, Paul McCartney avec Jane Asher, Ringo Starr avec Maureen. Ringo repart au bout d’une dizaine de jours, Paul au bout d’environ cinq semaines ; John et George restent jusqu’au mois d’avril. Le séjour est détaillé dans notre dossier Les Beatles en Inde : anatomie des huit semaines de Rishikesh.

Ces semaines sont d’une fécondité exceptionnelle. Privés de télévision, de drogue et de sollicitations, les Beatles écrivent comme jamais. Une grande partie de ce qui deviendra l’Album blanc naît là, sur des guitares acoustiques, sous les leçons de fingerpicking de Donovan. Lennon, qui dira plus tard avoir écrit à Rishikesh certaines de ses meilleures chansons, compose au rythme de plusieurs titres par semaine.

Une conférence sur le “fils de mère nature”

Parmi les enseignements du Maharishi figure une conférence sur la place de l’homme dans la nature, présenté comme un fils de mère nature. L’idée frappe deux des Beatles. Paul McCartney en tire Mother Nature’s Son, qui figurera sur l’Album blanc et dont nous avons raconté l’histoire dans Mother Nature’s Son, la clairière de Paul McCartney. John Lennon en tire Child of Nature.

La coïncidence est révélatrice des deux tempéraments. McCartney écrit une chanson pastorale, lumineuse, au narrateur campagnard. Lennon écrit une chanson de voyage intérieur : un narrateur qui rêve, sur la route de Rishikesh, d’être un enfant de la nature, au milieu des montagnes et du vent. La mélodie est déjà là, presque note pour note, telle que le monde la connaîtra trois ans plus tard.

Le carnet de Rishikesh de Lennon

Pour mesurer la place de Child of Nature, il faut la replacer dans la production de Lennon en Inde. Sont nées là, ou y ont été achevées, Dear Prudence, écrite pour Prudence Farrow, la sœur de l’actrice Mia Farrow, qui ne sortait plus de son bungalow ; Julia, première chanson consacrée à sa mère, morte en 1958 ; Yer Blues, cri de désespoir paradoxalement écrit dans le lieu le plus paisible du monde ; I’m So Tired, sur l’insomnie des semaines sans drogue ; The Continuing Story of Bungalow Bill, satire d’un visiteur américain parti chasser le tigre ; Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey ; et, après le départ, Sexy Sadie. S’y ajoutent des chansons qui n’apparaîtront que plus tard, comme Look at Me, publiée sur John Lennon/Plastic Ono Band en 1970, ou les fragments qui deviendront Mean Mr. Mustard et Polythene Pam sur Abbey Road.

Dans cet ensemble, Child of Nature se distingue par sa sérénité. Là où Yer Blues et I’m So Tired disent le malaise, là où Julia dit le deuil, Child of Nature dit l’harmonie. C’est la chanson la plus fidèle à l’esprit de l’enseignement du Maharishi, et c’est précisément pour cette raison qu’elle deviendra intenable quelques semaines plus tard, quand Lennon se sera retourné contre son maître.

Une chanson de passage

Le texte de Child of Nature est d’une grande simplicité. Il ne parle ni d’amour, ni de jalousie, ni de faute. Il décrit un état d’âme contemplatif, celui d’un homme qui se sent en accord avec le monde. C’est une chanson de Rishikesh au sens le plus littéral, qui reflète l’euphorie spirituelle des premières semaines. Elle ne survivra pas au désenchantement qui suivra.

La maquette d’Esher (mai 1968)

Kinfauns, fin mai 1968

À la fin du mois de mai 1968, les Beatles se retrouvent chez George Harrison, à Kinfauns, son bungalow d’Esher, dans le Surrey. Harrison possède un magnétophone Ampex quatre pistes. Les quatre musiciens y enregistrent des maquettes d’une vingtaine de chansons, la plupart écrites en Inde, en vue de leur prochain album. Ces enregistrements sont connus sous le nom de démos d’Esher. L’histoire de la maison est racontée dans notre article Il y a 62 ans : le jour où George Harrison acheta Kinfauns.

Child of Nature fait partie des chansons que Lennon y enregistre. La maquette est intime : Lennon chante en voix doublée et s’accompagne à la guitare acoustique. La mélodie est posée, fluide, déjà reconnaissable. Il ne manque que les mots de 1971.

Correctif factuel n° 1 — La maquette d’Esher de Child of Nature est une maquette de Lennon, pas un enregistrement des quatre Beatles

La version précédente de cet article affirmait que “les Beatles” avaient enregistré une démo de la chanson en mai 1968, avec une mandoline apportant une “saveur méditerranéenne”. Les descriptions de référence de cette maquette mentionnent Lennon seul, en voix doublée, à la guitare acoustique. Les séances d’Esher réunissent bien les quatre Beatles à Kinfauns, mais chaque maquette est d’abord l’affaire de son auteur, et aucune source de référence ne signale de mandoline sur Child of Nature.

Écartée de l’Album blanc

Child of Nature n’est pas retenue pour l’Album blanc, publié le 22 novembre 1968. Lennon ne s’est pas expliqué sur ce choix. La concurrence était rude : le double album compte trente titres, et plusieurs chansons de Rishikesh restent sur le carreau, comme Sour Milk Sea de Harrison, Junk de McCartney ou What’s the New Mary Jane de Lennon. On peut aussi penser que le thème de Child of Nature, trop proche de celui de Mother Nature’s Son, faisait doublon. Les chansons écartées de l’album sont évoquées dans notre article Album blanc des Beatles : 10 faits méconnus.

La publication de 2018

La maquette de Child of Nature a longtemps circulé sur des disques pirates. Elle a été publiée officiellement en 2018, dans le coffret du cinquantième anniversaire de l’Album blanc, qui rassemble l’ensemble des démos d’Esher. Pour la première fois, le grand public pouvait entendre, sur un disque officiel des Beatles, la mélodie de Jealous Guy avec ses paroles d’origine.

Deuxième vie : On the Road to Marrakesh (janvier 1969)

Twickenham, 2 janvier 1969

Le 2 janvier 1969, les Beatles entament aux studios de cinéma de Twickenham le projet qui deviendra Let It Be. L’idée est de répéter de nouvelles chansons devant les caméras de Michael Lindsay-Hogg, en vue d’un concert. Dès ce premier jour, Lennon ressort sa mélodie de Rishikesh. Mais la route a changé de destination : elle ne mène plus à Rishikesh, elle mène à Marrakech. La chanson s’appelle désormais On the Road to Marrakesh. George Harrison l’accompagne aux chœurs.

Le changement de lieu n’est pas anodin. Entre-temps, l’expérience de Rishikesh a mal tourné pour Lennon. Il a quitté l’ashram en colère, convaincu, sur la foi de rumeurs, que le Maharishi n’était pas le saint homme qu’il prétendait être. Il en a tiré Sexy Sadie, charge féroce contre son ancien maître. Chanter la route de Rishikesh n’avait plus de sens. La mélodie survit, le décor change.

Apple Studio, 24 janvier 1969

À la fin du mois, les séances quittent Twickenham pour le studio installé dans le sous-sol d’Apple, au 3 Savile Row. Le 24 janvier 1969, les Beatles reviennent brièvement sur On the Road to Marrakesh. La chanson ne dépasse pas le stade de l’ébauche. Six jours plus tard, le 30 janvier, le groupe donne sur le toit du même immeuble son dernier concert public. Le projet est raconté dans notre dossier Let It Be, autopsie de l’album né sous le nom de Get Back.

Janvier 1969 est un mois de tensions. George Harrison quitte le groupe le 10 janvier, avant de revenir quelques jours plus tard. Dans ce contexte, les chansons que chacun garde en réserve prennent une valeur particulière : plusieurs d’entre elles, présentées aux autres et laissées de côté, deviendront des pièces maîtresses des albums solo. On the Road to Marrakesh en fait partie, aux côtés d’All Things Must Pass de Harrison, de Teddy Boy de McCartney ou de Gimme Some Truth de Lennon.

Ce que révèlent les bandes de janvier 1969

Les séances de janvier 1969 ont été enregistrées presque en continu sur les magnétophones Nagra de l’équipe de tournage, qui captaient les conversations autant que la musique. Ces bandes, longtemps connues des seuls collectionneurs, ont été largement réexploitées par Peter Jackson pour la série documentaire The Beatles: Get Back, diffusée en 2021. Elles montrent un groupe qui passe sans cesse d’une chanson à l’autre, reprend des fragments, abandonne des idées au bout de quelques minutes. On the Road to Marrakesh appartient à cette catégorie : une idée que Lennon lance, que Harrison accompagne, et que le groupe ne cherche pas à mener à terme.

Pour l’histoire de la chanson, ces ébauches ont une valeur particulière. Elles prouvent que Lennon considérait encore la mélodie comme vivante huit mois après l’avoir écrite, et qu’il était prêt à en changer le texte pour qu’elle survive. C’est exactement ce qu’il fera, plus radicalement, en 1971.

Une mélodie en attente

Après janvier 1969, la chanson disparaît. Lennon a d’autres priorités : son mariage avec Yoko Ono le 20 mars 1969, les bed-ins pour la paix, le Plastic Ono Band, puis la fin des Beatles et la thérapie primale avec Arthur Janov, qui aboutit à l’album John Lennon/Plastic Ono Band, en décembre 1970. Sur ce disque dépouillé et violent, il n’y a pas de place pour une ballade mélodieuse. La mélodie de Rishikesh attend son heure.

Troisième vie : Jealous Guy (1971)

Tittenhurst Park

En 1969, John Lennon et Yoko Ono acquièrent Tittenhurst Park, où ils s’installent en août : une propriété géorgienne entourée de soixante-douze acres de parc, à Sunninghill, près d’Ascot, dans le Berkshire. Lennon y fait aménager un studio d’enregistrement, les Ascot Sound Studios, où il enregistre en 1971 l’essentiel de son album Imagine. La maison blanche, la pièce au piano blanc et le lac artificiel deviendront les décors du film qui accompagne le disque ; nous en avons raconté la genèse dans L’album qu’il fallait aussi regarder : enquête sur le film d’Imagine.

Après la brutalité de John Lennon/Plastic Ono Band, Lennon veut un disque plus accessible. Il le dira lui-même à propos de la chanson-titre : il a compris qu’un message passe mieux enrobé de miel. Imagine sera ce disque-là, avec une production plus ample, confiée à Phil Spector, et des mélodies plus immédiates. C’est dans ce contexte que la mélodie de Rishikesh retrouve une utilité.

Le Lennon de 1971

Au printemps 1971, John Lennon a trente ans. Les Beatles n’existent plus que devant les tribunaux : le 31 décembre 1970, Paul McCartney a assigné ses trois anciens partenaires devant la Haute Cour de Londres pour obtenir la dissolution de leur association, et le 12 mars 1971 la justice a placé les affaires du groupe sous administration judiciaire. Les échanges entre Lennon et McCartney se font désormais par chansons et par interviews interposées. Ram, l’album de Paul, paraît le 17 mai 1971, une semaine avant la séance de Jealous Guy.

Dans sa vie privée, Lennon vit avec Yoko Ono une relation fusionnelle, que la presse britannique continue de traiter avec hostilité. Le couple mène aussi un combat judiciaire pour retrouver Kyoko, la fille de Yoko, emmenée par son ex-mari. À la fin de l’été 1971, John et Yoko quittent l’Angleterre pour New York, où ils s’installeront définitivement : Lennon ne remettra plus jamais les pieds au Royaume-Uni. Imagine est donc le dernier album qu’il enregistre, pour l’essentiel, sur le sol anglais.

Un texte entièrement neuf

Lennon ne garde rien des paroles de 1968 et de 1969. Plus de route, plus de montagnes, plus de nature. Le nouveau texte est une confession adressée à une femme : le narrateur rêvait du passé, son cœur battait vite, il a commencé à perdre le contrôle, il ne voulait pas la blesser, il est désolé de l’avoir fait pleurer. Il n’est, dit le refrain, qu’un jaloux.

Le basculement est complet. Une mélodie écrite pour dire la paix intérieure devient le véhicule d’un aveu de faiblesse. La nature humaine remplace la nature tout court. L’homme qui se rêvait enfant de la nature se découvre adulte possessif. Rarement une chanson aura changé à ce point de sens sans changer de mélodie.

Ce que Lennon en a dit

En 1980, dans le long entretien accordé à David Sheff pour Playboy, Lennon explique la chanson sans détour : “Les paroles s’expliquent d’elles-mêmes, clairement : j’étais un type très jaloux, très possessif. À l’égard de tout. Un homme très peu sûr de lui. Un type qui veut mettre sa femme dans une petite boîte, l’enfermer à clé, et ne la sortir que lorsqu’il a envie de jouer avec elle. Elle n’a pas le droit de communiquer avec le monde extérieur — en dehors de moi — parce que cela me rend peu sûr de moi.”

La déclaration est d’une franchise rare. Lennon ne se donne pas le beau rôle. Il ne parle pas d’une jalousie passagère, mais d’un trait de caractère, d’un rapport de domination qu’il reconnaît et condamne. Dix ans après la chanson, il en assume toujours le contenu.

Dès 1971, à l’époque de l’enregistrement, Lennon abordait le même sujet dans un entretien accordé à l’émission Woman’s Hour de la BBC, réalisé à Tittenhurst : “Quand on est vraiment amoureux de quelqu’un, on a tendance à être jaloux, à vouloir le posséder à cent pour cent, et c’est ce que je fais. J’aime Yoko, je veux la posséder complètement. Je ne veux pas l’étouffer, vous voyez ? C’est ça, le danger : vouloir posséder quelqu’un jusqu’à la mort.”

Un aveu dans une œuvre de repentir

Jealous Guy s’inscrit dans une longue série de chansons où Lennon examine sa conduite envers les femmes. En 1965 déjà, Run for Your Life, sur Rubber Soul, mettait en scène un homme menaçant sa compagne ; Lennon la reniera plus tard. Nos articles Volée à Elvis, reniée par Lennon : l’histoire de studio de Run for Your Life et Run for Your Life : quand John Lennon affichait publiquement son dégoût pour cette chanson montrent le chemin parcouru. Getting Better, en 1967, contenait déjà un aveu de violence. Après Jealous Guy viendront Aisumasen (I’m Sorry) en 1973 et Woman en 1980, que nous avons analysée dans Woman : la ballade où l’ancien Beatle apprend enfin à dire merci.

Jealous Guy est le pivot de cette série. C’est la première fois que Lennon formule, dans une chanson d’amour destinée au grand public, la reconnaissance explicite d’un tort, sans ironie et sans colère.

Les séances de Tittenhurst (mai 1971)

24 mai 1971

Jealous Guy est enregistrée le 24 mai 1971 aux Ascot Sound Studios. Les parties vocales sont complétées le 29 mai. Lennon chante et joue de la guitare acoustique ; il siffle aussi le passage instrumental, l’un des traits les plus reconnaissables de la chanson.

La production est assurée par John Lennon, Yoko Ono et Phil Spector. Spector, qui avait produit Instant Karma! en 1970, puis John Lennon/Plastic Ono Band et All Things Must Pass de George Harrison, apporte son sens de l’ampleur, mais sur Jealous Guy, l’arrangement reste relativement retenu. Pour les séances de Harrison, voir Dans les séances d’All Things Must Pass.

Phil Spector à Tittenhurst

La présence de Phil Spector explique en partie le son d’Imagine. Le producteur du “mur du son” des années 1960 avait été appelé en 1970 pour achever l’album Let It Be, ce que McCartney ne lui a jamais pardonné, puis avait travaillé avec Lennon et Harrison. Sur Imagine, Spector apporte une réverbération généreuse et un goût pour les textures superposées, mais Lennon garde la main sur l’essentiel. Le résultat est un disque plus poli que Plastic Ono Band, sans être aussi massif que les productions historiques de Spector. Jealous Guy illustre cet équilibre : plusieurs couches de claviers et de guitares, mais une voix toujours au premier plan.

Une équipe de premier ordre

Lennon réunit autour de lui une formation remarquable, dont plusieurs membres jouent en même temps sur d’autres disques des ex-Beatles.

Musicien Instrument Repères
John Lennon Chant, guitare acoustique, sifflement Auteur, coproducteur
Nicky Hopkins Piano Pianiste de studio britannique, entendu avec les Kinks, les Who, les Rolling Stones
Klaus Voormann Basse Ami des Beatles depuis Hambourg, auteur de la pochette de Revolver
Jim Keltner Batterie Batteur de studio américain, futur pilier des disques de Lennon, Harrison et Starr
Alan White Vibraphone Batteur du Plastic Ono Band, futur batteur de Yes
John Barham Harmonium Arrangeur et musicien proche de George Harrison
Joey Molland Guitare acoustique Guitariste de Badfinger, groupe signé chez Apple
Tom Evans Guitare acoustique Bassiste et chanteur de Badfinger
Mike Pinder Tambourin Claviériste des Moody Blues
The Flux Fiddlers Cordes Ensemble enregistré à New York en juillet 1971

Correctif factuel n° 2 — Alan White ne joue pas de la batterie sur Jealous Guy

Un autre article de Yellow-Sub, consacré à l’hypothèse McCartney, place Alan White à la batterie sur Jealous Guy. Alan White a bien participé à la séance, mais au vibraphone. La batterie est tenue par Jim Keltner. White joue en revanche de la batterie sur d’autres titres de l’album Imagine, dont la chanson-titre, ce qui explique la confusion.

Nicky Hopkins, le piano qui fait pleurer

Le piano de Nicky Hopkins est la signature sonore de Jealous Guy. Ses arpèges et ses ornements, d’inspiration gospel, installent dès les premières mesures un climat de tendresse blessée. Hopkins, né à Londres en 1944, est alors l’un des pianistes de studio les plus demandés d’Angleterre ; sa santé fragile l’a longtemps empêché de tourner, et il s’est consacré au travail en studio. Il jouera aussi sur Living in the Material World et Dark Horse de George Harrison, notamment sur So Sad. Il est mort en 1994.

Yoko Ono a résumé l’effet de son jeu en une phrase : “Le jeu de Nicky Hopkins sur Jealous Guy est si mélodieux et si beau qu’il fait encore pleurer tout le monde.”

Klaus Voormann et Jim Keltner

Klaus Voormann tient la basse sur une grande partie des disques solo de Lennon et de Harrison au début des années 1970. Son jeu souple, qui respire avec la voix, est essentiel à l’équilibre de Jealous Guy. Son portrait est à lire dans Klaus Voormann, l’homme qui a dessiné les Beatles de l’intérieur.

Jim Keltner, lui, joue pour la première fois avec Lennon. Il deviendra l’un de ses batteurs de prédilection, ainsi que celui de Harrison et de Ringo Starr ; voir notre portrait Jim Keltner, le cinquième homme de l’après-Beatles. Il a gardé de la séance un souvenir ému : “C’était comme dans un rêve. Personne au monde n’a jamais joué du piano comme Nicky Hopkins, et Klaus a une sensation de profondeur si extraordinaire à la basse. Avoir la voix de John dans mon casque, lever les yeux et le voir au micro — en 1971, tout juste sorti des Beatles, musicien et auteur hors pair — chanter cette petite chanson magnifique et obsédante… On ne vit que quelques moments comme celui-là dans une vie de musicien, et c’en était un.”

Joey Molland : “tellement sidéré que je ne pouvais pas jouer”

Les membres de Badfinger, groupe signé chez Apple, sont des familiers des ex-Beatles : ils jouent sur All Things Must Pass et participeront au Concert for Bangladesh en août 1971. Joey Molland a raconté son arrivée à Tittenhurst dans des termes qui disent l’état de Lennon en 1971 : “John Lennon entre, les yeux exorbités, complètement parti. Il criait bonjour à tout le monde. Il était onze heures du soir et il venait de se lever… J’étais en admiration, complètement gaga. Puis il s’est assis sur le tabouret et a commencé à jouer Jealous Guy, et j’étais tellement sidéré que je ne pouvais pas jouer. Il chantait, et je me disais littéralement : on dirait John Lennon.”

L’anecdote est savoureuse : un musicien professionnel, habitué aux ex-Beatles, perd ses moyens en entendant Lennon chanter à quelques mètres de lui. Elle dit aussi quelque chose des horaires et du mode de vie de Tittenhurst, où l’on travaillait la nuit.

Badfinger, de Tittenhurst au Bangladesh

La présence de Joey Molland et de Tom Evans rappelle le rôle particulier de Badfinger dans l’entourage des ex-Beatles. Le groupe gallois et liverpuldien, signé chez Apple en 1968 sous le nom des Iveys, a connu le succès avec Come and Get It, écrite et produite par Paul McCartney, puis avec No Matter What. En 1971, George Harrison commence à produire son album Straight Up, et les membres du groupe jouent sur plusieurs disques de la famille Apple. Quelques semaines après la séance de Jealous Guy, ils seront sur la scène du Madison Square Garden pour le Concert for Bangladesh, le 1er août 1971. L’histoire du groupe finira tragiquement : Pete Ham se donnera la mort en 1975, Tom Evans en 1983. Leur participation à Jealous Guy reste l’un des moments où Badfinger a côtoyé, de la manière la plus intime, l’un des Beatles au travail.

4 juillet 1971 : les cordes à New York

Six semaines après la séance, le 4 juillet 1971, des cordes sont ajoutées au Record Plant de New York. L’ensemble est crédité sous le nom de The Flux Fiddlers, sans doute un clin d’œil au mouvement Fluxus, auquel Yoko Ono avait été liée à New York. Les musiciens sont généralement présentés comme des membres de l’Orchestre philharmonique de New York. L’arrangement ne recouvre pas la chanson : il la soutient, étire certaines notes, ouvre l’espace autour de la voix.

Correctif factuel n° 3 — Les dates de l’enregistrement des cordes

La version précédente de cet article, reprenant une source anglophone, datait l’ajout des cordes des 4 et 5 juillet 1971 et les attribuait sans nuance à des membres du New York Philharmonic. Les documents de référence retiennent le 4 juillet 1971 pour Jealous Guy, au Record Plant de New York, et créditent l’ensemble sous le nom de The Flux Fiddlers. L’appartenance de ces musiciens au Philharmonic est une description courante, mais le crédit officiel du disque ne la mentionne pas.

La sortie : Imagine (septembre 1971)

Troisième plage de la face A

Imagine paraît le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre au Royaume-Uni. L’album se classe premier dans les deux pays. Jealous Guy y occupe la troisième place de la face A, après la chanson-titre et Crippled Inside, et avant It’s So Hard et I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die. La face B s’ouvre sur Gimme Some Truth et comprend Oh My Love, How Do You Sleep?, How? et Oh Yoko!.

Le contraste est saisissant. Le même disque contient l’une des chansons les plus tendres de Lennon et l’une des plus cruelles, How Do You Sleep?, charge contre Paul McCartney. La tendresse et la hargne cohabitent, et c’est ce voisinage qui a nourri l’hypothèse selon laquelle Jealous Guy pourrait elle aussi viser McCartney. Nous l’avons examinée dans Jealous Guy : Lennon visait-il McCartney ?. L’album dans son ensemble est analysé dans Imagine : l’utopie qui saigne, et le regard de McCartney sur la chanson-titre dans Ce que Paul McCartney entend vraiment quand il écoute Imagine.

Une chanson pour Yoko

Dans le contexte de 1971, la femme à qui s’adresse le narrateur de Jealous Guy ne fait guère de doute : c’est Yoko Ono. Lennon le dit lui-même dans l’entretien de Woman’s Hour, lorsqu’il évoque son désir de posséder Yoko. L’album contient d’ailleurs deux autres chansons pour elle, Oh My Love et Oh Yoko!. Jealous Guy en est la face sombre : là où les deux autres célèbrent, celle-ci s’excuse. Sur le cycle des chansons pour Yoko, voir notre article Out the Blue : la chanson d’amour de John Lennon que le temps a fini par révéler.

On a parfois élargi la lecture à Cynthia Lennon, la première épouse de John, qui a souffert de sa jalousie et de ses colères au début des années 1960. Lennon n’a jamais fait ce lien explicitement, mais son aveu de 1980, qui parle de son comportement “à l’égard de tout”, laisse penser que la chanson dépasse une seule relation.

Pourquoi pas de single en 1971 ?

En 1971, Lennon publie deux singles : Power to the People, en mars, et, aux États-Unis seulement, Imagine, en octobre, avec It’s So Hard en face B. Au Royaume-Uni, Imagine ne sortira en 45 tours qu’en 1975. Lennon privilégie alors les chansons à message ; Jealous Guy, chanson intime, ne correspond pas à cette stratégie. On peut aussi penser que l’aveu qu’elle contient se prêtait mal à une exposition radiophonique massive, dans un contexte où la presse ne ménageait ni Lennon ni Yoko Ono. Quoi qu’il en soit, la chanson a trouvé son public par l’album, puis, après 1980, par la reprise de Roxy Music.

Le texte, mouvement par mouvement

Sans reproduire les paroles, on peut en décrire la construction. Le premier couplet installe un état : le narrateur rêvait du passé, et son cœur s’est emballé. Le deuxième décrit la perte de contrôle, puis la douleur infligée à l’autre. Le refrain ne cherche aucune excuse : il nomme la faute et demande qu’on le comprenne, sans demander qu’on l’absolve. Un couplet évoque ensuite l’insécurité du narrateur, qui craint que l’autre ne l’aime plus, qui la surveille, qui soupçonne. La structure est celle d’une confession au sens propre : exposé des faits, aveu, reconnaissance de la cause.

Ce qui frappe, c’est l’économie du vocabulaire. Aucune image rare, aucun jeu de mots, aucun des calembours que Lennon affectionne ailleurs. Le texte parle comme on parle quand on s’excuse vraiment : avec des mots simples, répétés, un peu maladroits. Cette nudité est un choix d’écriture. Elle rapproche Jealous Guy de la manière de Plastic Ono Band, tout en l’adoucissant par la mélodie.

La réception

Jealous Guy n’est pas publiée en single à l’époque, mais elle s’impose rapidement comme l’un des sommets de l’album. Avec le temps, sa réputation n’a cessé de croître. Les contributeurs du site Stereogum l’ont classée deuxième meilleure chanson solo de Lennon, derrière Instant Karma!, en y voyant Lennon au plus blessé et au plus vulnérable. Ultimate Classic Rock l’a placée troisième dans son classement des plus grandes chansons d’amour de Lennon en solo, en saluant l’une de ses mélodies de piano les plus matures. Notre classement Les 10 plus belles chansons d’amour des Beatles la cite parmi les héritières d’In My Life, et l’album figure dans Les 10 meilleurs albums solo des Beatles.

Anatomie musicale

Une mélodie qui a traversé trois textes

La mélodie de Jealous Guy est construite par paliers : les couplets avancent par petits intervalles, faciles à chanter, avant que le refrain n’élargisse la ligne. C’est une mélodie qui semble couler de source, et qui l’a prouvé en supportant trois textes différents sans perdre sa force. Qu’elle ait pu porter aussi bien une rêverie spirituelle qu’une confession amoureuse dit sa plasticité : elle n’impose pas une émotion, elle en accueille plusieurs.

Le sifflement

À la place d’un solo instrumental, Lennon siffle la mélodie. Le procédé, simple, est devenu l’un des éléments les plus reconnaissables de la chanson. Il apporte une légèreté presque enfantine au milieu de la confession, comme si le narrateur, après avoir avoué ses fautes, retrouvait un instant l’insouciance. Plusieurs commentateurs ont souligné que la version de Roxy Music, qui remplace ce sifflement par des solos de guitare, de synthétiseur et de saxophone, perdait justement cette simplicité.

Piano, harmonium, vibraphone

L’arrangement repose sur une superposition de claviers : le piano de Nicky Hopkins au premier plan, l’harmonium de John Barham en nappe, le vibraphone d’Alan White en touches lumineuses. Les guitares acoustiques de Lennon et des deux membres de Badfinger forment un tapis discret. La basse de Klaus Voormann et la batterie de Jim Keltner restent en retrait, au service de la voix. Les cordes, ajoutées à New York, viennent étirer certaines phrases sans jamais écraser l’ensemble.

La voix de Lennon

Lennon chante Jealous Guy d’une voix douce, presque fragile, loin des cris de Plastic Ono Band. Il laisse la voix se briser légèrement sur certaines fins de phrase. C’est une interprétation qui refuse l’emphase : l’aveu n’est pas déclamé, il est murmuré. Cette retenue est la clé de l’émotion que la chanson suscite. Sur le passage de Lennon de la thérapie primale à cette douceur, voir John Lennon, la faille intime qui a mis le rock à nu.

Le rôle de Yoko Ono

Yoko Ono est créditée comme coproductrice d’Imagine, et sa présence à Tittenhurst est constante pendant les séances. Son influence sur Jealous Guy est double. Elle est, d’abord, la destinataire probable de l’aveu. Elle est, ensuite, celle qui a poussé Lennon, depuis 1968, vers une écriture plus directe et plus exposée, à l’opposé des jeux de mots et des images surréalistes de la période psychédélique. Plusieurs biographes ont noté que la franchise de Plastic Ono Band et d’Imagine doit beaucoup à cette influence, comme à la thérapie primale.

Des décennies plus tard, Yoko Ono est restée attachée à la chanson et à ses interprètes, comme en témoigne son hommage au piano de Nicky Hopkins. Sa propre œuvre discographique, longtemps méprisée, est présentée dans L’œuvre discographique de Yoko Ono.

Japon, 1977 : un concert pour deux inconnus

L’anecdote d’Elliot Mintz

En 1977, Lennon, Yoko Ono et leur fils Sean passent plusieurs semaines au Japon. Elliot Mintz, animateur de radio et ami proche du couple, les accompagne. Il a raconté une scène survenue à l’hôtel Okura de Tokyo : un couple de Japonais âgés entre dans la suite où se trouvent John et lui, s’assoit, persuadé d’être dans un bar-salon de l’hôtel. Lennon, amusé, prend sa guitare acoustique et se met à jouer Jealous Guy. Le couple finit par repartir, sans doute sans avoir compris où il se trouvait ni qui jouait pour lui.

Mintz a conclu l’histoire d’une formule restée célèbre : “C’était la seule fois, je crois, où il s’est produit pour une assemblée privée de deux personnes. Ils n’ont pas laissé de pourboire.” Mintz est revenu sur ses années auprès du couple dans ses mémoires, publiés en 2024. D’autres anecdotes de ce type sont rassemblées dans 20 anecdotes sur John Lennon.

Correctif factuel n° 4 — Jealous Guy n’est pas “la dernière chanson que Lennon ait interprétée en public”

La version précédente de cet article, reprenant une source anglophone, présentait l’épisode de l’hôtel Okura comme la dernière interprétation publique de Lennon. C’est un contresens : la scène se déroule dans une suite privée, devant deux personnes entrées par erreur, et Mintz lui-même parle d’une assemblée privée. La dernière apparition scénique publique de John Lennon a eu lieu le 18 avril 1975, à New York, lors de l’émission A Salute to Sir Lew Grade, où il a chanté Slippin’ and Slidin’, Stand by Me et Imagine. Sur cette période, voir Le retrait de John Lennon en 1975.

La vie posthume de Jealous Guy

8 décembre 1980

Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota, à New York. Au Royaume-Uni, le public se tourne massivement vers ses disques. (Just Like) Starting Over, extrait de Double Fantasy, atteint la première place en décembre ; la réédition d’Imagine en single la prend en janvier 1981 ; Woman lui succède en février. Pendant plusieurs semaines, les classements britanniques deviennent un mémorial.

Roxy Music : le seul numéro un du groupe

Roxy Music, le groupe de Bryan Ferry, se trouve alors en tournée européenne. Au lendemain de la mort de Lennon, le groupe interprète Jealous Guy lors d’une émission de télévision allemande, et l’accueil est tel qu’il décide de l’enregistrer. Bryan Ferry comptait la chanson parmi ses préférées de Lennon. Le single paraît chez Polydor en février 1981.

La reprise de Roxy Music est plus ample que l’original : la voix tremblante de Ferry, des solos de guitare, de synthétiseur et de saxophone à la place du sifflement. Le 14 mars 1981, le single atteint la première place du classement britannique, succédant à Shaddap You Face de Joe Dolce, et y reste deux semaines. C’est le seul numéro un de Roxy Music au Royaume-Uni, après près d’une décennie de succès. Le single est également numéro un en Australie et au Luxembourg, et se classe dans les dix premiers en Autriche, en Belgique, en Irlande, en Nouvelle-Zélande et en Suisse.

Live Aid et au-delà

Le 13 juillet 1985, à Live Aid, Bryan Ferry interprète Jealous Guy au stade de Wembley, avec David Gilmour, de Pink Floyd, à la guitare. Depuis, la chanson fait partie du répertoire de toutes ses tournées, en solo comme avec Roxy Music. La reprise est devenue, pour toute une génération de Britanniques, aussi familière que l’original.

Le single de 1985 et le documentaire de 1988

Du vivant de Lennon, Jealous Guy n’a jamais été publiée en single. Il faut attendre novembre 1985 pour qu’un 45 tours paraisse au Royaume-Uni, avec Going Down on Love, extrait de Walls and Bridges, en face B. Il atteint la 65e place. En 1988, la sortie du documentaire Imagine: John Lennon, consacré à sa vie, s’accompagne d’une nouvelle édition du titre aux États-Unis : la chanson entre au Billboard Hot 100, à la 80e place, et atteint la 22e place du classement Adult Contemporary.

Correctif factuel n° 5 — Jealous Guy n’a pas été un single de Lennon en 1971

On présente souvent Jealous Guy comme l’un des “tubes” de Lennon, au même titre qu’Imagine. En réalité, Lennon ne l’a jamais publiée en single de son vivant. Le premier 45 tours date de novembre 1985 au Royaume-Uni, où il n’atteint que la 65e place, et la chanson n’entre au classement américain qu’en 1988, à la 80e place. Le seul grand succès de la chanson dans les classements est la reprise de Roxy Music, numéro un au Royaume-Uni en mars 1981.

Donny Hathaway, dès 1971

La première grande reprise de Jealous Guy n’est pas celle de Roxy Music. Quelques semaines seulement après la sortie d’Imagine, Donny Hathaway l’interprète sur la scène du Bitter End, à New York, en 1971. Cette version soul, portée par son jeu de clavier et sa voix nourrie de gospel, figure sur son album Live, publié en 1972, l’un des grands disques en public de la soul américaine. Hathaway transforme la confession de Lennon en une longue prière, et montre que la mélodie supporte une lecture très éloignée de l’original.

Une chanson très reprise

Au fil des décennies, Jealous Guy est devenue l’une des chansons de Lennon les plus reprises. Le tableau ci-dessous en recense quelques-unes parmi les plus marquantes.

Interprète Date Remarque
Donny Hathaway 1971 (album 1972) Enregistrée au Bitter End, New York ; album Live
Roxy Music 1981 Numéro un au Royaume-Uni (deux semaines), en Australie et au Luxembourg
Bryan Ferry et David Gilmour 13 juillet 1985 Live Aid, stade de Wembley
Joe Cocker — Version soul-rock
Lou Reed 2001 Concert d’hommage à Lennon
Elliott Smith — Interprétations en concert
Deftones — Relecture métal alternatif
Belinda Carlisle — Version pop
Roberto Bellarosa 2012 4e en Belgique après sa victoire à The Voice Belgique
The Weeknd — Interprétation contemporaine

La diversité des interprètes — soul, glam, métal, pop, R&B contemporain — témoigne de la plasticité de la mélodie, déjà démontrée par ses trois textes successifs. Jealous Guy est une chanson que chacun peut s’approprier, parce qu’elle ne raconte pas une histoire particulière mais un sentiment universel.

Bryan Ferry, un interprète naturel

Le choix de Roxy Music n’est pas un hasard. Bryan Ferry est, depuis le début des années 1970, l’un des grands interprètes de reprises de la pop britannique : ses albums solo, à commencer par These Foolish Things en 1973, revisitent Dylan, les Beatles, les standards américains et la soul. Sa voix, tremblante et théâtrale, se prête aux chansons d’aveu. En 1981, Roxy Music vient de publier Flesh and Blood, et prépare Avalon, qui paraîtra en 1982 : le groupe est passé du glam arty de ses débuts à une pop sophistiquée et feutrée, dont Jealous Guy épouse parfaitement l’esthétique.

La reprise a eu ses détracteurs. Certains critiques, comme l’auteur du blog consacré aux numéros un britanniques, jugent l’arrangement complaisant, avec ses solos successifs, et regrettent le sifflement de l’original. Mais la voix de Ferry, fragile et puissante à la fois, a convaincu le public, qui y a entendu un adieu à Lennon autant qu’une chanson d’amour.

La question McCartney, en bref

Une rumeur tenace veut que Jealous Guy ait aussi visé Paul McCartney. Elle repose sur des souvenirs rapportés et sur le voisinage, sur le même album, de How Do You Sleep?, qui vise explicitement McCartney. Rien dans le texte de Jealous Guy ne désigne McCartney, et Lennon, dans ses explications de 1980, ne parle que de son rapport aux femmes. L’hypothèse, sa genèse et ses limites sont examinées dans notre article dédié ; on retiendra ici que la chanson s’explique parfaitement sans elle.

Les rééditions

Jealous Guy figure sur la plupart des compilations de Lennon. En 2018, la réédition Imagine: The Ultimate Collection en a proposé un nouveau mixage, ainsi que des prises de travail qui permettent d’entendre la chanson se construire à Tittenhurst. Ce nouveau mixage a été repris en 2020 sur la compilation Gimme Some Truth. La même année 2018, la maquette d’Esher de Child of Nature paraissait dans le coffret de l’Album blanc : les deux extrémités de l’histoire de la chanson devenaient ainsi disponibles officiellement la même année.

Ce que Jealous Guy dit de John Lennon

Une masculinité qui s’examine

En 1971, une chanson dans laquelle un homme célèbre reconnaît publiquement sa jalousie et sa possessivité n’a rien d’ordinaire. Le rock de l’époque célèbre plus volontiers la conquête que le remords. Jealous Guy propose un autre modèle : un homme qui se regarde, se juge et demande pardon. Lennon n’en fait pas une posture ; il en parlera encore, sans détour, dix ans plus tard. Cette dimension a été soulignée dans notre article Sean Ono Lennon, John et Yoko : anatomie d’une fausse ironie.

Il ne faut pas pour autant en faire une absolution. Écrire Jealous Guy ne répare pas les torts reconnus, et Lennon lui-même n’a jamais prétendu le contraire. La chanson vaut par sa lucidité, non par un quelconque effet rédempteur.

Le goût des mélodies recyclées

L’histoire de Jealous Guy illustre aussi une habitude de travail de Lennon : garder des mélodies en réserve et les réutiliser quand elles trouvent enfin leur sujet. Plusieurs chansons de Rishikesh ont ainsi changé de titre ou de texte avant de paraître, comme Look at Me, publiée en 1970. Lennon était un auteur qui avançait par fragments et qui savait reconnaître, des années plus tard, la valeur d’une idée abandonnée.

Un pont entre les Beatles et la carrière solo

Née pendant le séjour indien des Beatles, travaillée chez George Harrison puis avec le groupe au complet, achevée en solo, Jealous Guy est une chanson-pont. Elle relie la dernière grande période collective des Beatles à la première grande période solo de Lennon. Elle rappelle aussi que la frontière entre les deux n’est pas aussi nette qu’on le croit : beaucoup de chansons solo des quatre ont été écrites, et parfois répétées, quand les Beatles existaient encore. Sur ces passerelles, voir Les collaborations des ex-Beatles après la séparation et notre page consacrée à John Lennon.

Les ex-Beatles et les chansons d’aveu

Un moment partagé

Jealous Guy n’est pas un cas isolé dans l’œuvre des ex-Beatles du début des années 1970. Les quatre musiciens, désormais seuls, écrivent davantage à la première personne et abordent leur vie privée plus directement qu’au temps du groupe. George Harrison, dès 1972, écrira So Sad, sur la dégradation de son mariage avec Pattie Boyd ; nous en avons raconté l’histoire dans So Sad : la chanson où George Harrison a raconté la fin de son mariage avec Pattie Boyd. Paul McCartney, en décembre 1971, publie sur Wild Life la chanson Dear Friend, souvent lue comme une main tendue à Lennon après les piques échangées.

Ces chansons ont en commun une forme de vulnérabilité que la discipline collective des Beatles tenait à distance. Le groupe produisait des chansons d’amour ; les ex-Beatles produisent des aveux. Jealous Guy est l’une des premières et l’une des plus abouties de ces confessions.

Pourquoi elle touche encore

Plus d’un demi-siècle après sa sortie, Jealous Guy continue d’être reprise, diffusée, citée. Son succès durable tient à un paradoxe : c’est une chanson très personnelle, que Lennon a expliquée par sa propre biographie, et pourtant chacun peut s’y reconnaître. La jalousie qu’elle décrit n’est pas celle d’une rock star, mais celle de n’importe qui. Le pardon qu’elle demande n’a rien de spectaculaire. Elle parle à voix basse, et c’est pour cela qu’on l’entend encore.

Écouter Jealous Guy aujourd’hui

Le parcours conseillé

Pour comprendre la chanson, l’idéal est d’écouter ses états successifs dans l’ordre. D’abord la maquette d’Esher de Child of Nature, disponible dans l’édition du cinquantième anniversaire de l’Album blanc : la mélodie y est déjà entière, mais le texte parle de montagnes et de rêverie. Ensuite la version d’Imagine, dans son mixage d’origine puis dans celui de 2018, qui rend plus lisibles le vibraphone et l’harmonium. Enfin les reprises de Donny Hathaway et de Roxy Music, qui montrent deux manières opposées d’habiter le même aveu : la prière soul et l’adieu élégant.

Ce qu’il faut guetter

Trois moments récompensent l’écoute attentive. Les premières mesures de piano, où Nicky Hopkins installe l’émotion avant même que Lennon n’ouvre la bouche. L’entrée des cordes, qui élargit l’espace sans jamais couvrir la voix. Et le passage sifflé, qui transforme la confession en chanson presque légère, comme si l’aveu, une fois prononcé, soulageait celui qui l’a fait.

Comparaison des trois vies de la chanson

Titre Date Lieu Sujet Statut
Child of Nature Printemps 1968 ; maquette fin mai 1968 Rishikesh ; Kinfauns (Esher) Rêverie spirituelle sur la route de Rishikesh Écartée de l’Album blanc ; maquette publiée en 2018
On the Road to Marrakesh 2 et 24 janvier 1969 Twickenham ; Apple Studio Même rêverie, destination changée Ébauches des séances Get Back
Jealous Guy 24 et 29 mai, 4 juillet 1971 Ascot Sound Studios ; Record Plant (New York) Aveu de jalousie et de possessivité Album Imagine, 9 septembre 1971

Chronologie de Jealous Guy

Date Événement
Février-avril 1968 Séjour des Beatles à Rishikesh ; écriture de Child of Nature
Fin mai 1968 Maquette à Kinfauns, Esher
22 novembre 1968 Sortie de l’Album blanc, sans Child of Nature
2 janvier 1969 On the Road to Marrakesh à Twickenham, avec George Harrison aux chœurs
24 janvier 1969 Nouvelle ébauche à l’Apple Studio
30 janvier 1969 Concert sur le toit d’Apple
Août 1969 John et Yoko s’installent à Tittenhurst Park
24 mai 1971 Enregistrement de Jealous Guy aux Ascot Sound Studios
29 mai 1971 Parties vocales
4 juillet 1971 Cordes au Record Plant, New York
9 septembre 1971 Sortie américaine d’Imagine
8 octobre 1971 Sortie britannique d’Imagine
1971-1972 Reprise de Donny Hathaway au Bitter End, publiée sur Live
1977 Interprétation impromptue à l’hôtel Okura de Tokyo
8 décembre 1980 Assassinat de John Lennon
Février 1981 Sortie du single de Roxy Music
14 mars 1981 Roxy Music numéro un au Royaume-Uni, pour deux semaines
13 juillet 1985 Bryan Ferry et David Gilmour à Live Aid
Novembre 1985 Premier single de la version de Lennon au Royaume-Uni (65e)
1988 80e au Billboard Hot 100 après le documentaire Imagine: John Lennon
2001 Lou Reed la chante lors d’un concert d’hommage à Lennon
2012 Roberto Bellarosa, 4e en Belgique
2018 Publication de la maquette d’Esher de Child of Nature et de Imagine: The Ultimate Collection
2020 Compilation Gimme Some Truth

Questions fréquentes sur Jealous Guy

Quelle est l’origine de Jealous Guy ?

La mélodie a été écrite par John Lennon à Rishikesh, au printemps 1968, pour une chanson intitulée Child of Nature, inspirée par une conférence du Maharishi Mahesh Yogi. Lennon a écrit des paroles entièrement nouvelles en 1971.

Jealous Guy est-elle une chanson des Beatles ?

Non. C’est une chanson de l’album solo Imagine (1971). Mais sa mélodie a été maquettée par Lennon pendant les séances d’Esher, en mai 1968, et répétée avec les Beatles en janvier 1969 sous le titre On the Road to Marrakesh.

Pour qui John Lennon a-t-il écrit Jealous Guy ?

Principalement pour Yoko Ono. Lennon a expliqué en 1980 que la chanson décrivait sa jalousie et sa possessivité. L’hypothèse selon laquelle elle viserait aussi Paul McCartney est discutée dans un article dédié.

Qui joue du piano sur Jealous Guy ?

Nicky Hopkins, pianiste de studio britannique qui a aussi joué avec les Kinks, les Who, les Rolling Stones et George Harrison.

Qui siffle sur Jealous Guy ?

John Lennon lui-même. Le passage sifflé remplace un solo instrumental.

Jealous Guy a-t-elle été un single ?

Pas du vivant de Lennon. Le premier single paraît au Royaume-Uni en novembre 1985 (65e). La chanson entre au Billboard Hot 100 en 1988 (80e).

Quelle est la meilleure reprise de Jealous Guy ?

La plus célèbre est celle de Roxy Music, numéro un au Royaume-Uni en mars 1981. Celle de Donny Hathaway, enregistrée en public dès 1971, est souvent considérée par les amateurs de soul comme la plus émouvante.

Est-ce la dernière chanson que Lennon ait chantée en public ?

Non. L’épisode de 1977 à l’hôtel Okura de Tokyo s’est déroulé dans une suite privée, devant deux personnes. La dernière apparition scénique publique de Lennon date du 18 avril 1975, à New York.

Conclusion : la mélodie qui attendait ses mots

Jealous Guy est une chanson qui a mis trois ans à trouver son sujet. Écrite pour chanter la paix de Rishikesh, rebaptisée pour la route de Marrakech, elle devient en 1971 le lieu d’un aveu que peu de rockeurs auraient osé formuler. Portée par le piano de Nicky Hopkins, un sifflement et une voix qui refuse de hausser le ton, elle a traversé les décennies, d’un club new-yorkais où Donny Hathaway la chantait quelques semaines après sa sortie à une suite de Tokyo où deux inconnus l’ont entendue sans le savoir, puis au sommet des classements britanniques, trois mois après la mort de son auteur. Elle reste l’une des preuves les plus claires que Lennon savait être aussi dur avec lui-même qu’avec le monde.

Son histoire rappelle aussi une leçon de méthode. Une chanson n’est pas toujours née d’une émotion unique : elle peut être un matériau que son auteur garde, déplace, réécrit, jusqu’au jour où il trouve enfin ce qu’elle doit dire. La mélodie de Rishikesh a attendu trois ans ses mots définitifs. Ces mots, Lennon les a trouvés en regardant en lui-même plutôt qu’autour de lui. C’est ce déplacement du paysage vers le visage, de la nature vers la nature humaine, qui fait de Jealous Guy l’une des chansons les plus justes de son répertoire, et l’une des plus durables de toute l’histoire de la pop britannique.

Sources et bibliographie

  • David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, 1981 (entretien Playboy de 1980).
  • BBC, Woman’s Hour, entretien avec John Lennon enregistré à Tittenhurst Park, 1971.
  • Elliot Mintz, We All Shine On: John, Yoko, and Me, 2024.
  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle, 1992.
  • Doug Sulpy et Ray Schweighardt, Get Back: The Unauthorized Chronicle of the Beatles’ Let It Be Disaster, 1997.
  • Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You: The Solo Beatles Compendium, 2000.
  • John Blaney, Lennon and McCartney: Together Alone, 2007.
  • uDiscover Music, “Jealous Guy: Behind John Lennon’s Unflinchingly Honest Love Song” et “Jealous Guy: Roxy Music Take John Lennon To No. 1”.
  • The UK Number Ones Blog, notice sur Jealous Guy par Roxy Music (2021).
  • Wikipédia (anglais) : fiches Jealous Guy, Imagine (John Lennon album), Live (Donny Hathaway album).
  • Stereogum et Ultimate Classic Rock, classements des chansons solo de John Lennon.
  • The Beatles, The Beatles (White Album) – 50th Anniversary Edition, 2018 (démos d’Esher) ; John Lennon, Imagine: The Ultimate Collection, 2018.

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