Un disque de jazz anglais de 1956, le piano de La Nouvelle-Orléans, une photographie du National Geographic, la Vierge des églises catholiques de Liverpool, une mère disparue trop tôt et une comptine du XIXe siècle : Lady Madonna, le 45 tours que les Beatles publient en mars 1968 avant de partir pour l’Inde, n’est pas sortie de nulle part. Elle est la somme de sources précises, dont certaines sont documentées et d’autres restent des hypothèses. Enquête complète sur l’endroit où Paul McCartney a puisé l’inspiration de sa chanson.
En bref
- La source musicale principale est Bad Penny Blues, un instrumental de Humphrey Lyttelton enregistré le 20 avril 1956, avec Johnny Parker au piano et Joe Meek à la prise de son, publié par Parlophone. C’est le premier disque de jazz britannique entré dans le Top 20.
- La source vocale est Fats Domino, que McCartney imite ouvertement. Fats Domino reprendra la chanson en 1968 : ce sera sa dernière entrée au Billboard, à la 100e place.
- La source iconographique est double : la Vierge Marie, point de départ revendiqué par McCartney, et une photographie intitulée Mountain Madonna, parue dans le National Geographic de janvier 1965, qu’il a évoquée publiquement en novembre 2017.
- La source intime est la figure de la mère ouvrière de Liverpool, et derrière elle Mary McCartney, sage-femme, morte en octobre 1956.
- La structure en jours de la semaine rappelle les comptines anglaises traditionnelles, comme Monday’s Child ou Solomon Grundy. McCartney a découvert des années plus tard qu’il avait oublié le samedi.
- La chanson est enregistrée les 3 et 6 février 1968 à Abbey Road et sort le 15 mars 1968 au Royaume-Uni, où elle est numéro un, puis le 18 mars aux États-Unis, où elle atteint la 4e place.
Une précision pour commencer. Yellow-Sub.net a déjà consacré à Lady Madonna une grande enquête centrée sur la fabrication du disque — les séances de février 1968, l’arrangement, le faux clip tourné pendant l’enregistrement de Hey Bulldog, la réception : Lady Madonna : comment les Beatles ont transformé un retour aux sources en coup de génie. Les paroles et leur traduction figurent sur la fiche de la chanson. Le présent article ne refait pas ce parcours. Il remonte en amont, vers les sources, et pose une question simple : où Paul McCartney a-t-il trouvé Lady Madonna ?
La réponse tient en une image : un delta. Plusieurs rivières, venues d’horizons très différents, se rejoignent dans un morceau de deux minutes et seize secondes. Certaines sont clairement identifiées par McCartney lui-même ; d’autres ont été reconstituées par les musicologues ; d’autres encore relèvent du contexte et doivent être présentées comme telles. Nous les passons en revue une par une, en distinguant soigneusement ce qui est prouvé de ce qui est supposé.
Sommaire
Une chanson écrite pour un moment précis
Avant de remonter aux sources, il faut situer le point d’arrivée. Au début de 1968, les Beatles préparent leur départ pour Rishikesh, où ils doivent suivre l’enseignement du Maharishi Mahesh Yogi. Ils seront absents plusieurs semaines, et leur maison de disques a besoin d’un 45 tours pour occuper le terrain. Nous avons raconté ce séjour dans Les Beatles en Inde : anatomie des huit semaines de Rishikesh.
Le groupe sort d’une période intense d’expérimentation : Sgt. Pepper, All You Need Is Love, Magical Mystery Tour. Le film télévisé diffusé par la BBC le 26 décembre 1967 a été mal reçu. McCartney sent qu’il faut changer de direction, revenir à quelque chose de plus direct. Il s’assoit au piano et cherche, selon ses propres mots rapportés dans Many Years From Now, à écrire un boogie-woogie un peu bluesy. Ce qui sort de ses doigts, et de sa mémoire, va composer Lady Madonna.
Le choix du retour aux racines
Ce retour n’est pas une nostalgie gratuite. Il répond à une intuition que McCartney partage avec d’autres musiciens britanniques en ce début d’année 1968 : après l’orgie sonore du psychédélisme, le public et les artistes ont besoin de simplicité. La presse musicale parlera bientôt d’un rock’n’roll revival. Lady Madonna en sera l’un des premiers signes, quelques semaines avant Jumpin’ Jack Flash des Rolling Stones. Sur ce mouvement, voir aussi Les 10 chansons les plus rock des Beatles.
Mais un retour aux racines suppose de savoir quelles racines. Celles de McCartney ne sont pas uniquement américaines. Elles sont aussi anglaises, et c’est là que commence notre enquête.
Source n° 1 : Bad Penny Blues, un disque de jazz anglais de 1956
La source musicale la plus précise de Lady Madonna n’est ni américaine ni rock. C’est un instrumental de jazz traditionnel britannique, enregistré à Londres le 20 avril 1956 aux studios IBC par la formation du trompettiste Humphrey Lyttelton : Bad Penny Blues. Le musicologue Walter Everett, dans The Beatles as Musicians, identifie ce disque comme le modèle direct de la partie de piano de McCartney, et McCartney lui-même l’a reconnu.
Un succès inattendu
Bad Penny Blues est publié sur le label Parlophone et entre dans le Top 20 britannique en 1956, où il reste six semaines. C’est le premier disque de jazz britannique à atteindre ce niveau du classement. Pour un morceau instrumental, dans une année dominée par l’arrivée fracassante d’Elvis Presley et de Bill Haley, la performance est remarquable. McCartney a quatorze ans. Il l’entend à la radio, comme des milliers de jeunes Anglais.
Humphrey Lyttelton, l’aristocrate du jazz
Le chef d’orchestre est une figure singulière. Humphrey Lyttelton, né en 1921, est issu de la haute bourgeoisie anglaise : il a étudié à Eton, où son père enseignait, et servi dans les Grenadier Guards pendant la Seconde Guerre mondiale. Trompettiste passionné par Louis Armstrong, il devient dans l’après-guerre l’un des chefs de file du trad jazz britannique, ce retour au jazz de La Nouvelle-Orléans qui passionne la jeunesse anglaise des années 1950. Il est aussi dessinateur et, plus tard, l’animateur d’une émission humoristique culte de la BBC Radio 4, I’m Sorry I Haven’t a Clue, qu’il présentera pendant plus de trente-cinq ans jusqu’à sa mort en 2008.
Le trad jazz est la bande-son de la jeunesse britannique juste avant le rock’n’roll, et il en est aussi le terreau : c’est de ce milieu que sortira le skiffle de Lonnie Donegan, qui décidera de la vocation de John Lennon et de ses Quarrymen. Sur cette filiation, voir Les auteurs-compositeurs qui ont fabriqué Lennon-McCartney.
Johnny Parker, le pianiste qu’on oublie
Le riff de piano de Bad Penny Blues n’est pas joué par Lyttelton, mais par son pianiste, Johnny Parker. La formation comprend aussi Jim Bray à la contrebasse et Stan Greig à la batterie. C’est la main gauche de Parker, obstinée, montante, qui porte tout le morceau. C’est elle que McCartney transposera douze ans plus tard. Parker est l’un des grands oubliés de l’histoire des Beatles : il n’a jamais été crédité, et l’on cite rarement son nom quand on parle de Lady Madonna.
Joe Meek, l’ingénieur qui a fait sonner le piano
Le disque doit une grande part de son impact à son ingénieur du son, Joe Meek. Contre l’avis du producteur Denis Preston, Meek pousse le piano en avant, le compresse, le rend presque percussif. Ce son sec et agressif, inhabituel dans le jazz de l’époque, est précisément ce qui accroche l’oreille des auditeurs. Meek deviendra quelques années plus tard l’un des producteurs indépendants les plus inventifs du Royaume-Uni, avec Telstar des Tornados, numéro un des deux côtés de l’Atlantique en 1962.
Une coïncidence de calendrier mérite d’être signalée. Joe Meek meurt le 3 février 1967, dans des circonstances tragiques. Exactement un an plus tard, le 3 février 1968, les Beatles enregistrent Lady Madonna, dont le piano descend en droite ligne du son qu’il avait fabriqué. Personne, à Abbey Road, ne semble avoir relevé la date.
Parlophone, le label de George Martin
Autre détail qui boucle la boucle : Bad Penny Blues paraît sur Parlophone, le label que dirige depuis 1955 un certain George Martin. Martin n’a pas produit le disque — c’est Denis Preston, producteur indépendant, qui l’a réalisé — mais il connaît parfaitement ce catalogue. Quand McCartney arrive au studio avec son riff, le producteur des Beatles reconnaît immédiatement la parenté. Nous avons retracé la carrière de Martin avant les Beatles, entre comédie et jazz, dans George Martin sans les Beatles.
Ce que McCartney a emprunté, et ce qu’il n’a pas pris
Il ne s’agit pas d’un plagiat. McCartney emprunte un principe : une figure de main gauche en boogie-woogie, montante, régulière, et une texture de piano sèche, presque martelée. Il n’emprunte ni la mélodie, ni l’harmonie exacte, ni la structure. Bad Penny Blues est un blues instrumental en douze mesures ; Lady Madonna est une chanson pop avec couplets, pont et refrain, dans une harmonie plus riche. Le rapport est celui d’un musicien qui cite une couleur sonore, comme un peintre reprend une palette.
Le procédé est typique de McCartney, qui a toujours revendiqué ses influences avec gourmandise. Il est aussi typique de la culture musicale anglaise de sa génération, qui a grandi en écoutant autant le jazz traditionnel et le music-hall que le rock’n’roll américain.
Source n° 2 : Fats Domino et le piano de La Nouvelle-Orléans
Si Bad Penny Blues fournit la texture, Fats Domino fournit la voix. McCartney l’a dit sans détour : en jouant ce boogie-woogie, il a pensé à Fats Domino, et il a adopté pour chanter une manière qui imite le chanteur de La Nouvelle-Orléans. Le timbre un peu nasal, la diction relâchée, le côté bonhomme de l’interprétation viennent de là.
Fats Domino, héros des adolescents de Liverpool
Antoine Domino, dit Fats, né en 1928 à La Nouvelle-Orléans, est l’une des premières grandes vedettes du rock’n’roll, avec Ain’t That a Shame (1955), Blueberry Hill (1956) ou I’m Walkin’ (1957). Ses disques arrivent à Liverpool par les marins et par les réseaux de disquaires. Les futurs Beatles les écoutent passionnément. Lennon reprendra Ain’t That a Shame sur son album Rock ‘n’ Roll en 1975 — voir notre article sur cet album de reprises.
Le piano de Fats Domino appartient à une tradition précise, celle de La Nouvelle-Orléans, où le boogie-woogie se mêle aux rythmes caribéens et au rhythm and blues. Par un chemin détourné, cette tradition est aussi celle qui a nourri le trad jazz anglais de Lyttelton, fasciné par Louis Armstrong et les orchestres de la ville. Les deux sources de Lady Madonna — l’anglaise et l’américaine — ont donc une origine commune : les rues de La Nouvelle-Orléans.
La boucle bouclée : Fats Domino reprend Lady Madonna
En 1968, quelques mois après la sortie du 45 tours, Fats Domino enregistre sa propre version de Lady Madonna pour l’album Fats Is Back, produit par Richard Perry — le même Perry qui produira en 1973 l’album Ringo. Fats reprend aussi, sur ce disque, Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey, comme nous l’avons signalé dans notre article sur cette chanson de Lennon. Sa version de Lady Madonna entre au Billboard Hot 100 en septembre 1968, à la 100e place. Ce sera la dernière entrée de sa carrière dans ce classement, la soixante-dix-septième.
Le symbole est fort : l’élève rend hommage au maître, et le maître termine son parcours dans les classements avec la chanson de l’élève. McCartney n’a jamais caché sa fierté. Il a raconté à plusieurs reprises combien il avait été touché que Fats Domino lui-même reprenne la chanson qu’il avait écrite en pensant à lui.
Elvis Presley, la reprise cachée
Autre écho, moins connu : en 1971, lors de séances à Nashville, Elvis Presley improvise une version de Lady Madonna entre deux prises. Cette version informelle reste inédite jusqu’en 1995, date de sa parution dans le coffret Walk a Mile in My Shoes: The Essential ’70s Masters. Le rapport complexe entre Elvis et les Beatles est analysé dans Elvis et les Beatles : anatomie d’une dette, d’une rivalité et d’une trahison.
Source n° 3 : la Madone des églises de Liverpool
McCartney l’a expliqué dans Many Years From Now : la chanson est partie de la Vierge Marie, puis elle est devenue celle d’une femme de la classe ouvrière. Le titre lui-même le dit. Madonna n’est pas un mot anglais courant pour désigner la Vierge — on dit plutôt the Virgin Mary ou Our Lady. C’est un mot italien, Madonna, “ma dame”, qui évoque immédiatement la peinture religieuse de la Renaissance : les Madones de Raphaël, de Bellini, de Léonard de Vinci.
Liverpool, ville catholique
Pour un enfant de Liverpool, cette imagerie n’a rien d’exotique. La ville a accueilli au XIXe siècle une immense immigration irlandaise, catholique, qui a profondément marqué sa culture. Au milieu du XXe siècle, Liverpool est l’une des villes les plus catholiques d’Angleterre, avec ses églises, ses écoles confessionnelles, ses processions. La cathédrale métropolitaine catholique, surnommée par les habitants “Paddy’s Wigwam” en raison de sa forme conique, est consacrée en mai 1967, quelques mois seulement avant l’écriture de la chanson.
La famille McCartney elle-même est mixte. Mary McCartney, née Mohin, d’ascendance irlandaise, est catholique ; Paul et son frère Michael ont été baptisés dans la foi catholique. Leur père, Jim, est de tradition protestante et peu pratiquant, et les garçons n’ont pas reçu une éducation religieuse stricte. Mais l’iconographie mariale fait partie du paysage visuel de l’enfance de Paul.
La Madonna lactans, une tradition iconographique
Un détail éclaire le lien entre la Vierge et la photographie dont nous parlerons plus loin. Dans la peinture chrétienne, il existe un type iconographique précis, la Madonna lactans ou Vierge allaitante, qui représente Marie donnant le sein à l’enfant Jésus. Très répandu du Moyen Âge à la Renaissance, ce motif insiste sur la dimension humaine, charnelle, nourricière de la maternité. C’est exactement ce que McCartney retrouvera dans la photographie du National Geographic : une mère qui allaite, entourée d’enfants, et que la légende appelle justement une Madone.
La chanson opère alors le même geste que les peintres de la Renaissance, qui prenaient souvent pour modèles des femmes du peuple pour figurer la Vierge : elle descend la Madone de son piédestal et la place dans une cuisine ouvrière. La sainteté n’est plus dans l’auréole ; elle est dans l’endurance quotidienne.
Une constante dans l’œuvre de McCartney
Cette figure mariale reviendra un an plus tard, sous une autre forme, dans Let It Be, née d’un rêve où McCartney voit apparaître sa mère, Mary. Le prénom de la mère et celui de la Vierge se confondent. Lady Madonna est la première occurrence de ce motif dans son œuvre, avant Let It Be. Sur cette présence maternelle dans son répertoire, voir notre article sur Teddy Boy, qui revient sur la figure de la mère dans l’œuvre de McCartney, et notre enquête sur Rocky Raccoon, qui évoque ce même imaginaire religieux populaire.
Source n° 4 : la photographie du National Geographic
Pendant près de cinquante ans, McCartney a surtout parlé de la Vierge Marie et des femmes de Liverpool. Puis, en novembre 2017, il a évoqué une autre source, beaucoup plus concrète : une photographie parue dans le magazine National Geographic en janvier 1965.
Ce que l’on sait de l’image
La photographie montre une femme qui allaite un bébé, avec un autre enfant à ses côtés. Sa légende la désignait comme une Mountain Madonna, une “Madone des montagnes”. McCartney a expliqué avoir été frappé par le lien entre la mère et l’enfant, par la fierté et le dévouement qui se dégageaient de l’image, et avoir vu en elle l’essence même de la maternité.
Ce que l’on ne sait pas
Les déclarations de McCartney, telles que la presse les a rapportées en 2017, ne précisent ni le nom du photographe, ni l’identité de la femme, ni le lieu exact de la prise de vue. Plusieurs articles ont avancé des précisions sur l’origine ethnique ou géographique de la femme photographiée, sans qu’elles soient attribuées à une source vérifiable. Nous nous en tenons à ce que McCartney a lui-même dit.
Il faut aussi noter un décalage chronologique. Le magazine date de janvier 1965 ; la chanson est écrite fin 1967 ou début 1968. Près de trois ans séparent donc l’image de la chanson. McCartney l’a-t-il découverte à sa parution et gardée en mémoire ? L’a-t-il revue plus tard, dans un numéro ancien feuilleté chez un ami ou chez les Asher ? Nous ne le savons pas. Ce détail rappelle que les inspirations ne fonctionnent pas comme des déclencheurs immédiats, mais comme des images qui dorment et se réveillent.
Pourquoi cette révélation si tardive ?
On peut s’étonner que McCartney n’ait pas mentionné cette photographie dans Many Years From Now, publié en 1997, où il détaille pourtant la genèse de nombreuses chansons. Plusieurs explications sont possibles : un souvenir qui lui est revenu tard, une question d’un journaliste qui a ravivé la mémoire, ou simplement le fait qu’un souvenir visuel secondaire ne lui paraissait pas digne d’être mentionné face à la source principale, la Vierge. Quoi qu’il en soit, la photographie ne contredit pas le récit de 1997 : elle le complète. La Madone des montagnes est une Vierge allaitante moderne, la parfaite articulation entre l’icône religieuse et la mère ordinaire.
Correctif factuel
La version précédente de cet article affirmait que McCartney avait raconté l’histoire de la photographie en 2017 et décrivait la femme comme malayo-polynésienne. La date de la révélation (novembre 2017) et la date du magazine (janvier 1965) sont confirmées par la presse de l’époque. En revanche, nous n’avons pas trouvé de source vérifiable, attribuable à McCartney ou au National Geographic, pour l’origine de la femme photographiée : cette précision a été retirée. La citation entre guillemets prêtée à McCartney a été remplacée par une paraphrase de ses propos.
Source n° 5 : Mary McCartney, la mère absente
Derrière la Madone et la mère anonyme de la photographie, il y a une femme que McCartney n’a jamais cessé d’évoquer : sa propre mère.
Une sage-femme de Liverpool
Mary Patricia Mohin, née en 1909, épouse James McCartney en 1941. Infirmière de formation, elle devient sage-femme à domicile, un métier qui la fait entrer dans les maisons de tout le quartier, souvent la nuit, pour aider les femmes à accoucher. Pendant plusieurs années, la famille occupe un logement de fonction lié à son poste. Mary est la principale source de revenus stables du foyer. C’est une femme qui travaille, qui élève deux garçons et qui côtoie chaque jour les mères de familles nombreuses et modestes de Liverpool.
1956 : l’année de la perte
Mary McCartney meurt le 31 octobre 1956, d’une embolie consécutive à une opération pour un cancer du sein. Paul a quatorze ans. Coïncidence troublante : c’est la même année que la sortie de Bad Penny Blues. L’année où l’adolescent entend le disque qui fournira le piano de Lady Madonna est aussi celle où il perd la femme qui en incarnera l’esprit.
La perte précoce de la mère est un lien profond entre McCartney et Lennon, dont la mère, Julia, meurt en juillet 1958. Elle traverse l’œuvre des deux hommes. Chez McCartney, elle prend la forme d’une vénération discrète pour les femmes qui tiennent debout un foyer. Lady Madonna en est l’expression la plus directe : une chanson sur une mère qui travaille, qui s’épuise et qui tient bon.
Ce que l’on peut dire, et ce que l’on ne peut pas dire
McCartney n’a jamais affirmé que Lady Madonna était une chanson sur sa mère. Il parle de la Vierge, des femmes de la classe ouvrière, de la photographie. Faire de Mary McCartney la source unique serait abusif. Mais il serait tout aussi faux d’ignorer que l’image de la mère ouvrière, dévouée et épuisée, est aussi celle de la femme qui l’a élevé et qu’il a perdue. Dans The Lyrics, le livre publié en 2021 avec le poète Paul Muldoon, McCartney revient d’ailleurs à plusieurs reprises sur la place de sa mère dans son écriture.
Source n° 6 : les femmes de la classe ouvrière de Liverpool
La dernière grande source est collective. McCartney l’a formulée lui-même : la Madone est devenue une femme ordinaire, une mère de la classe ouvrière, du type de celles qu’il voyait à Liverpool.
Les matriarches du nord de l’Angleterre
Le Liverpool de l’enfance de McCartney est une ville portuaire, pauvre, durement bombardée pendant la guerre, où les familles nombreuses vivent souvent dans des logements exigus. Les hommes travaillent sur les docks ou partent en mer ; les femmes tiennent la maison, élèvent les enfants et comptent chaque shilling. La famille élargie de Paul compte plusieurs de ces figures, notamment ses tantes, qui jouent un rôle important après la mort de Mary. Nous avons évoqué cette culture familiale dans notre enquête sur Melanie Coe et She’s Leaving Home, autre chanson de McCartney consacrée à la vie domestique.
Le contexte de 1966-1968 : la pauvreté redécouverte
La chanson s’inscrit aussi dans un moment où la société britannique redécouvre la pauvreté. Le 16 novembre 1966, la BBC diffuse Cathy Come Home, téléfilm de Ken Loach sur une jeune mère qui perd son logement et ses enfants. Le choc est national. L’association Shelter, qui lutte contre le mal-logement, est fondée dans la foulée, en décembre 1966. Rien n’indique que McCartney ait pensé à ce film en écrivant Lady Madonna, et nous ne le présentons pas comme une source. Mais le climat est celui-là : la mère pauvre, épuisée, que la société ne voit pas, devient un sujet public au moment même où la chanson est écrite.
Une chanson sociale sans slogan
Ce qui frappe dans Lady Madonna, c’est l’absence de discours. McCartney ne dénonce rien, ne revendique rien. Il décrit. La mère manque d’argent, elle ne dort pas, ses enfants la sollicitent, les jours se succèdent. Le regard est affectueux, admiratif, parfois amusé, jamais misérabiliste. C’est la même méthode que dans Eleanor Rigby, où la solitude est montrée sans commentaire — nous avons exploré les modèles réels de ce personnage dans Eleanor Rigby a-t-elle existé ?. Les personnages féminins de McCartney forment ainsi une galerie : la vieille femme seule, la fugueuse, la mère épuisée.
Source n° 7 : les comptines des jours de la semaine
Il reste une source que McCartney n’a jamais citée, mais que tout lecteur anglais reconnaît : la structure. Lady Madonna énumère les jours de la semaine, du dimanche au vendredi, chacun associé à une fatigue ou à un souci particulier.
Une tradition anglaise ancienne
Ce procédé est l’un des plus anciens de la culture enfantine anglaise. La comptine Monday’s Child, qui associe à chaque jour de naissance un trait de caractère, a été imprimée pour la première fois en 1838 dans un recueil de traditions du Devon publié par Anna Eliza Bray. Solomon Grundy, qui résume une vie entière en sept jours, de la naissance au lundi jusqu’à l’enterrement du dimanche, apparaît en 1842 dans le recueil de James Orchard Halliwell. Tous les enfants britanniques du XXe siècle ont appris ces comptines à l’école ou à la maison.
Nous ne prétendons pas que McCartney les avait en tête. Mais la forme de Lady Madonna — une vie de femme résumée par la succession des jours — appartient clairement à cette tradition. Elle donne à la chanson son caractère de comptine pour adultes, légère en surface et grave en profondeur. McCartney, qui a grandi dans un foyer où le music-hall et les chansons populaires anglaises étaient omniprésents, a ce vocabulaire dans l’oreille.
Le samedi disparu
Un détail célèbre découle de cette structure. McCartney a raconté avoir découvert, des années après l’enregistrement, que la chanson passe en revue tous les jours sauf le samedi. Il en a tiré une explication malicieuse : la mère devait avoir passé ce soir-là une vraie soirée de sortie. L’oubli est involontaire ; l’interprétation est une pirouette. Mais elle dit quelque chose de la chanson : cette mère, que tout accable, a peut-être droit à un jour de répit.
L’atelier : ce que Lennon et le groupe ont ajouté
Lady Madonna est pour l’essentiel une chanson de McCartney, créditée comme toujours Lennon-McCartney. John Lennon a toutefois déclaré avoir peut-être aidé sur certaines paroles, en ajoutant qu’il n’en était pas fier. Il a aussi jugé la chanson sévèrement : un bon motif de piano, a-t-il dit en substance, mais une chanson qui ne va nulle part.
Les voix qui imitent les cuivres
L’une des trouvailles de l’enregistrement est un passage où McCartney, Lennon et Harrison imitent avec la voix un pupitre de cuivres. Ce procédé vocal, qui transforme des chanteurs en instruments, appartient à la tradition des groupes vocaux américains des années 1930 et 1940. Il ajoute une couleur burlesque qui allège la gravité du texte. Le détail de l’arrangement est analysé dans notre enquête sur l’enregistrement.
Ronnie Scott : le retour au jazz britannique
Le 6 février 1968, quatre saxophonistes viennent enregistrer à Abbey Road : Ronnie Scott et Bill Povey aux ténors, Harry Klein et Bill Jackman aux barytons. Ronnie Scott n’est pas n’importe qui : c’est le fondateur, en 1959, du club de jazz le plus célèbre de Londres, le Ronnie Scott’s de Soho. Par sa présence, Lady Madonna rejoint le monde d’où venait sa source principale, Bad Penny Blues : le jazz britannique. Le solo de saxophone, en partie enfoui dans le mixage original, est davantage audible dans la version publiée sur Anthology 2 en 1996.
Le cercle est ainsi complet : un riff emprunté à un disque de jazz anglais de 1956 revient au jazz anglais par le saxophone d’un des grands musiciens de la scène londonienne.
Aux racines des racines : une brève histoire du boogie-woogie
Dire que Lady Madonna est un boogie-woogie, c’est la rattacher à une tradition pianistique précise, née aux États-Unis bien avant le rock’n’roll. Comprendre cette tradition permet de mesurer la profondeur de la source que McCartney a captée, à travers Lyttelton et Fats Domino.
Des camps de bûcherons aux salons de Chicago
Le boogie-woogie naît au tournant du XXe siècle dans le sud des États-Unis, dans les camps de bûcherons, les chantiers de chemin de fer et les bars du Texas et de la Louisiane, où des pianistes afro-américains développent un style fondé sur une basse obstinée de la main gauche, répétée en boucle, pendant que la main droite improvise. Le style migre ensuite vers le nord avec la grande migration afro-américaine et s’épanouit à Chicago dans les années 1920. Le terme apparaît sur disque en 1928, avec Pinetop’s Boogie Woogie de Clarence “Pinetop” Smith, qui en fixe le vocabulaire.
La caractéristique essentielle du genre est cette main gauche infatigable, qui fait du piano un orchestre à lui seul. C’est exactement ce principe que l’on retrouve, trente ans plus tard, dans le riff de Johnny Parker, puis quarante ans plus tard dans celui de McCartney.
La consécration de Carnegie Hall
Le 23 décembre 1938, le producteur John Hammond organise au Carnegie Hall de New York le concert From Spirituals to Swing, qui présente au public blanc la richesse des musiques afro-américaines. Trois pianistes de boogie-woogie y triomphent : Albert Ammons, Meade Lux Lewis et Pete Johnson. Leur succès déclenche une véritable mode : pendant quelques années, le boogie-woogie envahit les orchestres de swing, les disques et les films. La vague traverse l’Atlantique pendant la guerre, portée par les soldats américains stationnés en Grande-Bretagne et par la radio.
Du boogie-woogie au rock’n’roll
Au début des années 1950, la main gauche du boogie-woogie devient l’un des moteurs du rhythm and blues, puis du rock’n’roll. Les pianistes de La Nouvelle-Orléans, Fats Domino en tête, l’intègrent à leur style ; Little Richard et Jerry Lee Lewis la transforment en déflagration. Pour les adolescents de Liverpool, cette figure pianistique est donc un langage familier, entendu à la fois dans les disques américains et dans le jazz traditionnel anglais. Lady Madonna la ressuscite à un moment où plus personne, dans la pop de 1968, ne l’utilise.
Source cachée : le piano de Jim McCartney
Avant les disques, il y a la maison. Et dans la maison McCartney, il y a un piano.
Jim Mac’s Jazz Band
Le père de Paul, James McCartney, dit Jim, né en 1902, est un musicien amateur passionné. Dans les années 1920, il dirige une petite formation, le Jim Mac’s Jazz Band, qui joue dans les bals de Liverpool. Il a appris le piano en autodidacte et joue à l’oreille le répertoire de music-hall et les standards de l’entre-deux-guerres. Le piano familial, acheté selon la tradition familiale au magasin NEMS de la famille Epstein, trône dans le salon. Le jeune Paul grandit en l’entendant jouer.
Cette culture pianistique paternelle est une source diffuse mais essentielle de Lady Madonna. Le goût de McCartney pour les rythmes chaloupés, pour les pianos de pub, pour les airs à l’ancienne vient d’abord de là. Nous avons exploré cette filiation dans notre enquête sur la bibliothèque secrète des Beatles, qui montre comment le répertoire de Jim a nourri celui de son fils.
Le pub, l’autre conservatoire
À Liverpool comme dans toute l’Angleterre ouvrière, le piano de pub est une institution. Chaque samedi soir, un pianiste amateur accompagne les chansons reprises en chœur par les clients. Le style est rudimentaire, rythmé, joyeux, souvent légèrement désaccordé. Ce son de piano populaire, que les Anglais appellent parfois honky-tonk par emprunt à l’américain, fait partie de l’environnement sonore de l’enfance de McCartney. Il se retrouve dans la couleur même de Lady Madonna.
L’instrument : le piano surnommé Mrs Mills
Le piano utilisé pour l’enregistrement de Lady Madonna prolonge cette tradition du piano populaire. Il s’agit d’un piano droit Steinway de type Vertegrand, installé aux studios EMI d’Abbey Road et connu sous le surnom de Mrs Mills.
Gladys Mills, la pianiste des pubs
Le surnom vient de Gladys Mills, dite Mrs Mills, une pianiste populaire britannique signée par Parlophone au début des années 1960 et devenue célèbre avec ses enchaînements d’airs de fête joués à la manière des pianistes de pub. Elle enregistrait à Abbey Road, et le piano qu’elle utilisait a fini par porter son nom. Son style joyeux, rythmé, un peu brut, est exactement celui que McCartney recherche pour Lady Madonna.
Le choix de l’instrument n’est donc pas anodin. McCartney aurait pu utiliser un piano à queue, plus riche et plus brillant. Il choisit le piano droit associé à la musique de pub et de fête populaire. Le son sec et percussif de ce piano, capté de près, rejoint le son que Joe Meek avait fabriqué pour Bad Penny Blues. Les deux sources — le jazz traditionnel et le piano populaire anglais — se rejoignent dans le timbre même de l’instrument.
Ringo Starr et les balais
Autre écho de Bad Penny Blues : Ringo Starr joue une partie de caisse claire aux balais, qui rappelle la batterie discrète de Stan Greig sur le disque de Lyttelton. Ce choix d’instrumentation renforce la parenté avec le jazz des années 1950. Sur le jeu de Ringo dans ce type de morceau, voir notre article sur la complicité rythmique entre McCartney et Ringo.
Le 45 tours de mars 1968 : le contexte d’une sortie
Lady Madonna sort au Royaume-Uni le 15 mars 1968 chez Parlophone, en 45 tours uniquement : la chanson ne figure sur aucun album studio original du groupe. Elle sort aux États-Unis le 18 mars chez Capitol. Les Beatles sont alors en Inde.
Une face B historique
La face B, The Inner Light, est une composition de George Harrison enregistrée en partie à Bombay, en janvier 1968, pendant les séances de la bande originale du film Wonderwall. C’est la première fois qu’une chanson de Harrison figure sur un 45 tours des Beatles. Le texte s’inspire d’un passage du Tao Te King. Le contraste entre les deux faces est saisissant : d’un côté un boogie-woogie de Liverpool nourri de jazz anglais et de rhythm and blues américain, de l’autre une méditation indienne. Le 45 tours résume à lui seul les deux directions du groupe en 1968. Sur la place de cette face B dans la carrière de Harrison, voir George Harrison et la guerre silencieuse des chansons.
Les compagnons de séance
Pendant la même poignée de jours de février 1968, les Beatles enregistrent aussi Across the Universe et Hey Bulldog. Across the Universe est envisagée un temps pour la face A, avant que Lady Madonna ne soit retenue ; elle ne paraîtra qu’en 1969 sur un disque caritatif, puis sur Let It Be — voir notre enquête sur Across the Universe. Le choix de la face A dit quelque chose de l’équilibre du groupe : c’est encore McCartney qui fournit le titre le plus immédiatement commercial.
Notre méthode : distinguer le prouvé du supposé
Une enquête sur les sources d’une chanson est un exercice délicat. Les auteurs eux-mêmes ne se souviennent pas toujours de ce qui les a inspirés, et leurs souvenirs évoluent. Les journalistes et les fans, de leur côté, ont tendance à multiplier les rapprochements séduisants. Pour cet article, nous avons appliqué trois règles.
Première règle : la parole de l’auteur d’abord
Les sources revendiquées par McCartney — la Vierge, les femmes de Liverpool, Fats Domino, Bad Penny Blues, la photographie du National Geographic — sont présentées comme telles, avec la date et le support de la déclaration quand ils sont connus. Nous avons toutefois gardé à l’esprit qu’une déclaration tardive, faite cinquante ans après les faits, n’a pas la même valeur qu’un témoignage contemporain.
Deuxième règle : l’analyse musicologique ensuite
La parenté entre Bad Penny Blues et Lady Madonna est confirmée par l’analyse de Walter Everett, qui compare les deux disques. C’est un niveau de preuve différent de la simple déclaration : il repose sur l’écoute et sur la comparaison des structures.
Troisième règle : le contexte comme contexte
Enfin, certaines sources présentées ici — Mary McCartney, les comptines, le climat social de 1966-1968, le piano de Jim McCartney — ne sont pas revendiquées par l’auteur pour cette chanson. Nous les présentons comme des éléments de contexte, qui éclairent la chanson sans prétendre l’expliquer. Le lecteur est invité à les considérer comme des pistes, non comme des certitudes.
Ce que la critique a lu dans ces sources
Les sources d’une chanson orientent aussi la manière dont elle est reçue. Pour Lady Madonna, la critique s’est longtemps divisée entre ceux qui n’y entendaient qu’un exercice de style et ceux qui y voyaient un portrait social.
Le procès en pastiche
À sa sortie, une partie de la presse musicale britannique regarde le disque avec scepticisme. Chris Welch, dans Melody Maker, estime que le meilleur moment est l’introduction au piano et doute du succès commercial. Plus tard, Ian MacDonald, dans Revolution in the Head, y verra une retombée modérément divertissante après les sommets psychédéliques de 1967, et Jonathan Gould parlera d’un morceau spirituel et puissant, mais délibérément sans conséquence. Pour ces critiques, la source dominante est le pastiche : McCartney s’amuse à imiter Fats Domino et le jazz anglais, et le reste suit.
Lennon partage en partie ce jugement. Pour lui, le motif de piano est réussi, mais la chanson ne décolle pas. Ce regard, qui s’arrête à la surface musicale, ignore presque entièrement la dimension sociale du texte.
La lecture sociale
D’autres voix, dès 1968, entendent autre chose. La presse professionnelle américaine salue à la fois le rythme et le regard porté sur la vie d’une femme de condition modeste ; un hebdomadaire parle même d’un commentaire social mordant. Plus tard, Mark Lewisohn qualifie le 45 tours de formidable et regrette qu’il ait été si souvent négligé, et Richie Unterberger souligne l’intérêt des implications du texte. Pour ces lecteurs, la source principale n’est pas Fats Domino mais la Madone ouvrière.
Une réconciliation possible
L’enquête sur les sources permet de réconcilier ces deux lectures. Lady Madonna est à la fois un pastiche et un portrait, parce que ses sources sont à la fois musicales et humaines. Le boogie-woogie n’est pas un simple décor rétro : il figure le mouvement perpétuel d’une journée de mère. Et la Madone n’est pas un simple clin d’œil religieux : elle donne à cette femme ordinaire une dignité d’icône. La forme et le fond ne sont pas séparables. C’est peut-être pour cette raison que la chanson a été sous-estimée : elle cache son sérieux derrière sa bonne humeur.
Lady Madonna dans la galerie des femmes de McCartney
La chanson prend tout son sens quand on la replace dans la série des portraits féminins que McCartney écrit entre 1966 et 1968. Aucun autre auteur pop de l’époque n’a produit une telle galerie de femmes ordinaires, observées avec cette attention.
Trois âges, trois solitudes
En 1966, Eleanor Rigby montre une femme âgée, seule, qui meurt sans que personne ne s’en aperçoive. En 1967, She’s Leaving Home montre une adolescente qui quitte ses parents en silence. En 1968, Lady Madonna montre une mère au milieu de la vie, submergée par les tâches. Trois femmes, trois âges, trois formes de solitude ou d’épuisement. Chacune a ses sources : un nom lu sur une enseigne et peut-être sur une tombe, un article du Daily Mail, une icône religieuse et une photographie. Chacune transforme un matériau réel ou imagé en portrait universel.
Un regard d’observateur
Ce qui unit ces portraits, c’est la position de McCartney : il n’est jamais le personnage, il l’observe. Cette distance, qui a parfois été reprochée à l’auteur comme une forme de froideur, est aussi ce qui permet la tendresse. McCartney ne juge pas ses personnages ; il les regarde vivre. Dans Lady Madonna, ce regard prend une teinte d’admiration : la mère n’est pas une victime, c’est une héroïne du quotidien.
Une continuité jusqu’aux années récentes
Cette veine ne s’est jamais tarie. On la retrouve dans les personnages féminins de l’œuvre solo, jusque dans les albums tardifs. Le portrait de Lady Madonna reste pourtant le plus direct, parce qu’il a été écrit dans une forme populaire, dansante, immédiatement accessible. C’est une chanson sociale qu’on peut siffler, ce qui est peut-être la forme la plus efficace de la chanson sociale.
Ce que les sources ne disent pas
Une dernière remarque, par honnêteté. Toutes les sources identifiées ici expliquent des éléments de la chanson : le piano, la voix, le titre, le personnage, la structure. Aucune n’explique la mélodie elle-même, ni le talent avec lequel ces éléments ont été assemblés en deux minutes et seize secondes. Les sources sont les ingrédients ; la chanson reste une création. McCartney a pris un riff de jazz anglais, une voix de La Nouvelle-Orléans, une Madone de la Renaissance, une photographie de magazine et le souvenir des mères de Liverpool, et il en a fait quelque chose qui ne ressemble à aucune de ces sources prise isolément. C’est la définition même de l’invention.
Ce que Lady Madonna a fait de ses sources
Identifier les sources d’une chanson ne suffit pas. Il faut encore comprendre ce que l’auteur en a fait. Dans le cas de Lady Madonna, la transformation est considérable.
Du jazz instrumental à la chanson à texte
Bad Penny Blues est un instrumental sans paroles. McCartney en tire une chanson à personnage, avec une narration sociale. Le riff de piano, qui était chez Lyttelton le sujet du morceau, devient chez lui un décor, un mouvement perpétuel qui figure l’agitation incessante de la mère. Le boogie-woogie, musique de danse, devient la bande-son d’une journée de travail sans fin. C’est un détournement de sens remarquable.
De l’icône à la cuisine
La Madone de la peinture et de la photographie est une image immobile, contemplative. McCartney la met en mouvement : il la fait courir, compter, s’inquiéter, veiller. L’icône devient une personne. Le titre garde la trace du sacré, mais le texte est entièrement profane. Cette tension entre le titre et le contenu fait la force de la chanson.
De la nostalgie au présent
Toutes les sources de Lady Madonna sont anciennes : un disque de 1956, un chanteur des années 1950, une iconographie médiévale, des comptines victoriennes. Pourtant, la chanson parle d’une femme de 1968. C’est ce qui la distingue d’un simple pastiche. McCartney utilise le passé pour parler du présent, comme il le fera ensuite dans Honey Pie, Martha My Dear ou Your Mother Should Know, où le style ancien sert de véhicule à une sensibilité contemporaine. Sur cette veine rétro de McCartney, souvent moquée par ses camarades, voir La granny music : les chansons de McCartney que les trois autres Beatles détestaient.
Tableau récapitulatif des sources
| Source | Nature | Ce qu’elle apporte | Preuve |
|---|---|---|---|
| Bad Penny Blues (Humphrey Lyttelton, 1956) | Musicale | Figure de piano boogie-woogie, son de piano sec | Reconnue par McCartney, analysée par Walter Everett |
| Fats Domino | Vocale et stylistique | Manière de chanter, esprit de La Nouvelle-Orléans | Déclarations de McCartney |
| La Vierge Marie | Iconographique et religieuse | Titre, point de départ du personnage | Many Years From Now (1997) |
| Photographie Mountain Madonna (National Geographic, janvier 1965) | Visuelle | Image de la mère allaitante entourée d’enfants | Déclarations de McCartney (novembre 2017) |
| Les mères ouvrières de Liverpool | Sociale | Le personnage réel de la chanson | Many Years From Now (1997) |
| Mary McCartney | Intime | Figure de la mère qui travaille | Interprétation contextuelle, non revendiquée pour cette chanson |
| Comptines des jours (Monday’s Child, Solomon Grundy) | Littéraire et populaire | Structure en jours de la semaine | Parenté formelle, non revendiquée |
La descendance de Lady Madonna
Une chanson faite de sources devient à son tour une source. Lady Madonna a eu une descendance importante.
Le signal du retour aux racines
Le journaliste John Harris, dans le magazine Mojo en 2003, a présenté Lady Madonna comme l’une des pierres fondatrices du mouvement de retour aux racines de la fin des années 1960, qui mènera, chez les Beatles eux-mêmes, au projet Get Back de janvier 1969. Time saluait déjà les Beatles, en 1968, comme les chefs de file d’un renouveau du rock’n’roll des années 1950. Le groupe qui avait inventé la pop psychédélique montrait aussi la voie du retour à la simplicité.
Le piano de McCartney
La chanson fixe une image durable : McCartney au piano droit, jouant un boogie-woogie. Cette image traverse toute sa carrière. On en retrouve l’écho dans de nombreux titres ultérieurs, et jusque dans Egypt Station en 2018, comme nous l’avons noté dans notre article sur cet album. En 2005, lors de la captation Chaos and Creation at Abbey Road, McCartney présente une version réarrangée de la chanson en la qualifiant de vieille dame dans de nouveaux habits.
Une chanson de scène
Après la séparation des Beatles, McCartney a longtemps évité le répertoire du groupe. Lady Madonna fait partie des premières chansons qu’il réintègre, dès la tournée mondiale de Wings en 1975-1976. On la retrouve sur Wings Over America, Paul Is Live, Back in the U.S., Back in the World et Good Evening New York City. Elle est restée un pilier de ses concerts. Sur ces tournées et leurs musiciens, voir Les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles, et sur les captations filmées, la vidéographie de Paul McCartney.
Les reprises
Outre Fats Domino et Elvis Presley, la chanson a été reprise par de nombreux artistes. Le groupe roumain Phoenix l’enregistre dès 1968 sur son premier EP. La version d’Aretha Franklin sert de générique à la série américaine Grace Under Fire dans les années 1990. La chanson est aussi entrée dans le patrimoine des pianistes de bar et des écoles de musique, où son riff sert d’exercice de main gauche — exactement comme le riff de Johnny Parker avait servi d’exercice au jeune McCartney.
Correctifs à l’ancienne version de cet article
Correctif factuel
L’ancienne version rangeait Eric Clapton, bientôt à la tête de Derek and the Dominos, parmi les artistes du retour aux racines du printemps 1968. C’est un anachronisme : Derek and the Dominos se forme en 1970. En 1968, Clapton joue encore avec Cream, qui se sépare à la fin de l’année. Elle affirmait aussi qu’il faudra attendre les années 1990 pour que la substitution du clip soit connue : le film promotionnel, tourné le 11 février 1968 pendant l’enregistrement de Hey Bulldog, a été remonté à la fin des années 1990 pour correspondre à cette chanson, mais le décalage entre l’image et le son était perceptible dès l’origine.
Correctif factuel
La précédente version attribuait à McCartney une longue déclaration entre guillemets sur la force des femmes, et à Lennon l’affirmation que certains auditeurs auraient cru entendre Ringo chanter. Nous n’avons pas pu vérifier ces citations dans des sources identifiables ; elles ont été retirées. Elle présentait enfin la 4e place américaine comme un résultat simplement honorable : il faut préciser que Lady Madonna est le premier 45 tours des Beatles à ne pas atteindre la première place du Billboard depuis Eleanor Rigby en 1966, et le premier à ne pas être numéro un au classement de Melody Maker depuis leurs débuts en 1962 — tout en étant numéro un au Royaume-Uni selon le classement Record Retailer, ainsi qu’en Australie, en Autriche, au Canada, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Suède et en Suisse.
Chronologie : de Bad Penny Blues à Lady Madonna
| Date | Événement |
|---|---|
| 1838 et 1842 | Premières publications connues des comptines Monday’s Child et Solomon Grundy |
| 1941 | Mariage de Mary Mohin et Jim McCartney |
| 18 juin 1942 | Naissance de Paul McCartney à Liverpool |
| 1955-1957 | Grands succès de Fats Domino, écoutés par les futurs Beatles |
| 20 avril 1956 | Enregistrement de Bad Penny Blues aux studios IBC (Lyttelton, Parker, Meek) |
| 31 octobre 1956 | Mort de Mary McCartney |
| Janvier 1965 | Parution de la photographie Mountain Madonna dans le National Geographic |
| 16 novembre 1966 | Diffusion de Cathy Come Home sur la BBC (contexte) |
| 3 février 1967 | Mort de Joe Meek |
| Mai 1967 | Consécration de la cathédrale catholique de Liverpool |
| 3 février 1968 | Enregistrement de Lady Madonna à Abbey Road |
| 6 février 1968 | Séance des saxophones (Ronnie Scott, Bill Povey, Harry Klein, Bill Jackman) |
| 11 février 1968 | Tournage du film promotionnel pendant l’enregistrement de Hey Bulldog |
| 15 mars 1968 | Sortie britannique (Parlophone), face B The Inner Light |
| 18 mars 1968 | Sortie américaine (Capitol) |
| Septembre 1968 | La reprise de Fats Domino entre au Billboard (100e place), sa dernière entrée |
| Mai 1971 | Version improvisée d’Elvis Presley à Nashville (publiée en 1995) |
| 1975-1976 | Retour de la chanson sur scène avec Wings |
| 1996 | Version alternative sur Anthology 2 |
| Novembre 2017 | McCartney évoque la photographie du National Geographic |
Questions fréquentes
Qui a inspiré Lady Madonna ?
Selon McCartney, la chanson est partie de la Vierge Marie avant de devenir le portrait d’une mère de la classe ouvrière. Il a aussi cité, en 2017, une photographie intitulée Mountain Madonna, parue dans le National Geographic en janvier 1965 et montrant une mère allaitant son enfant.
Sur quelle chanson est basé le piano de Lady Madonna ?
Sur Bad Penny Blues, instrumental de Humphrey Lyttelton enregistré en 1956, avec Johnny Parker au piano et Joe Meek à la prise de son. McCartney en a repris le principe de la figure de main gauche en boogie-woogie, sans en copier la mélodie.
Pourquoi McCartney chante-t-il avec une voix différente ?
Il a expliqué que le boogie-woogie qu’il jouait lui rappelait Fats Domino, et qu’il a adopté une manière de chanter qui l’imite. Fats Domino a d’ailleurs repris la chanson en 1968.
Lady Madonna parle-t-elle de la mère de Paul McCartney ?
McCartney ne l’a jamais affirmé. Mary McCartney, sage-femme morte en 1956, est une figure importante de son œuvre, notamment dans Let It Be, mais pour Lady Madonna, il parle de la Vierge et des mères ouvrières de Liverpool en général.
Pourquoi le samedi manque-t-il dans la chanson ?
C’est un oubli. McCartney l’a découvert des années plus tard et en a donné une explication humoristique : la mère devait avoir passé une vraie soirée de sortie ce jour-là.
John Lennon a-t-il participé à l’écriture ?
Lennon a dit avoir peut-être aidé sur certaines paroles, sans en être fier. La chanson est pour l’essentiel l’œuvre de McCartney, créditée Lennon-McCartney.
Quel a été le succès de Lady Madonna ?
Numéro un au Royaume-Uni (classement Record Retailer) et dans plusieurs pays, dont le Canada et l’Australie, 4e aux États-Unis. C’était le premier 45 tours des Beatles à manquer la première place du Billboard depuis Eleanor Rigby.
Pour aller plus loin
- Lady Madonna : comment les Beatles ont transformé un retour aux sources en coup de génie (enregistrement, arrangement, clip, réception)
- Lady Madonna : paroles, traduction et histoire
- Hey Bulldog : le grognement des Beatles capté juste avant la fracture
- Across the Universe, enregistrée dans la même poignée de jours
- George Harrison et la guerre silencieuse des chansons (sur The Inner Light, face B du 45 tours)
- Eleanor Rigby a-t-elle existé ?
Sources
- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997.
- Paul McCartney et Paul Muldoon, The Lyrics: 1956 to the Present, Allen Lane, 2021.
- Walter Everett, The Beatles as Musicians: Revolver through the Anthology, Oxford University Press, 1999.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head, Fourth Estate, 1994.
- Jonathan Gould, Can’t Buy Me Love: The Beatles, Britain and America, Harmony, 2007.
- John Harris, article sur le retour aux racines de 1968, Mojo, 2003.
- SBS News et presse internationale, novembre 2017 (photographie Mountain Madonna).
- Anna Eliza Bray, Traditions, Legends, Superstitions, and Sketches of Devonshire, 1838 ; James Orchard Halliwell, The Nursery Rhymes of England, 1842.
- Documentation sur Bad Penny Blues (Parlophone, 1956) et sur Joe Meek.
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