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L’album qu’il fallait aussi regarder : enquête sur le film d’« Imagine », tourné en même temps que le disque

En bref. Le 9 septembre 1971, Apple publie aux États-Unis Imagine, deuxième album solo de John Lennon. Ce que l’histoire a retenu : dix chansons, une pochette nuageuse, un hymne. Ce qu’elle a laissé filer : l’album a été tourné en même temps qu’il était enregistré. Entre le 26 mai et le 7 septembre 1971, une équipe de cinéma a suivi Lennon et Yoko Ono à Tittenhurst Park, à Londres et à New York pour fabriquer un long métrage — d’abord intitulé Your Show, puis Imagine — dans lequel chaque chanson du disque, plus plusieurs titres de l’album Fly d’Ono, reçoit son propre traitement visuel. Le résultat, diffusé pour la première fois le 23 décembre 1972, constitue l’un des tout premiers « albums-films » de l’histoire du rock, quinze ans avant que MTV n’en fasse une industrie. Cet article reconstitue le tournage jour par jour, identifie l’équipe technique, décrit le montage de 1972 segment par segment, retrace les mutilations subies par le film en vidéo domestique, détaille la restauration de 2010-2018 — et démontre pourquoi ce film change la manière d’écouter le disque. Six correctifs factuels, une chronologie, une FAQ, un glossaire.

Il y a cinquante-cinq ans jour pour jour, le 9 septembre 1971, les disquaires américains reçoivent une pochette carrée sur laquelle un visage se dissout dans des nuages. À l’intérieur, dix chansons. Sur la face A, une ballade au piano que personne, ce jour-là, n’imagine devenir la chanson la plus chantée du XXe siècle finissant. Sur la face B, une exécution publique de Paul McCartney. Entre les deux, un disque de rock nerveux, sarcastique, saturé de slide guitar, que la postérité rangera par paresse dans le rayon « musique de paix ».

Cette histoire-là a été racontée mille fois. Nous l’avons nous-mêmes racontée, sous plusieurs angles, dans nos dossiers consacrés à l’album culte entre rêve et révolte, à l’album qui a touché « all the people » et au manifeste poétique et politique qu’il constitue. Nous n’allons pas la recommencer.

Parce qu’il existe une autre histoire, beaucoup moins racontée, et qui est pourtant l’histoire principale : en 1971, Imagine n’était pas seulement un disque. C’était un disque et un film, conçus ensemble, tournés dans les mêmes pièces, aux mêmes dates, par les mêmes personnes. Le film existe. Il dure soixante-dix minutes dans sa version restaurée. Il a été réalisé et monté par John Lennon et Yoko Ono eux-mêmes. Il a été mutilé pendant trente ans par ses éditeurs vidéo, restauré image par image entre 2010 et 2018, et il reste, aujourd’hui encore, l’objet le moins commenté de la discographie solo de Lennon.

C’est ce film que nous allons regarder de près. Non pas comme une curiosité annexe, mais comme la pièce manquante qui explique le disque : pourquoi il sonne comme il sonne, pourquoi il a été enregistré là où il a été enregistré, pourquoi Yoko Ono y occupe une place que les crédits de 1971 ne disent pas, et pourquoi la scène la plus vue de l’histoire du rock — un homme en blanc devant un piano blanc, une femme qui ouvre des volets blancs — n’est absolument pas ce que tout le monde croit qu’elle est.

Sommaire

Le 9 septembre 1971 : un disque, et un objet qu’on a laissé filer

Deux dates, deux marchés

Commençons par la mécanique éditoriale, parce qu’elle conditionne tout le reste. Imagine paraît d’abord aux États-Unis, le 9 septembre 1971, sur Apple. Le Royaume-Uni devra attendre le 8 octobre 1971 — soit près d’un mois de décalage, ce qui, en 1971, est considérable.

Ce décalage n’a rien d’anecdotique. Il traduit un basculement de centre de gravité : depuis le printemps 1971, Lennon regarde vers l’Amérique. Les cordes de l’album ont été enregistrées à New York. Le mixage final s’est fait à New York. Et à l’automne, le couple s’installera définitivement aux États-Unis. La sortie américaine en avance n’est pas une coquetterie de distribution ; c’est une déclaration de domicile artistique. Nous avons documenté ce déplacement, et ses conséquences politiques et judiciaires, dans notre dossier sur le retrait de John Lennon en 1975.

L’album atteindra la première place des deux côtés de l’Atlantique. Il sera certifié double platine aux États-Unis, or au Royaume-Uni. C’est, de très loin, le plus grand succès commercial de Lennon en solo — et l’écart avec son prédécesseur est brutal.

Ce que l’histoire officielle a retenu, et ce qu’elle a perdu

La comparaison avec John Lennon/Plastic Ono Band, publié neuf mois plus tôt, est le point de départ obligé de tous les commentaires. Le premier disque est un objet nu, brutal, enregistré à trois ou quatre musiciens dans le Studio Three d’EMI ; nous en avons reconstitué les treize séances dans notre journal de production, prise par prise. Le second est un objet enrobé, orchestré, mélodique, vendable.

De cette opposition, la critique a tiré une grille de lecture confortable : Lennon aurait « sucré » sa thérapie, aurait accepté de redevenir pop, aurait troqué le cri contre la mélodie. Lennon lui-même a alimenté la formule, en décrivant Imagine comme du « Plastic Ono Band avec du sucre dessus, pour la consommation de masse ».

Cette grille n’est pas fausse. Elle est incomplète. Et elle est incomplète pour une raison précise : elle ne prend en compte que la moitié de l’objet publié. Car en 1971, ce que Lennon et Ono fabriquent n’est pas un album accompagné de quelques clips promotionnels. C’est une œuvre à deux supports, dont le second — le film — a été achevé plus tard, diffusé confidentiellement, puis charcuté par le marché de la vidéo domestique avant d’être restauré quarante-sept ans après.

La thèse de cet article

Nous soutenons ici trois propositions, que la suite du dossier documente une à une.

Première proposition. Le film n’est pas un produit dérivé du disque : il lui est contemporain, et par endroits antérieur. Des caméras tournent dans le studio d’Ascot dès le 26 mai 1971, c’est-à-dire au milieu même de la semaine où sont gravées les pistes de base de la moitié de l’album. À cette date, le film n’a pas encore de titre définitif ; il s’appelle Your Show.

Deuxième proposition. La présence des caméras a laissé des traces audibles et documentées dans les séances — jusqu’à l’incident où Lennon somme le chef opérateur de cesser de bouger, sous peine d’être expulsé du studio. Le film n’a pas observé le disque : il a participé à ses conditions de fabrication.

Troisième proposition. Le film est un objet co-signé, où Yoko Ono n’est pas l’épouse filmée mais la coréalisatrice, la comonteuse et la coautrice d’une partie de la bande-son — cinq titres de son propre album Fly figurent dans le montage. Ce que le film montre en 1972, le droit d’auteur ne le reconnaîtra qu’en 2017, quand la National Music Publishers Association ajoutera officiellement son nom aux crédits de la chanson « Imagine ». Nous revenons en détail sur le parcours discographique d’Ono dans notre dossier sur cinquante-huit ans de disques, de « Two Virgins » à « Grapefruit ».

Correctif factuel n° 1 — « Le clip d' »Imagine » » n’est pas un clip, et il n’est pas live.

La séquence de la pièce blanche est presque universellement décrite comme « le clip de la chanson », voire comme « John Lennon interprétant « Imagine » au piano ». Deux erreurs en une phrase. D’abord, il ne s’agit pas d’un clip autonome mais de la séquence d’ouverture d’un long métrage de soixante-dix minutes : elle a été conçue comme le premier segment d’un film, pas comme un objet promotionnel isolé. Ensuite, ce qu’on entend n’est pas ce qu’on voit : la bande-son est le master de l’album, gravé le 27 mai 1971 aux Ascot Sound Studios en dix prises, avec Klaus Voormann à la basse et Alan White à la batterie, puis surchargé de cordes à New York le 4 juillet. Les images, elles, ont été tournées le 21 juillet 1971, soit près de deux mois plus tard. Lennon mime au piano un enregistrement déjà terminé. La confusion est si installée que l’extrait circule aujourd’hui comme « performance » sur la plupart des plateformes.

Tittenhurst Park : un décor de cinéma qui servait de maison

Un domaine acheté pour disparaître, transformé en plateau

John Lennon et Yoko Ono achètent Tittenhurst Park au printemps 1969 et s’y installent au mois d’août suivant. Le domaine se trouve à Sunninghill, près d’Ascot, dans le Berkshire, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Londres : une demeure géorgienne blanche posée au milieu d’un parc d’environ soixante-douze acres, avec des arbres remarquables, un lac artificiel et une île.

Le geste est classique chez les Beatles de 1969 : chacun s’achète un périmètre. Harrison a Friar Park, Starr aura Tittenhurst à son tour en 1973, McCartney a l’Écosse. Mais Lennon fait de son domaine autre chose qu’une retraite. Il en fait un lieu de production. Ce qui, pour l’histoire du rock, change tout : entre 1969 et 1971, Tittenhurst devient simultanément un studio d’enregistrement, un plateau de tournage, un studio photo et un bureau de campagne pacifiste.

La preuve la plus célèbre en est antérieure de deux ans à notre sujet : c’est là, le 22 août 1969, que les quatre Beatles posent ensemble pour la dernière fois. La même pelouse, les mêmes arbres, le même mur. Deux ans plus tard, les caméras d’Imagine repasseront exactement au même endroit.

Ascot Sound Studios : l’aile ouest transformée

L’élément décisif est le studio. Lennon fait aménager dans une aile de la maison un studio d’enregistrement privé, baptisé Ascot Sound Studios, opérationnel à partir de la fin de 1970 et pleinement exploité au printemps 1971. Parmi les noms qui apparaissent aux génériques techniques figure celui d’Eddie Veale, acousticien et concepteur de studios, associé à l’installation.

L’importance de ce fait dépasse le confort domestique. Un studio privé, à demeure, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans comptabilité horaire d’EMI, sans réservation, sans personnel imposé, c’est une révolution de méthode. Cela signifie que :

  • une chanson peut naître le matin et être gravée l’après-midi ;
  • les musiciens logent sur place et jouent quand Lennon le décide ;
  • il n’y a aucune limite institutionnelle au nombre de prises ;
  • et surtout : une équipe de cinéma peut s’installer dans la pièce sans qu’un studio manager vienne l’expulser.

Ce dernier point est le nœud de tout ce dossier. Le film d’Imagine n’aurait pas pu exister à Abbey Road. Il n’existe que parce que le studio appartenait au sujet du film.

La pièce blanche et le Steinway

Au rez-de-chaussée de la maison se trouve une grande pièce entièrement blanche : murs, sol, rideaux, volets intérieurs. Au centre, un piano à queue Steinway modèle « O », blanc lui aussi, que Lennon a offert à Ono. C’est cette pièce et ce piano que le monde entier a vus sans savoir où il regardait.

Il faut insister sur un point de topographie, parce qu’il est constamment confondu. La pièce blanche n’est pas le studio. La chanson « Imagine » a été enregistrée dans l’aile aménagée en studio, avec une console, des micros, une cabine et un magnétophone multipiste. La pièce blanche est un salon. C’est un décor, choisi pour sa valeur plastique : un espace monochrome où la seule variable dramatique est la lumière — d’où l’idée, d’une simplicité absolue, de faire entrer Ono dans le cadre pour ouvrir les volets. Nous avions déjà relevé cette confusion dans notre enquête sur ce que Paul McCartney entend vraiment quand il écoute Imagine.

La maisonnée : Dan Richter et les « Peace People »

Un dernier élément de décor, et non le moindre : les gens. Tittenhurst en 1971 n’est pas une maison de couple, c’est une petite communauté de travail. Y vivent ou y passent des assistants, des secrétaires, des techniciens, des militants — ce que Yoko Ono appellera rétrospectivement les « Peace People ».

La figure centrale de cette maisonnée est Dan Richter, assistant personnel du couple. Richter n’est pas un employé ordinaire : mime de formation, il est l’homme qui, trois ans plus tôt, jouait Moonwatcher, le chef des hommes-singes de la séquence d’ouverture de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. C’est lui qui, le 28 mai 1971, sur la pelouse sud de Tittenhurst, photographie John Lennon pour ce qui deviendra la pochette de l’album.

Retenons cette coïncidence, car nous y reviendrons en conclusion : la pochette d’Imagine et le film d’Imagine ont été produits au même endroit, dans la même semaine, par la même maisonnée. Ce ne sont pas deux campagnes de communication distinctes. C’est un seul geste, en trois médias.

Tableau 1 — Les lieux de Tittenhurst et leur usage en 1971

Lieu Usage documenté en 1971 Ce qu’on y voit dans le film
Aile aménagée en studio (Ascot Sound Studios) Pistes de base et voix de la quasi-totalité de l’album, mai-juin 1971 Séquences de séance : Lennon, Harrison, Hopkins, White, Voormann, Spector en cabine
La pièce blanche (salon) Aucun enregistrement audio de l’album Séquence d’ouverture : piano blanc, ouverture des volets
Pelouse sud Séance photo de la pochette, 28 mai 1971 (Dan Richter) Déambulations du couple, jeux d’enfants
Lac artificiel et île Barque, prises de vue aériennes, livraison d’une petite maison sur l’île
Allées du parc Voiturette de golf, scènes de recherche l’un de l’autre
Grille et abords Rencontre avec Curt Claudio, 26 mai 1971 Séquence reportée dans Gimme Some Truth (2000)

Février-juillet 1971 : enregistrer et filmer dans le même geste

La préhistoire : 11-12 février 1971

Les premières bandes qui finiront sur Imagine ne datent pas du printemps. Les 11 et 12 février 1971, Lennon travaille déjà — la matière de cette session alimentera notamment « I Don’t Want to Be a Soldier », dont nous avons raconté la genèse dans notre article dédié à ce cri de protestation enragé. C’est aussi la période du single « Power to the People ».

Ce détail chronologique compte pour notre sujet : cela signifie que l’album n’a pas été conçu comme un projet cinématographique dès l’origine. Le film s’y greffe au printemps, quand le studio d’Ascot tourne à plein régime et que le couple mesure qu’il dispose, à domicile, d’un dispositif de production complet.

24-28 mai 1971 : la semaine où tout se joue

Les séances principales s’ouvrent le 24 mai 1971 et se referment, pour l’essentiel des pistes de base, le 28 mai. Cinq jours. Cinq jours pour la quasi-totalité de la fondation rythmique d’un album qui restera cinquante-cinq ans au catalogue.

Le détail de ces journées, tel que l’établissent les registres de séance, dessine un rythme de travail proprement stupéfiant :

  • 25 mai — « Gimme Some Truth » (4 prises ; la prise 4 devient le master), « How? » (40 prises ; master à la prise 40), première prise d’« Oh Yoko! ». Aux claviers : Nicky Hopkins et John Tout. À la basse : Klaus Voormann. À la batterie : Alan White.
  • 26 mai — journée dont on retient surtout, du côté du film, l’arrivée sur le domaine d’un visiteur américain nommé Curt Claudio (voir plus bas).
  • 27 mai — « Imagine » : dix prises, la dernière est le master. « Oh Yoko! » : la piste de base est bouclée en une prise, avec Rod Lynton et Andy Davis aux guitares acoustiques.
  • 28 mai — « Oh My Love » : vingt prises, la dernière est retenue ; Harrison à la guitare électrique, Hopkins au piano électrique, Alan White aux cymbales tibétaines. Sur « Gimme Some Truth », Lennon refait sa voix définitive et Harrison grave le solo de slide. C’est le dernier jour de pistes de base de l’album ; tout ce qui suit sera surcharge et mixage.

Une anecdote de séance, rapportée par les chroniqueurs, éclaire la relation de travail avec le producteur : après la troisième prise de « Gimme Some Truth », Lennon estime la chanson tenue. Phil Spector répond, laconique : « It’s getting there » — ça vient. Lennon, contrarié, accepte une quatrième prise. Ce sera le master. La domestication d’un Beatle par un producteur en deux mots.

28 mai : la pochette

Le même jour que les dernières pistes de base, sur la pelouse sud, Dan Richter photographie Lennon. L’image retenue — un visage en gros plan, surimprimé de nuages — deviendra l’une des trois ou quatre pochettes les plus reconnaissables de la décennie.

Notons ce que cette simultanéité implique concrètement. Le 28 mai 1971, à Tittenhurst, il se passe dans la même journée : une séance d’enregistrement, une séance photo pour la pochette, et la présence d’une équipe de tournage. Trois chaînes de production tournent en parallèle dans une maison privée. Aucun label, aucun studio, aucune agence n’a coordonné cela. C’est de l’autoproduction intégrale, à un degré que l’industrie du disque ne reverra pas avant l’ère numérique.

4-5 juillet 1971 : New York, les Flux Fiddlers, King Curtis

La dernière phase se déplace outre-Atlantique, au Record Plant East de New York. Le 4 juillet 1971, l’arrangement de cordes de Torrie Zito est enregistré par un ensemble de musiciens issus du Philharmonique de New York, que Lennon rebaptise les Flux Fiddlers — clin d’œil au mouvement Fluxus dont Ono est issue. Ce sont ces cordes qui donnent à « Imagine » sa deuxième moitié, celle qui fait basculer la chanson du salon vers l’hymne.

C’est également à New York qu’intervient le saxophoniste King Curtis, dont le jeu marque « It’s So Hard » et « I Don’t Want to Be a Soldier ». Sa présence sur le disque prendra, quelques semaines plus tard, une résonance tragique : King Curtis est assassiné à New York le 13 août 1971, moins d’un mois avant la sortie de l’album. Il ne l’entendra jamais publié.

Autour de ces séances gravitent des musiciens que les lecteurs de ce site connaissent bien : Klaus Voormann, Nicky Hopkins, Alan White, Jim Keltner, Jim Gordon, Joey Molland et Tom Evans de Badfinger, John Barham. C’est le même réseau qui a fabriqué les séances d’All Things Must Pass quelques mois plus tôt, et que nous avons cartographié dans notre dossier sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation.

Tableau 2 — Calendrier croisé : séances d’enregistrement et blocs de tournage

Période Studio Caméras
11-12 février 1971 Premières bandes ; période du single « Power to the People » Non
24-28 mai 1971 Ascot Sound Studios : pistes de base de l’essentiel de l’album Oui, à partir du 26 mai (équipe de trois personnes, projet Your Show)
Fin mai – juin 1971 Surcharges et mixages, Ascot puis EMI Londres Ponctuellement
4-5 juillet 1971 Record Plant East, New York : cordes (Flux Fiddlers), saxophone, mixage Non documenté sur place
16-21 juillet 1971 Album terminé Bloc de tournage principal à Tittenhurst
11 août 1971 Tournage à Londres
4-7 septembre 1971 Tournage à New York (dont Staten Island)
9 septembre 1971 Sortie américaine de l’album Montage en cours

Ce tableau contient à lui seul l’argument de cet article : le film n’est pas achevé quand le disque sort. Les dernières images sont tournées deux jours avant la parution américaine. Le montage se poursuivra pendant plus d’un an. C’est la raison pour laquelle l’objet a été perdu de vue : le disque a pris de l’avance sur son propre film, et ne l’a jamais attendu.

Correctif factuel n° 2 — Le film ne s’est pas toujours appelé Imagine.

Pendant les séances de mai et jusqu’au cœur de l’été 1971, le projet porte le titre de travail Your Show. Les chroniques de séance du 27 et du 28 mai signalent la présence d’« une équipe de tournage de trois personnes documentant la séance pour un projet intitulé Your Show, destiné à accompagner la sortie des prochains albums de Lennon et Ono ». Le pluriel est capital : le film était dès l’origine conçu pour deux disques, celui de Lennon et Fly d’Ono. Ce n’est pas un film sur Imagine auquel on aurait ajouté des chansons d’Ono par galanterie conjugale ; c’est un film à deux têtes dès son cahier des charges. Le titre Imagine ne s’imposera qu’ensuite, une fois la chanson devenue le centre de gravité commercial de l’ensemble.

« Keep still or get out! » : ce que la caméra fait à la séance

Trois personnes de trop dans un studio privé

On se représente mal, aujourd’hui, ce que représentait une équipe de tournage dans un studio d’enregistrement en 1971. Il ne s’agit pas d’un téléphone discret au fond de la pièce. Il s’agit de caméras 16 mm, de leur bruit de moteur, de projecteurs, de câbles, d’un preneur de son autonome, et de la nécessité, pour l’opérateur, de se déplacer pour cadrer.

Dans un studio commercial, ce dispositif est encadré : on filme entre les prises, on installe avant, on démonte après. À Ascot, il n’y a aucun cadre. Le studio est dans la maison, la maison est le plateau, et les mêmes personnes décident de tout. Résultat : l’équipe filme pendant.

L’incident Knowland

Le 28 mai 1971, alors que Lennon enregistre sa voix définitive sur « Gimme Some Truth », le chef opérateur Nic Knowland bouge pour recadrer. Lennon, au micro, l’interrompt d’une phrase que les chroniqueurs ont conservée telle quelle : « Keep still or get out! » — ne bouge plus, ou dehors.

Cette phrase de sept mots est, à notre connaissance, le document le plus précis dont on dispose sur la friction entre les deux chantiers. Elle dit trois choses.

Elle dit que le film gênait. Un chanteur qui exige l’immobilité de son opérateur pendant une prise vocale n’est pas un homme qui « laisse tourner les caméras » avec bienveillance. Il subit une contrainte qu’il a lui-même créée.

Elle dit que Lennon dirigeait les deux chantiers en même temps. Il n’a pas demandé à un régisseur d’intervenir : il a lui-même donné l’ordre, depuis la cabine de chant, entre deux phrases de la chanson la plus vindicative de l’album. C’est un homme qui produit son disque, réalise son film et interprète les deux.

Elle dit enfin que la séance a primé sur le tournage. Quand les deux chantiers entrent en collision, c’est le film qui recule. Cette hiérarchie explique pourquoi le film comporte relativement peu de plans de studio « propres » : l’équipe a dû souvent se contenter de ce qu’elle pouvait attraper sans se faire expulser.

26 mai 1971 : le visiteur

Deux jours plus tôt, le domaine reçoit une visite qui donnera au double projet sa séquence la plus troublante — et qui, ironie de l’histoire, ne figurera pas dans le film de 1972 mais dans celui de 2000.

Un Américain de vingt-trois ans, Curt Claudio, originaire de Californie, campe dans le parc. Il écrit à Lennon depuis neuf mois. Il est convaincu que les chansons contiennent des messages qui lui sont personnellement destinés. Le personnel le découvre. Lennon, au lieu de le faire raccompagner à la grille, l’invite à entrer et à petit-déjeuner.

La conversation, filmée, est l’un des moments les plus remarquables de tout le corpus Lennon. Il ne moque pas Claudio, ne le rassure pas non plus. Il démonte, posément, le mécanisme de projection : je ne suis qu’un type, dit-il en substance, qui écrit des chansons ; ce que tu entends dedans, c’est ce que tu y as mis ; ne confonds pas un disque avec ta vie.

Il est difficile de ne pas rapprocher cette scène du sujet même de l’album. Un homme qui vient de graver « God » quelques mois plus tôt, où il énumère tout ce en quoi il ne croit plus, se retrouve confronté en chair et en os à la croyance dont il est l’objet. Le film capte, sans mise en scène, la démonstration du problème que le disque énonce en paroles. C’est aussi, en creux, le pendant exact du mécanisme d’apophénie que nous avons analysé dans notre dossier sur « Helter Skelter » au procès Manson : la même croyance qu’une chanson parle à quelqu’un en particulier, avec deux issues radicalement différentes.

Correctif factuel n° 3 — Curt Claudio n’était pas un vétéran du Vietnam.

La légende, colportée pendant des décennies, veut que le jeune homme rencontré à Tittenhurst ait été un ancien du Vietnam traumatisé. C’est faux, et la source officielle du domaine Lennon l’a démenti explicitement. Curt Claudio était un ancien étudiant californien, passé par la consommation de drogues, qui avait ensuite travaillé dans des fermes puis à l’usine Ford de Milpitas. Le récit « vétéran » a probablement prospéré parce qu’il rendait la scène plus lisible politiquement, dans un album qui contient « I Don’t Want to Be a Soldier ». Autre précision rarement rapportée : Claudio est mort le 22 décembre 1981 à Fremont, en Californie, dans le crash de l’ULM qu’il s’était acheté avec ses indemnités de départ de chez Ford. Il avait survécu treize mois à John Lennon.

Les cinq blocs de tournage : reconstitution

Contrairement à ce que suggère la fluidité du film monté, Imagine n’a pas été tourné en continu. Les archives du domaine Lennon permettent d’identifier cinq fenêtres de tournage distinctes, séparées par des semaines entières. Les voici, dans l’ordre.

Bloc 1 — 26-27 mai 1971 : la caméra entre dans le studio

C’est le point de départ, et il a lieu à l’intérieur du disque. L’équipe filme les séances elles-mêmes : les musiciens en place, Lennon à la guitare ou au piano, Spector en cabine, les allers-retours entre la régie et le studio. Ce sont ces images qui alimenteront, trente ans plus tard, l’essentiel de Gimme Some Truth, et qui reviendront en 2018 dans la version longue restaurée.

Il faut mesurer la singularité de ce corpus. Les images de séance des ex-Beatles sont extrêmement rares. Nous disposons du tournage de Let It Be, gigantesque et pour cause — c’était un film. Nous disposons de photographies pour les séances de Get Back. Mais du travail de studio d’un ex-Beatle en solo, filmé en son direct, il n’existe pratiquement rien d’autre. C’est ce qui donne aux rushes de mai 1971 leur valeur documentaire exceptionnelle.

Bloc 2 — 16-21 juillet 1971 : la grande semaine de Tittenhurst

L’album est terminé. Le disque est en fabrication. Et c’est seulement maintenant que le film devient un film.

Pendant six jours, le parc devient un plateau. Les chroniques du 17 juillet, en particulier, décrivent un programme de tournage d’une hétérogénéité assumée :

  • le couple parcourant le domaine en voiturette de golf ;
  • la livraison d’une petite maison sur l’île du lac artificiel, Lennon et Ono dirigeant eux-mêmes les livreurs — séquence d’un absurde parfaitement maîtrisé ;
  • le couple ramant sur le lac ;
  • Julian Lennon et des enfants du voisinage courant dans le parc et récitant à voix haute des passages de Grapefruit, le livre d’instructions de Yoko Ono publié en 1964.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Faire lire Grapefruit par des enfants, dans un film destiné à accompagner un album de rock, c’est inscrire au cœur du dispositif l’esthétique conceptuelle d’Ono — et le faire au moment exact où la presse anglaise la présente comme la femme qui a cassé les Beatles. Le film ne se contente pas d’associer Ono au projet : il place son livre dans la bouche du fils de Lennon. Le lecteur qui a suivi notre grand entretien avec Julian Lennon mesurera la charge de cette image.

Bloc 3 — 21 juillet 1971 : la pièce blanche

C’est ce jour-là qu’est tournée la séquence qui deviendra, très largement, l’image la plus vue de toute la carrière solo de John Lennon.

Le dispositif tient en une phrase : Lennon, en chemise claire, joue sur le Steinway blanc d’Ono dans une pièce entièrement blanche ; Ono entre dans le champ et ouvre les volets intérieurs, un par un, laissant la lumière du jour envahir progressivement le plan.

Techniquement, c’est un plan-séquence d’une simplicité radicale, presque sans montage, sans coupe spectaculaire, sans effet. Conceptuellement, c’est une idée d’artiste plasticienne, pas de réalisateur de clip : la seule dramaturgie du plan est la variation de lumière, et cette variation est produite par un geste manuel accompli à l’image par la coautrice du film. Autrement dit, Ono n’est pas filmée en train d’ouvrir des volets : elle exécute une pièce, au sens où l’entend l’art conceptuel de Fluxus, et cette pièce sert de mise en scène à la chanson.

La postérité de ce plan est vertigineuse. Il a été rejoué, parodié, cité, détourné, reconstitué pendant cinquante ans, y compris par ceux qui n’avaient jamais vu le film dont il provient. Il a fourni l’imagerie de plaidoyers pacifistes, de campagnes publicitaires, de vidéos de confinement. Et il a été systématiquement décrit comme « le clip d’Imagine », alors qu’il s’agit de l’ouverture d’un long métrage.

Correctif factuel n° 4 — 21 ou 22 juillet ? Une divergence documentaire à connaître.

Les sources officielles du domaine Lennon donnent le 21 juillet 1971 comme date de tournage de la séquence de la pièce blanche. Certaines fiches et métadonnées associées au même corpus indiquent toutefois le 22 juillet. L’écart d’un jour n’a aucune conséquence interprétative, mais il signale un point méthodologique important : le tournage n’a pas fait l’objet d’un journal de bord aussi rigoureux que les séances d’enregistrement. Les séances de studio bénéficient de feuilles de prises, de bandes datées, de fiches EMI. Le tournage, lui, s’est déroulé dans une maison privée, sans script-girl et sans rapport de production standardisé. C’est pourquoi la chronologie du film est, à ce jour, moins solidement établie que celle du disque — et pourquoi tout dossier sérieux doit signaler les zones d’incertitude plutôt que trancher artificiellement.

Bloc 4 — 11 août 1971 : Londres

Une journée isolée, à Londres. C’est de ce bloc que proviennent les séquences urbaines : déplacements en voiture, rues, et surtout la séquence dite « In Bag », où un homme enfermé dans un sac de toile progresse dans l’espace public.

Le « bagism » est une invention d’Ono et Lennon datant de 1969 : se présenter au monde à l’intérieur d’un sac, de sorte que l’auditoire ne puisse juger ni la couleur de peau, ni le sexe, ni l’âge, ni les vêtements. C’est une pièce conceptuelle avant d’être une farce médiatique. La reprendre en 1971, dans un film, c’est réaffirmer une continuité : le couple n’a pas abandonné l’art d’action pour la variété.

Bloc 5 — 4-7 septembre 1971 : New York

Le dernier bloc est new-yorkais, et il est tourné deux à cinq jours avant la sortie américaine de l’album. Le couple est alors sur le point de basculer définitivement de l’autre côté de l’Atlantique.

De ce bloc proviennent notamment les images de traversée maritime : Lennon et Ono sur le ferry de Staten Island, approchant la pointe sud de Manhattan. À l’arrière-plan du plan, deux tours en construction. Le World Trade Center ne sera achevé qu’en 1973.

Trente ans plus tard, cette image deviendra insoutenable pour d’autres raisons que celles qu’elle avait en 1971 — d’autant que la chanson « Imagine » figurera, à l’automne 2001, sur la liste des titres dont un grand réseau de radios américain recommandera à ses stations d’éviter la diffusion. Il faut mesurer la trajectoire : une chanson écrite pour désarmer, filmée devant des tours en chantier, écartée des ondes le jour où ces tours s’effondrent.

Les images antérieures : 1969 dans le montage

Enfin, le montage final intègre des séquences plus anciennes, tournées avant le projet lui-même — notamment des images des Bahamas datant de 1969, réutilisées pour accompagner « Oh Yoko! ».

Ce détail est loin d’être anodin. Il prouve que Lennon et Ono ne se comportaient pas en producteurs de clips mais en cinéastes disposant de leurs propres archives. Depuis 1968, ils tournaient — Two Virgins, Rape, Apotheosis, Fly. Ils avaient un fonds. Ils ont puisé dedans. C’est un réflexe de monteur, pas de service marketing.

Tableau 3 — Les cinq blocs de tournage

Bloc Dates Lieu Contenu principal
1 26-27 mai 1971 Ascot Sound Studios Séances d’enregistrement en son direct ; Spector, Harrison, Hopkins, White, Voormann
2 16-21 juillet 1971 Parc de Tittenhurst Voiturette, lac, barque, maison sur l’île, Julian et les enfants lisant Grapefruit
3 21 juillet 1971 La pièce blanche Séquence d’ouverture : piano blanc, ouverture des volets
4 11 août 1971 Londres Séquences urbaines, « In Bag »
5 4-7 septembre 1971 New York, Staten Island Ferry, Manhattan, milieu artistique new-yorkais
1969 (archives) Bahamas Images réemployées pour « Oh Yoko! »

Une équipe de cinéma, pas une équipe de promotion

Le générique du film est, pour l’historien, un document plus révélateur que la pochette du disque. Il ne comporte aucun nom issu du marketing d’Apple, aucun réalisateur de variétés, aucun producteur de clips. Il aligne, en revanche, des noms de cinéma documentaire et d’avant-garde. Passons-les en revue, car chacun dit quelque chose du projet.

Nic Knowland, chef opérateur

C’est lui que Lennon rabroue le 28 mai. Knowland est un opérateur de cinéma britannique, formé au documentaire et à la fiction indépendante, dont la carrière s’étendra sur plus d’un demi-siècle. Détail significatif : lors de la restauration de 2010-2018, Knowland a été associé à l’étalonnage de référence du film — le même œil, quarante-sept ans plus tard, a validé les couleurs. Peu de films de cette époque peuvent en dire autant.

Jonas Mekas, ou l’avant-garde new-yorkaise dans le générique

Parmi les opérateurs crédités figure Jonas Mekas. Il faut savoir qui il est pour comprendre l’ambition du projet.

Mekas, cinéaste lituano-américain, est l’un des fondateurs du cinéma expérimental américain : cofondateur des Anthology Film Archives, animateur de la Film-Makers’ Cooperative, théoricien du « journal filmé », proche de Warhol, de la Factory, de Fluxus. Il connaissait Ono avant Lennon.

Sa présence derrière une caméra sur ce projet change complètement la lecture du film. Cela signifie que Imagine n’a pas été confié à des professionnels de la promotion musicale, mais à un réseau issu de l’underground new-yorkais. Cela signifie aussi que le film appartient, techniquement, à la même famille que les journaux filmés de Mekas : caméra portée, lumière naturelle, absence de scénario, primat du fragment.

Steve Gebhardt, Franco Rosso, Gerry Harrison

Aux postes de direction de production figurent notamment Steve Gebhardt — collaborateur régulier du couple sur leurs films de cette période — ainsi que Franco Rosso et Gerry Harrison. Rosso deviendra, une décennie plus tard, le réalisateur de Babylon (1980), l’un des films britanniques majeurs sur la jeunesse noire de Londres. Là encore, ce n’est pas un profil de clipmaker : c’est un profil de documentariste social.

Les assistants caméra, et un nom qui fait sursauter

La liste des assistants opérateurs comporte, entre autres, un certain Dick Pope. S’il s’agit bien, comme les recoupements le suggèrent, du futur chef opérateur attitré de Mike Leigh — celui de Secrets et Mensonges, Vera Drake, Mr. Turner, deux fois nommé à l’Oscar de la meilleure photographie —, cela signifie qu’un des grands directeurs de la photographie du cinéma britannique contemporain a débuté, entre autres, en portant des magasins de pellicule dans le parc de John Lennon. Nous signalons ce point comme une forte probabilité, non comme une certitude établie : le générique ne comporte pas d’éléments d’état civil permettant d’exclure formellement une homonymie.

Carmen D’Avino, l’animateur

Le film comporte une brève séquence animée signée Carmen D’Avino, figure de l’animation expérimentale américaine, connu pour ses films en prises de vues image par image où il peignait des objets réels. Il avait été nommé aux Oscars dans la catégorie court métrage d’animation. Sa présence confirme le cahier des charges : chaque segment devait avoir son traitement plastique, quitte à faire appel à un artiste différent.

Le montage : Ono et Lennon eux-mêmes

Le point le plus important du générique est peut-être le plus discret. Le montage est signé Yoko Ono et John Lennon. Pas un monteur professionnel assisté par le couple : le couple, assisté de monteurs adjoints.

Or le montage est, dans un film de cette nature — sans scénario, sans intrigue, constitué de fragments hétérogènes tournés à des mois d’intervalle sur trois territoires —, l’opération créatrice décisive. C’est au montage que le film devient un film. Attribuer ce poste au couple, c’est reconnaître que Imagine le film est une œuvre d’auteurs, au même titre que Imagine le disque.

Tableau 4 — L’équipe du film (postes principaux)

Poste Nom(s) Ce que ce nom indique
Réalisation, scénario, montage John Lennon et Yoko Ono Film d’auteurs, non de commande
Société de production Joko Films Structure propre au couple, hors Apple
Opérateurs Nic Knowland, Bob Fries, John Metcalf, Richard Stanley, Jonas Mekas Documentaire britannique + avant-garde new-yorkaise
Assistants caméra Andy Carchrae, Jimmy Dibling, Chris Morfitt, Dick Pope, Doug Ibold Équipe de tournage professionnelle, pas d’amateurs
Son Charlie Bagnall, Ivan Sharrock, Garth Marshall, Mike McDuffy, Dixie Dean Son direct assuré, donc archives sonores exploitables
Direction de production Franco Rosso, Gerry Harrison, Steve Gebhardt Profils de documentaire social
Animation Carmen D’Avino Animation expérimentale américaine
Orchestrations (bande-son) Torrie Zito Les Flux Fiddlers de New York
Ingénieurs du son (bande-son) Phil McDonald, Eddie Klein, Eddy Offord, Eddie Veale, Roy Cicala, Shelly Yakus, Jack Douglas, Jay Messina, Dennis Ferrante Deux écoles : EMI/Ascot et Record Plant New York

Un nom, dans cette dernière ligne, mérite d’être souligné : Jack Douglas. Neuf ans plus tard, il produira Double Fantasy. Sa présence dans l’écosystème new-yorkais de 1971 dessine une continuité que nous avons détaillée dans notre dossier sur les séances de Double Fantasy.

Le montage de 1972, segment par segment

Venons-en à l’objet lui-même. Le film tel que Lennon et Ono l’ont monté comporte une vingtaine de segments, alternant titres de l’album Imagine, titres de l’album Fly de Yoko Ono, et pièces non chantées.

Tableau 5 — L’ordre des segments du montage original

Segment Origine
1 « Imagine » Album Imagine
2 « Crippled Inside » Album Imagine
3 « Good Morning » Segment court, hors album (voir correctif n° 5)
4 « Jealous Guy » Album Imagine
5 « Don’t Count the Waves » Album Fly (Yoko Ono)
6 « It’s So Hard » Album Imagine
7 « Mrs. Lennon » Album Fly (Yoko Ono)
8 « In Bag » Pièce d’action (bagism)
9 « I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die » Album Imagine
10 « Mind Train » Album Fly (Yoko Ono)
11 Whisper Piece Pièce conceptuelle (Yoko Ono)
12 « What’s That in the Sky? » Segment
13 « Power to the People » Single, février 1971
14 « Gimme Some Truth » Album Imagine
15 « Midsummer New York » Album Fly (Yoko Ono)
16 « Oh My Love » Album Imagine
17 « How Do You Sleep? » Album Imagine
18 « How? » Album Imagine
19 « Oh Yoko! » Album Imagine (images des Bahamas, 1969)
20 Plage / générique de fin

Trois observations s’imposent à la lecture de ce sommaire.

Première observation : la structure n’est pas celle du disque. L’album s’ouvre sur « Imagine » et se clôt sur « Oh Yoko! » ; le film aussi. Mais entre les deux, l’ordre diverge, et surtout il est interpolé. Un titre de Lennon, un titre d’Ono, une pièce conceptuelle, un titre de Lennon. Ce n’est pas un tracklisting, c’est un montage alterné. Le film raconte un couple, là où le disque raconte un homme.

Deuxième observation : « Power to the People » est un intrus. Le single de février 1971 ne figure pas sur l’album britannique. Sa présence dans le film prouve que le montage a été conçu comme un bilan d’année, pas comme une adaptation fidèle d’un objet discographique.

Troisième observation : cinq titres d’Ono, plus deux pièces conceptuelles, contre neuf titres de Lennon. Le rapport de forces à l’écran est infiniment plus équilibré que sur le disque, où Ono est créditée à la coproduction et nulle part à la composition. Nous y reviendrons.

Correctif factuel n° 5 — L’énigme « Good Morning ».

Les sommaires du film font apparaître, en troisième position, un segment intitulé « Good Morning ». Ce titre ne correspond à aucune chanson de l’album Imagine, ni à aucun titre de Fly. Il ne s’agit pas non plus, malgré la proximité du nom, de « Good Morning Good Morning », la chanson de Lennon sur Sgt. Pepper — dont nous avons par ailleurs raconté le sort mouvementé. Selon toute vraisemblance, il s’agit d’un court segment de liaison, sans doute domestique, portant un titre descriptif plutôt qu’un titre de chanson. Nous signalons ce point plutôt que de l’escamoter : c’est exactement le type de zone grise qui prouve que le film n’a jamais été documenté avec la rigueur appliquée au disque.

Les séquences que l’on peut décrire avec certitude

Une mise en garde méthodologique s’impose ici. Il circule sur le web quantité de descriptions détaillées associant telle image à telle chanson, dont la plupart ne reposent sur aucune source. Nous nous en tiendrons donc à ce que les sources primaires et les documents d’archives permettent d’établir.

La pièce blanche

Segment d’ouverture. Tourné le 21 juillet 1971. Piano Steinway « O » blanc, pièce blanche, ouverture progressive des volets par Yoko Ono. Bande-son : le master du 27 mai.

Le lac, l’hélicoptère et la barque

Tourné pendant le bloc du 16-21 juillet. Un opérateur embarqué en hélicoptère suit le couple depuis la maison jusqu’au lac, où ils montent dans une barque. C’est le seul dispositif technique lourd de tout le film — et il sert une action minuscule : deux personnes qui rament. Le rapport entre les moyens et le sujet est, en soi, une déclaration esthétique.

La maison portée sur l’île

Toujours pendant le bloc de juillet : une petite construction est livrée et acheminée sur l’île du lac, le couple dirigeant l’opération. Séquence à lire comme une pièce d’action au sens Fluxus : accomplir sérieusement une opération dont la finalité échappe.

Julian et les enfants récitant Grapefruit

17 juillet 1971. Julian Lennon et des enfants du voisinage courent dans le parc et lisent à voix haute des instructions tirées du livre d’Ono.

L’homme dans le sac

Bloc londonien du 11 août. Reprise cinématographique du bagism de 1969.

La procession vers la porte

Séquence de gag récurrent : une succession d’hommes — assistants du couple, puis personnalités — escortent Yoko Ono à travers une même porte, encore et encore. Parmi les visages : Fred Astaire, Jack Palance, Dick Cavett, George Harrison. C’est probablement la séquence la plus étrange du film : une star hollywoodienne du music-hall, un acteur de westerns, un présentateur de talk-show et un ex-Beatle réduits au rang de figurants d’une boucle absurde.

La partie d’échecs

Le couple joue aux échecs. L’image renvoie évidemment à la pièce d’Ono Play It by Trust, l’échiquier entièrement blanc où l’on ne distingue plus son camp de celui de l’adversaire — pièce présentée dès la fin des années 1960 et qui figure parmi ses œuvres les plus reproduites.

Le studio filmé

Issues du bloc de mai : Lennon dirigeant la séance, George Harrison à la guitare, Nicky Hopkins au piano, Alan White à la batterie, Klaus Voormann à la basse, Phil Spector en cabine. Ces plans constituent le noyau documentaire de tout le corpus.

New York : le ferry

Bloc de septembre. Le couple sur le ferry de Staten Island, Manhattan à l’horizon, les tours jumelles encore en construction.

La fête chez Warhol et l’animation de D’Avino

Le montage intègre des images d’une soirée dans l’entourage d’Andy Warhol, ainsi qu’une très brève séquence d’animation signée Carmen D’Avino.

Le générique de plage

Le film se referme sur une séquence de plage, en accompagnement du générique.

Correctif factuel n° 6 — La liste des invités varie selon les sources, et Paul McCartney n’y figure pas.

Quatre noms sont attestés de manière constante : Fred Astaire, Jack Palance, Dick Cavett, George Harrison, auxquels s’ajoutent Andy Warhol et Jonas Mekas. D’autres sources ajoutent Miles Davis et Jack Nicholson ; ces deux mentions sont moins solidement établies et doivent être maniées avec prudence. En revanche, un point ne souffre aucune discussion : Paul McCartney n’apparaît nulle part dans le film. Cela n’a rien d’un oubli. Le film contient une séquence pour « How Do You Sleep? », c’est-à-dire pour la chanson la plus violente jamais écrite par un Beatle contre un autre — et il la met en scène avec, dans le cadre, le troisième Beatle en train d’en jouer le solo. Nous avons documenté l’ensemble de ce contentieux dans Les comptes de Tittenhurst et dans notre dossier sur le procès de 1971.

Le second film : Gimme Some Truth (2000)

Des rushes restés en boîte pendant trente ans

Le tournage de 1971 a produit beaucoup plus de matière que le montage de 1972 n’en a utilisé. C’est la règle en documentaire : un film de soixante-dix minutes consomme des heures de négatif. Ce reliquat — l’essentiel des images de séance, les conversations, les temps morts, la rencontre avec Curt Claudio — est resté inexploité pendant près de trois décennies.

Il en est sorti, en 2000, un second film : Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album, réalisé par Andrew Solt.

Andrew Solt, l’homme qui avait déjà filmé Lennon

Solt n’est pas un inconnu du corpus. Il avait signé, en 1988, Imagine: John Lennon, le documentaire biographique officiel — à ne surtout pas confondre avec le film de 1971-1972, confusion pourtant très fréquente : deux films, deux époques, deux natures, et un même mot dans le titre.

Là où le film de Lennon et Ono est une œuvre conceptuelle, celui de Solt est un documentaire de fabrication au sens strict : on y voit comment les chansons ont été construites, qui jouait quoi, comment Spector intervenait, comment Lennon dirigeait. C’est le complément documentaire du disque, quand le film de 1972 en était le prolongement artistique.

Ce que les deux films disent ensemble

Considérés séparément, les deux films sont des curiosités. Considérés ensemble, ils constituent l’un des dossiers audiovisuels les plus complets qui existent sur la fabrication d’un album de rock des années 1970 — comparable, dans son ampleur, au corpus Get Back pour les Beatles.

Cette comparaison mérite d’être poussée. En janvier 1969, les Beatles avaient été filmés en train de travailler, et le résultat avait été vécu comme une humiliation : caméras subies, atmosphère plombée, film sorti contre la volonté du groupe. Deux ans et demi plus tard, Lennon refait exactement la même chose — mais volontairement, chez lui, avec ses caméras, son studio, son montage. Le tournage d’Imagine est la revanche méthodologique de Let It Be. Le lecteur trouvera l’histoire complète du précédent dans notre dossier « Nous ne réalisions pas que nous étions en train de nous séparer ».

Et l’ironie est complète quand on note que le producteur qui a « sauvé » Let It Be au mixage et celui qui coproduit Imagine sont le même homme : Phil Spector.

1972-2018 : la carrière posthume d’un film

23 décembre 1972 : la première diffusion

Le film est achevé à la fin de 1972. Sa première présentation documentée intervient le 23 décembre 1972, sous forme de diffusion télévisée aux États-Unis, dans une version d’environ soixante-dix minutes, distribuée par Apple Films.

Le choix de la date en dit long. Deux jours avant Noël, à une heure creuse de l’année télévisuelle. Ce n’est pas un lancement, c’est un dépôt. Rien à voir avec la mécanique promotionnelle d’un album qui, lui, était déjà numéro un depuis plus d’un an.

11 janvier 1973 : le Whitney

Trois semaines plus tard, le film est présenté à New York au Whitney Museum of American Art, dans le cadre de la série New American Filmmakers, le 11 janvier 1973.

Ce second contexte est encore plus révélateur que le premier. Le Whitney ne programme pas des films promotionnels : il programme du cinéma expérimental américain. Être sélectionné dans New American Filmmakers, c’est être admis dans la catégorie « cinéaste », pas dans la catégorie « rock star qui a fait une vidéo ». Le musée a donc validé, en janvier 1973, exactement la lecture que nous défendons ici.

Deux « premières », et une question ouverte.

Les bases de données divergent sur ce qu’il faut appeler la première du film : la diffusion télévisée américaine du 23 décembre 1972, ou la projection publique au Whitney du 11 janvier 1973. Les catalogues de cinéma retiennent volontiers la seconde, parce qu’elle correspond à une projection en salle ; les bases audiovisuelles retiennent la première, parce qu’elle est antérieure. Certaines sources évoquent en outre des diffusions sur des antennes publiques américaines en 1972-1973 sans que l’on puisse en dresser la liste exacte. Il n’existe pas, à notre connaissance, de sortie en salles nord-américaine au sens commercial du terme à cette époque. La formulation la plus honnête est donc : un film montré d’abord à la télévision, puis en musée, jamais réellement exploité en salles avant 2018.

1985-1986 : la version amputée

C’est le chapitre le plus maltraité de l’histoire de ce film, et il faut le nommer clairement.

Quand Imagine ressort en vidéo domestique — VHS au Royaume-Uni en 1985, aux États-Unis en 1986 —, il a été raccourci à environ cinquante-cinq minutes. Quinze minutes ont disparu. Et ce n’est pas un élagage aléatoire : les segments supprimés sont, de manière écrasante, ceux de Yoko Ono.

Disparaissent notamment :

  • « Mind Train », titre d’Ono ;
  • la Whisper Piece, pièce conceptuelle d’Ono ;
  • « Midsummer New York », titre d’Ono ;
  • la moitié de « I Don’t Wanna Be a Soldier ».

Le tout, selon les sources documentaires disponibles, sans consultation d’Ono.

Il faut prendre la mesure de ce que cela signifie. Un film co-réalisé, co-monté et co-composé par deux personnes est remonté par un éditeur vidéo, et l’opération consiste à retirer la contribution de l’une des deux. Ce qui restait après l’opération n’était plus un film de John Lennon et Yoko Ono : c’était une compilation de clips de John Lennon.

Et c’est précisément cette version tronquée qui a circulé pendant plus de trente ans, qui a formé la mémoire visuelle de plusieurs générations, et qui a fabriqué la croyance selon laquelle il n’existait « que des clips ». La disparition du film comme film n’est pas un accident de conservation : c’est le résultat d’une décision éditoriale.

2010-2018 : huit ans de restauration

La reconstruction a été longue. Menée sous la direction artistique de Yoko Ono, coordonnée par Simon Hilton comme monteur de restauration et directeur de production, elle s’est étalée sur près de huit ans.

Le protocole technique, tel qu’il a été décrit, mérite d’être détaillé, car il explique la qualité du résultat :

  • retour aux négatifs caméra couleur d’origine en 16 mm, et non aux copies d’exploitation ;
  • nettoyage image par image, y compris à la main ;
  • transfert et restauration numérique en HD 1080, avec un parti pris explicite de conserver le grain du 16 mm plutôt que de le lisser par un traitement de réduction de bruit ;
  • étalonnage de référence associant Nic Knowland, l’opérateur d’origine ;
  • remixage intégral de la bande-son à partir des multipistes originaux par Paul Hicks, entre 2016 et 2018, aux studios Abbey Road et Sear Sound.

Ce dernier point est décisif pour l’auditeur. Le film restauré n’utilise pas la bande stéréo de 1971 : il utilise un mixage neuf, réalisé à partir des bandes multipistes, décliné en stéréo, 5.1, 7.1 et Dolby Atmos. Autrement dit, la version cinéma de 2018 propose des mixages que le disque, lui, ne proposait pas — sauf à acheter le coffret paru la même année.

Paul Hicks est le même ingénieur qui a remixé John Lennon/Plastic Ono Band pour son coffret de 2021 ; sa méthode et ses partis pris sont détaillés dans notre journal de production de Plastic Ono Band.

17 septembre 2018 : le film sort enfin en salles

Le 17 septembre 2018, quarante-sept ans après le tournage, Imagine connaît sa première véritable exploitation en salles, dans le cadre d’une opération mondiale. Suivent, en octobre, les éditions Blu-ray et DVD, associant le film restauré et Gimme Some Truth, ainsi qu’une mise à disposition numérique.

La version restaurée avoisine les soixante-dix minutes et réintègre les segments supprimés en 1985. Certaines présentations font état d’un ensemble d’environ quatre-vingts minutes une fois ajoutés des inédits de studio. Le même automne 2018 paraît le coffret Imagine – The Ultimate Collection : six disques, comprenant les Ultimate Mixes stéréo et 5.1, les Raw Studio Mixes (les bandes sans effets, telles qu’elles sonnaient dans la pièce à Ascot), les Elements Mixes (éléments isolés), les Evolution Documentaries (montages audio retraçant la construction de chaque chanson, de la démo au master), des prises alternatives, et — pour la première fois depuis 1971 — le mixage quadriphonique d’origine remasterisé.

Autrement dit : en 2018, l’objet double de 1971 a été reconstitué pour la première fois. Le disque et le film, restaurés par la même équipe, publiés la même saison, avec la même signature de mixage.

Tableau 6 — Les versions du film

Version Date Durée Particularité
Montage original 23 décembre 1972 env. 70 min Diffusion télévisée américaine, Apple Films
Projection Whitney 11 janvier 1973 env. 70 min Série New American Filmmakers
VHS / Laserdisc 1985 (UK), 1986 (US) env. 55-60 min Segments d’Ono supprimés sans consultation
Restauration HD 2018 env. 70 min (jusqu’à ~80 min avec inédits) Négatifs 16 mm, remix Paul Hicks, Atmos
Gimme Some Truth 2000 env. 55 min Documentaire d’Andrew Solt, rushes de 1971

Ce que le film prouve sur le disque

Nous avons établi les faits. Reste à en tirer ce qui, pour un auditeur de 2026, change réellement l’écoute.

1. Le home studio comme condition esthétique, pas comme confort

On explique généralement le son d’Imagine par Phil Spector : les échos, l’épaisseur, la réverbération. C’est une explication partielle. L’autre moitié de l’explication est architecturale : l’album a été enregistré dans une maison où vivaient les musiciens et où tournait une caméra.

Cela produit un son que ni Abbey Road ni le Record Plant n’auraient donné : des pistes de base captées vite, souvent en peu de prises (une pour « Oh Yoko! », quatre pour « Gimme Some Truth », dix pour « Imagine »), avec des musiciens qui n’étaient pas payés à l’heure et n’attendaient pas la fin de la session pour rentrer chez eux. Comparez avec les quarante prises de « How? » : quand Lennon voulait chercher, il pouvait chercher indéfiniment ; quand il voulait aller vite, rien ne l’en empêchait. C’est exactement la liberté que le studio d’EMI ne permettait pas, et que nous avions vue s’exercer différemment lors des séances d’All Things Must Pass, où Harrison, lui, avait choisi de louer Abbey Road pendant cinq mois.

2. Yoko Ono coautrice : de fait en 1971, de droit en 2017

Voici le point le plus important de tout ce dossier.

Sur le disque de 1971, Yoko Ono est créditée comme coproductrice. Elle n’est créditée nulle part comme auteure ou compositrice.

Sur le film de 1972, elle est créditée comme coréalisatrice, coscénariste et comonteuse, et cinq de ses propres compositions figurent à la bande-son.

Il y a donc, dès 1971-1972, une contradiction dans les crédits de la même œuvre selon le support. Le disque minore Ono ; le film la met à parité.

Cette contradiction a mis quarante-six ans à se résoudre. En juin 2017, la National Music Publishers Association décerne à « Imagine » son Centennial Song Award et annonce, à cette occasion, l’ajout du nom de Yoko Ono aux crédits d’écriture de la chanson. Le fondement en est une déclaration de Lennon lui-même : dans son grand entretien à David Sheff, en 1980, il expliquait que la chanson aurait dû être créditée « Lennon-Ono », parce que le texte et le concept provenaient largement de Grapefruit, le livre d’instructions publié par Ono en 1964, dont beaucoup de pièces commencent précisément par le verbe « imagine ».

Autrement dit : ce que le droit d’auteur a reconnu en 2017, le film le montrait depuis 1972. Les enfants qui récitent Grapefruit dans le parc en juillet 1971, ce n’est pas un hommage conjugal : c’est la source de la chanson-titre, filmée à l’endroit exact où elle a été enregistrée. Il faut relire à cette lumière l’ensemble du parcours artistique que nous retraçons dans L’œuvre discographique de Yoko Ono.

3. « How Do You Sleep? » filmé : la guerre comme mise en scène

Il existe un film qui contient une séquence pour « How Do You Sleep? ». Cette phrase, à elle seule, devrait figurer dans toutes les histoires de la séparation des Beatles, et elle n’y figure jamais.

Réfléchissons à ce que cela implique. Lennon n’a pas seulement enregistré une chanson d’attaque contre McCartney : il a décidé qu’elle aurait une existence visuelle, dans un film destiné à être vu. Il l’a intégrée au programme au même titre que « Imagine » et « Oh My Love ». Et il a fait enregistrer le solo de slide par George Harrison, qu’on voit jouer dans les images de séance.

La charge n’est donc pas un accès d’humeur consigné sur bande : c’est une opération construite, produite, mise en images et calendée. Le disque paraît un mois après Ram, la carte postale du cochon glissée dans les premiers pressages répond directement à la pochette de McCartney, et le film prolonge le tout à l’écran. Nous avons documenté chaque étage de cette mécanique dans « The Back Seat of My Car », dans « Uncle Albert/Admiral Halsey » et dans notre enquête sur « Wild Life », le disque le plus mal aimé de Paul McCartney — où l’on trouve « Dear Friend », la réponse.

Il faut ajouter un élément que le contexte judiciaire éclaire : à l’été 1971, la bataille juridique avec McCartney est en cours et Allen Klein gère les affaires des trois autres Beatles. Le rôle exact de Klein dans l’orchestration de cette campagne est un sujet en soi, que nous traitons dans notre portrait du comptable qui a fait exploser les Beatles.

4. Une même semaine, un même lieu, un même homme derrière l’objectif

Récapitulons ce qui s’est produit à Tittenhurst dans la seule semaine du 24 au 28 mai 1971 :

  • les pistes de base de la majorité de l’album sont gravées ;
  • la photographie de couverture est prise sur la pelouse par Dan Richter ;
  • une équipe de tournage filme les séances pour un projet nommé Your Show ;
  • un inconnu venu de Californie franchit la grille et se retrouve à petit-déjeuner avec l’auteur des chansons, devant une caméra.

Il n’existe pas, dans l’histoire du rock, beaucoup d’exemples d’une telle concentration. Ce n’est pas un « projet transmédia » — le mot n’existait pas —, c’est le fonctionnement naturel d’un couple d’artistes qui vivait sur son lieu de production et considérait que le son, l’image fixe et l’image animée relevaient du même travail.

5. L’invention involontaire du long format musical

Reste la question de la place historique. On présente souvent Imagine comme « le premier long métrage musical bâti sur un album ». La formule demande à être maniée avec précaution.

Les Beatles avaient déjà exploré le terrain : les films promotionnels de 1966 pour « Paperback Writer » et « Rain », puis, en 1967, Magical Mystery Tour, dont nous avons raconté comment il a préfiguré la vidéo musicale, et le tournage de « Hello, Goodbye » dans le théâtre fantôme d’Epstein, que nous avons également documenté. Mais Magical Mystery Tour est un film avec des chansons, pas un album filmé.

Ce que Imagine introduit est différent, et tient en trois traits :

  1. La couverture intégrale. Ce n’est pas une chanson mise en images, ni deux : c’est la totalité du contenu d’un album, plus l’essentiel d’un second album, plus un single hors album.
  2. Le traitement différencié. Chaque segment reçoit son propre régime visuel — documentaire de studio, plan-séquence fixe, prise de vues aérienne, pièce d’action, animation.
  3. La simultanéité de fabrication. Les images ne sont pas produites après coup pour vendre un disque déjà sorti : elles naissent dans le même chantier.

C’est précisément la définition de ce que l’industrie appellera, à partir des années 1980, un « album visuel ». Lennon et Ono l’ont pratiqué en 1971, ne l’ont pas nommé, ne l’ont pas breveté, et l’ont laissé disparaître. La vidéographie des ex-Beatles, que nous avons reconstituée côté McCartney dans cinquante-six ans de films, de clips et de captations, ne comporte aucun équivalent avant très longtemps.

Guide de visionnage : dix choses à observer

  1. La lumière de la pièce blanche. Chronométrez l’ouverture des volets par rapport à l’entrée des cordes des Flux Fiddlers. La montée lumineuse et la montée orchestrale ne sont pas synchronisées par hasard.
  2. Le regard de Lennon vers la caméra. Repérez les moments où il la cherche et ceux où il l’ignore. La différence signale ce qui est joué et ce qui est capté.
  3. Les mains de Harrison. Dans les images de séance, observez le jeu de slide : c’est la même signature que sur All Things Must Pass, à quelques mois d’écart.
  4. Spector en cabine. Comparez son attitude corporelle avec la légende du producteur tyrannique. Ce que le film montre est plus nuancé.
  5. Le grain de l’image. Dans la version restaurée, le grain du 16 mm a été délibérément conservé. Ce n’est pas un défaut de restauration, c’est un choix documenté.
  6. La récurrence de la porte. Comptez les passages dans la séquence de la procession. La répétition est le sujet, pas l’accident.
  7. Julian. Regardez ce que fait le fils de Lennon dans le parc, et rappelez-vous que le disque contient « How Do You Sleep? ». Le contraste est brutal.
  8. Les tours en construction. Sur le plan du ferry de Staten Island, cherchez la silhouette inachevée du World Trade Center à l’arrière-plan.
  9. Le son. Si vous disposez de la version 5.1 ou Atmos, écoutez « Gimme Some Truth » : le remix de Paul Hicks dégage des éléments de guitare inaudibles sur la stéréo de 1971.
  10. Ce qui manque dans les vieilles copies. Si votre version dure cinquante-cinq minutes, vous regardez la version amputée de 1985. Cherchez « Mind Train » : si elle n’y est pas, vous n’avez pas le film.

Chronologie

Date Événement
Printemps 1969 Lennon et Ono achètent Tittenhurst Park (Sunninghill, Ascot, Berkshire)
Août 1969 Emménagement
22 août 1969 Dernière séance photo des quatre Beatles ensemble, dans le parc
Fin 1970 Mise en service d’Ascot Sound Studios dans une aile de la maison
11 décembre 1970 Sortie de John Lennon/Plastic Ono Band
11-12 février 1971 Premières séances liées au futur album ; période du single « Power to the People »
24 mai 1971 Ouverture des séances principales à Ascot
25 mai 1971 « Gimme Some Truth » (4 prises), « How? » (40 prises), première prise d’« Oh Yoko! »
26 mai 1971 Curt Claudio est trouvé sur le domaine ; Lennon l’invite à petit-déjeuner ; la scène est filmée
27 mai 1971 « Imagine » : 10 prises, la dernière est le master. « Oh Yoko! » : piste de base en une prise. Équipe de tournage présente (Your Show)
28 mai 1971 « Oh My Love » (20 prises) ; voix définitive et solo de slide de Harrison sur « Gimme Some Truth » ; photo de pochette par Dan Richter ; « Keep still or get out! » adressé à Nic Knowland
4-5 juillet 1971 Record Plant East, New York : cordes de Torrie Zito (Flux Fiddlers), saxophone de King Curtis, mixages
16-21 juillet 1971 Bloc de tournage principal à Tittenhurst (lac, voiturette, île, Grapefruit)
21 juillet 1971 Tournage de la séquence de la pièce blanche
11 août 1971 Tournage à Londres (dont « In Bag »)
13 août 1971 Mort de King Curtis à New York
4-7 septembre 1971 Tournage à New York et Staten Island
9 septembre 1971 Sortie américaine d’Imagine (Apple)
8 octobre 1971 Sortie britannique
Décembre 1971 Sortie de Fly, double album de Yoko Ono, second pilier de la bande-son du film
23 décembre 1972 Première diffusion télévisée américaine du film (env. 70 min, Apple Films)
11 janvier 1973 Projection au Whitney Museum, série New American Filmmakers
18 septembre 1973 Ringo Starr rachète Tittenhurst Park à Lennon et Ono
1985-1986 Éditions VHS raccourcies ; suppression des segments de Yoko Ono
1988 Imagine: John Lennon, documentaire biographique d’Andrew Solt (à ne pas confondre)
2000 Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album, Andrew Solt
2010-2018 Restauration image par image sous la direction de Yoko Ono ; remix de Paul Hicks (2016-2018)
Juin 2017 La NMPA ajoute Yoko Ono aux crédits d’écriture de « Imagine »
17 septembre 2018 Sortie mondiale en salles du film restauré
Octobre 2018 Blu-ray/DVD des deux films ; coffret Imagine – The Ultimate Collection (6 disques)
9 septembre 2026 Cinquante-cinquième anniversaire de la sortie américaine

Questions fréquentes

Le film Imagine de 1972 est-il le même que Imagine: John Lennon ?

Non, et c’est la confusion la plus répandue. Imagine (1972) est un film conceptuel réalisé et monté par John Lennon et Yoko Ono à partir de leurs propres tournages de 1971. Imagine: John Lennon (1988) est un documentaire biographique réalisé par Andrew Solt, produit après la mort de Lennon, couvrant toute sa vie. Deux films, deux natures, seize ans d’écart.

La séquence du piano blanc a-t-elle été enregistrée en direct ?

Non. La bande-son est le master de l’album, gravé le 27 mai 1971 aux Ascot Sound Studios. Les images ont été tournées le 21 juillet 1971 dans une autre pièce de la maison. Lennon mime.

Où se trouve la pièce blanche ?

À Tittenhurst Park, propriété de Lennon et Ono à Sunninghill, près d’Ascot, dans le Berkshire. Ce n’est pas le studio d’enregistrement, qui occupait une aile séparée de la maison.

Combien de chansons de Yoko Ono figurent dans le film ?

Quatre titres issus de son album Fly — « Don’t Count the Waves », « Mrs. Lennon », « Mind Train », « Midsummer New York » —, auxquels s’ajoutent des pièces conceptuelles comme la Whisper Piece. Le film était dès l’origine conçu pour accompagner deux albums, pas un seul.

Pourquoi la version que j’ai vue est-elle plus courte ?

Parce qu’il existe une version tronquée d’environ cinquante-cinq minutes, éditée en VHS en 1985-1986, dont ont été retirés « Mind Train », la Whisper Piece, « Midsummer New York » et la moitié de « I Don’t Wanna Be a Soldier » — c’est-à-dire, pour l’essentiel, les segments de Yoko Ono. La restauration de 2018 rétablit le montage complet.

Quel était le titre de travail du film ?

Your Show. Les chroniques de séance de mai 1971 le désignent ainsi.

Qui a filmé les séances d’enregistrement ?

Une équipe réduite, dont le chef opérateur Nic Knowland. Le générique complet mentionne également Bob Fries, John Metcalf, Richard Stanley et Jonas Mekas parmi les opérateurs.

Paul McCartney apparaît-il dans le film ?

Non. Et le film contient une séquence pour « How Do You Sleep? », la chanson que Lennon a écrite contre lui.

George Harrison joue-t-il dans le film ?

Oui, à deux titres : on le voit dans les images de séance, guitare à la main, et il apparaît parmi les personnalités de la séquence de la procession, aux côtés de Fred Astaire, Jack Palance et Dick Cavett.

Qu’est-ce que Gimme Some Truth ?

Un documentaire de 2000 réalisé par Andrew Solt à partir des rushes de studio tournés en 1971 et restés inexploités. Il constitue le versant documentaire du projet, là où le film de 1972 en est le versant artistique. Les deux sont réunis dans l’édition de 2018.

Qui était Curt Claudio ?

Un Américain de vingt-trois ans, originaire de Californie, qui campait sur le domaine de Tittenhurst en mai 1971 et que Lennon a invité à petit-déjeuner. Contrairement à une légende tenace, ce n’était pas un vétéran du Vietnam. Il est mort en décembre 1981 dans un accident d’ULM.

Yoko Ono est-elle officiellement coauteure de « Imagine » ?

Oui, depuis juin 2017. La National Music Publishers Association a annoncé l’ajout de son nom aux crédits d’écriture, en s’appuyant sur les déclarations de Lennon lui-même en 1980, qui attribuait le concept et une partie du texte au livre Grapefruit publié par Ono en 1964.

Glossaire

Terme Définition
Ascot Sound Studios Studio privé aménagé par Lennon dans une aile de Tittenhurst Park, opérationnel à partir de la fin 1970. Lieu principal d’enregistrement d’Imagine.
Bagism Pièce d’action de Lennon et Ono (1969) consistant à se présenter en public à l’intérieur d’un sac, afin de neutraliser tout jugement fondé sur l’apparence.
Elements Mixes Mixages du coffret 2018 isolant certains éléments (voix, batterie, cordes) pour les rendre audibles séparément.
Evolution Documentary Montages audio du coffret 2018 retraçant la construction d’une chanson, de la démo à la version publiée.
Fluxus Mouvement artistique international des années 1960 privilégiant l’instruction, l’événement et le geste sur l’objet fini. Yoko Ono en est issue.
Flux Fiddlers Surnom donné par Lennon aux cordes issues du Philharmonique de New York enregistrées au Record Plant East le 4 juillet 1971, sur un arrangement de Torrie Zito.
Grapefruit Livre d’instructions publié par Yoko Ono en 1964, source reconnue du concept et d’une partie du texte de « Imagine ».
Joko Films Société de production cinématographique de John Lennon et Yoko Ono, distincte d’Apple.
Master Prise retenue comme base définitive d’une chanson, sur laquelle se greffent les surcharges.
Quadriphonie Format de diffusion sur quatre canaux, commercialisé au début des années 1970. Le mixage quadriphonique d’origine d’Imagine a été remasterisé pour le coffret de 2018.
Raw Studio Mixes Mixages du coffret 2018 restituant le son des bandes sans effets ni réverbération ajoutée, tel qu’il sonnait dans la pièce à Ascot.
Tittenhurst Park Domaine de Sunninghill (Ascot, Berkshire) acheté par Lennon et Ono en 1969, revendu à Ringo Starr en 1973. Studio, plateau et décor du disque et du film.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Sur l’album Imagine et ses chansons : notre pilier Imagine, l’album culte entre rêve et révolte ; Imagine : entre paix, provocation et chef-d’œuvre intemporel ; « Jealous Guy » : Lennon visait-il McCartney ? ; La mélancolie de « How? » ; « Gimme Some Truth », l’explosion de rage.

Sur la genèse de « Jealous Guy » : la mélodie vient de « Child of Nature », esquissée à Rishikesh — voir Les Beatles en Inde et l’histoire de studio de « Run for Your Life », qui trace l’arc allant de 1965 à 1971.

Sur le conflit avec McCartney : Les comptes de Tittenhurst, Le procès de 1971, la dernière rencontre chez Elaine’s.

Sur Lennon avant et après : le journal de production de Plastic Ono Band, 20 anecdotes sur John Lennon, la vraie chronologie du 8 décembre 1980, 4 chansons pour découvrir John Lennon, et sa biographie complète.

Sur la décennie 1970 des ex-Beatles : 1970-1980, la décennie des ex-Beatles et le réseau de collaborations qui n’a jamais cessé de fonctionner.

Sources

  • The Beatles Bible, chroniques de séance des 25, 27 et 28 mai 1971 (Ascot Sound Studios) et notices de tournage de juillet 1971.
  • Site officiel John Lennon (johnlennon.com) : dossiers « Imagine all the people », « Curt Claudio », page du coffret Imagine – The Ultimate Collection.
  • imaginejohnyoko.com, section consacrée aux films : dates de tournage, protocole de restauration, déclarations de Yoko Ono.
  • Wikipédia (EN), articles « Imagine (1972 film) » et « Imagine (John Lennon album) » : générique complet, sommaire des segments, versions vidéo.
  • AFI Catalog of Feature Films, notice du film : projection au Whitney Museum, série New American Filmmakers.
  • Goldmine, dossier consacré à la restauration de 2018.
  • National Music Publishers Association, Centennial Song Award 2017 ; couverture de Billboard, Rolling Stone et NPR de juin 2017.
  • David Sheff, All We Are Saying (entretiens de septembre 1980).
  • Fonds documentaire yellow-sub.net sur la période 1969-1973.

 

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