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La traversée du désert de George Harrison : anatomie de treize années de chute, de retrait et de retour (1974-1988)

En bref — Entre décembre 1974 et octobre 1987, George Harrison a placé exactement quatre 45 tours dans le Top 75 britannique, dont un seul dans le Top 20. Sur la même période, deux de ses albums studio — Dark Horse (1974) et Gone Troppo (1982) — ne sont jamais entrés au classement des albums britanniques. Pas une semaine, pas une position. C’est cela, la traversée du désert : non pas une baisse de régime, mais la disparition pure et simple, dans son propre pays, de l’homme qui avait signé quatre ans plus tôt le plus gros succès jamais obtenu par un ex-Beatle. Cet article reconstitue les treize années qui séparent la tournée « Dark Hoarse » de l’automne 1974 du numéro un américain de janvier 1988, en s’appuyant sur les relevés officiels des classements, sur le dossier judiciaire de l’affaire My Sweet Lord et sur les témoignages de première main. On y verra que la légende se trompe presque partout : sur les dates, sur les causes, sur les chiffres, et surtout sur ce que Harrison faisait réellement pendant ce qu’on appelle son silence.

Sommaire

Ce qu’on appelle « la traversée du désert » — et pourquoi la chronologie habituelle est fausse

L’expression est commode et paresseuse. On l’emploie pour désigner, en vrac, tout ce qui se passe entre All Things Must Pass et les Traveling Wilburys, comme si dix-huit années formaient un bloc homogène de déclin. Or les chiffres racontent une histoire bien plus précise, et bien plus brutale : il y a un avant et un après, et la bascule tient en quelques semaines de l’automne 1974.

Une expression que Harrison n’aurait pas contestée

Il faut le dire d’emblée : l’intéressé ne s’est jamais présenté comme une victime. En 1982, depuis l’Australie, il lâche à un journaliste une phrase qui vaut programme : il a passé les dix dernières années à essayer de devenir non célèbre, et il pense y être à peu près parvenu — deux personnes seulement l’ont reconnu pendant son séjour. La traversée du désert de George Harrison est donc, pour partie au moins, une traversée volontaire. C’est ce qui la rend passionnante, et ce qui interdit de la lire comme une simple courbe de ventes qui s’effondre.

Mais pour partie seulement. Entre 1974 et 1977, l’homme encaisse coup sur coup un divorce, une laryngite qui lui coûte sa voix, la pire série de critiques jamais reçue par un ex-Beatle, une décision de justice qui fait jurisprudence contre lui dans le monde entier, une hépatite, un procès avec son distributeur et la fin de son contrat Apple. Aucune de ces épreuves n’était souhaitée. La retraite viendra ensuite, et elle sera largement la conséquence de tout cela.

Le vrai point de départ : l’automne 1974, pas la séparation des Beatles

Première correction, et elle est structurante. On lit partout que Harrison « n’a jamais retrouvé le niveau des Beatles ». C’est faux au sens strict : entre 1970 et 1973, il est de très loin l’ex-Beatle le plus performant des quatre. All Things Must Pass, le triple album de novembre 1970 dont nous avons raconté ailleurs la genèse et l’onde de choc, passe huit semaines à la première place britannique et y reste trente-deux semaines. The Concert for Bangladesh est également numéro un en janvier 1972. Living in the Material World atteint la deuxième place en juillet 1973 — et la première aux États-Unis. « My Sweet Lord » a été le 45 tours le plus vendu de l’année 1971 au Royaume-Uni, cinq semaines en tête, dix-sept semaines classé.

Autrement dit : au 1er janvier 1974, George Harrison n’est pas un Beatle en difficulté. C’est l’ex-Beatle qui a gagné. Le désert commence exactement quand ce statut se retourne, et il se retourne en public, sur scène, devant des milliers de personnes.

Le désert en chiffres : ce que disent les relevés officiels

Les positions britanniques ci-dessous ont été vérifiées une à une sur les relevés de l’Official Charts Company. Elles constituent la colonne vertébrale factuelle de cet article, et il faut les regarder longuement, parce qu’elles sont plus éloquentes que n’importe quel commentaire.

Album Entrée au classement UK Meilleure place UK Semaines UK Meilleure place US
All Things Must Pass 26 décembre 1970 1 (8 semaines en tête) 32 1
The Concert for Bangladesh 22 janvier 1972 1 13 2
Living in the Material World 7 juillet 1973 2 13 1
Dark Horse décembre 1974 jamais classé 0 4
Extra Texture (Read All About It) 18 octobre 1975 16 4 8
Thirty Three & 1/3 18 décembre 1976 35 4 11
George Harrison 17 mars 1979 39 5 14
Somewhere in England 13 juin 1981 13 4 11
Gone Troppo novembre 1982 jamais classé 0 108
Cloud Nine 14 novembre 1987 10 23 8

Deux lectures s’imposent. La première saute aux yeux : deux albums studio d’un ancien Beatle, publiés à huit ans d’intervalle, n’ont jamais figuré une seule semaine au classement britannique. C’est un fait rarissime, et il n’est presque jamais cité, parce que les discographies recopient volontiers les positions américaines, systématiquement plus flatteuses.

La seconde est plus subtile. Regardez la colonne « semaines ». Extra Texture, Thirty Three & 1/3, George Harrison et Somewhere in England totalisent ensemble dix-sept semaines de présence. Cloud Nine, à lui seul, en fait vingt-trois. La traversée du désert n’est pas seulement une affaire de mauvaises places : c’est une affaire de disques qui entrent, redescendent et disparaissent en un mois. Harrison ne s’installe plus. Il passe.

Du côté des 45 tours, le tableau est encore plus net. Entre le classement du 21 décembre 1974 et celui du 24 octobre 1987 — treize années — George Harrison n’a placé que quatre titres dans le Top 75 britannique : « Ding Dong, Ding Dong » (38e, cinq semaines), « You » (38e, cinq semaines), « Blow Away » (51e, cinq semaines) et « All Those Years Ago » (13e, sept semaines). Un seul Top 20 en treize ans. Aucune entrée entre octobre 1975 et mars 1979, aucune entre mai 1981 et octobre 1987.

1970-1973 : la hauteur d’où l’on tombe

Pour mesurer la chute, il faut d’abord regarder le sommet. Et le sommet de George Harrison est vertigineux, précisément parce qu’il arrive après sept ans de frustration créative documentée par ailleurs dans notre enquête sur la guerre silencieuse des chansons au sein des Beatles et dans notre article sur son émancipation à l’ombre du duo Lennon-McCartney.

Le triple album qui écrase la concurrence

Publié fin novembre 1970, All Things Must Pass arrive avec un avantage que ni Lennon ni McCartney ne possèdent : un stock. Harrison a des années de chansons refusées à écouler, dont certaines remontent à 1966. Le disque est produit avec Phil Spector, il est immense, il est ambitieux, et il devient l’album solo le plus vendu jamais publié par un Beatle jusque-là. Trente-deux semaines de présence au Royaume-Uni, huit semaines à la première place. Le mur qui l’empêchait d’exister vient de tomber, et il a de quoi le franchir en courant.

Le Concert for Bangladesh, ou l’invention d’un genre

Le 1er août 1971, au Madison Square Garden, Harrison monte deux concerts au profit des réfugiés du Bangladesh, à la demande de Ravi Shankar. Bob Dylan, Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston, Leon Russell, Badfinger : la distribution est ahurissante, et le principe même du grand concert caritatif rock naît ce jour-là. Le triple album qui en découle est numéro un britannique en janvier 1972.

Il faut mesurer ce que cela signifie en termes de position sociale. En dix-huit mois, George Harrison passe du statut de troisième compositeur toléré à celui de figure morale du rock. Il est celui qui a réussi son évasion. C’est de cette hauteur-là qu’il va tomber.

Les fissures que personne ne regarde

Elles sont pourtant déjà là. Le Concert for Bangladesh s’enlise dans un cauchemar fiscal : les recettes restent bloquées pendant des années, faute d’avoir été montées comme une opération caritative en bonne et due forme, et Harrison finit par avancer de l’argent de sa poche. Sa relation avec Allen Klein, qu’il avait soutenu contre McCartney lors de l’implosion du groupe, se dégrade jusqu’à la rupture — un détail qui, on va le voir, va lui coûter très cher devant un tribunal new-yorkais.

Enfin, Living in the Material World (1973), malgré son numéro un américain, inaugure un reproche qui ne le lâchera plus : celui du prêche. La presse commence à écrire que Harrison sermonne son public. Le mot « pompeux » apparaît. Il n’en sortira plus avant quinze ans.

1974 : l’année où tout casse en même temps

Il existe des années charnières dans la vie des artistes. Chez Harrison, tout se concentre sur douze mois, et chaque événement aggrave le suivant.

Pattie, Eric et le divorce le plus élégant du rock

Le triangle Harrison–Pattie Boyd–Eric Clapton, que nous avons disséqué dans un article dédié, se dénoue en 1974 : Pattie quitte Friar Park pour Clapton. Le divorce sera prononcé en 1977. Harrison, fidèle à lui-même, désamorce publiquement le drame par une pirouette — il préfère la savoir avec lui plutôt qu’avec un imbécile — et ira jusqu’à assister à la réception de mariage du couple Clapton. Les deux hommes s’appelleront « beaux-frères par alliance ».

La légèreté est réelle, mais elle est aussi une armure. Les chansons de Dark Horse, écrites dans les mois qui suivent, ne parlent pratiquement que de cela : la séparation, la culpabilité, la fuite. Le morceau-titre lui-même est un aveu déguisé en fanfaronnade.

Dark Horse Records : devenir patron

En 1974, Harrison fonde son propre label, Dark Horse Records, distribué par A&M. L’ambition est double : produire les artistes qu’il aime, à commencer par Ravi Shankar et le duo Splinter, et se donner une indépendance qu’Apple ne lui offre plus. Sur le papier, l’idée est excellente. Dans les faits, elle transforme un musicien en dirigeant d’entreprise à l’instant précis où sa vie personnelle s’effondre — et l’oblige à un calendrier de sortie qu’il ne maîtrisera pas.

La laryngite : anatomie d’un accident vocal

Correctif factuel — On lit très souvent que Harrison « a attrapé une laryngite pendant la tournée ». C’est inexact, et l’inexactitude change tout. La laryngite est contractée avant le premier concert, pendant les répétitions et l’enregistrement de l’album, à force de cumuler les séances et la préparation scénique. Elle est donc déjà audible sur le disque : le morceau-titre de Dark Horse est chanté d’une voix éraillée que les auditeurs découvriront en décembre, alors que la tournée a commencé le 2 novembre. Autrement dit, la tournée n’a pas abîmé un album réussi : l’album et la tournée sont tous les deux nés du même surmenage.

Le détail médical a son importance. Une laryngite d’effort ne se soigne pas en chantant tous les soirs. Harrison se gargarise avec un mélange de miel, de vinaigre et d’eau tiède, tient quarante-cinq dates, et sa voix se dégrade de ville en ville. La cocaïne, dont Rolling Stone écrira qu’il en consomma des quantités considérables pour tenir le rythme, n’arrange rigoureusement rien.

La tournée « Dark Hoarse » : quarante-cinq dates de malentendu

La tournée nord-américaine de novembre-décembre 1974 est la première d’un Beatle sur le continent depuis 1966. L’attente est colossale, et le malentendu total. Trois décisions de Harrison, toutes cohérentes avec ses convictions, se combinent pour produire un désastre.

La première : il refuse de jouer un concert de nostalgie. Il ne veut pas être une jukebox à Beatles. Le public, lui, est venu pour cela. Quand il consent à jouer d’anciens titres, il en modifie les paroles pour les mettre en accord avec sa foi — dans « In My Life », l’amour d’une vie devient l’amour de Dieu. Une partie de la salle le prend pour une provocation.

La deuxième : il confie à Ravi Shankar et à son orchestre indien une portion substantielle du spectacle. Le geste est sincère, généreux, et cohérent avec quinze ans d’engagement personnel. Il est aussi commercialement suicidaire devant un public de stade venu entendre des guitares.

La troisième : il joue en majorité des chansons de Dark Horse, album que personne ne peut connaître puisqu’il ne sortira qu’en cours de tournée. Le guitariste Robben Ford, alors âgé de vingt-deux ans, a décrit en 2013 un rythme de forçat : spectacle long, parfois deux par jour, aéroport, avion privé, ville suivante. Pas de temps mort, pas de récupération. Dormir, balance, manger, jouer, repartir.

La presse dégaine le jeu de mots qui va coller à la peau de l’album et de la tournée : « Dark Hoarse », le cheval sombre devenu l’enroué. Les critiques les plus dures viennent de Rolling Stone, et Harrison ne l’oubliera pas — il leur répondra en chanson dès l’année suivante.

La Maison-Blanche, et le concert que Lennon n’a pas fait

Deux épisodes de décembre 1974 méritent d’être conservés, parce qu’ils résument le grand écart de cette fin d’année. Le 13 décembre, Harrison est reçu à la Maison-Blanche par le président Gerald Ford, à l’invitation de son fils Jack : c’est le premier Beatle à y entrer, événement considérable qui ne figure dans presque aucun récit de la période.

Une semaine plus tard, aux dernières dates new-yorkaises, John Lennon devait monter sur scène avec lui. Il ne le fera pas : un désaccord de dernière minute — les deux hommes règlent alors les derniers papiers de dissolution du partenariat Beatles — fait capoter la réunion. Ce sera l’un des grands rendez-vous manqués de l’histoire du groupe. Sur la relation compliquée des quatre après 1970, on lira notre panorama de la décennie des ex-Beatles et notre article sur le refus catégorique opposé par Harrison à toute idée de réunion.

Dark Horse, l’album : quatrième aux États-Unis, inexistant au Royaume-Uni

L’album sort en décembre 1974. Aux États-Unis, il atteint la quatrième place du Billboard 200 et sera certifié disque d’or : le public américain, indulgent, suit encore. Au Royaume-Uni, il n’entre pas au classement. Pas une semaine. C’est la première fois qu’un album de Harrison échoue à s’y classer, et cela passera longtemps inaperçu, précisément parce que les biographies citent la position américaine.

Correctif factuel — Dark Horse n’est donc pas un « échec commercial » au sens absolu : c’est un demi-succès américain et un néant britannique. La nuance compte, parce qu’elle explique la suite : Harrison va conserver pendant plus de dix ans un socle de public aux États-Unis — Extra Texture huitième, Thirty Three & 1/3 onzième, Somewhere in England onzième — pendant que son pays d’origine cesse tout simplement de l’acheter. Le désert a une géographie.

1975-1976 : le procès, la maladie et la sortie d’Apple

Si 1974 est l’année du choc, 1975 et 1976 sont celles de l’usure. Trois dossiers s’emboîtent : un album de convalescence, un jugement historique et une rupture contractuelle.

Extra Texture, l’album de la gueule de bois

Publié en septembre 1975, Extra Texture (Read All About It) est le dernier album de Harrison pour Apple. Le titre lui-même est un pied de nez à la presse. La voix est encore convalescente, l’humeur est sombre, et le disque contient quelques-unes des chansons les plus mélancoliques de sa discographie, dont l’hommage à Smokey Robinson « Ooh Baby (You Know That I Love You) ». Seizième place britannique, quatre semaines. Huitième aux États-Unis. Le single « You » plafonne à la trente-huitième place britannique.

« This Guitar (Can’t Keep from Crying) », la réponse aux critiques — et la dernière sortie d’Apple

Voilà l’un des détails les plus savoureux de la période, et l’un des moins connus. Blessé par les articles sur la tournée, Harrison écrit une suite à « While My Guitar Gently Weeps » : « This Guitar (Can’t Keep from Crying) ». La chanson vise explicitement les critiques, et Rolling Stone en particulier. Publiée en 45 tours en décembre 1975, elle a un statut historique méconnu : c’est la dernière parution du label Apple Records dans sa forme originelle. Le sceau de l’aventure Beatles se referme donc sur une chanson de règlement de comptes de George Harrison — qui n’entrera au classement ni aux États-Unis, ni au Royaume-Uni.

Bright Tunes contre Harrisongs : la jurisprudence du plagiat inconscient

Le dossier judiciaire est le nœud de toute la période, et il est presque toujours raconté de travers. Reprenons dans l’ordre, à partir des décisions elles-mêmes.

En février 1971, Bright Tunes Music Corporation, détentrice des droits de « He’s So Fine » — composée par Ronald Mack, popularisée par les Chiffons en 1963 — attaque « My Sweet Lord ». L’affaire s’enlise, Bright Tunes connaît des difficultés, et les négociations reprennent fin 1975. En janvier 1976, le camp Harrison propose 148 000 dollars.

C’est ici qu’intervient Allen Klein. Ancien gestionnaire de Harrison, en guerre ouverte avec lui, il approche Bright Tunes et fait une offre de rachat presque double de celle de Harrison — en s’appuyant sur les chiffres de royalties qu’il détenait au titre de ses anciennes fonctions. Bright Tunes en déduit logiquement que le procès vaut davantage que ce qu’on lui propose, refuse l’offre Harrison, et l’affaire part au procès.

Le procès en responsabilité se tient devant le juge Richard Owen, du district sud de New York, du 23 au 25 février 1976. Trois jours. La décision tombe le 31 août 1976 (amendée le 1er septembre). Le juge, lui-même musicien, décortique les deux motifs mélodiques et conclut que Harrison n’a pas copié délibérément — mais que la copie inconsciente reste une contrefaçon. La doctrine du subconscious plagiarism est née, et elle est aujourd’hui encore invoquée dans les prétoires du monde entier.

Ce que la décision a réellement coûté : le correctif des 587 000 dollars

Correctif factuel — On lit constamment que « Harrison a payé 587 000 dollars de dommages-intérêts aux Chiffons ». C’est doublement faux. Premièrement, 587 000 dollars est le prix qu’ABKCO, la société d’Allen Klein, a payé pour racheter Bright Tunes et le litige avec. Deuxièmement, le préjudice évalué par le tribunal était bien supérieur : 1 599 987 dollars. Mais en 1981, le juge Owen a estimé que Klein avait violé son devoir de loyauté envers son ancien client en utilisant des informations obtenues chez lui, et a donc limité le recouvrement d’ABKCO à ce qu’elle avait déboursé — 587 000 dollars — en ordonnant par ailleurs le transfert à Harrison du copyright de « He’s So Fine ». Résultat net, contre-intuitif et rarement raconté : George Harrison est devenu propriétaire de la chanson qu’on l’accusait d’avoir plagiée. La décision sera confirmée en appel en 1991, et le contentieux administratif traînera jusqu’aux années 1990.

Le coût véritable n’est pas financier, il est créatif. Harrison le dira à Rolling Stone : il est difficile de se remettre à écrire après avoir traversé cela. Pendant des mois, il redoute que la moindre mélodie qui lui vient appartienne à quelqu’un d’autre. Un compositeur qui se méfie de son propre inconscient est un compositeur paralysé — et l’on ne comprend pas les treize années suivantes si l’on néglige ce point.

Il en tirera tout de même la plus élégante des ripostes : « This Song », en 1976, une chanson entièrement consacrée au procès, dont le clip met en scène un tribunal burlesque. C’est la marque de fabrique de l’homme : transformer l’humiliation en gag.

Hépatite, brouille avec A&M, passage chez Warner

1976 en rajoute une couche. Harrison contracte une hépatite en pleine session d’enregistrement, ce qui retarde considérablement la livraison de Thirty Three & 1/3. A&M, distributeur mondial de Dark Horse Records, invoque le retard de livraison des bandes maîtresses, engage une procédure, et la distribution bascule chez Warner Bros. Le nouveau contrat, sur le papier, est plus confortable. Il sera, quatre ans plus tard, la cause directe de la rupture la plus violente entre Harrison et l’industrie du disque.

Détail qui en dit long sur l’homme : malgré la brouille, Harrison a laissé dans les notes de pochette la dédicace de « Learning How to Love You » à Herb Alpert, cofondateur d’A&M, pour qui la chanson avait été écrite. Il considérait ce morceau comme sa meilleure composition depuis « Something ».

Thirty Three & 1/3 : le meilleur disque de la période, et l’un des moins entendus

Publié en novembre 1976, Thirty Three & 1/3 est unanimement considéré comme le sommet de la période intermédiaire : voix revenue, production souple, humour retrouvé. Il contient « This Song », « Crackerbox Palace », « Beautiful Girl », « Learning How to Love You ». Il atteint la onzième place américaine.

Au Royaume-Uni, il entre le 18 décembre 1976 à la trente-cinquième place et n’y reste que quatre semaines. Voilà le paradoxe le plus cruel de la traversée du désert : le disque du redressement artistique est aussi celui du décrochage commercial définitif. Le public britannique a cessé de suivre exactement au moment où la musique redevenait bonne.

La suite appartient à une autre histoire : celle d’un homme qui, ayant compris que l’effort ne payait pas, va décider de faire autre chose de sa vie pendant plusieurs années.

1977-1980 : la vie qui remplace la musique

Il y a une erreur de perspective à considérer les années qui suivent comme un vide. Ce sont, au contraire, les plus remplies de son existence — simplement, ce qui les remplit n’est pas de la musique. Pour comprendre la traversée du désert, il faut accepter cette idée dérangeante : à partir de 1977, George Harrison n’essaie plus vraiment de gagner. Il essaie de vivre.

Olivia, Dhani et la reconstruction de Friar Park

Olivia Trinidad Arias, secrétaire de Dark Horse Records rencontrée par téléphone depuis Los Angeles, partage la vie de Harrison depuis 1974. Leur fils Dhani naît le 1er août 1978 ; ils se marient le 2 septembre suivant, à Henley-on-Thames. Le divorce d’avec Pattie Boyd avait été prononcé en juin 1977.

Ce n’est pas un détail biographique périphérique. Le manoir néogothique de Friar Park, acheté en 1970 dans un état de délabrement avancé, devient à ce moment-là autre chose qu’une résidence : un chantier, un jardin, un projet de trente ans. Harrison y consacre des journées entières, à genoux dans la terre. Il dira souvent, sans coquetterie, qu’il se considérait davantage comme un jardinier que comme une rock star. Le studio maison, baptisé FPSHOT — Friar Park Studio, Henley-on-Thames —, permet d’enregistrer quand l’envie vient, et seulement quand elle vient. Le dispositif matériel de la retraite est en place.

La Formule 1 : la vraie passion de ces années-là

Pendant que sa carrière discographique se délite, Harrison développe une seconde vie dont nous avons raconté le détail dans notre enquête sur sa passion pour la Formule 1 et dans notre portrait du sage méditant devenu habitué des paddocks. Le gamin de Speke qui suivait Fangio et Moss se retrouve, à la fin des années 1970, l’un des visiteurs les plus discrets et les plus respectés du milieu, ami de Jackie Stewart, présent sur les circuits comme il ne l’est plus dans les studios.

Ce transfert d’énergie n’est pas anecdotique : il produit de la musique. « Faster », sur l’album de 1979, est écrite pour ses amis pilotes — nous lui avons consacré un article dédié, complété par une lecture plus profonde du texte, qui montre que la chanson parle en réalité d’autre chose que de vitesse. Le 45 tours sera publié au profit d’une fondation créée à la mémoire du pilote Gunnar Nilsson. La passion automobile des quatre Beatles, du reste, est un sujet en soi, que nous avons traité ailleurs.

HandMade Films : « le billet de cinéma le plus cher de l’histoire »

C’est l’épisode le plus improbable et le plus glorieux de la traversée du désert. En 1978, EMI Films retire son financement de Monty Python : La Vie de Brian quelques jours avant le tournage, jugeant le scénario blasphématoire. Eric Idle appelle Harrison. Celui-ci, fan absolu des Python, met Friar Park en garantie d’un prêt bancaire et fonde avec son gestionnaire Denis O’Brien une société de production, HandMade Films, pour reprendre le projet.

Terry Jones a raconté la conversation : à la question « que peut-on faire ? », Harrison aurait répondu que pendant la dissolution des Beatles, les Python l’avaient maintenu à peu près sain d’esprit, et qu’il leur devait bien ça. Il obtient en échange un caméo minuscule dans le film — le propriétaire du Mont, monsieur Papadopoulos, une poignée de main et un unique mot de dialogue.

Correctif factuel — La formule légendaire — « le billet de cinéma le plus cher jamais délivré » — est attribuée tantôt à Harrison lui-même, tantôt à Eric Idle qui la lui prête. Les deux versions circulent dans des sources de premier ordre, y compris sur le site officiel des Python, et il n’est pas possible de trancher. Les montants varient également selon les sources : 3 millions de livres, 4 millions de dollars de budget global, ou environ 2 millions de dollars de prêt bancaire adossé à Friar Park selon le producteur John Goldstone. Ce qui est établi : Harrison a bien engagé sa maison, le film a coûté environ 4 millions de dollars et en a rapporté plus de 20.

HandMade Films devient, en une décennie, l’une des forces vives du cinéma britannique : Time Bandits, The Long Good Friday, Mona Lisa, Withnail and I. Harrison est producteur exécutif. Il choisit des projets, lit des scénarios, assiste à des projections. C’est un métier à plein temps, et il l’exerce précisément pendant les années où l’on dira qu’il ne faisait rien. La face sombre de l’histoire — l’effondrement financier orchestré par Denis O’Brien et ses conséquences inattendues sur The Beatles Anthology — fait l’objet de notre enquête séparée, et elle vaut le détour.

George Harrison (1979) : un disque heureux dont personne ne veut

Enregistré entre avril et octobre 1978 à FPSHOT et aux studios AIR de Londres, coproduit avec Russ Titelman, l’album éponyme de février 1979 est le disque d’un homme apaisé. Il contient « Blow Away », « Love Comes to Everyone », « Faster », « Not Guilty » — une chanson refusée par les Beatles en 1968 et enfin publiée. Nous en avons détaillé la genèse et le climat par ailleurs.

Le résultat commercial est éloquent : trente-neuvième place britannique, cinq semaines de présence. « Blow Away », son meilleur single potentiel, plafonne à la cinquante et unième place. Aux États-Unis, l’album atteint la quatorzième place — de nouveau, l’écart transatlantique.

Il faut mesurer ce que représente une trente-neuvième place pour un ancien Beatle en 1979. La même année, Wings publie Back to the Egg et McCartney remplit encore des stades, comme le rappelle notre panorama des Wings en vingt chansons. Harrison, lui, est devenu un artiste de catalogue de son vivant.

Le 8 décembre 1980, et ce que la mort de Lennon verrouille

L’assassinat de John Lennon devant le Dakota change la nature même de la retraite de Harrison. Ce qui était un choix de tempérament devient une question de sécurité. Des barbelés sont installés sur le périmètre de Friar Park, les grilles restent fermées, les apparitions publiques se raréfient jusqu’à devenir exceptionnelles, les entretiens presque inexistants.

Deux autres refuges apparaissent : une maison en haut d’une falaise sur un terrain isolé de soixante-trois acres à Nāhiku, sur l’île de Maui, et un sanctuaire tropical de six acres sur Hamilton Island, au large du Queensland australien. Le vocabulaire de la période est celui de la disparition volontaire. Harrison ne se cache pas de la musique : il se cache du monde.

1981-1982 : la rupture consommée avec l’industrie du disque

C’est le cœur noir de l’histoire, et l’épisode le plus mal raconté. Il commence par un refus, il se termine par un album fantôme, et il produit paradoxalement le plus gros succès de Harrison depuis 1973.

Somewhere in England refusé : quatre chansons, une pochette, un veto

Harrison commence à enregistrer en mars 1980, travaille par intermittence, et livre l’album à Warner Bros — distributeur de Dark Horse — fin septembre 1980. Le label le refuse. Motif : trop nonchalant, pas assez commercial. Warner invoque son droit contractuel d’exiger le remplacement de quatre titres : « Flying Hour », « Lay His Head », « Sat Singing » et « Tears of the World ». Le projet de pochette conçu par Harrison — son profil superposé à une carte de Grande-Bretagne — est également retoqué.

Correctif factuel — Le refus de Warner est antérieur à la mort de John Lennon. C’est le point que presque tous les récits inversent. L’album est livré fin septembre, refusé dans les semaines qui suivent, et Harrison est déjà en train de le remanier quand Lennon est tué le 8 décembre. « All Those Years Ago » n’est donc pas la cause du remaniement : elle en est le produit. Certaines sources datent la livraison de novembre 1980 ; la chronologie de septembre, retenue notamment par les archives du Paul McCartney Project, est la plus solide.

« All Those Years Ago » : la chanson de Ringo devenue hommage à John

Voici l’un des plus beaux exemples de recyclage de l’histoire du rock. En novembre 1980, Ringo Starr passe à Friar Park pour que Harrison lui produise des morceaux destinés à son propre album — celui qui deviendra Stop and Smell the Roses, dont nous parlons dans notre panorama de la carrière solo de Ringo. Ils enregistrent « Wrack My Brain », une reprise de « You Belong to Me » et une chanson intitulée « All Those Years Ago ». Ringo trouve la tonalité inconfortable et le texte peu à son goût. Le morceau reste en plan, avec sa piste de batterie déjà gravée.

Après le 8 décembre, Harrison reprend cette bande, réécrit entièrement les paroles pour en faire un hommage à Lennon, et invite Paul et Linda McCartney ainsi que Denny Laine à poser les chœurs au début de 1981. Trois Beatles survivants sur le même disque, seize mois après la mort du quatrième : le geste est immense, et il se produit presque par accident, à partir d’une chanson refusée par son destinataire initial.

Correctif factuel — « All Those Years Ago » est systématiquement présentée comme un triomphe. Elle l’a été aux États-Unis, où elle a passé deux semaines à la deuxième place du Billboard Hot 100. Au Royaume-Uni, elle est entrée le 23 mai 1981 et n’a atteint que la treizième place, pour sept semaines de présence. Ce sera pourtant, et de loin, son meilleur classement britannique de toute la période 1975-1986. Le désert est tel qu’un modeste treizième rang y fait figure de sommet.

« Blood from a Clone » : la vengeance mise en musique

Pour compléter l’album, Harrison écrit trois titres supplémentaires : « Teardrops », composée en vacances à Hawaï en octobre 1980 comme tentative délibérée de produire quelque chose de commercial, « That Which I Have Lost », et surtout « Blood from a Clone ».

Cette dernière est une charge frontale contre les dirigeants de Warner : une chanson sur des cadres qui disent aimer un disque mais craignent qu’il ne se vende pas. Le plus savoureux est que le label a publié le morceau sans broncher, en ouverture de l’album. Somewhere in England sort le 1er juin 1981, atteint la treizième place britannique et la onzième américaine. Sur le fond, la victoire est amère : quatre chansons personnelles ont été sacrifiées pour trois chansons de commande et un hommage funèbre.

Les quatre titres écartés ne disparaîtront pas complètement. « Lay His Head » ressortira en face B de « Got My Mind Set on You » en 1987 ; les quatre seront réunis dans un EP joint au livre Songs by George Harrison en février 1988. Il aura fallu sept ans.

Gone Troppo : l’album que même son frère n’a pas vu passer

Reste une obligation contractuelle : un dernier disque à livrer à Warner. Harrison l’enregistre à FPSHOT entre le printemps et la fin de l’été 1982, avec Ray Cooper et l’ingénieur Phil McDonald, entouré de quelques fidèles plutôt que de la distribution de stars habituelle. Le titre est un australianisme : gone troppo désigne celui qui a perdu la tête sous les tropiques. Nous avons consacré à ce disque étrange un article entier.

La sortie du 5 novembre 1982 relève de la non-sortie. Harrison refuse toute promotion : pas d’entretiens, pas de clips pour les singles. Warner, de son côté, ne place aucune publicité dans la presse spécialisée. Deux parties qui ne veulent plus l’une de l’autre, et un disque coincé au milieu.

Le résultat est sans appel : aucune entrée au classement britannique, cent huitième place au Billboard 200, quatre-vingt-dix-huitième au Canada, trente et unième en Norvège. L’anecdote la plus révélatrice de toute la période circule dans plusieurs récits de première main : le propre frère de Harrison, qui travaillait comme jardinier sur le domaine, ignorait que l’album était sorti.

Harrison s’en expliquera cinq ans plus tard à Rolling Stone, avec une franchise désarmante : il avait, dit-il, tellement fait de choses par le passé qu’il n’a pas consacré de temps à défendre ce disque, et n’a pas vraiment aidé sa maison de disques — c’est le moins qu’on puisse dire. À Film Comment, en 1988, il sera plus direct encore : il n’aime pas passer à la télévision ni donner les entretiens nécessaires pour faire vendre un album.

Correctif factuel — La numérotation des albums de Harrison est instable d’une source à l’autre. Gone Troppo est présenté selon les cas comme son huitième, son dixième ou son onzième disque, et Cloud Nine comme le onzième — l’écart vient de ce que l’on compte ou non les deux instrumentaux publiés du vivant des Beatles, Wonderwall Music (1968) et Electronic Sound (1969), ainsi que le triple album du Bangladesh. Le décompte le plus répandu aujourd’hui, celui de la discographie officielle, retient douze albums studio, dont Cloud Nine comme onzième et Brainwashed comme douzième.

1983-1986 : le producteur de cinéma qui ne faisait plus de disques

Voici la période la plus mal documentée, et la plus caricaturée. On parle d’un silence de cinq ans. Le silence discographique est réel. Le silence tout court, non.

Ce qu’il fait réellement pendant le prétendu néant

Entre novembre 1982 et l’automne 1987, Harrison ne publie aucun album. Mais il produit ou codirige des films chez HandMade, il compose des musiques de bande originale, il jardine à Friar Park, il suit les Grands Prix, il élève son fils et il enregistre par plaisir, sans calendrier.

Le point important est celui-ci : ce n’est pas une dépression, c’est une soustraction. Il ne s’est pas retiré parce qu’il n’y arrivait plus. Il s’est retiré parce que la contrepartie exigée — la promotion, la télévision, les entretiens, la tournée — lui coûtait plus qu’elle ne lui rapportait. Sa formule australienne de 1982 sur les dix ans passés à essayer de devenir non célèbre n’est pas une plainte : c’est la description d’un projet réussi. Il avait dit ailleurs qu’être un Beatle avait été, pour lui, l’équivalent d’un sport extrême — on ne pratique pas un sport extrême toute sa vie.

Shanghai Surprise, le désastre qui le ramène devant les micros

L’ironie est totale : c’est le cinéma, et non la musique, qui contraint Harrison à réapparaître en public. En 1986, HandMade produit Shanghai Surprise, avec Sean Penn et Madonna, jeunes mariés au sommet de leur célébrité. Le tournage tourne au cauchemar : paparazzis en meute, esclandres du comédien, atmosphère si détestable que Harrison prend l’avion pour empêcher l’équipe technique de démissionner en bloc.

Il finit par affronter la presse en conférence de presse, en mars 1986, à la place de ses vedettes — un ancien Beatle réduit à jouer les pompiers pour un film de quinze millions de dollars qui en rapportera 2,3 aux États-Unis. Il en signe également la musique, avec Michael Kamen. Deux morceaux issus de cette bande originale, « Shanghai Surprise » et « Zig Zag », resurgiront des années plus tard en bonus de la réédition de Cloud Nine.

Cet épisode humiliant a un effet paradoxal : il remet Harrison en contact avec l’idée d’exposition publique, et il coïncide avec la fin de son enthousiasme pour le cinéma. Le naufrage de HandMade est en marche ; il ne restera bientôt plus que la musique.

Les signaux faibles : Porky, Carl Perkins et Birmingham

Trois événements, entre 1985 et 1986, annoncent le retour. Aucun n’a été perçu comme tel sur le moment.

Le premier : en 1985, Harrison enregistre « I Don’t Want to Do It » pour la bande originale de Porky’s Revenge. La chanson est une composition inédite de Bob Dylan — détail qui prendra tout son sens trois ans plus tard, quand les deux hommes se retrouveront dans un garage de Los Angeles.

Le deuxième, et le plus important : le 21 octobre 1985, Harrison participe à l’enregistrement de l’émission spéciale Blue Suede Shoes: A Rockabilly Session, hommage télévisé à Carl Perkins, aux côtés de Ringo Starr et d’Eric Clapton. Il y joue « Everybody’s Trying to Be My Baby » et « Your True Love » devant un public réduit, visiblement heureux. Plusieurs témoins situent là le moment exact où l’envie de refaire de la musique lui revient.

Le troisième : en mars 1986, il monte sur la scène du NEC de Birmingham lors du concert caritatif Heart Beat 86, et mène le rappel sur « Johnny B. Goode ». Ce soir-là, sur scène avec lui, se trouve un homme qui a bâti toute sa carrière sur l’amour des Beatles : Jeff Lynne.

Un dîner à Marlow, Dave Edmunds, et la rencontre décisive

Harrison fait savoir, après Birmingham, qu’il aimerait travailler avec Lynne. Il ne l’appelle pas directement — ce n’est pas son genre. L’intermédiaire est le guitariste et producteur gallois Dave Edmunds, qui organise un dîner à Marlow, dans le Buckinghamshire. Les deux hommes s’entendent immédiatement.

Il faut souligner l’audace du choix. En 1986, faire produire son retour par le fondateur d’Electric Light Orchestra, groupe dont toute l’esthétique consistait à prolonger « I Am the Walrus », c’est accepter frontalement d’être un Beatle. Pendant seize ans, Harrison avait fui cette étiquette. Il décide soudain de s’en servir.

1987-1988 : la sortie du désert

Cloud Nine : la méthode Lynne appliquée à FPSHOT

Les séances commencent en janvier 1987 à Friar Park et s’achèvent en août. La distribution est celle des grands jours, mais resserrée : Eric Clapton à la guitare, Ringo Starr et Jim Keltner aux batteries, Ray Cooper aux percussions, Gary Wright et Elton John aux claviers, Jim Horn aux saxophones, Jeff Lynne à peu près partout, Richard Dodd à la prise de son.

L’apport de Lynne est double. Sur le plan sonore, il impose une netteté, une compression, une rondeur très marquées — ce que ses détracteurs appelleront un moule. Sur le plan artistique, il fait quelque chose de plus important : il pousse Harrison à remettre sa guitare au premier plan. La Rickenbacker douze cordes de 1964 ressort du placard ; la slide, sa signature, revient au centre. Un musicien qui avait passé une décennie à se cacher derrière ses arrangements se retrouve exposé.

L’album sort le 2 novembre 1987. Dixième place britannique, huitième américaine — mais surtout, vingt-trois semaines de présence au Royaume-Uni, davantage que les quatre albums précédents réunis. Le disque est certifié platine aux États-Unis. Nous replaçons ses meilleurs titres dans la trajectoire d’ensemble dans notre sélection de quinze chansons pour découvrir George Harrison en solo.

« Got My Mind Set on You » : un numéro un avec une obscurité de 1962

Le single sort le 12 octobre 1987 et entre au Billboard le 24. Il grimpe jusqu’à la première place le 16 janvier 1988 — une semaine avant l’intronisation des Beatles au Rock and Roll Hall of Fame, timing qu’aucun attaché de presse n’aurait osé inventer. Au Royaume-Uni, il atteint la deuxième place et reste quinze semaines classé : le meilleur résultat de Harrison depuis « My Sweet Lord ».

Le sel de l’affaire, c’est que la chanson n’est pas de lui. « Got My Mind Set on You » est une composition de Rudy Clark, enregistrée par James Ray en 1962 pour le label Dynamic Sound, obscurité absolue que Harrison avait rapportée d’un séjour américain de jeunesse. L’homme sorti laminé d’un procès pour plagiat inconscient revient au sommet mondial avec une reprise revendiquée. Il y a là une ironie qu’il a certainement savourée.

Ce titre restera, à ce jour, le dernier numéro un américain obtenu par un ancien Beatle sous son propre nom.

« When We Was Fab » : accepter enfin d’avoir été un Beatle

Le deuxième single, publié le 25 janvier 1988, est le geste artistique le plus fort de l’album. Coécrit avec Lynne, « When We Was Fab » est un pastiche assumé de la période Sgt. Pepper — mellotron, cordes indiennes, boucles à l’envers — qui raconte la Beatlemania du point de vue de celui qui l’a subie. Ringo Starr joue dessus. Le clip réunit une brochette de complices et un personnage costumé en morse.

Pour un homme qui avait passé quinze ans à refuser de rejouer son passé, y compris en 1974 quand il modifiait les paroles de « In My Life » plutôt que de les chanter telles quelles, c’est un renversement complet. Il ne fuit plus l’étiquette : il la met en scène, avec tendresse et humour. Vingt-cinquième place britannique, sept semaines. Le troisième single, « This Is Love », s’arrêtera à la cinquante-cinquième place en juin 1988 — et cette relative déception aura, on va le voir, des conséquences historiques.

Wembley, 5 juin 1987 : deux chansons en treize ans

Au milieu des séances de Cloud Nine, Harrison accepte de monter sur scène au concert du Prince’s Trust, à la Wembley Arena. L’affiche est prestigieuse — Clapton, Elton John, Phil Collins, Jeff Lynne, Bryan Adams, Ben E. King, Dave Edmunds. Harrison apparaît en fin de soirée pour deux titres : « Here Comes the Sun » et « While My Guitar Gently Weeps », que Rolling Stone a justement qualifié de prestation rarissime.

Deux chansons. C’est, à peu de chose près, l’intégralité de son activité scénique entre décembre 1974 et 1991. On mesure là ce que représentera, quatre ans plus tard, la tournée japonaise avec Clapton qui donnera naissance à l’album Live in Japan — son unique retour véritable à la scène, dont la réédition récente est détaillée ici.

La face B qui a fait naître un supergroupe

La sortie du désert se referme sur un accident industriel devenu légende. Au printemps 1988, Warner réclame une face B inédite pour le maxi européen de « This Is Love », troisième single de Cloud Nine. Harrison a besoin d’une chanson, vite. Il passe chez Bob Dylan, qui dispose d’un studio dans son garage de Malibu, récupère au passage une guitare laissée chez Tom Petty, appelle Roy Orbison pour qu’il vienne écouter. En une journée, cinq hommes enregistrent « Handle with Care ».

Le label juge le morceau bien trop bon pour une face B. Les Traveling Wilburys naissent de ce refus. Nous avons raconté l’histoire complète du groupe — genèse, membres, discographie, rééditions et postérité — dans une enquête dédiée, qui contient l’un des enseignements les plus contre-intuitifs de toute cette période : ce supergroupe réputé le plus puissant de tous les temps n’a jamais placé un seul 45 tours dans le Top 20 britannique.

Le désert, à cet instant précis, est derrière lui.

Anthologie de citations

La traversée du désert de George Harrison a produit peu de disques mais beaucoup de phrases. Voici les plus révélatrices, replacées dans leur contexte. Les propos anglais sont restitués en français.

George Harrison sur lui-même

  • Sur sa disparition volontaire, à un journaliste, depuis l’Australie, en 1982 : il a passé les dix dernières années à essayer de devenir non célèbre, et il pense y être parvenu — deux personnes seulement l’ont reconnu pendant tout son séjour.
  • Sur Gone Troppo, à Rolling Stone en 1987 : à cette époque il avait le sentiment d’avoir déjà fait tellement de choses ; il n’a pas consacré de temps à défendre ce disque et n’a pas vraiment aidé sa maison de disques, pour le dire ainsi.
  • Sur la promotion, à Film Comment en 1988 : il n’aime pas passer à la télévision ni donner les entretiens qu’il faut pour faire vendre un album.
  • Sur les suites du procès, à Rolling Stone : il est difficile de se remettre simplement à écrire après avoir traversé une chose pareille.
  • Sur la tournée, à Rolling Stone, formule lapidaire : il n’aime pas partir sur la route.
  • Sur le départ de Pattie Boyd avec Eric Clapton : il préfère la savoir avec lui plutôt qu’avec un imbécile.
  • Sur le fait d’avoir été un Beatle : l’expérience s’apparentait, disait-il, à la pratique d’un sport extrême.
  • Sur le jeu de guitare, dans le grand entretien accordé à Rolling Stone en avril 1979 : il préfère entendre trois notes vraiment justes qu’un déluge de notes joué par quelqu’un dont les oreilles sont trop abîmées pour distinguer un bémol d’un dièse.
  • Sur « Learning How to Love You », en 1976 : il la considérait comme la meilleure chanson qu’il ait écrite depuis « Something ».

Les témoins

  • Terry Jones, racontant l’appel d’Eric Idle à Harrison pour sauver La Vie de Brian : Harrison aurait répondu que pendant la dissolution des Beatles, les Python l’avaient maintenu à peu près sain d’esprit, et qu’il leur devait bien ça.
  • Robben Ford, guitariste de la tournée 1974, en 2013 : le spectacle était long, il y avait souvent deux concerts le même jour, puis l’aéroport, l’avion privé, la ville suivante ; en gros, les gens dormaient, faisaient la balance, mangeaient, jouaient et repartaient.
  • Le juge Richard Owen, décision du 31 août 1976 : il ne croit pas que Harrison ait délibérément utilisé la musique de « He’s So Fine », mais l’infraction au droit d’auteur n’en est pas moins constituée, quand bien même elle serait inconsciente.
  • Eric Idle, sur le financement de La Vie de Brian : le billet de cinéma le plus cher de l’histoire.
  • La presse américaine de 1974, en trois syllabes assassines : « Dark Hoarse ».

Les correctifs factuels en un tableau

Idée reçue Ce que disent les sources
La traversée du désert commence à la séparation des Beatles. Entre 1970 et 1973, Harrison est de loin l’ex-Beatle le plus performant : deux albums numéro un britanniques, un numéro deux, et le 45 tours le plus vendu de 1971 au Royaume-Uni. La bascule date de l’automne 1974.
La laryngite a été contractée pendant la tournée. Elle survient avant, pendant les répétitions et l’enregistrement. La voix abîmée s’entend déjà sur l’album, sorti en cours de tournée.
Dark Horse est un échec commercial. Quatrième aux États-Unis et disque d’or ; en revanche, jamais classé au Royaume-Uni. L’effondrement est britannique, pas mondial.
Harrison a payé 587 000 dollars de dommages-intérêts. C’est le prix payé par ABKCO pour racheter Bright Tunes. Le préjudice avait été évalué à 1 599 987 dollars. En 1981, le juge limite le recouvrement d’ABKCO à sa mise et transfère à Harrison le copyright de « He’s So Fine ».
Le verdict de plagiat date de février 1976. Le procès en responsabilité s’est tenu du 23 au 25 février 1976 ; la décision est rendue le 31 août 1976, amendée le 1er septembre. Deux dates, deux étapes.
Somewhere in England a été remanié à cause de la mort de Lennon. L’album est livré fin septembre 1980 et refusé par Warner avant le 8 décembre. « All Those Years Ago » est une conséquence du remaniement, pas sa cause.
« All Those Years Ago » fut un triomphe mondial. Deuxième aux États-Unis, mais seulement treizième au Royaume-Uni, sept semaines. C’est pourtant son meilleur classement britannique entre 1975 et 1986.
Harrison a cessé toute activité musicale de 1982 à 1987. Il enregistre « I Don’t Want to Do It » (composition de Dylan) pour Porky’s Revenge en 1985, participe à l’hommage télévisé à Carl Perkins en octobre 1985, mène le rappel de Heart Beat 86 à Birmingham et signe la musique de Shanghai Surprise.
« Le billet de cinéma le plus cher de l’histoire » est une phrase de Harrison. La formule est attribuée tantôt à Harrison, tantôt à Eric Idle, dans des sources également sérieuses. Impossible de trancher. Les montants engagés varient aussi selon les récits.
Gone Troppo est son dixième album. Huitième, dixième ou onzième selon que l’on compte Wonderwall Music, Electronic Sound et le triple album du Bangladesh. La discographie officielle retient douze albums studio au total.

Ce qu’on ne sait toujours pas

L’honnêteté impose de délimiter les zones d’ombre. Sur cette période, elles sont nombreuses, parce que Harrison a précisément passé une décennie à ne pas documenter sa vie.

  • La date exacte de livraison de Somewhere in England. Fin septembre 1980 pour les sources les mieux étayées, novembre pour d’autres. Le décalage n’est pas neutre : il change la lecture chronologique du refus de Warner par rapport au 8 décembre.
  • Le nombre exact de dates de la tournée 1974. Quarante-cinq concerts est le chiffre le plus souvent avancé, mais le nombre de villes varie selon les sources, et certaines dates doublées compliquent le décompte.
  • L’ampleur réelle de la consommation de cocaïne pendant la tournée. L’affirmation vient de Rolling Stone, elle est reprise partout, mais aucun témoin direct n’a jamais chiffré quoi que ce soit.
  • Ce qui a exactement fait capoter la venue de Lennon sur scène en décembre 1974. Les récits évoquent un désaccord de dernière minute lié à la signature des documents de dissolution du partenariat Beatles, sans que la nature précise du différend soit établie.
  • L’anecdote du frère jardinier ignorant la sortie de Gone Troppo. Elle circule dans plusieurs ouvrages de référence, toujours sous forme rapportée, jamais avec une source de première main identifiée.
  • Le contenu précis des séances FPSHOT entre 1983 et 1986. Aucun inventaire fiable n’existe. On ignore combien de chansons ont été ébauchées à Friar Park pendant ces quatre années — et si certaines ont resurgi plus tard sur Cloud Nine ou sur Brainwashed.

Chronologie 1974-1988

Date Événement
Été 1974 Pattie Boyd quitte Friar Park pour Eric Clapton. Fondation de Dark Horse Records, distribué par A&M.
Octobre 1974 Répétitions et fin d’enregistrement de Dark Horse. Harrison contracte une laryngite.
2 novembre 1974 Ouverture de la tournée nord-américaine à Vancouver, avec Ravi Shankar. Première tournée américaine d’un Beatle depuis 1966.
Décembre 1974 Sortie de Dark Horse : 4e aux États-Unis, jamais classé au Royaume-Uni. « Ding Dong, Ding Dong » culmine à la 38e place britannique.
13 décembre 1974 Harrison reçu à la Maison-Blanche par Gerald Ford : premier Beatle à y entrer.
19-20 décembre 1974 Dernières dates au Madison Square Garden. John Lennon devait y participer ; il n’y participera pas.
Septembre 1975 Sortie d’Extra Texture (Read All About It), dernier album Apple. 16e place britannique, quatre semaines.
Décembre 1975 « This Guitar (Can’t Keep from Crying) », réponse aux critiques : dernière parution du label Apple Records dans sa forme d’origine. Aucun classement.
Janvier 1976 Offre de règlement de 148 000 dollars du camp Harrison à Bright Tunes. Allen Klein surenchérit en coulisses ; l’offre est refusée.
23-25 février 1976 Procès en responsabilité devant le juge Richard Owen, district sud de New York.
Mai-septembre 1976 Enregistrement de Thirty Three & 1/3 à FPSHOT. Harrison contracte une hépatite. Retard de livraison, litige avec A&M, passage chez Warner Bros.
31 août 1976 Décision Bright Tunes : plagiat inconscient reconnu. Naissance d’une doctrine juridique.
Novembre-décembre 1976 Sortie de Thirty Three & 1/3 : 11e aux États-Unis, 35e au Royaume-Uni pour quatre semaines.
Juin 1977 Divorce d’avec Pattie Boyd prononcé.
1978 EMI se retire de La Vie de Brian. Harrison engage Friar Park en garantie et fonde HandMade Films avec Denis O’Brien.
1er août et 2 septembre 1978 Naissance de Dhani Harrison, puis mariage avec Olivia Arias.
14 février 1979 Sortie de l’album George Harrison. 39e place britannique, cinq semaines. « Blow Away » plafonne à la 51e.
Mars-septembre 1980 Enregistrement de Somewhere in England, livré à Warner fin septembre. Refus du label : quatre chansons et la pochette sont écartées.
Novembre 1980 Ringo Starr enregistre à Friar Park ; « All Those Years Ago » lui est destinée puis abandonnée.
8 décembre 1980 Assassinat de John Lennon. Harrison réécrit le texte d’« All Those Years Ago ». Sécurisation de Friar Park.
11 mai et 1er juin 1981 Single « All Those Years Ago » (2e aux États-Unis, 13e au Royaume-Uni) puis album Somewhere in England.
Mai-août 1982 Enregistrement de Gone Troppo, dernier disque dû à Warner.
5 novembre 1982 Sortie de Gone Troppo sans promotion : 108e aux États-Unis, jamais classé au Royaume-Uni. Début du silence discographique.
1985 « I Don’t Want to Do It », inédit de Bob Dylan, pour la bande originale de Porky’s Revenge.
21 octobre 1985 Hommage télévisé à Carl Perkins avec Ringo Starr et Eric Clapton. Déclic du retour.
Mars 1986 Rappel de Heart Beat 86 au NEC de Birmingham avec Jeff Lynne. Conférence de presse de Shanghai Surprise.
29 août 1986 Sortie américaine de Shanghai Surprise : 15 millions de dollars de budget, 2,3 millions de recettes.
Janvier-août 1987 Enregistrement de Cloud Nine à FPSHOT avec Jeff Lynne.
5 juin 1987 Concert du Prince’s Trust à la Wembley Arena : deux chansons.
12 octobre et 2 novembre 1987 « Got My Mind Set on You » puis Cloud Nine : 2e et 10e places britanniques, vingt-trois semaines pour l’album.
16 janvier 1988 « Got My Mind Set on You » numéro un du Billboard Hot 100, une semaine avant l’intronisation des Beatles au Rock and Roll Hall of Fame.
Avril-mai 1988 Séance de « Handle with Care » destinée à une face B. Naissance des Traveling Wilburys.

Guide d’écoute en dix étapes

Traverser le désert par les oreilles, dans l’ordre chronologique. Dix titres, dix moments de bascule.

  1. « Dark Horse » (1974) — Écoutez la voix, pas la chanson. C’est un document médical autant qu’un morceau : le son exact d’un homme qui aurait dû se taire trois semaines.
  2. « Far East Man » (1974) — Coécrit avec Ron Wood, la plus belle chose de l’album, portée par le jazz-rock souple de Tom Scott et de son L.A. Express. Ce que la tournée aurait pu être.
  3. « This Guitar (Can’t Keep from Crying) » (1975) — La réponse aux critiques, et la dernière parution d’Apple Records. À écouter en pensant à ce que ce sceau signifiait quinze ans plus tôt.
  4. « Ooh Baby (You Know That I Love You) » (1975) — L’hommage à Smokey Robinson : la mélancolie d’Extra Texture à l’état pur.
  5. « This Song » (1976) — Un procès transformé en gag. La preuve que l’humour a été sa véritable technique de survie.
  6. « Learning How to Love You » (1976) — Écrite pour Herb Alpert, dédiée à lui malgré la brouille avec A&M. Harrison la tenait pour sa meilleure depuis « Something ».
  7. « Faster » (1979) — Les pilotes de Formule 1 en surface, tout autre chose en profondeur.
  8. « Blood from a Clone » (1981) — Une charge contre Warner publiée par Warner, en ouverture de l’album. Chef-d’œuvre d’insolence.
  9. « Circles » (1982) — La plus vieille chanson de Gone Troppo : une maquette de 1968, contemporaine de l’Album blanc, enfin publiée quatorze ans plus tard sur un disque que personne n’a acheté.
  10. « When We Was Fab » (1987) — Le moment où il accepte enfin son propre passé. Écoutez-la juste après « Circles » : quatorze ans de distance en un seul enchaînement.

Questions fréquentes

Quand commence exactement la traversée du désert de George Harrison ?

À l’automne 1974, avec la laryngite, la tournée nord-américaine et la sortie de Dark Horse. Avant cette date, Harrison est l’ex-Beatle le plus performant commercialement.

Combien de temps a-t-elle duré ?

Treize ans, de décembre 1974 à octobre 1987. Le retour est daté par l’entrée de « Got My Mind Set on You » au Billboard le 24 octobre 1987 et par la sortie de Cloud Nine le 2 novembre.

Pourquoi appelle-t-on la tournée de 1974 la tournée « Dark Hoarse » ?

Parce que la presse américaine a substitué à dark horse — le cheval sombre, l’outsider — le mot hoarse, enroué. Harrison souffrait d’une laryngite contractée avant le premier concert et a tenu quarante-cinq dates dans cet état.

Harrison a-t-il vraiment plagié « He’s So Fine » ?

Le tribunal a jugé qu’il ne l’avait pas fait délibérément, mais que la ressemblance mélodique constituait tout de même une contrefaçon, la copie inconsciente n’exonérant pas de la responsabilité. C’est la décision fondatrice en matière de plagiat inconscient.

Combien lui a coûté le procès « My Sweet Lord » ?

Moins qu’on ne le dit. Le préjudice avait été évalué à 1 599 987 dollars, mais la sanction du comportement d’Allen Klein a ramené le recouvrement d’ABKCO à 587 000 dollars — le prix qu’elle avait payé pour racheter Bright Tunes — et Harrison a récupéré le copyright de « He’s So Fine ».

Pourquoi Warner Bros a-t-il refusé Somewhere in England ?

Le label a jugé l’album trop nonchalant et pas assez commercial, et a exercé son droit contractuel d’exiger le remplacement de quatre chansons. Le projet de pochette a également été retoqué.

Gone Troppo a-t-il vraiment été publié sans aucune promotion ?

Oui, des deux côtés. Harrison a refusé entretiens et clips ; Warner n’a acheté aucun espace publicitaire. L’album n’est jamais entré au classement britannique.

Que faisait Harrison entre 1982 et 1987 ?

Il produisait des films chez HandMade, jardinait à Friar Park, suivait la Formule 1, élevait son fils, et enregistrait ponctuellement : une chanson de Dylan pour un film en 1985, un hommage télévisé à Carl Perkins la même année, un concert caritatif à Birmingham en 1986, la musique de Shanghai Surprise.

Qui a présenté Jeff Lynne à George Harrison ?

Le guitariste et producteur gallois Dave Edmunds, qui a organisé un dîner à Marlow après que les deux hommes se furent croisés sur scène lors de Heart Beat 86.

« Got My Mind Set on You » est-elle une composition de Harrison ?

Non. C’est une chanson de Rudy Clark enregistrée par James Ray en 1962. Harrison en a fait son troisième et dernier numéro un américain — et le dernier obtenu à ce jour par un ancien Beatle.

Harrison a-t-il tourné après 1974 ?

Presque jamais. Deux chansons au Prince’s Trust en juin 1987, puis la tournée japonaise de décembre 1991 avec Eric Clapton, dont est issu Live in Japan. C’est tout.

Les Traveling Wilburys font-ils partie de la traversée du désert ?

Non : ils en marquent la sortie. Le groupe naît au printemps 1988, après le succès de Cloud Nine, d’une commande de face B pour le maxi de « This Is Love ».

Glossaire

  • ABKCO — Société d’Allen Klein, qui rachète Bright Tunes en cours de procédure et se voit sanctionnée en 1981 pour violation de son devoir de loyauté envers son ancien client.
  • Bright Tunes Music Corporation — Détentrice des droits de « He’s So Fine », à l’origine de la procédure engagée en 1971.
  • Dark Horse Records — Label fondé par Harrison en 1974, distribué d’abord par A&M puis, à partir de 1976, par Warner Bros.
  • FPSHOTFriar Park Studio, Henley-on-Thames : le studio personnel de Harrison, où sont enregistrés tous ses albums à partir de 1976.
  • Friar Park — Manoir néogothique acheté en 1970, restauré pendant trois décennies, sécurisé après décembre 1980.
  • Gone troppo — Australianisme désignant celui qui a perdu la raison sous les tropiques.
  • HandMade Films — Société de production fondée en 1978 par Harrison et Denis O’Brien pour sauver La Vie de Brian.
  • Laryngite d’effort — Inflammation du larynx provoquée par un usage excessif de la voix ; elle ne se résorbe pas si l’on continue à chanter.
  • Plagiat inconscient — Doctrine issue de la décision de 1976 : la reproduction d’une œuvre protégée est une contrefaçon même en l’absence d’intention.
  • « Dark Hoarse » — Jeu de mots de la presse américaine de 1974 sur le titre de l’album et l’état de la voix de Harrison.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Avant le désert. Notre analyse de la guerre silencieuse des chansons et de l’émancipation de Harrison explique d’où vient le stock de chansons d’All Things Must Pass. Sur les tensions internes, voir aussi les trois démissions qui ont précédé la séparation, le malentendu de la piscine pendant Sgt. Pepper et notre récit des séances Get Back et Let It Be.

Pendant le désert. Notre portrait de George Harrison après les Beatles, le dossier sur le désastre financier de HandMade Films et ses conséquences sur The Beatles Anthology, l’article consacré à Gone Troppo, celui sur l’album George Harrison de 1979 et notre panorama de la décennie des ex-Beatles.

Après le désert. L’histoire complète des Traveling Wilburys, le duel d’écriture entre McCartney et Harrison au cœur de « Free as a Bird », la tournée japonaise de 1991 racontée à travers Live in Japan et sa réédition de 2026, la série japonaise de treize SHM-CD, et le livre de photographies The Third Eye annoncé par Olivia Harrison.

À comparer. Ringo Starr a traversé la même période creuse, mais selon une mécanique inverse — celle d’un homme que l’industrie a lâché plutôt qu’un homme qui a lâché l’industrie : voir notre enquête sur sa traversée du désert, 1975-1992.

Autour. Le triangle Harrison-Clapton-Pattie Boyd, la Formule 1, Billy Preston, le mythe des cinquièmes Beatles, l’influence des Beatles sur la Britpop — où l’on rappelle que le mot « Wonderwall » vient d’un disque de Harrison — et l’album de Dhani Harrison avec Nigel Godrich.

Sources et bibliographie

Classements. Les positions et durées britanniques citées dans cet article proviennent des relevés de l’Official Charts Company, consultés en août 2026. Les positions américaines sont celles du Billboard 200 et du Hot 100.

Dossier judiciaire. Bright Tunes Music Corp. v. Harrisongs Music, Ltd., 420 F. Supp. 177 (S.D.N.Y. 1976), consultable sur Justia ; ABKCO Music, Inc. v. Harrisongs Music, Ltd., 944 F.2d 971 (2d Cir. 1991), pour la confirmation en appel et le détail de l’évaluation du préjudice.

Chronologies et fiches d’album. Les notices de The Beatles Bible pour Gone Troppo et Cloud Nine ; les archives du Paul McCartney Project pour la chronologie de Somewhere in England ; jpgr.co.uk pour les références de pressage britanniques.

Entretiens et témoignages. Le grand entretien de Harrison paru dans Rolling Stone le 19 avril 1979 ; ses déclarations à Rolling Stone en 1987 et à Film Comment en 1988 ; les souvenirs de Robben Ford sur la tournée de 1974 ; les récits de Terry Jones, Eric Idle et John Goldstone sur la genèse de HandMade Films, notamment sur le site officiel des Monty Python ; le compte rendu du concert du Prince’s Trust par Rolling Stone.

Ouvrages. Mark Lewisohn pour l’établissement des faits antérieurs à 1970 ; Peter Doggett, You Never Give Me Your Money, pour le versant financier et contractuel de l’après-Beatles ; Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison, pour l’analyse musicale de la période ; Alan Clayson pour la biographie ; Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You, pour la chronologie des séances solo.

Conformément à notre ligne éditoriale, aucune parole de chanson n’est reproduite dans cet article : tous les textes évoqués le sont par paraphrase.

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