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Les 10 meilleurs albums solo des Beatles : le classement argumenté, de Rock ‘n’ Roll à All Things Must Pass

Par Yellow-Sub
Les 10 meilleurs albums solo des Beatles : le classement argumenté

Cinquante-six ans après la séparation, plus de soixante-dix albums studio publiés à eux quatre : quels sont les dix disques solo des Beatles qui tiennent vraiment debout, du premier au dernier sillon ? Nous avons repris entièrement notre classement de 2022, vérifié chaque date, chaque place dans les charts, chaque crédit, corrigé nos propres erreurs, et surtout justifié chaque rang. Voici les dix meilleurs albums solo de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr — et pourquoi ils méritent leur place.

En bref : le classement

  1. All Things Must Pass — George Harrison (novembre 1970)
  2. John Lennon/Plastic Ono Band — John Lennon (décembre 1970)
  3. Band on the Run — Paul McCartney & Wings (décembre 1973)
  4. Ram — Paul et Linda McCartney (mai 1971)
  5. Imagine — John Lennon (septembre 1971)
  6. Chaos and Creation in the Backyard — Paul McCartney (septembre 2005)
  7. Cloud Nine — George Harrison (novembre 1987)
  8. Ringo — Ringo Starr (novembre 1973)
  9. Double Fantasy — John Lennon et Yoko Ono (novembre 1980)
  10. Rock ‘n’ Roll — John Lennon (février 1975)

Répartition : trois albums de Lennon (plus un disque partagé avec Yoko Ono), trois de McCartney, deux de Harrison, un de Ringo Starr. Cinq des dix sont parus entre novembre 1970 et décembre 1973.

Ce classement existait déjà sur Yellow-Sub.net depuis novembre 2022, sous une forme brève, traduite d’un palmarès anglophone et truffée d’approximations. Nous l’avons entièrement réécrit. Les dix albums restent ceux qui faisaient l’identité de l’article ; l’ordre, lui, a changé, et chaque rang est désormais argumenté. Les erreurs de l’ancienne version sont signalées dans des encadrés de correction, parce qu’un classement n’a de valeur que si les faits qui le soutiennent sont justes.

Un mot sur le périmètre. Cet article est un classement critique : il ne remplace ni les panoramas de carrière, ni les discographies intégrales, ni les enquêtes consacrées à chaque disque. Pour une vue d’ensemble des quatre trajectoires, voir notre panorama sur les quatre carrières en solo et notre dossier 1970-1980 : la décennie des ex-Beatles. Pour McCartney album par album, voir sa discographie solo complète. Ici, une seule question : quels sont les dix meilleurs, et pourquoi ?

La méthode : cinq critères pour départager quatre carrières

Comparer des disques publiés sur trente-cinq ans, par quatre musiciens aux ambitions radicalement différentes, suppose de poser des règles. Sans elles, un classement n’est qu’une liste de goûts. Voici les nôtres.

1. La tenue d’ensemble

Un grand album solo n’est pas un disque qui contient une grande chanson. Mind Games a sa chanson-titre, Venus and Mars a Listen to What the Man Said, Living in the Material World a Give Me Love : ces disques ne figurent pas dans la liste parce que leurs faces s’affaissent. Nous avons privilégié les albums qu’on écoute d’une traite sans avoir envie de lever le bras de la platine.

2. La nécessité

Un disque est nécessaire quand il dit quelque chose que son auteur ne pouvait pas dire au sein des Beatles. All Things Must Pass est la parole libérée d’un compositeur bridé ; Plastic Ono Band est une mise à nu qu’aucun album du groupe n’aurait tolérée ; Ram est l’affirmation d’une fantaisie que Lennon aurait moquée. Ce critère pèse lourd.

3. La réalisation sonore

Les Beatles ont inventé une manière de faire des disques. Leurs albums solo se jugent aussi sur ce terrain : la production de Phil Spector, le travail d’orfèvre de Geoff Emerick à Lagos, la rigueur imposée par Nigel Godrich, le son compact de Jeff Lynne. Un bon répertoire mal enregistré perd des places.

4. La trace laissée

Nous tenons compte de l’influence et de la réévaluation. Ram, éreinté en 1971, est aujourd’hui revendiqué par des générations de musiciens indépendants. Plastic Ono Band figure dans tous les palmarès des plus grands albums de l’histoire. Ce qui a duré compte davantage que ce qui s’est vendu.

5. L’équilibre entre les quatre

Nous n’avons pas imposé de quota. Mais nous avons refusé de laisser un seul Beatle écraser la liste par la simple masse de sa discographie : McCartney a publié à lui seul plus d’albums que les trois autres réunis, ce qui ne fait pas mécaniquement de lui l’auteur de la moitié des meilleurs. Ringo Starr, souvent absent de ce genre de palmarès, y figure parce qu’un de ses disques satisfait réellement aux quatre premiers critères.

Correctif factuel

L’ancienne version de cet article affirmait que les Beatles étaient encore au milieu de la vingtaine à la séparation. En avril 1970, quand l’annonce de McCartney rend la rupture publique, Ringo Starr a 29 ans, John Lennon 29 ans, Paul McCartney 27 ans et George Harrison 27 ans. Ils sont donc à la fin de la vingtaine, et Lennon et Starr auront 30 ans dans l’année.

N° 10 — Rock ‘n’ Roll, John Lennon (1975)

Sortie : 17 février 1975 (États-Unis), 21 février 1975 (Royaume-Uni) — Apple. Production : Phil Spector (séances de 1973), puis John Lennon (1974). Classements : 6e au Royaume-Uni, 6e aux États-Unis. Single : Stand by Me (20e aux États-Unis, 30e au Royaume-Uni).

Un disque né d’un procès

L’origine de Rock ‘n’ Roll n’est pas artistique mais juridique. En 1969, Come Together reprend une ligne et le balancement d’une chanson de Chuck Berry, You Can’t Catch Me, dont les droits d’édition appartiennent à Morris Levy, patron de Big Seven Music et figure notoire de l’industrie new-yorkaise. Levy attaque. Le règlement amiable de 1973 prévoit que Lennon enregistrera trois chansons du catalogue de Levy sur son prochain album. Un disque de reprises de rock’n’roll des années 1950 permet d’honorer cet engagement tout en revenant aux sources.

Le chaos des séances Spector

Les premières séances ont lieu en octobre 1973 aux studios A&M de Los Angeles, sous la direction de Phil Spector, avec plus de trente musiciens par séance. C’est le début du fameux Lost Weekend, la période de dix-huit mois durant laquelle Lennon, séparé de Yoko Ono, vit en Californie avec May Pang — nous l’avons racontée dans Le Lost Week-end de John Lennon : histoire d’un exil de dix-huit mois. L’alcool coule à flots, les séances dégénèrent, et Spector emporte chaque soir les bandes sans prévenir Lennon. Après un accident de voiture de Spector, le 31 mars 1974, les enregistrements disparaissent avec lui. Il faudra l’intervention d’Al Coury, de Capitol Records, pour les récupérer au milieu de l’année.

La course contre Morris Levy

Entre-temps, Lennon a enregistré et publié Walls and Bridges, qui ne contient qu’un bref fragment d’une chanson de Levy. Celui-ci s’estime lésé. Lennon achève donc Rock ‘n’ Roll en quelques jours, du 21 au 25 octobre 1974, au Record Plant East de New York, avec des musiciens de Walls and Bridges. Mais Levy, qui a obtenu une copie des maquettes, publie en janvier 1975 sa propre version par correspondance, sous le titre Roots. Capitol précipite la sortie officielle. Le contentieux se solde en 1976 : Levy obtient quelques milliers de dollars, Lennon plus de cent quarante mille.

Pourquoi il est dans la liste

Parce que, malgré ces conditions, le disque fonctionne. Lennon chante Stand by Me, Be-Bop-A-Lula, Slippin’ and Slidin’, Peggy Sue ou Bony Moronie avec une ferveur de collégien de Woolton. C’est le seul album solo d’un Beatle qui documente le répertoire des Quarrymen et de Hambourg avec des moyens de 1974. Les cuivres massifs des séances Spector et la sécheresse des séances new-yorkaises cohabitent sans heurt. Rock ‘n’ Roll ferme aussi une porte : c’est le dernier disque de Lennon avant cinq ans de silence.

Pourquoi il n’est que dixième

Parce qu’il ne contient aucune composition originale. Il n’apprend rien sur l’auteur Lennon ; il apprend beaucoup sur l’interprète et l’auditeur. C’est un grand disque de fan, pas un grand disque d’auteur.

Correctif factuel

L’ancienne version situait tout l’album dans le chaos de Los Angeles et parlait d’un disque mis au placard pendant quelques années. En réalité, les bandes Spector ont disparu quelques mois (de début 1974 à l’été 1974) et l’album a été achevé à New York en octobre 1974, pour une sortie en février 1975 : moins de seize mois séparent la première séance de la parution. Le litige ne portait pas sur une mélodie de Chuck Berry au sens large, mais sur la chanson You Can’t Catch Me, éditée par Morris Levy.

N° 9 — Double Fantasy, John Lennon et Yoko Ono (1980)

Sortie : 17 novembre 1980 — Geffen Records. Production : John Lennon, Yoko Ono, Jack Douglas. Enregistrement : 7 août – 19 octobre 1980, The Hit Factory, New York. Classements : 1er au Royaume-Uni et aux États-Unis après la mort de Lennon. Récompense : Grammy Award de l’album de l’année (cérémonie de février 1982).

Le retour d’un homme au foyer

Après Rock ‘n’ Roll, Lennon se retire. La naissance de Sean, le 9 octobre 1975, jour de son trente-cinquième anniversaire, ouvre cinq années consacrées à l’enfant et à la maison du Dakota, pendant que Yoko Ono gère les affaires du couple. Le retour à la musique naît d’un voyage : en juin 1980, Lennon traverse l’Atlantique en voilier jusqu’aux Bermudes, essuie une tempête, et retrouve dans l’épreuve le goût d’écrire. Aux Bermudes, il compose en quelques semaines l’essentiel du matériau. Nous avons consacré un dossier complet à l’enregistrement : Dans les séances de Double Fantasy, ainsi qu’un portrait du producteur, Jack Douglas.

Un dialogue plutôt qu’un album

Le principe du disque est l’alternance : une chanson de John, une chanson de Yoko, comme les deux voix d’une conversation conjugale. Les titres de Lennon sont parmi les plus apaisés de sa carrière : (Just Like) Starting Over revisite en souriant le rock’n’roll de sa jeunesse, Watching the Wheels répond à ceux qui lui reprochent sa retraite, Beautiful Boy est une berceuse pour Sean, Woman un remerciement adressé à Yoko et, à travers elle, aux femmes. Les titres de Yoko Ono, plus nerveux, lorgnent vers la new wave new-yorkaise ; Kiss Kiss Kiss et Give Me Something sont plus proches des B-52’s que du Plastic Ono Band. Sur ce versant, voir notre panorama de l’œuvre discographique de Yoko Ono.

Une réception bouleversée par le 8 décembre

À sa sortie, l’accueil est tiède. Plusieurs critiques britanniques jugent que le bonheur domestique du couple ne fait pas un bon disque ; au Royaume-Uni, l’album plafonne à la 14e place puis redescend à la 46e. Aux États-Unis, il monte à la 11e place. Puis, le 8 décembre 1980, Lennon est assassiné devant le Dakota. L’album devient une épitaphe : 1er aux États-Unis pendant huit semaines, 1er au Royaume-Uni. (Just Like) Starting Over et Woman atteignent le sommet des ventes britanniques.

Pourquoi il est dans la liste

Parce que les sept chansons de Lennon comptent parmi ses plus accomplies sur le plan mélodique, et parce que la production de Jack Douglas, avec des musiciens de studio new-yorkais de haut niveau, offre à Lennon le son le plus moderne et le plus soigné de sa carrière solo. Watching the Wheels et Beautiful Boy sont des chansons d’homme mûr, rares dans le rock de 1980.

Pourquoi il n’est que neuvième

Parce que l’alternance fragmente l’écoute, et parce qu’on ne peut séparer entièrement le disque de la tragédie qui l’a sacralisé. Nous avons essayé de l’entendre comme il a été entendu le 17 novembre 1980 : un bon album, pas encore un monument. Le Grammy de l’album de l’année, obtenu après la mort de Lennon, dit aussi quelque chose de cette sacralisation.

Correctif factuel

L’ancienne version présentait Lennon comme revenu à New York en homme changé après le Lost Weekend, puis enchaînait directement sur l’enregistrement. Il faut rétablir la chronologie : retour auprès de Yoko Ono au début de 1975, naissance de Sean en octobre 1975, cinq ans de retrait, voyage aux Bermudes en juin-juillet 1980, enregistrement à partir du 7 août 1980. Cinq années séparent donc le Lost Weekend de Double Fantasy.

N° 8 — Ringo, Ringo Starr (1973)

Sortie : 2 novembre 1973 (États-Unis), 9 novembre 1973 (Royaume-Uni) — Apple. Production : Richard Perry. Enregistrement : 5 mars – 26 juillet 1973, plusieurs studios de Los Angeles (dont Sunset Sound et A&M) et Apple Studios, Londres. Classements : 7e au Royaume-Uni, 2e aux États-Unis, 1er au Canada. Singles numéro un aux États-Unis : Photograph et You’re Sixteen.

Le seul disque où les quatre sont crédités

C’est la curiosité historique qui a fait la réputation de l’album : Ringo est le seul disque des années 1970 auquel les quatre ex-Beatles ont tous participé. Jamais, en revanche, sur la même chanson. Le titre d’ouverture, I’m the Greatest, est une composition de Lennon, enregistrée le 13 mars 1973 à Los Angeles avec Lennon au piano et aux chœurs, Harrison à la guitare, Billy Preston et Klaus Voormann. Trois Beatles dans la même pièce, pour la première fois depuis 1970. McCartney, dont les relations juridiques avec les trois autres restaient tendues, enregistre séparément à Londres, le 16 avril, Six O’Clock, qu’il a écrite avec Linda, et prête sa voix à You’re Sixteen, où il imite un kazoo avec la bouche.

Harrison, lui, est omniprésent. Il cosigne Photograph avec Ringo, joue sur plusieurs titres et offre Sunshine Life for Me et You and Me (Babe), coécrit avec Mal Evans. Cette présence prolonge le rôle qu’il avait joué deux ans plus tôt en écrivant, sans crédit, l’essentiel du premier grand succès de Ringo : nous l’avons raconté dans It Don’t Come Easy : comment George Harrison a écrit en secret le 45 tours qui a lancé la carrière solo de Ringo Starr.

Richard Perry, l’artisan du succès

Le vrai héros du disque est son producteur. Richard Perry, qui a travaillé avec Harry Nilsson et Carly Simon, comprend que Ringo n’a pas besoin d’être un grand auteur : il a besoin de grandes chansons et d’une production chaleureuse. Il réunit un casting de premier plan — Marc Bolan, Harry Nilsson, les membres du Band, Jim Keltner, Nicky Hopkins — et fabrique un disque de variété rock lumineux, drôle et généreux. You’re Sixteen, reprise d’un succès de Johnny Burnette de 1960, et Photograph deviennent numéro un aux États-Unis ; l’album monte à la 2e place du Billboard, derrière Goodbye Yellow Brick Road d’Elton John.

Pourquoi il est dans la liste

Parce que c’est le meilleur disque de Ringo Starr, de loin, et l’un des albums solo des Beatles les plus agréables à écouter d’un bout à l’autre. Il montre aussi ce que Ringo apportait au groupe : une chaleur, une bonne humeur et un sens du tempo qui rendaient les chansons des autres meilleures. Sur la réévaluation du batteur, voir Le procès en médiocrité de Ringo Starr.

Pourquoi il n’est que huitième

Parce que le disque doit presque tout aux autres : les chansons, les arrangements, la production. Ringo est un triomphe de casting plus qu’un manifeste personnel. La suite le confirmera : sans Perry et sans l’apport des amis, la carrière de Ringo entre dans une longue traversée du désert, que nous avons analysée dans La traversée du désert de Ringo Starr. La carrière scénique trouvera son second souffle avec le All-Starr Band.

Correctif factuel

L’ancienne version affirmait que George Harrison avait aidé Ringo à écrire It Don’t Come Easy : les sources concordent pour dire que Harrison en est l’auteur principal, bien que la chanson soit créditée au seul Starkey. Elle ajoutait que la pochette de Ringo était un hommage à Sgt. Pepper : c’est une interprétation fréquente de l’illustration de Tim Bruckner, pas une intention documentée. Enfin, McCartney ne joue pas du mirliton sur You’re Sixteen : il imite l’instrument avec la voix.

N° 7 — Cloud Nine, George Harrison (1987)

Sortie : 2 novembre 1987 — Dark Horse Records. Production : George Harrison et Jeff Lynne. Enregistrement : janvier – août 1987, studio FPSHOT (Friar Park), Henley-on-Thames. Classements : 10e au Royaume-Uni, 8e aux États-Unis. Singles : Got My Mind Set on You (1er aux États-Unis, 2e au Royaume-Uni), When We Was Fab, This Is Love. Certifications : platine aux États-Unis, or au Royaume-Uni.

Le retour après cinq ans de silence

Au début des années 1980, Harrison s’est détourné de l’industrie du disque. Somewhere in England (1981) a été refusé dans sa première version par Warner Bros., Gone Troppo (1982) est sorti sans promotion et sans succès. Harrison se consacre au cinéma avec HandMade Films, à ses voitures de course et à son jardin de Friar Park. Nous avons raconté cette période dans La traversée du désert de George Harrison.

Le déclic vient de Jeff Lynne, le leader d’Electric Light Orchestra, grand admirateur des Beatles, que Dave Edmunds présente à Harrison. Les deux hommes s’entendent immédiatement. Lynne apporte un son dense, précis, très produit, qui modernise Harrison sans le trahir. Sur le musicien, voir notre page consacrée à Jeff Lynne.

Un casting d’amis

Autour d’eux : Eric Clapton aux guitares, Elton John au piano et au Fender Rhodes, Gary Wright, Jim Keltner, Ringo Starr, Jim Horn aux saxophones, Ray Cooper aux percussions. Le disque sonne comme une réunion de famille. Got My Mind Set on You, reprise d’un titre écrit par Rudy Clark et enregistré par James Ray en 1962, devient numéro un aux États-Unis en janvier 1988. When We Was Fab est un pastiche affectueux du son de 1967, dont nous avons retracé l’histoire complète dans When We Was Fab : l’histoire complète de la chanson.

Pourquoi il est dans la liste

Parce que c’est le disque le plus cohérent de Harrison après All Things Must Pass. La chanson-titre, avec Clapton, est un blues nonchalant ; Just for Today est une ballade d’une grande délicatesse ; Devil’s Radio s’amuse des commérages ; Fish on the Sand et This Is Love sont de la pop parfaitement ciselée. C’est aussi un disque charnière : il relance Harrison, et la complicité avec Lynne mène directement, dès avril 1988, à la création des Traveling Wilburys.

Pourquoi il n’est que septième

Parce que la production de Lynne, admirable de netteté, date l’album : les réverbérations et les caisses claires de 1987 s’entendent. Et parce que le disque, plaisant de bout en bout, n’a pas la profondeur spirituelle ni l’ambition des grandes œuvres de Harrison.

Correctif factuel

L’ancienne version situait Cloud Nine quelques années avant les Traveling Wilburys : le groupe se forme en avril 1988, cinq mois après la sortie de l’album, précisément parce qu’il fallait une face B au single This Is Love. Elle présentait aussi Got My Mind Set on You comme l’un des seuls numéros un d’un Beatle solo de la décennie : McCartney avait déjà été numéro un aux États-Unis en 1982 (Ebony and Ivory, avec Stevie Wonder) et en 1983 (Say Say Say, avec Michael Jackson). Au Royaume-Uni, la chanson de Harrison n’a atteint que la 2e place.

N° 6 — Chaos and Creation in the Backyard, Paul McCartney (2005)

Sortie : 12 septembre 2005 (Royaume-Uni), 13 septembre 2005 (États-Unis) — Parlophone / Capitol. Production : Nigel Godrich. Enregistrement : septembre 2003 – avril 2005, RAK Studios et AIR Studios (Londres), Ocean Way (Hollywood). Classements : 10e au Royaume-Uni, 6e aux États-Unis. Récompenses : quatre nominations aux Grammy Awards 2006, dont album de l’année.

Le producteur qui a dit non

À plus de soixante ans, McCartney n’a plus rien à prouver. C’est précisément ce qui rend le disque passionnant : il accepte, pour la première fois depuis George Martin, un producteur qui lui résiste. Nigel Godrich, l’homme de OK Computer de Radiohead et de plusieurs disques de Beck, écarte le groupe de scène de McCartney après quelques séances, refuse les chansons qu’il juge faibles, et pousse l’auteur à jouer lui-même presque tous les instruments : pianos, guitares, basse Höfner, batterie, orgue, synthétiseurs. McCartney a raconté avoir été agacé, puis reconnaissant. Nous avons consacré à cette relation une enquête détaillée : Chaos and Creation in the Backyard : le jour où Paul McCartney accepta d’être contredit. Sur la place de Godrich parmi les producteurs de McCartney, voir Les producteurs de Paul McCartney et les métamorphoses de sa carrière solo.

Un disque de chambre

Le résultat est un album intime, feutré, souvent mélancolique. Fine Line ouvre sur un piano martelé ; Jenny Wren, en picking acoustique, est la cousine assumée de Blackbird ; How Kind of You baigne dans une atmosphère presque électronique ; English Tea assume la veine victorienne que Lennon moquait jadis ; Riding to Vanity Fair, sombre et tendue, est l’une des chansons les plus amères de McCartney ; Anyway referme le disque en douceur. Les arrangements de cordes de Joby Talbot ajoutent de la profondeur sans jamais imiter Eleanor Rigby.

Pourquoi il est dans la liste

Parce que c’est le meilleur album de McCartney depuis Tug of War (1982), et peut-être son plus cohérent depuis Band on the Run. Parce qu’il prouve qu’un grand auteur de soixante-trois ans peut encore se renouveler quand on le pousse. Et parce que les quatre nominations aux Grammy, dont album de l’année, ont marqué une réévaluation critique de sa carrière tardive.

Pourquoi il n’est que sixième

Parce que sa retenue, qui fait son charme, limite aussi son ampleur. Il n’a ni la joie débridée de Ram, ni l’éclat populaire de Band on the Run. C’est un disque d’automne.

Correctif factuel

L’ancienne version situait l’album au début des années 2000 et comparait certains titres à l’époque In Rainbows de Radiohead : Chaos and Creation in the Backyard est paru en septembre 2005, deux ans avant In Rainbows (octobre 2007), que Godrich a d’ailleurs produit ensuite. La comparaison est anachronique. Par ailleurs, l’album n’est pas fait maison comme McCartney (1970) : il a été enregistré dans trois studios professionnels, à Londres et à Hollywood.

N° 5 — Imagine, John Lennon (1971)

Sortie : 9 septembre 1971 (États-Unis), 8 octobre 1971 (Royaume-Uni) — Apple. Production : John Lennon, Yoko Ono, Phil Spector. Enregistrement : février et mai-juillet 1971, Ascot Sound Studios (Tittenhurst Park), Record Plant (New York), EMI (Londres). Classements : 1er au Royaume-Uni et aux États-Unis. Single : Imagine (États-Unis, octobre 1971 ; publié en single au Royaume-Uni seulement en 1975).

Un manifeste enrobé de sucre

Après la brutalité de Plastic Ono Band, Lennon veut toucher un public plus large sans renoncer à ses idées. Il le dira lui-même : la chanson Imagine porte un message antireligieux, antinationaliste et anticapitaliste, mais enrobé de sucre, et c’est pour cela qu’il a été accepté. La formule résume l’album. Le studio installé dans sa propriété de Tittenhurst Park, près d’Ascot, permet de travailler dans une atmosphère détendue, filmée pour le long métrage qui accompagne le disque — voir notre enquête sur le film d’Imagine.

George Harrison à la guitare

Détail souvent oublié : Harrison joue sur environ la moitié des titres, guitare solo et slide, dont Gimme Some Truth, Oh My Love, Crippled Inside et How Do You Sleep?. Autour de Lennon, Nicky Hopkins au piano, Klaus Voormann à la basse, Alan White et Jim Keltner à la batterie, et les cordes arrangées par Spector et Torrie Zito.

La chanson contre McCartney

L’ancienne version de cet article ne la mentionnait pas, et c’est une lacune majeure. How Do You Sleep? est une attaque frontale contre Paul McCartney, en réponse aux piques que Lennon avait cru déceler dans Ram, notamment dans Too Many People. Lennon y moque la musique de son ancien partenaire, résume sa carrière à Yesterday et raille son entourage. Harrison joue le solo de slide. Les premières éditions de l’album contenaient en outre une carte postale où Lennon parodiait la pochette de Ram en tenant un cochon par les oreilles. La querelle Lennon-McCartney atteint là son point le plus bas ; nous en avons suivi toutes les étapes dans Le procès de 1971.

Pourquoi il est dans la liste

Parce que Imagine, Jealous Guy — née à Rishikesh en 1968 sous le titre Child of Nature —, Oh My Love et Gimme Some Truth comptent parmi les plus belles chansons de Lennon, et parce que la production de Spector, plus aérée que sur Plastic Ono Band, donne à l’ensemble une ampleur mélodique irrésistible. Jealous Guy est en outre l’une des premières chansons où un rocker de sa génération reconnaît publiquement sa jalousie et ses torts.

Pourquoi il n’est que cinquième

Parce que How Do You Sleep?, quelle que soit sa force musicale, laisse un goût amer, et parce que Crippled Inside et It’s So Hard sont des titres mineurs. Imagine est le plus grand succès de Lennon ; ce n’est pas son disque le plus fort.

Correctif factuel

L’ancienne version attribuait les soucis de Lennon au désastre commercial d’Apple Records. Apple Records n’est pas en faillite en 1971 : ce sont les finances d’Apple Corps, la gestion d’Allen Klein et le procès intenté par McCartney qui empoisonnent la période. Elle présentait aussi Crippled Inside comme une critique générale des gens qui affichent un beau visage : la chanson est généralement lue comme une pique dirigée, au moins en partie, contre McCartney.

N° 4 — Ram, Paul et Linda McCartney (1971)

Sortie : 17 mai 1971 (États-Unis), 21 mai 1971 (Royaume-Uni) — Apple. Crédit : Paul et Linda McCartney, seul album studio crédité au couple. Enregistrement : octobre 1970 – mars 1971, Columbia Studios et A&R Recording (New York), mixages à Los Angeles. Musiciens : Denny Seiwell (batterie), Hugh McCracken et David Spinozza (guitares), membres du New York Philharmonic. Classements : 1er au Royaume-Uni, 2e aux États-Unis. Single : Uncle Albert/Admiral Halsey, premier numéro un américain de McCartney sans les Beatles.

Le disque que tout le monde a détesté

En 1971, Ram est accueilli par une volée de bois vert. Jon Landau, dans Rolling Stone, le juge d’une inconséquence monumentale. Le NME parle d’un ennui presque ininterrompu. Robert Christgau le trouve raté. Ringo Starr lui-même déclare à Melody Maker qu’il n’y trouve pas une bonne chanson. Et Lennon répond par How Do You Sleep?. McCartney, accusé d’avoir brisé les Beatles, paie le prix de sa réputation.

Une fantaisie rurale enregistrée à New York

Le paradoxe de Ram est d’être un disque de campagne — les moutons de la ferme écossaise de High Park, dans le Kintyre, figurent sur la pochette — enregistré dans les studios de Manhattan avec des musiciens de séance chevronnés. McCartney auditionne les batteurs et guitaristes new-yorkais, retient Denny Seiwell, futur membre de Wings, et construit des chansons en mosaïque. Too Many People ouvre avec une pique à l’adresse de Lennon et Yoko Ono, que McCartney reconnaîtra plus tard ; Heart of the Country célèbre la vie rurale ; Monkberry Moon Delight est un délire vocal où McCartney s’égosille ; Eat at Home est un clin d’œil à Buddy Holly ; Uncle Albert/Admiral Halsey, suite en plusieurs parties, devient numéro un aux États-Unis — nous lui avons consacré une histoire complète ; The Back Seat of My Car, grandiose, referme le disque.

La grande réhabilitation

Dès les années 1980, Ram est redécouvert. Des musiciens de la scène indépendante américaine y voient un précurseur de la pop artisanale, faite à la maison, avec ses harmonies à la Beach Boys et ses collages. Des critiques qui l’avaient méprisé se ravisent. Aujourd’hui, Ram figure régulièrement parmi les albums préférés des amateurs de McCartney. Ce retournement est l’un des plus spectaculaires de l’histoire de la critique rock. Sur la manière dont les trois autres Beatles jugeaient cette veine de McCartney, voir La granny music. Les paroles et secrets de l’album sont détaillés sur notre fiche consacrée à Ram.

Pourquoi il est quatrième

Parce que c’est le disque le plus libre de McCartney, le plus inventif dans ses structures, le plus drôle et peut-être le plus attachant. Il ne dépasse pas Band on the Run parce que ses excentricités — Monkberry Moon Delight, Smile Away — divisent encore, alors que Band on the Run met tout le monde d’accord.

Correctif factuel

L’ancienne version écrivait que Ram était crédité à lui et à sa femme sans préciser qu’il s’agit du seul album studio signé par le couple, et le décrivait comme enregistré dans un studio de New York : les séances ont eu lieu dans au moins deux studios new-yorkais (Columbia et A&R), avec des mixages et des chœurs à Los Angeles. Elle rangeait Eat at Home et Smile Away parmi les pastiches du rock des débuts : c’est juste pour Eat at Home, plus discutable pour Smile Away, qui relève d’un rock plus lourd, typique de 1971.

N° 3 — Band on the Run, Paul McCartney & Wings (1973)

Sortie : 30 novembre 1973 (Royaume-Uni), 5 décembre 1973 (États-Unis) — Apple. Production : Paul McCartney. Ingénieur : Geoff Emerick. Enregistrement : septembre – octobre 1973, studio EMI de Lagos (Nigeria), puis AIR Studios et Kingsway Recorders (Londres). Classements : 1er au Royaume-Uni (sept semaines consécutives à l’été 1974), 1er aux États-Unis (à trois reprises en 1974). Singles : Helen Wheels (édition américaine), Jet, Band on the Run. Récompenses : Grammy de la meilleure prise de son pour Geoff Emerick ; entrée au Grammy Hall of Fame en 2013.

Wings au bord du gouffre

En 1973, Wings n’a pas encore convaincu. Wild Life (1971), enregistré à la hâte, a été éreinté — voir notre enquête sur ce disque mal aimé — et Red Rose Speedway (1973), d’abord conçu comme un double album, a été réduit à un disque simple jugé inégal. McCartney veut enregistrer loin de Londres. Il choisit Lagos, où EMI possède un studio.

À la veille du départ, en août 1973, le batteur Denny Seiwell et le guitariste Henry McCullough quittent le groupe. Il ne reste que Paul, Linda et Denny Laine. McCartney jouera donc lui-même la batterie, la basse et la plupart des guitares.

Lagos : un studio inachevé, un vol, une confrontation

Le studio de Lagos est loin des standards d’Abbey Road : équipement incomplet, cabines inachevées. Un soir, Paul et Linda sont attaqués au couteau dans la rue ; on leur vole un sac contenant un carnet de paroles manuscrites et des cassettes de maquettes. McCartney souffre aussi d’un spasme bronchique qui l’oblige à une brève hospitalisation. Enfin, le musicien nigérian Fela Kuti accuse le groupe d’être venu piller la musique africaine ; McCartney lui fait écouter les chansons pour démontrer qu’il n’en est rien. Geoff Emerick, l’ingénieur de Revolver et de Sgt. Pepper, tire de ces conditions un son d’une richesse étonnante — voir sa page biographique.

Un disque de suites et de tubes

La chanson-titre, suite en trois mouvements, rappelle la technique de collage des Beatles de 1968-1969 et du medley d’Abbey Road. Jet est un rock irrésistible ; Bluebird une ballade acoustique aérienne ; Mrs. Vandebilt un morceau entraînant ; Let Me Roll It, avec sa guitare saturée et son écho sur la voix, sonne délibérément comme du Lennon — un geste de réconciliation après How Do You Sleep? ; Picasso’s Last Words (Drink to Me) naît d’un défi lancé par Dustin Hoffman ; Nineteen Hundred and Eighty-Five conclut sur un piano martelé et un crescendo orchestral.

La pochette

La photo de pochette, prise le 28 octobre 1973 à Osterley Park par Clive Arrowsmith, montre les McCartney et Laine en fuyards surpris par un projecteur de prison, accompagnés de six personnalités : Michael Parkinson, Kenny Lynch, James Coburn, Clement Freud, Christopher Lee et le boxeur John Conteh. C’est l’une des pochettes les plus reconnaissables des années 1970.

Pourquoi il est troisième

Parce que c’est l’album solo le plus populaire et le plus unanimement admiré de McCartney, celui qui a sauvé Wings et réhabilité son auteur auprès de la critique. Il réunit tout ce que McCartney sait faire : rock, ballade, suite, humour, production soignée. S’il est devancé par deux disques, c’est que ceux-ci ont une dimension de rupture que Band on the Run, disque de maîtrise, n’a pas. Pour situer le titre dans une sélection plus large, voir 20 chansons pour découvrir Paul McCartney en solo.

Correctif factuel

L’ancienne version affirmait que la moitié des membres de Wings avait quitté le groupe avant même d’être montés dans l’avion. Deux membres sur cinq sont partis (Seiwell et McCullough), ce qui fait deux cinquièmes, et non la moitié. Elle écrivait aussi que tout s’est soldé par un désastre : les conditions ont été difficiles, mais le résultat est l’album le plus vendu de 1974 au Royaume-Uni et un numéro un américain. Enfin, Red Rose Speedway n’est pas beaucoup trop long : c’est au contraire un double album réduit à un simple.

N° 2 — John Lennon/Plastic Ono Band, John Lennon (1970)

Sortie : 11 décembre 1970 (Royaume-Uni et États-Unis) — Apple. Production : John Lennon, Yoko Ono, Phil Spector. Enregistrement : juin puis 26 septembre – 23 octobre 1970, EMI Studios (Abbey Road), Londres. Musiciens : John Lennon (chant, guitare, piano), Ringo Starr (batterie), Klaus Voormann (basse), Billy Preston (piano sur un titre), Phil Spector (piano sur un titre). Classements : 8e au Royaume-Uni, 6e aux États-Unis, 1er aux Pays-Bas pendant sept semaines. Single : Mother (décembre 1970).

Le cri primal

Au printemps 1970, Lennon et Yoko Ono entament une thérapie avec le psychologue américain Arthur Janov, auteur de The Primal Scream. La méthode consiste à revivre les traumatismes de l’enfance pour les libérer. Quatre semaines à Londres à partir d’avril, puis quatre mois à Los Angeles. Lennon y affronte l’abandon de son père, Alfred, la séparation d’avec sa mère, Julia, qui le confie à sa tante Mimi, puis la mort de celle-ci, renversée par une voiture en juillet 1958. La thérapie s’interrompt prématurément, faute de visa américain renouvelé ; Janov estimera qu’elle était inachevée.

Un disque décharné

De retour à Londres, Lennon enregistre à Abbey Road avec une formation minimale : lui, Ringo Starr et Klaus Voormann. Spector coproduit mais, fait rare, sans son mur du son. Le résultat est d’une nudité saisissante. Mother s’ouvre sur un glas et se termine par des cris ; Working Class Hero, seul à la guitare acoustique, dénonce le conditionnement social ; Isolation et Remember ruminent la solitude et la mémoire ; Love est une ballade d’une simplicité désarmante ; God, avec Billy Preston au piano, énumère tout ce en quoi Lennon ne croit plus, jusqu’aux Beatles eux-mêmes, avant de conclure qu’il ne croit plus qu’en lui et en Yoko. Well Well Well est un rock lourd et hurlé. My Mummy’s Dead, enregistrée comme une maquette, referme le disque sur une comptine glaçante. Le journal de production complet est dans Soixante-quatre prises pour un cri.

Un succès commercial modeste, un triomphe critique durable

À sa sortie, l’album se classe 8e au Royaume-Uni et 6e aux États-Unis, loin des sommets d’All Things Must Pass, paru deux semaines plus tôt. Mais sa réputation ne cesse de croître. Rolling Stone le classe 4e de ses cent meilleurs albums de la période 1967-1987, puis 22e de ses cinq cents meilleurs albums de tous les temps en 2003. Aucun autre album solo d’un Beatle n’est aussi régulièrement cité par les critiques.

Pourquoi il est deuxième

Parce que c’est le disque le plus radical, le plus courageux et le plus influent de toute la production solo des Beatles. Aucun album des Beatles n’aurait pu contenir Mother ou God. Il invente, avant la lettre, le rock confessionnel des décennies suivantes. S’il n’est pas premier, c’est que sa violence le rend difficile à réécouter souvent, et que son dépouillement limite son ampleur musicale par rapport au numéro un.

Correctif factuel

L’ancienne version plaçait la thérapie primale alors que les Beatles commençaient à atteindre la fin de leur carrière et après une période d’addiction à l’héroïne dont Lennon aurait voulu sortir. La thérapie avec Arthur Janov commence en avril 1970, au moment même où la séparation devient publique, et elle porte d’abord sur les traumatismes de l’enfance. Elle présentait aussi l’album comme plus universel que politique : Working Class Hero est au contraire l’une des chansons les plus politiques de Lennon. Enfin, le lien associé à Well Well Well dans l’ancienne version pointait vers une autre chanson ; il a été retiré.

N° 1 — All Things Must Pass, George Harrison (1970)

Sortie : 27 novembre 1970 (États-Unis), 30 novembre 1970 (Royaume-Uni) — Apple. Format : triple album (deux disques de chansons, un disque de jams, Apple Jam). Production : George Harrison et Phil Spector. Enregistrement : mai – octobre 1970, principalement à Abbey Road et aux studios Trident, Londres. Classements : 1er aux États-Unis pendant sept semaines, 1er au Royaume-Uni pendant huit semaines. Ventes : septuple disque de platine aux États-Unis, plus de sept millions d’exemplaires. Singles : My Sweet Lord (1er au Royaume-Uni et aux États-Unis), What Is Life.

La revanche du Beatle discret

Pendant les années Beatles, Harrison a dû se contenter de deux ou trois chansons par album, face au duo Lennon-McCartney. Il a accumulé des dizaines de compositions. Certaines datent de loin : Isn’t It a Pity remonte à 1966 et avait été écartée par le groupe ; Wah-Wah est écrite le 10 janvier 1969, le jour où il quitte temporairement les séances de Get Back ; All Things Must Pass et Hear Me Lord ont été jouées devant les caméras de Twickenham sans être retenues. Le déséquilibre est analysé dans George Harrison et la guerre silencieuse des chansons, et le portrait d’ensemble dans George Harrison après les Beatles.

Vingt musiciens, un mur du son

Harrison réunit une distribution exceptionnelle : Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston, Klaus Voormann, Gary Wright, Bobby Whitlock, Jim Gordon et Carl Radle (le futur Derek and the Dominos), Bobby Keys et Jim Price aux cuivres, Dave Mason, Peter Frampton, Pete Drake à la pedal steel, les membres de Badfinger aux guitares acoustiques, John Barham aux arrangements. Phil Spector enveloppe le tout dans son mur du son. Le récit détaillé des séances se trouve dans Dans les séances d’All Things Must Pass, et l’histoire du disque dans All Things Must Pass : le jour où George Harrison a cessé d’être le Beatle silencieux.

Un répertoire sans faiblesse

My Sweet Lord, What Is Life, Isn’t It a Pity, Beware of Darkness, Let It Down, Run of the Mill, Art of Dying, Awaiting on You All, All Things Must Pass : rarement un premier album solo a aligné autant de chansons majeures. Harrison y déploie sa spiritualité, son sens de la mélodie, sa slide guitar désormais signature, et son amitié avec Bob Dylan, avec qui il a coécrit I’d Have You Anytime à Woodstock en novembre 1968 et à qui il adresse Behind That Locked Door, écrite pour encourager Dylan avant son retour sur scène à l’île de Wight en 1969. Il reprend aussi If Not for You de Dylan. Run of the Mill, adieu amer aux Beatles, a fait l’objet d’une enquête complète.

Pourquoi il est premier

Parce qu’il satisfait à nos cinq critères au plus haut niveau. La tenue d’ensemble : les deux premiers disques ne contiennent quasiment aucun titre faible. La nécessité : c’est l’explosion d’un compositeur longtemps bridé. La réalisation sonore : le mur du son de Spector, discuté, a défini le son d’une époque. La trace : l’album est le plus vendu de tous les disques solo des Beatles et n’a cessé d’être réédité, notamment en 2021 pour son cinquantième anniversaire. L’équilibre : il consacre enfin le troisième Beatle au rang de ses deux aînés. Aucun autre disque de cette liste ne cumule tout cela.

Correctif factuel

L’ancienne version rangeait I’d Have You Anytime parmi les chansons exprimant la lutte pour établir une connexion honnête avec sa foi : c’est une chanson d’amour et d’amitié, coécrite avec Bob Dylan à Woodstock en novembre 1968. Elle décrivait Behind That Locked Door comme une jam folklorique : c’est une ballade country écrite pour Dylan. Elle qualifiait enfin l’album de premier album de Harrison : il avait déjà publié Wonderwall Music (1968) et Electronic Sound (1969), deux disques instrumentaux ; All Things Must Pass est son premier album de chansons. Précisons aussi qu’au Royaume-Uni, l’album a longtemps été répertorié à la 4e place des classements officiels, avant qu’une correction de 2006 ne reconnaisse ses huit semaines en tête.

Le classement en un tableau

Rang Album Artiste Année Production UK US
1 All Things Must Pass George Harrison 1970 Harrison, Spector 1 1
2 John Lennon/Plastic Ono Band John Lennon 1970 Lennon, Ono, Spector 8 6
3 Band on the Run Paul McCartney & Wings 1973 McCartney 1 1
4 Ram Paul et Linda McCartney 1971 P. et L. McCartney 1 2
5 Imagine John Lennon 1971 Lennon, Ono, Spector 1 1
6 Chaos and Creation in the Backyard Paul McCartney 2005 Nigel Godrich 10 6
7 Cloud Nine George Harrison 1987 Harrison, Jeff Lynne 10 8
8 Ringo Ringo Starr 1973 Richard Perry 7 2
9 Double Fantasy John Lennon et Yoko Ono 1980 Lennon, Ono, Jack Douglas 1 1
10 Rock ‘n’ Roll John Lennon 1975 Spector, Lennon 6 6

Trois enseignements se dégagent. D’abord, Phil Spector a produit ou coproduit quatre des dix albums : il est, de loin, le producteur le plus important de la période solo des Beatles, avant que ses méthodes et, bien plus tard, ses crimes n’assombrissent son nom. Ensuite, la période 1970-1973 concentre la moitié du classement : l’énergie accumulée pendant les années Beatles se libère d’un coup. Enfin, les grands disques tardifs — Cloud Nine, Chaos and Creation — ont en commun un producteur fort, qui a su résister à la star.

Les grands absents : dix albums qui auraient pu figurer dans la liste

Un classement se juge aussi à ce qu’il exclut. Voici les disques qui nous ont le plus fait hésiter, et les raisons de leur absence.

McCartney (1970)

Le premier album solo de McCartney, enregistré presque seul à la maison et à Morgan Studios, est l’acte fondateur de la pop faite à domicile. Il contient Maybe I’m Amazed, l’une des plus belles chansons de son auteur, et Every Night. Mais le disque aligne aussi des esquisses et des instrumentaux inachevés. C’est un document plus qu’un album.

Walls and Bridges (1974)

Le disque new-yorkais du Lost Weekend, porté par #9 Dream et Whatever Gets You Thru the Night, numéro un américain avec Elton John. Solide, bien produit par Lennon lui-même, il souffre de quelques titres de remplissage. Il a failli prendre la place de Rock ‘n’ Roll ; nous avons préféré la cohérence du disque de reprises.

Living in the Material World (1973)

Le successeur d’All Things Must Pass contient Give Me Love (Give Me Peace on Earth), numéro un aux États-Unis, et The Light That Has Lighted the World. Mais sa gravité spirituelle, sans la générosité mélodique du disque précédent, le rend plus austère.

Tug of War (1982)

Produit par George Martin, enregistré en partie à Montserrat, Tug of War est le premier album de McCartney après la mort de Lennon. Here Today, adressée à John, est bouleversante — nous l’avons évoquée dans Quatre chansons pour se parler après la fin des Beatles. Le disque est excellent ; il a été devancé de peu par Chaos and Creation, plus homogène.

Flaming Pie (1997)

Nourri par le travail sur l’Anthology, coproduit avec Jeff Lynne et George Martin, Flaming Pie contient Calico Skies, Little Willow et Beautiful Night, avec Ringo Starr. Un très bon disque, un peu trop poli pour dépasser Chaos and Creation.

Brainwashed (2002)

L’album posthume de Harrison, achevé par Dhani Harrison et Jeff Lynne, est d’une grande dignité. Il aurait pu remplacer Cloud Nine. Nous lui préférons le disque de 1987 parce qu’il a été entièrement conçu et mené à terme par Harrison lui-même. Sur Brainwashed, voir notre article dédié.

Venus and Mars (1975) et Wings at the Speed of Sound (1976)

Les deux disques de Wings à son apogée commerciale, tous deux numéro un aux États-Unis. Ils ont des sommets (Listen to What the Man Said, Let ‘Em In, Silly Love Songs) mais une tenue d’ensemble inférieure à Band on the Run.

Mind Games (1973)

Lennon lui-même le jugeait moyen. La chanson-titre est magnifique ; le reste manque de nécessité.

McCartney III (2020)

Enregistré seul pendant le confinement, numéro un au Royaume-Uni, il clôt la trilogie commencée en 1970 avec une vitalité étonnante. Trop récent, peut-être, pour être jugé avec le recul qu’exige un tel classement.

Beaucoups of Blues (1970)

Le disque country de Ringo, enregistré à Nashville en quelques jours avec les meilleurs musiciens de la ville, est un petit bijou méconnu. Il n’a pas l’éclat de Ringo, mais il mérite d’être redécouvert.

Ce que ce classement dit des quatre Beatles

Au-delà des rangs, cette liste raconte quatre manières d’exister sans les autres.

Lennon est le plus présent (trois albums, plus Double Fantasy), mais ses grands disques sont concentrés sur une période très courte, 1970-1971, et son œuvre est interrompue par sa mort à quarante ans. Sa discographie solo est la plus mince des trois auteurs, et la plus intense.

McCartney est le plus durable : ses trois disques du classement s’étalent sur trente-quatre ans, de 1971 à 2005. Aucun autre ex-Beatle n’a su produire un grand album à plus de soixante ans. C’est aussi celui dont la discographie est la plus inégale, parce qu’elle est la plus abondante.

Harrison a les deux extrémités : le meilleur disque de la liste, et un album de retour, dix-sept ans plus tard, qui prouve qu’il n’avait rien perdu. Entre les deux, une traversée du désert. Pour découvrir son répertoire, voir 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo.

Ringo Starr a un grand disque, et il le doit à ses amis. C’est à la fois une limite et un hommage : aucun autre ex-Beatle n’a réuni aussi naturellement les trois autres. Ce réseau qui ne s’est jamais rompu est l’objet de notre enquête sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation.

Questions fréquentes

Quel est le meilleur album solo d’un Beatle ?

Selon notre classement, All Things Must Pass de George Harrison (1970), triple album coproduit avec Phil Spector, numéro un au Royaume-Uni et aux États-Unis et vendu à plus de sept millions d’exemplaires aux États-Unis. John Lennon/Plastic Ono Band (1970) est son principal rival dans les classements critiques.

Quel est le meilleur album solo de Paul McCartney ?

Band on the Run (1973), enregistré avec Wings à Lagos, fait l’objet du plus large consensus. Ram (1971), longtemps méprisé, est aujourd’hui souvent préféré par les amateurs, et Chaos and Creation in the Backyard (2005) est son meilleur disque tardif.

Quel est le meilleur album solo de John Lennon ?

John Lennon/Plastic Ono Band (1970) pour la critique, Imagine (1971) pour le public. Le premier est plus radical, le second plus accessible et mieux vendu.

Quel est le meilleur album solo de Ringo Starr ?

Ringo (1973), produit par Richard Perry, 2e aux États-Unis, avec deux numéros un américains (Photograph et You’re Sixteen) et des contributions des trois autres ex-Beatles.

Les quatre Beatles ont-ils rejoué ensemble sur un album solo ?

Les quatre apparaissent sur Ringo (1973), mais jamais sur le même titre. Lennon, Harrison et Starr jouent ensemble sur I’m the Greatest ; McCartney enregistre séparément à Londres.

Quel album solo d’un Beatle s’est le mieux vendu ?

Parmi les albums studio, All Things Must Pass et Band on the Run figurent parmi les plus gros vendeurs ; All Things Must Pass est certifié septuple platine aux États-Unis. Les compilations, comme Wings Greatest ou 1 (des Beatles), relèvent d’une autre catégorie.

Pour aller plus loin

Sources

  • Peter Doggett, You Never Give Me Your Money: The Beatles After the Breakup, Harper, 2009.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997.
  • Keith Badman, The Beatles Diary, Volume 2: After the Break-Up 1970-2001, Omnibus Press, 2001.
  • Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You: The Solo Beatles Compendium, 44.1 Productions, 2000.
  • Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison, Hal Leonard, 2006.
  • Howard Sounes, Fab: An Intimate Life of Paul McCartney, HarperCollins, 2010.
  • Jann S. Wenner, Lennon Remembers, Straight Arrow, 1971.
  • Archives de Rolling Stone, NME et Melody Maker (critiques d’époque).
  • Official Charts Company et Billboard (classements).

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