Il existe une manière commode de raconter Paul McCartney après 1970 : par les disques. Vingt et quelques albums solo, sept avec les Wings, une poignée de projets classiques et électroniques, et l’affaire est réglée. Cette manière est commode et elle est fausse — ou plutôt, elle laisse dans l’ombre la moitié du travail. Car depuis avril 1970, McCartney n’a pratiquement jamais publié un disque sans lui adjoindre des images, et il a très souvent tourné des images sans disque du tout.
La vidéographie de Paul McCartney après les Beatles est un continent. Elle comprend des dizaines de films promotionnels, deux longs métrages de fiction dont un qu’il a écrit lui-même, une demi-douzaine de courts métrages d’animation dont un primé par la British Academy, une quinzaine de films de concert, autant de documentaires, des émissions de télévision entières conçues autour de lui, des captations événementielles vues par plus d’un milliard de personnes, et une masse considérable de matériel tourné puis abandonné, parfois pendant quarante-six ans. Certains de ces objets sont des chefs-d’œuvre discrets. D’autres sont des catastrophes industrielles. Presque tous racontent quelque chose que les disques ne disent pas.
Cet article propose l’inventaire raisonné de ce continent, de la caméra Super 8 de Linda McCartney en 1970 au documentaire de Morgan Neville diffusé sur Prime Video en février 2026. Il ne se contente pas de lister : il essaie de comprendre pourquoi un homme qui déteste être filmé en train de travailler a passé cinquante-six ans à se faire filmer, pourquoi ses meilleurs films sont ceux qu’il n’a pas signés, et pourquoi le plus grand échec public de sa carrière est un film et non un disque.
Prévenons d’emblée : plusieurs certitudes couramment répétées sur ce corpus sont fausses. Un tableau de correctifs factuels les traite en fin d’article, et une section distincte recense honnêtement ce que l’on ignore encore.
Sommaire
Ce que recouvre une « vidéographie » de Paul McCartney
Le mot n’a pas de définition stable. Employé par les discographes depuis les années 1980, il désigne tantôt les seuls clips promotionnels, tantôt tout ce qu’un artiste a publié sur support vidéo. Pour un musicien dont la carrière commence en 1962 et se poursuit en 2026, aucune de ces deux acceptions ne suffit. Il faut une grille plus fine.
Cinq familles d’objets, cinq logiques différentes
Le corpus se laisse ranger en cinq familles, et il est essentiel de ne pas les confondre, car elles n’obéissent ni aux mêmes économies, ni aux mêmes intentions.
1. Le film promotionnel — ce que le vocabulaire courant appelle « clip ». Objet publicitaire, commandé par une maison de disques, destiné à faire vendre un single. Durée : celle de la chanson. McCartney en a produit environ quatre-vingts depuis 1970.
2. Le film de concert — captation d’une ou de plusieurs représentations, montée en objet autonome. La forme est ancienne, McCartney l’a pratiquée avec une constance rare, et elle constitue quantitativement la part la plus lourde de sa vidéographie.
3. Le documentaire — récit rétrospectif ou observation d’un processus en cours. McCartney y a été tantôt sujet passif, tantôt producteur, tantôt commanditaire, et la distinction n’est pas neutre : elle détermine ce que le film a le droit de montrer.
4. La fiction et l’animation — la seule famille où McCartney revendique un statut d’auteur au sens cinématographique. Elle contient son plus grand échec public et sa plus jolie réussite.
5. L’événement télévisé — Live Aid, le Super Bowl, les Jeux olympiques, Glastonbury. Ni disque, ni film, mais des objets vidéo à part entière, souvent les plus vus de tous, et systématiquement absents des vidéographies officielles.
Ce que cet article ne traite pas
Trois exclusions, pour la clarté. D’abord, les films des Beatles proprement dits — A Hard Day’s Night, Help!, Magical Mystery Tour, Yellow Submarine — relèvent d’une autre histoire, celle d’un groupe et non d’un homme ; on les croisera seulement quand leur ressortie postérieure à 1970 engage McCartney lui-même. Ensuite, les innombrables passages télévisés promotionnels, plateaux, interviews et remises de prix : leur recension exhaustive est un travail d’archiviste, non d’historien. Enfin, les captations pirates, dont l’importance documentaire est réelle mais qui ne constituent pas une vidéographie au sens éditorial.
En revanche, on inclut délibérément les objets non publiés ou publiés très tardivement. Ils sont, on va le voir, parmi les plus révélateurs.
1970-1972 : filmer avant que le clip n’existe
Le premier fait à intégrer est chronologique et il contredit une intuition tenace. Quand McCartney tourne ses premières images promotionnelles en solo, la chaîne MTV n’existera pas avant onze ans. Le « clip » comme format industriel, avec ses réalisateurs spécialisés, ses budgets et ses rotations, appartient à un futur qu’il contribuera à préparer sans le savoir.
« Maybe I’m Amazed », un clip avant l’heure
Au printemps 1970, l’album McCartney sort dans les conditions que l’on sait : autoproduit, largement enregistré à domicile sur un magnétophone quatre pistes, accompagné d’un questionnaire-communiqué qui annonce en creux la fin des Beatles. Pour accompagner « Maybe I’m Amazed », McCartney assemble un montage d’images fixes et de séquences filmées par Linda — la famille, la ferme écossaise, le couple, les enfants. Aucun playback élaboré, aucune mise en scène, aucune équipe.
Ce petit objet est plus important qu’il n’y paraît. Il installe, pour cinquante ans, la grammaire visuelle du McCartney solo : le domestique contre le spectaculaire, l’amateur revendiqué contre le professionnalisme d’Apple, Linda comme œil du dispositif. On retrouvera exactement la même logique en 2020 sur McCartney III, et la continuité de cette famille d’images a été rappelée récemment à l’occasion des cinquante-sept ans de Mary McCartney, photographe des pochettes de 1970 et de 2020.
« Maybe I’m Amazed » n’est pas seulement l’une des plus belles chansons d’amour de son auteur — elle figure sans surprise dans notre classement des dix plus belles chansons d’amour de Paul McCartney — c’est aussi le premier objet vidéo de sa carrière post-Beatles.
L’héritage des films promotionnels des Beatles
McCartney ne part pas de rien. Les Beatles ont été, avec quelques autres, les inventeurs pratiques du film promotionnel : dès 1965 et 1966, pour éviter les allers-retours en plateau de télévision, le groupe tourne des séquences autonomes, expédiées aux diffuseurs. « Paperback Writer », « Rain », « Strawberry Fields Forever », « Penny Lane », « Hello, Goodbye » : cinq objets qui inventent une syntaxe. Le tournage de ce dernier, dans le théâtre fantôme que Brian Epstein venait d’acquérir, reste d’ailleurs un épisode remarquablement documenté de l’histoire du groupe.
Cette culture-là, McCartney l’a intégrée avant tout le monde, et elle explique sa réactivité de 1970. Là où Lennon, Harrison et Starr mettront plusieurs années à formaliser une politique d’images solo — la traversée du désert de George Harrison et celle de Ringo Starr comportent toutes deux de longues plages sans aucune production visuelle — McCartney n’a jamais cessé de tourner.
Les premiers pas de Wings devant la caméra
L’année 1971 voit paraître Ram, crédité à Paul et Linda McCartney, accompagné de séquences filmées de facture toujours artisanale : la ferme de High Park à Kintyre, les chevaux, les moutons du générique. En 1972, la formation des Wings s’accompagne d’une stratégie visuelle nouvelle, dictée par la contrainte : le groupe est refusé partout à la télévision, « Give Ireland Back to the Irish » est interdit d’antenne par la BBC, « Hi, Hi, Hi » subit le même sort pour des raisons de mœurs. Filmer devient un moyen de contourner un embargo.
La tournée universitaire de février 1972, improvisée de campus en campus dans une camionnette, puis la tournée européenne de l’été suivant, produisent une quantité inhabituelle de pellicule. Une partie de ce matériel dormira quarante-six ans. Pour resituer ces débuts cabossés dans le catalogue, on se reportera utilement à notre sélection de vingt chansons pour découvrir les Wings.
1972-1976 : les films fantômes des Wings
Voici le paradoxe central de cette période. Les Wings, groupe accusé pendant cinquante ans de légèreté commerciale, ont produit dans leurs premières années trois objets filmés d’une ambition considérable — et aucun des trois n’est sorti à l’époque prévue. Deux ont attendu le XXIe siècle. Le troisième n’a jamais connu d’édition officielle.
The Bruce McMouse Show : le film à la souris
Pendant la tournée européenne de juillet et août 1972, McCartney fait filmer les concerts en 16 mm avec une idée en tête : les intégrer à un programme hybride mêlant prises de vues réelles et animation. Le fil narratif est confié à une famille de souris vivant sous la scène, menée par un imprésario dénommé Bruce McMouse, qui découvre les Wings et décide de les prendre en main. L’animation est réalisée à la main ; les Wings tournent des séquences de dialogue face à des partenaires qui n’existent pas encore.
Le projet est achevé au montage puis abandonné. Les raisons n’ont jamais été explicitées de manière univoque : insatisfaction de McCartney sur la qualité des prestations, coût des finitions d’animation, changement de priorité au moment où Band on the Run relance tout. Le film reste inédit jusqu’en 2018, où il paraît enfin dans le coffret Archive Collection consacré à Red Rose Speedway.
Correctif factuel. The Bruce McMouse Show est régulièrement présenté comme un « film perdu » retrouvé en 2018. C’est inexact : le film n’a jamais été perdu, il a été terminé puis volontairement mis de côté par son producteur, qui en détenait les éléments. La différence n’est pas anecdotique — elle distingue un accident d’archives d’une décision éditoriale.
James Paul McCartney (1973) : l’émission fondatrice
Le 16 avril 1973, la chaîne américaine ABC diffuse une émission spéciale d’une heure intitulée James Paul McCartney ; la diffusion britannique suit sur ITV le mois suivant. Produite par ATV — soit, ironie considérable, la société qui détient alors les éditions Northern Songs et donc le catalogue Lennon-McCartney — l’émission est le premier grand objet télévisuel de la carrière solo.
Son contenu est plus étrange que sa réputation. On y trouve les Wings en formation électrique, une séquence acoustique, un numéro de music-hall en costume, une séquence de pub où McCartney entonne des standards avec des habitués dans un établissement de New Brighton, un ballet féminin sur « My Love », et une exécution de « Live and Let Die » accompagnée d’images du film de James Bond. Le tout dans un désordre revendiqué qui, avec le recul, ressemble beaucoup à un exercice de définition de soi : montrer qu’on peut être à la fois le rocker, le crooner, le père de famille et le compositeur de génériques.
C’est aussi le premier lieu où McCartney affronte publiquement la question qui ne le quittera plus : que fait-on quand on a été un Beatle ? Le silence de l’émission sur le groupe est aussi éloquent que ses chansons. Les circonstances de cette rupture — les démissions successives, les procédures — ont été détaillées ailleurs sur ce site, notamment dans notre enquête sur les trois départs qui ont précédé la séparation officielle.
Correctif factuel. James Paul McCartney n’a jamais fait l’objet d’une édition vidéo officielle, ni en VHS, ni en DVD, ni en streaming. Les copies qui circulent proviennent d’enregistrements de diffusion. Les listes de « DVD de Paul McCartney » qui l’incluent confondent édition commerciale et copie de collectionneur.
One Hand Clapping (1974) : le studio comme décor
En août 1974, dans le Studio Two d’Abbey Road, la formation des Wings alors composée de Paul et Linda McCartney, Denny Laine, Jimmy McCulloch et Geoff Britton est filmée en train de jouer son répertoire dans les conditions du live studio. Le réalisateur est David Litchfield. L’objet visé est un documentaire musical : pas de narration, pas d’interviews longues, la musique en train de se faire.
Le résultat est remarquable et il n’est pas sorti. On y voit un groupe rodé par deux ans de scène, un McCartney qui dirige sans en avoir l’air, et surtout un répertoire déjà considérable, où les titres des Wings côtoient sans complexe les reprises de rock and roll. La séquence dite « du jardin », tournée dans la cour d’Abbey Road avec une guitare acoustique, restera longtemps le graal des collectionneurs.
Correctif factuel. On lit souvent que One Hand Clapping serait « sorti en 2024 ». C’est l’album qui est paru cette année-là. Le film, lui, avait déjà été publié en DVD dans l’édition Archive Collection de Band on the Run en 2010. Une vidéographie rigoureuse doit dater les objets par leur support, non par leur titre.
Le contraste entre ces trois films est instructif. En trois ans, McCartney a produit un programme d’animation, une émission de variétés de prestige et un documentaire de studio — soit trois genres différents, trois équipes différentes, trois échecs de diffusion. Cette obstination à filmer sans publier est un trait de caractère plus qu’un accident : elle relève du même perfectionnisme documenté qui gouverne son travail en studio.
1976-1980 : Rockshow et la consécration du concert filmé
La bascule intervient avec la tournée américaine de 1976. Pour la première fois depuis 1966, un ex-Beatle joue dans des stades aux États-Unis, et cette fois la sonorisation existe. Rappelons que l’abandon de la scène par les Beatles tenait pour une large part à l’impossibilité matérielle de se faire entendre, question que nous avons traitée en détail dans notre analyse des causes réelles de l’arrêt des tournées en 1966 et dans le récit de la journée du 21 août 1966. Dix ans plus tard, la technologie a rattrapé l’ambition, et la captation devient possible.
Wings Over the World : la version télévisuelle
Un premier montage, destiné à la télévision, est diffusé aux États-Unis en mars 1979 sous le titre Wings Over the World. Format : environ une heure, mêlant extraits de concerts, répétitions, images de coulisses et séquences de voyage. C’est une émission spéciale au sens classique, pensée pour un créneau de programmation, avec ce que cela implique de compressions.
Rockshow : le vrai film
Le film de concert proprement dit s’appelle Rockshow. Présenté à New York à l’automne 1980, il documente essentiellement le concert donné au Kingdome de Seattle le 10 juin 1976 — devant une assistance considérable, l’une des plus importantes jamais réunies pour un concert en salle couverte à l’époque. Quelques plans proviennent d’autres dates de la tournée, mais l’ossature est celle d’une soirée unique.
Le film est important pour trois raisons. D’abord parce qu’il fixe pour la postérité l’état de la formation des Wings au sommet de sa puissance, celle de Wings at the Speed of Sound, avec Jimmy McCulloch et Joe English. Ensuite parce qu’il documente la manière dont McCartney reconstruit un répertoire scénique où les chansons des Beatles réapparaissent progressivement — « Yesterday », « Blackbird », « The Long and Winding Road », « Lady Madonna » — après plusieurs années d’évitement. Enfin parce qu’il installe le format qui sera le sien pendant un demi-siècle : deux heures et demie, un groupe fixe, aucune chorégraphie, un chanteur qui parle peu et joue beaucoup.
Correctif factuel. Rockshow n’est pas un film « sur la tournée Wings Over America ». C’est la captation d’un concert, montée comme telle. La version exploitée en 1980 était par ailleurs sensiblement plus courte que le montage restauré paru en 2013, lequel rétablit plusieurs titres coupés à l’origine. Deux versions circulent donc sous le même titre, avec des durées différentes.
Kampuchea et la fin des Wings à l’écran
Le dernier acte filmé des Wings a lieu au Hammersmith Odeon de Londres le 29 décembre 1979, lors des concerts de charité pour le peuple du Cambodge. McCartney y clôt la soirée avec les Wings, puis avec le Rockestra — un agrégat de musiciens invités réunissant des membres de Led Zeppelin, des Who et de Pink Floyd. La soirée est filmée et donnera lieu à une exploitation télévisée puis vidéo.
Quelques semaines plus tard, l’arrestation de McCartney à Tokyo pour possession de cannabis, le 16 janvier 1980, annule la tournée japonaise et enclenche la dissolution progressive du groupe. Cet épisode, dont les ramifications dépassent largement l’anecdote, a fait l’objet d’un récit détaillé dans notre article consacré à l’incident international qui a percuté McCartney II. Les Wings ne seront plus jamais filmés en concert. La suite se joue désormais sur les écrans de télévision.
Les clips des années Wings : l’invention d’une méthode
Entre 1977 et 1980, alors que le film promotionnel devient un objet standardisé de l’industrie, McCartney en produit une série qui, rétrospectivement, ressemble à un laboratoire. On y trouve déjà tout ce qui fera sa signature visuelle : le tournage documentaire en extérieur, le pastiche historique, le déguisement, et une propension au bricolage assumé.
« Mull of Kintyre » : le paysage comme argument
Le film accompagnant « Mull of Kintyre », fin 1977, est tourné sur les lieux mêmes que la chanson célèbre : la pointe de Kintyre, la ferme de High Park, la plage de Saddell. Le Campbeltown Pipe Band y apparaît en uniforme, jouant réellement, marchant réellement dans le vent et la boue. Aucun studio, aucune reconstitution.
Le choix est stratégique autant qu’esthétique. La chanson est une valse écossaise avec cornemuses, sortie au plus fort de la vague punk, et rien ne la prédisposait à devenir le single le plus vendu de l’histoire du Royaume-Uni jusque-là. Le film fait le travail que la radio ne peut pas faire : il rend l’objet crédible en montrant que le lieu existe, que le groupe de cornemuses est celui du village, que le chanteur habite là. C’est un argument d’authenticité, et il fonctionne.
Précision. Le record de ventes de « Mull of Kintyre » au Royaume-Uni a été dépassé en 1984 par le single caritatif de Band Aid. Par ailleurs, le disque était commercialisé en double face A avec « Girls’ School », ce qui complique la comptabilité de son succès : les deux titres partagent les mêmes chiffres.
Costumes, pubs et guirlandes : 1978-1979
Les films de la période London Town et Back to the Egg installent une deuxième veine, celle du pastiche. « With a Little Luck » joue la carte du groupe en formation. « Goodnight Tonight », en 1979, met en scène deux orchestres superposés : les Wings en tenue de bal des années 1920, moustaches et brillantine, et les mêmes en tenue contemporaine. L’idée du dédoublement, ici traitée par le costume, deviendra un an plus tard une obsession.
« Wonderful Christmastime », tourné dans un pub du Sussex à l’automne 1979, relève de la même famille : décor unique, figuration locale, guirlandes, aucune ambition formelle. Le titre deviendra pourtant l’un des plus rentables de son auteur, réactivé chaque décembre depuis quarante-cinq ans — une longévité que les chiffres de streaming contemporains confirment massivement, comme le montre notre analyse des écoutes cumulées du catalogue sur les plateformes.
« Coming Up » : le clip qui a réveillé John Lennon
Au printemps 1980, McCartney publie McCartney II, disque solitaire enregistré chez lui à l’été 1979 avec un matériel réduit. Pour « Coming Up », il tourne un film où il interprète l’intégralité d’un groupe imaginaire, baptisé par la presse « the Plastic Macs » : un batteur, un bassiste, deux guitaristes, un claviériste, un saxophoniste, tous joués par lui, grimés, perruqués, filmés séparément puis composités. Linda McCartney interprète les deux choristes.
Le procédé n’est pas neuf en soi — le cinéma pratique la surimpression depuis Méliès — mais son application à un film promotionnel de trois minutes, avec ce degré de précision comique, l’est. Chaque personnage est une citation : on reconnaît une silhouette de guitariste des années 1960 à lunettes noires, un claviériste au regard fixe emprunté à un groupe américain contemporain, un batteur à moustaches, et surtout un bassiste gaucher en costume sombre et coupe au bol, c’est-à-dire McCartney lui-même en 1964, revenu jouer sur son propre disque.
La postérité de ce film tient à un détail biographique considérable. John Lennon, alors retiré de la musique depuis cinq ans, entend et voit « Coming Up » ; plusieurs témoignages concordants rapportent que le titre ne le quitte plus, et qu’il figure parmi les déclencheurs de son retour en studio à l’été 1980, celui qui produira Double Fantasy. La rivalité créative entre les deux hommes, dont nous avons retracé les mécanismes dans plusieurs enquêtes, aura ainsi fonctionné jusqu’au bout — y compris à travers un objet vidéo.
Correctif factuel. Le numéro un américain de « Coming Up » n’est pas la version du clip. Les radios américaines ayant préféré une exécution en groupe, c’est la version live enregistrée à Glasgow en décembre 1979 par les Wings, publiée en face B, qui a été poussée et qui s’est classée en tête du Billboard Hot 100. Le film promotionnel accompagne donc une version qui n’est pas celle du succès — cas rarissime dans l’histoire du clip.
1982-1986 : McCartney à l’ère MTV
MTV commence à émettre le 1er août 1981. En moins de deux ans, la chaîne transforme le film promotionnel en condition de survie commerciale. McCartney, qui pratique le format depuis quinze ans, se trouve en position paradoxale : il a l’expérience, mais il appartient à la génération que la chaîne ne programme pas volontiers. Sa réponse sera l’une des plus vigoureuses de sa carrière — une série de films à gros moyens, souvent confiés à des réalisateurs de cinéma, et systématiquement construits autour d’une idée narrative.
« Ebony and Ivory » : le duo qui n’a jamais été filmé ensemble
Le premier grand succès de la période est un duo avec Stevie Wonder, extrait de Tug of War, album produit par George Martin — dont nous avons retracé la carrière artistique complète, avec et sans les Beatles. Le titre est numéro un des deux côtés de l’Atlantique au printemps 1982.
Correctif factuel. Contrairement à une croyance répandue, McCartney et Stevie Wonder n’apparaissent pas ensemble dans le film promotionnel principal : ils ont été filmés séparément, à des dates et en des lieux différents, puis réunis au montage. La chanson, elle, a bien été enregistrée en commun, aux studios AIR de Montserrat. L’ironie d’un hymne à la coexistence dont les deux interprètes ne se sont pas croisés devant la caméra a été relevée dès l’époque, y compris par Wonder lui-même dans des entretiens ultérieurs.
« Take It Away » : le cinéma entre au clip
Pour « Take It Away », McCartney fait appel à un réalisateur de longs métrages, John Mackenzie, et tourne dans un studio de cinéma britannique une séquence de concert fictif : un groupe joue, un imprésario anxieux observe depuis les coulisses — rôle tenu par l’acteur John Hurt — et la salle est remplie de figurants recrutés parmi les fans. Ringo Starr tient l’une des batteries, aux côtés du batteur de studio américain Steve Gadd ; George Martin apparaît au piano.
Le film mérite mieux que sa réputation. Il met en scène, avec une ironie discrète, la mécanique du spectacle : ce qui est montré n’est pas un concert mais sa fabrication, et l’homme le plus important du plan est celui qui ne joue pas. On y trouve aussi la première apparition filmée de Starr aux côtés de McCartney depuis la séparation — un jalon dans l’histoire longue des collaborations entre ex-Beatles, réseau qui n’a jamais cessé de fonctionner.
« Say Say Say » : le sommet de la période
En 1983, le duo avec Michael Jackson donne lieu au film le plus ambitieux de la carrière de McCartney en la matière. Réalisé par Bob Giraldi — venu de la publicité et auteur du « Beat It » de Jackson — tourné en Californie, il raconte une petite histoire complète : deux camelots itinérants, Mac et Jack, vendent des élixirs miracles de foire en foire, se produisent en duo, dépouillent gentiment le public et reversent la recette à un orphelinat. Linda McCartney y tient un rôle, La Toya Jackson également.
C’est un court métrage, pas un playback : il y a un scénario, des costumes d’époque, des cascades, du montage alterné, un dénouement. À l’échelle de 1983, cela place McCartney exactement au niveau d’ambition de ce que Jackson fait la même année avec Thriller. Le single sera numéro un aux États-Unis pendant six semaines.
On sait ce qu’il advint ensuite de cette amitié : c’est en observant McCartney gérer ses éditions musicales que Jackson conçut l’idée d’acquérir des catalogues, et qu’il racheta en 1985 celui de Northern Songs. L’histoire des droits Lennon-McCartney, longue et âpre, éclaire par ailleurs le contexte dans lequel s’inscrit aujourd’hui l’accord mondial signé par les Beatles avec Universal Music.
« Pipes of Peace » : la trêve de Noël 1914
Fin 1983, McCartney tourne pour « Pipes of Peace » une reconstitution de la trêve de Noël de 1914, cet épisode documenté où des soldats britanniques et allemands sortirent de leurs tranchées pour fraterniser dans le no man’s land. Il y interprète lui-même les deux soldats, l’anglais et l’allemand, qui échangent des photographies de leurs femmes avant de disputer un match de football. La fin est brutale : le bombardement reprend, et l’un des deux hommes se retrouve avec la photographie de l’autre dans la main.
C’est probablement le meilleur film promotionnel de sa carrière. Il est aussi le plus récompensé : il obtient le prix de la meilleure vidéo britannique lors de la cérémonie des BRIT Awards de 1985. Le procédé du dédoublement, expérimenté en comédie sur « Coming Up », y devient un dispositif dramatique.
« Spies Like Us » et « Press » : la fin du cycle
Le cycle s’achève sur deux objets de tonalité très différente. En 1985, pour la chanson-titre du film Spies Like Us, John Landis filme McCartney dans le Studio Two d’Abbey Road avec Chevy Chase et Dan Aykroyd rejouant, en costume, plusieurs pochettes célèbres des Beatles. L’autodérision est totale, et l’endroit n’est pas choisi au hasard : c’est le lieu où presque tout s’est passé, comme le rappellera bien plus tard le documentaire de Mary McCartney sur les studios.
En 1986, « Press » adopte la démarche inverse : McCartney descend dans le métro de Londres et se laisse filmer parmi des voyageurs qui, pour la plupart, ne s’attendaient pas à le croiser. Le dispositif — la star lâchée sans protection dans l’espace public — sera repris trente-deux ans plus tard, à une tout autre échelle, par une célèbre séquence de karaoké automobile à Liverpool, et plus récemment encore lors de l’apparition surprise de McCartney dans le bus du Magical Mystery Tour.
Le disque dont ces films sont extraits, Press to Play, reste l’un des plus mal-aimés de son auteur ; nous lui avons consacré une analyse complète à l’occasion de ses quarante ans. La chose mérite d’être notée : la période où McCartney produit ses meilleures images est exactement celle où ses disques se vendent le moins bien. Ce décalage est au cœur de la seule véritable catastrophe de sa vidéographie.
Give My Regards to Broad Street : anatomie d’un échec
Il faut le dire sans détour : Give My Regards to Broad Street est le plus grand échec public de la carrière de Paul McCartney. Pas un échec commercial parmi d’autres — un échec de nature différente, parce qu’il portait sur le terrain où il n’avait aucune légitimité acquise, et parce qu’il en était l’auteur au sens plein.
Genèse : un scénario écrit dans une voiture
L’origine du projet est presque trop belle pour être vraie, et McCartney l’a racontée plusieurs fois de manière cohérente : coincé dans les embouteillages, il commence à griffonner une histoire au dos d’une enveloppe. L’intrigue tient en une phrase — les bandes maîtresses du nouvel album d’une star de la pop disparaissent, et le musicien passe la journée à les chercher tandis que plane la menace d’une prise de contrôle de son affaire par un créancier.
Cette intrigue est autobiographique jusqu’au vertige. Un artiste qui craint de perdre le contrôle de ses enregistrements, c’est très exactement l’histoire des Beatles, d’Apple, de Northern Songs et des procédures qui ont occupé les années 1970. Le film transpose sur une journée ce qui a pris quinze ans.
La réalisation est confiée à Peter Webb, venu de la publicité. Le tournage a lieu en 1983 en Angleterre, avec un budget très supérieur à la norme britannique de l’époque. La distribution est brillante : Ringo Starr et Barbara Bach dans leurs propres rôles, Tracey Ullman, Bryan Brown, et Ralph Richardson, l’un des monstres sacrés de la scène anglaise.
Le film lui-même
Ce que l’on voit à l’écran est difficile à défendre et difficile à mépriser. Difficile à défendre, parce que le scénario est inexistant : la disparition des bandes ne produit aucune tension, les personnages secondaires n’ont pas de fonction dramatique, et le dénouement — révélation que l’on ne divulguera pas ici — annule rétroactivement l’enjeu. Difficile à mépriser, parce que les séquences musicales sont d’une qualité de réalisation supérieure à tout ce qui se faisait alors, et que certaines — la reprise victorienne de « Silly Love Songs », le numéro de « Ballroom Dancing » — fonctionnent parfaitement comme morceaux de bravoure autonomes.
Le film contient aussi de nouvelles versions de titres des Beatles : « The Long and Winding Road », « Yesterday », « Eleanor Rigby », « Here, There and Everywhere ». C’est la première fois que McCartney réenregistre à cette échelle son propre passé, et la démarche mérite d’être comparée à celle, plus radicale encore, que Lennon avait un jour envisagée — réenregistrer l’intégralité du catalogue des Beatles. « Yesterday » y est traitée avec un respect strict de l’arrangement de 1965, dont nous avons raconté la genèse dans notre article sur la consigne « no vibrato » donnée au quatuor à cordes.
Le naufrage
La sortie a lieu à l’automne 1984. La critique est unanimement hostile, souvent cruelle. Les reproches convergent : absence de scénario, absence de conflit, complaisance, et le sentiment général d’assister à un album illustré de deux heures. Aux États-Unis, les recettes se comptent en une poignée de millions de dollars pour un budget très supérieur. Le film figure rapidement dans les palmarès des pires productions de l’année.
Et pourtant, l’objet a réussi ce que le cinéma ne lui demandait pas. La bande originale, publiée sous le même titre, atteint la première place des classements britanniques. Le single « No More Lonely Nights » se hisse au deuxième rang au Royaume-Uni. Autrement dit : le film échoue, le disque triomphe, et l’ensemble se solde par un bilan financier moins désastreux que la légende ne le prétend.
Correctif factuel. Ralph Richardson est mort en octobre 1983, soit environ un an avant la sortie du film. Give My Regards to Broad Street est donc bien son dernier rôle au cinéma, mais il n’est pas mort pendant le tournage, contrairement à ce que suggèrent plusieurs notices. Le tournage était achevé.
Ce que le film a laissé
Trois choses ont survécu au naufrage. La première est « No More Lonely Nights », l’une des grandes ballades de McCartney, dont le solo de guitare a été confié à David Gilmour — épisode que nous avons documenté en détail dans l’enquête sur les coulisses de cet enregistrement et dans l’article consacré à la chanson elle-même.
La deuxième est une leçon que McCartney a retenue : il n’a plus jamais écrit ni produit de long métrage de fiction. Quarante-deux ans plus tard, la seule fiction cinématographique en préparation autour de lui est celle d’un autre — la tétralogie de Sam Mendes annoncée par Sony, où il sera interprété par un acteur.
La troisième est un court métrage d’animation projeté en avant-programme dans les salles britanniques, et qui a survécu à tout.
Le cinéma d’animation : la carrière parallèle
C’est la partie la moins connue de la vidéographie de McCartney et, artistiquement, l’une des plus solides. Depuis le début des années 1980, il a produit et coécrit une série de courts métrages animés, presque tous réalisés par le même homme, l’animateur britannique Geoff Dunbar. Cette collaboration a duré plus de vingt ans.
Rupert and the Frog Song
Le premier et le plus célèbre est un court métrage d’une douzaine de minutes adapté de Rupert Bear, personnage de bande dessinée britannique créé en 1920 dont McCartney détenait des droits d’adaptation depuis les années 1970. Le film raconte la découverte, par l’ourson, d’un rassemblement nocturne de grenouilles qui chantent en chœur. La séquence musicale centrale, « We All Stand Together », est un choral pour voix d’enfants et grenouilles, dirigé avec un sérieux total.
Le film est projeté en avant-programme de Give My Regards to Broad Street dans les salles britanniques à l’automne 1984. Il remporte l’année suivante le prix de la meilleure animation décerné par la British Academy of Film and Television Arts. Le single tiré du film atteint la troisième place au Royaume-Uni et y reste durablement.
Correctif factuel. Rupert and the Frog Song n’est pas une séquence de Give My Regards to Broad Street, ni un bonus de ce film. C’est une production distincte, avec son équipe, son financement et sa carrière propres. Le paradoxe mérite d’être souligné : le seul objet de cette double sortie à avoir été récompensé par une académie est le court métrage de douze minutes, pas le long métrage de cent huit.
Daumier’s Law, Tuesday, Tropic Island Hum
La collaboration avec Dunbar se poursuit sur trois autres titres au moins. Daumier’s Law, au début des années 1990, est un film d’animation pour adultes inspiré des lithographies d’Honoré Daumier et de sa satire du système judiciaire du XIXe siècle : dessin au trait, musique originale de McCartney, aucun dialogue. C’est un objet exigeant, primé en festival, et totalement absent des discussions grand public sur son producteur.
Tuesday, au début des années 2000, adapte l’album illustré de David Wiesner où des grenouilles s’envolent sur leurs nénuphars au-dessus d’une banlieue endormie. Tropic Island Hum, quelques années plus tard, met en scène un écureuil face à des chasseurs, avec une chanson-titre publiée en single. Ces films ont circulé en salles, en festivals et en édition vidéo, sans jamais bénéficier d’une exposition comparable à celle des clips.
Une politique d’auteur
Ce corpus animé dit quelque chose d’important. McCartney y occupe une position qu’il n’a jamais eue ailleurs : celle du producteur qui finance, choisit son réalisateur, écrit la musique et laisse l’image à quelqu’un d’autre. C’est exactement l’inverse de Broad Street, où il voulait tout tenir. Et c’est là que les résultats sont les meilleurs — constat que l’on retrouvera à chaque étape de cette vidéographie.
1989-2003 : le retour du concert et l’âge du documentaire
Après le creux commercial de la seconde moitié des années 1980, McCartney remonte sur scène en septembre 1989 pour une tournée mondiale — la première depuis 1976. Cette décision reconfigure entièrement sa production d’images : pendant quinze ans, l’essentiel de sa vidéographie sera constitué de captations et de documentaires de tournée.
Put It There et Get Back : Richard Lester revient
Deux objets sortent de la tournée de 1989-1990. Le premier, Put It There, est un documentaire de répétitions et de coulisses tourné pendant la préparation, qui montre le groupe se constituer, les arrangements se fixer, et McCartney choisir un répertoire où les Beatles reprennent enfin toute leur place.
Le second est plus remarquable. Le film de concert tiré de cette tournée, sorti en salles en 1991, est réalisé par Richard Lester — c’est-à-dire par le réalisateur de A Hard Day’s Night et de Help!. Vingt-sept ans après, Lester filme à nouveau McCartney, en intercalant dans le concert des images d’archives et des inserts d’actualité qui replacent chaque chanson dans son époque. Le geste est celui d’un cinéaste, pas d’un technicien de captation. Pour mesurer ce que Lester avait apporté au groupe en 1964, on relira notre article sur l’album A Hard Day’s Night et le basculement des Beatles dans la modernité.
MTV Unplugged : le premier de tous
En janvier 1991, McCartney enregistre pour MTV une prestation acoustique dans les studios londoniens de la chaîne. Le format existe depuis peu et n’a encore donné lieu à aucune publication discographique. McCartney décide de sortir l’enregistrement en album, dans une édition limitée présentée comme un faux disque pirate.
C’est le premier album issu de la série Unplugged, et il déclenche la vague qui produira, dans les années suivantes, les prestations acoustiques les plus vendues de l’histoire de la télévision musicale. Le contenu, lui, est révélateur : beaucoup de rock and roll des années 1950, quelques Beatles, très peu de Wings. McCartney y revient à ce qu’il était avant tout, un chanteur de reprises de Liverpool — position que documente notre enquête sur la bibliothèque secrète des auteurs qui ont fabriqué Lennon-McCartney.
Paul Is Live, Movin’ On, In the World Tonight
La tournée de 1993 produit son propre film de concert, dont le titre et la pochette parodient frontalement la rumeur de la mort de McCartney et la couverture d’Abbey Road. Un documentaire de tournée l’accompagne. En 1997, un film consacré à la fabrication de l’album Flaming Pie montre pour la première fois McCartney au travail en studio sur une longue durée, dans son propre studio du Sussex.
Cette dernière décennie du XXe siècle est aussi celle où il redevient, ponctuellement, un Beatle à l’écran.
Anthology : le retour du groupe en images
La série documentaire The Beatles Anthology, diffusée à l’automne 1995, constitue le plus gros objet vidéo auquel McCartney ait participé depuis 1970. Huit épisodes, des dizaines d’heures d’archives restaurées, et une narration exclusivement confiée aux protagonistes. La genèse tortueuse du projet, y compris sa dimension financière, a été retracée dans notre article sur le désastre financier de George Harrison qui a rendu Anthology possible.
Deux chansons neuves accompagnent la série. La construction de « Free as a Bird » à partir d’une maquette de Lennon, et notamment le partage du pont entre McCartney et Harrison, a fait l’objet d’une analyse détaillée dans notre article sur le duel des deux hommes autour de la meilleure parole.
Wingspan, Back in the U.S. et la Place Rouge
En 2001, un documentaire produit par la famille et réalisé par Alistair Donald — le gendre de McCartney — retrace pour la première fois l’histoire des Wings de bout en bout, sous forme d’un long entretien entre Paul et sa fille Mary. Le film est construit sur la conversation, non sur la voix off, et il constitue jusqu’en 2026 le récit officiel de la décennie 1970.
La tournée américaine de 2002 donne lieu à une émission spéciale puis à une édition vidéo. Et le 24 mai 2003, McCartney joue sur la Place Rouge à Moscou, devant une foule considérable, dans un pays où les disques des Beatles ont longtemps circulé clandestinement. Le film qui en est tiré consacre une part substantielle de sa durée aux témoignages de Russes racontant ce que le groupe avait représenté sous le régime soviétique. C’est l’un des rares films de concert de McCartney où le contexte l’emporte sur la musique.
Les grands rendez-vous télévisés : la vidéographie invisible
Aucune vidéographie officielle ne les recense, et pourtant ce sont, en nombre de spectateurs, les objets vidéo les plus vus de toute la carrière de Paul McCartney. Les captations événementielles — concerts caritatifs, mi-temps de finale sportive, cérémonies olympiques, festivals retransmis — constituent une catégorie à part entière, dont l’audience se compte en centaines de millions et parfois en milliards.
Live Aid, 13 juillet 1985 : le micro muet
McCartney clôt le concert de Wembley au piano avec « Let It Be ». Pendant les deux premières minutes environ, son microphone ne fonctionne pas. Le public de Wembley entend une foule chanter et un piano lointain ; les téléspectateurs, eux, entendent un mélange confus. David Bowie, Pete Townshend, Bob Geldof et Alison Moyet finissent par le rejoindre pour terminer le morceau.
Correctif factuel. Les versions vidéo publiées ultérieurement de cette séquence ont fait l’objet d’un travail de restauration sonore. Ce que l’on entend aujourd’hui sur les éditions officielles ne correspond donc pas à ce qui a été diffusé le 13 juillet 1985. Pour une vidéographie, la distinction est capitale : l’objet consultable a été modifié après coup.
Le Concert for New York City et The Love We Make
Le 11 septembre 2001, McCartney se trouve sur le tarmac de l’aéroport Kennedy, dans un avion immobilisé, quand les tours s’effondrent. Il reste à New York, organise le Concert for New York City du 20 octobre au Madison Square Garden, et y crée la chanson « Freedom ». Le concert est retransmis mondialement.
Parallèlement, le documentariste Albert Maysles — l’un des fondateurs du cinéma direct américain, qui avait déjà filmé les Beatles à New York en février 1964 — suit McCartney pendant ces semaines, caméra à l’épaule, en noir et blanc. Le film qui en résulte, monté et diffusé seulement dix ans plus tard, en 2011, est le plus beau documentaire jamais consacré à McCartney en tant que personne. On y voit un homme de cinquante-neuf ans marcher dans une ville sidérée, entrer chez un disquaire, discuter avec des pompiers, et improviser à la guitare dans des loges.
La symétrie est frappante : le même cinéaste filme le même homme à trente-sept ans d’intervalle, dans la même ville, une fois au sommet de l’hystérie collective et une fois au fond du deuil collectif.
Super Bowl, Live 8, Jeux olympiques
Trois dates suffisent à mesurer le statut acquis. Le 6 février 2005, McCartney assure le spectacle de mi-temps du Super Bowl, dans un contexte où la ligue américaine de football cherchait un artiste au-dessus de tout soupçon après la polémique de l’année précédente. Le 2 juillet 2005, il ouvre le concert Live 8 à Hyde Park en interprétant « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » avec U2, puis le referme. Le 27 juillet 2012, il conclut la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Londres avec « Hey Jude », devant une audience télévisée estimée à environ neuf cents millions de personnes.
Ces trois prestations ont un point commun : elles ne figurent dans aucune discographie et dans aucune vidéographie commerciale, et elles ont été vues par davantage de gens que l’ensemble de ses films de concert réunis.
Glastonbury 2022 et le duo impossible
Le 25 juin 2022, trois jours après son quatre-vingtième anniversaire, McCartney est tête d’affiche du festival de Glastonbury — le plus âgé de l’histoire du festival à cette place. Le concert, retransmis par la BBC, comporte deux invités, Dave Grohl et Bruce Springsteen, et surtout une séquence sans précédent : sur « I’ve Got a Feeling », la voix de John Lennon captée en janvier 1969 sur le toit de Savile Row est isolée par la technologie de séparation de sources développée pour Get Back, projetée sur écran géant, et McCartney lui répond en direct.
Techniquement, c’est un duo. Historiquement, c’est la conclusion d’un dialogue interrompu en 1980. Le procédé est le même que celui utilisé pour « Now and Then », et il pose des questions que nous abordons plus loin.
Carpool Karaoke, juin 2018
Il faut enfin mentionner un objet qui n’est ni un clip, ni un concert, ni un documentaire, et qui est peut-être la vidéo la plus vue de la carrière de McCartney. En juin 2018, il embarque avec l’animateur James Corden pour une déambulation dans Liverpool : Forthlin Road, la maison d’enfance, Penny Lane, le coiffeur, puis un concert surprise dans un pub du centre-ville. La séquence cumule des dizaines de millions de vues et fonctionne, sans le dire, comme un documentaire patrimonial sur les lieux de la ville — au même titre que la plaque enfin posée sur les locaux de NEMS à Whitechapel.
2005-2019 : le concert filmé industrialisé
À partir du milieu des années 2000, McCartney tourne pratiquement en permanence, et chaque cycle de tournée produit son objet vidéo. Le format se stabilise à un point tel qu’il devient difficile de distinguer les titres les uns des autres sans se référer aux dates.
The Space Within US, Good Evening New York City
Le film tiré de la tournée américaine de 2005 privilégie une approche mixte, alternant scène et rencontres avec le public. Celui de 2009 documente les trois concerts inauguraux du nouveau stade de baseball de New York, construit à l’emplacement voisin de celui où les Beatles avaient joué en août 1965 — l’un des rares moments où McCartney a lui-même souligné publiquement la continuité entre les deux carrières.
Live Kisses, Out There, Freshen Up
En 2012, un film tourné en noir et blanc dans un studio d’enregistrement de Hollywood accompagne l’album de standards Kisses on the Bottom : petit orchestre, pupitres, chanteur en costume. Le contraste avec les stades est délibéré. Les tournées suivantes, jusqu’à celle de 2018-2019, produisent surtout des captations diffusées en direct sur les plateformes plutôt que des objets édités — signe d’un basculement d’époque qui affecte tout le secteur.
Ce corpus tardif est massif, techniquement irréprochable et documentairement peu bavard. Il montre un professionnel exécutant un métier. Pour comprendre ce que ce métier recouvre, on se reportera à notre sélection commentée de vingt chansons pour découvrir Paul McCartney en solo et à celle, plus estivale, des vingt titres pour entrer dans son œuvre.
Les clips du XXIe siècle : le retour des auteurs
Passé 2005, McCartney recommence à confier ses films promotionnels à des réalisateurs identifiés, et le résultat est nettement supérieur à la production des années 1990.
« Dance Tonight » (2007) : Michel Gondry
Pour ce titre extrait de Memory Almost Full, McCartney fait appel au réalisateur français Michel Gondry, alors au sommet de sa réputation. Le film raconte l’histoire d’un homme qui, en jouant de la mandoline dans une maison vide, fait apparaître des fantômes dansants ; Natalie Portman et Mackenzie Crook y tiennent les rôles principaux. L’esthétique est celle du bricolage magique caractéristique de Gondry, sans effets numériques apparents.
« Queenie Eye » (2013) : le Studio Two convoqué
Le film le plus mémorable de la dernière période est tourné dans le Studio Two d’Abbey Road, McCartney seul au piano, entouré progressivement par une assemblée de personnalités venues écouter : acteurs, mannequins, musiciens, tous filmés en plans serrés sans dialogue. L’idée est simple et le lieu fait tout le travail. C’est le même studio où fut gravée la séance du 11 février 1963 qui produisit le premier album des Beatles en une journée, et où furent réalisées la plupart des séances dont ce site rend compte.
« Who Cares », « Find My Way » et l’entrée du numérique
En 2019, un film mettant en scène l’actrice Emma Stone traite du harcèlement scolaire dans un dispositif de fausse clinique. En 2021, pour la reprise de « Find My Way » enregistrée avec Beck, le clip recourt à une technique de substitution faciale numérique : le visage du McCartney des années 1960 est appliqué sur le corps d’un danseur qui traverse un hôtel désert. L’effet est troublant et pose, à petite échelle, la question qui dominera la fin de cette vidéographie : que fait-on des images d’un homme jeune quand la technologie permet de les fabriquer ?
2021-2026 : l’ère de l’archive
La dernière séquence de cette histoire est la plus dense et, à bien des égards, la plus intéressante. En cinq ans, McCartney est devenu le sujet et le co-auteur d’une série d’objets vidéo qui ne racontent plus une actualité mais un patrimoine.
McCartney 3,2,1 (2021)
Diffusée à l’été 2021, cette série de six épisodes filme une conversation entre McCartney et le producteur Rick Rubin, debout devant une console de mixage, en noir et blanc. Le dispositif est d’une simplicité absolue : on isole des pistes, on écoute, on commente. Aucune image d’archive, aucun tiers, aucune narration.
Le résultat est le document le plus précis jamais produit sur la méthode de travail de McCartney. On y apprend, entre autres, comment se construisent ses lignes de basse, comment il pense les contrechants et pourquoi certaines décisions d’arrangement ont été prises. Pour l’amateur d’instruments, cette série constitue un complément idéal à nos articles sur la basse Höfner 500/1 et sur la Fender Bass VI de George Harrison.
Get Back, Now and Then, Let It Be restauré
La série documentaire de Peter Jackson diffusée en novembre 2021 modifie durablement le regard porté sur janvier 1969. Sur près de huit heures, elle démontre que le récit d’une agonie collective était au mieux partiel. Le film restitue aussi le concert du toit dans son intégralité. Notre article sur l’album né sous le nom de Get Back détaille les conséquences de cette révision.
En novembre 2023 paraît « Now and Then », présenté comme la dernière chanson des Beatles, construite à partir d’une maquette de Lennon des années 1970. Deux objets vidéo distincts l’accompagnent, et ils sont régulièrement confondus.
Correctif factuel. Le court métrage documentaire sur la fabrication de « Now and Then », diffusé la veille de la sortie, et le film promotionnel de la chanson sont deux réalisations différentes, signées par deux personnes différentes. Le second est de Peter Jackson ; le premier ne l’est pas. Par ailleurs, la technologie employée pour isoler la voix de Lennon ne fabrique aucun son : elle sépare des sources existantes dans un enregistrement dégradé. Parler d’intelligence artificielle générative à ce propos est une erreur de catégorie.
En mai 2024, le film Let It Be de Michael Lindsay-Hogg, invisible en édition officielle depuis les années 1980, reparaît restauré sur une plateforme de streaming. Il s’agit bien du montage d’origine, restauré par l’équipe de Jackson, et non d’une nouvelle version.
If These Walls Could Sing (2022)
Réalisé par Mary McCartney pour les quatre-vingt-dix ans des studios d’Abbey Road, ce documentaire raconte le lieu plutôt que ses occupants : les orchestres de cinéma, les ingénieurs, les musiciens classiques, et bien sûr les Beatles. C’est le premier long métrage documentaire de la réalisatrice, et sa présence dans cette vidéographie n’est pas anecdotique : elle prolonge une lignée d’images familiales commencée en 1970 avec les photographies de sa mère, dont l’œuvre a récemment été honorée par une série de timbres émise aux États-Unis.
Man on the Run (2026) : le dernier mot sur les Wings
Présenté au festival de Telluride en août 2025, sorti brièvement en salles puis diffusé sur Prime Video le 27 février 2026, le documentaire de Morgan Neville — réalisateur oscarisé de 20 Feet from Stardom — couvre exclusivement la décennie qui suit la séparation des Beatles. Durée : environ une heure cinquante-cinq. Le film s’appuie sur des entretiens menés pendant environ quatre ans avec McCartney, sa famille et les membres survivants des Wings, ainsi que sur un fonds d’archives largement inédit, dont les images tournées par Linda McCartney.
Le dispositif retenu est notable : McCartney y est surtout présent en voix, laissant l’archive occuper l’image. Le film ne cherche pas à réhabiliter les Wings par l’argument commercial mais par l’exposition des difficultés — les critiques hostiles, les doutes, la retraite écossaise, l’emprisonnement de Tokyo. Un album compagnon de douze titres, comprenant trois inédits issus des archives des Wings, accompagne la sortie, de même qu’un ouvrage paru quelques mois plus tôt.
Nous avons rendu compte de la première londonienne et du film lui-même dans un article dédié à Man on the Run. Il constitue, cinquante-six ans après « Maybe I’m Amazed », la première synthèse filmée cohérente de la période que cette vidéographie couvre.
Les apparitions : acteur malgré lui
En dehors de ses propres productions, McCartney a joué, prêté sa voix ou fait une apparition dans un nombre restreint mais significatif de films et de séries. Le corpus mérite d’être distingué, parce qu’il obéit à une logique différente : il ne sert pas à vendre un disque.
Le cinéma
Après Give My Regards to Broad Street, on relève une apparition dans une comédie satirique britannique de 1987, aux côtés de Ringo Starr et de plusieurs figures du rock anglais, puis un silence de trente ans, rompu en 2017 par un rôle de composition dans le cinquième volet de la franchise Pirates des Caraïbes : McCartney y interprète un oncle du personnage principal, grimé, prisonnier, chantant une ballade de marin dans une cellule. La séquence dure quelques minutes et a été très diversement accueillie.
Il faut également mentionner un rôle particulier, celui de producteur et de présentateur. La société de McCartney, MPL Communications, détient depuis 1976 le catalogue d’éditions de Buddy Holly, et elle a produit dans les années 1980 un documentaire consacré au chanteur texan, présenté par McCartney lui-même. C’est l’une des rares occasions où il s’est mis en position de commentateur d’un autre artiste.
La télévision
McCartney a été invité musical d’émissions de divertissement américaines à plusieurs reprises depuis le début des années 1990, avec une régularité qui contraste avec sa rareté cinématographique. Il a également prêté sa voix, en 1995, à un épisode d’une série d’animation américaine où il apparaît avec Linda dans le rôle de mentors végétariens d’un personnage principal — apparition dont l’influence culturelle réelle a été considérable, et qui reste l’une des plus vues de sa carrière.
Signalons enfin les épisodes filmés de la longue histoire des relations entre les ex-Beatles : la soirée d’avril 1976 où Lennon et McCartney, réunis devant un téléviseur à New York, envisagèrent un instant de se rendre au studio d’une émission de fin de soirée qui venait de leur proposer une somme dérisoire pour se reformer. L’épisode est raconté en détail dans notre article sur les collaborations entre ex-Beatles, et il fait partie de ces événements vidéo qui n’ont jamais eu lieu — ce qui, dans cette histoire, est presque une catégorie à part entière.
Supports, restaurations, disponibilités
Une vidéographie n’existe que par ses supports. C’est même sa différence principale avec une discographie : un disque publié en 1973 reste écoutable, tandis qu’un film diffusé une fois à la télévision en 1973 peut disparaître pour toujours.
Quatre âges techniques
| Période | Support dominant | Conséquence pour le corpus |
| 1970-1980 | Pellicule 16 et 35 mm, diffusion TV unique | Objets non commercialisés, survie dépendante des archives privées |
| 1980-1995 | VHS, LaserDisc | Premières éditions commerciales, montages souvent raccourcis |
| 1997-2015 | DVD puis Blu-ray, coffrets Archive Collection | Réédition des fonds anciens, restaurations, rétablissement des coupes |
| 2015-2026 | Streaming, plateformes propriétaires | Disponibilité maximale mais réversible, absence de possession |
Le rôle décisif de la collection Archive
Lancée à la fin des années 2000, la série de rééditions dite Archive Collection a fait pour la vidéographie de McCartney ce qu’aucun éditeur vidéo n’avait fait : elle a rendu accessibles, en bonus des coffrets discographiques, des films qui n’existaient que sous forme de copies pirates. C’est par ce canal que sont ressortis le documentaire de studio de 1974 et, en 2018, le programme animé de 1972. Une part importante du corpus n’est donc consultable qu’en achetant un disque — situation éditoriale singulière.
Ce qui reste indisponible
Malgré cet effort, plusieurs objets majeurs demeurent hors commerce en 2026 : l’émission spéciale de 1973, la plupart des documentaires de tournée des années 1990, et un nombre considérable de films promotionnels des années 1980, dispersés sur des compilations épuisées. La chaîne officielle de l’artiste en met une partie en ligne, sans exhaustivité ni logique documentaire apparente.
Correctifs factuels : douze idées reçues sur la vidéographie de McCartney
| Ce que l’on lit souvent | Ce que les sources établissent |
| McCartney a commencé à tourner des clips avec MTV, en 1982 | Son premier film promotionnel solo date d’avril 1970, onze ans avant la création de la chaîne, et il prolonge une pratique des Beatles engagée dès 1965 |
| Le clip de « Coming Up » accompagne le numéro un américain | Le numéro un américain est la version live enregistrée à Glasgow en décembre 1979, publiée en face B ; le film accompagne la version studio |
| Paul McCartney et Stevie Wonder ont tourné ensemble « Ebony and Ivory » | Ils ont été filmés séparément et réunis au montage ; seul l’enregistrement sonore a été réalisé en commun |
| The Bruce McMouse Show est un film perdu retrouvé en 2018 | Le film a été achevé puis volontairement écarté par son producteur, qui en conservait les éléments ; il a été publié, non retrouvé |
| One Hand Clapping est sorti en 2024 | L’album est sorti en 2024 ; le film figurait déjà en DVD dans le coffret Archive de Band on the Run en 2010 |
| James Paul McCartney est disponible en DVD | L’émission de 1973 n’a jamais connu d’édition vidéo officielle ; les copies en circulation proviennent de captations de diffusion |
| Rockshow documente la tournée Wings Over America | Le film est la captation d’un concert unique, à Seattle le 10 juin 1976 ; il existe en outre deux montages de durées différentes, celui de 1980 et celui de 2013 |
| Rupert and the Frog Song est une séquence de Give My Regards to Broad Street | C’est une production autonome, projetée en avant-programme ; c’est elle, et non le long métrage, qui a été récompensée par la British Academy |
| Ralph Richardson est mort pendant le tournage de Broad Street | Il est mort en octobre 1983, le tournage achevé, environ un an avant la sortie du film |
| Broad Street a ruiné McCartney | Le film a été un échec critique et commercial, mais la bande originale a atteint la première place au Royaume-Uni, ce qui a considérablement atténué le bilan |
| La voix de Lennon sur « Now and Then » a été fabriquée par une intelligence artificielle | La technologie employée sépare des sources sonores existantes dans une maquette dégradée ; elle ne génère aucun son nouveau |
| La séquence de Live Aid que l’on peut voir aujourd’hui est celle de 1985 | Le son a été restauré pour les éditions ultérieures ; ce qui a été diffusé en direct comportait environ deux minutes sans microphone |
Ce qu’on ne sait toujours pas
L’honnêteté documentaire impose de recenser les zones grises. Elles sont plus nombreuses qu’on ne le croit, parce que la vidéographie d’un artiste est beaucoup moins bien archivée que sa discographie.
1. La paternité de plusieurs films promotionnels des années 1970. Les génériques sont souvent absents et les attributions varient d’une source à l’autre. Le film de « Mull of Kintyre », en particulier, est attribué par certaines sources à un réalisateur ayant déjà travaillé avec les Beatles, sans que l’on dispose d’un document contractuel public le confirmant.
2. Les raisons exactes de l’abandon de The Bruce McMouse Show. Les explications avancées — insatisfaction musicale, coût, calendrier — proviennent d’entretiens tardifs et ne concordent pas entièrement.
3. L’état réel des éléments de James Paul McCartney. On ignore ce que contiennent exactement les archives de la société de production, dissoute depuis, et si une restauration est matériellement possible.
4. Le métrage total inutilisé des tournées des Wings. Plusieurs témoignages évoquent des dizaines d’heures de pellicule 16 mm conservées, dont une partie a nourri le documentaire de 2026. L’inventaire n’est pas public.
5. Le budget et le bilan financier réels de Give My Regards to Broad Street. Les chiffres publiés varient du simple au double selon qu’on inclut ou non la promotion, les recettes vidéo et les ventes de la bande originale.
6. Le sort éditorial de plusieurs projets annoncés. Un long métrage d’animation adapté d’un livre pour enfants de McCartney a été annoncé par une plateforme il y a plusieurs années sans qu’aucune date de sortie n’ait été confirmée à ce jour.
Chronologie de la vidéographie post-Beatles
| Date | Objet | Nature |
| Avril 1970 | « Maybe I’m Amazed » | Premier film promotionnel solo |
| 1971 | Séquences liées à Ram | Films promotionnels artisanaux |
| Juillet-août 1972 | Tournage de The Bruce McMouse Show | Animation et prises de vues réelles |
| 16 avril 1973 | James Paul McCartney | Émission spéciale, diffusion américaine |
| Août 1974 | Tournage de One Hand Clapping | Documentaire de studio, Abbey Road |
| 10 juin 1976 | Concert de Seattle | Matrice du film Rockshow |
| Novembre 1977 | « Mull of Kintyre » | Film promotionnel tourné en Écosse |
| Mars 1979 | Wings Over the World | Émission spéciale américaine |
| 29 décembre 1979 | Concert pour le Cambodge | Dernière prestation filmée des Wings |
| Avril 1980 | « Coming Up » | Film à personnages multiples |
| Automne 1980 | Rockshow | Sortie en salles |
| 1982 | « Ebony and Ivory », « Take It Away » | Entrée dans l’ère MTV |
| 1983 | « Say Say Say », « Pipes of Peace » | Deux courts métrages narratifs |
| Automne 1984 | Give My Regards to Broad Street et Rupert and the Frog Song | Long métrage et court métrage animé |
| 13 juillet 1985 | Live Aid | Captation événementielle mondiale |
| 1985-1986 | « Spies Like Us », « Press » | Fin du cycle MTV |
| 1990-1991 | Put It There, Get Back | Documentaire et film de concert |
| Janvier 1991 | MTV Unplugged | Premier album issu de la série |
| Novembre 1995 | The Beatles Anthology | Série documentaire en huit épisodes |
| 1997 | In the World Tonight | Documentaire de studio |
| Mai 2001 | Wingspan | Récit officiel des années Wings |
| 20 octobre 2001 | Concert for New York City | Captation événementielle |
| 24 mai 2003 | Concert de la Place Rouge | Film de concert à dimension historique |
| 6 février 2005 | Super Bowl | Mi-temps télévisée |
| 2 juillet 2005 | Live 8 | Ouverture et clôture du concert de Hyde Park |
| 2007 | « Dance Tonight » | Film promotionnel réalisé par Michel Gondry |
| 2009 | Good Evening New York City | Film de concert |
| 2010 | Édition DVD de One Hand Clapping | Première publication officielle du film de 1974 |
| Septembre 2011 | The Love We Make | Documentaire tourné dix ans plus tôt |
| 27 juillet 2012 | Jeux olympiques de Londres | Clôture de la cérémonie d’ouverture |
| 2013 | Rockshow restauré, « Queenie Eye » | Restauration et film promotionnel |
| Juin 2018 | Séquence de karaoké à Liverpool | Objet viral, audience massive |
| 2018 | The Bruce McMouse Show | Publication du film de 1972 |
| Juillet 2021 | McCartney 3,2,1 | Série documentaire en six épisodes |
| Novembre 2021 | The Beatles: Get Back | Série documentaire de Peter Jackson |
| 25 juin 2022 | Glastonbury | Duo à l’écran avec la voix de Lennon |
| Décembre 2022 | If These Walls Could Sing | Documentaire de Mary McCartney |
| Novembre 2023 | « Now and Then » | Court métrage documentaire et film promotionnel |
| Mai 2024 | Let It Be restauré | Retour du film de 1970 |
| Juin 2024 | Album One Hand Clapping | Publication discographique de la séance filmée |
| 25 novembre 2025 | Fin de la tournée Got Back | Dernière étape, Chicago |
| 27 février 2026 | Man on the Run | Documentaire de Morgan Neville |
| 27 et 28 mars 2026 | Concerts au Fonda Theatre | Retour sur scène en petite salle |
Guide de visionnage en douze étapes
Pour qui souhaite parcourir ce corpus dans un ordre qui fasse sens plutôt que par ordre alphabétique, voici un parcours construit. Il alterne délibérément les périodes et les formats, de manière à faire apparaître les continuités.
1. « Maybe I’m Amazed » (1970). Trois minutes pour comprendre l’esthétique domestique qui gouvernera tout le reste. Observer la place de Linda derrière et devant la caméra.
2. One Hand Clapping (1974). Le meilleur document sur les Wings comme groupe de travail. Écouter la manière dont McCartney compte les départs et corrige sans jamais élever la voix.
3. Rockshow, version restaurée (concert de 1976). Le sommet scénique de la formation. Repérer le moment où les chansons des Beatles réapparaissent dans le répertoire, et la réaction du public.
4. « Mull of Kintyre » (1977). Un cas d’école de film promotionnel comme argument d’authenticité.
5. « Coming Up » (1980). À regarder deux fois : la première pour rire, la seconde pour identifier chacun des personnages et comprendre ce que McCartney dit de sa propre histoire en jouant son propre double de 1964.
6. « Pipes of Peace » (1983). Le meilleur film promotionnel de la carrière, et le seul qui atteigne l’émotion sans recourir à la nostalgie.
7. Rupert and the Frog Song (1984). Douze minutes qui valent mieux que le long métrage qu’elles accompagnaient.
8. Get Back, film de Richard Lester (1991). Le regard d’un cinéaste sur un homme qu’il avait filmé vingt-sept ans plus tôt.
9. The Love We Make (tourné en 2001, diffusé en 2011). Le portrait le plus juste, parce que le sujet n’y contrôle rien.
10. McCartney 3,2,1 (2021). L’atelier ouvert. Indispensable pour tout musicien.
11. La séquence de Glastonbury de juin 2022. Le duo posthume, à confronter aux questions techniques et morales qu’il soulève.
12. Man on the Run (2026). La synthèse, à voir en dernier, une fois que l’on connaît le matériau qu’elle organise.
Foire aux questions
Quel est le premier objet vidéo de la carrière solo de Paul McCartney ?
Le film promotionnel de « Maybe I’m Amazed », assemblé au printemps 1970 à partir d’images fixes et de séquences filmées en famille. Il précède de onze ans la création de MTV.
Paul McCartney a-t-il réalisé des films lui-même ?
Il n’a jamais signé la réalisation d’un long métrage. Il a écrit le scénario de Give My Regards to Broad Street, dont la réalisation était confiée à Peter Webb, et il a produit et coécrit plusieurs courts métrages d’animation réalisés par Geoff Dunbar. Sa position naturelle est celle du producteur-auteur de la musique, pas du metteur en scène.
Combien de films de concert existe-t-il ?
Une quinzaine d’objets édités, du concert de Seattle de 1976 aux captations des tournées des années 2010, auxquels s’ajoutent de nombreuses diffusions en direct non éditées. C’est la catégorie la plus fournie de la vidéographie.
Pourquoi Give My Regards to Broad Street est-il considéré comme un échec ?
Parce que le scénario ne produit aucune tension dramatique et que la critique y a vu, à juste titre, un album illustré plutôt qu’un film. Les recettes en salles ont été très inférieures au budget. La bande originale, en revanche, a été un succès considérable au Royaume-Uni.
Quel film de McCartney a remporté un prix majeur ?
Le court métrage d’animation Rupert and the Frog Song, récompensé par la British Academy of Film and Television Arts en 1985. Le film promotionnel de « Pipes of Peace » a par ailleurs obtenu une distinction lors des BRIT Awards de 1985.
Que contient exactement One Hand Clapping ?
Un documentaire musical tourné en août 1974 dans le Studio Two d’Abbey Road, montrant les Wings interpréter leur répertoire en conditions de studio, sans public. Le film a été publié en DVD dans une réédition de 2010 ; l’album correspondant est paru en 2024.
James Paul McCartney est-il disponible quelque part ?
Pas officiellement. L’émission spéciale de 1973 n’a jamais fait l’objet d’une édition commerciale, quel que soit le support. Elle circule uniquement sous forme d’enregistrements de diffusion.
Quel est l’objet vidéo le plus vu de Paul McCartney ?
Selon toute vraisemblance, la clôture de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Londres, le 27 juillet 2012, dont l’audience télévisée mondiale est estimée à plusieurs centaines de millions de personnes. Aucune vidéographie commerciale ne recense pourtant cette prestation.
La voix de John Lennon dans « Now and Then » et à Glastonbury est-elle générée par une intelligence artificielle ?
Non. La technologie utilisée, développée pour la série Get Back, sépare des sources sonores mélangées dans un enregistrement existant. Elle isole une voix qui a bien été chantée par Lennon ; elle n’en fabrique aucune.
Paul McCartney a-t-il joué dans d’autres films que le sien ?
Quelques apparitions seulement : une comédie satirique britannique en 1987, un rôle de composition dans un film de la franchise Pirates des Caraïbes en 2017, et diverses interventions en tant que lui-même. Sa carrière d’acteur est délibérément marginale.
Où trouver les films promotionnels des années 1970 et 1980 ?
Ils sont dispersés entre des compilations vidéo souvent épuisées, les bonus des coffrets de la collection Archive, et la chaîne officielle de l’artiste, dont le contenu varie. Aucune édition exhaustive n’existe à ce jour.
Que couvre exactement Man on the Run ?
La décennie qui suit la séparation des Beatles, de l’album McCartney à la fin des Wings, en s’appuyant sur des archives largement inédites et des entretiens conduits sur environ quatre ans. Le documentaire, réalisé par Morgan Neville, dure environ une heure cinquante-cinq et a été mis en ligne le 27 février 2026.
Glossaire
Film promotionnel. Court film commandé pour accompagner la sortie d’un single, destiné à la diffusion télévisée. Terme employé avant que le mot « clip » ne s’impose.
Captation. Enregistrement vidéo d’une représentation donnée devant public, par opposition à une prestation tournée spécifiquement pour la caméra.
Playback. Interprétation mimée sur une bande sonore préexistante, technique dominante du film promotionnel jusqu’aux années 1990.
Archive Collection. Série de rééditions augmentées du catalogue solo et Wings de McCartney, lancée à la fin des années 2000, qui a servi de véhicule à la publication de plusieurs films inédits.
Cinéma direct. Courant documentaire né aux États-Unis à la fin des années 1950, fondé sur le tournage léger, l’absence de commentaire et la non-intervention. Albert Maysles en fut l’un des principaux représentants.
Séparation de sources. Traitement informatique permettant d’isoler des éléments distincts au sein d’un enregistrement mixé, utilisé pour extraire la voix de Lennon de maquettes monophoniques dégradées.
Avant-programme. Court métrage projeté avant le long métrage principal, pratique courante dans les salles britanniques jusque dans les années 1980.
Rockestra. Formation élargie réunie par McCartney en 1979, mêlant les Wings et des musiciens invités issus de plusieurs grands groupes britanniques.
MPL Communications. Société de McCartney, propriétaire de son catalogue d’éditions et productrice de plusieurs de ses projets audiovisuels.
Montage restauré. Version d’un film rétablissant des éléments coupés lors de l’exploitation initiale, à distinguer d’un remontage, qui modifie la structure d’origine.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Sur la carrière solo et les Wings. Nos sélections commentées constituent la meilleure porte d’entrée dans le catalogue : vingt chansons pour découvrir les Wings et vingt chansons pour découvrir Paul McCartney en solo. Sur les albums controversés de la période MTV, voir notre analyse de Press to Play et celle de la session isolée de 1979 qui a débouché sur McCartney II.
Sur les autres ex-Beatles à l’écran et sur disque. Les trajectoires parallèles sont détaillées dans la traversée du désert de George Harrison, celle de Ringo Starr, ainsi que dans nos sélections consacrées à quinze chansons de George Harrison en solo et quinze chansons de la carrière solo de Ringo Starr.
Sur les Beatles filmés. On lira notre autopsie de Let It Be, album né sous le nom de Get Back, notre article sur A Hard Day’s Night, le récit du tournage de Hello, Goodbye, et notre point sur les quatre films de Sam Mendes annoncés par Sony.
Sur les métiers et les collaborateurs. Voir George Martin sans les Beatles, Peter Brown, Brian Epstein, et l’histoire de la genèse financière d’Anthology.
Sur les objets et les archives. Notre guide du collectionneur consacré à la butcher cover montre comment une histoire matérielle peut devenir un savoir spécialisé, exactement comme la question des supports vidéo abordée ici. Voir aussi le retour de la bande Decca à Paul McCartney et le livre photographique The Third Eye.
Sur la réception contemporaine. Les chiffres d’écoute et les mécanismes de circulation actuels sont analysés dans notre enquête sur les vingt-six milliards d’écoutes du catalogue sur Spotify et dans l’histoire du groupe racontée par les nombres.
Sources et bibliographie
Cet article s’appuie sur les catégories de sources suivantes, croisées systématiquement lorsque les datations divergeaient.
Ouvrages de référence. Les travaux de Mark Lewisohn pour tout ce qui concerne la période Beatles et ses prolongements documentaires ; ceux de Peter Doggett sur l’après-séparation et sur l’économie des catalogues ; ceux de Barry Miles pour les entretiens au long cours avec McCartney ; ceux de Walter Everett et de Kenneth Womack pour l’analyse musicale et les questions de production ; l’ouvrage compagnon consacré aux Wings paru à l’automne 2025.
Ressources en ligne spécialisées. The Paul McCartney Project pour les fiches de séances et les datations de tournage ; The Beatles Bible pour la période 1962-1970 et ses ramifications ; les bases de données de tournées et de setlists pour la vérification des dates de concerts.
Sources documentaires directes. Les documentaires eux-mêmes, en particulier Wingspan, McCartney 3,2,1, The Love We Make et Man on the Run, considérés comme des témoignages orientés et traités comme tels ; les notices des coffrets de la collection Archive.
Presse. La couverture de la sortie de Man on the Run dans la presse anglo-saxonne et francophone en février 2026 ; les comptes rendus contemporains de la sortie de Give My Regards to Broad Street à l’automne 1984 ; les communiqués officiels relatifs aux tournées, dont l’annonce des concerts du Fonda Theatre en mars 2026.
Note éditoriale. Conformément à la ligne de ce site, aucune parole de chanson n’est reproduite dans cet article ; les propos rapportés le sont sous forme de restitutions abrégées et non de citations littérales. Les datations qui font l’objet de divergences entre sources sont signalées comme telles dans les encadrés de correctifs ou dans la section consacrée aux incertitudes. Les corrections et compléments sont bienvenus sur le forum du site.














Des actualités à découvrir
Depuis 1997, Yellow-Sub.net compile sur son site plus de 38 000 dépêches d'actualité. Découvrez nos derniers articles pour tout savoir des Beatles.
La vidéographie de Paul McCartney après les Beatles : cinquante-six ans de films, de clips et de captations (1970-2026)
Août
La vraie chronologie du 8 décembre 1980 : dans la dernière séance de studio de John Lennon
Août
Mary McCartney fête ses 57 ans : de la pochette de McCartney à celle de McCartney III, une vie de collaborations avec son père
Août
Les collaborations des ex-Beatles après la séparation : anatomie d’un réseau qui n’a jamais cessé de fonctionner (1970-2026)
Août
Les Beatles sur scène : pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable
Août
La traversée du désert de George Harrison : anatomie de treize années de chute, de retrait et de retour (1974-1988)
Août
La Höfner 500/1 de Paul McCartney : histoire complète de la basse violon, de la vitrine de Hambourg au grenier de Hastings
Août
La traversée du désert de Ringo Starr : anatomie de la décennie perdue, de Ringo’s Rotogravure à Time Takes Time (1975-1992)
Août