En bref — Entre le 30 novembre 1974 et le 6 juin 1992, Ringo Starr n’a pas placé un seul disque au classement des 45 tours britanniques. Dix-sept ans et demi de néant. Côté albums, c’est pire : entre Goodnight Vienna, entré le 7 décembre 1974 à la trentième place pour deux semaines, et Vertical Man en août 1998, aucun de ses albums studio n’est entré au classement britannique. Vingt-trois ans et huit mois. Sur toute sa carrière solo, le batteur des Beatles compte exactement six 45 tours et quatre albums classés dans le Top 75 britannique, et aucun numéro un. Cet article reconstitue la période 1975-1992 à partir des relevés officiels, du dossier judiciaire qui l’a opposé à un producteur de Memphis, et des déclarations sous serment de l’intéressé. On y verra que la légende — celle du Beatle sympathique qui aurait simplement levé le pied — masque une histoire beaucoup plus dure : celle d’un homme qui a perdu son contrat, sa voix, sa mémoire des séances, et qui a dû aller en clinique pour retrouver le droit de jouer.
Sommaire
Ce qu’on appelle la traversée du désert de Ringo Starr
L’expression est ici presque trop douce. Chez George Harrison, dont nous avons reconstitué les treize années de traversée du désert entre 1974 et 1988, il restait un socle de public américain, des albums qui entraient au classement, un label. Chez Ringo Starr, à partir d’un certain point, il n’y a plus rien du tout : plus de maison de disques, plus de classement, plus d’album distribué dans son propre pays. C’est une disparition, pas un ralentissement.
Le désert en chiffres : les relevés officiels
Les positions britanniques ci-dessous ont été vérifiées une à une sur les relevés de l’Official Charts Company. Elles constituent l’ossature factuelle de cet article, et elles sont beaucoup plus éloquentes que n’importe quel commentaire.
| Album studio | Sortie | Meilleure place UK | Semaines UK | Meilleure place US |
|---|---|---|---|---|
| Sentimental Journey | mars 1970 | 7 | 6 | 22 |
| Beaucoups of Blues | septembre 1970 | non classé | 0 | 65 |
| Ringo | novembre 1973 | 7 | 20 | 2 |
| Goodnight Vienna | novembre 1974 | 30 | 2 | 8 |
| Ringo’s Rotogravure | septembre 1976 | non classé | 0 | 28 |
| Ringo the 4th | septembre 1977 | non classé | 0 | 162 |
| Bad Boy | avril 1978 | non classé | 0 | 129 |
| Stop and Smell the Roses | octobre 1981 | non classé | 0 | 98 |
| Old Wave | juin 1983 | jamais publié au Royaume-Uni | 0 | jamais publié aux États-Unis |
| Time Takes Time | juin 1992 | non classé | 0 | non classé |
Regardez la colonne britannique. Après Goodnight Vienna, il n’y a plus rien. Rien pendant vingt-quatre ans. Pas une entrée à la soixante-quinzième place, pas une semaine de figuration. Un ancien Beatle, l’un des quatre hommes les plus célèbres du vingtième siècle, publie six albums studio successifs sans qu’aucun ne parvienne à toucher le classement de son propre pays.
Le décompte le plus cruel : celui des 45 tours
Du côté des singles, la statistique tient en une ligne, et elle est stupéfiante. Voici l’intégralité des titres de Ringo Starr entrés au Top 75 britannique, sur cinquante-six ans de carrière solo :
| Titre | Entrée | Meilleure place | Semaines |
|---|---|---|---|
| « It Don’t Come Easy » | 17 avril 1971 | 4 | 11 |
| « Back Off Boogaloo » | 1er avril 1972 | 2 | 10 |
| « Photograph » | 27 octobre 1973 | 8 | 13 |
| « You’re Sixteen » | 23 février 1974 | 4 | 10 |
| « Only You » | 30 novembre 1974 | 28 | 11 |
| « Weight of the World » | 6 juin 1992 | 74 | 1 |
Six titres. Et surtout : un trou de dix-sept ans et six mois entre la cinquième ligne et la sixième. Voilà la traversée du désert de Ringo Starr, résumée par un tableau que personne ne cite jamais, parce que les discographies préfèrent les positions américaines, plus flatteuses, et parce que la biographie de Ringo est traditionnellement racontée sur le mode de la bonne humeur.
Correctif factuel — Ringo Starr n’a jamais obtenu de numéro un britannique en solo, ni en 45 tours ni en album. Son meilleur classement reste la deuxième place de « Back Off Boogaloo » en avril 1972. C’est un fait que ni Paul McCartney, ni John Lennon, ni George Harrison ne partagent avec lui : les trois autres ont tous eu au moins un numéro un britannique sous leur propre nom.
Où commence-t-il vraiment ?
Pas en 1970. C’est la première erreur de perspective, et elle est massive. Entre avril 1971 et février 1975, Ringo Starr aligne aux États-Unis sept titres consécutifs dans le Top 10, dont deux numéros un — « Photograph » et « You’re Sixteen ». Sur cette période précise, il est statistiquement l’ex-Beatle le plus efficace en format 45 tours. La bascule se situe entre l’automne 1975 et l’automne 1976 : fin du contrat Apple, divorce, exil fiscal, changement de label, et un premier disque qui ne trouve plus son public.
1970-1975 : le Beatle qui vendait le plus de 45 tours
Pour mesurer la chute, il faut d’abord établir la hauteur. Et cette hauteur est réelle, contrairement à ce que suggère la légende du batteur chanceux porté par ses amis.
Deux albums d’apprentissage, deux impasses volontaires
Ringo Starr est le premier des quatre à publier un album après la séparation : Sentimental Journey paraît en mars 1970, avant même le disque de McCartney. C’est un recueil de standards d’avant-guerre, enregistré pour sa mère, arrangé par une brochette de noms considérables dont George Martin, Quincy Jones et Maurice Gibb. Septième place britannique. Six mois plus tard, il repart à Nashville enregistrer Beaucoups of Blues, un album de country pure produit par Pete Drake, bouclé en deux jours de séance. Le disque n’entre pas au classement britannique.
Ces deux albums disent quelque chose d’important : Ringo n’a jamais eu de projet de carrière solo. Il a eu des envies, des amitiés et des occasions. C’est aussi ce qui le rendra si vulnérable quand les occasions cesseront de se présenter.
Ringo (1973) : le disque impossible
Le tournant arrive avec les 45 tours. « It Don’t Come Easy », coécrit avec George Harrison mais crédité au seul Starkey, atteint la quatrième place britannique en avril 1971. « Back Off Boogaloo », même équipe, monte à la deuxième en avril 1972. Sur la base de ces deux succès, le producteur Richard Perry construit en 1973 un projet que personne n’aurait cru possible : réunir les quatre ex-Beatles sur un même album, à défaut de les réunir sur un même morceau.
Enregistré entre mars et juillet 1973, publié le 2 novembre, Ringo contient une chanson de Lennon (« I’m the Greatest »), une de McCartney (« Six O’Clock »), et deux morceaux liés à Harrison, dont « Photograph » — la seule composition officiellement cocréditée Starkey-Harrison de toute leur histoire commune. Résultat : deuxième place américaine, septième britannique, vingt semaines de présence au Royaume-Uni, disque de platine. Deux numéros un américains successifs, et un troisième single, « Oh My My », à la cinquième place. Trois Top 5 américains tirés d’un même album : à l’époque, la performance est rarissime.
Il faut insister sur ce point, car il est constamment sous-estimé. Fin 1973, Ringo Starr est un artiste à succès de plein exercice, et il l’est devenu par ses propres 45 tours, pas par nostalgie. C’est de là qu’il va tomber.
Goodnight Vienna et la fin de la série
Goodnight Vienna, publié en novembre 1974, applique la même recette avec le même producteur : Lennon signe le morceau-titre, Elton John apporte « Snookeroo », Harry Nilsson est de la fête. Le disque atteint la huitième place américaine, mais seulement la trentième au Royaume-Uni — pour deux semaines. Les singles continuent de fonctionner en Amérique : « Only You », reprise des Platters, sixième ; « No No Song », troisième en 1975. Au Royaume-Uni, « Only You » plafonne à la vingt-huitième place.
C’est la dernière fois. Après « No No Song », Ringo Starr ne reverra plus jamais le Top 10 américain. Après « Only You », il ne reverra plus le classement britannique avant dix-sept ans.
Ce qui se fissure déjà
Trois choses, simultanément. D’abord la vie privée : Ringo et Maureen Cox, mariés en février 1965, divorcent en juillet 1975 — nous avons raconté cette histoire dans notre portrait de Maureen, et ses conséquences familiales dans notre article sur les enfants Starkey. Ensuite la fiscalité : comme d’autres musiciens britanniques de sa génération, Starr s’installe à Monte-Carlo, ce qui l’éloigne durablement de Londres et de son propre marché. Enfin le contrat : la période Apple s’achève.
Et il y a la quatrième chose, celle dont personne ne parlait alors. L’alcool. Ringo Starr a lui-même daté rétrospectivement le début de sa consommation problématique de cette période, et il n’a jamais cherché à l’enjoliver : il a reconnu publiquement, des années plus tard, avoir été un ivrogne, un homme qui frappait sa femme et un père absent. La phrase, terrible, est de lui.
1976 : sortir d’Apple et découvrir le marché
Blast from Your Past, dernier album du label Apple
En novembre 1975, une compilation intitulée Blast from Your Past rassemble ses succès de la période. Elle a un statut historique méconnu : c’est le dernier album publié par Apple Records dans son incarnation d’origine. Le label des Beatles se referme donc sur un florilège de 45 tours de Ringo Starr — détail qui fait un curieux écho au fait que la toute dernière parution du label, un mois plus tard, sera un 45 tours de règlement de comptes de George Harrison.
Le contrat Apple arrivé à échéance, Starr signe chez Polydor pour le Royaume-Uni et chez Atlantic pour les États-Unis. Sur le papier, l’affaire est excellente : deux majors se disputent un ancien Beatle qui vient d’aligner sept Top 10 américains. Dans les faits, il vient de perdre le seul environnement où il n’avait jamais eu à se justifier.
Ringo’s Rotogravure : la formule tourne à vide
Publié le 17 septembre 1976, produit par Arif Mardin — l’homme d’Aretha Franklin et des Bee Gees —, Ringo’s Rotogravure rejoue l’ouverture de Ringo : Lennon offre « Cookin’ (In the Kitchen of Love) », McCartney donne « Pure Gold », Harrison écrit « I’ll Still Love You ». C’est, chronologiquement, la dernière fois que les quatre anciens Beatles contribuent au même disque.
Le résultat commercial marque le décrochage. Vingt-huitième place américaine — ce sera son dernier album classé dans le Top 30 aux États-Unis. Rien au Royaume-Uni. Le meilleur single, « A Dose of Rock ‘n’ Roll », s’arrête à la vingt-sixième place américaine, et ce sera aussi son dernier Top 40 américain.
Correctif factuel — On présente souvent Ringo’s Rotogravure comme le premier échec de Starr. C’est inexact : vingt-huitième aux États-Unis, l’album se vend correctement pour l’époque. Le vrai signal d’alarme est ailleurs, dans l’absence totale de classement britannique — que les biographies omettent presque systématiquement parce qu’elles reprennent les positions Billboard.
La formule, en réalité, avait un ressort caché : la curiosité pour ce que Lennon, McCartney et Harrison pouvaient écrire pour leur ancien batteur. Une fois cette curiosité épuisée, il restait le disque lui-même. Et le disque, honnête, n’avait plus rien d’événementiel.
1977-1978 : les deux albums qui coulent tout
Ringo the 4th, ou le disco comme fausse route
Enregistré en février et juin 1977 aux studios Cherokee de Los Angeles et Atlantic de New York, de nouveau avec Arif Mardin, Ringo the 4th paraît le 20 septembre 1977. C’est un album disco-funk, cuivré, chanté par une voix qui n’a jamais été faite pour cela. Aucune vedette invitée cette fois : la stratégie change, l’artiste est seul.
Le désastre est intégral. Cent soixante-deuxième place au Billboard 200. Aucun des deux singles américains — « Wings » et « Drowning in the Sea of Love » — n’entre au Hot 100. Rien au Royaume-Uni. Peu après, Atlantic Records écarte Ringo Starr de son catalogue.
Scouse the Mouse, ou comment solder un contrat
Reste le contrat britannique. Polydor doit trois albums ; il en manque un. La solution retenue en décembre 1977 est l’un des épisodes les plus étranges de toute la discographie des ex-Beatles : Scouse the Mouse, un album pour enfants racontant les aventures d’une souris de Liverpool, dans lequel Starr tient le rôle-titre et chante huit des quinze morceaux. C’est ainsi que se solde, à trente-sept ans, l’obligation contractuelle d’un ancien Beatle.
Bad Boy et le téléfilm que personne n’a regardé
Signé chez Portrait, filiale de CBS, Starr enregistre Bad Boy aux Bahamas et à Londres. L’album sort en avril 1978 : cent vingt-neuvième place américaine, rien au Royaume-Uni. Il est accompagné d’un téléfilm musical diffusé par NBC le 26 avril 1978, Ringo, narré par George Harrison, dans lequel Starr joue son propre rôle et celui d’un sosie. L’audience est mauvaise. Le programme disparaît des mémoires en quelques semaines.
Fin 1978, le tableau est le suivant : trois albums consécutifs invisibles au Royaume-Uni, deux labels perdus en deux ans, plus aucun 45 tours dans les classements des deux côtés de l’Atlantique. Et la décennie n’est pas terminée.
1979-1982 : la vie personnelle contre la carrière
Les quatre années qui suivent sont les plus contradictoires de son existence. Elles contiennent un accident qui aurait pu le tuer, la rencontre de la femme avec qui il vivra le reste de sa vie, le meurtre de John Lennon, un mariage, un album raté et la perte de son troisième label en six ans.
Le 19 mai 1980 : l’accident dont personne ne parle
Ce jour-là, dans le Surrey, la Mercedes que conduit Ringo Starr quitte la route et est détruite. Il en sort avec Barbara Bach, indemnes tous les deux, ce qui tient du miracle au vu de l’état du véhicule. L’épisode ne figure presque nulle part dans les récits de sa carrière, parce qu’il n’a produit ni disque ni chanson. Il a pourtant, de l’aveu des proches, resserré définitivement le couple.
Barbara Bach, Caveman et un mariage
Ils s’étaient rencontrés quelques mois plus tôt sur le tournage de Caveman, comédie préhistorique sans dialogue intelligible dans laquelle Starr tient le rôle principal. Le film sort en avril 1981 ; il ne sauvera aucune carrière. Le 27 avril 1981, à Londres, Ringo Starr épouse Barbara Bach. Paul McCartney et George Harrison sont présents : c’est l’une des rares occasions où l’on voit ensemble, en public, les trois Beatles survivants.
Le 8 décembre 1980, et les chansons de John
Le meurtre de John Lennon intervient au milieu de l’enregistrement du disque suivant. Starr prend l’avion pour New York dans les heures qui suivent. L’effet sur le projet est immédiat et durable : Lennon avait proposé à son ancien batteur des chansons pour l’album — parmi lesquelles des titres qui deviendront « Nobody Told Me » et « Life Begins at 40 » — et Ringo, après le 8 décembre, renonce à les utiliser. Ces morceaux paraîtront plus tard sous le nom de leur auteur.
Un mois plus tôt, en novembre 1980, il s’était rendu à Friar Park pour que George Harrison lui produise quelques titres. Ils avaient enregistré « Wrack My Brain », une reprise de « You Belong to Me », et une chanson dont Ringo trouvait la tonalité inconfortable, intitulée « All Those Years Ago ». Il la laissa de côté. Harrison en réécrira les paroles après la mort de Lennon et en fera son plus gros succès de la décennie — un épisode que nous détaillons dans notre enquête sur sa propre traversée du désert.
Stop and Smell the Roses : six producteurs, un naufrage
Commencé en juillet 1980 sous le titre Can’t Fight Lightning pour le label Portrait, abandonné quand celui-ci retire son soutien, repris après signature chez Boardwalk, l’album paraît le 27 octobre 1981. La liste des producteurs dit tout du désarroi du projet : Paul McCartney, George Harrison, Harry Nilsson, Ronnie Wood, Stephen Stills et Starr lui-même. Six producteurs pour trente-deux minutes de musique.
Le single « Wrack My Brain », écrit et produit par Harrison, atteint la trente-huitième place américaine. Ce sera la dernière entrée de Ringo Starr au Billboard Hot 100 pendant très longtemps. L’album s’arrête à la quatre-vingt-dix-huitième place américaine et n’entre pas au classement britannique.
Correctif factuel — On lit régulièrement que Stop and Smell the Roses aurait été « sabordé par la mort de Lennon ». La chronologie ne le confirme pas : l’essentiel du disque était enregistré avant le 8 décembre 1980, et sa sortie a été retardée par des difficultés de label — le retrait de Portrait, puis la signature chez Boardwalk — bien plus que par le deuil. Le drame a en revanche privé l’album des deux chansons que Lennon lui destinait.
RCA le lâche, Boardwalk s’effondre
La suite est mécanique. Après l’échec commercial du disque, RCA — distributeur britannique — met fin au contrat. Ringo Starr se retrouve sans maison de disques pour la première fois depuis 1962. Il négocie alors avec Boardwalk, le label américain de Neil Bogart. Bogart meurt le 8 mai 1982. La société ne lui survit pas longtemps.
À l’automne 1982, Ringo Starr a un album enregistré et personne pour le publier.
1983-1986 : l’homme sans maison de disques
Old Wave : un album sans pays
Le disque en question a été enregistré pour l’essentiel entre février et juillet 1982, avec Joe Walsh — futur beau-frère de Starr — à la production et à la guitare. Le titre est un jeu de mots contre l’époque : à l’heure de la new wave, Ringo revendique la vieille vague. La distribution est solide sans être clinquante : Eric Clapton, John Entwistle, Gary Brooker de Procol Harum, Chris Stainton, Mo Foster, Ray Cooper. Les critiques ultérieurs le tiennent souvent pour son meilleur album de la période.
Il ne sortira ni aux États-Unis ni au Royaume-Uni. C’est une première absolue dans sa discographie. Faute de distributeur majeur, Old Wave paraît en Allemagne le 16 juin 1983 chez Bellaphon, puis au Canada chez RCA, avant le Brésil, le Japon et le Mexique. Un unique 45 tours, « In My Car », sort en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Dans les deux pays qui comptent pour un ancien Beatle, l’album n’existe pas — au mieux, il s’y trouve en import.
Correctif factuel — Old Wave n’est pas « un échec commercial ». Un disque qui n’est pas mis en vente ne peut pas échouer : il n’a jamais été proposé au public britannique ni américain. La nuance est capitale, parce qu’elle déplace la responsabilité. Ce n’est pas le public qui a abandonné Ringo Starr en 1983 : c’est l’industrie. Les dates de parution divergent selon les sources — 16 juin pour l’Allemagne, 24 juin pour le Canada —, et sa numérotation aussi : neuvième ou dixième album studio selon que l’on compte ou non Scouse the Mouse.
Thomas, le petit train, et la survie par la télévision
C’est alors que se produit l’un des virages les plus improbables de sa vie professionnelle. À partir de 1984, Ringo Starr devient le narrateur de Thomas the Tank Engine & Friends, série d’animation britannique pour enfants tirée des livres du révérend Awdry. Sa voix — cette voix de Liverpool, plate, patiente, parfaitement reconnaissable — se met à accompagner le coucher de millions d’enfants britanniques et américains. Il prolongera le rôle en 1989 dans la série américaine Shining Time Station, où il incarne monsieur le Contrôleur.
Il y a là une ironie qu’aucun scénariste n’aurait osé écrire : pendant que l’industrie du disque ne veut plus de lui, une génération entière apprend à reconnaître sa voix — sans savoir qui il est.
Ce que l’alcool coûtait vraiment
Il faut nommer la cause centrale de cette période, parce que Ringo Starr l’a lui-même nommée sans ambiguïté. Le milieu des années 1980 correspond au plus fort de son alcoolisme, et la conséquence professionnelle est simple : il ne travaille plus, ou il travaille mal. Il a résumé le mécanisme des années plus tard, en 2019, avec une lucidité brutale : il ne savait pas comment on faisait quoi que ce soit sans être ivre ; il en était arrivé à ne plus pouvoir jouer sobre, mais à ne plus pouvoir jouer ivre non plus. Nous avons consacré à ce sujet un article distinct.
1987-1988 : Memphis, le fond
Les séances des Trois Alarmes
Début février 1987, Ringo Starr se rend à Memphis pour enregistrer son premier album depuis quatre ans. Le producteur est Chips Moman, figure historique du studio American Sound, propriétaire des 3 Alarm Studios ; les deux hommes se sont rencontrés aux Bahamas. Les premières séances durent une semaine puis s’arrêtent. Elles reprennent le 25 avril pour cinq jours, avec un passage de Bob Dylan le 29 avril. Eric Clapton, Dave Edmunds et Carl Perkins figurent parmi les visiteurs. Seize titres sont mis en boîte, dont une reprise de « I Can Help ».
Puis Starr rentre en Angleterre et cesse toute communication avec le producteur. L’album n’existera jamais.
Ce que Ringo Starr a déclaré sous serment
La suite se joue devant un tribunal de Géorgie, et c’est la source la plus fiable dont on dispose sur l’état réel du musicien à cette date. Lorsque Moman et son label CRS Records tentent en 1989 de publier les bandes — au moment précis où Starr repart en tournée —, celui-ci les attaque en justice.
Dans une déposition versée au dossier en août 1989, il déclare que certains soirs, tous les participants étaient sous influence. Il précise que l’on faisait venir du vin, qu’il y avait de la tequila, du cognac, de la vodka, bref, que l’alcool ne manquait jamais sur place. Moman, lui, avait témoigné lors d’une audience antérieure qu’il n’autorisait pas d’alcool dans son studio.
Correctif factuel — Les deux versions sont irréconciliables et le tribunal ne les a jamais départagées : le juge Clarence Cooper a rendu son interdiction définitive en novembre 1989 sans motiver sa décision. Il faut donc présenter les faits pour ce qu’ils sont — deux témoignages contradictoires sous serment —, et non trancher pour l’un ou pour l’autre.
Octobre 1988 : cinq semaines en Arizona
Fin 1988, Ringo Starr et Barbara Bach admettent qu’ils sont tous deux alcooliques et entrent en cure. Le séjour dure cinq semaines, dans un centre de traitement de l’Arizona. C’est la charnière de toute cette histoire : sans elle, il n’y a pas de retour.
Le récit qu’il en a donné trente ans plus tard est d’une clarté rare. Il avait peur, dit-il, au début. Puis, une fois en cure, quelque chose s’est allumé, une phrase intérieure lui disant simplement qu’il était musicien et qu’il jouait bien. Il n’y a pas de grand discours dans cette formulation, et c’est ce qui la rend crédible.
1989-1992 : la sortie du désert
L’idée n’est pas de lui
Voici le détail que les récits héroïques escamotent. Ringo Starr, sobre depuis quelques mois, veut travailler mais ne veut pas d’album : il veut jouer. C’est un producteur de tournées américain, David Fishof, ancien agent sportif, qui vient le chercher avec un concept clé en main — une tournée à distribution multiple, où chaque musicien invité assure ses propres chansons. Fishof venait de réussir le même montage avec la Happy Together Tour et la tournée Dirty Dancing.
Starr accepte pour une raison qu’il a formulée sans détour : il voulait de très bons musiciens autour de lui, mais il ne voulait surtout pas être devant tout le temps. Le batteur qui a passé sept ans derrière trois vedettes n’avait aucune envie de devenir soudain le centre du plateau. La formule de l’All-Starr Band naît exactement de cette réticence.
Correctif factuel — L’All-Starr Band n’est donc pas une invention de Ringo Starr. Le concept vient de David Fishof, promoteur de tournées. Starr en a fait sa maison pour les trente-cinq années suivantes, mais l’idée initiale, la mécanique commerciale et la proposition viennent de l’extérieur.
23 juillet 1989, Park Central Amphitheatre, Dallas
La première formation est un sommet d’histoire du rock américain : Dr. John, Joe Walsh, Billy Preston — dont nous racontons ailleurs le rôle décisif auprès des Beatles en janvier 1969 —, Levon Helm et Rick Danko de The Band, Nils Lofgren, Clarence Clemons et le batteur de séance Jim Keltner.
Le principe du concert est celui d’un relais. Starr chante ses propres titres et ceux qu’il chantait chez les Beatles — « It Don’t Come Easy », « Photograph », « Back Off Boogaloo », « Yellow Submarine », « With a Little Help from My Friends » — et laisse entre-temps chacun de ses invités défendre son propre répertoire. Les salles se remplissent. La tournée court de juillet à septembre 1989 et donne naissance à un album live publié l’année suivante.
C’est la première fois depuis quinze ans qu’un projet de Ringo Starr fonctionne. Et c’est un projet scénique, pas discographique : il ne remontera pas au classement, il remontera sur scène.
Le procès gagné, l’album enterré
Pendant cette même tournée, la procédure contre Chips Moman suit son cours. Le 25 août 1989, le juge Cooper prolonge l’ordonnance qui bloque la distribution des bandes de Memphis. Moman avait estimé publiquement que l’album pouvait rapporter 3,5 millions de dollars s’il paraissait pendant la tournée. En novembre 1989, l’interdiction devient définitive. En janvier 1990, les bandes maîtresses sont remises à Starr contre le versement de 74 354 dollars de frais d’enregistrement — une fraction des sommes réclamées, chiffrées selon les documents à 146 239 ou environ 162 000 dollars.
Ringo Starr a donc payé pour faire disparaître un album qu’il avait lui-même enregistré. C’est peut-être le geste le plus révélateur de toute sa traversée du désert : la première décision de l’homme sobre a été d’effacer la trace de l’homme ivre.
Time Takes Time et la fin du silence britannique
Il faudra encore trois ans pour un vrai disque. Time Takes Time paraît en juin 1992, confié cette fois à quatre producteurs de premier plan — Don Was, Jeff Lynne, Phil Ramone et Peter Asher — avec Brian Wilson, Harry Nilsson et une partie de la scène power pop américaine en renfort. La critique le reçoit très bien ; c’est, de l’avis général, son meilleur album depuis 1973.
Commercialement, il n’entre au classement ni aux États-Unis ni au Royaume-Uni. Mais un 45 tours en est tiré, « Weight of the World », et le 6 juin 1992 il entre au Top 75 britannique à la soixante-quatorzième place, pour une seule semaine.
Soixante-quatorzième place. Une semaine. C’est dérisoire, et c’est pourtant l’information : après dix-sept ans et six mois d’absence totale, le nom de Ringo Starr réapparaît dans le classement des 45 tours de son propre pays. Le désert, techniquement, s’arrête ce jour-là.
La reconstruction, elle, prendra encore des années — jusqu’aux disques de la fin des années 1990 dont nous avons parlé dans notre article sur la séquence Vertical Man et Ringo Rama, et jusqu’à ce que l’All-Starr Band devienne, tournée après tournée, le métier principal d’un homme qui avait failli ne plus en avoir.
Anatomie comparée : pourquoi le désert de Ringo n’est pas celui de Harrison
Les deux hommes traversent à peu près la même période creuse, entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1980. On les range volontiers dans la même case. C’est une erreur, et la comparaison des deux trajectoires éclaire l’une et l’autre.
Harrison se retire, Ringo est retiré
La différence tient en un mot : l’initiative. George Harrison a choisi son éloignement. Il l’a même revendiqué, expliquant en 1982 qu’il avait passé dix ans à essayer de devenir non célèbre et qu’il pensait y être parvenu. Il refusait les entretiens, les clips, les tournées ; il produisait des films, jardinait, suivait les Grands Prix. Sa maison de disques voulait des disques ; c’est lui qui n’en voulait plus.
Ringo Starr, lui, n’a jamais refusé quoi que ce soit. Il a fait des albums, accepté des producteurs, tourné des téléfilms, cherché des labels. Il a même enregistré un disque entier en 1987 dans l’espoir de revenir. Ce n’est pas lui qui s’est arrêté : ce sont Atlantic, puis Portrait, puis RCA, puis Boardwalk qui se sont arrêtés. La différence entre les deux hommes n’est pas d’ampleur, elle est de nature.
Le paradoxe géographique s’inverse
Chez Harrison, la fracture est transatlantique : effondrement britannique total, résistance américaine durable — quatrième, huitième, onzième place aux États-Unis pendant que le Royaume-Uni cessait de l’acheter. Chez Starr, le décrochage est simultané des deux côtés. Il perd l’Amérique en 1977, avec la cent soixante-deuxième place de Ringo the 4th, et il avait déjà perdu le Royaume-Uni en 1976. Aucun refuge, nulle part.
Deux retours, deux mécaniques opposées
Harrison revient par le disque : un producteur, Jeff Lynne, un album, Cloud Nine, un numéro un américain avec une reprise de 1962. Sa sortie du désert est discographique, et elle est immédiate — vingt-trois semaines au classement britannique dès l’automne 1987, plus que ses quatre albums précédents réunis.
Ringo revient par la scène, et son retour ne se lit presque pas dans les classements : soixante-quatorzième place pour une semaine, cinq ans après le début de sa tournée de réapparition. Là où Harrison a retrouvé un public d’acheteurs, Starr a retrouvé un public de spectateurs. C’est la raison pour laquelle l’un s’est arrêté de tourner et l’autre n’a plus jamais cessé.
Le point commun : un supergroupe et un même homme
Les deux trajectoires se recroisent tout de même en 1988-1989, autour de la même poignée de musiciens. Jeff Lynne produit Harrison ; Jim Keltner, batteur des séances Harrison depuis 1971, est dans la première formation de l’All-Starr Band ; Joe Walsh joue chez l’un et produit chez l’autre. Et le supergroupe qui scelle la renaissance de Harrison — dont nous avons raconté l’histoire complète — se monte au printemps 1988, quelques mois avant l’entrée en cure de Ringo. Les deux Beatles les plus discrets sortent de leur désert à quelques saisons d’écart, par deux portes différentes.
Ce que la traversée a produit malgré tout
Il serait injuste de réduire ces quinze années à une addition de chiffres négatifs. Trois choses en sont sorties, et deux d’entre elles ont duré plus longtemps que la plupart de ses succès.
Une voix connue de tous les enfants du monde anglophone
La narration de Thomas the Tank Engine, commencée en 1984, a fait de Ringo Starr une présence quotidienne dans des millions de foyers pendant des années. Aucun de ses albums de la période n’a touché autant de monde. Il y a une justice étrange à ce que l’homme qui ne trouvait plus de label soit devenu, sans le chercher, l’une des voix les plus entendues de la télévision britannique pour enfants.
Un format de tournée devenu une institution
L’All-Starr Band, né d’une proposition extérieure en 1989, est aujourd’hui l’un des dispositifs de tournée les plus durables du rock. Le principe — un hôte, une rotation d’invités, chacun défendant son propre répertoire — a été imité un nombre incalculable de fois. Il est né d’un homme qui, sortant de cure, ne se sentait pas capable de porter seul un spectacle. La modestie du point de départ est devenue la force du modèle.
Un disque enterré, et ce qu’il dit de la sobriété
La décision de payer pour faire disparaître les bandes de Memphis n’est pas un caprice de vedette. C’est la première décision professionnelle d’un homme sorti de cure : refuser que le public entende l’artiste qu’il était en 1987. Peu de musiciens ont posé un geste aussi net, et aussi coûteux, sur leur propre passé.
La question de la batterie : ce que le désert a fait au musicien
Il reste un angle mort dans tous les récits de cette période, et c’est le plus important, parce qu’il concerne le métier même de Ringo Starr. On raconte volontiers la traversée du désert d’un chanteur qui ne vend plus. On oublie qu’il s’agit d’abord d’un batteur, et que sa réputation d’instrumentiste a suivi une courbe très différente de sa courbe commerciale.
La décote critique des années 1980
Dans les années 1980, le mépris pour le jeu de Ringo Starr atteint son point culminant. C’est l’époque où circule à plein régime la plaisanterie attribuée à John Lennon — à qui l’on aurait demandé si Ringo était le meilleur batteur du monde et qui aurait répondu qu’il n’était même pas le meilleur batteur des Beatles. La formule est en réalité apocryphe : elle n’apparaît dans aucun entretien de Lennon, et les recherches de plusieurs biographes la font remonter à un sketch radiophonique britannique bien postérieur. Cela ne l’a pas empêchée de devenir, pendant vingt ans, le résumé public de sa valeur.
Le contexte technique n’aide pas. La décennie est celle des boîtes à rythmes, des batteries électroniques, des caisses claires noyées de réverbération. Un batteur dont toute la signature repose sur le placement, la retenue et la couleur du son devient inaudible dans une esthétique construite sur la grille et la puissance.
Ce qu’il jouait vraiment pendant ces années-là
Le paradoxe est que la période creuse contient certaines de ses meilleures prestations, simplement pas sous son nom. Il joue sur des disques de ses amis, apparaît dans des émissions, tient les fûts pour d’autres. Il enregistre en 1982 un album entier avec Joe Walsh dont plusieurs critiques diront, des décennies plus tard, que c’est l’un de ses plus solides — et que presque personne n’a pu entendre à sa sortie.
Il y a une amertume particulière à ce constat. La chute de Ringo Starr n’a pas été une chute de niveau. Elle a été une chute de visibilité, aggravée par l’alcool, puis par l’absence de label, puis par l’absence de distribution. Le musicien, lui, n’a jamais désappris.
La réhabilitation, et son calendrier
Le renversement d’image commence exactement là où recommence sa carrière : sur scène, à partir de 1989. Voir Ringo Starr accompagner soir après soir Dr. John, Levon Helm, Billy Preston et Nils Lofgren, face à des musiciens qui n’avaient aucune raison de le ménager, a fait plus pour sa réputation instrumentale que n’importe quel disque. La génération suivante de batteurs — américaine surtout — a pris l’habitude de le citer comme référence, non pour sa technique mais pour ses choix.
Autrement dit : sa traversée du désert commerciale et sa traversée du désert critique se sont terminées par le même événement, et cet événement n’était pas un album. C’est peut-être la leçon la plus utile de toute cette histoire.
Ce que faisaient les trois autres pendant ce temps
Une manière de mesurer l’isolement de Ringo Starr consiste à regarder, année par année, ce que faisaient au même moment ses trois anciens partenaires. Le contraste est saisissant.
1976-1978 : le grand écart
Pendant que Ringo the 4th s’arrête à la cent soixante-deuxième place américaine à l’automne 1977, Paul McCartney vient de publier Wings over America et s’apprête à sortir « Mull of Kintyre », qui deviendra le 45 tours le plus vendu de l’histoire britannique — une trajectoire que nous détaillons dans notre panorama des Wings. John Lennon, lui, s’est retiré volontairement de la musique pour élever son fils. George Harrison publie Thirty Three & 1/3, son disque le mieux accueilli de la décennie, et fonde une société de production cinématographique.
Trois hommes qui, chacun à sa manière, contrôlent leur situation. Et un quatrième qui vient de perdre son contrat américain.
1981-1983 : quatre solitudes
Après le 8 décembre 1980, la géographie change encore. McCartney enchaîne Tug of War et un numéro un mondial en duo avec Stevie Wonder. Harrison sort Somewhere in England après un bras de fer avec sa maison de disques, puis Gone Troppo sans aucune promotion, avant de disparaître cinq ans — l’épisode que raconte notre article consacré à ce disque. Starr, lui, enregistre Old Wave sans savoir qui le publiera.
Deux formes de retrait, donc, à la même date, et une seule qui soit un choix. Harrison décidait de ne plus jouer le jeu ; Ringo n’avait plus de table où s’asseoir.
1988-1989 : les portes de sortie
La fin de la séquence est presque symétrique. Au printemps 1988, Harrison enregistre en une journée, dans un garage de Malibu, la chanson qui donnera naissance aux Traveling Wilburys. À l’automne de la même année, Ringo Starr entre en cure en Arizona. Neuf mois plus tard, il monte sur une scène de Dallas entouré de huit musiciens. Les deux Beatles les plus discrets sortent du même trou en moins d’un an, l’un par un supergroupe, l’autre par une cure.
Anthologie de citations
Les propos anglais sont restitués en français. Ils sont classés par source.
Ringo Starr sur lui-même
- Sur ce qu’il a été, formule devenue célèbre et reprise par tous ses biographes : il avait été, dit-il, un ivrogne, un homme qui battait sa femme et un père absent.
- Sur l’impossibilité de jouer, à Rolling Stone en 2019 : il avait peur, au début ; il ne voyait pas comment on pouvait faire quoi que ce soit sans être ivre. Il en était arrivé là — incapable de jouer sobre, et incapable de jouer ivre.
- Sur le déclic de la cure, même entretien : quand il s’est finalement retrouvé en centre de traitement, ce fut comme une lumière qui s’allume et lui disait qu’il était musicien et qu’il jouait bien.
- Sur les séances de Memphis, déposition judiciaire d’août 1989 : certains soirs, tous étaient sous influence.
- Sur l’alcool au studio, même déposition : on envoyait chercher du vin, il y avait de la tequila, du cognac, de la vodka, tout ce dont chacun avait envie ; il y avait toujours de quoi boire sur place.
- Sur le principe de l’All-Starr Band, à la radio WKSG : il voulait s’entourer de très bons musiciens, mais il ne voulait pas être devant en permanence.
Les autres
- Chips Moman, lors d’une audience préalable : il n’autorisait pas l’alcool dans son studio. Le témoignage contredit frontalement celui de Starr ; aucun des deux n’a été tranché par le tribunal.
- Chips Moman, publiquement en 1989 : l’album pouvait selon lui rapporter 3,5 millions de dollars s’il paraissait pendant la tournée en cours.
- Le juge Clarence Cooper, novembre 1989 : l’interdiction de diffusion devient permanente, sans motivation exposée.
- La plainte déposée par Starr : les résultats des séances de 1987 sont d’un niveau inférieur à ses standards et constitueraient un embarras professionnel.
Les correctifs factuels en un tableau
| Idée reçue | Ce que disent les sources |
|---|---|
| Ringo Starr a eu une petite carrière solo dès le départ. | Entre avril 1971 et février 1975, il aligne sept Top 10 américains consécutifs, dont deux numéros un. Sur ce format, il est alors le plus efficace des quatre. |
| Sa traversée du désert commence à la séparation des Beatles. | Elle commence entre l’automne 1975 et l’automne 1976 : fin du contrat Apple, divorce, exil fiscal, changement de label, premier album sans classement britannique. |
| Ses disques des années 1980 se sont mal vendus. | Plus radical que cela : aucun album studio de Ringo Starr n’est entré au classement britannique entre décembre 1974 et août 1998, et aucun 45 tours entre novembre 1974 et juin 1992. |
| Il a eu des numéros un en solo. | Aux États-Unis, oui : « Photograph » et « You’re Sixteen » en 1973-1974. Au Royaume-Uni, jamais — ni en 45 tours ni en album. Son sommet reste la deuxième place de « Back Off Boogaloo ». |
| Ringo’s Rotogravure est son premier échec. | Vingt-huitième place américaine : le disque se vend correctement. Le signal réel est l’absence totale de classement britannique, systématiquement omise parce que les discographies reprennent Billboard. |
| Stop and Smell the Roses a été plombé par la mort de Lennon. | L’essentiel du disque était enregistré avant le 8 décembre 1980. Le retard vient du retrait de Portrait puis du passage chez Boardwalk. Le drame a en revanche privé l’album de deux chansons que Lennon lui destinait. |
| Old Wave a échoué commercialement. | Il n’a jamais été mis en vente aux États-Unis ni au Royaume-Uni : premier album de Starr dans ce cas. Sortie en Allemagne (Bellaphon) et au Canada (RCA) en juin 1983, puis Brésil, Japon, Mexique. |
| L’album de Memphis a été perdu. | Il a été juridiquement interdit. Ordonnance prolongée le 25 août 1989, interdiction permanente en novembre 1989, remise des bandes en janvier 1990 contre 74 354 dollars. |
| On sait ce qui s’est passé dans le studio de Chips Moman. | Non. Starr et Moman ont livré sous serment deux versions incompatibles sur la présence d’alcool, et le juge n’a pas motivé sa décision. |
| L’All-Starr Band est une idée de Ringo Starr. | Le concept vient du promoteur de tournées David Fishof, ancien agent sportif, qui l’a proposé à Starr après sa cure. |
| Old Wave est son dixième album. | Neuvième ou dixième selon que l’on compte l’album pour enfants Scouse the Mouse (1977), publié pour solder son contrat britannique. |
Ce qu’on ne sait toujours pas
- Ce que contiennent exactement les bandes de Memphis. Seize titres auraient été enregistrés ; des versions circulent depuis longtemps sous le manteau, mais aucun inventaire officiel n’a jamais été publié, et les bandes maîtresses sont la propriété de Starr depuis janvier 1990.
- Le rôle réel de Bob Dylan dans ces séances. Sa présence au studio le 29 avril 1987 est documentée. Ce qu’il y a joué, ou s’il y a joué, ne l’est pas.
- Le montant véritable des frais d’enregistrement. Les documents judiciaires font état de 146 239 dollars réclamés, d’un règlement final de 74 354 dollars, et d’autres sources évoquent un coût total d’environ 162 000 dollars. Les trois chiffres circulent.
- Qui joue de la batterie sur l’album interdit. Starr a soutenu qu’il n’avait pas tenu les fûts sur ces séances et qu’il souhaitait les réenregistrer. Cela n’a jamais été vérifié de manière indépendante.
- La date exacte de sortie d’Old Wave. Le 16 juin 1983 pour l’Allemagne, le 24 juin pour le Canada : les deux dates figurent dans des sources également sérieuses, et beaucoup de discographies n’en retiennent qu’une.
- Le contenu des sessions de 1984-1986. Starr a participé à des enregistrements d’autres artistes et à des émissions de télévision pendant cette période, mais aucune chronologie fiable de son travail personnel n’existe pour ces trois années.
Chronologie 1974-1992
| Date | Événement |
|---|---|
| Novembre 1974 | Sortie de Goodnight Vienna : 8e aux États-Unis, 30e au Royaume-Uni pour deux semaines. Dernier album de Starr classé au Royaume-Uni avant 1998. |
| 30 novembre 1974 | « Only You » entre au classement britannique (28e). Dernière entrée avant dix-sept ans et six mois. |
| Février 1975 | « No No Song » atteint la 3e place américaine : dernier Top 10 américain de sa carrière. |
| Juillet 1975 | Divorce d’avec Maureen Cox prononcé. |
| Novembre 1975 | Compilation Blast from Your Past : dernier album publié par Apple Records dans sa forme d’origine. |
| 1976 | Fin du contrat Apple. Signature chez Polydor (Royaume-Uni) et Atlantic (États-Unis). Installation à Monte-Carlo. |
| 17 septembre 1976 | Sortie de Ringo’s Rotogravure, produit par Arif Mardin : dernière fois que les quatre ex-Beatles contribuent au même disque. 28e aux États-Unis, non classé au Royaume-Uni. |
| Fin 1976 | « A Dose of Rock ‘n’ Roll » (26e américain) : dernier Top 40 américain de Starr. |
| 20 septembre 1977 | Sortie de Ringo the 4th, album disco : 162e au Billboard 200, aucun single classé. Atlantic met fin au contrat. |
| Décembre 1977 | Parution de Scouse the Mouse, album pour enfants, pour solder le contrat Polydor. |
| Avril 1978 | Sortie de Bad Boy chez Portrait : 129e aux États-Unis. Le 26 avril, NBC diffuse le téléfilm Ringo, narré par George Harrison. Audience médiocre. |
| 19 mai 1980 | Accident de voiture dans le Surrey. Starr et Barbara Bach en sortent indemnes. |
| 11 juillet 1980 | Début des séances de l’album qui deviendra Stop and Smell the Roses, sous le titre Can’t Fight Lightning. |
| Novembre 1980 | Séances à Friar Park avec George Harrison : « Wrack My Brain » et une chanson écartée par Starr, « All Those Years Ago ». |
| 8 décembre 1980 | Assassinat de John Lennon. Starr renonce aux chansons que Lennon lui destinait. |
| Avril 1981 | Sortie du film Caveman. Le 27 avril, mariage avec Barbara Bach à Londres, en présence de McCartney et Harrison. |
| 27 octobre 1981 | Sortie de Stop and Smell the Roses (six producteurs) : 98e aux États-Unis, non classé au Royaume-Uni. « Wrack My Brain » 38e : dernière entrée au Hot 100 avant longtemps. |
| 1982 | RCA met fin au contrat. Enregistrement d’Old Wave avec Joe Walsh de février à juillet. Le 8 mai, mort de Neil Bogart ; Boardwalk s’effondre. |
| 16 et 24 juin 1983 | Sortie d’Old Wave en Allemagne puis au Canada. Jamais publié aux États-Unis ni au Royaume-Uni. |
| 1984 | Starr devient le narrateur de Thomas the Tank Engine & Friends. |
| Février et avril 1987 | Séances aux 3 Alarm Studios de Memphis avec Chips Moman. Bob Dylan présent le 29 avril. Seize titres enregistrés. Projet abandonné. |
| Automne 1988 | Ringo Starr et Barbara Bach entrent en cure en Arizona pour cinq semaines. |
| Juillet 1989 | Starr engage une procédure contre Chips Moman et CRS Records pour empêcher la publication des bandes de Memphis. |
| 23 juillet 1989 | Premier concert de Ringo Starr and His All-Starr Band, Park Central Amphitheatre, Dallas. Tournée jusqu’en septembre. |
| 25 août 1989 | Le juge Clarence Cooper prolonge l’interdiction de distribution. |
| Novembre 1989 | L’interdiction devient permanente, sans motivation exposée. |
| Janvier 1990 | Moman remet les bandes maîtresses contre 74 354 dollars. Publication de l’album live Ringo Starr and His All-Starr Band. |
| Juin 1992 | Sortie de Time Takes Time (Don Was, Jeff Lynne, Phil Ramone, Peter Asher). Le 6 juin, « Weight of the World » entre au 74e rang britannique : première entrée depuis novembre 1974. |
Guide d’écoute en dix étapes
- « Back Off Boogaloo » (1972) — Le sommet britannique de toute sa carrière solo, deuxième place. Riff de slide signé Harrison, batterie énorme. Le point de départ.
- « Photograph » (1973) — La seule chanson officiellement cocréditée Starkey-Harrison. Production de Richard Perry, refrain imparable, numéro un américain.
- « Oh My My » (1973) — Le troisième Top 5 américain tiré du même album : la preuve que Ringo n’était pas un coup de chance.
- « Goodnight Vienna » (1974) — Chanson-titre écrite par John Lennon. À écouter en sachant que c’est la dernière fois qu’un album de Starr entrera au classement britannique avant vingt-quatre ans.
- « A Dose of Rock ‘n’ Roll » (1976) — Dernier Top 40 américain. Rien à lui reprocher, et c’est précisément le problème : plus rien d’événementiel.
- « Drowning in the Sea of Love » (1977) — La tentative disco d’Arif Mardin. Pas ridicule, mais totalement étrangère à ce que la voix de Ringo sait faire. Le document d’une fausse route.
- « Wrack My Brain » (1981) — Écrite et produite par George Harrison, trente-huitième place américaine. La dernière fois avant longtemps que le nom de Starr apparaît dans un classement.
- « In My Car » (1983) — L’unique single d’Old Wave, publié en Allemagne, en Autriche et en Suisse seulement. Joe Walsh à la guitare, et un plaisir de jeu très audible sur un disque que personne n’a pu acheter.
- « With a Little Help from My Friends », version All-Starr (1990) — Le final des concerts de 1989. Le titre est devenu, littéralement, un programme professionnel.
- « Weight of the World » (1992) — Soixante-quatorzième place, une semaine. Le disque le moins impressionnant de cette liste, et la seule fin possible : le moment exact où le désert s’arrête.
Questions fréquentes
Quand commence la traversée du désert de Ringo Starr ?
Entre l’automne 1975 et l’automne 1976 : fin du contrat Apple, divorce d’avec Maureen Cox, installation à Monte-Carlo, changement de label et premier album — Ringo’s Rotogravure — sans aucun classement britannique.
Combien de temps a-t-elle duré ?
Selon le critère retenu, treize ou dix-sept ans. La sortie scénique date du 23 juillet 1989, premier concert de l’All-Starr Band. La sortie statistique date du 6 juin 1992, quand « Weight of the World » réapparaît au classement britannique.
Ringo Starr a-t-il vraiment disparu des classements britanniques ?
Oui, et de manière totale. Aucun 45 tours classé entre le 30 novembre 1974 et le 6 juin 1992 ; aucun album studio classé entre décembre 1974 et août 1998.
Pourquoi Ringo the 4th est-il considéré comme son pire échec ?
Parce qu’il cumule tout : cent soixante-deuxième place américaine, aucun single classé, aucune présence britannique, et la fin immédiate de son contrat chez Atlantic.
Qu’est-ce que Scouse the Mouse ?
Un album pour enfants publié en décembre 1977, dans lequel Ringo Starr tient le rôle-titre d’une souris de Liverpool et chante huit des quinze morceaux. Il servait à remplir la dernière obligation de son contrat britannique.
Pourquoi Old Wave n’est-il jamais sorti au Royaume-Uni ni aux États-Unis ?
Parce que Starr n’avait plus de label dans ces deux pays : RCA avait mis fin au contrat, et Boardwalk s’est effondré après la mort de son fondateur Neil Bogart en mai 1982. Faute de distributeur, l’album n’est paru qu’en Allemagne, au Canada, au Brésil, au Japon et au Mexique.
Qu’est devenu l’album enregistré à Memphis en 1987 ?
Il a été interdit de publication par la justice de Géorgie en novembre 1989, à la demande de Starr lui-même. Les bandes maîtresses lui ont été remises en janvier 1990 contre le versement de 74 354 dollars.
Bob Dylan a-t-il participé à cet album ?
Il était présent au studio le 29 avril 1987. Ce qu’il y a joué, ou s’il y a joué, n’est établi par aucune source fiable.
Quand Ringo Starr a-t-il arrêté de boire ?
À l’automne 1988, après une cure de cinq semaines effectuée avec Barbara Bach dans un centre de traitement de l’Arizona. Il est sobre depuis.
Qui a eu l’idée de l’All-Starr Band ?
Le producteur de tournées américain David Fishof, ancien agent sportif, qui a proposé le concept à Starr après sa cure.
Qui composait la première formation ?
Dr. John, Joe Walsh, Billy Preston, Levon Helm et Rick Danko de The Band, Nils Lofgren, Clarence Clemons et Jim Keltner.
Ringo Starr a-t-il eu un numéro un britannique en solo ?
Jamais, ni en 45 tours ni en album. C’est le seul des quatre Beatles dans ce cas.
Glossaire
- All-Starr Band — Formation à distribution tournante créée en 1989, où chaque musicien invité interprète ses propres succès entre les titres de Ringo Starr.
- Apple Records — Label des Beatles. Sa dernière parution en album, en novembre 1975, est la compilation Blast from Your Past de Ringo Starr.
- Boardwalk Records — Label américain fondé par Neil Bogart, qui devait publier Old Wave et s’est effondré après la mort de son fondateur en mai 1982.
- CRS Records — Label de College Park, en Géorgie, associé à Chips Moman, qui tenta en 1989 de publier les bandes de Memphis.
- David Fishof — Promoteur de tournées, ancien agent sportif, concepteur du format All-Starr Band.
- Chips Moman — Producteur américain, figure du studio American Sound de Memphis, propriétaire des 3 Alarm Studios.
- Arif Mardin — Producteur d’Atlantic Records, responsable de Ringo’s Rotogravure et de Ringo the 4th.
- Richard Perry — Producteur de Ringo (1973) et de Goodnight Vienna (1974), architecte de la période faste.
- Old Wave — Jeu de mots contre la new wave, titre de l’album de 1983 jamais publié dans les pays anglophones majeurs.
- Startling Studios — Studio installé par Ringo Starr à Tittenhurst Park, propriété achetée à John Lennon en 1973.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Avant le désert. Le parcours de Rory Storm and the Hurricanes, le groupe qui a fabriqué le batteur ; son premier concert avec les Beatles le 18 août 1962 ; le logo Drop-T né sur sa grosse caisse ; et les trois démissions qui ont précédé la séparation, dont la sienne en août 1968.
La vie privée. Notre portrait de Maureen Cox, l’histoire familiale racontée à travers Zak, Jason et Lee Starkey, et l’article consacré à sa sobriété et à l’effet qu’elle a eu sur d’autres musiciens.
La musique. Notre sélection de quinze chansons pour découvrir sa carrière solo, la séquence Vertical Man et Ringo Rama, et les raisons pour lesquelles il a toujours préféré l’Album blanc à Sgt. Pepper.
Les autres. La traversée du désert de George Harrison, à comparer point par point ; la décennie des ex-Beatles ; la manière dont chacun a vécu la rupture de 1970 ; les Traveling Wilburys ; les Wings en vingt chansons et Paul McCartney en solo.
Sources et bibliographie
Classements. Les positions et durées britanniques citées proviennent des relevés de l’Official Charts Company, consultés en août 2026. Les positions américaines sont celles du Billboard 200 et du Hot 100.
Dossier judiciaire. Les comptes rendus d’audience publiés par la presse américaine en 1989 et 1991, notamment les dépêches reprises par le Deseret News pour l’ordonnance du 25 août 1989 et pour l’interdiction définitive de novembre, ainsi que les archives UPI pour le dépôt de la plainte.
Fiches d’album et chronologies. Les notices de The Beatles Bible pour Old Wave et les albums de la période ; les fiches de production de Ringo, Ringo the 4th et Stop and Smell the Roses ; le récit du premier concert All-Starr par Ultimate Classic Rock, qui reprend les propos de Starr à Rolling Stone en 2019.
Ouvrages. Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You, pour la chronologie détaillée des séances solo ; Keith Badman, The Beatles Diary Volume 2, pour la datation des événements de 1970 à 1990 ; Peter Doggett, You Never Give Me Your Money, pour le versant contractuel et financier de l’après-Beatles ; Michael Seth Starr, Ringo: With a Little Help, pour la biographie.
Conformément à notre ligne éditoriale, aucune parole de chanson n’est reproduite dans cet article : tous les textes évoqués le sont par paraphrase.














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