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« Helter Skelter » à la barre : le jour où les avocats de Charles Manson ont voulu faire témoigner un Beatle

Le 28 octobre 1970, dans un palais de justice de Los Angeles, les avocats de Charles Manson font savoir à la presse qu’ils envisagent de faire citer John Lennon à la barre. Objectif annoncé : lui demander d’expliquer les paroles d’une chanson que leur client aurait, selon l’accusation, prise pour une prophétie. La réponse du porte-parole des Beatles tient en une phrase et vaut tous les plaidoyers : autant convoquer Shakespeare pour qu’il vienne expliquer Macbeth.

Deux ans plus tôt, presque jour pour jour, « Helter Skelter » n’était qu’un morceau de studio enregistré dans la nuit du 9 septembre 1968 à Abbey Road, une expérience de bruit menée par Paul McCartney pour prouver qu’il n’était pas seulement le mélodiste sentimental du groupe. Entre les deux dates, la chanson a changé de nature juridique. Elle est devenue une pièce du dossier.

C’est cette transformation que raconte cet article : non pas comment la chanson a été écrite et enregistrée — nous l’avons fait ailleurs —, mais comment une œuvre musicale est entrée dans un prétoire américain, quel raisonnement l’accusation a bâti autour d’elle, ce que ce raisonnement prouvait vraiment, et pourquoi il a ouvert une question que les tribunaux américains n’ont toujours pas refermée cinquante-six ans plus tard.

En bref

  • Le 28 octobre 1970, la défense de Charles Manson évoque publiquement la possibilité de faire citer John Lennon comme témoin, pour lui faire expliquer « Helter Skelter ». La démarche n’aboutira jamais.
  • Elle visait le mauvais Beatle : la chanson est de Paul McCartney, ce que le porte-parole du groupe a immédiatement rappelé à la presse.
  • L’accusation avait besoin d’un mobile pour une raison technique : Manson n’était présent sur aucune des deux scènes de crime. Le mobile servait à le relier à des meurtres qu’il n’avait pas commis de ses mains.
  • Le procès s’ouvre le 15 juin 1970 et se clôt sur un verdict de culpabilité le 25 janvier 1971 ; les peines capitales prononcées le 29 mars 1971 seront commuées dès 1972.
  • La thèse du mobile a été contestée par des chercheurs — Jeff Guinn en 2013, Tom O’Neill en 2019 — sans que la culpabilité des condamnés soit remise en cause pour autant. Les deux questions sont distinctes.
  • Le dossier a fait jurisprudence culturelle : de Judas Priest en 1990 aux paroles de rap produites comme preuves aujourd’hui, la question « une chanson peut-elle témoigner contre quelqu’un ? » revient devant les juges américains à chaque décennie.

Sommaire

Ce que ce dossier traite, et ce qu’il ne traite pas

La séance, en trois lignes

Rappel minimal, pour situer. Le 18 juillet 1968, les Beatles font trois tentatives interminables sur un morceau que McCartney veut le plus brutal possible ; la troisième dépasse les vingt-sept minutes. Sept semaines plus tard, dans la nuit du 9 septembre, ils reprennent tout à zéro : dix-huit prises d’environ cinq minutes, et à la fin de la dernière, Ringo Starr jette ses baguettes en hurlant qu’il a des ampoules aux doigts.

Le détail de ces deux nuits — le malentendu fondateur avec Pete Townshend, la guitare sans frette du 18 juillet, l’absence de George Martin, la trompette de Mal Evans, l’écart considérable entre le mixage mono et le mixage stéréo — fait l’objet de notre reconstitution complète de l’enregistrement. Nous n’y reviendrons pas ici.

Correctif factuel — « dix-huit prises » ne veut pas dire « prise 18 »

La nuit du 9 septembre 1968 produit bien dix-huit prises, mais les ingénieurs d’Abbey Road ne repartent pas de 1 : ils continuent la numérotation ouverte le 18 juillet, ce qui donne des prises numérotées de 4 à 21. Le cri de Ringo Starr se trouve donc à la fin de la prise 21, et non de la « prise 18 » comme on le lit partout — l’expression « take 18 » désignant en réalité le dix-huitième essai de la nuit, pas son numéro de bande. Les deux formulations circulent, y compris dans des ouvrages sérieux ; nous détaillons la mécanique dans l’article consacré aux séances.

Le point de bascule

Ce qui nous occupe ici commence après. Précisément entre le 9 août 1969, date des meurtres de Cielo Drive, et le 25 janvier 1971, date du verdict. En dix-sept mois, un morceau de rock devient un élément de preuve, un titre de livre, puis une expression de la langue américaine.

Le mot lui-même a suivi la même pente. En Grande-Bretagne, un helter skelter est un toboggan de fête foraine, une spirale de bois enroulée autour d’une tour, sur laquelle les enfants glissent assis sur un tapis de jute. McCartney a pris cet objet d’enfance pour en faire une métaphore de chute : « la montée et la chute de l’Empire romain — et là, c’était la chute ». En Californie, quatorze mois plus tard, le même mot désigne une guerre raciale imaginaire.

Nos sources, et leurs limites

Un avertissement s’impose. Une grande partie de ce que le public sait de cette affaire vient d’un seul livre, écrit par un seul homme, qui était aussi le procureur du dossier. C’est une situation documentaire inhabituelle et il faut la garder à l’esprit d’un bout à l’autre.

Nous nous appuyons donc, autant que possible, sur les pièces de procédure, sur les comptes rendus d’audience de la presse américaine de 1970-1971, et sur les travaux des chercheurs qui ont rouvert le dossier depuis. Quand une information ne repose que sur le récit du procureur, nous le signalons.

28 octobre 1970 : la défense veut faire citer un Beatle

La demande

Le procès est alors dans son quatrième mois. L’accusation a construit l’essentiel de sa démonstration sur l’idée que Manson attendait, espérait et voulait déclencher un affrontement racial qu’il appelait « Helter Skelter », et qu’il en avait trouvé l’annonce dans un disque des Beatles paru en novembre 1968.

Fin octobre, une source proche de la défense — non identifiée dans les dépêches — indique à la presse de Los Angeles que l’équipe envisage de citer John Lennon comme témoin. L’idée est simple, et pas absurde en apparence : si l’accusation fonde son mobile sur le sens d’une chanson, que son auteur vienne dire ce qu’elle veut dire.

« Convoquer Shakespeare pour expliquer Macbeth »

La réponse arrive côté britannique. Un porte-parole du groupe oppose trois arguments en quelques phrases. Le premier est de principe : demander à un auteur de venir expliquer son œuvre devant un tribunal reviendrait à « convoquer Shakespeare pour qu’il explique Macbeth ». Le deuxième est pratique : Lennon se trouve à Londres depuis la fin août et n’a aucune raison de traverser l’Atlantique. Le troisième est le plus embarrassant pour la défense : la chanson n’est pas de lui.

Le mauvais Beatle

C’est là que la manœuvre se retourne. « Helter Skelter » est une composition de Paul McCartney, écrite au printemps 1968, jouée par lui au chant et à la guitare solo. La signature Lennon/McCartney, qui couvre l’ensemble du catalogue quelle que soit la part réelle de chacun, a induit en erreur des gens dont c’était pourtant le métier de vérifier.

Le détail n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose de la manière dont l’affaire a été instruite des deux côtés : une chanson y est traitée comme un document, mais personne ne semble avoir ouvert la pochette du disque.

Correctif factuel — la phrase attribuée à Lennon en 1970 n’existe pas

On lit fréquemment que John Lennon aurait balayé la citation d’un « je n’ai pas participé à l’écriture de cette chanson ». Aucune déclaration de ce type n’est documentée en 1970 : c’est un porte-parole du groupe qui rappelle alors à la presse que le morceau est de McCartney. La phrase la plus proche vient de Lennon lui-même, mais dix ans plus tard, dans l’entretien accordé à Playboy en septembre 1980 : « Toute cette histoire Manson a été bâtie autour de la chanson de George sur les cochons et de celle de Paul sur une fête foraine anglaise. Ça n’a rien à voir avec quoi que ce soit, et encore moins avec moi. » L’écart de dix ans compte : en 1970, les Beatles n’ont commenté publiquement l’affaire que par la voix de leur service de presse.

Pourquoi la défense y a pensé

La tentative paraît saugrenue ; elle est en réalité cohérente avec la stratégie de l’avocat de Manson, Irving Kanarek. Celui-ci ne plaide pas l’innocence par un récit alternatif : il attaque méthodiquement chaque élément de l’accusation, jusqu’à l’épuisement. Sa plaidoirie finale durera sept jours ; le juge le fera incarcérer plusieurs fois pour outrage.

Dans cette logique, faire venir un Beatle n’est pas une démonstration, c’est une démolition. Si l’auteur déclare sous serment que sa chanson parle d’un toboggan, l’échafaudage du mobile perd sa pièce maîtresse devant le jury. La défense n’avait pas besoin que Lennon soit le bon auteur : elle avait besoin qu’il vienne.

Ce qu’il en est advenu

Rien. Aucun Beatle n’a été cité, aucun n’a témoigné, aucune assignation n’a été délivrée à notre connaissance. L’épisode n’aura duré que quelques jours dans les colonnes des journaux, et il a presque entièrement disparu des récits ultérieurs — y compris de ceux qui racontent l’affaire dans le détail.

Il mérite pourtant d’être retenu, parce qu’il pose en une phrase la question que le procès n’a jamais tranchée : qui décide de ce que veut dire une chanson ?

Le problème juridique de l’accusation

Un accusé absent des lieux

Pour comprendre pourquoi une chanson des Beatles s’est retrouvée au cœur d’un procès pour meurtre, il faut partir d’une difficulté très concrète. Charles Manson n’était présent ni au 10050 Cielo Drive dans la nuit du 8 au 9 août 1969, ni — sinon brièvement, et sans participer aux coups — au domicile des LaBianca la nuit suivante. Les meurtres ont été commis par d’autres.

L’accusation ne pouvait donc pas produire ce qui fait l’ordinaire d’un dossier criminel : une arme, une empreinte, un vêtement taché, un témoin oculaire du geste. Elle devait établir autre chose, de plus difficile à prouver et de plus facile à contester : que ces meurtres avaient été ordonnés.

Le mobile n’est pas un élément constitutif

Ici, un point de droit que la culture populaire a durablement brouillé. En droit pénal américain, et singulièrement en Californie, le mobile n’est pas un élément constitutif de l’infraction. Le ministère public n’a pas à démontrer pourquoi un accusé a tué : il doit démontrer qu’il a tué, avec l’intention requise. Les instructions données aux jurés le disent explicitement — l’absence de mobile n’établit pas l’innocence, sa présence n’établit pas la culpabilité.

Le mobile n’est donc pas une obligation. C’est un outil. Et dans un dossier où l’accusé principal n’a pas porté les coups, il devient l’outil central : il est ce qui relie un homme resté ailleurs à des crimes commis par d’autres.

Correctif factuel — l’accusation n’était pas tenue de prouver un mobile

On présente souvent la thèse « Helter Skelter » comme une obligation légale à laquelle le procureur aurait été contraint. C’est inexact : le droit californien n’exige pas la preuve du mobile. Ce que Vincent Bugliosi devait établir, c’est la responsabilité de Manson — par la conspiration et par la théorie du donneur d’ordre. Le mobile n’était pas la charge de la preuve : c’était le moyen choisi pour l’emporter. La nuance change tout au débat sur la solidité de la thèse.

Conspiration et responsabilité du donneur d’ordre

Le mécanisme retenu s’appelle en anglais conspiracy : l’accord entre plusieurs personnes en vue de commettre une infraction, chacun répondant des actes commis par les autres dans l’exécution de cet accord. Manson a été poursuivi et condamné pour meurtre au premier degré et pour conspiration en vue de commettre un meurtre.

Le raisonnement se déploie en trois temps. Il faut d’abord établir que Manson exerçait une autorité réelle sur le groupe. Ensuite, qu’il existait un projet commun. Enfin, que les meurtres s’inscrivaient dans l’exécution de ce projet. Le mobile intervient au deuxième temps : il donne au projet commun un contenu, une logique, un objectif. Sans lui, il ne reste qu’un homme charismatique entouré de jeunes gens, ce qui n’a jamais suffi à envoyer personne en prison.

Ce que Bugliosi devait démontrer

Vincent Bugliosi, procureur adjoint du comté de Los Angeles, âgé de trente-cinq ans à l’ouverture du procès, se trouve donc devant une équation précise. Il lui faut un projet commun assez singulier pour être crédible — un projet banal n’expliquerait pas l’obéissance —, assez documenté pour être prouvé par témoins, et assez cohérent pour tenir devant douze jurés pendant sept mois d’audience.

Il choisit celui que les membres du groupe eux-mêmes décrivent : l’attente d’une guerre raciale imminente, que Manson appelait « Helter Skelter ». C’est ce choix, et lui seul, qui fait entrer un disque des Beatles dans le prétoire.

La construction de la thèse

Décembre 1969 : la première version

La thèse n’est pas née dans la tête du procureur. Elle apparaît dès la phase d’enquête, portée par les déclarations des membres du groupe eux-mêmes. Le 5 décembre 1969, Susan Atkins témoigne devant le grand jury et décrit le fonctionnement de la communauté, l’autorité de Manson et l’attente de l’affrontement.

D’autres suivront. Linda Kasabian, présente lors des deux nuits et devenue témoin à charge en échange de l’immunité, rapportera la phrase prononcée le 8 août 1969 : « C’est maintenant, Helter Skelter. » Paul Watkins, membre du groupe non impliqué dans les meurtres, exposera à la barre la totalité de la construction mentale, avec ses références et sa chronologie.

Ce que Manson lisait dans l’Album blanc

Le disque paraît le 22 novembre 1968. Manson, qui a passé une partie de sa vie en détention et qui poursuit depuis 1967 une tentative de carrière musicale à Los Angeles, y voit autre chose qu’un double album de rock. Le tableau ci-dessous résume, chanson par chanson, la lecture qu’en rapportent les témoignages du procès.

Chanson Lecture attribuée à Manson Ce que la chanson est réellement
« Helter Skelter » L’affrontement racial lui-même, et la sortie du groupe de sa cachette souterraine Une métaphore de toboggan forain, écrite pour faire un morceau plus brutal que celui des Who
« Blackbird » Le signal du soulèvement noir Une chanson de McCartney inspirée par la lutte pour les droits civiques, à l’intention de celles qui la menaient
« Piggies » La punition de l’établissement par les Noirs Une satire sociale de George Harrison, dans la tradition du pamphlet anglais
« Revolution 9 » Le chapitre 9 de l’Apocalypse mis en sons — rafales, grognements, le mot « rise » Un collage de bandes monté par Lennon en une nuit, sans programme narratif
« Revolution 1 » Un appel à la violence, décelé dans une variation de chant Exactement l’inverse : Lennon y hésite à voix haute entre « count me out » et « count me in »
« Honey Pie » Le retour du Christ à Los Angeles Un pastiche de chanson de music-hall des années 1920
« Rocky Raccoon » Une allusion raciale, et une résurrection Une parodie de ballade western enregistrée en une soirée

La liste se suffit à elle-même. Sept chansons, sept contresens, dont plusieurs prennent le sens exact de l’original à rebours. « Revolution 1 » est le cas limite : Manson y entend un appel au meurtre là où Lennon, littéralement, dit son hésitation à s’engager dans la violence politique. Nous avons consacré une enquête à ce que « Revolution 9 » contient réellement, et une autre à la genèse de « Blackbird », dont le détournement est peut-être le plus cruel du lot.

L’Apocalypse, chapitre 9

Le mécanisme d’interprétation ne vient pas du disque : il vient du texte biblique. Selon les témoignages, Manson passait des heures à commenter le neuvième chapitre de l’Apocalypse de Jean, en y plaquant sa propre situation.

Les sauterelles du texte deviennent les Beatles. Les chevaux préparés pour la bataille deviennent les buggies des dunes du désert. Les quatre anges deviennent les quatre musiciens, préparant la voie à un cinquième — lui. Le puits sans fond devient un refuge souterrain quelque part sous la Vallée de la Mort, où cent quarante-quatre mille personnes attendraient la fin de l’affrontement avant de remonter gouverner les survivants.

Il faut mesurer ce que ce dispositif a de circulaire. Le disque ne fournit pas la doctrine ; il fournit des confirmations à une doctrine déjà constituée. C’est le fonctionnement ordinaire de toute lecture délirante, et c’est précisément ce qui rend la chanson juridiquement fragile comme élément de preuve : elle n’explique rien, elle illustre.

Les inscriptions

Reste l’élément matériel, celui qui a fait la force de la thèse devant le jury. Sur les scènes de crime, des mots écrits avec le sang des victimes.

Date Lieu Inscription
27 juillet 1969 Domicile de Gary Hinman « Political piggy »
9 août 1969 10050 Cielo Drive « Pig », sur la porte d’entrée
10 août 1969 Domicile des LaBianca « Rise », « Death to Pigs », et « Healter Skelter » sur la porte du réfrigérateur
25 novembre 1969 Barker Ranch, Vallée de la Mort Une porte saisie par la police, portant « Helter Scelter is coming down fast »

Correctif factuel — l’inscription est mal orthographiée, et ce n’est pas un détail

Sur la porte du réfrigérateur des LaBianca, on lit « HEALTER SKELTER », avec un a parasite. Sur la porte de Barker Ranch, on lit « Helter Scelter ». Ces fautes, souvent corrigées silencieusement dans les récits, ont eu une conséquence directe : la police de Los Angeles, qui ne connaissait pas l’expression, a mis des semaines à faire le rapprochement avec le disque. Elles disent aussi que les auteurs des inscriptions écrivaient d’oreille un mot qu’ils n’avaient jamais vu imprimé — ce qui, entre parenthèses, contredit l’image d’une lecture attentive de la pochette.

Le chaînon manquant du raisonnement

C’est ici qu’il faut être précis, parce que c’est ici que se joue la solidité de toute l’affaire. Les inscriptions prouvent que les auteurs des meurtres connaissaient l’expression et voulaient qu’on la lise. Elles ne prouvent pas que la chanson a causé les meurtres, ni que Manson a donné l’ordre.

Le raisonnement de l’accusation comble ce vide par les témoignages, non par le disque : ce sont Kasabian, Watkins et les autres qui établissent le lien entre l’homme, la doctrine et les actes. La chanson n’est pas la preuve ; elle est le décor qui rend la preuve intelligible. La distinction paraît subtile. Elle est en réalité la seule qui compte.

Le procès, du 15 juin 1970 au 25 janvier 1971

Les acteurs

Rôle Nom Remarque
Président Charles H. Older Succède au juge William Keene, récusé avant l’ouverture
Accusation Vincent Bugliosi Procureur adjoint du comté de Los Angeles ; auteur du livre de 1974
Défense de Manson Irving Kanarek Réputation d’obstructionniste ; plusieurs condamnations pour outrage pendant l’audience
Défense Paul Fitzgerald Coordonne la stratégie collective ; c’est lui qui clôt la défense sans témoin
Défense Ronald Hughes Disparu fin novembre 1970 ; corps retrouvé en mars 1971
Témoin principal Linda Kasabian Immunité en échange de son témoignage ; dix-huit jours à la barre
Témoin du mobile Paul Watkins Membre du groupe non impliqué dans les meurtres ; expose la doctrine

Chronologie de l’audience

Date Étape
5 décembre 1969 Susan Atkins témoigne devant le grand jury ; les inculpations suivent
15 juin 1970 Ouverture : début de la sélection du jury
24 juillet 1970 Déclarations liminaires ; Manson paraît avec un X gravé sur le front
27 juillet 1970 Début du témoignage de Linda Kasabian
3 août 1970 Le président Nixon déclare à Denver que Manson est coupable ; requête en nullité rejetée
5 octobre 1970 Manson bondit vers le juge, un crayon à la main ; il est expulsé de la salle
28 octobre 1970 La défense fait savoir qu’elle envisage de citer John Lennon
16 novembre 1970 L’accusation clôt son dossier après vingt-deux semaines
mi-novembre 1970 La défense se clôt sans appeler un seul témoin
30 novembre 1970 Ronald Hughes ne se présente pas à l’audience ; il a disparu
25 janvier 1971 Verdict : culpabilité sur tous les chefs
29 mars 1971 Peine de mort prononcée contre les quatre accusés
1972 La Cour suprême de Californie invalide la peine capitale ; les peines deviennent perpétuelles

Linda Kasabian, dix-huit jours

Le témoignage de Linda Kasabian est la colonne vertébrale du dossier. Présente les deux nuits, restée dehors, elle n’a tué personne et bénéficie de l’immunité. Elle décrit les trajets, les consignes, les retours. C’est par elle que passe la phrase du 8 août 1969, celle qui donne son titre à toute l’affaire.

La défense l’a attaquée pendant des jours, sur sa consommation d’hallucinogènes, sur sa mémoire, sur l’intérêt qu’elle avait à charger les autres. Elle n’a pas varié. Le jury l’a crue, et c’est probablement là que le procès s’est joué — bien avant les considérations sur les Beatles.

Paul Watkins et la démonstration du mobile

Watkins tient un autre rôle. Il n’était pas là les nuits des meurtres ; il vient expliquer un système de pensée. Le contenu de la doctrine, la place des chansons, la structure de l’attente, le vocabulaire employé au ranch : c’est lui, principalement, qui donne au jury la clé de lecture que l’accusation a besoin de lui donner.

Là encore, notons ce qui se passe réellement. Ce n’est pas le disque qui témoigne, c’est un homme. Le disque n’entre dans le prétoire que porté par des voix humaines qui disent : voilà ce que nous en faisions.

Un procès qui déraille en permanence

L’audience a été l’une des plus chaotiques de l’histoire judiciaire américaine. Manson arrive le 24 juillet 1970 avec un X gravé au front, geste que ses trois coaccusées reproduisent aussitôt. Le 3 août, le président Nixon déclare à Denver que Manson est « coupable, directement ou indirectement, de huit meurtres » ; le lendemain, l’accusé brandit devant le jury un journal titrant sur la déclaration présidentielle, obligeant le juge à interroger les jurés un par un.

Le 5 octobre, privé du droit de contre-interroger un policier, Manson bondit vers l’estrade, un crayon à la main, en criant qu’on devrait couper la tête au juge. Les huissiers le maîtrisent ; ses coaccusées se mettent à psalmodier. À partir de là, il suivra une partie des débats depuis une salle annexe.

La défense qui n’appelle personne

À la mi-novembre 1970, coup de théâtre : Paul Fitzgerald clôt la défense sans faire citer un seul témoin. Les trois accusées annoncent alors vouloir témoigner — apparemment pour endosser seules la responsabilité des meurtres et disculper Manson. Leurs avocats menacent de se retirer, redoutant l’auto-incrimination.

Le juge Older dénoue la situation en autorisant Manson à s’exprimer pendant une heure hors la présence du jury. Après quoi Manson demande aux jeunes femmes de ne pas témoigner, et elles obéissent. C’est, sous une forme spectaculaire, la démonstration exacte de ce que l’accusation soutenait depuis le premier jour : il commande, elles exécutent.

La disparition de Ronald Hughes

Le 30 novembre 1970, l’avocat de Leslie Van Houten ne se présente pas. Parti camper dans les gorges de Sespe pendant une suspension d’audience, il a disparu. Son corps sera retrouvé en mars 1971, dans un état ne permettant pas d’établir les causes de la mort. Le procès s’est poursuivi avec un avocat commis d’office.

L’épisode reste ouvert. Il est devenu, pour une partie des chercheurs, le symbole de tout ce que ce dossier contient d’inexpliqué.

Ce que Manson a dit de la chanson

« Ça veut dire la confusion »

Autorisé à parler hors la présence du jury, Manson a livré sa propre lecture — et elle contredit frontalement celle que l’accusation lui prêtait. « Helter Skelter, ça veut dire la confusion, littéralement. Ça ne veut dire aucune guerre contre qui que ce soit. […] La confusion s’abat sur vous, et vite. »

On peut n’y voir qu’une ligne de défense opportuniste. On peut aussi remarquer que cette définition est, linguistiquement, la bonne : en anglais courant, helter-skelter signifie « en désordre, à la débandade ». Le mot n’a jamais eu de contenu apocalyptique avant qu’on lui en donne un.

« Je n’ai pas écrit la musique »

L’autre phrase est plus retorse : « Est-ce une conspiration que la musique dise à la jeunesse de se dresser contre l’establishment ? […] Je n’ai pas écrit la musique. »

L’argument consiste à renvoyer la responsabilité vers l’objet culturel lui-même, et par extension vers ceux qui l’ont fabriqué. C’est exactement le raisonnement que la défense poussait en voulant citer un Beatle à la barre : si la chanson est coupable, l’accusé ne l’est pas.

Le paradoxe de cette défense

Il faut mesurer la position singulière dans laquelle tout le monde s’est retrouvé. L’accusation soutenait que Manson avait pris une chanson pour une prophétie ; l’accusé répondait que la chanson ne disait rien de tel, tout en suggérant que si elle disait quelque chose, c’était elle la responsable.

Autrement dit, les deux parties se sont accordées sur un point : ce que la chanson veut dire est une question qui relève du tribunal. C’est cette prémisse partagée — et non le verdict — qui a fait de ce dossier un précédent culturel.

Une chanson comme preuve : anatomie d’un raisonnement

Trois usages, qu’il faut distinguer

Le débat public confond systématiquement trois choses. Un tribunal peut faire trois usages très différents d’une œuvre, et ils n’ont ni la même force ni la même légitimité.

Usage Ce qu’on cherche à établir Solidité
Preuve d’état d’esprit Que l’accusé attachait telle signification à telle œuvre Forte, si des témoins l’attestent indépendamment de l’œuvre
Preuve de mobile Que cette signification a orienté ses actes Moyenne : suppose de relier une croyance à un passage à l’acte
Preuve de fait Que l’œuvre décrit ou annonce ce qui s’est réellement produit Nulle : une œuvre de fiction n’atteste aucun fait

Le dossier Manson relève entièrement du premier usage, et partiellement du deuxième. Il ne relève jamais du troisième — et c’est pourtant sous cette forme, la plus fausse, qu’il est passé dans la culture populaire : « la chanson qui a provoqué les meurtres ».

Ce que la chanson prouvait réellement

Reprenons froidement. « Helter Skelter » établissait, devant ce jury, que l’expression employée par l’accusé venait de quelque part, qu’elle avait un sens partagé au sein du groupe, et que les inscriptions laissées sur les scènes de crime renvoyaient à ce vocabulaire commun. C’est considérable : cela ancre les meurtres dans un univers mental documenté et le relie à un homme précis.

Ce qu’elle ne prouvait pas

Elle n’établissait ni que Manson avait donné l’ordre — les témoins s’en chargeaient —, ni que les Beatles avaient une quelconque part de responsabilité, ni même que la doctrine racontée au procès était bien celle que Manson professait, plutôt qu’une reconstruction faite après coup par des témoins soucieux de leur propre sort.

Ce dernier point est le plus délicat, et il est au cœur de toutes les contestations ultérieures.

Le glissement

Entre le prétoire et la culture, un glissement s’est opéré en trois temps. Au procès, la chanson est un indice de l’état d’esprit de l’accusé. Dans le livre de 1974, elle devient le titre et donc le principe explicatif de toute l’affaire. Dans la mémoire collective, elle devient la cause.

Aucun de ces trois énoncés n’est le même. Le premier est un fait de procédure, le deuxième un choix éditorial, le troisième une erreur. La chaîne qui les relie est ce qu’on appelle, faute de mieux, un mythe.

Ce que ce dossier dit de l’écoute

Un disque qui appelle la projection

Il faut poser une question que les récits judiciaires n’abordent jamais : pourquoi cet album-là ? La réponse tient en partie à sa forme. L’Album blanc est un double disque de trente titres sans unité déclarée, sans concept, sans texte de pochette, sous une couverture entièrement blanche portant seulement un nom en relief.

C’est, littéralement, une surface vierge. Là où Sgt. Pepper livrait au public un mode d’emploi — une pochette bavarde, un personnage, des paroles imprimées au dos —, le disque de novembre 1968 ne fournit aucune consigne de lecture. Il juxtapose un pastiche de music-hall, une berceuse, un collage de bandes, un blues hurlé et une satire animalière, sans jamais dire ce qui les relie.

Un tel objet n’oblige à rien. Il autorise tout. Ce n’est pas une excuse : c’est une caractéristique matérielle, et elle explique pourquoi cet album précis est devenu le support d’une lecture délirante plutôt que n’importe quel autre.

Le mécanisme, et son nom

Ce que Manson a pratiqué porte un nom en psychologie : l’apophénie, la perception de liens signifiants entre des éléments sans rapport. Le mécanisme est banal — c’est celui qui fait voir des visages dans les nuages — et il devient pathologique quand le système de croyances qu’il alimente devient étanche à la contradiction.

Sa mécanique est toujours la même, en trois temps. Une conviction préexiste. Un matériau ambigu est rencontré. Le matériau est trié : ce qui confirme est retenu, ce qui infirme est ignoré ou retourné. « Revolution 1 », où Lennon hésite explicitement à s’engager dans la violence, en est la démonstration parfaite : entendre dans cette hésitation un appel au meurtre suppose d’écouter le disque à l’envers de ce qu’il dit.

L’automne 1969, ou deux délires simultanés

Le rapprochement mérite d’être fait, parce qu’il est chronologiquement exact et qu’on ne le fait presque jamais. Pendant que la police de Los Angeles remontait la piste des inscriptions au sang, des étudiants américains passaient ces mêmes disques à l’envers pour y chercher la preuve que Paul McCartney était mort.

Les deux phénomènes explosent au même moment, à l’automne 1969, sur le même corpus, avec exactement la même méthode : le tri sélectif d’indices dans un matériau qui n’en contient pas. Nous avons démonté le second dans notre analyse de la pochette d’Abbey Road ; il est instructif de constater que la même opération mentale a produit d’un côté une rumeur inoffensive et de l’autre un mobile de meurtre.

La différence, qui n’est pas dans la méthode

C’est le point qui dérange. Ce qui sépare le chasseur d’indices du meurtrier n’est pas la qualité du raisonnement : les deux sont également faux. C’est ce que chacun décide d’en faire.

Cette constatation a une conséquence directe sur la question judiciaire traitée plus haut. Si le raisonnement délirant est aussi répandu, alors la présence d’un tel raisonnement chez un accusé ne prouve à peu près rien : des millions de gens ont écouté le même disque, un certain nombre y ont trouvé des messages, un seul a organisé des meurtres. Ce qui distingue le dernier n’est pas dans le disque.

Pourquoi les auteurs ne peuvent pas s’en prémunir

Reste la position de celui qui écrit. Aucune précaution rédactionnelle n’aurait protégé « Helter Skelter » : la chanson ne comporte ni ambiguïté politique, ni appel, ni allusion. Elle parle d’un toboggan. C’est précisément parce qu’elle ne dit rien de tel qu’elle a pu être remplie de n’importe quoi.

Une œuvre explicite est difficile à détourner ; une œuvre qui laisse de la place l’est beaucoup moins. C’est le prix de l’ouverture, et c’est un prix qu’aucun auteur ne peut refuser de payer sans cesser d’écrire.

La contestation, cinquante ans après

Ce que l’on reproche à la thèse

Le mobile « Helter Skelter » n’a jamais fait l’unanimité, et la contestation s’est renforcée à mesure que les archives s’ouvraient. Trois reproches reviennent.

Le premier est logique : la doctrine explique pourquoi Manson attendait un affrontement racial, mais pas pourquoi il fallait le déclencher en tuant des Blancs dans une villa de Benedict Canyon. Le raisonnement rapporté au procès — les meurtres seraient attribués à des Noirs, ce qui provoquerait le conflit — est d’une fragilité opérationnelle qui saute aux yeux.

Le deuxième est chronologique : la première mort, celle de Gary Hinman le 27 juillet 1969, s’explique très bien sans aucune apocalypse. Il s’agit d’une affaire d’argent, documentée comme telle.

Le troisième tient à la position du procureur. Bugliosi a construit la thèse, l’a défendue au procès, puis en a fait un livre qui est devenu le plus grand succès de l’édition criminelle américaine. Ce cumul crée un problème méthodologique évident : la source principale de l’histoire est aussi la partie qui avait le plus à gagner à ce qu’elle soit racontée ainsi.

Les mobiles alternatifs

Hypothèse Ce qu’elle avance Ce qui lui manque
Les meurtres-copies Reproduire la mise en scène du meurtre de Hinman pour faire croire que le vrai coupable court toujours, et faire libérer Bobby Beausoleil, arrêté début août N’explique pas le choix des cibles ni l’ampleur de la violence
La rancune contre l’industrie du disque Manson avait démarché sans succès le producteur Terry Melcher, ancien locataire du 10050 Cielo Drive : l’adresse aurait été choisie pour ce qu’elle représentait Manson savait que Melcher avait déménagé ; le lien reste symbolique
L’affaire de stupéfiants Une transaction ratée, une dette, une expédition punitive qui dégénère Repose sur des témoignages tardifs et invérifiables
Les tensions au ranch La peur d’un affrontement avec les Black Panthers après un incident au Spahn Ranch aurait nourri la paranoïa raciale Complète la thèse officielle plus qu’elle ne la remplace

Jeff Guinn, Tom O’Neill et la révision

Deux ouvrages ont marqué cette révision. En 2013, le biographe Jeff Guinn replace l’affaire dans la trajectoire d’un homme obsédé par la réussite musicale et humilié par son échec. En 2019, le journaliste Tom O’Neill publie Chaos, aboutissement de vingt ans d’enquête, et met en cause la conduite même du procureur : témoins approchés en marge des audiences, éléments écartés, pistes non explorées.

O’Neill va plus loin et propose des hypothèses sur le contexte de l’époque qui, elles, restent spéculatives et contestées. Il faut donc séparer nettement deux niveaux dans son travail : le relevé des insuffisances de l’instruction, solidement documenté, et les conclusions qu’il en tire, qui ne le sont pas au même degré.

Correctif factuel — contester le mobile n’est pas contester la culpabilité

C’est la confusion la plus fréquente sur ce dossier. Démonter la thèse « Helter Skelter » ne disculpe personne : les condamnations reposent sur des témoignages directs, des aveux et des preuves matérielles, pas sur l’interprétation d’un disque. Le droit californien n’exigeant pas la preuve du mobile, l’effondrement éventuel de cette thèse laisserait les verdicts intacts. Ce qu’elle emporterait, en revanche, c’est le récit — c’est-à-dire l’histoire que l’Amérique se raconte depuis 1974.

Ce qui reste solide

Après cinquante ans de contestation, un noyau tient. Les témoins concordent sur l’existence de la doctrine et sur son vocabulaire. Les inscriptions existent, et elles ne sont pas apparues après le procès. L’expression circulait au ranch avant les meurtres : la porte saisie en novembre 1969 en atteste. Que ce système de croyances ait été le mobile unique est douteux ; qu’il ait existé ne l’est pas.

Le livre, ou la deuxième vie de la thèse

1974 : « Helter Skelter » en librairie

Trois ans après le verdict, Vincent Bugliosi publie avec Curt Gentry le récit du dossier sous le titre de la chanson. Le livre devient un phénomène d’édition et s’installe durablement comme l’ouvrage de vraie criminalité le plus vendu de l’histoire américaine.

Ce succès a une conséquence que l’on mesure rarement. À partir de 1974, le grand public n’accède plus à l’affaire par les minutes du procès mais par un récit rédigé à la première personne par le procureur, avec la structure d’un roman policier : une énigme, un enquêteur, une résolution.

Un conflit d’intérêts structurel

Il ne s’agit pas de faire un procès d’intention à Bugliosi. Il s’agit de constater une situation objective : l’homme qui a choisi la thèse au procès est aussi celui qui l’a popularisée, et il en a tiré un bénéfice professionnel et financier considérable. Dans n’importe quel autre domaine documentaire, une telle source serait maniée avec des pincettes.

Cela ne rend pas le livre faux. Cela impose de le lire pour ce qu’il est : la plaidoirie la plus longue et la plus habile de l’histoire judiciaire américaine, publiée après le verdict.

Comment un récit devient l’histoire

Le mécanisme est intéressant en soi, et il dépasse largement cette affaire. Un dossier judiciaire produit des milliers de pages illisibles. Un livre produit un récit. Le récit gagne toujours, parce qu’il est le seul des deux qu’on puisse retenir.

La chanson en est sortie transformée. Aux États-Unis, l’expression helter skelter a cessé de désigner un toboggan pour désigner un chaos meurtrier ; le sens forain a été purement et simplement recouvert. En Grande-Bretagne, où l’objet existe dans les fêtes foraines, la contamination a été moins complète — mais elle a eu lieu.

La postérité judiciaire : quand l’art passe à la barre

Le précédent qu’il a créé

Le procès de 1970 n’a créé aucune règle de droit sur les œuvres. Il a fait quelque chose de plus efficace : il a rendu l’idée pensable. Après lui, l’hypothèse qu’une chanson puisse figurer dans un dossier pénal cesse d’être extravagante.

Les années 1980 : Ozzy Osbourne et Judas Priest

La question revient sous une autre forme quinze ans plus tard, avec une différence majeure : cette fois, ce sont les musiciens eux-mêmes qui sont attaqués, en responsabilité civile, par des familles endeuillées.

En 1988, une cour d’appel californienne écarte l’action engagée contre Ozzy Osbourne à propos de « Suicide Solution », au motif que la chanson relève de l’expression protégée par le Premier Amendement. En 1990, dans le Nevada, le groupe Judas Priest affronte un procès de plusieurs semaines autour de prétendus messages subliminaux ; le tribunal juge que de tels messages, s’ils existaient, ne seraient pas protégés — mais conclut que les plaignants n’ont pas démontré leur existence ni leur effet. Le groupe l’emporte.

Ce que ces procès ont établi

Deux principes en sortent, qui tiennent toujours. Premièrement, un auteur n’est pas responsable de l’usage qu’un tiers fait de son œuvre, sauf incitation directe et immédiate à un acte illégal. Deuxièmement, la responsabilité de l’auditeur reste entière : entendre un ordre dans une chanson est un acte d’interprétation, et l’interprète en répond.

Autrement dit, la justice américaine a fini par formuler ce que le porte-parole des Beatles avait dit en une phrase en 1970. Il aura fallu vingt ans et deux procès.

Le rap, ou le retour de la question par l’autre bout

Depuis les années 2000, la question s’est déplacée et inversée. Ce ne sont plus des familles qui attaquent des artistes : ce sont des procureurs qui produisent les textes d’un accusé comme preuve contre lui. Des centaines d’affaires américaines ont utilisé des paroles de rap — comme aveu, comme preuve d’appartenance à un groupe, comme indice d’état d’esprit.

Les cas les plus commentés ont fait apparaître le risque. Celui de Mac Phipps, rappeur de Louisiane condamné en s’appuyant largement sur ses textes, et gracié en 2021 après la mise en évidence d’irrégularités. Celui, plus récent, des poursuites engagées à Atlanta contre le collectif de Young Thug, où des paroles figuraient dans l’acte d’accusation.

Les lois de protection

La réaction législative est récente. En Californie, une loi promulguée le 30 septembre 2022 encadre l’usage judiciaire de « l’expression créative » : le juge doit désormais peser sa valeur probante contre le risque de préjugé, en tenant compte du fait qu’une œuvre relève d’une convention de genre et non d’un récit autobiographique. La Louisiane a adopté un texte comparable, entré en vigueur le 1er août 2024.

Au niveau fédéral, une proposition de loi dite RAP Act a été déposée en 2022, puis redéposée à chaque législature — sans être adoptée à ce jour.

Correctif factuel — la Californie n’a pas « interdit les paroles de chansons » au tribunal

Le texte de 2022 est régulièrement présenté comme une interdiction. Il n’en est pas une : il institue un examen renforcé de recevabilité, oblige le juge à motiver l’admission d’une œuvre et à considérer qu’un texte artistique n’est pas une confession. Les paroles restent produisibles ; elles ne le sont plus par défaut. La différence est celle qui sépare une règle de preuve d’une censure.

La ligne de partage

De 1970 à aujourd’hui, la même frontière traverse toutes ces affaires : une œuvre peut renseigner sur ce que quelqu’un pensait ; elle ne peut pas établir ce que quelqu’un a fait. Le dossier Manson est le premier grand cas où cette frontière a été franchie devant un jury — non pas juridiquement, puisque l’usage y était licite, mais dans l’esprit du public, qui en est sorti convaincu qu’une chanson pouvait tuer.

Et les Beatles ?

Ce que chacun a dit, et quand

Qui Quand En substance
Porte-parole du groupe Octobre 1970 Faire citer un auteur pour expliquer son œuvre reviendrait à convoquer Shakespeare pour expliquer Macbeth ; et la chanson est de McCartney
John Lennon Septembre 1980, entretien Playboy L’affaire a été bâtie sur la chanson de George à propos des cochons et sur celle de Paul à propos d’une fête foraine : « ça n’a rien à voir avec quoi que ce soit, et encore moins avec moi »
Paul McCartney 1997, Many Years from Now Rappelle le sens d’origine — le toboggan comme image de la montée et de la chute — et constate que Manson en a tiré une consigne de meurtre
George Harrison 2000, Anthology Dit son écœurement d’avoir été associé à quelque chose d’aussi sordide
Ringo Starr 2000, Anthology Décrit le choc : toute cette violence surgie au milieu de l’amour, de la paix et du psychédélisme

Une chose frappe dans ce tableau : le silence de 1969-1971. Au moment où l’affaire occupe la presse mondiale, aucun des quatre ne s’exprime en son nom. Le groupe est alors en pleine dissolution, chacun occupé à ses propres procédures — celles-là bien réelles, et que nous avons racontées dans notre enquête sur le procès de 1971.

Ce que McCartney a fait de la chanson ensuite

Le plus parlant n’est pas ce qu’il a dit, mais ce qu’il a fait. Pendant trente-six ans, McCartney n’a jamais joué « Helter Skelter » sur scène. Il l’a reprise pour la première fois en public le 25 mai 2004, à Gijón, au début d’une tournée européenne — trente-trois ans après le verdict.

Depuis, elle figure régulièrement dans ses programmes, souvent en fin de concert, jouée à plein volume par un homme qui aura bientôt le double de l’âge qu’il avait en 1968. On peut y lire une reconquête : la chanson est redevenue un morceau de rock plutôt qu’une pièce à conviction.

Les autres l’avaient reprise avant lui

Il n’a d’ailleurs pas été le premier à opérer ce sauvetage. Siouxsie and the Banshees s’en emparent dès 1978, Mötley Crüe en 1983, et U2 en 1988 sur scène, avec une phrase d’introduction devenue célèbre : cette chanson, Charles Manson l’a volée aux Beatles, et nous la leur rendons. La liste complète des reprises figure dans notre monographie du morceau.

Le contresens comme risque du métier

Reste la question de fond, celle que le porte-parole avait posée sans le vouloir en octobre 1970. Un auteur ne contrôle pas le sens de ce qu’il publie. Il choisit des mots ; ce qu’on en fait lui échappe le jour de la parution.

C’est vrai de toute œuvre, et cela ne crée aucune responsabilité — c’est même la raison pour laquelle les tribunaux américains ont fini, en vingt ans, par refuser d’en créer une. Mais cela crée une dette d’attention : une chanson sur un toboggan de fête foraine, écrite pour prouver qu’on sait faire du bruit, peut devenir le mot d’ordre d’un massacre sans que rien, dans la chanson, ne l’ait annoncé.

Repères chronologiques

Date Événement
18 juillet 1968 Première tentative d’enregistrement à Abbey Road ; trois prises très longues
9 septembre 1968 Réenregistrement complet : dix-huit prises ; cri de Ringo Starr à la fin de la dernière
10 septembre 1968 Surimpressions, dont la trompette de Mal Evans
22 novembre 1968 Sortie de l’Album blanc
31 décembre 1968 Selon le témoignage de Paul Watkins, première utilisation du terme par Manson
27 juillet 1969 Mort de Gary Hinman ; « Political piggy » écrit sur un mur
8-9 août 1969 Meurtres de Cielo Drive
9-10 août 1969 Meurtres LaBianca ; « Healter Skelter » écrit sur la porte du réfrigérateur
12 octobre 1969 Arrestation de Manson lors d’une descente au Barker Ranch
25 novembre 1969 Saisie de la porte portant « Helter Scelter is coming down fast »
5 décembre 1969 Témoignage de Susan Atkins devant le grand jury
15 juin 1970 Ouverture du procès
28 octobre 1970 La défense envisage publiquement de citer John Lennon ; réponse du porte-parole des Beatles
25 janvier 1971 Verdict de culpabilité
29 mars 1971 Peines capitales, commuées en 1972
1974 Publication de Helter Skelter par Vincent Bugliosi et Curt Gentry
1988 Action contre Ozzy Osbourne écartée par une cour d’appel californienne
1990 Procès Judas Priest au Nevada : le groupe l’emporte
25 mai 2004 Première interprétation publique du morceau par McCartney, à Gijón
30 septembre 2022 La Californie encadre l’usage judiciaire de l’expression créative
1er août 2024 Entrée en vigueur d’un texte comparable en Louisiane

Questions fréquentes

Les avocats de Manson ont-ils vraiment voulu faire témoigner John Lennon ?

Ils l’ont envisagé publiquement fin octobre 1970, et la presse de Los Angeles s’en est fait l’écho. Aucune assignation n’a été délivrée et aucun Beatle n’a témoigné. L’épisode a duré quelques jours.

Pourquoi Lennon, alors que la chanson est de McCartney ?

Par erreur, très probablement : la signature Lennon/McCartney couvre l’ensemble du catalogue quelle que soit la part réelle de chacun. Le porte-parole du groupe l’a immédiatement fait remarquer à la presse.

Les Beatles ont-ils été inquiétés d’une quelconque manière ?

Non. Aucune poursuite, aucune action civile, aucune mise en cause juridique n’a jamais visé le groupe ou l’un de ses membres à propos de cette affaire.

La chanson a-t-elle été jouée pendant le procès ?

Le disque et son contenu ont été abondamment évoqués par les témoins, et l’expression figurait dans les pièces matérielles. Ce sont les témoignages, non l’écoute, qui ont porté la démonstration.

Le mobile « Helter Skelter » est-il aujourd’hui considéré comme établi ?

Il est contesté. Plusieurs chercheurs estiment qu’il a été surestimé, voire construit pour les besoins du procès. Ce qui n’est pas contesté, c’est que l’expression circulait dans le groupe avant les meurtres et qu’elle a été inscrite sur une scène de crime.

Si le mobile tombe, les condamnations tombent-elles ?

Non. Le droit californien n’exige pas la preuve du mobile, et les condamnations reposent sur des témoignages directs et des preuves matérielles. Une thèse peut s’effondrer sans qu’un verdict bouge.

Peut-on encore produire des paroles de chanson comme preuve aux États-Unis ?

Oui, mais l’encadrement se durcit. Deux États au moins imposent désormais un examen renforcé de recevabilité, et une proposition de loi fédérale est régulièrement redéposée sans être adoptée.

McCartney a-t-il envisagé de retirer la chanson de son répertoire ?

Il ne l’a jamais dit en ces termes, mais le fait est là : il ne l’a pas jouée sur scène avant 2004. Elle est depuis un morceau régulier de ses concerts.

Glossaire

Conspiracy — en droit pénal américain, l’accord entre plusieurs personnes en vue de commettre une infraction. Chaque participant répond des actes accomplis par les autres dans l’exécution de l’accord, même s’il n’était pas présent.

Grand jury — formation de citoyens chargée, dans le système américain, de décider s’il existe des charges suffisantes pour renvoyer une personne devant un tribunal. Il ne juge pas la culpabilité.

Helter skelter — en anglais britannique, toboggan de fête foraine en spirale ; en langue courante, « à la débandade, en désordre ». Le sens apocalyptique lui a été ajouté après 1969, aux États-Unis.

Mobile — la raison pour laquelle une infraction a été commise. En droit américain, il n’est pas un élément constitutif de l’infraction : il peut être prouvé, il n’a pas à l’être.

Premier Amendement — disposition de la Constitution américaine protégeant la liberté d’expression, invoquée avec succès par les artistes poursuivis en responsabilité civile pour le contenu de leurs œuvres.

Valeur probante — l’utilité réelle d’un élément pour établir un fait contesté. Un juge peut écarter une preuve dont la valeur probante est faible au regard du préjugé qu’elle risque de créer chez les jurés.

Bibliographie et sources

Vincent Bugliosi et Curt Gentry, Helter Skelter: The True Story of the Manson Murders, W. W. Norton, 1974 — le récit du procureur, à lire comme une plaidoirie autant que comme un document.

Jeff Guinn, Manson: The Life and Times of Charles Manson, Simon & Schuster, 2013 — la biographie de référence, qui replace l’affaire dans une trajectoire d’échec musical.

Tom O’Neill (avec Dan Piepenbring), Chaos: Charles Manson, the CIA, and the Secret History of the Sixties, Little, Brown, 2019 — vingt ans d’enquête sur les zones d’ombre de l’instruction ; ses constats et ses conclusions demandent à être distingués.

Barry Miles, Paul McCartney: Many Years from Now, Secker & Warburg, 1997 — pour les déclarations de McCartney sur l’origine de la chanson.

The Beatles Anthology, Cassell, 2000 — pour les réactions de Harrison et de Starr.

David Sheff, entretiens avec John Lennon et Yoko Ono pour Playboy, septembre 1980, publiés sous le titre All We Are Saying.

Comptes rendus d’audience de la presse de Los Angeles, octobre 1970, pour l’épisode de la citation envisagée ; archives judiciaires du comté de Los Angeles pour la chronologie du procès.

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