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Qui a hérité de la fortune de John Lennon ? Yoko Ono, Julian et Sean : ce que dit réellement le testament

Par Clive Helday
Qui a hérité de John Lennon ? Ce que dit vraiment son testament

Le 8 décembre 1980, John Lennon meurt à quarante ans devant le Dakota, à New York. Quelques jours plus tard, son testament est déposé au tribunal des successions de Manhattan. Le document, signé un an plus tôt, tient en quelques pages. Il ne cite pas Julian, le fils aîné né de son mariage avec Cynthia Powell. Il confie la moitié des biens à Yoko Ono et place l’autre moitié dans une fiducie dont les bénéficiaires ne sont pas rendus publics. Il nomme un tuteur pour Sean, cinq ans, au cas où sa mère disparaîtrait à son tour. Depuis plus de quarante ans, ce texte nourrit les chiffres les plus fantaisistes et les récits les plus tranchés : Julian déshérité, Yoko seule héritière, une fortune de plusieurs centaines de millions partagée en secret. Que dit réellement le testament ? Qui a hérité de quoi ? Combien Julian a-t-il obtenu, et quand ? Ce dossier reprend les documents, les dates et les témoignages, en séparant ce qui est établi de ce qui relève de la rumeur.

En bref

  • Le testament : daté du 12 novembre 1979, il lègue la moitié de la succession à Yoko Ono et verse l’autre moitié dans une fiducie, un trust en droit américain. Les bénéficiaires de ce trust n’ont jamais été rendus publics ; la plupart des sources considèrent qu’il s’agit de Yoko Ono et de Sean.
  • Julian Lennon n’est pas cité dans le testament. Il bénéficiait d’un fonds créé lors du divorce de ses parents en 1968, doté de 100 000 livres et partagé à égalité avec les autres enfants de John.
  • Sean Lennon, cinq ans en 1980, est le principal héritier avec sa mère. Le testament prévoit un tuteur, le marchand d’art Sam Green, si Yoko Ono venait à disparaître.
  • L’accord de 1996 : seize ans après la mort de son père, Julian obtient un accord avec la succession. La presse britannique avance le chiffre de 20 millions de livres, que Julian n’a jamais confirmé.
  • La fortune : en février 1981, la succession américaine déclarée est d’environ 30 millions de dollars et les biens britanniques de plus de 5,5 millions ; les estimations globales de l’époque parlent de 250 millions de dollars. Les chiffres de 200, 220 ou 800 millions qui circulent ne reposent sur aucun document public.
  • Six correctifs factuels portent sur la date du testament, l’idée d’un Julian totalement déshérité, l’origine des 50 000 livres, le montant de l’accord de 1996, la valeur de la succession et le rôle d’exécutrice de Yoko Ono.

Les réponses immédiates : ce que dit le testament

Quand John Lennon a-t-il fait son testament ?

Le testament de John Lennon est daté du 12 novembre 1979. Lennon a alors trente-neuf ans. Il vit au Dakota, l’immeuble de Central Park West, avec Yoko Ono et leur fils Sean, quatre ans. Il s’est retiré de la musique depuis la naissance de Sean, en octobre 1975, et se présente comme un homme au foyer. Il ne reprendra le chemin des studios qu’à l’été 1980, pour l’album Double Fantasy. Le document est donc rédigé par un homme en bonne santé, qui ne prévoit pas de mourir, mais qui a désormais un patrimoine considérable et un enfant en bas âge.

Qu’est-ce que le testament lègue, et à qui ?

Selon les comptes rendus publiés lors du dépôt du document, le testament prévoit deux choses principales. D’une part, la moitié de la succession revient directement à Yoko Ono, son épouse. D’autre part, l’autre moitié est versée dans une fiducie, gérée par des fiduciaires, dont les bénéficiaires et les conditions sont fixés par un acte séparé, qui n’a pas été rendu public. Le testament est donc ce que les juristes américains appellent un testament de déversement : il ne détaille pas lui-même la répartition finale, il oriente une partie des biens vers une structure prévue ailleurs.

Julian est-il mentionné ?

Non. Le testament ne cite pas Julian Lennon, né le 8 avril 1963 du mariage de John avec Cynthia Powell. C’est l’absence du nom de Julian, plus que le contenu du texte, qui a nourri dès 1980 l’idée qu’il avait été déshérité. La réalité est plus nuancée, comme on le verra : Julian disposait d’un fonds créé à son nom lors du divorce de ses parents, et le contenu exact de la fiducie de 1979 reste inconnu du public.

Qui a été nommé exécuteur testamentaire ?

Yoko Ono est désignée comme exécutrice testamentaire, c’est-à-dire comme la personne chargée de régler la succession, de payer les dettes et les impôts, et de répartir les biens. Plusieurs sources indiquent que la fiducie était administrée par Yoko Ono et par un professionnel, généralement décrit comme un comptable ou un avocat de la famille. Dans les faits, c’est elle qui a pris la direction de l’ensemble du patrimoine de Lennon après sa mort.

Qui était le tuteur prévu pour Sean ?

Lennon avait prévu un tuteur pour Sean au cas où Yoko Ono et lui disparaîtraient ensemble. Il s’agissait de Sam Green, un marchand d’art et commissaire d’exposition new-yorkais, proche du couple depuis le milieu des années 1970. Selon sa biographie, Lennon l’avait désigné dans ce rôle au cours de l’été 1979. La disposition n’a jamais eu à s’appliquer : Yoko Ono a survécu à son mari et a élevé Sean.

La fortune de Lennon : combien, vraiment ?

Le 27 février 1981, l’agence UPI rend compte des chiffres déposés au Royaume-Uni et aux États-Unis. Les biens de Lennon en Angleterre et au pays de Galles dépassent 5,5 millions de dollars. Sa succession américaine est évaluée à 30 millions de dollars. Selon la même dépêche, l’ensemble de ses avoirs dans le monde atteint environ 250 millions de dollars, et les redevances des disques rapportent environ 200 000 dollars par jour depuis sa mort. Ces chiffres sont les plus proches des documents d’époque. Tous les autres, qu’ils parlent de 200, de 220 ou de 800 millions, sont des estimations ultérieures, souvent sans source.

Combien Julian a-t-il obtenu ?

Julian a d’abord bénéficié du fonds créé lors du divorce de ses parents, en 1968, doté de 100 000 livres et partagé à égalité avec les autres enfants de John, ce qui ramène sa part à 50 000 livres après la naissance de Sean. En 1996, au terme de plusieurs années de démarches, il conclut un accord confidentiel avec la succession. La presse britannique parle de 20 millions de livres. Julian n’a jamais confirmé ce chiffre, et il a laissé entendre que l’accord ne correspondait pas à ce qu’il jugeait équitable.

Récapitulatif : qui a reçu quoi ?

Personne Ce qui est documenté Ce qui reste incertain
Yoko Ono La moitié de la succession en pleine propriété ; exécutrice testamentaire ; contrôle des droits et de l’image de Lennon Sa part exacte dans la fiducie
Sean Lennon Considéré comme bénéficiaire de la fiducie ; tuteur prévu en cas de décès de sa mère Les conditions et le calendrier de la fiducie
Julian Lennon Fonds de 1968, 100 000 livres partagées avec ses demi-frères et sœurs ; accord avec la succession en 1996 Le montant de l’accord, jamais confirmé
Cynthia Lennon Règlement de divorce de 1968 : 100 000 livres et 2 400 livres par an Aucune disposition connue dans le testament de 1979
Sam Green Tuteur prévu de Sean en cas de double décès Aucun legs connu

Correctif factuel n° 1 — Un testament de 1979, pas de 1970

Plusieurs cabinets d’avocats américains, dans des articles de vulgarisation sur les testaments de célébrités, affirment que Lennon avait rédigé son testament “dix ans avant sa mort”, soit vers 1970, et qu’il ne l’avait jamais mis à jour. C’est faux. La dépêche UPI du 27 février 1981, qui rend compte du dépôt des documents de la succession, date le testament du 12 novembre 1979. Lennon l’a donc signé treize mois avant sa mort, à une époque où il était marié à Yoko Ono depuis dix ans et où Sean avait quatre ans. L’erreur n’est pas anodine : un testament de 1970 aurait été écrit au lendemain de la séparation des Beatles, dans une tout autre situation familiale et financière. Celui de 1979 est le testament d’un père de famille installé.

Le testament de John Lennon, ligne par ligne

Un document court, rédigé par des professionnels

Le testament de John Lennon n’a rien d’un document romanesque. Il est rédigé dans la langue standard des testaments new-yorkais de l’époque, par des juristes habitués aux grandes fortunes. Il identifie le testateur, révoque les testaments antérieurs, nomme une exécutrice, désigne un tuteur pour l’enfant mineur, répartit les biens et prévoit les cas de figure habituels : décès simultané, refus d’une fonction, contestation. Il n’exprime ni sentiment, ni message, ni volonté artistique. Toutes les décisions importantes sur la répartition finale sont renvoyées à l’acte de fiducie.

La moitié à Yoko Ono

La première disposition importante attribue à Yoko Ono la moitié de la succession. Ce choix correspond à une formule très répandue dans les testaments américains de l’époque. Avant la réforme fiscale de 1981, entrée en vigueur en 1982, la déduction accordée au conjoint survivant dans le calcul des droits de succession fédéraux était plafonnée, pour les grandes fortunes, à la moitié de la succession. Léguer précisément la moitié au conjoint permettait donc de profiter au maximum de cette déduction. On ne peut pas affirmer que c’était la seule raison du partage, mais la structure du testament de Lennon est celle d’un document pensé par des fiscalistes.

L’autre moitié dans un trust

La seconde disposition verse le reste de la succession dans une fiducie, un trust. Le trust est un outil juridique central du droit américain : des biens sont confiés à des fiduciaires, qui les gèrent au profit de bénéficiaires désignés, selon des règles fixées à l’avance. Il permet d’organiser des versements dans le temps, de protéger des enfants mineurs, de réduire certains impôts et de préserver la confidentialité. Contrairement au testament, qui devient public lorsqu’il est déposé au tribunal, l’acte de fiducie peut rester privé.

C’est exactement ce qui s’est passé. Le testament de Lennon a été rendu public ; l’acte de fiducie ne l’a pas été. On sait donc qu’une moitié des biens est allée dans un trust, mais on ne sait pas, document à l’appui, à qui ce trust profitait et dans quelles proportions. La plupart des sources considèrent qu’il bénéficiait à Yoko Ono et à Sean ; certaines évoquent des dispositions caritatives. Aucune ne cite l’acte lui-même.

La clause contre les contestations

Le testament comporte, selon plusieurs commentaires juridiques, une clause destinée à décourager les contestations. Ce type de clause, que les juristes appellent clause in terrorem, prévoit qu’un bénéficiaire qui conteste le testament en justice perd ce qui lui était destiné. Elle est courante dans les testaments des grandes fortunes, et le droit de l’État de New York l’admet en principe, avec des exceptions. Dans le cas de Lennon, elle avait une portée limitée vis-à-vis de Julian : n’étant pas légataire, il n’avait rien à perdre au titre du testament lui-même.

Le tuteur de Sean

La désignation d’un tuteur est l’une des raisons principales pour lesquelles les parents de jeunes enfants rédigent un testament. Lennon et Yoko Ono avaient choisi Sam Green, un proche qu’ils fréquentaient régulièrement depuis 1974, qui les avait aidés à visiter des fouilles en Égypte et à obtenir des invitations à l’investiture du président Jimmy Carter en 1977. Le choix d’un ami plutôt que d’un membre de la famille de Lennon, et notamment de sa tante Mimi Smith, qui l’avait élevé, en dit long sur l’éloignement de Lennon vis-à-vis de Liverpool à la fin des années 1970.

Ce que le testament ne dit pas

Il faut enfin souligner ce que le testament ne contient pas. Il ne mentionne ni les chansons, ni les droits d’auteur, ni les enregistrements, ni les parts d’Apple Corps, ni l’image de Lennon, qui sont pourtant aujourd’hui les éléments les plus précieux de son patrimoine. Ces biens entrent dans la succession comme tous les autres, sans disposition particulière. Il ne contient pas non plus de message aux fans, de volonté sur l’usage posthume de ses enregistrements ou de consignes sur la publication de ses inédits. Toutes les décisions ultérieures sur ces sujets, de Milk and Honey en 1984 aux chansons des Beatles achevées dans les années 1990 et en 2023, ont été prises par Yoko Ono et la succession, sans instruction écrite de Lennon.

Correctif factuel n° 2 — Yoko Ono, exécutrice et gestionnaire, pas forcément seule

On lit souvent que Yoko Ono était l’unique exécutrice et l’unique gestionnaire de la fortune de Lennon. Les sources sont moins catégoriques. Le testament fait bien d’elle l’exécutrice principale, mais plusieurs comptes rendus indiquent que la fiducie était contrôlée par Yoko Ono et par un professionnel, décrit selon les cas comme un comptable ou un avocat. Dans la pratique, c’est Yoko Ono qui a pris toutes les décisions visibles : rééditions, projets posthumes, autorisations, procès. Mais la gestion juridique et financière d’une succession de cette taille mobilise toujours plusieurs personnes, et il est plus exact de parler d’une gestion dirigée par Yoko Ono que d’une gestion solitaire.

Avant le testament : le divorce de 1968 et le fonds de Julian

Un mariage précipité, un père absent

Pour comprendre la place de Julian dans la succession de son père, il faut remonter au premier mariage de Lennon. John et Cynthia Powell se sont rencontrés à l’école d’art de Liverpool. Ils se marient le 23 août 1962, alors que Cynthia est enceinte. Julian naît le 8 avril 1963 à Liverpool, au moment où la Beatlemania commence. Pendant les années suivantes, Lennon est presque toujours absent : tournées, studios, films. La famille s’installe en 1964 à Kenwood, une grande maison de Weybridge, dans le Surrey. Le site a raconté cette vie dans son portrait de Cynthia Lennon.

Le divorce de novembre 1968

En mai 1968, Lennon s’installe avec Yoko Ono. Le divorce est rapide. Selon Wikipédia, le décret provisoire de divorce est prononcé le 8 novembre 1968. Lennon propose d’abord 75 000 livres, une somme qu’il compare, avec une ironie qui blessera Cynthia, à un gain au loto du football. L’accord final prévoit 100 000 livres pour Cynthia et une pension annuelle de 2 400 livres. Cynthia obtient la garde de Julian.

Un fonds de 100 000 livres, partagé avec les autres enfants

L’accord de divorce prévoit aussi la création d’un fonds en faveur de Julian, doté de 100 000 livres. Julian doit en recevoir le capital à vingt et un ans ; jusque-là, les intérêts sont versés à sa mère. Mais une clause du fonds prévoit qu’il sera partagé à égalité avec tous les autres enfants que John pourrait avoir. Lorsque Sean naît, le 9 octobre 1975, la part de Julian est donc ramenée à 50 000 livres.

Ce détail est capital pour comprendre la suite. Julian n’a pas été oublié au sens strict : il disposait d’un fonds, prévu pour lui, dès 1968. Mais ce fonds avait été dimensionné pour la fortune de Lennon à la fin des années 1960, encore lourdement grevée par les difficultés d’Apple et par le contentieux qui allait opposer les Beatles. Au regard de la fortune de Lennon en 1980, il était devenu dérisoire.

Correctif factuel n° 3 — Les 50 000 livres ne viennent pas du testament

Une formule revient dans de nombreux articles : “Lennon a laissé 50 000 livres à Julian dans son testament.” C’est inexact. Le testament de 1979 ne mentionne pas Julian. Les 50 000 livres correspondent à sa part du fonds créé lors du divorce de ses parents en 1968, doté de 100 000 livres et partagé à égalité entre les enfants de John. La différence n’est pas qu’une question de vocabulaire : le fonds de 1968 relevait d’un accord de divorce négocié avec Cynthia, pas d’une volonté exprimée par Lennon au moment de rédiger son testament. Certains articles évoquent aussi un autre fonds, plus ancien, ou une pension hebdomadaire versée à Julian après 1980 ; ces informations ne s’appuient sur aucun document public et doivent être prises avec prudence.

Les années d’absence

Entre 1968 et 1980, Julian voit peu son père. Lennon part pour les États-Unis en 1971 et n’en reviendra plus. Il risque, s’il quitte le territoire, de ne pas pouvoir y retourner, en raison de son conflit avec les services d’immigration. Les visites sont rares, les appels téléphoniques irréguliers. La seule période de rapprochement est celle du Lost Weekend, en 1973 et 1974, lorsque Lennon vit avec May Pang, qui encourage les visites de Julian. Le site a raconté cette parenthèse dans son récit des retrouvailles entre John et Julian pendant le Lost Weekend.

Julian lui-même a témoigné de ce contraste. Selon Wikipédia, il a expliqué que son père et lui s’entendaient bien mieux à cette époque, qu’ils riaient beaucoup et passaient de bons moments lorsque John était avec May Pang. Après le retour de Lennon auprès de Yoko Ono, au début de 1975, et la naissance de Sean, les contacts se raréfient de nouveau.

Ce que Lennon disait de ses deux fils

Dans le grand entretien qu’il accorde à Playboy en 1980, quelques mois avant sa mort, Lennon parle de ses deux fils avec une franchise qui a souvent été citée contre lui. Il oppose Sean, enfant voulu, à Julian, né d’une grossesse qui n’avait pas été planifiée, tout en précisant qu’il aime Julian et qu’il ne veut pas lui mentir. Il ajoute, avec la brutalité qui le caractérise, que la plupart des gens sont nés ainsi. Pour Julian, lire ces mots après la mort de son père a été une épreuve. Ils ont pesé dans la façon dont il a perçu le testament : non comme un oubli technique, mais comme la confirmation d’une préférence.

Il faut pourtant se garder d’une lecture trop simple. Lennon avait aussi, à la fin des années 1970, gardé quelques contacts avec Julian, par des visites et des appels. Cynthia a raconté que le père et le fils commençaient à se rapprocher à la fin de la vie de John. Le testament de novembre 1979 a été écrit à un moment où cette relation restait fragile, mais pas rompue.

Décembre 1980 – février 1981 : le testament rendu public

Le dépôt au tribunal des successions

Dans le système américain, un testament doit être homologué par un tribunal avant que les biens puissent être transmis. À New York, cette procédure relève du tribunal des successions, le Surrogate’s Court. Quelques jours après la mort de Lennon, son testament y est déposé. À partir de ce moment, son contenu devient public : n’importe quel journaliste peut le consulter. C’est ainsi que la presse découvre, dès décembre 1980, que Yoko Ono reçoit la moitié de la succession et que Julian n’est pas cité.

La procédure prend plusieurs semaines. Il faut inventorier les biens, les évaluer, régler les dettes, calculer les impôts. Pour une fortune aussi dispersée que celle de Lennon, entre les États-Unis, le Royaume-Uni et plusieurs sociétés, l’opération est complexe. Les premiers chiffres officiels ne sont publiés qu’en février 1981.

Les chiffres du 27 février 1981

Le vendredi 27 février 1981, l’agence UPI publie une dépêche sur les biens laissés par Lennon. Elle indique que ses avoirs en Angleterre et au pays de Galles dépassent 5,5 millions de dollars, que sa succession américaine est évaluée à 30 millions de dollars, et que l’ensemble de sa fortune dans le monde atteint environ 250 millions de dollars. Elle ajoute que les redevances de ses disques augmentent cette fortune d’environ 200 000 dollars par jour depuis sa mort, un chiffre qui reflète l’énorme vague d’achats de Double Fantasy et des anciens albums dans les semaines suivant l’assassinat.

Ces trois chiffres ne se contredisent pas, mais ils ne mesurent pas la même chose. Les montants déposés aux tribunaux correspondent aux biens détenus personnellement par Lennon et soumis à la procédure de succession. L’estimation mondiale inclut des actifs détenus par des sociétés, des parts dans des entreprises, des droits futurs, et sans doute des biens déjà au nom de Yoko Ono. Il est donc parfaitement possible qu’une fortune de 250 millions de dollars corresponde à une succession homologuée bien plus modeste.

Une confusion sur les bénéficiaires

La dépêche UPI du 27 février 1981 contient aussi une indication surprenante : selon elle, la part du patrimoine britannique qui ne revenait pas à Yoko Ono aurait été placée dans une fiducie au profit de Cynthia Powell et de Julian. Aucune autre source sérieuse ne confirme cette lecture, et la suite des événements la rend très improbable : si Julian avait été bénéficiaire de la fiducie, il n’aurait pas eu besoin d’engager des démarches pendant quinze ans pour obtenir une part de la succession. Il s’agit vraisemblablement d’une confusion avec le fonds créé lors du divorce de 1968, qui, lui, concernait bien Cynthia et Julian. Cette erreur, reprise ensuite dans quelques articles, montre à quel point le contenu de la fiducie était opaque dès l’origine.

Correctif factuel n° 4 — 30 millions, 250 millions, ou 800 millions ?

Les chiffres qui circulent sur la fortune de Lennon à sa mort varient du simple au vingt-cinq. Les documents d’époque, rapportés par UPI en février 1981, donnent 30 millions de dollars pour la succession américaine déclarée, plus de 5,5 millions pour les biens britanniques, et une estimation mondiale d’environ 250 millions de dollars. Les chiffres plus élevés, souvent présentés comme la valeur de la succession, sont d’une autre nature. Les 220 millions de livres cités par certains médias britanniques et les 800 millions de dollars avancés par des sites juridiques américains sont des estimations rétrospectives, parfois corrigées de l’inflation, parfois confondues avec la valeur actuelle du catalogue. Aucun document public ne les justifie. Le chiffre de 200 millions de dollars, le plus répandu, est proche de l’estimation mondiale de 1981, mais il ne correspond pas à la succession homologuée.

La réaction du public

Dès la publication du testament, l’opinion se divise. Pour beaucoup de fans, l’absence de Julian est une injustice. Le fils aîné, qui a grandi loin de son père et qui ressemble à celui-ci de façon frappante, apparaît comme la victime d’une préférence affichée. Pour d’autres, le testament est simplement celui d’un homme marié qui protège sa femme et son jeune enfant, comme le font la plupart des testaments. Yoko Ono, déjà accusée par une partie du public d’avoir séparé les Beatles, devient la cible d’une nouvelle vague d’hostilité. Le débat ne s’est jamais vraiment éteint.

Yoko Ono, gardienne de l’héritage

Une veuve de quarante-sept ans à la tête d’un empire

En décembre 1980, Yoko Ono a quarante-sept ans. Elle se retrouve seule avec Sean, cinq ans, à la tête d’un patrimoine immense et d’une œuvre que le monde entier pleure. Elle devient, de fait, la gardienne de John Lennon : de ses enregistrements, de ses chansons, de son image, de ses archives. Pendant plus de trente-cinq ans, c’est elle qui décide de ce qui est publié, réédité, autorisé ou refusé.

Avant la mort de Lennon, elle gérait déjà une large part des affaires du couple. Au cours de la seconde moitié des années 1970, pendant que John s’occupait de Sean, c’est elle qui s’était chargée des investissements : immobilier, œuvres d’art, propriétés agricoles. Plusieurs biographes ont souligné qu’à la mort de Lennon, une partie importante des biens du couple était déjà à son nom, ce qui explique aussi la différence entre la fortune estimée et la succession homologuée.

Milk and Honey et les publications posthumes

La première grande décision artistique de Yoko Ono est la publication de Milk and Honey, en janvier 1984. L’album rassemble des chansons enregistrées par Lennon en 1980, pendant les séances de Double Fantasy, et des titres nouveaux de Yoko. Il contient notamment Nobody Told Me et Grow Old with Me. Il sera suivi d’autres publications : Menlove Ave. en 1986, l’Anthology de 1998, de nombreuses rééditions et, plus récemment, des coffrets remixés. Le site a raconté les séances d’origine dans son récit des séances de Double Fantasy.

Le testament ne donnait aucune instruction sur ces publications. Toutes ont été décidées par Yoko Ono, en concertation, selon les cas, avec les maisons de disques, les anciens Beatles ou des producteurs. Le cas le plus célèbre est celui des maquettes confiées par Yoko Ono à Paul McCartney en 1994, qui deviendront Free as a Bird, Real Love et, en 2023, Now and Then.

Strawberry Fields et la mémoire publique

Yoko Ono a aussi consacré une partie de la fortune à la mémoire publique de Lennon. Elle finance l’aménagement de Strawberry Fields, une zone paisible de Central Park, face au Dakota, inaugurée le 9 octobre 1985, jour de l’anniversaire de John et de Sean. La mosaïque Imagine, au centre de l’espace, est devenue l’un des lieux de recueillement les plus visités de New York. En 2002, elle achète Mendips, la maison de la tante Mimi à Liverpool où John a grandi, et l’offre au National Trust, qui l’ouvre au public. En 2007, elle inaugure en Islande l’Imagine Peace Tower, une colonne de lumière allumée chaque année le 9 octobre.

La défense de l’image et des droits

Gardienne de l’œuvre, Yoko Ono en a aussi défendu l’usage, parfois avec fermeté. Elle a autorisé de nombreuses licences, mais en a refusé d’autres. Elle a engagé des procédures contre des personnes qui avaient détourné des objets ou des documents ayant appartenu à Lennon. Le cas le plus connu est celui de Fred Seaman, l’assistant personnel du couple à la fin des années 1970, qui avait emporté des journaux intimes et des objets de Lennon après sa mort ; il a plaidé coupable de vol en 1983.

En 2002, elle s’oppose aussi à Paul McCartney lorsque celui-ci inverse l’ordre des noms sur certaines chansons des Beatles dans l’album en public Back in the U.S., créditées “McCartney-Lennon” au lieu de “Lennon-McCartney”. L’affaire, très médiatisée, montre que la gestion de l’héritage ne porte pas seulement sur l’argent, mais aussi sur la façon dont Lennon est présenté dans l’histoire.

Imagine, 2017 : un crédit rétabli

En juin 2017, l’association américaine des éditeurs de musique annonce que Yoko Ono sera désormais créditée comme coautrice d’Imagine. Lennon avait reconnu de son vivant, notamment dans un entretien filmé de 1980, que la chanson devait beaucoup aux idées et aux poèmes de Yoko, et qu’il aurait dû la cosigner. Le changement de crédit, plus de quarante-cinq ans après la sortie de la chanson, a aussi une conséquence patrimoniale : Yoko Ono perçoit désormais des droits d’auteur en son nom propre sur Imagine, en plus de ce qu’elle percevait au titre de la succession.

De Yoko à Sean

Née en 1933, Yoko Ono s’est progressivement retirée de la vie publique à partir de la fin des années 2010. Sean Ono Lennon a pris une place croissante dans la gestion des affaires de ses parents. Il supervise les rééditions et les projets audiovisuels, intervient dans les décisions d’Apple Corps et représente la famille dans les hommages publics. Le passage de relais s’est fait sans rupture : Sean travaillait déjà depuis des années aux côtés de sa mère. Le site a présenté leurs travaux communs dans son article sur It’s Alright (I See Rainbows) et dans sa discographie complète de Yoko Ono.

D’où vient l’argent : l’anatomie d’une fortune

Les chansons : une histoire compliquée

On imagine souvent que la fortune de Lennon repose sur la propriété de ses chansons. La réalité est plus complexe. En 1963, Lennon et McCartney ont cédé l’édition de leurs chansons à Northern Songs, une société créée avec Dick James et Brian Epstein. En 1969, Northern Songs passe sous le contrôle d’ATV, au terme d’une bataille boursière que les Beatles perdent. Lennon et McCartney cessent alors d’être propriétaires de l’édition de leurs chansons des années 1960.

Ce qu’ils conservent, c’est la part d’auteur : chaque fois qu’une chanson Lennon-McCartney est diffusée, reprise ou vendue, une partie des droits revient aux auteurs. C’est cette part qui revient aujourd’hui à la succession de Lennon. L’édition elle-même est passée en 1985 entre les mains de Michael Jackson, qui rachète ATV, puis dans le giron de Sony. Le contrat d’auteur de Lennon avec Northern Songs a couru jusqu’au début de 1973 : ses premières chansons solo, dont Imagine, relèvent donc de cet ensemble. Pour les chansons écrites ensuite, l’édition est restée sous son contrôle, via ses propres sociétés.

Les disques

La deuxième source de revenus est constituée par les redevances sur les enregistrements : les disques des Beatles et les albums solo de Lennon. Les Beatles sont liés par contrat à EMI, et la répartition de ces redevances a fait l’objet de longues négociations et de procès, notamment après 1970 et lors du contentieux avec Allen Klein, que le site a raconté dans son portrait d’Allen Klein. Chaque réédition, chaque coffret, chaque remixage génère des revenus pour les quatre ayants droit, dont la succession de Lennon.

Apple Corps

La troisième source est la participation de Lennon dans Apple Corps, la société fondée par les Beatles en 1968. Chacun des quatre membres en détenait une part égale. Après la mort de Lennon, sa part revient à sa succession, et Yoko Ono siège, de fait, parmi les décideurs d’Apple, aux côtés de McCartney, de Ringo Starr et, après 2001, d’Olivia et Dhani Harrison. C’est Apple qui contrôle les projets majeurs autour des Beatles : l’Anthology, le spectacle Love, les rééditions, le documentaire Get Back. Chaque décision importante requiert l’accord des quatre parties.

L’image

La quatrième source est l’image de Lennon : son nom, son visage, ses dessins, ses lunettes, sa signature. Les licences d’utilisation pour des produits, des expositions, des documentaires ou des publicités rapportent des sommes importantes. Elles sont aussi un sujet de débat, car chaque autorisation engage la mémoire de Lennon. Yoko Ono a autorisé de nombreux produits dérivés, mais elle a aussi refusé des projets jugés incompatibles avec les valeurs de John.

Combien cela rapporte-t-il aujourd’hui ?

Il est impossible de donner un chiffre exact. Les comptes de la succession et des sociétés familiales sont privés. Certains magazines économiques ont avancé des estimations de revenus annuels de plusieurs millions ou dizaines de millions de dollars, mais ces montants varient beaucoup d’une année à l’autre, en fonction des rééditions, des projets audiovisuels et du streaming. La seule certitude est que l’œuvre de Lennon continue de rapporter, plus de quarante-cinq ans après sa mort, des sommes considérables, et qu’elles reviennent principalement à Yoko Ono et à Sean.

Julian Lennon, l’héritier oublié

Dix-sept ans en décembre 1980

Quand John meurt, Julian a dix-sept ans. Il vit au Royaume-Uni avec sa mère. Il apprend la nouvelle en pleine nuit, à des milliers de kilomètres de New York. Il part pour New York, où il retrouve Yoko Ono et Sean au Dakota. Il découvre ensuite, comme tout le monde, le contenu du testament. Pour un adolescent qui avait toujours souffert de l’absence de son père, l’absence de son nom dans le document est une blessure supplémentaire.

Une carrière qui commence avec la voix de son père

Julian commence une carrière musicale au début des années 1980. Son premier album, Valotte, produit par Phil Ramone, sort en octobre 1984. Il en tire deux succès, Valotte et Too Late for Goodbyes, et il est nommé au Grammy Award du meilleur nouvel artiste. La critique souligne immédiatement la ressemblance entre sa voix et celle de son père, une comparaison qui le suivra toute sa vie. Le succès lui apporte une indépendance financière qui ne dépend pas de la succession.

Voici le clip de Too Late for Goodbyes, son premier grand succès :

“Il parlait de paix et d’amour…”

Julian n’a jamais caché sa colère envers son père. Il l’a résumée dans plusieurs entretiens, en reprochant à John d’avoir prêché la paix et l’amour au monde entier sans être capable de les montrer à sa femme et à son fils. Selon Wikipédia, il a même affirmé qu’à ses yeux, son père était un hypocrite : “I felt he was a hypocrite”. Il a ajouté que sa mère incarnait bien davantage l’amour que son père, qui en parlait et le chantait sans jamais le donner, du moins pas à lui.

Ces mots, très durs, ne portent pas seulement sur le testament. Ils portent sur une enfance entière. Mais l’exclusion du testament en est devenue le symbole : la preuve, aux yeux de Julian et d’une partie du public, que l’aîné ne comptait pas.

Les démarches et l’accord de 1996

Au cours des années 1980 et au début des années 1990, Julian engage des démarches pour obtenir une part de la succession. Les détails de la procédure sont mal connus : il n’y a pas eu de grand procès public, mais des négociations et des actions juridiques menées par ses avocats. En 1996, seize ans après la mort de John, un accord est conclu avec la succession, approuvé par Yoko Ono.

Le montant est confidentiel. La presse britannique avance le chiffre de 20 millions de livres, d’autres sources parlent de 25 ou 27 millions de dollars. Julian n’a jamais confirmé aucun de ces chiffres. Il a seulement laissé entendre que l’accord n’était pas ce qu’il considérait comme juste, mais qu’il l’avait accepté pour tourner la page et éviter un conflit sans fin.

Correctif factuel n° 5 — Les 20 millions de livres n’ont jamais été confirmés

Le chiffre de 20 millions de livres est présenté dans la plupart des articles comme le montant de l’accord de 1996. Il n’a pourtant jamais été confirmé, ni par Julian Lennon, ni par Yoko Ono, ni par leurs avocats. Il provient de la presse britannique de l’époque, qui l’a présenté comme une information rapportée. D’autres articles donnent 25 ou 27 millions de dollars, ce qui correspond à peu près à la même somme convertie. L’accord étant confidentiel, il est plus exact d’écrire que Julian a obtenu un règlement important, dont le montant a été estimé par la presse à 20 millions de livres.

Racheter les souvenirs de son père

L’une des conséquences les plus touchantes de cet accord est l’usage que Julian en a fait. Il a racheté, au fil des années, des objets et des documents liés à son père, souvent mis en vente lors d’enchères publiques : lettres, manuscrits, photographies, vêtements, instruments. Plusieurs pièces de sa collection avaient appartenu à la famille et avaient été dispersées. En 2010, il publie un livre consacré à cette collection, Beatles Memorabilia: The Julian Lennon Collection. Le site a évoqué le marché de ces objets dans son panorama des enchères des Beatles.

Il y a quelque chose de paradoxal dans cette démarche : un fils doit racheter aux enchères les traces de son père, comme n’importe quel collectionneur. Mais Julian l’a aussi présentée comme une manière de reconstituer une relation qu’il n’avait pas eue.

Le pardon de 2009

Le tournant intervient à la fin des années 2000. En 2009, Julian explique qu’il a décidé de pardonner à son père. Selon Wikipédia, il a dit avoir compris que, s’il continuait à ressentir colère et amertume envers lui, il porterait un nuage au-dessus de sa tête toute sa vie, et qu’il lui avait semblé juste de boucler la boucle et de laisser la douleur derrière lui. Ce pardon ne signifie pas l’oubli, mais il change le ton de ses déclarations publiques.

Voici un entretien où Julian revient sur sa relation avec son père :

Sean Lennon, le fils héritier

L’enfant de Beautiful Boy

Sean Taro Ono Lennon naît le 9 octobre 1975 à New York, le jour des trente-cinq ans de son père. Sa naissance décide Lennon à se retirer de la musique pendant cinq ans pour l’élever. C’est à lui que John consacre Beautiful Boy (Darling Boy), sur Double Fantasy, l’une des chansons les plus tendres de son répertoire, qui contient la célèbre réflexion sur la vie qui arrive pendant qu’on fait d’autres projets. Pour une partie du public, le contraste entre cette chanson et l’absence de chanson équivalente pour Julian résume à lui seul l’inégalité entre les deux fils.

Voici le clip officiel de Beautiful Boy (Darling Boy) :

Cinq ans en décembre 1980

Sean a cinq ans quand son père est assassiné. Il grandit au Dakota avec sa mère, entouré de l’œuvre et de la légende de Lennon. Il est, avec Yoko Ono, le principal bénéficiaire de la succession, même si le contenu exact de la fiducie n’est pas public. Il bénéficie aussi, comme Julian, d’une part du fonds créé lors du divorce de 1968, partagé à égalité entre les enfants de John. Pendant son enfance, il voit régulièrement les amis de ses parents, dont David Bowie, qui veille sur lui lorsqu’il est pensionnaire en Suisse ; le site a évoqué ce lien dans son dossier sur la photo de Yoko Ono, John Lennon et David Bowie.

Un musicien qui gère l’héritage

Sean devient musicien, d’abord avec Cibo Matto, puis sous son propre nom avec Into the Sun en 1998 et Friendly Fire en 2006, ainsi qu’avec The Claypool Lennon Delirium et The Ghost of a Saber Tooth Tiger. Il travaille avec sa mère au sein du Plastic Ono Band reformé. Il prend aussi une part croissante dans la gestion du catalogue de son père : supervision de remixages, production de coffrets, participation aux décisions d’Apple Corps, projets documentaires. Il est aujourd’hui, de fait, l’un des principaux décideurs de l’héritage Lennon.

Julian et Sean : deux frères, deux héritages

Douze ans d’écart

Julian et Sean ont douze ans d’écart. Ils ont grandi sur deux continents, dans deux familles, avec deux histoires très différentes de leur père. L’un a connu un père absent, l’autre un père au foyer. L’un a été cité dans un entretien comme le fruit d’une grossesse imprévue, l’autre a reçu une chanson. L’un a été tenu à l’écart du testament, l’autre en a été le principal bénéficiaire. Tout semblait les opposer.

Un rapprochement réel

Pourtant, les deux frères se sont rapprochés. Selon Wikipédia, Julian voit Sean jouer pour la première fois sur scène à Paris en novembre 2006, et il passe du temps avec lui pendant sa tournée de 2007. Il commence d’ailleurs sa carrière de photographe en documentant cette tournée. Les deux frères apparaissent ensemble à plusieurs reprises, notamment lors d’hommages publics à leur père. Julian a décrit leur relation comme proche, et il entretient avec Yoko Ono une relation qualifiée de raisonnablement cordiale.

Ce rapprochement change la lecture de l’histoire de la succession. L’opposition entre “le fils déshérité” et “le fils héritier” est une construction médiatique qui ne correspond pas à la relation réelle entre les deux hommes. Elle ne correspond pas non plus à la relation entre Julian et Yoko Ono, plus apaisée depuis l’accord de 1996.

La place de Julian dans les décisions des Beatles

Il reste une différence structurelle. Sean, comme héritier de la part de Lennon dans Apple Corps, participe aux décisions qui concernent les Beatles. Julian n’y a aucune place. Il a lui-même fait remarquer, dans des entretiens récents, qu’il n’était pas associé aux décisions sur l’œuvre de son père et des Beatles. C’est l’une des conséquences durables du testament de 1979 : il n’a pas seulement réparti de l’argent, il a déterminé qui aurait voix au chapitre sur l’héritage artistique.

Hey Jude, l’autre héritage de Julian

Julian possède pourtant un héritage que personne ne peut lui disputer : Hey Jude, la chanson que Paul McCartney a commencé à écrire pour lui en 1968, en allant voir Cynthia et son fils au moment du divorce. Le titre de travail était Hey Jules. La chanson est devenue l’un des plus grands succès des Beatles. En 2022, pour son album Jude, Julian a demandé à McCartney de lui écrire à la main le motif du refrain, qui figure sur le disque. Le site a raconté cette relation dans son entretien avec Julian Lennon.

Il y a là une ironie de l’histoire : le fils que le testament ne cite pas est le dédicataire de l’une des chansons les plus célèbres du siècle, écrite non par son père, mais par l’associé de son père.

Correctif factuel n° 6 — Julian n’a pas “tout perdu”

Le récit le plus répandu présente Julian Lennon comme un fils entièrement déshérité, privé de tout par le testament de son père et par Yoko Ono. La réalité est plus nuancée. Julian n’est pas cité dans le testament de 1979, c’est un fait. Mais il bénéficiait du fonds créé lors du divorce de 1968, il a obtenu en 1996 un accord que la presse évalue à 20 millions de livres, et il a construit une carrière musicale, photographique et littéraire qui lui assure une indépendance financière. On peut juger, comme Julian lui-même, que le partage n’a pas été équitable. On ne peut pas dire qu’il n’a rien reçu.

Et sans testament ?

Ce qu’aurait prévu la loi

Il est tentant de se demander ce qui se serait passé si Lennon n’avait pas fait de testament. Dans ce cas, c’est la loi de l’État de New York sur les successions sans testament qui se serait appliquée. Elle prévoyait, à l’époque, un partage entre le conjoint survivant et les enfants, sans distinction entre les enfants des différents mariages. Julian aurait donc eu droit, au même titre que Sean, à une part de la succession. Certains juristes estiment qu’elle aurait été nettement supérieure à l’accord de 1996.

Il faut rester prudent. La loi a été modifiée depuis, les règles applicables aux biens britanniques étaient différentes, et une partie importante des biens du couple était déjà au nom de Yoko Ono. Le calcul est donc théorique. Mais il montre que l’exclusion de Julian n’était pas une conséquence automatique du droit : c’est le testament qui l’a rendue possible.

Pourquoi un tel testament ?

Pourquoi Lennon a-t-il signé un testament qui ne citait pas son fils aîné ? On ne peut que formuler des hypothèses. La première est juridique : le testament a été rédigé selon une formule standard, qui protège le conjoint et confie le reste à une fiducie, dans laquelle des dispositions en faveur de Julian auraient pu être prévues ; on ne le saura que si l’acte de fiducie est un jour publié. La deuxième est familiale : Lennon considérait peut-être que le fonds de 1968 suffisait à remplir ses obligations envers Julian. La troisième est affective : la relation entre le père et le fils était, en 1979, distante et difficile. Aucune de ces hypothèses n’exclut les autres.

Le rôle de Yoko Ono

Une partie du public attribue le testament à l’influence de Yoko Ono. Selon certains articles juridiques, Julian aurait lui-même soutenu, dans ses démarches, que son père avait été influencé. Rien ne permet aujourd’hui de le démontrer : Lennon était un adulte, assisté d’avocats, et rien n’indique qu’il ait signé contre sa volonté. Ce qui est certain, c’est qu’après 1980, c’est Yoko Ono qui avait le pouvoir de corriger le déséquilibre, et qu’elle a mis seize ans à le faire. Elle a fini par approuver l’accord de 1996.

Ce que l’histoire du testament nous apprend

Un document froid pour une histoire brûlante

Le testament de John Lennon est un document froid, technique, rédigé par des professionnels pour protéger une famille et réduire des impôts. Il n’a pas été écrit pour être lu par le public, encore moins par les fans. Mais il a été lu, commenté, interprété, parce qu’il touchait à ce que le public croyait savoir de Lennon : un homme qui chantait l’amour et la paix, et qui, au moment de répartir ses biens, semblait avoir oublié son premier fils.

La différence entre le droit et la morale

Le débat sur le testament mêle constamment deux questions. La première est juridique : le testament était-il valable ? La réponse est oui ; il n’a jamais été annulé. La seconde est morale : était-il juste ? Sur ce point, chacun peut avoir son avis, et Julian a donné le sien. Beaucoup de confusions viennent de ce mélange. Dire que Julian a été “spolié” est une appréciation morale ; dire qu’il n’est pas cité dans le testament est un fait.

Une famille qui a fini par se parler

Plus de quarante ans après la mort de John, l’histoire de la succession n’est plus seulement celle d’un conflit. C’est aussi celle d’un apaisement : l’accord de 1996, le pardon de Julian en 2009, le rapprochement entre les deux frères, la relation cordiale entre Julian et Yoko Ono. Le testament reste ce qu’il est. Mais ceux qu’il concernait ont, chacun à sa manière, trouvé le moyen de vivre avec.

Guide d’écoute et de lecture

Disques

  • John Lennon et Yoko Ono, Double Fantasy (1980) : l’album du retour, avec Beautiful Boy (Darling Boy), disponible en vinyle et CD.
  • John Lennon et Yoko Ono, Milk and Honey (1984) : le premier album posthume, décidé par Yoko Ono, en édition remasterisée.
  • Julian Lennon, Valotte (1984) : le premier album de Julian, avec Too Late for Goodbyes, en CD et vinyle.
  • Julian Lennon, Jude (2022) : l’album où figure le motif de Hey Jude écrit à la main par McCartney, disponible en CD et vinyle.
  • Sean Lennon, Friendly Fire (2006) : l’album de la tournée que Julian a photographiée, en CD.

Livres

Pour la version de Cynthia, son livre John, publié en 2005, raconte le mariage, le divorce et les années qui ont suivi. Pour les mots de Lennon lui-même, l’entretien de 1980 avec David Sheff est publié sous le titre All We Are Saying. Julian a présenté sa collection dans Beatles Memorabilia: The Julian Lennon Collection. Pour le point de vue de McCartney sur Julian et Hey Jude, la biographie de Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, reste une référence.

Repères chronologiques

Date Événement
23 août 1962 Mariage de John Lennon et Cynthia Powell
8 avril 1963 Naissance de Julian Lennon à Liverpool
1963 Création de Northern Songs
Mai 1968 John Lennon s’installe avec Yoko Ono
8 novembre 1968 Décret provisoire de divorce ; 100 000 livres pour Cynthia, fonds de 100 000 livres pour Julian, partagé avec les autres enfants
20 mars 1969 Mariage de John Lennon et Yoko Ono à Gibraltar
1969 Northern Songs passe sous le contrôle d’ATV
1973-1974 Lost Weekend ; rapprochement entre John et Julian
9 octobre 1975 Naissance de Sean Lennon ; la part de Julian dans le fonds de 1968 passe à 50 000 livres
Été 1979 Sam Green désigné tuteur de Sean en cas de double décès
12 novembre 1979 Date du testament de John Lennon
17 novembre 1980 Sortie de Double Fantasy
8 décembre 1980 Assassinat de John Lennon
Décembre 1980 Dépôt du testament au tribunal des successions de Manhattan
27 février 1981 UPI publie les chiffres de la succession : 30 millions de dollars aux États-Unis, plus de 5,5 millions au Royaume-Uni
1983 Fred Seaman plaide coupable du vol d’objets de Lennon
Janvier 1984 Sortie de Milk and Honey
Octobre 1984 Sortie de Valotte, premier album de Julian
1985 Michael Jackson rachète ATV
9 octobre 1985 Inauguration de Strawberry Fields à Central Park
1996 Accord confidentiel entre Julian et la succession, estimé par la presse à 20 millions de livres
2002 Yoko Ono achète Mendips et l’offre au National Trust ; controverse sur le crédit McCartney-Lennon
Novembre 2006 Julian voit Sean sur scène à Paris
9 octobre 2007 Inauguration de l’Imagine Peace Tower en Islande
2009 Julian déclare avoir pardonné à son père
2010 Publication de Beatles Memorabilia: The Julian Lennon Collection
1er avril 2015 Mort de Cynthia Lennon à Majorque
Juin 2017 Yoko Ono reconnue coautrice d’Imagine
2022 Sortie de Jude, album de Julian

Questions fréquentes

Qui a hérité de la fortune de John Lennon ?

Principalement Yoko Ono, qui a reçu la moitié de la succession, et la fiducie créée par le testament, dont les bénéficiaires sont généralement considérés comme Yoko Ono et Sean.

Julian Lennon est-il cité dans le testament ?

Non. Le testament du 12 novembre 1979 ne mentionne pas Julian.

Julian a-t-il reçu quelque chose ?

Oui : sa part du fonds créé lors du divorce de ses parents en 1968, puis, en 1996, un accord avec la succession.

Combien Julian a-t-il obtenu en 1996 ?

Le montant est confidentiel. La presse britannique l’a estimé à 20 millions de livres, un chiffre jamais confirmé.

Quand le testament a-t-il été signé ?

Le 12 novembre 1979, treize mois avant la mort de Lennon.

Quelle était la valeur de la succession ?

En février 1981, la succession américaine était évaluée à 30 millions de dollars et les biens britanniques à plus de 5,5 millions ; la fortune mondiale était estimée à environ 250 millions de dollars.

Qui était l’exécutrice testamentaire ?

Yoko Ono, avec l’appui de professionnels pour la gestion de la fiducie.

Qui devait élever Sean si Yoko Ono disparaissait ?

Le marchand d’art Sam Green, ami du couple.

Pourquoi Yoko Ono a-t-elle reçu la moitié ?

C’est une formule courante dans les testaments américains de l’époque, qui permettait de bénéficier au maximum de la déduction fiscale accordée au conjoint survivant.

Qui gère aujourd’hui l’héritage de Lennon ?

Yoko Ono, retirée de la vie publique, s’appuie désormais largement sur Sean, qui supervise les projets liés à l’œuvre de son père.

Julian et Sean s’entendent-ils ?

Oui. Les deux frères se sont rapprochés à partir du milieu des années 2000.

Lennon possédait-il les droits de ses chansons des Beatles ?

Non. L’édition des chansons Lennon-McCartney est passée à ATV en 1969. Lennon conservait la part d’auteur, qui revient aujourd’hui à sa succession.

Glossaire

Testament : acte par lequel une personne fixe la répartition de ses biens après sa mort.

Fiducie (trust) : structure juridique dans laquelle des biens sont confiés à des fiduciaires, qui les gèrent au profit de bénéficiaires désignés.

Exécuteur testamentaire : personne chargée de régler la succession conformément au testament.

Homologation : procédure par laquelle un tribunal reconnaît la validité d’un testament.

Surrogate’s Court : tribunal des successions de l’État de New York.

Clause in terrorem : clause prévoyant qu’un bénéficiaire qui conteste le testament perd ce qui lui était destiné.

Part d’auteur : part des droits d’une chanson qui revient à ses auteurs, distincte de la part de l’éditeur.

Succession ab intestat : succession réglée par la loi en l’absence de testament.

Sources et références

Documents et presse d’époque : UPI, dépêche du 27 février 1981 sur les biens laissés par John Lennon ; testament de John Lennon daté du 12 novembre 1979, tel que rapporté par la presse lors de son dépôt.

Biographies et encyclopédies : Wikipédia en anglais, articles Julian Lennon, Cynthia Lennon, Samuel Adams Green et John Lennon ; Cynthia Lennon, John (2005) ; David Sheff, entretien de Playboy (1980), publié sous le titre All We Are Saying.

Analyses de la succession : REELZ, The Fight Over John Lennon’s Massive Estate ; Grunge, Who Inherited John Lennon’s Fortune After He Died ; articles juridiques de Welco Lawyers, Antonelli Law et DuPont Estate Law, à manier avec prudence pour les chiffres.

Citations : Julian Lennon, cité par Wikipédia ; John Lennon, entretien de Playboy (1980).

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