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I Don’t Want to Be a Soldier : l’histoire complète de la chanson de colère de John Lennon, de la jam de Tittenhurst au saxophone de King Curtis

Par Clive Helday
I Don't Want to Be a Soldier : l’histoire complète de la chanson de John Lennon (Imagine, 1971)

Six minutes, vingt-cinq mots, un mur du son de Phil Spector, la guitare slide de George Harrison, deux membres de Badfinger, le saxophone de King Curtis enregistré à New York cinq semaines avant sa mort : I Don’t Want to Be a Soldier, la chanson qui referme la première face d’Imagine, est l’un des titres les plus étranges et les plus discutés de John Lennon. Née d’une jam à Tittenhurst Park en février 1971, réenregistrée le 24 mai, achevée à la Record Plant en juillet, elle n’a jamais été un single et divise encore la critique, entre “extravagance digne de Spector” et “mantra sans contenu”. Voici son histoire complète, séance par séance, des musiciens qui l’ont jouée aux versions inédites publiées en 2018, en passant par les reprises de Mad Season et des Cowboy Junkies.

L’essentiel en 30 secondes

  • Le titre : I Don’t Want to Be a Soldier, crédité sur la pochette sous la forme plus longue I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die, cinquième et dernier titre de la face A d’Imagine.
  • La sortie : le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre 1971 au Royaume-Uni, chez Apple. L’album est numéro un des deux côtés de l’Atlantique.
  • La durée : environ 6 minutes 5 secondes, pour un texte qui n’utilise qu’environ vingt-cinq mots différents.
  • Les séances : une première version en février 1971 aux Ascot Sound Studios de Tittenhurst Park, une version définitive le 24 mai 1971, des ajouts à la Record Plant de New York au début du mois de juillet.
  • Les musiciens : Klaus Voormann, Jim Keltner, George Harrison, Nicky Hopkins, Joey Molland et Tom Evans de Badfinger, Mike Pinder des Moody Blues et King Curtis, entre autres.
  • Les versions inédites : une prise funk sur le John Lennon Anthology (1998), puis plusieurs prises et un “Elements Mix” dans le coffret Imagine: The Ultimate Collection (2018).

Une chanson de six minutes et vingt-cinq mots

Sur la face A d’Imagine, après la ballade-titre, le ragtime ironique de Crippled Inside, la confession de Jealous Guy et le blues sensuel d’It’s So Hard, surgit un morceau qui ne ressemble à aucun autre. I Don’t Want to Be a Soldier dure plus de six minutes, ne connaît ni couplet ni refrain au sens classique, et martèle une seule idée sur un riff qui ne varie presque pas. Pour beaucoup d’auditeurs, c’est le moment où l’album bascule de la douceur à la colère.

Un titre à rallonge

La chanson apparaît sous plusieurs titres selon les éditions. Sur la pochette originale et sur l’étiquette du disque, elle porte le titre complet I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die. Dans la plupart des ouvrages et des catalogues, elle est désignée plus simplement comme I Don’t Want to Be a Soldier, ou I Don’t Wanna Be a Soldier. Le mot “Mama” a provoqué quelques contresens en français : il ne s’agit pas d’une “mère soldat”, comme on l’a parfois traduit, mais d’un enfant qui s’adresse à sa mère pour lui dire son refus.

Vingt-cinq mots

Le texte est d’une économie extrême. Selon les décomptes cités par les spécialistes, il n’utilise qu’environ vingt-cinq mots différents, comme I Want You (She’s So Heavy), que Lennon avait enregistré deux ans plus tôt pour Abbey Road. Cette pauvreté volontaire du vocabulaire rapproche la chanson du slogan, de la litanie ou de la comptine. Elle n’est pas faite pour être analysée vers par vers, mais pour être ressentie comme une plainte obsédante.

La fin de la face A

Sa place dans l’album est stratégique. Elle referme la première face, celle qui s’ouvre sur l’utopie d’Imagine. Le disque passe ainsi, en vingt minutes, d’un rêve de monde sans frontières à un cri de refus contre la guerre et contre toutes les assignations sociales. La seconde face, qui s’ouvre sur Gimme Some Truth et contient How Do You Sleep?, prolongera cette veine de colère. Nous avons raconté la première dans notre article Gimme Some Truth : la chanson de John Lennon qui a fini par donner son nom à son dossier du FBI.

1971 : Lennon, la guerre et la politique

Pour comprendre la chanson, il faut se replacer dans l’année 1971, l’une des plus politiques de la vie de John Lennon.

Le Viêt Nam en toile de fond

Au début de l’année 1971, la guerre du Viêt Nam entre dans sa sixième année d’engagement massif des troupes américaines. Aux États-Unis, la conscription par tirage au sort, instaurée à la fin de l’année 1969, envoie chaque année des dizaines de milliers de jeunes hommes au front. Les manifestations contre la guerre rassemblent des centaines de milliers de personnes. En avril 1971, des vétérans jettent leurs médailles sur les marches du Capitole, à Washington. Le refus de devenir soldat n’est pas une abstraction : c’est la question qui se pose à toute une génération de jeunes Américains.

Lennon, pacifiste depuis 1966

Lennon s’est engagé contre la guerre depuis plusieurs années. Dès la tournée américaine de 1966, les Beatles avaient exprimé publiquement leur opposition au conflit. En 1969, Lennon et Yoko Ono multiplient les actions pour la paix : les bed-ins d’Amsterdam et de Montréal, l’enregistrement de Give Peace a Chance le 1er juin 1969, la campagne d’affiches War Is Over! affichée dans plusieurs grandes villes du monde en décembre 1969. Le 25 novembre 1969, Lennon renvoie sa médaille de membre de l’ordre de l’Empire britannique pour protester notamment contre le soutien du Royaume-Uni aux États-Unis au Viêt Nam.

Un Beatle qui avait échappé au service militaire

Un détail biographique éclaire la chanson. Au Royaume-Uni, le service national obligatoire a cessé de s’appliquer aux jeunes hommes nés à partir du 1er octobre 1939. Né le 9 octobre 1940 à Liverpool, Lennon fait partie de la première génération britannique qui y a échappé, tout comme Ringo Starr, Paul McCartney et George Harrison. Sans cette coïncidence de calendrier, les Beatles n’auraient sans doute jamais pu passer leurs nuits à Hambourg au début des années 1960. Le soldat que refuse d’être le narrateur de la chanson, Lennon aurait pu l’être, à un an près.

Le tournant militant de 1971

Au début de l’année 1971, Lennon se rapproche de la gauche radicale britannique. Il accorde au journal trotskiste Red Mole, dirigé par Tariq Ali, un long entretien avec Robin Blackburn, publié en mars 1971, dans lequel il défend des positions révolutionnaires. Dans la foulée, il écrit et enregistre Power to the People, publié en single au Royaume-Uni le 12 mars 1971. I Don’t Want to Be a Soldier naît dans ce climat, lors des mêmes séances de février 1971. Quelques mois plus tard, en septembre 1971, Lennon et Yoko Ono s’installent à New York, où leur engagement leur vaudra la surveillance du FBI et une longue bataille contre l’expulsion.

Le soldat Gripweed : quand Lennon portait l’uniforme

Avant de chanter son refus d’être soldat, John Lennon en a joué un. L’épisode, souvent oublié, éclaire la chanson d’un jour particulier.

How I Won the War, 1966

À l’automne 1966, juste après la dernière tournée des Beatles, Lennon accepte un rôle dans How I Won the War, une comédie antimilitariste réalisée par Richard Lester, le réalisateur de A Hard Day’s Night et de Help!. Il y incarne le soldat Gripweed, un membre d’une unité britannique absurde envoyée en mission pendant la Seconde Guerre mondiale. Le tournage a lieu en Allemagne puis en Espagne, dans la région d’Almería, où Lennon écrit Strawberry Fields Forever entre deux prises.

La naissance d’une silhouette

Pour le rôle, Lennon fait couper ses cheveux et adopte des lunettes rondes à monture métallique, sur le modèle des lunettes distribuées gratuitement par le service de santé britannique. Ces lunettes deviendront l’un des attributs les plus reconnaissables de son image. C’est donc en uniforme, dans un film qui ridiculise la guerre, que naît la silhouette du Lennon pacifiste des années suivantes.

Un film qui dénonce l’absurdité militaire

Sorti en octobre 1967, How I Won the War n’obtient qu’un succès mitigé, mais son propos est clair : la guerre y apparaît comme une machine absurde qui broie les individus au nom d’ordres incompréhensibles. Le personnage de Gripweed meurt d’ailleurs au cours du film. Cinq ans plus tard, I Don’t Want to Be a Soldier reprend ce propos sous une autre forme : non plus la satire d’un soldat qui obéit, mais la plainte d’un homme qui refuse de le devenir. Nous avons évoqué la chanson née pendant ce tournage dans notre article Les Beatles “surestimés” ? Écoutez plutôt Strawberry Fields Forever.

Du soldat de fiction au militant

Entre le tournage de 1966 et l’enregistrement de 1971, Lennon a parcouru tout le chemin qui sépare l’acteur du militant. En 1966, il prête son visage à une satire. En 1969, il transforme sa lune de miel en manifeste pour la paix. En 1971, il écrit une chanson de refus et s’apprête à s’installer à New York, au cœur de la contestation contre la guerre du Viêt Nam. I Don’t Want to Be a Soldier est l’aboutissement de ce parcours : la chanson d’un homme qui a joué le soldat et qui ne veut plus jamais l’être.

Une comptine contre les rôles sociaux

Le texte de la chanson est construit comme une liste. Il ne raconte pas d’histoire ; il énumère des refus.

La structure d’une comptine

Le critique britannique Paul du Noyer a relevé que la structure de la chanson suit librement celle d’une comptine enfantine qui passe en revue des métiers et des conditions sociales. Le narrateur ne refuse pas seulement d’être soldat : il refuse aussi d’être avocat ou homme d’Église, et passe en revue d’autres rôles que la société propose ou impose. Chaque strophe ajoute un refus, puis revient au refrain-titre, adressé à la mère.

Le refus de toutes les assignations

Le soldat n’est donc qu’une figure parmi d’autres. La chanson vise plus largement l’ensemble des rôles prédéfinis que la société attribue à l’individu, qu’ils soient militaires, juridiques, religieux ou sociaux. Dans le contexte de 1971, on peut y lire un écho direct aux thèses que Lennon défendait dans Working Class Hero, sur l’album précédent : l’idée que l’école, la religion, l’armée et la famille fabriquent des individus dociles. La chanson est le versant colérique de cette réflexion.

Un monologue intérieur

Les universitaires Ben Urish et Ken Bielen, auteurs d’une étude sur les chansons solo de Lennon, ont noté que celui-ci construit la tension en faisant monter et descendre sa voix à chaque élément de la liste. Ils proposent deux lectures : un monologue intérieur, ou la supplication d’un enfant à sa mère. La seconde lecture prend un relief particulier quand on sait que la mère de Lennon, Julia, est morte en 1958, renversée par une voiture à Liverpool, et que la figure maternelle hante une grande partie de son œuvre, de Julia sur l’Album blanc à Mother sur John Lennon/Plastic Ono Band.

Une parenté avec Well Well Well et les Kinks

Musicalement, la chanson repose sur un riff obsédant, dans la lignée des morceaux les plus bruts de Lennon. La première version, enregistrée en février 1971, rappelait beaucoup Well Well Well, l’un des titres les plus lourds de John Lennon/Plastic Ono Band. Dans sa critique de 1971 pour Rolling Stone, Ben Gerson a quant à lui rapproché la mélodie de You Really Got Me, le succès des Kinks de 1964. Le refrain répété, le tempo lancinant et le crescendo du mur du son donnent à l’ensemble une allure de transe.

Février 1971 : la première version à Tittenhurst Park

La chanson naît dans le nouveau studio que Lennon vient d’installer chez lui.

Ascot Sound Studios, le studio à domicile

En 1969, John Lennon et Yoko Ono achètent Tittenhurst Park, une grande demeure géorgienne située près d’Ascot, dans le Berkshire, entourée d’un parc de plusieurs dizaines d’hectares. Ils y font aménager un studio d’enregistrement huit pistes, baptisé Ascot Sound Studios, qui leur permet de travailler sans passer par Abbey Road. C’est là que sera enregistré l’essentiel de l’album Imagine, et c’est là aussi que sera tourné le célèbre film où Lennon joue Imagine au piano blanc. Nous avons évoqué cette maison dans notre article sur la dernière visite d’Alf Lennon à Tittenhurst Park, et dans notre enquête Les comptes de Tittenhurst.

Les séances de février

Les premières séances qui mèneront à Imagine ont lieu en février 1971, autour du 11 au 16 février selon les reconstitutions les plus courantes. Elles produisent It’s So Hard, le single Power to the People et une première version de I Don’t Want to Be a Soldier, enregistrée notamment le 16 février. La formation réunit des musiciens venus de la scène américaine : Jim Gordon, batteur de Derek and the Dominos, Jim Keltner aux percussions, Klaus Voormann à la basse et Bobby Keys, le saxophoniste des Rolling Stones. Lennon chante et joue de la guitare.

Une jam funk

La chanson commence comme une improvisation de studio. Lennon lui-même l’a décrite comme une incroyable piste de jam. La prise 2 de ces séances, publiée en 1998 dans le coffret John Lennon Anthology, révèle une version funk, nerveuse, dominée par la section rythmique, très proche de l’esprit de Well Well Well. Le coffret Imagine: The Ultimate Collection, publié en 2018, a ajouté une autre prise de cette époque, la prise 21, que les commentateurs ont saluée pour le jeu de percussions particulièrement inspiré de Jim Keltner. Nous avons consacré une page à Jim Keltner, batteur fidèle de Lennon, Harrison et Ringo Starr.

Une version abandonnée

Lennon n’est pas satisfait du résultat. La version de février sonne trop comme une suite de John Lennon/Plastic Ono Band, l’album dépouillé de 1970, alors qu’il a déjà en tête un disque plus ample, plus produit, plus accessible. Il laisse la chanson de côté et décide de la réenregistrer lors des grandes séances d’Imagine, prévues au printemps.

24 mai 1971 : la version de l’album

Les séances principales d’Imagine débutent le 24 mai 1971 à Ascot Sound Studios. Le premier jour est d’une productivité remarquable.

Juste après Jealous Guy

Le 24 mai, Lennon et ses musiciens enregistrent d’abord Jealous Guy, la ballade née d’une chanson écrite en Inde en 1968 sous le titre Child of Nature, dont nous avons raconté l’histoire dans Jealous Guy : de Child of Nature à Roxy Music. Ils enchaînent ensuite sur I Don’t Want to Be a Soldier. Selon la chronologie établie par la Beatles Bible, sept prises sont enregistrées ce jour-là, et la quatrième devient la base de la version de l’album. Le coffret de 2018 publie cette prise 4 dans une version longue, et propose aussi une prise 11.

Une formation élargie

La formation du 24 mai est sensiblement plus fournie que celle de février. Selon les crédits de la pochette intérieure et les reconstitutions des séances :

  • John Lennon : chant, guitare électrique.
  • George Harrison : guitare slide.
  • Joey Molland et Tom Evans, de Badfinger : guitares acoustiques.
  • Klaus Voormann : basse.
  • Jim Keltner : batterie.
  • Nicky Hopkins : piano, ou piano électrique selon les sources.
  • John Barham : piano, selon certaines reconstitutions.
  • Mike Pinder, des Moody Blues : tambourin.
  • King Curtis : saxophones, ajoutés ultérieurement à New York.

Huit pistes pour un mur du son

Le magnétophone d’Ascot Sound Studios ne compte que huit pistes. Selon le détail des bandes publié par la Beatles Bible, la séance du 24 mai les répartit ainsi :

Piste Contenu
1 Basse de Klaus Voormann
2 Batterie de Jim Keltner
3 Guitares acoustiques de Joey Molland et Tom Evans
4 Pianos de John Barham et Nicky Hopkins
5 Guitare électrique de John Lennon
6 Guitare slide de George Harrison
7 Piste d’écho
8 Chant de John Lennon

La présence d’une piste entière consacrée à l’écho est révélatrice : dès la prise de son, le morceau est pensé comme une masse sonore réverbérée, à la manière des productions de Phil Spector.

Harrison à la slide

La présence de George Harrison est un événement. Un peu plus d’un an après la séparation des Beatles, les deux anciens partenaires retrouvent le studio ensemble. Harrison joue sur plusieurs titres d’Imagine, dont Gimme Some Truth, Oh My Love et How Do You Sleep?, cette dernière visant Paul McCartney. Sur I Don’t Want to Be a Soldier, sa guitare slide, acérée et plaintive, répond au chant de Lennon. Nous avons raconté ce réseau de collaborations dans notre article Les collaborations des ex-Beatles après la séparation.

Juillet 1971 : King Curtis à New York

La chanson n’est pas terminée à Tittenhurst. Comme plusieurs autres titres de l’album, elle reçoit ses derniers ajouts à New York.

La Record Plant

Au début du mois de juillet 1971, Lennon et Yoko Ono partent pour New York afin de compléter l’album à la Record Plant, un studio de Manhattan alors très prisé. C’est là que sont enregistrés les cordes des Flux Fiddlers sur plusieurs chansons et divers ajouts. Pour I Don’t Want to Be a Soldier, Lennon fait appel à un invité de prestige.

Le saxophone de King Curtis

Au début du mois de juillet 1971, le saxophoniste King Curtis enregistre ses parties sur I Don’t Want to Be a Soldier et sur It’s So Hard. Né Curtis Ousley au Texas, il est l’un des grands saxophonistes de la soul et du rhythm and blues, auteur de Soul Twist et de Memphis Soul Stew, directeur musical d’Aretha Franklin, et musicien de studio sur d’innombrables disques d’Atlantic. Son saxophone, rauque et puissant, est l’un des éléments les plus remarqués du morceau, salué même par les critiques qui n’aiment pas la chanson.

Une mort tragique

Le 13 août 1971, à peine un mois après la séance, King Curtis est poignardé à mort devant son immeuble de Manhattan, à l’âge de 37 ans. Il ne verra jamais la sortie d’Imagine, le 9 septembre. Ses parties sur I Don’t Want to Be a Soldier et It’s So Hard figurent parmi ses derniers enregistrements. La chanson est ainsi devenue, involontairement, un hommage posthume à l’un des plus grands saxophonistes de son temps.

Le mur du son de Phil Spector

I Don’t Want to Be a Soldier occupe une place à part dans la production d’Imagine.

La seule chanson pleinement “Spector”

Phil Spector coproduit Imagine avec John Lennon et Yoko Ono, après avoir travaillé avec Lennon sur Instant Karma! en 1970 et sur John Lennon/Plastic Ono Band. Sur la plupart des titres de l’album, sa production reste mesurée. I Don’t Want to Be a Soldier est l’exception : c’est la seule chanson du disque où le célèbre mur du son de Spector est employé dans toute son ampleur. Les guitares acoustiques doublées, les pianos superposés, la slide de Harrison, le saxophone de King Curtis et le chant de Lennon sont noyés dans une réverbération profonde, qui transforme la jam initiale en vague sonore. Nous avons consacré une page à Phil Spector.

Une voix traitée

La voix de Lennon y est lointaine, chargée d’écho, presque spectrale. Ce traitement, qui a déplu à certains critiques, contribue à l’effet hypnotique du morceau. Lennon y alterne passages murmurés et éclats de colère, selon la logique de montée et de descente relevée par Ben Urish et Ken Bielen.

Des idées de bruitages restées au placard

Lennon a envisagé un temps d’ouvrir l’album avec cette chanson. Selon les témoignages rapportés par la Beatles Bible, il imaginait faire commencer le morceau par des bruits de pas qui courent et le faire finir sur le bruit d’une chasse d’eau, et il a aussi pensé à y ajouter des bruits de moteur de moto. Aucune de ces idées n’a été retenue. Le choix final, ouvrir avec Imagine et placer I Don’t Want to Be a Soldier en fin de face A, a sans doute pesé lourd dans le succès de l’album : commencer par six minutes de chaos aurait donné au disque une tout autre image.

Les musiciens de la chanson

La chanson réunit une distribution exceptionnelle, à la croisée des scènes britannique et américaine.

Klaus Voormann

L’ami de Hambourg, auteur de la pochette de Revolver, joue de la basse sur l’essentiel des disques solo de Lennon au début des années 1970. Il est présent dès les séances de février 1971 et le reste en mai. Nous lui avons consacré un article : Klaus Voormann et la pochette de Revolver.

Jim Keltner et Jim Gordon

Jim Keltner, percussionniste en février et batteur en mai, deviendra l’un des batteurs de studio les plus demandés au monde et un fidèle des ex-Beatles. Jim Gordon, batteur de Derek and the Dominos, l’un des musiciens de studio les plus réputés de Los Angeles, tient la batterie de la première version. Il est mort en 2023.

George Harrison

Sa guitare slide est l’une des signatures sonores du morceau. Sa présence sur Imagine montre que, malgré les procès et les rancunes de la séparation, les liens entre anciens Beatles n’étaient pas rompus. Quelques semaines plus tard, le 1er août 1971, Harrison organisera à New York le Concert pour le Bangladesh, comme nous l’avons raconté dans George Harrison, le philanthrope discret.

Nicky Hopkins

Pianiste britannique au jeu d’une finesse rare, Nicky Hopkins a joué avec les Rolling Stones, les Who, les Kinks et Jeff Beck. Sur Imagine, il joue notamment sur Jealous Guy, Oh Yoko! et I Don’t Want to Be a Soldier. Il a ensuite participé à plusieurs disques de Harrison et de Ringo Starr. Il est mort en 1994.

Joey Molland et Tom Evans

Les deux guitaristes de Badfinger, groupe signé sur le label Apple, connaissent alors leurs plus grands succès, de No Matter What, en 1970, à Day After Day, produit par Harrison et publié à la fin de 1971. Leurs guitares acoustiques doublées donnent au morceau sa trame rythmique. Tom Evans est mort en 1983.

Mike Pinder

Claviériste des Moody Blues, spécialiste du Mellotron, Mike Pinder se contente ici du tambourin. Sa présence témoigne de la porosité des scènes britanniques au début des années 1970. Il est mort en avril 2024.

Bobby Keys et King Curtis

Deux saxophonistes ont marqué l’histoire de la chanson. Bobby Keys, fidèle des Rolling Stones, joue sur la version de février. King Curtis, ajouté en juillet à New York, signe la partie de saxophone de la version publiée.

La réception critique : une chanson qui divise

Depuis sa sortie, I Don’t Want to Be a Soldier divise la critique comme peu d’autres chansons de Lennon.

1971 : Ben Gerson dans Rolling Stone

Dans sa critique d’Imagine publiée par Rolling Stone en 1971, Ben Gerson décrit la chanson comme une énumération de tous les rôles dont Lennon se retire, et qualifie son chant de résigné et cruel à la fois. Il rapproche la mélodie de You Really Got Me des Kinks. Gerson juge l’album riche en bonne musique, tout en le plaçant en dessous de John Lennon/Plastic Ono Band.

1981 : Robert Christgau

Le critique américain Robert Christgau, qui a attribué la note A à l’album, voit dans la chanson une extravagance folk instantanée digne de Phil Spector. Pour lui, le morceau réussit à transformer une idée simple en spectacle sonore.

Les biographes plus sévères

D’autres sont beaucoup plus critiques. Le biographe John Blaney la juge peu aventureuse et y voit à peine plus qu’une jam étirée, tout en saluant les couches d’écho de Spector et le saxophone de King Curtis. Le critique Johnny Rogan reproche la simplicité des rimes et estime que la chanson n’est qu’un mantra sans signification, qui n’a rien à dire.

Entre les meilleures et les pires

Ce désaccord se retrouve dans les classements. La chanson figure dans certaines listes des meilleures chansons politiques de Lennon, comme celle que nous avions publiée dans Les 10 meilleures chansons politiques de John Lennon, et dans d’autres listes de ses chansons les moins réussies, comme Les 10 pires chansons de John Lennon. Cette ambivalence est peut-être la meilleure preuve de sa singularité : on ne reste pas indifférent à six minutes de litanie.

Précision : cinq erreurs fréquentes sur I Don’t Want to Be a Soldier

“Mama” ne désigne pas une “mère soldat”. Le narrateur s’adresse à sa mère pour lui dire qu’il ne veut pas devenir soldat ; la traduction “Je ne veux pas être une mère soldat”, que l’on rencontre parfois, est un contresens.

Alan White n’était pas l’ingénieur du son. On lit parfois qu’Alan White aurait enregistré des vibraphones dans une salle de bains. Alan White était un batteur, qui joue sur plusieurs titres d’Imagine avant de rejoindre Yes en 1972 ; il ne figure pas dans les crédits de I Don’t Want to Be a Soldier.

Ce n’est pas un orchestre de Spector. Le mur du son du morceau ne repose pas sur un orchestre symphonique, mais sur la superposition des guitares, des pianos et de l’écho. Les cordes des Flux Fiddlers, ajoutées à New York, figurent sur d’autres titres de l’album.

La chanson n’a pas été enregistrée à Abbey Road. Ses deux versions ont été enregistrées aux Ascot Sound Studios de Tittenhurst Park, les ajouts de juillet à la Record Plant de New York.

Elle n’a jamais été publiée en single. Le seul single américain tiré de l’album en 1971 est Imagine, avec It’s So Hard en face B.

Les versions publiées, de 1971 à 2018

La chanson a connu plusieurs vies discographiques, qui permettent de suivre sa genèse.

1971 : la version d’Imagine

La version originale paraît sur Imagine le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre au Royaume-Uni. L’album se classe premier des ventes dans les deux pays. Elle dure environ six minutes et cinq secondes, ce qui en fait l’un des titres les plus longs du disque.

1998 : la prise funk de l’Anthology

Le coffret John Lennon Anthology, publié en 1998 sous la direction de Yoko Ono, révèle la prise 2 des séances de février 1971. Plus courte, plus sèche, dominée par la batterie de Jim Gordon et le saxophone de Bobby Keys, elle montre ce qu’aurait pu être la chanson sans le mur du son de Spector : un morceau de funk-rock rageur, proche de Well Well Well.

2000 et 2010 : les remastérisations

En 2000, Yoko Ono supervise un remixage et une remastérisation de l’album, qui modifie légèrement l’équilibre sonore de plusieurs titres. En 2010, à l’occasion du 70e anniversaire de la naissance de Lennon, une nouvelle remastérisation est publiée dans le cadre de la réédition de son catalogue.

2018 : Imagine: The Ultimate Collection

Le coffret Imagine: The Ultimate Collection, publié en octobre 2018, comprend quatre CD et deux Blu-ray. Il a été remixé par l’ingénieur Paul Hicks à Abbey Road, sous la supervision de Yoko Ono, tandis que Rob Stevens a réalisé les “Raw Studio Mixes”. Pour I Don’t Want to Be a Soldier, il propose :

  • la version de l’album, dans un nouveau mixage stéréo et en son surround, ainsi que le mixage quadriphonique d’origine ;
  • la prise 11, une version tendue et funky ;
  • une version longue de la prise 4, celle qui a servi de base à l’album ;
  • la prise 21, issue des premières séances, avec un Jim Keltner déchaîné aux percussions ;
  • un “Elements Mix” réduit à la guitare, la basse et la batterie, avec quelques interventions du saxophone de King Curtis, qui révèle l’ossature du morceau.

Cet ensemble permet d’entendre la chanson à toutes les étapes de sa fabrication, de la jam de février au mur du son final. L’Elements Mix, en particulier, montre que sous l’écho de Spector se cachait un trio rock d’une redoutable efficacité.

Le film Imagine

L’album a été accompagné d’un film de 70 minutes, tourné en grande partie à Tittenhurst Park et à New York, diffusé pour la première fois à la télévision américaine le 23 décembre 1972. Nous avons consacré une longue enquête à ce film, restauré et réédité en 2018 : L’album qu’il fallait aussi regarder : enquête sur le film d’Imagine.

Les reprises

La chanson a inspiré plusieurs artistes, souvent issus de scènes très éloignées de celle de Lennon.

Mad Season, 1995

En 1995, le supergroupe de Seattle Mad Season, réunissant le chanteur d’Alice in Chains Layne Staley, le guitariste de Pearl Jam Mike McCready, le bassiste John Baker Saunders et le batteur des Screaming Trees Barrett Martin, enregistre une version de la chanson pour l’album collectif Working Class Hero: A Tribute to John Lennon. La reprise transforme le morceau en complainte grunge, lourde et sombre. Un remixage de cette version a été ajouté en 2013 à l’édition de luxe de Above, l’unique album du groupe.

Cowboy Junkies, 2005

En 2005, le groupe canadien Cowboy Junkies en propose une relecture sur Early 21st Century Blues, un album de reprises consacré à la guerre et à la violence, publié en pleine guerre d’Irak. La version intègre un passage rap de Kevin “Rebel” Bond. Le choix de la chanson, plus de trente ans après sa sortie, montre qu’elle avait retrouvé une actualité brûlante.

Une pièce dans le puzzle pacifiste de Lennon

I Don’t Want to Be a Soldier occupe une place singulière parmi les chansons de Lennon consacrées à la paix.

Give Peace a Chance, l’hymne collectif

Give Peace a Chance, enregistrée en 1969, est une chanson de rassemblement, conçue pour être chantée en chœur dans les manifestations. Elle a tenu ce rôle : le 15 novembre 1969, un demi-million de manifestants l’ont reprise à Washington lors du Moratoire contre la guerre du Viêt Nam.

Imagine, l’utopie sucrée

Imagine, enregistrée le 27 mai 1971, trois jours après I Don’t Want to Be a Soldier, propose une vision du monde sans pays, sans religions et sans possessions. Lennon a reconnu lui-même que la chanson portait un message radical rendu acceptable par son enrobage : il l’a décrite comme Working Class Hero “avec du sucre”. Nous avons consacré une fiche à Imagine.

I Don’t Want to Be a Soldier, la colère sans sucre

I Don’t Want to Be a Soldier est le négatif d’Imagine. Là où Imagine rêve, elle refuse. Là où Imagine séduit, elle martèle. Les deux chansons, enregistrées à trois jours d’intervalle dans le même studio, forment les deux faces d’un même engagement : l’espérance et la révolte.

Happy Xmas (War Is Over), la synthèse

En décembre 1971, quelques semaines après la sortie d’Imagine, Lennon et Yoko Ono publient aux États-Unis Happy Xmas (War Is Over), enregistrée à New York avec le Harlem Community Choir. La chanson reprend le slogan de leur campagne d’affiches de 1969 et en fait un chant de Noël. Avec elle, Lennon retrouve la forme du chant collectif, après la colère de I Don’t Want to Be a Soldier.

Le prix de l’engagement

Cet engagement aura des conséquences concrètes. Installé à New York à partir de septembre 1971, Lennon est surveillé par le FBI et menacé d’expulsion par l’administration Nixon, qui le considère comme un agitateur. La procédure ne prendra fin qu’en 1975, avec l’obtention de sa carte de résident permanent l’année suivante. Nous avons raconté cette période dans Gimme Some Truth et dans notre article sur le concert One to One de 1972.

Pourquoi la chanson résonne encore

Plus de cinquante ans après sa sortie, I Don’t Want to Be a Soldier reste l’une des chansons les moins connues d’Imagine. Elle n’en garde pas moins une force particulière.

Une chanson sans date

Son texte, qui ne mentionne ni le Viêt Nam ni aucun conflit précis, peut s’appliquer à toutes les guerres. C’est ce qui explique que les Cowboy Junkies l’aient reprise pendant la guerre d’Irak, et qu’elle continue d’être citée chaque fois qu’un conflit mobilise une nouvelle génération de soldats.

Un refus de toutes les cases

Surtout, le refus qu’elle exprime dépasse la question militaire. En énumérant les rôles sociaux qu’il ne veut pas endosser, Lennon formule une revendication très moderne : celle d’un individu qui refuse d’être défini par sa fonction. C’est le fil qui relie Working Class Hero, Imagine et I Don’t Want to Be a Soldier.

Un document sonore

Enfin, la chanson est un document unique sur la manière dont Lennon travaillait en 1971 : une idée simple, une jam entre amis, un studio à domicile, puis la transformation par Spector en mur du son. Le coffret de 2018 permet de suivre toutes ces étapes, et de redécouvrir une chanson longtemps éclipsée par ses voisines plus célèbres. Nous avons consacré une fiche à la chanson : I Don’t Want to Be a Soldier Mama, traduction et histoire.

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Chronologie

Date Événement
9 octobre 1940 Naissance de John Lennon, un an après la dernière classe d’âge appelée au service national
1er juin 1969 Enregistrement de Give Peace a Chance à Montréal
25 novembre 1969 Lennon renvoie sa médaille du MBE
Décembre 1969 Campagne d’affiches War Is Over!
11 décembre 1970 Sortie de John Lennon/Plastic Ono Band
Février 1971 Première version à Ascot Sound Studios, avec Jim Gordon, Jim Keltner, Klaus Voormann et Bobby Keys
Mars 1971 Entretien dans Red Mole ; sortie de Power to the People
24 mai 1971 Enregistrement de la version de l’album, juste après Jealous Guy
27 mai 1971 Enregistrement d’Imagine
Début juillet 1971 Saxophone de King Curtis à la Record Plant de New York
1er août 1971 Concert pour le Bangladesh organisé par George Harrison
13 août 1971 Mort de King Curtis à New York
9 septembre 1971 Sortie d’Imagine aux États-Unis
8 octobre 1971 Sortie d’Imagine au Royaume-Uni
Décembre 1971 Sortie de Happy Xmas (War Is Over) aux États-Unis
23 décembre 1972 Première diffusion télévisée du film Imagine
1995 Reprise de Mad Season sur Working Class Hero: A Tribute to John Lennon
1998 La prise 2 de février 1971 publiée sur le John Lennon Anthology
2005 Reprise des Cowboy Junkies sur Early 21st Century Blues
Octobre 2018 Imagine: The Ultimate Collection, avec les prises 4, 11 et 21 et l’Elements Mix

Questions fréquentes

Sur quel album figure I Don’t Want to Be a Soldier ?

Sur Imagine, le deuxième album solo de John Lennon, publié le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre 1971 au Royaume-Uni. Elle referme la face A.

Quand la chanson a-t-elle été enregistrée ?

Une première version a été enregistrée en février 1971 aux Ascot Sound Studios de Tittenhurst Park. La version de l’album date du 24 mai 1971, avec des ajouts réalisés au début du mois de juillet à la Record Plant de New York.

George Harrison joue-t-il sur la chanson ?

Oui. George Harrison joue de la guitare slide sur la version de l’album, enregistrée le 24 mai 1971.

Qui joue du saxophone sur I Don’t Want to Be a Soldier ?

King Curtis, sur la version de l’album, enregistrée à New York au début du mois de juillet 1971. Il est mort le 13 août 1971, avant la sortie du disque. Bobby Keys jouait sur la première version de février.

Que signifie le titre ?

Le narrateur dit à sa mère qu’il ne veut pas devenir soldat ni mourir. Au fil de la chanson, il refuse aussi d’autres rôles sociaux, comme ceux d’avocat ou d’homme d’Église.

La chanson a-t-elle été reprise ?

Oui, notamment par Mad Season en 1995 pour l’album Working Class Hero: A Tribute to John Lennon, et par les Cowboy Junkies en 2005 sur Early 21st Century Blues.

Sources

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