Le samedi 10 décembre 1960, un garçon de vingt ans monte seul dans un train à Hambourg, un amplificateur impayé sur le dos, sans argent pour manger. Il s’appelle John Lennon. Ses camarades ont été expulsés d’Allemagne les uns après les autres ; son meilleur ami reste là-bas, amoureux. Pendant quelques jours, le fondateur des Beatles se demande s’il a encore un groupe — et s’il en veut un. Deux semaines plus tard, à Litherland, tout bascule. Récit complet de ce mois de décembre 1960 où les Beatles ont failli s’arrêter.
En bref
- Le premier séjour des Beatles à Hambourg (août-décembre 1960) se termine en débandade : George Harrison est expulsé le 21 novembre 1960 parce qu’il est mineur ; Paul McCartney et Pete Best sont renvoyés en Angleterre à la fin du mois après l’incident du Bambi Kino.
- Stuart Sutcliffe reste à Hambourg auprès d’Astrid Kirchherr. John Lennon se retrouve seul.
- Lennon quitte Hambourg le 10 décembre 1960, par le train et le bateau, sans argent, avec son amplificateur sur le dos. Il a raconté dans The Beatles Anthology la peur de ne jamais revoir l’Angleterre.
- De retour à Liverpool, il reste plusieurs jours sans contacter les autres. Le groupe se reforme autour du Casbah de Mona Best le 17 décembre, avec Chas Newby à la basse.
- Le 27 décembre 1960, au Litherland Town Hall, les Beatles annoncés directement de Hambourg provoquent un choc : une partie du public les croit allemands. Lennon situe là le moment où le groupe a compris qu’il était bon.
Une mise au point d’abord. Yellow-Sub.net a déjà raconté en détail l’expulsion de Paul McCartney et l’affaire du préservatif enflammé dans Hambourg : les Beatles avant le costume, la sueur avant la légende, et l’ensemble de l’année dans 1960 : la boue, Hambourg et l’année où les Beatles apprennent à survivre. Cet article-ci se concentre sur un seul personnage et une seule période : John Lennon, du départ de George Harrison, le 21 novembre 1960, au concert de Litherland, le 27 décembre. Cinq semaines pendant lesquelles le chef du groupe se retrouve isolé, apeuré, fauché, et pendant lesquelles les Beatles ont réellement failli disparaître.
Sommaire
Le contexte : un premier séjour qui tourne mal
Pour comprendre la solitude de Lennon en décembre 1960, il faut rappeler brièvement comment le groupe s’est retrouvé à Hambourg, et comment il s’y est disloqué.
Août 1960 : cinq garçons pour la Grosse Freiheit
Le 17 août 1960, les Beatles arrivent à Hambourg, envoyés par Allan Williams, leur agent de Liverpool, pour jouer à l’Indra Club de Bruno Koschmider, sur la Grosse Freiheit, dans le quartier de St. Pauli. La formation compte cinq membres : John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe à la basse et Pete Best, recruté quelques jours plus tôt à la batterie. Ils sont logés dans des réduits sordides derrière l’écran du Bambi Kino, un cinéma qui appartient aussi à Koschmider. Sur la figure de ce patron, voir Bruno Koschmider : l’homme qui a lancé les Beatles… et les a trahis.
Début octobre, l’Indra fermé pour cause de plaintes du voisinage, le groupe passe au Kaiserkeller, plus grand, où il alterne avec Rory Storm and the Hurricanes, dont le batteur s’appelle Ringo Starr. Les sets durent des heures, les nuits s’enchaînent, les stimulants aident à tenir. Sur l’effet de ce régime sur Lennon, voir Hambourg, 1960 : Lennon, les prellies et la naissance d’un fauve scénique.
La tentation du Top Ten
À l’automne, un autre club attire les Beatles : le Top Ten, sur la Reeperbahn, dirigé par Peter Eckhorn. Mieux équipé, mieux payé, plus prestigieux, il accueille le chanteur anglais Tony Sheridan, que les Beatles admirent. Les garçons y font des apparitions, envisagent d’y passer. Koschmider, qui considère le groupe comme sa propriété, prend très mal cette infidélité. Il dénonce le contrat. Sur Sheridan, voir Tony Sheridan, le Teacher des Beatles.
21 novembre : George, le premier à partir
Le 20 novembre 1960, les autorités allemandes découvrent que George Harrison n’a que dix-sept ans. Il n’a pas le droit de travailler dans un établissement de nuit après minuit. Le 21 novembre, il est expulsé. Il voyage seul, près de vingt-quatre heures : train jusqu’à Hook of Holland, bateau jusqu’à Harwich, train jusqu’à Londres, puis jusqu’à Liverpool. Il arrive chez lui sans un sou. Sur ce départ, voir notre éphéméride du 21 novembre.
Le départ de George aurait déjà pu tuer le groupe : il est le guitariste soliste. Les quatre autres continuent pourtant quelques jours, en attendant de voir ce qu’il adviendra de l’offre du Top Ten.
Fin novembre : Paul et Pete, l’incident du Bambi Kino
Quelques jours plus tard, Paul McCartney et Pete Best retournent au Bambi Kino récupérer leurs affaires pour s’installer au-dessus du Top Ten. Dans l’obscurité du couloir, ils allument un préservatif fixé au mur pour s’éclairer, par jeu. Les dégâts sont insignifiants, mais Koschmider porte plainte pour tentative d’incendie. Les deux garçons sont arrêtés, passent une nuit en détention, puis sont renvoyés en Angleterre, fin novembre 1960. Le récit complet se trouve dans notre article sur l’expulsion de Paul McCartney, et le contexte dans notre éphéméride du 30 novembre.
Et puis il n’en reste que deux
Au début de décembre 1960, il ne reste donc à Hambourg que John Lennon et Stuart Sutcliffe. Mais Stuart n’est plus vraiment un Beatle en exil : il vit désormais avec Astrid Kirchherr, la photographe qui l’a rencontré au Kaiserkeller et avec qui il s’est fiancé en novembre. Il se tient à l’écart, chez elle, dans la maison de la famille Kirchherr. Lennon, lui, n’a ni fiancée allemande, ni logement stable, ni argent, ni groupe.
John Lennon, seul à Hambourg
Les jours qui séparent le départ de Paul et Pete de celui de Lennon sont mal documentés. On en connaît surtout ce que Lennon lui-même en a dit, des années plus tard, dans les entretiens réunis pour The Beatles Anthology.
Le récit de Lennon
Lennon décrit une expérience bouleversante : se retrouver jeune, seul, dans un pays étranger, sans argent de côté, parce que le groupe dépensait tout au jour le jour. Il insiste sur la faim et sur l’approche de Noël, qui rendait la situation encore plus pénible. Il a aussi affirmé avoir joué quelques soirs avec d’autres musiciens pendant ces jours-là. Ce dernier point n’est pas documenté par d’autres sources, et il faut le prendre comme un souvenir de Lennon, non comme un fait établi.
Le fils d’un père absent
Pour mesurer ce que représente cet isolement, il faut rappeler qui est Lennon en 1960. Abandonné par son père, Alfred, quand il avait cinq ans, séparé de sa mère, Julia, qui l’a confié à sa tante Mimi, il a perdu Julia en juillet 1958, renversée par une voiture. Le groupe est pour lui bien plus qu’une activité : c’est une famille de substitution. Se retrouver sans ses camarades, dans une ville hostile, c’est revivre une forme d’abandon. Sa peur de décembre 1960 ne se réduit pas à la faim ou au froid ; elle touche une blessure plus ancienne.
Stuart, l’ami qui ne revient pas
Le détail le plus douloureux est peut-être celui-ci : l’ami le plus proche de Lennon, Stuart Sutcliffe, est à quelques rues, mais il a choisi une autre vie. Astrid, l’art, Hambourg. Lennon, qui a fait entrer Stuart dans le groupe malgré ses limites de bassiste, sent que quelque chose s’éloigne. Stuart ne quittera d’ailleurs jamais vraiment Hambourg : il y reviendra, s’inscrira à l’école d’art de la ville, et y mourra le 10 avril 1962, à vingt et un ans. Sur sa trajectoire, voir Il y a 64 ans s’éteignait Stuart Sutcliffe et la vraie chronologie d’avril 1962.
Pourquoi rester quelques jours de plus ?
On peut se demander pourquoi Lennon n’est pas rentré immédiatement avec Paul et Pete. Plusieurs raisons se dessinent. Il n’a pas été expulsé ; il n’y a donc pas de billet payé par les autorités. Il attend peut-être de voir si la situation peut s’arranger avec le Top Ten, où Peter Eckhorn souhaitait les engager. Il n’a pas d’argent pour le voyage. Et, sans doute, il hésite à rentrer à Liverpool la tête basse, après avoir annoncé à tout le monde, et d’abord à sa tante Mimi, que Hambourg serait le début de quelque chose.
Le 10 décembre 1960 : le voyage de retour
Le samedi 10 décembre 1960, Lennon se résout à partir. Il quitte Hambourg par le train, puis traverse la mer du Nord en bateau, avant de rejoindre Liverpool par la route ou le rail.
L’amplificateur sur le dos
Le détail le plus célèbre de ce voyage est l’amplificateur. Lennon rentre avec son ampli sur le dos, un appareil qu’il n’a pas fini de payer. Dans l’Anthology, il dit avoir eu peur qu’on le lui vole en route. L’image est saisissante : le futur Beatle voyageant à travers l’Europe du Nord comme un colporteur, portant sur ses épaules le seul bien de valeur qu’il possède, et qui n’est même pas encore à lui.
Cet amplificateur n’est pas un simple accessoire. Pour un musicien de 1960, l’ampli est l’outil de travail le plus coûteux, et souvent acheté à crédit. Le perdre, c’eût été perdre la possibilité de jouer, et rester endetté. Lennon le porte comme on porte un capital.
La peur de ne jamais revoir l’Angleterre
Lennon a résumé son état d’esprit pendant ce voyage d’une formule que l’on cite souvent : il était convaincu qu’il ne reverrait jamais l’Angleterre. Il faut entendre cette phrase avec l’emphase qui caractérise Lennon. Le trajet Hambourg-Liverpool n’a rien d’une expédition polaire. Mais pour un garçon de vingt ans, épuisé, affamé, sans argent, parlant mal l’allemand et le néerlandais, chaque correspondance est une épreuve. La peur est réelle, même si elle est disproportionnée.
Une Europe encore marquée par la guerre
Il ne faut pas oublier le contexte historique. En 1960, la guerre s’est terminée quinze ans plus tôt. Liverpool a été durement bombardée par la Luftwaffe ; Hambourg a été ravagée par les bombardements alliés de 1943. Lennon est né le 9 octobre 1940, pendant le Blitz. Pour un jeune Anglais de cette génération, l’Allemagne reste un pays étrange, associé aux récits des pères et des oncles. Le voyage de retour est aussi une traversée de cette mémoire.
Liverpool, décembre 1960 : le retour de l’enfant prodigue
Lennon arrive à Liverpool autour du 11 décembre 1960. Il retourne à Mendips, la maison de sa tante Mimi, au 251 Menlove Avenue, à Woolton.
Mimi
Mimi Smith, la sœur aînée de Julia, a élevé John depuis ses cinq ans. Elle n’a jamais pris au sérieux sa passion pour le rock’n’roll. Elle lui répétait, selon une formule restée célèbre, que la guitare, c’est bien joli, mais qu’on n’en vit pas. Elle a vu d’un très mauvais œil le départ pour Hambourg, qui signifiait l’abandon définitif du Liverpool College of Art. Le retour de John, sans argent et sans groupe, lui donne raison. Plusieurs biographes rapportent que l’accueil fut froid. Nous n’entrons pas dans les détails d’anecdotes dont les versions divergent ; retenons simplement que Lennon rentre dans une maison où son choix de vie n’est pas approuvé.
Cynthia
À Liverpool, Lennon retrouve aussi Cynthia Powell, sa petite amie, étudiante comme lui au College of Art. Pendant le séjour à Hambourg, il lui a écrit de longues lettres. Cynthia est l’une des rares personnes à qui Lennon peut confier sa détresse. Elle deviendra sa femme en août 1962. Sur son histoire, voir la véritable histoire de Cynthia Lennon.
Le silence
Le fait le plus frappant de ces jours-là est le silence. Lennon ne contacte pas immédiatement les autres. Paul, George et Pete, de leur côté, ne l’appellent pas non plus. McCartney l’a raconté dans l’Anthology : il s’attendait à ce que quelqu’un téléphone pour parler de la suite, mais personne ne l’a fait. Il n’était pas déprimé, dit-il en substance, mais perplexe, et se demandait si le groupe allait continuer ou si c’était fini.
Plusieurs éléments expliquent ce silence. D’abord la fatigue : après trois mois de nuits sans sommeil, les garçons ont besoin de dormir. Ensuite l’humiliation : aucun d’entre eux n’a envie de parler de la débâcle. Enfin la question de la direction : c’est Lennon qui a fondé le groupe, c’est à lui, en principe, de reprendre l’initiative. Et Lennon hésite.
Les doutes de Lennon : continuer ou arrêter ?
La période de décembre 1960 est l’une des rares où John Lennon a sérieusement envisagé de renoncer à la musique en groupe. Il l’a dit lui-même : il s’apitoyait sur son sort et se demandait si cela valait la peine de continuer à jouer dans des boîtes de nuit et des lieux miteux.
Le bilan d’un échec apparent
Sur le papier, le bilan de Hambourg est désastreux. Le groupe a été chassé par son employeur, trois de ses membres ont été expulsés, le quatrième est resté en Allemagne, et le cinquième est rentré ruiné. Personne à Liverpool n’a entendu parler de leurs exploits nocturnes. Ils n’ont pas de disque, pas de manager sérieux — leurs relations avec Allan Williams se sont tendues —, pas de bassiste, et pas d’engagement en vue. Pour un garçon qui a quitté les Beaux-Arts pour cette aventure, le moment de doute est compréhensible.
Ce que Hambourg a changé, sans qu’ils le sachent
Mais ce que Lennon et ses camarades ignorent encore, c’est ce que Hambourg a fait d’eux. Trois mois de sets interminables, parfois cinq ou six heures par nuit, les ont transformés en musiciens d’une endurance et d’une cohésion inconnues à Liverpool. Leur répertoire s’est élargi à des dizaines de titres. Leur son s’est durci. Leur présence scénique, sous l’injonction de Koschmider à faire le show, est devenue spectaculaire. Ils ne le savent pas encore, parce qu’ils n’ont pas encore joué devant un public anglais depuis leur retour. La révélation va venir de ce public.
La décision
Selon la chronologie la plus couramment admise, Lennon reprend contact avec les autres vers le milieu du mois de décembre. Il faut noter que les sources divergent sur la durée exacte du silence : Lennon parle de plusieurs semaines, mais les dates des concerts qui suivent montrent que le groupe se reforme en réalité en quelques jours. Ce décalage entre la perception de Lennon et la chronologie réelle est révélateur : ces quelques jours de solitude lui ont paru une éternité.
Lennon l’a formulé plus tard avec lucidité : il s’est dit qu’il fallait profiter de la scène musicale de Liverpool, qui était en plein essor, et qu’il serait dommage de gâcher l’expérience accumulée en jouant tous les soirs à Hambourg. Autrement dit, c’est le calcul du professionnel qui l’emporte sur le découragement de l’adolescent.
La reconstruction : Pete Best, Mona Best et le Casbah
Si les Beatles se reforment si vite, c’est en grande partie grâce à une famille : les Best.
Mona Best, la mère-manager
Mona Best, la mère de Pete, tient le Casbah Coffee Club, installé dans la cave de sa grande maison victorienne du 8 Hayman’s Green, à West Derby. Les Quarrymen y ont joué dès son ouverture, en août 1959. Mona est une femme d’affaires énergique, née en Inde, qui croit au talent des garçons et à celui de son fils. Pendant que Lennon hésite, elle agit : elle organise des engagements, fait fonctionner son réseau, et offre au groupe un lieu où rejouer. Sur le Casbah et la famille Best, voir Pete Best, le siège vide.
Neil Aspinall, le premier road manager
Dans l’entourage des Best gravite aussi un jeune homme appelé à un grand avenir : Neil Aspinall, ancien camarade de classe de Paul et George, qui loge chez les Best. Il va bientôt conduire la camionnette du groupe et transporter le matériel. Il deviendra road manager, puis, des années plus tard, le directeur d’Apple Corps. En décembre 1960, il fait partie de ce petit cercle qui maintient le groupe en vie.
Chas Newby, le bassiste de remplacement
Reste le problème de la basse : Stuart Sutcliffe est toujours à Hambourg. Les Beatles font appel à Chas Newby, un ami de Pete Best qui a joué avec lui dans les Blackjacks. Newby accepte de dépanner. Il participe à quelques concerts de décembre 1960, puis refuse de continuer : il préfère reprendre ses études de chimie. Il est l’un des rares musiciens à pouvoir dire qu’il a été un Beatle, même pour quelques soirs.
17 décembre 1960 : le Casbah, premier signe
Le samedi 17 décembre 1960, les Beatles jouent au Casbah. C’est leur premier concert depuis le retour d’Allemagne. Les affiches annoncent le groupe comme venant directement de Hambourg. La formule est un argument commercial : elle suggère un groupe international, exotique, aguerri.
La surprise du public
Selon les témoignages rassemblés par les historiens, une partie du public s’attend à voir un groupe allemand. Quand les musiciens montent sur scène, la surprise est double : ce sont des garçons de Liverpool, que certains connaissent de vue, et ils jouent d’une manière que personne n’a jamais entendue dans la ville. Le son est plus fort, plus rapide, plus serré. La réaction est enthousiaste. Le matériel, faute de mieux, a été emprunté à un autre groupe local.
Le premier soir de la renaissance
Pour Lennon, ce concert est une révélation. Le doute des jours précédents s’efface devant la réaction de la salle. Le groupe n’est pas fini ; il est meilleur que jamais. Mais le vrai choc, celui qui va entrer dans la légende, est encore à venir, dix jours plus tard.
24 décembre 1960 : le Grosvenor Ballroom
La veille de Noël, les Beatles jouent au Grosvenor Ballroom de Liscard, à Wallasey, sur l’autre rive de la Mersey. C’est une salle qu’ils connaissent : ils y ont joué à plusieurs reprises au printemps et à l’été 1960, dans une ambiance souvent violente, où les bagarres éclataient régulièrement. Le retour dans ce lieu familier confirme ce que le Casbah a laissé entrevoir : le groupe a changé de dimension.
27 décembre 1960 : Litherland Town Hall, la nuit où tout bascule
Le mardi 27 décembre 1960, au Litherland Town Hall, dans le nord de Liverpool, les Beatles donnent le concert que la plupart des historiens considèrent comme le véritable point de départ de leur succès à Liverpool. Sur cette soirée, voir aussi notre éphéméride du 27 décembre et notre dossier sur l’année 1960.
Bob Wooler, l’homme qui les a placés
Le concert doit beaucoup à Bob Wooler, disc-jockey et présentateur, figure incontournable de la scène de Liverpool, futur animateur attitré du Cavern Club. Wooler convainc le promoteur Brian Kelly d’ajouter les Beatles à l’affiche d’une soirée dansante de l’après-Noël. Le cachet est modeste, quelques livres. Wooler soigne la présentation : il annonce le groupe comme venant de Hambourg, et le fait entrer en scène avec un effet de surprise, rideau fermé, avant de lancer le premier morceau.
Le choc
Quand le rideau s’ouvre et que le groupe attaque, la salle réagit d’une façon que personne n’avait vue à Liverpool. Les danseurs s’arrêtent, se massent devant la scène, crient. Le volume, l’énergie, l’attitude des musiciens, en cuir noir, sans sourire forcé, tranchent avec les groupes locaux, qui imitent encore sagement Cliff Richard et les Shadows. Plusieurs témoins ont décrit cette soirée comme le moment où ils ont compris que les Beatles étaient différents.
Les Allemands de Liverpool
Lennon a raconté, dans l’Anthology, qu’une grande partie du public pensait qu’ils étaient allemands, à cause de l’annonce. Il a même avancé une proportion très élevée, qu’il faut prendre comme une boutade plutôt que comme une statistique. Il s’amusait de ces spectateurs qui s’étonnaient qu’ils parlent si bien anglais. L’anecdote est révélatrice : le label venus de Hambourg fonctionne comme une marque d’exotisme et de prestige. Les Beatles, qui avaient été chassés d’Allemagne comme des indésirables, reviennent à Liverpool auréolés du prestige de l’étranger.
La prise de conscience
C’est à propos de cette soirée que Lennon situe la prise de conscience du groupe. Il explique en substance que, jusqu’à Hambourg, ils se croyaient bons mais pas assez ; que c’est seulement de retour à Liverpool, en se comparant aux autres, qu’ils ont mesuré la différence et compris ce qui leur était arrivé pendant que les autres groupes continuaient à jouer du Cliff Richard. Pour la première fois, ils se laissent aller sur scène et sont acclamés. Le doute des jours précédents se transforme en assurance.
C’est le renversement complet du voyage du 10 décembre. Deux semaines et demie plus tôt, Lennon traversait l’Europe du Nord persuadé de ne jamais revoir l’Angleterre et doutant de l’avenir du groupe. Le 27 décembre, il découvre que ce groupe est devenu le meilleur de Liverpool.
Ce que la solitude de décembre a changé chez Lennon
La leçon de la fragilité
La période de décembre 1960 enseigne à Lennon une leçon qu’il n’oubliera pas : un groupe peut disparaître du jour au lendemain, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la musique. Un âge, une plainte, un patron rancunier. Cette conscience de la fragilité nourrira plus tard son acceptation de Brian Epstein, qui apportera précisément ce qui manquait en 1960 : une protection, une structure, un cadre professionnel. Sur Epstein, voir Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle.
La confirmation du leadership
C’est aussi dans cette période que se confirme le rôle de Lennon comme chef. Le groupe attendait sa décision. Quand il décide de continuer, les autres suivent. Ce leadership, qui s’effacera progressivement au profit d’un équilibre plus partagé avec McCartney à partir de 1966, est encore incontesté en 1960.
L’abandon comme motif
Enfin, cette solitude préfigure un motif qui traverse la vie et l’œuvre de Lennon : la peur de l’abandon. On la retrouvera dans ses chansons les plus personnelles, jusqu’à Mother, en 1970, qui s’adresse à ses deux parents. L’épisode de Hambourg n’est évidemment pas la source de cette angoisse, qui remonte à l’enfance, mais il en est une réactivation. On comprend mieux, à cette lumière, l’intensité de son attachement au groupe, et plus tard la violence de sa réaction quand le groupe se défait. Sur les départs successifs qui ont précédé la séparation, voir Ils sont partis avant la fin : les trois démissions qui ont précédé la séparation des Beatles.
Ce que Liverpool ignorait encore
Pour comprendre le choc de Litherland, il faut mesurer l’état de la scène de Liverpool à la fin de 1960, au moment où Lennon rentre de Hambourg.
Une scène en pleine expansion
Liverpool compte alors des dizaines de groupes, qui se produisent dans les salles paroissiales, les salles de bal municipales, les clubs de jazz qui commencent à s’ouvrir au rock et les cafés comme le Casbah ou le Jacaranda d’Allan Williams. Rory Storm and the Hurricanes, avec Ringo Starr à la batterie, sont parmi les plus populaires. Gerry and the Pacemakers commencent à se faire un nom. La concurrence est rude, et la plupart des formations imitent le modèle dominant de l’époque en Angleterre : Cliff Richard et les Shadows, avec leurs costumes coordonnés, leurs pas de danse synchronisés et leur son propre.
Les pionniers de Hambourg
Les Beatles ne sont pas le premier groupe de Liverpool à partir pour Hambourg. Derry and the Seniors, envoyés eux aussi par Allan Williams, les ont précédés au Kaiserkeller durant l’été 1960. C’est le succès de ces pionniers qui a convaincu Bruno Koschmider de faire venir d’autres groupes anglais. Mais les Seniors, formation plus âgée et plus professionnelle, n’ont pas connu la même transformation que les Beatles, peut-être parce qu’ils étaient déjà formés. Les Beatles, eux, sont partis comme des amateurs et reviennent comme des professionnels.
Avant le Mersey Beat
En décembre 1960, il n’existe pas encore de presse spécialisée pour couvrir cette scène. Le journal Mersey Beat, fondé par Bill Harry, un ancien camarade de Lennon au College of Art, ne paraîtra qu’en juillet 1961. Lennon y signera, dans le premier numéro, un texte humoristique sur les origines du nom des Beatles. En décembre 1960, la réputation d’un groupe se fait donc exclusivement par le bouche-à-oreille, de salle en salle. C’est pourquoi le choc de Litherland se propage si vite : des centaines de jeunes l’ont vécu et le racontent.
Le répertoire rapporté de Hambourg
Ce que les Beatles jouent à Litherland n’est pas un répertoire original. En 1960, ils interprètent presque exclusivement des reprises, les compositions de Lennon et McCartney restant très minoritaires sur scène.
Le rock’n’roll américain comme matière première
Le cœur de leur répertoire est le rock’n’roll américain des années 1950 : Chuck Berry, Little Richard, Carl Perkins, Elvis Presley, Buddy Holly, Gene Vincent, Eddie Cochran. À Hambourg, pour tenir des sets de plusieurs heures, ils ont appris à étirer certains morceaux bien au-delà de leur durée d’origine. La chanson de Ray Charles What’d I Say, avec ses échanges entre le chanteur et le chœur, se prêtait particulièrement à ces versions interminables. Sur l’héritage de Little Richard, voir Six ans sans Little Richard : l’architecte qui a bâti la maison Beatles.
Les ballades et les standards
Pour varier les humeurs, les Beatles intègrent aussi des ballades, des standards et des morceaux inattendus, comme Bésame Mucho ou The Sheik of Araby, qu’ils interpréteront encore lors de leur audition chez Decca le 1er janvier 1962. Sur ce dernier titre, voir The Sheik of Araby : quand les Beatles transformaient un vieux mirage orientaliste. Cette variété, forgée par la nécessité de remplir les nuits de Hambourg, est un atout décisif à Liverpool : là où les autres groupes ont vingt titres, les Beatles en ont des dizaines.
La manière plus que la matière
Mais ce qui fait la différence à Litherland, ce n’est pas le choix des chansons, que d’autres groupes jouent aussi. C’est la manière. Le volume, la puissance de la batterie de Pete Best, l’attaque des guitares, la présence de Lennon et de McCartney au micro, les harmonies vocales, les pitreries apprises pour faire le show devant les marins de St. Pauli. Le public de Liverpool découvre un groupe qui ne cherche pas à plaire poliment, mais à s’imposer.
L’image : le cuir et l’attitude
Le choc de Litherland est aussi visuel. Les Beatles de décembre 1960 ne ressemblent pas aux groupes locaux en costumes assortis. Leur allure, héritée des rockers et renforcée par Hambourg, est plus rude : cuir, jeans, bottes, cheveux gominés. Cette image, que les photographies d’Astrid Kirchherr et de Jürgen Vollmer fixeront en 1960 et 1961, tranche avec le conformisme de la scène anglaise. Elle sera ensuite abandonnée à l’initiative de Brian Epstein, au profit des costumes qui feront le tour du monde. Mais en décembre 1960, c’est ce cuir qui électrise le public. Sur les photographes de Hambourg, voir Hamburg Days : la BBC filme la sueur des Beatles.
Un chef de vingt ans
Revenons pour finir à Lennon lui-même, tel qu’il est en décembre 1960.
L’étudiant qui a tout misé
Lennon a vingt ans depuis le 9 octobre 1960, date qu’il a fêtée à Hambourg. Il a quitté le Liverpool College of Art sans diplôme. Il n’a aucun autre métier en vue. Il a tout misé sur le groupe, contre l’avis de sa tante. Le retour de décembre 1960 est donc bien plus qu’un contretemps : c’est le moment où son pari semble perdu. Cela éclaire la violence de sa peur et la profondeur de son abattement.
L’humour comme défense
Lennon affronte cette crise avec l’arme qu’il utilisera toute sa vie : l’humour. Les récits qu’il fera plus tard de cette période, avec leurs exagérations et leurs pointes d’autodérision, en portent la trace. Se moquer de sa propre détresse, c’est une façon de la tenir à distance. Ce trait de caractère, qu’on retrouve dans ses dessins, ses textes et ses interviews, est déjà pleinement formé à vingt ans.
L’orgueil
Il y a aussi l’orgueil. Lennon n’aime pas demander. Qu’il n’ait pas appelé les autres immédiatement à son retour s’explique en partie par là : celui qui a fondé le groupe ne veut pas avoir l’air de mendier sa reconstitution. C’est finalement l’initiative collective, et celle de la famille Best, qui permet de dépasser ce blocage. Le chef reprend sa place quand la place lui est rendue.
Les suites : de Litherland au retour à Hambourg (janvier-mars 1961)
Le triomphe de Litherland ne règle pas tout. Les premières semaines de 1961 restent chaotiques, et plusieurs obstacles doivent encore être levés avant que les Beatles ne repartent pour l’Allemagne.
Paul à l’usine
Au début de 1961, sous la pression de son père, Jim, qui s’inquiète de voir son fils sans emploi, Paul McCartney accepte un travail chez Massey & Coggins, une entreprise d’équipement électrique de Liverpool, où il bobine des câbles. L’expérience ne dure pas. McCartney a raconté qu’un jour, alors que les Beatles devaient jouer au Cavern à l’heure du déjeuner, il a escaladé le mur de l’usine et n’est jamais revenu. Le détail illustre l’alternative qui se pose alors à chacun des garçons : la musique ou un emploi ordinaire. Sur les autres visages de McCartney à cette période, voir 20 faits méconnus sur Paul McCartney.
Le retour de Stuart
Stuart Sutcliffe rentre à Liverpool au début de 1961 et reprend sa place de bassiste pour quelques semaines. Mais son cœur est à Hambourg, auprès d’Astrid, et sa vocation est la peinture. Quand les Beatles repartiront en Allemagne, il les accompagnera, avant de quitter le groupe au cours de l’été 1961 pour s’inscrire à l’école des beaux-arts de Hambourg. Paul McCartney, jusque-là guitariste et pianiste, prendra alors définitivement la basse. Sur cette transition, voir l’histoire de la Höfner 500/1 de Paul McCartney, achetée à Hambourg en 1961, et notre enquête sur la bagarre entre McCartney et Sutcliffe.
Le Cavern
Le 9 février 1961, les Beatles font leurs débuts au Cavern Club, dans Mathew Street, lors d’une séance de midi. Le club, jusque-là temple du jazz, s’ouvre au beat. C’est le début d’une relation qui durera jusqu’en août 1963 et qui comptera près de trois cents apparitions. Bob Wooler, l’homme de Litherland, y deviendra l’animateur attitré. La filiation entre le choc du 27 décembre 1960 et la conquête du Cavern est directe.
George a dix-huit ans
Un obstacle majeur au retour à Hambourg disparaît le 25 février 1961 : George Harrison fête ses dix-huit ans. Il n’est plus mineur, et plus rien ne l’empêche légalement de jouer dans les clubs de nuit allemands. L’âge qui avait provoqué la débâcle de novembre 1960 n’est plus un problème.
L’interdiction de Paul et Pete
Reste la situation de Paul McCartney et Pete Best, frappés d’une interdiction de séjour en Allemagne après l’incident du Bambi Kino. Peter Eckhorn, le patron du Top Ten, qui tient à engager le groupe, contribue aux démarches pour obtenir la levée de cette mesure. Les autorités allemandes finissent par l’accorder, sous conditions. La voie est libre.
La brouille avec Allan Williams
Un autre épisode se joue en coulisses. Allan Williams, qui avait organisé le premier séjour, estime avoir droit à une commission sur le nouvel engagement au Top Ten. Les Beatles, qui ont négocié directement avec Eckhorn, refusent de le payer. Williams leur écrit une lettre furieuse et rompt avec eux. Il le regrettera toute sa vie, surtout après l’arrivée de Brian Epstein à la fin de 1961. Sur Williams, voir sa page biographique.
27 mars 1961 : le retour à Hambourg
Le 27 mars 1961, les Beatles repartent pour Hambourg. Ils jouent au Top Ten du 1er avril au 1er juillet 1961, pendant quatre-vingt-douze nuits. C’est pendant ce second séjour qu’ils accompagnent Tony Sheridan lors d’une séance d’enregistrement pour Polydor, sous la direction du chef d’orchestre et producteur Bert Kaempfert, en juin 1961. My Bonnie, qui en sortira, sera le disque qui attirera l’attention de Brian Epstein à Liverpool quelques mois plus tard.
Le Lennon qui repart en mars 1961 n’a plus rien à voir avec celui qui rentrait, apeuré, en décembre 1960. Il revient dans la ville qui l’avait vu partir seul, cette fois à la tête d’un groupe qui a pris conscience de sa force.
Quatre retours, quatre solitudes
On oublie souvent que les Beatles sont tous rentrés de leur premier séjour à Hambourg séparément, et chacun dans des conditions difficiles. Le tableau suivant récapitule ces retours.
| Membre | Date de départ | Motif | Conditions du retour |
|---|---|---|---|
| George Harrison | 21 novembre 1960 | Expulsion : mineur (17 ans) | Seul, environ vingt-quatre heures de train et de bateau, arrivé sans argent |
| Paul McCartney | Fin novembre 1960 | Expulsion après la plainte de Koschmider (incident du Bambi Kino) | Renvoyé en Angleterre avec Pete Best |
| Pete Best | Fin novembre 1960 | Même incident | Renvoyé en Angleterre avec Paul McCartney |
| John Lennon | 10 décembre 1960 | Départ volontaire, faute de groupe et d’argent | Seul, train et bateau, amplificateur impayé sur le dos |
| Stuart Sutcliffe | Début 1961 | Reste à Hambourg auprès d’Astrid Kirchherr | Rentre plus tard, provisoirement |
Ce tableau fait apparaître une singularité : Lennon est le seul à partir de son plein gré, et le seul à le faire sans y être contraint par une décision administrative. Paradoxalement, c’est aussi le retour qui l’a le plus marqué. George, expulsé, a vécu son voyage comme une injustice ; Paul et Pete comme une humiliation ; John, lui, comme un abandon.
Comment le récit s’est construit
L’épisode du retour solitaire de Lennon est aujourd’hui célèbre, mais il faut rappeler d’où vient ce que nous en savons.
La voix de Lennon, recueillie tardivement
L’essentiel des détails — la peur, la faim, l’amplificateur, l’approche de Noël — provient des propos de Lennon lui-même, recueillis dans différents entretiens et rassemblés en 2000 dans le livre The Beatles Anthology. Lennon étant mort en 1980, ces citations proviennent d’entretiens antérieurs à sa mort, recueillis pour certains dix ou vingt ans après les faits. Elles ont la force du témoignage et les faiblesses de la mémoire.
Le goût de Lennon pour la dramatisation
Lennon était un conteur. Il aimait les formules frappantes, les images fortes, les exagérations comiques. La conviction de ne jamais revoir l’Angleterre, la proportion avancée de spectateurs croyant le groupe allemand, la durée du silence après le retour : autant d’éléments qui portent la marque de son style. Ils ne sont pas faux, mais ils sont amplifiés. L’historien doit les confronter aux dates.
Le travail des historiens
C’est ce qu’ont fait les chercheurs, Mark Lewisohn en tête, en reconstituant la chronologie jour par jour. Leur travail montre que le groupe s’est reformé plus vite que ne le suggère le souvenir de Lennon, et que le concert de Litherland a été précédé par au moins deux autres dates. Il ne diminue pas la réalité de la détresse de Lennon ; il la replace dans un calendrier précis. La période de doute a duré quelques jours, pas quelques mois. Mais ces quelques jours ont compté.
Hambourg dans la mémoire de Lennon
Le traumatisme du retour de décembre 1960 n’a pas terni l’attachement de Lennon à Hambourg. Au contraire.
La ville où il a grandi
On prête à Lennon une formule souvent citée : il serait né à Liverpool, mais aurait grandi à Hambourg. Qu’elle soit exacte au mot près ou non, elle résume son sentiment. C’est à Hambourg, entre 1960 et 1962, au fil de cinq séjours, que Lennon est devenu un musicien et un homme de scène. C’est là aussi qu’il a rencontré Astrid Kirchherr, Klaus Voormann et Jürgen Vollmer, qui ont profondément influencé l’image du groupe.
La photo de Rock ‘n’ Roll
Quinze ans plus tard, en 1975, Lennon choisit pour la pochette de son album de reprises Rock ‘n’ Roll une photographie prise à Hambourg en 1961 par Jürgen Vollmer : un jeune Lennon en cuir, adossé à une porte de St. Pauli, pendant que trois silhouettes floues passent devant lui. C’est un hommage explicite à cette période et à la musique qu’il y jouait. Sur cet album, voir notre classement des dix meilleurs albums solo des Beatles, où il figure, et notre dossier sur le retrait de Lennon en 1975.
Le Star-Club et la fin d’un cycle
Les Beatles retourneront trois fois encore à Hambourg, en 1962, notamment au Star-Club, dont les soirées de décembre 1962 ont été enregistrées de façon rudimentaire. Le premier de ces séjours de 1962 commence dans le deuil : en arrivant, en avril, ils apprennent la mort de Stuart Sutcliffe, survenue quelques jours plus tôt. Lennon, qui avait laissé son ami à Hambourg en décembre 1960, le perd définitivement dans cette même ville. Sur le rôle du videur et ami Horst Fascher dans ces années, voir Horst Fascher, le videur de Hambourg.
Ce que dit cet épisode de l’histoire des Beatles
Un groupe qui aurait pu ne pas exister
Le mois de décembre 1960 rappelle une vérité que la légende a tendance à effacer : l’histoire des Beatles n’était pas écrite d’avance. Si Lennon avait écouté Mimi, s’il avait repris ses études ou pris un emploi, si Mona Best n’avait pas proposé le Casbah, si Bob Wooler n’avait pas convaincu Brian Kelly, le groupe aurait pu se dissoudre comme des centaines d’autres formations de Liverpool. Sur ces bifurcations possibles, voir aussi Beatles 1956-1963 : la naissance d’un mythe.
La valeur de l’épreuve
Il montre aussi que l’épreuve a eu une valeur. Les heures de Hambourg ont fabriqué la compétence ; l’expulsion et le retour humiliant ont fabriqué la détermination. Le contraste entre le voyage du 10 décembre et le concert du 27 décembre est le cœur dramatique de cette histoire : en dix-sept jours, Lennon passe du désespoir à la certitude.
Le rôle des autres
Enfin, il rappelle que les Beatles ne se sont pas faits seuls. Mona Best, Neil Aspinall, Chas Newby, Bob Wooler, Brian Kelly, Peter Eckhorn : autant de personnes, souvent oubliées, qui ont permis au groupe de traverser la crise de l’hiver 1960. Pete Best, qui sera écarté en août 1962, a joué un rôle essentiel dans cette reconstruction — ce qui rend son éviction plus amère encore. Sur ce point, voir 16 août 1962 : le matin où Pete Best a cessé d’être un Beatle.
Décembre 1960, vu par les autres
Pendant que Lennon traverse sa crise, les autres membres du groupe et ceux qui le deviendront vivent, chacun de leur côté, ce même mois de décembre 1960.
George, le cadet humilié
George Harrison, rentré le premier, vit chez ses parents, dans la maison familiale de Speke, dans le sud de Liverpool. Il a dix-sept ans et vient d’être renvoyé d’un pays étranger pour cause de minorité. Pour le plus jeune du groupe, que Lennon traitait parfois avec condescendance, l’humiliation est double. Mais George a une famille solide et une mère, Louise, qui soutient sans réserve sa passion pour la musique, contrairement à la tante de Lennon. Il attend, guitare en main, que le groupe se reforme.
Paul, entre son père et le groupe
Paul McCartney est rentré au 20 Forthlin Road, à Allerton, où il vit avec son père Jim et son frère Michael depuis la mort de sa mère, Mary, en 1956. Jim McCartney, musicien amateur lui-même, n’est pas hostile à la musique, mais il voudrait que son fils ait un vrai métier. Le retour de Hambourg, avec une expulsion à la clé, n’arrange rien. C’est dans ce contexte que Paul acceptera, au début de 1961, le travail chez Massey & Coggins. En décembre 1960, il se demande, comme il l’a raconté, si le groupe va continuer.
Pete, le seul à avoir une base
Pete Best est dans une situation différente. Il vit chez sa mère, Mona, dans la grande maison du Casbah. Il dispose donc, contrairement aux autres, d’un lieu où jouer et d’une famille qui s’investit activement dans la carrière du groupe. C’est pourquoi la reconstruction de décembre 1960 passe en grande partie par lui. Il est, à ce moment précis, l’un des piliers du groupe — ce que ses camarades oublieront vingt mois plus tard.
Stuart, ailleurs
Stuart Sutcliffe vit à Hambourg, dans la maison de la famille Kirchherr. Il est fiancé à Astrid, il peint, il envisage déjà de reprendre ses études artistiques. Il suivra en 1961 les cours du sculpteur Eduardo Paolozzi à l’école des beaux-arts de Hambourg. Pour lui, décembre 1960 n’est pas une crise mais un commencement. Son destin et celui de Lennon, jusque-là parallèles, commencent à diverger.
Ringo, déjà dans le paysage
Et puis il y a un musicien qui n’est pas encore un Beatle mais qui a partagé leur vie à Hambourg : Ringo Starr, batteur de Rory Storm and the Hurricanes, qui alternaient avec les Beatles au Kaiserkeller. Le 15 octobre 1960, Lennon, McCartney et Harrison ont enregistré avec lui, dans un petit studio public de Hambourg, un disque souvenir sur lequel chantait un autre membre des Hurricanes, Lu Walters. C’est la première trace sonore réunissant les quatre futurs Beatles. En décembre 1960, personne n’imagine que ce batteur remplacera Pete Best moins de deux ans plus tard. Sur Ringo et sa réévaluation, voir Le procès en médiocrité de Ringo Starr.
Le Top Ten : l’occasion manquée de novembre 1960
Il faut revenir un instant sur l’élément déclencheur de la débâcle : l’offre du Top Ten Club. Car c’est elle qui explique la colère de Koschmider, et donc indirectement la solitude de Lennon.
Un club plus attrayant
Le Top Ten, ouvert à l’automne 1960 sur la Reeperbahn, se présente comme un établissement plus moderne que le Kaiserkeller. Son patron, Peter Eckhorn, a attiré Tony Sheridan, et il cherche à engager les meilleurs groupes anglais présents à Hambourg. George Harrison a raconté que le club était bien plus agréable, avec une meilleure ambiance et un meilleur cachet. Pour des garçons épuisés par les conditions du Kaiserkeller et du Bambi Kino, l’offre est irrésistible.
La réaction de Koschmider
Pour Bruno Koschmider, en revanche, le départ des Beatles chez un concurrent est une trahison. Les contrats de l’époque interdisaient souvent aux musiciens de se produire dans d’autres établissements de la ville. Koschmider réagit en dénonçant le contrat, puis, selon la version généralement admise, en signalant l’âge de George aux autorités, et enfin en portant plainte après l’incident du Bambi Kino. La chaîne des événements qui laisse Lennon seul à Hambourg commence donc par une affaire de concurrence entre patrons de clubs.
L’occasion rattrapée
L’occasion n’est que différée. Au printemps 1961, les Beatles joueront bien au Top Ten, pendant trois mois. Peter Eckhorn devient alors un allié précieux. Le club où Lennon aurait voulu jouer en novembre 1960 sera celui de leur second séjour, et le lieu où ils rencontreront le producteur Bert Kaempfert.
Correctifs à l’ancienne version de cet article
Correctif factuel
L’ancien titre affirmait que Lennon avait quitté Hambourg après que les autres Beatles l’aient abandonné. Le mot est inexact : George Harrison, Paul McCartney et Pete Best n’ont pas abandonné Lennon, ils ont été expulsés d’Allemagne par les autorités, le premier parce qu’il était mineur, les deux autres après la plainte de Bruno Koschmider. Seul Stuart Sutcliffe a choisi de rester, auprès d’Astrid Kirchherr. Le titre a été modifié en conséquence.
Correctif factuel
La version précédente présentait comme un fait que Lennon avait joué à Hambourg avec un autre groupe de musiciens après le départ de ses camarades. Cette affirmation provient uniquement de ses propres souvenirs et n’est pas corroborée par d’autres sources ; nous la présentons désormais comme telle. Elle rapportait aussi, entre guillemets, une proportion de spectateurs croyant le groupe allemand, et une citation situant la prise de conscience du groupe ce soir-là sans préciser de quelle soirée il s’agissait : il s’agit du concert du 27 décembre 1960 au Litherland Town Hall. Les longues citations traduites de l’Anthology ont été remplacées par des paraphrases. Enfin, le chanteur que Lennon évoquait s’appelle Cliff Richard, et non Cliff Richards.
Correctif factuel
L’ancienne version suggérait une longue séparation entre les membres du groupe après leur retour. Lennon a lui-même parlé de plusieurs semaines. La chronologie montre pourtant que le groupe rejoue dès le 17 décembre 1960, une semaine après le départ de Lennon de Hambourg. La période de silence a donc duré quelques jours ; c’est son intensité, non sa durée, qui l’a rendue marquante.
Chronologie : de Hambourg à Litherland, puis retour à Hambourg
| Date | Événement |
|---|---|
| 17 août 1960 | Arrivée des Beatles à Hambourg ; premier concert à l’Indra Club |
| Début octobre 1960 | Passage au Kaiserkeller |
| Automne 1960 | Rencontre avec Astrid Kirchherr et Klaus Voormann ; approche du Top Ten Club |
| 1er novembre 1960 | Bruno Koschmider dénonce le contrat |
| 21 novembre 1960 | Expulsion de George Harrison, mineur |
| Fin novembre 1960 | Incident du Bambi Kino ; Paul McCartney et Pete Best arrêtés puis renvoyés en Angleterre |
| Début décembre 1960 | Lennon seul à Hambourg ; Sutcliffe chez Astrid Kirchherr |
| 10 décembre 1960 | Lennon quitte Hambourg par le train et le bateau |
| Vers le 11 décembre 1960 | Retour à Mendips, chez Mimi Smith |
| Mi-décembre 1960 | Reprise de contact entre les membres du groupe |
| 17 décembre 1960 | Concert au Casbah Coffee Club, avec Chas Newby à la basse |
| 24 décembre 1960 | Concert au Grosvenor Ballroom de Liscard |
| 27 décembre 1960 | Concert au Litherland Town Hall : le choc |
| Début 1961 | Retour de Stuart Sutcliffe ; Paul McCartney brièvement employé chez Massey & Coggins |
| 9 février 1961 | Premiers pas au Cavern Club |
| 25 février 1961 | George Harrison a dix-huit ans |
| 27 mars 1961 | Départ pour le second séjour à Hambourg |
| 1er avril – 1er juillet 1961 | Résidence au Top Ten Club |
| Juin 1961 | Séance avec Tony Sheridan pour Polydor (My Bonnie) |
| 10 avril 1962 | Mort de Stuart Sutcliffe à Hambourg |
Questions fréquentes
Pourquoi John Lennon est-il rentré seul de Hambourg en 1960 ?
Parce que ses camarades avaient déjà été renvoyés en Angleterre : George Harrison, expulsé le 21 novembre 1960 parce qu’il était mineur, puis Paul McCartney et Pete Best, à la fin novembre, après la plainte de Bruno Koschmider. Stuart Sutcliffe restait à Hambourg auprès d’Astrid Kirchherr. Lennon, sans groupe et sans argent, est parti le 10 décembre 1960.
Les autres Beatles ont-ils abandonné Lennon ?
Non. Trois d’entre eux ont été expulsés par les autorités allemandes. Seul Stuart Sutcliffe a choisi de rester, pour des raisons sentimentales et artistiques.
Comment Lennon a-t-il voyagé ?
Par le train et le bateau, avec son amplificateur, qu’il n’avait pas fini de payer, sur le dos. Il a raconté avoir eu faim et avoir eu peur qu’on le lui vole.
Lennon a-t-il pensé à abandonner la musique ?
Il a expliqué s’être apitoyé sur son sort et s’être demandé s’il voulait continuer à jouer dans des clubs de nuit. Il a finalement décidé de profiter de l’essor de la scène de Liverpool et de l’expérience acquise à Hambourg.
Qu’est-ce que le concert de Litherland ?
Le concert du 27 décembre 1960 au Litherland Town Hall, dans le nord de Liverpool, organisé par le promoteur Brian Kelly à l’initiative de Bob Wooler. Annoncés comme venant de Hambourg, les Beatles y ont provoqué un enthousiasme inédit. Lennon y situe le moment où le groupe a compris qu’il était devenu bon.
Qui jouait de la basse en décembre 1960 ?
Chas Newby, ami de Pete Best, qui a remplacé Stuart Sutcliffe pour quelques concerts avant de reprendre ses études.
Quand les Beatles sont-ils retournés à Hambourg ?
Le 27 mars 1961. Ils ont joué au Top Ten Club du 1er avril au 1er juillet 1961, après la levée de l’interdiction qui frappait Paul McCartney et Pete Best, et une fois George Harrison devenu majeur au regard de la réglementation allemande.
Pour aller plus loin
- 1960 : la boue, Hambourg et l’année où les Beatles apprennent à survivre
- Hambourg : les Beatles avant le costume (l’expulsion de Paul McCartney et Pete Best)
- Hambourg, quand les Beatles apprenaient encore à devenir les Beatles
- 20 anecdotes sur John Lennon
- Chronologie des Beatles en 1960
Sources
- The Beatles, The Beatles Anthology, Chronicle Books / Cassell, 2000.
- Mark Lewisohn, The Beatles: All These Years, Volume One — Tune In, Little, Brown, 2013.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle, Pyramid, 1992.
- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997.
- Pete Best et Patrick Doncaster, Beatle! The Pete Best Story, Plexus, 1985.
- Allan Williams et William Marshall, The Man Who Gave the Beatles Away, Elm Tree, 1975.
- Cynthia Lennon, John, Hodder & Stoughton, 2005.
- The Beatles Bible, fiches des 21 novembre, 10 décembre et 17 décembre 1960.
Des actualités à découvrir
Depuis 1997, Yellow-Sub.net compile sur son site plus de 38 000 dépêches d'actualité. Découvrez nos derniers articles pour tout savoir des Beatles.












