So Sad : la chanson où George Harrison a raconté la fin de son mariage avec Pattie Boyd — écriture, trois versions et histoire complète
En bref
- So Sad est la première chanson dans laquelle George Harrison aborde explicitement l’effondrement de son mariage avec Pattie Boyd. Il en écrit les premiers vers à New York en 1972, sur du papier à lettres du Park Lane Hotel.
- Ce n’est pas une chanson “pour rompre” : en 1972, Harrison ne quitte personne. C’est un constat, écrit deux ans avant que Pattie ne parte, à l’été 1974, pour rejoindre Eric Clapton.
- Harrison l’enregistre une première fois pendant les séances de Living in the Material World (octobre 1972-février 1973), mais l’écarte de l’album.
- Le public la découvre d’abord chez Alvin Lee et Mylon LeFevre, sur l’album On the Road to Freedom (novembre 1973), avec Harrison crédité sous le pseudonyme de Hari Georgeson.
- La version de Harrison, entamée à Friar Park en novembre 1973 avec Ringo Starr, Jim Keltner et Nicky Hopkins, est achevée à Los Angeles en octobre 1974, alors que sa voix est ravagée par une laryngite. Elle paraît sur Dark Horse, le 9 décembre 1974 aux États-Unis.
- Démolie par une partie de la presse en 1974, elle est aujourd’hui considérée comme l’un des sommets de l’album. Harrison lui-même disait l’aimer beaucoup, avec une seule réserve : elle est déprimante.
- Six correctifs factuels rectifient les erreurs les plus répandues, dont plusieurs figuraient dans la version précédente de cet article.
Il y a des chansons de rupture qui claquent la porte. So Sad n’en fait pas partie. George Harrison l’a écrite à un moment où rien n’était encore décidé, où le mariage tenait debout pour les photographes et s’effritait à l’intérieur, où l’homme le plus spirituel des Beatles découvrait que la méditation ne répare pas tout. C’est une chanson d’avant la fin, écrite par quelqu’un qui voit la fin arriver et qui ne sait pas l’empêcher.
Cet article reprend entièrement la version publiée sur Yellow-Sub en 2023, qui comportait plusieurs inexactitudes, à commencer par son titre. Il retrace l’histoire complète de So Sad : le mariage de George Harrison et Pattie Boyd, la composition à New York, les trois vies de la chanson — la version écartée de 1973, la version d’Alvin Lee, la version de Dark Horse —, sa réception et sa réhabilitation. Pour l’histoire du triangle amoureux dans son ensemble, avec Eric Clapton et Layla, on se reportera à notre dossier Clapton, Harrison, Pattie Boyd : anatomie du triangle amoureux le plus fécond du rock. Ici, la chanson est au centre.
Sommaire
Fiche technique de So Sad
| Rubrique | Information |
|---|---|
| Auteur-compositeur | George Harrison |
| Écriture | 1972, New York (premiers vers sur du papier à lettres du Park Lane Hotel) |
| Première version publiée | Alvin Lee et Mylon LeFevre, So Sad (No Love of His Own), album On the Road to Freedom, novembre 1973 (Chrysalis au Royaume-Uni, Columbia aux États-Unis) |
| Version de Harrison | Album Dark Horse, face A, plage 3 ; Apple Records ; 9 décembre 1974 (États-Unis), 20 décembre 1974 (Royaume-Uni) |
| Enregistrement | Base à FPSHOT (Friar Park, Henley-on-Thames), novembre 1973 ; achèvement à Los Angeles, octobre 1974 |
| Producteur | George Harrison |
| Ingénieur (base) | Phil McDonald |
| Musiciens | George Harrison (chant, guitares acoustiques douze cordes, guitare électrique, guitare slide, pianos électriques) ; Nicky Hopkins (piano) ; Ringo Starr et Jim Keltner (batterie) ; Willie Weeks (basse, en remplacement d’une partie initiale de Klaus Voormann) |
| Mesure et tonalité | 4/4 ; couplets en do majeur, refrains en ré majeur |
| Sujet | La dégradation du mariage de Harrison avec Pattie Boyd |
George et Pattie : dix ans de mariage en accéléré
Mars 1964 : le tournage de A Hard Day’s Night
Pattie Boyd naît le 17 mars 1944 à Taunton, dans le Somerset. Au début des années 1960, elle est mannequin à Londres et accepte les petits rôles qu’on lui propose pour lancer sa carrière. L’un d’eux est une publicité télévisée pour les chips Smith’s, réalisée par Richard Lester. Le réalisateur la remarque et s’en souvient quand il prépare le premier film des Beatles, A Hard Day’s Night. Il l’engage pour la séquence du train, tournée au début du mois de mars 1964. Pattie, qui craint de ne pas savoir jouer, manque de renoncer ; son agent, Cherry Marshall, la convainc de rester. Le contexte du film est détaillé dans notre article sur A Hard Day’s Night.
Sur le plateau, George Harrison est immédiatement attiré. Il l’invite à sortir ; elle refuse, par loyauté envers son petit ami du moment. Elle le regrette aussitôt, rompt avec ce dernier, et lorsque Harrison renouvelle sa proposition une dizaine de jours plus tard, elle accepte. Leur premier dîner a lieu au Garrick Club, à Covent Garden, sous l’œil de Brian Epstein, qui veille alors de près à la vie privée de ses protégés.
21 janvier 1966 : Epsom
Le couple s’installe à Kinfauns, le bungalow de Harrison à Esher, dans le Surrey. George demande Pattie en mariage à la fin de 1965 ; elle a vingt et un ans. Ils se marient le 21 janvier 1966 au bureau d’état civil d’Epsom. Paul McCartney et Brian Epstein sont présents ; les autres Beatles sont absents. Pattie a raconté ces premières années avec tendresse : “Au début, c’était vraiment fabuleux. Nous étions si jeunes tous les deux, nous pouvions sortir, traîner, nous amuser, je l’ai présenté à mes amis. Nous avons passé des moments merveilleux. Il partait en tournée et je restais avec mes amis, et nous attendions tous le retour de George. C’était vraiment l’homme le plus gentil qui soit, et ma famille l’adorait, surtout ma mère.”
L’Inde, une conversion inversée
Un détail est régulièrement oublié : c’est Pattie qui, la première, s’intéresse à la méditation. Elle assiste en février 1967 à une conférence de l’International Meditation Society, et c’est elle qui entraîne George vers le Maharishi Mahesh Yogi, en août 1967, à Londres puis à Bangor. Harrison, lui, avait déjà été saisi par la musique indienne et par Ravi Shankar, auprès de qui il étudie le sitar à partir de 1966. Au printemps 1968, le couple part pour Rishikesh avec les autres Beatles ; nous avons raconté ce séjour dans Les Beatles en Inde.
Mais l’engagement de George devient rapidement plus radical que celui de sa femme. À partir de 1969, il se rapproche du mouvement Hare Krishna, produit des disques pour le Radha Krishna Temple de Londres, récite des mantras pendant des heures. Pattie suit de loin. L’écart spirituel se creuse, et avec lui l’écart tout court.
Something : le doute légitime
On associe souvent Pattie Boyd à Something, la chanson d’Abbey Road que Frank Sinatra aurait qualifiée de plus belle chanson d’amour des cinquante dernières années. Pattie a toujours affirmé que George la lui avait fait écouter en lui disant qu’il l’avait écrite pour elle. Harrison, lui, a été plus évasif, évoquant notamment Ray Charles comme source d’inspiration musicale et minimisant la portée des paroles, qu’il disait avoir griffonnées sans y attacher d’importance. Les deux affirmations ne sont pas incompatibles : une chanson peut être écrite pour une personne et s’appuyer sur un modèle musical. L’histoire de la chanson est à lire dans notre fiche consacrée à Something et dans notre enquête sur la ligne de basse de Something.
Correctif factuel n° 1 — Les déclarations de 1969 sur Something ne prouvent pas que le couple s’effondrait
La version précédente de cet article déduisait des propos de Harrison sur Something, tenus en 1969, que la relation avec Pattie était déjà “en train de s’effondrer”. Rien ne permet cette conclusion. La pudeur de Harrison sur ses sources d’inspiration est constante tout au long de sa carrière, et elle ne dit rien de l’état de son couple à cette date. Les signes publics de crise apparaissent plus tard, en 1971-1972. En 1969, George et Pattie s’apprêtent d’ailleurs à acheter ensemble Friar Park, où ils s’installent en mars 1970.
1970-1972 : Friar Park, l’éloignement
Le château de Henley
En mars 1970, George et Pattie s’installent à Friar Park, un manoir néogothique de cent vingt pièces à Henley-on-Thames, construit à la fin du XIXe siècle par l’excentrique Sir Frank Crisp. Harrison y entreprend une restauration qui l’occupera des années, et y aménage un studio d’enregistrement, FPSHOT (Friar Park Studio, Henley-on-Thames), qui jouera un rôle central dans l’histoire de So Sad. La même année paraît All Things Must Pass, le triple album qui fait de lui, pour un temps, le plus populaire des ex-Beatles ; voir notre dossier All Things Must Pass : le jour où George Harrison a cessé d’être le Beatle silencieux.
Friar Park est immense. Pour Pattie, la maison devient vite un lieu de solitude. George passe des heures en studio, dans le jardin ou en méditation. Les amis de passage sont nombreux, mais le couple se voit de moins en moins.
Mai 1971 : Pattie reprend le mannequinat
En mai 1971, Pattie Boyd reprend son travail de mannequin. Ce retour à une activité professionnelle, et à un milieu que George associe à la futilité, heurte ses convictions spirituelles. Le désaccord n’est pas seulement pratique : il porte sur la manière de vivre. George voudrait une vie retirée et dévote ; Pattie voudrait retrouver une existence à elle.
Dans le même temps, Harrison est absorbé par l’organisation du Concert for Bangladesh, donné le 1er août 1971 au Madison Square Garden de New York, puis par la sortie du triple album et du film qui en sont tirés. L’année 1971 le tient loin de Henley pendant de longues semaines.
28 février 1972 : l’accident
Le 28 février 1972, George et Pattie sont victimes d’un grave accident de voiture en Angleterre. Leur Mercedes est détruite ; Pattie est blessée et doit être hospitalisée. L’épisode, largement oublié, ajoute à la tension d’une année où le couple semble ne plus savoir comment vivre ensemble.
Août 1972 : le Portugal, seul
Les premiers signes publics de crise apparaissent pendant l’été 1972. En août, George part seul au Portugal, tandis que Pattie reste en Angleterre et disparaît des apparitions publiques. Pour les observateurs attentifs, le message est clair : le couple Harrison, jadis l’un des plus photographiés de Londres, ne se montre plus ensemble.
La vie de Harrison, en ces années, est pleine de contradictions. L’homme qui chante la dévotion à Krishna mène aussi une existence marquée par la cocaïne, l’alcool et des infidélités que ses biographes ont depuis documentées. C’est dans ce contexte, et non dans celui d’une séparation déjà actée, que naît So Sad.
New York, 1972 : l’écriture
Le papier à lettres du Park Lane Hotel
En 1972, lors d’un séjour à New York, George Harrison se retrouve seul dans sa chambre du Park Lane Hotel, à Manhattan. Il prend le papier à lettres de l’hôtel et commence à écrire. Les premiers vers de So Sad sont nés ainsi, sur un support banal, dans une chambre anonyme, loin de Friar Park et de Pattie.
La scène a quelque chose de profondément typique de Harrison. Sa première chanson, Don’t Bother Me, avait déjà été écrite dans une chambre d’hôtel, à Bournemouth, en août 1963, alors qu’il était malade et alité ; nous en avons retracé l’histoire dans Don’t Bother Me : enquête complète sur la première chanson de George Harrison. Neuf ans plus tard, la chambre d’hôtel redevient le lieu où l’on s’avoue les choses qu’on ne dit pas ailleurs.
Une chanson à la troisième personne
Le procédé d’écriture est remarquable. Harrison ne dit pas “je”. Il parle d’un “il”, un homme seul, privé d’amour, qui regarde un rêve partagé se défaire et sait qu’il est trop tard pour recommencer. La mise à distance grammaticale est une pudeur : Harrison se regarde de l’extérieur, comme s’il décrivait un autre. Elle est aussi une manière de rendre la chanson universelle, et donc transmissible — ce qui explique qu’il ait pu, sans difficulté, la confier à un autre chanteur.
Le texte évoque le froid, la nuit, un souvenir qui s’emballe, et le constat que quelqu’un d’autre pourra peut-être remplir le rôle que le narrateur ne remplit plus. Le sous-titre de la version d’Alvin Lee, No Love of His Own, résume l’idée centrale : un homme sans amour à lui. Il n’y a ni accusation, ni colère, ni sarcasme. C’est cette absence qui distingue So Sad des autres chansons de la période, et notamment de la reprise de Bye Bye Love que Harrison enregistrera en 1974.
Ce que Harrison en a dit
Harrison est revenu sur la chanson dans son livre I, Me, Mine, publié en 1980, dont les commentaires ont été rédigés en 1979. Il y écrit, en substance : “J’aime beaucoup cette chanson, pour la mélodie et pour les paroles, le seul problème, c’est qu’elle est déprimante. Elle est si triste. C’était au moment où je me séparais de Pattie.”
La phrase est d’une grande honnêteté. Harrison ne renie pas la chanson, ne l’enjolive pas, ne cherche pas à en faire une œuvre de sagesse. Il reconnaît simplement qu’elle porte la marque d’un moment de sa vie qu’il aurait préféré ne pas vivre.
Correctif factuel n° 2 — So Sad n’a pas été écrite “pour rompre” avec Pattie Boyd
Le titre de la version précédente de cet article présentait So Sad comme la chanson que Harrison aurait écrite “pour rompre” avec Pattie Boyd. C’est inexact. En 1972, Harrison ne quitte pas sa femme et ne lui adresse pas de message de rupture : il constate, pour lui-même, la dégradation de leur relation. Le couple reste ensemble jusqu’en 1974, et c’est Pattie qui part, pour rejoindre Eric Clapton. Le divorce n’est prononcé que le 9 juin 1977. So Sad est une chanson de lucidité, pas une lettre de congé.
Première vie : la version écartée de Living in the Material World (1972-1973)
Des séances à Apple et à Friar Park
Entre octobre 1972 et février 1973, Harrison enregistre son album suivant, Living in the Material World, aux studios Apple de Savile Row, à Londres, et dans son studio de Friar Park. Il s’entoure d’une équipe de fidèles : Gary Wright et Nicky Hopkins aux claviers, Klaus Voormann à la basse, Ringo Starr et Jim Keltner à la batterie. So Sad fait partie des chansons travaillées pendant ces séances.
La chanson ne figurera pourtant pas sur l’album, qui paraît le 30 mai 1973 aux États-Unis et en juin au Royaume-Uni, et qui se hisse à la première place du classement américain. Harrison ne s’est pas expliqué sur ce choix. Plusieurs hypothèses sont plausibles : la chanson était peut-être trop personnelle pour un disque centré sur la dévotion et la critique du monde matériel, ou Harrison n’était pas satisfait de l’enregistrement. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne la considérait pas comme perdue, puisqu’il la reprendra.
Klaus Voormann, le fidèle
Klaus Voormann, bassiste et graphiste, ami des Beatles depuis Hambourg et auteur de la pochette de Revolver, tient la basse sur une grande partie des disques solo de Harrison au début des années 1970. Il joue sur les premières versions de So Sad. Son parcours est retracé dans notre portrait Klaus Voormann, l’homme qui a dessiné les Beatles de l’intérieur. Sa partie sera remplacée en 1974, pour des raisons qui tiennent moins à la qualité de son jeu qu’aux rencontres de Harrison cette année-là.
Deuxième vie : la version d’Alvin Lee et Mylon LeFevre (1973)
La rencontre au Row Barge
Au début des années 1970, la vallée de la Tamise autour de Henley abrite une petite colonie de musiciens. Alvin Lee, le guitariste virtuose de Ten Years After, rendu célèbre par sa prestation à Woodstock en 1969, vit dans la région. Harrison et lui font connaissance au Row Barge, un pub de Henley. Le courant passe. Harrison propose à Lee une chanson qu’il n’a pas publiée : So Sad.
On the Road to Freedom et le “Thames Valley Gang”
Alvin Lee prépare alors un album en duo avec Mylon LeFevre, chanteur de gospel américain issu d’une célèbre famille de musiciens chrétiens du Sud. C’est la première aventure de Lee hors de Ten Years After. Le disque est enregistré dans le studio personnel de Lee, Space Studio, dans l’Oxfordshire. Autour des deux hommes se réunit un groupe de voisins et d’amis que la presse surnomme le “Thames Valley Gang” : Steve Winwood, Jim Capaldi, Ron Wood, Mick Fleetwood et George Harrison.
En août 1973, Lee et LeFevre enregistrent la chanson sous le titre So Sad (No Love of His Own). Harrison y joue du dobro et de la basse et chante les harmonies. Pour des raisons contractuelles — il est encore lié à EMI et Apple —, il est crédité sous le pseudonyme de Hari Georgeson. Ron Wood tient la guitare acoustique douze cordes et Mick Fleetwood la batterie.
Un arrangement country
La version de Lee et LeFevre est très différente de celle que Harrison publiera un an plus tard. L’arrangement est country, porté par le dobro, cette guitare à résonateur jouée en slide qui évoque les musiques du Sud américain. La tristesse y est douce, presque consolée. La voix de LeFevre, formée au gospel, donne à la chanson une dimension de complainte plus que de confession.
On the Road to Freedom paraît le 2 novembre 1973 chez Chrysalis au Royaume-Uni, puis le 7 décembre chez Columbia aux États-Unis. Il atteint la 138e place du Billboard 200. So Sad (No Love of His Own) sort en single aux États-Unis en décembre 1973, puis au Royaume-Uni en avril 1974. Billboard le recommande dans son numéro de la semaine du 22 décembre 1973.
Une réception chaleureuse
La critique accueille bien la version de Lee et LeFevre. Dans Rolling Stone, Bud Scoppa voit dans So Sad l’une des meilleures chansons de Harrison, et range le morceau, avec Let ‘Em Say What They Will de Ron Wood, parmi les réussites du disque. Plus largement, les critiques saluent un album qui permet aux deux artistes d’échapper aux conventions dans lesquelles ils s’étaient enlisés, même si les fidèles de Ten Years After ont du mal à suivre Lee sur ce terrain plus acoustique.
En 2003, le label Repertoire réédite l’album avec des titres supplémentaires. Dans le livret, le journaliste Chris Welch rappelle la tristesse d’Alvin Lee à la mort de Harrison, en novembre 2001, et la satisfaction du guitariste de savoir So Sad inscrite dans un disque qui évoque l’insouciance et la liberté du rock de ces années-là. Alvin Lee est mort le 6 mars 2013.
Correctif factuel n° 3 — La première version publiée de So Sad n’est pas celle de Harrison
On présente souvent So Sad comme une chanson de Dark Horse, sans plus de précision. C’est vrai de la version de Harrison, mais la chanson a été publiée plus d’un an plus tôt, en novembre 1973, par Alvin Lee et Mylon LeFevre, sous le titre So Sad (No Love of His Own). Harrison y participe lui-même, au dobro, à la basse et aux chœurs, sous le pseudonyme de Hari Georgeson. La version précédente de cet article ignorait entièrement cet épisode.
1973-1974 : la fin du mariage
Les Wood et la ronde des infidélités
Pendant que So Sad circule, le mariage Harrison achève de se défaire. Le cercle social du couple, à Henley et à Londres, est marqué par une série de liaisons croisées. Pattie Boyd a une relation avec Ron Wood ; George en a une avec Krissie Wood, l’épouse de Ron. De cette période restera au moins une chanson, Far East Man, écrite par Harrison et Wood, que chacun enregistrera de son côté en 1974.
Maureen Starkey
Puis survient l’épisode qui rend la situation irréparable. En 1973, George Harrison entame une liaison avec Maureen Starkey, l’épouse de Ringo Starr. Pattie l’apprend. Selon les récits de Pattie Boyd et de Chris O’Dell, qui travaillait alors pour Apple et vivait dans l’entourage du couple, Harrison ne nie pas et aurait même présenté la chose à Ringo avec une formule devenue célèbre, selon laquelle mieux valait que ce soit lui qu’un inconnu. Ringo et Maureen divorceront en 1975 ; Ringo a lui-même reconnu plus tard que ses propres infidélités avaient pesé dans l’échec de son couple. La vie de Maureen est racontée dans notre portrait Maureen Cox aurait eu 80 ans.
Correctif factuel n° 4 — La chronologie de la version précédente était contradictoire
L’ancienne version de cet article affirmait d’abord que Harrison avait écrit So Sad en 1972, avant sa liaison avec Maureen Starkey, puis que “deux ans plus tard, il écrit So Sad, et sa liaison apparaît”. La seconde phrase est fausse. La chronologie établie est la suivante : écriture en 1972 ; première tentative d’enregistrement entre octobre 1972 et février 1973 ; liaison avec Maureen Starkey en 1973 ; version d’Alvin Lee en août 1973 ; base de la version de Harrison en novembre 1973 ; départ de Pattie en 1974 ; parution de Dark Horse en décembre 1974.
1974 : Pattie part
Eric Clapton, qui a écrit Layla pour Pattie en 1970 et sombré ensuite dans l’héroïne, se remet au travail au printemps 1974. Il part enregistrer 461 Ocean Boulevard à Miami. Pattie le rejoint pendant l’été 1974. Le mariage avec George est terminé dans les faits.
La réaction de Harrison est restée célèbre pour son flegme : quand Pattie lui annonce son départ avec Eric, il aurait répondu qu’il préférait cela plutôt qu’elle parte avec un imbécile. Harrison et Clapton resteront amis. Le récit d’un prétendu “duel de guitares” entre les deux hommes, souvent raconté, est discuté dans notre article Clapton contre Harrison : le duel de guitares qui a changé leur amitié. Pour le portrait de Clapton, voir notre page consacrée à Eric Clapton.
Olivia Arias
La même année, Harrison rencontre Olivia Trinidad Arias, qui travaille pour la filiale américaine de son nouveau label, Dark Horse Records. Elle deviendra sa compagne, puis sa femme, le 2 septembre 1978, quelques semaines après la naissance de leur fils Dhani, le 1er août 1978. Son rôle dans la vie et l’héritage de Harrison est raconté dans Olivia Harrison, la gardienne de la flamme.
Troisième vie : la version de Dark Horse (1973-1974)
Novembre 1973 : la base à Friar Park
Harrison n’a pas renoncé à sa chanson. En novembre 1973, il en enregistre une nouvelle base rythmique à FPSHOT, son studio de Friar Park, avec l’ingénieur Phil McDonald, un ancien d’Abbey Road qui avait travaillé sur plusieurs disques des Beatles. Autour de lui : Nicky Hopkins au piano, Ringo Starr et Jim Keltner à la batterie, et Klaus Voormann à la basse.
La présence de Ringo mérite d’être soulignée. En novembre 1973, la liaison entre George et Maureen a déjà eu lieu ou est en cours. Ringo joue pourtant sur la chanson dans laquelle George raconte la fin de son propre mariage. L’amitié entre les deux hommes a survécu à l’épisode, comme en témoigne leur collaboration continue tout au long des années 1970 ; voir notre panorama des collaborations des ex-Beatles après la séparation.
Deux batteurs
L’association de Ringo Starr et de Jim Keltner est une signature des disques de Harrison de cette période. Les deux batteurs jouent ensemble, se complètent, se répondent. Keltner, musicien de studio américain parmi les plus demandés de sa génération, était déjà au Concert for Bangladesh aux côtés de Ringo. Sur So Sad, la double batterie donne à la chanson une assise ample et lourde, très différente de la légèreté de la version d’Alvin Lee.
Harrison, homme-orchestre
Sur la version de Dark Horse, Harrison joue lui-même une grande partie des instruments : guitares acoustiques douze cordes, guitare électrique, pianos électriques et guitare slide. Sur la pochette, il se crédite avec humour pour les “guitares et les autres trucs”. La guitare slide, devenue sa signature depuis All Things Must Pass, est ici particulièrement expressive : ses phrases descendantes pleurent littéralement entre les couplets.
L’introduction est l’un des moments les plus admirés du morceau : un passage instrumental de huit mesures, fondé sur une ligne descendante, qui ouvre et referme la chanson. Nicholas Schaffner, dans The Beatles Forever, parlera d’un moment d’écoute délectable.
Willie Weeks remplace Klaus Voormann
En 1974, Harrison travaille sur l’album solo de Ron Wood, I’ve Got My Own Album to Do, enregistré chez Wood, à The Wick, sa maison de Richmond. Il y rencontre le bassiste américain Willie Weeks, musicien de soul et de funk qui avait joué avec Donny Hathaway. Harrison est séduit par son jeu. Il lui demande de réenregistrer la partie de basse de So Sad, en remplacement de celle de Klaus Voormann.
Le changement est significatif. Il illustre l’évolution du goût de Harrison en 1974, qui se tourne vers la soul et le funk américains. Willie Weeks, le saxophoniste Tom Scott, Billy Preston et le percussionniste Emil Richards formeront le cœur de la formation qui l’accompagnera sur la tournée nord-américaine de la fin de l’année.
Octobre 1974 : Los Angeles et la voix brisée
L’automne 1974 est pour Harrison une période de surcharge. Il a fondé son label, Dark Horse Records, distribué par A&M, sur lequel il signe Ravi Shankar et le groupe Splinter. Il prépare la première tournée nord-américaine d’un ex-Beatle depuis 1966, qui doit débuter le 2 novembre à Vancouver. Et il doit terminer son album, qu’il veut publier avant la tournée.
Il achève donc Dark Horse à Los Angeles, en octobre 1974, en même temps que les répétitions de la tournée. Le double effort lui coûte sa voix. Il contracte une laryngite qu’il ne soigne pas, et enregistre ses parties vocales avec une gorge à vif. Le résultat s’entend sur tout l’album, et la presse surnommera la tournée “Dark Hoarse”, jeu de mots sur hoarse, “enroué”. Le calvaire de la tournée est raconté dans notre article George Harrison en 1974 : la tournée qui l’a presque brisé.
Sur So Sad, cette voix abîmée change la nature du morceau. Chip Madinger et Mark Easter, auteurs de Eight Arms to Hold You, ont noté que le sujet de la chanson, comme celui de la chanson-titre de l’album, appelait justement ce chant plus torturé. Ce qui aurait pu être un défaut technique devient un choix expressif, même s’il n’a pas été voulu : l’homme qui chante la fin de son mariage n’a plus de voix.
Correctif factuel n° 5 — La basse de So Sad n’est pas (seulement) de Klaus Voormann
Plusieurs fiches attribuent la basse de la version de Dark Horse à Klaus Voormann, qui a bien joué sur les premières séances de la chanson, en 1972-1973 puis en novembre 1973. Selon les travaux de référence sur les séances de Harrison, sa partie a été remplacée en 1974 par celle de Willie Weeks, rencontré pendant l’enregistrement de l’album de Ron Wood. La mention de Voormann n’est donc pas fausse pour l’histoire de la chanson, mais elle l’est pour la version publiée.
Dark Horse, l’album “Peyton Place”
La conférence de presse d’octobre 1974
Lors de la conférence de presse donnée à Los Angeles en octobre 1974, avant la tournée, Harrison présente son nouvel album avec une formule restée célèbre. Il se dit musicien plutôt que causeur, et conseille aux journalistes d’écouter le disque : ce serait comme Peyton Place, le feuilleton télévisé américain, et on y apprendrait exactement ce qu’il a fait. La comparaison est à la fois ironique et sincère. Dark Horse est un disque-journal intime. Le biographe Simon Leng le décrira comme un feuilleton musical, qui catalogue les frasques d’une vie de rock star, les querelles conjugales, les amitiés perdues et le doute de soi.
La séquence autobiographique de la face A
So Sad occupe la troisième place de la face A. Elle est la deuxième d’une série de trois chansons autobiographiques qui racontent la vie personnelle agitée de Harrison : Simply Shady, qui la précède, évoque ses excès et le désordre de sa vie ; Bye Bye, Love, qui la suit, est une reprise détournée du succès des Everly Brothers, dont Harrison a réécrit les paroles pour parler de sa femme partie avec son ami. Le triptyque va de l’autoportrait à charge au sarcasme, en passant par la tristesse nue de So Sad.
| Face | Titre | Auteurs |
|---|---|---|
| A1 | Hari’s on Tour (Express) | George Harrison (instrumental) |
| A2 | Simply Shady | George Harrison |
| A3 | So Sad | George Harrison |
| A4 | Bye Bye, Love | Felice et Boudleaux Bryant, paroles remaniées par Harrison |
| A5 | Māya Love | George Harrison |
| B1 | Ding Dong, Ding Dong | George Harrison |
| B2 | Dark Horse | George Harrison |
| B3 | Far East Man | George Harrison, Ron Wood |
| B4 | It Is “He” (Jai Sri Krishna) | George Harrison |
Bye Bye, Love : le sarcasme et une légende tenace
Dans Bye Bye, Love, Harrison fait allusion à “notre dame” partie en vadrouille et au “vieux Clapper”, surnom d’Eric Clapton. Sur la pochette, il crédite, entre autres, “Pattie + Eric Clapton”, suivi de la mention “[WHAT!]”. Depuis cinquante ans, beaucoup d’articles en ont conclu que Pattie et Eric jouaient ou chantaient sur le morceau. Comme nous l’avons établi dans notre dossier sur le triangle amoureux, il s’agit d’une plaisanterie : Harrison a joué et chanté seul. Le contraste avec So Sad n’en est que plus frappant : d’un côté, un homme qui fait semblant d’en rire ; de l’autre, un homme qui ne fait semblant de rien.
La pochette : le lycéen de Liverpool
La pochette ouvrante de Dark Horse, conçue par Tom Wilkes, superpose la photographie de classe de Harrison au Liverpool Institute, prise en 1956, à un paysage himalayen, avec des images spirituelles dont une représentation du yogi Mahavatar Babaji. L’enfant de Liverpool et le chercheur de Dieu se tiennent côte à côte, et entre les deux se glisse le disque d’un homme de trente et un ans dont la vie privée se défait.
Sortie et classements
Dark Horse paraît chez Apple Records le 9 décembre 1974 aux États-Unis et le 20 décembre au Royaume-Uni. Harrison est encore sous contrat avec EMI et Apple ; son propre label Dark Horse Records ne publiera ses disques qu’à partir de 1976. L’album atteint la 4e place du Billboard 200 et obtient un disque d’or aux États-Unis, se classe notamment 5e aux Pays-Bas, 7e en Norvège et 10e en Autriche, mais il n’entre pas dans le classement britannique. C’est le premier album solo de Harrison depuis la séparation des Beatles à manquer le classement de son propre pays. Le single Dark Horse atteint la 15e place aux États-Unis ; au Royaume-Uni, Ding Dong, Ding Dong, sorti trop tard pour les fêtes, plafonne à la 38e place. So Sad n’est pas publiée en single par Harrison.
Le reflux commercial qui commence avec cet album est analysé dans notre dossier La traversée du désert de George Harrison (1974-1988), et l’album lui-même dans notre chronique Dark Horse : l’album de George Harrison qui a dérouté son époque.
Les voisines de So Sad : un album qui parle de la même chose
Simply Shady : l’autoportrait à charge
Juste avant So Sad, Simply Shady dresse le portrait d’un homme qui a perdu le fil. Harrison y évoque, sans les nommer frontalement, les excès de la période : l’alcool, la drogue, les nuits blanches, la vie de rock star qui dévore l’homme en quête de Dieu. Le titre joue sur shady, qui signifie “louche”, “trouble”, et que Harrison s’applique à lui-même. Là où Simply Shady accuse son auteur, So Sad le plaint. Les deux chansons forment un diptyque : la faute, puis la peine.
Dark Horse : le cheval qu’on n’attendait pas
La chanson-titre, publiée en single aux États-Unis, reprend une expression anglaise qui désigne un concurrent sous-estimé, un outsider dont personne ne soupçonne les capacités. Harrison l’applique à lui-même, avec une ironie évidente : il a été pendant des années le Beatle qu’on ne regardait pas. Certains commentateurs y ont aussi lu une réponse à ceux qui, dans son entourage, commentaient sa vie privée. Madinger et Easter rapprochent précisément son chant éraillé de celui de So Sad : dans les deux cas, la voix abîmée sert le propos.
Far East Man : la chanson de Ron Wood
Far East Man, écrite avec Ron Wood, clôt presque l’album. C’est une ballade soul, au climat apaisé, qui parle d’amitié et de loyauté. Le contexte lui donne une résonance étrange : les deux hommes qui la signent sont alors engagés dans le chassé-croisé sentimental évoqué plus haut. Wood l’enregistre de son côté sur I’ve Got My Own Album to Do, le disque même sur lequel Harrison a rencontré Willie Weeks. Les fils de l’histoire de So Sad se croisent tous à The Wick, à Richmond, en 1974.
It Is “He” : la sortie par le haut
L’album se termine sur un chant de dévotion à Krishna, It Is “He” (Jai Sri Krishna), inspiré par un séjour de Harrison à Vrindavan, en Inde. Après la tristesse de So Sad et le sarcasme de Bye Bye, Love, Harrison referme le disque sur la foi. C’est sa réponse à la crise : la chanson triste n’est pas la fin de l’histoire, seulement une étape. On comprend mieux, à cette lumière, l’analyse de Simon Leng qui parle d’une mort temporaire du rêve spirituel, et non d’une mort définitive.
Alvin Lee et Mylon LeFevre : portrait des premiers interprètes
Alvin Lee, le guitariste le plus rapide de Woodstock
Né à Nottingham en 1944, Alvin Lee fonde Ten Years After au milieu des années 1960. Le groupe se fait connaître par son blues-rock survolté, et sa prestation du 17 août 1969 à Woodstock, avec une version de I’m Going Home de plus de dix minutes, fait de Lee une vedette mondiale grâce au film du festival. Au début des années 1970, il cherche pourtant à sortir de ce rôle de virtuose. S’installer dans la vallée de la Tamise, construire son studio, fréquenter Harrison, Winwood et Wood : tout cela participe d’une envie de musique plus calme, plus collective. Que Harrison lui confie une chanson aussi intime que So Sad dit la confiance qui s’était établie entre les deux hommes.
Mylon LeFevre, la voix du gospel
Mylon LeFevre appartient à une famille de chanteurs de gospel du sud des États-Unis, les LeFevres, très populaires dans ce milieu. Dans les années 1960 et 1970, il s’éloigne du gospel traditionnel pour le rock, fréquente la scène britannique et américaine, avant de revenir plus tard à la musique chrétienne. Sa voix, marquée par l’église, apporte à So Sad une dimension de lamentation presque liturgique. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles la chanson, dans sa version de 1973, a paru si juste à la critique : elle y était chantée comme un cantique de solitude, et non comme une confession de star.
La réception : un morceau qui divise
Les défenseurs
Dark Horse reçoit en majorité des critiques négatives, mais So Sad est souvent épargnée. Dans Rolling Stone, Jim Miller, pourtant très dur avec l’album, voit dans la chanson l’un des rares moments qui résonnent et un morceau qui dit probablement la vérité sur l’état d’esprit de Harrison. Billboard la cite en tête des meilleurs titres du disque. Nicholas Schaffner la range parmi les réussites de l’album. Dans Circus Raves, Michael Gross la juge luxuriante et estime que ses guitares disent la pauvreté de la solitude.
Le procureur : Bob Woffinden
À l’inverse, Bob Woffinden, dans le New Musical Express, l’exécute : une chanson banale et complaisante, apitoyée sur elle-même, sans originalité ni vie, avec une voix qui sonne encore une fois solennelle et artificielle. Il cite un vers sur la mémoire qui s’emballe à toute vitesse comme preuve que le compositeur est en perdition. Le jugement est sévère, mais il n’est pas absurde : l’écriture de So Sad comporte des maladresses, et la voix de Harrison, en octobre 1974, n’est pas celle qu’il aurait voulue.
L’analyse de Simon Leng
Simon Leng, auteur de While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison, propose la lecture la plus riche du morceau. Il y voit l’antithèse de Here Comes the Sun : là où la chanson d’Abbey Road célébrait le retour de la lumière, So Sad décrit ce qu’il appelle la mort temporaire du rêve krishnaïte de Harrison, le moment où la conviction spirituelle se révèle impuissante face à la souffrance humaine.
Leng relève aussi un paradoxe critique. La version d’Alvin Lee, en 1973, n’avait suscité aucun ricanement ; celle de Harrison, en 1974, a été accueillie avec mépris. Pour Leng, cet écart illustre la difficulté d’être George Harrison en 1974 : la même chanson, chantée par un autre, était jugée belle ; chantée par l’ex-Beatle en pleine crise, elle devenait suspecte. Il décrit enfin la version de Dark Horse comme une rencontre éprouvante, bien plus violente que celle d’Alvin Lee, avec des riffs de slide qui pleurent et une catharsis qui rappelle l’album Plastic Ono Band de John Lennon, marqué par la thérapie primale.
Ian Inglis : la première chanson explicite
Pour Ian Inglis, auteur de The Words and Music of George Harrison, So Sad est la première composition de Harrison à traiter explicitement de l’effondrement de son mariage. Il souligne l’effet du dernier vers, qui constate qu’il est trop tard pour prendre un nouveau départ. La chanson ne propose aucune issue. C’est ce refus de conclure sur une note d’espoir qui la rend si singulière dans l’œuvre d’un homme dont presque toutes les chansons tendent vers une forme de transcendance.
Anatomie musicale
Deux tonalités pour deux états
So Sad est en 4/4 d’un bout à l’autre, mais elle change de centre tonal : les couplets sont en do majeur, les refrains en ré majeur. Cette montée d’un ton entre couplet et refrain produit un effet d’élévation qui contredit le texte. La musique monte quand les mots s’effondrent. C’est un procédé que Harrison affectionne : la tension entre une mélodie lumineuse et un propos sombre.
L’accord augmenté
Le refrain enchaîne ré majeur, ré augmenté, ré sixte et mi septième. La note mobile — la quinte qui monte d’un demi-ton, puis d’un ton — crée une ligne chromatique ascendante à l’intérieur de l’accord, un peu comme dans certaines chansons des Beatles de la période 1964-1965. Le mi septième final, dominante de la dominante, laisse l’oreille en suspens. Harrison, formé à l’école des accords de passage et fasciné par les harmonies de ses aînés américains, montre ici un savoir-faire discret mais précis.
La forme
La structure est simple : une introduction instrumentale de huit mesures construite sur une ligne descendante, trois ensembles couplet-refrain, et la reprise du passage instrumental en conclusion. La ligne descendante de l’introduction répond à la montée du refrain : la chanson oscille entre chute et élévation, entre accablement et sursaut, sans jamais trancher.
Comparaison des versions
| Version | Date | Lieu | Caractère | Statut |
|---|---|---|---|---|
| Harrison, séances Living in the Material World | Oct. 1972-fév. 1973 | Apple Studios (Londres), FPSHOT | Première tentative avec Wright, Hopkins, Voormann, Starr, Keltner | Écartée de l’album |
| Alvin Lee et Mylon LeFevre | Août 1973 | Space Studio (Oxfordshire) | Country, dobro, tristesse douce ; Harrison (Hari Georgeson), Wood, Fleetwood | Publiée en novembre 1973 ; single |
| Harrison, Dark Horse | Nov. 1973-oct. 1974 | FPSHOT, puis Los Angeles | Ample, slide pleurante, double batterie, voix brisée | Publiée le 9 décembre 1974 |
| Iain Matthews | Parue en 1993 | — | Reprise d’un ancien de Fairport Convention | Compilation Orphans & Outcasts, Vol. 1 ; reprise sur Harrison Uncovered (2011) |
Après So Sad : le divorce et la réconciliation
9 juin 1977 : le divorce
Le divorce de George Harrison et Pattie Boyd est prononcé le 9 juin 1977. La procédure anglaise de l’époque exige un fautif ; c’est l’adultère de Pattie qui est retenu. Elle accepte d’endosser ce rôle, alors même que la conduite de George n’avait rien d’irréprochable. Harrison, de son côté, a refait sa vie avec Olivia Arias.
1979 : Tucson, puis Hurtwood Edge
Eric Clapton et Pattie Boyd se marient le 27 mars 1979 à Tucson, en Arizona, pendant une tournée américaine du guitariste. Le 19 mai 1979, ils donnent une grande réception à Hurtwood Edge, la propriété de Clapton dans le Surrey. George Harrison, Paul McCartney et Ringo Starr y jouent ensemble dans le jardin, sur une scène improvisée, avec d’autres invités. C’est l’une des très rares fois où les trois Beatles survivants se retrouvent à jouer ensemble entre la séparation du groupe et la mort de John Lennon.
Harrison, fidèle à son humour, se présentera comme le “husband-in-law” de Clapton, un mot-valise construit sur le modèle de brother-in-law, “beau-frère”, qu’on pourrait rendre par “mari par alliance”. La formule résume l’attitude qu’il a choisie : désamorcer plutôt que dramatiser.
Correctif factuel n° 6 — Harrison n’a pas assisté au mariage de Pattie Boyd et Eric Clapton
La version précédente de cet article affirmait que Harrison avait “participé à son mariage avec Clapton”. En réalité, le mariage a été célébré le 27 mars 1979 à Tucson, en Arizona, sans aucun Beatle. Ce à quoi Harrison a participé, avec McCartney et Starr, c’est la réception organisée le 19 mai 1979 à Hurtwood Edge, en Angleterre, près de deux mois plus tard. La confusion entre les deux événements est très répandue.
Une amitié préservée
Harrison et Clapton restent proches jusqu’à la mort de George, le 29 novembre 2001. Clapton joue avec lui lors de sa tournée japonaise de décembre 1991, dont nous avons retracé l’histoire dans Live in Japan : le dernier chant de scène de George Harrison, et il sera le directeur musical du Concert for George, au Royal Albert Hall, le 29 novembre 2002. Pattie Boyd, divorcée de Clapton en 1989, a raconté les deux mariages dans son autobiographie Wonderful Tonight, publiée en 2007.
La postérité de So Sad
Une réhabilitation progressive
Avec le temps, le regard sur Dark Horse s’est adouci, et So Sad en a été la première bénéficiaire. Sur AllMusic, Richard Ginell l’a retenue parmi les deux titres phares de l’album. Le critique Nick DeRiso l’a classée parmi cinq perles souvent oubliées de la période Apple de Harrison, en soulignant son ton élégiaque, proche de celui de Living in the Material World. La chanson figure aujourd’hui régulièrement dans les sélections consacrées aux années 1970 de Harrison ; nous l’évoquons dans notre sélection 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo.
La reprise d’Iain Matthews et Harrison Uncovered
Iain Matthews, ancien chanteur de Fairport Convention puis de Matthews Southern Comfort, a enregistré sa propre version de So Sad, parue en 1993 sur la compilation Orphans & Outcasts, Vol. 1. En 2011, cette reprise a été retenue pour Harrison Uncovered, un CD d’hommage publié par le magazine Mojo au moment de la sortie du documentaire de Martin Scorsese, George Harrison: Living in the Material World. La chanson rejoignait ainsi le canon des œuvres de Harrison jugées dignes d’être réinterprétées.
Les chansons de Harrison pour et sur Pattie
So Sad s’inscrit dans un petit ensemble de chansons de Harrison liées à Pattie Boyd, dont l’attribution est plus ou moins établie.
| Chanson | Disque | Rapport à Pattie |
|---|---|---|
| I Need You | Help! (1965) | Généralement associée à la jeune relation du couple |
| Something | Abbey Road (1969) | Affirmé par Pattie, nuancé par Harrison |
| For You Blue | Let It Be (1970) | Souvent citée parmi les chansons pour Pattie |
| So Sad | Dark Horse (1974) | La fin du mariage, confirmée par Harrison lui-même |
| Bye Bye, Love | Dark Horse (1974) | Paroles remaniées sur le départ de Pattie avec Clapton |
Parmi elles, So Sad est la seule pour laquelle Harrison a lui-même explicitement lié la chanson à sa séparation. C’est ce qui en fait un document à part, au-delà de sa valeur musicale. Pour situer ces titres parmi les grandes chansons d’amour du groupe, voir notre classement Les 10 plus belles chansons d’amour des Beatles.
Ce que So Sad dit de George Harrison
La limite de la sagesse
L’image publique de Harrison est celle du Beatle serein, détaché, spirituel. So Sad montre l’envers de cette image. La chanson ne cite ni Krishna, ni le karma, ni l’illusion du monde matériel, thèmes omniprésents dans les albums voisins. Elle décrit un homme qui souffre et qui ne trouve pas de réponse. La lecture de Simon Leng, qui y voit la mort provisoire du rêve krishnaïte, est d’autant plus convaincante que Harrison lui-même, dans I, Me, Mine, ne cherche pas à spiritualiser la chanson : il dit seulement qu’elle est triste.
La pudeur comme style
Harrison n’a jamais été un auteur de confession au sens de Lennon. Même dans So Sad, il passe par la troisième personne. Mais cette pudeur ne diminue pas la charge émotionnelle ; elle la déplace dans la musique, dans la slide, dans la voix brisée. C’est peut-être la meilleure définition de son art : une retenue verbale compensée par une expressivité instrumentale. Son évolution d’auteur est retracée dans notre article George Harrison : une émancipation à l’ombre du duo Lennon-McCartney.
Une chanson donnée, puis reprise
Le parcours de So Sad — écrite, enregistrée, écartée, confiée à un ami, puis reprise et publiée — dit aussi quelque chose du rapport de Harrison à ses chansons. Il n’avait pas l’obsession de la propriété. Il pouvait offrir une chanson à un voisin, jouer dessus sous un faux nom, puis la reprendre un an plus tard parce qu’elle lui appartenait encore, intimement. So Sad est passée par trois mains avant de trouver sa forme définitive, celle d’un homme qui n’avait plus de voix pour la chanter et qui l’a chantée quand même.
Pattie Boyd, sujet d’une chanson qu’elle n’a pas choisie
La muse et la personne
Pattie Boyd a inspiré, directement ou indirectement, certaines des chansons les plus célèbres du rock : Something chez Harrison, Layla et Wonderful Tonight chez Clapton. Cette réputation de muse a longtemps éclipsé la personne. Dans le cas de So Sad, la situation est encore plus particulière : Pattie n’y est pas célébrée, ni désirée, ni même accusée. Elle y est une absence. La chanson parle d’un homme privé d’amour, et la femme qui ne lui en donne plus n’y a pas de visage.
Cette invisibilité n’est pas neutre. Elle reflète la manière dont Harrison, en 1972, perçoit la crise : comme un drame intérieur, le sien, plus que comme une relation à deux. Le texte ne se demande jamais ce que ressent l’autre. C’est la limite de la chanson, et c’est aussi ce qui la rend crédible : un homme malheureux ne pense souvent qu’à son propre malheur.
Le regard de Pattie
Dans Wonderful Tonight, son autobiographie de 2007, Pattie Boyd raconte les années de Friar Park comme une période de grande solitude : un mari absorbé par la méditation, le studio et les amis de passage, une maison trop vaste, une vie sociale qui se délite. Elle évoque aussi les infidélités de George, et la manière dont elle a fini par se sentir étrangère dans son propre foyer. Son récit ne contredit pas So Sad ; il en donne l’autre versant. Les deux textes, la chanson de 1972 et le livre de 2007, décrivent la même maison vue de deux chambres différentes.
Pattie, devenue photographe, a par ailleurs exposé ses propres images de ces années, prises avec un regard d’une grande douceur. On y voit George dans le jardin de Friar Park, Clapton en tournée, des amis, des paysages. Aucune de ces photographies ne ressemble à la solitude décrite par la chanson. C’est peut-être la meilleure preuve que la vérité d’un couple ne tient jamais dans un seul document.
Écouter So Sad aujourd’hui
Par où commencer
Pour qui découvre la chanson, l’idéal est d’écouter les deux versions publiées à la suite : d’abord celle d’Alvin Lee et Mylon LeFevre, qui laisse entendre la mélodie dans sa forme la plus claire, puis celle de Harrison, qui la charge de toute la fatigue de 1974. L’écart entre les deux dit mieux que n’importe quel commentaire ce qu’une interprétation peut faire d’une chanson.
On gagnera ensuite à replacer So Sad dans la face A complète de Dark Horse, de Hari’s on Tour à Māya Love, pour entendre la progression voulue par Harrison : l’euphorie instrumentale, l’autocritique, la tristesse, le sarcasme, puis le jeu sur l’illusion du monde. La chanson n’est jamais aussi forte que dans ce contexte.
Ce qu’il faut guetter
Trois détails récompensent l’écoute attentive. L’introduction instrumentale d’abord, avec sa ligne descendante de guitares, qui installe la mélancolie avant le premier mot. Le passage au refrain ensuite, où la montée d’un ton et l’accord augmenté donnent l’impression d’une porte qui s’entrouvre sans s’ouvrir. La guitare slide enfin, qui commente chaque phrase du chant comme une seconde voix — la seule, dans ce disque, qui ne soit pas enrouée.
Chronologie de So Sad
| Date | Événement |
|---|---|
| Mars 1964 | Rencontre de George Harrison et Pattie Boyd sur le tournage de A Hard Day’s Night |
| 21 janvier 1966 | Mariage au bureau d’état civil d’Epsom |
| Mars 1970 | Installation à Friar Park |
| Mai 1971 | Pattie reprend le mannequinat |
| 1er août 1971 | Concert for Bangladesh à New York |
| 28 février 1972 | Accident de voiture ; Pattie hospitalisée |
| Août 1972 | George part seul au Portugal |
| 1972 | Écriture de So Sad à New York, au Park Lane Hotel |
| Oct. 1972-fév. 1973 | Première version pendant les séances de Living in the Material World ; écartée |
| 30 mai 1973 | Sortie américaine de Living in the Material World, sans So Sad |
| 1973 | Liaison de George avec Maureen Starkey |
| Août 1973 | Alvin Lee et Mylon LeFevre enregistrent So Sad (No Love of His Own) avec Hari Georgeson |
| 2 novembre 1973 | Sortie britannique d’On the Road to Freedom |
| Novembre 1973 | Base rythmique de la version de Harrison à FPSHOT |
| Décembre 1973 | Single américain d’Alvin Lee et Mylon LeFevre |
| Avril 1974 | Single britannique d’Alvin Lee et Mylon LeFevre |
| 1974 | Willie Weeks remplace la basse de Klaus Voormann |
| Été 1974 | Pattie rejoint Eric Clapton |
| Octobre 1974 | Achèvement à Los Angeles ; laryngite ; conférence de presse “Peyton Place” |
| 2 novembre 1974 | Début de la tournée nord-américaine à Vancouver |
| 9 décembre 1974 | Sortie américaine de Dark Horse |
| 20 décembre 1974 | Sortie britannique de Dark Horse |
| 9 juin 1977 | Divorce de George Harrison et Pattie Boyd |
| 27 mars 1979 | Mariage d’Eric Clapton et Pattie Boyd à Tucson |
| 19 mai 1979 | Réception à Hurtwood Edge ; Harrison, McCartney et Starr jouent ensemble |
| 1980 | Publication d’I, Me, Mine, où Harrison commente la chanson |
| 1993 | Reprise d’Iain Matthews |
| 29 novembre 2001 | Mort de George Harrison |
| 2003 | Réédition d’On the Road to Freedom (Repertoire) |
| 2007 | Autobiographie de Pattie Boyd, Wonderful Tonight |
| 2011 | La reprise d’Iain Matthews figure sur Harrison Uncovered |
Questions fréquentes sur So Sad
Quelle chanson George Harrison a-t-il écrite sur la fin de son mariage avec Pattie Boyd ?
So Sad, écrite en 1972 à New York et publiée par Harrison sur l’album Dark Horse en décembre 1974. Harrison a lui-même expliqué qu’il l’avait écrite au moment où il se séparait de Pattie.
So Sad est-elle une chanson de rupture ?
Pas au sens d’un message de départ. C’est un constat mélancolique, écrit à la troisième personne, deux ans avant la séparation effective. C’est Pattie qui est partie, en 1974.
Qui a enregistré So Sad en premier ?
Alvin Lee et Mylon LeFevre, en août 1973, pour leur album On the Road to Freedom, paru en novembre 1973. Harrison y joue du dobro et de la basse et chante les harmonies sous le nom de Hari Georgeson.
Qui joue sur la version de Dark Horse ?
George Harrison (chant, guitares, pianos électriques), Nicky Hopkins (piano), Ringo Starr et Jim Keltner (batterie) et Willie Weeks (basse), dont la partie a remplacé celle de Klaus Voormann.
Pourquoi la voix de Harrison est-elle si rauque sur So Sad ?
Parce qu’il a terminé l’album à Los Angeles en octobre 1974, en même temps que les répétitions de sa tournée, et qu’il souffrait d’une laryngite. La tournée a été surnommée “Dark Hoarse”.
So Sad a-t-elle été un single ?
Pas pour Harrison. La version d’Alvin Lee et Mylon LeFevre est sortie en single en décembre 1973 aux États-Unis et en avril 1974 au Royaume-Uni.
Ringo Starr joue-t-il vraiment sur cette chanson ?
Oui. Il tient l’une des deux batteries de la base enregistrée en novembre 1973 à Friar Park, alors même que la liaison de George avec Maureen Starkey avait déjà eu lieu ou était en cours.
George Harrison a-t-il assisté au mariage de Pattie Boyd et d’Eric Clapton ?
Non. Il était présent à la réception du 19 mai 1979 à Hurtwood Edge, pas au mariage célébré le 27 mars 1979 à Tucson.
Conclusion : la chanson d’avant la fin
So Sad n’est pas la chanson la plus célèbre de George Harrison, ni la plus parfaite. C’est peut-être la plus nue. Écrite dans une chambre d’hôtel sur un papier à en-tête, enregistrée trois fois, confiée à un ami, reprise avec une voix brisée, démolie par une partie de la critique puis réhabilitée, elle raconte ce que les chansons de Harrison taisent d’ordinaire : qu’il existe des peines que la sagesse ne console pas. Elle ne rompt avec personne. Elle constate. Et c’est précisément parce qu’elle ne cherche ni coupable ni rédemption qu’elle continue de toucher, un demi-siècle plus tard.
Sources et bibliographie
- George Harrison, I, Me, Mine, Genesis Publications, 1980 (commentaire sur So Sad).
- Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison, Hal Leonard, 2006.
- Ian Inglis, The Words and Music of George Harrison, Praeger, 2010.
- Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You: The Solo Beatles Compendium, 44.1 Productions, 2000.
- Nicholas Schaffner, The Beatles Forever, 1977.
- Pattie Boyd (avec Penny Junor), Wonderful Tonight, 2007.
- Chris O’Dell, Miss O’Dell, 2009.
- Graeme Thomson, George Harrison: Behind the Locked Door, 2013.
- Rolling Stone : Bud Scoppa (critique d’On the Road to Freedom, 1973) et Jim Miller (critique de Dark Horse, 1975).
- New Musical Express : Bob Woffinden (critique de Dark Horse, 1974).
- Billboard, recommandations de singles (22 décembre 1973) et critique de Dark Horse (1974).
- Chris Welch, livret de la réédition d’On the Road to Freedom, Repertoire, 2003.
- Wikipédia (anglais) : fiches So Sad (George Harrison song), Dark Horse (George Harrison album), On the Road to Freedom.
- AllMusic (Richard Ginell) ; Nick DeRiso (sélection des perles oubliées de la période Apple).
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