Le 10 novembre 1967, les Beatles investissent la scène vide du Saville Theatre pour tourner, en une seule journée, trois films promotionnels de “Hello, Goodbye”. À première vue, l’affaire ressemble à une formalité : quelques costumes, une bande en playback, des danseuses hawaïennes et Paul McCartney derrière la caméra. Mais rien, cette année-là, n’est jamais tout à fait simple autour du groupe. Le théâtre appartient encore à NEMS, la société de Brian Epstein, mort moins de trois mois plus tôt, et chaque plan semble porter la trace de cette absence. Dans ce lieu où Jimi Hendrix avait rendu un hommage fulgurant à “Sgt. Pepper”, les Beatles filment ainsi un curieux adieu au music-hall, à leur ancienne image et peut-être déjà à une certaine idée du groupe. Le tournage débouche pourtant sur un imbroglio très britannique : à cause des règles de la Musicians’ Union, la BBC refuse de diffuser le clip dans “Top of the Pops”, malgré un mixage spécial réalisé par George Martin. Pendant que le Royaume-Uni se contente d’images de fortune, le film fait le tour du monde et accompagne un nouveau triomphe au sommet des classements. Entre deuil, bricolage, censure syndicale et premiers pas hésitants de McCartney réalisateur, l’histoire de ces trois clips raconte bien davantage qu’une simple opération de promotion : elle saisit les Beatles exactement au moment où leur monde commence à basculer.
Le vendredi 10 novembre 1967, les Beatles se rendent au Saville Theatre, dans le West End de Londres, pour y tourner en une seule journée trois films promotionnels destinés à accompagner la sortie de leur nouveau single, Hello, Goodbye. L’exercice paraît anodin — une poignée d’heures de tournage sur une scène vide, sans public — mais il concentre, à lui seul, presque tous les paradoxes de l’année 1967 pour le groupe : un sommet commercial absolu, un premier passage derrière la caméra pour Paul McCartney, un différend syndical qui prive le Royaume-Uni du clip, et surtout un lieu chargé d’un deuil encore à vif, puisque le théâtre porte, trois mois à peine après la mort de leur manager Brian Epstein, l’empreinte de son goût pour le spectacle vivant.
Hello, Goodbye avait été mise en boîte à Abbey Road en plusieurs séances étalées entre le début octobre et le début novembre : la piste de base (batterie, orgue, piano, percussions) le 2 octobre, l’ajout du chant de McCartney et des guitares de Lennon et Harrison le 19, une séance consacrée aux instruments à cordes le 20 — jour où deux musiciens extérieurs se souviendront avoir vu un Beatle dessiner assis en tailleur sur la moquette du studio pendant que George Martin transcrivait au crayon les idées de piano de Paul —, puis l’enregistrement d’une nouvelle ligne de basse le 25 octobre et une reprise de cette basse le 2 novembre, avant un mixage stéréo final le 6 novembre. Moins de trois semaines séparaient donc la fin des travaux de studio de la sortie officielle du disque, fixée au 24 novembre au Royaume-Uni puis, trois jours plus tard, aux États-Unis. Ce rythme de production quasi industriel, impensable aujourd’hui, était pourtant la norme absolue de l’industrie pop britannique du milieu des années 1960, où un single pouvait passer de la table de mixage aux boutiques de disques en l’espace d’un mois.
Sommaire
Le Saville Theatre : la dernière folie de Brian Epstein
Pour comprendre pourquoi les Beatles choisissent précisément ce théâtre du 135 Shaftesbury Avenue pour immortaliser leur nouveau 45 tours, il faut remonter au 1er avril 1965, date à laquelle Brian Epstein — qui avait rêvé, avant de devenir imprésario, de faire carrière comme comédien après une formation à la RADA — reprend à son compte le bail du Saville Theatre. D’abord tourné vers la programmation de pièces contemporaines, parfois assez audacieuses pour s’attirer les foudres de la censure du Lord Chamberlain pour nudité ou langage jugé obscène, l’établissement bascule à partir de 1966 vers une tout autre vocation : celle de salle de concerts pop et rock, avec une série de soirées dominicales — le seul jour où le théâtre restait habituellement fermé — qui vont devenir un rendez-vous couru de la scène londonienne. Cream, Procol Harum, Traffic, le Jeff Beck Group, Fairport Convention, l’Incredible String Band, les Bee Gees ou encore The Who s’y produisent tour à tour.
C’est cependant la Jimi Hendrix Experience qui laisse la trace la plus durable dans la légende du lieu. Dès le 29 janvier 1967, Hendrix y partage l’affiche avec The Who lors d’une soirée où on le voit déjà jouer de la guitare avec les dents, aux côtés d’un Pete Townshend qui refusera bientôt de passer après lui sur scène tant son numéro est explosif. Mais c’est le concert du 4 juin 1967 qui entre dans l’histoire : trois jours à peine après la sortie de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Hendrix ouvre son set en interprétant, note pour note, le morceau-titre de l’album. Dans la salle, Paul McCartney et George Harrison, invités par Epstein lui-même, n’en reviennent pas de la rapidité avec laquelle le guitariste s’est approprié une pièce sortie quelques jours plus tôt seulement. McCartney racontera cette soirée sur scène pendant des décennies, la qualifiant d’un des grands honneurs de sa carrière — preuve de l’admiration presque instantanée que les Beatles vouaient au musicien américain.
Un second passage de Hendrix est programmé au Saville pour le 27 août 1967. Mais ce dimanche-là, Brian Epstein est retrouvé mort à son domicile de Belgravia, à l’âge de trente-deux ans, des suites d’une overdose accidentelle de barbituriques mêlée à l’alcool. Le concert est annulé dans l’heure. Le bail du théâtre, lui, reste actif au nom de NEMS Enterprises, la société d’Epstein — un vestige administratif d’un homme qui n’est plus là pour en profiter. C’est dans ce théâtre à la fois vitrine de la scène psychédélique naissante et mausolée officieux de leur manager que les Beatles posent leurs caméras, un peu plus de deux mois après le drame, pour tourner les clips de Hello, Goodbye — premier single sorti depuis la disparition d’Epstein.
Paul McCartney, réalisateur malgré lui
Pour cette séance filmée en couleur sur pellicule 35 mm, Paul McCartney endosse le rôle de réalisateur, épaulé à la coproduction par Tony Bramwell, un proche du groupe depuis Liverpool devenu responsable de la promotion chez NEMS puis chez Apple. L’équipe technique tient sur les doigts d’une main : un caméraman, un preneur de son pour la lecture de la bande de playback, et quelques assistants recrutés dans l’urgence. Brian Rose, alors jeune stagiaire assistant-caméra dans le quartier de Soho, racontera avoir reçu un appel affolé demandant n’importe qui sachant manier une caméra 35 mm, avant de se retrouver, une fois le tournage achevé, à confier les rushes directement à McCartney, qui les portait lui-même au laboratoire de développement.
L’expérience laisse à McCartney un souvenir contrasté. Des années plus tard, il confiera : « Réaliser un film, c’est quelque chose que tout le monde a envie d’essayer. Ça m’avait toujours intéressé — jusqu’au jour où je m’y suis vraiment frotté. » Il évoquera aussi, non sans amusement rétrospectif, les contraintes syndicales rencontrées sur le plateau : les règles de composition minimale des équipes techniques britanniques imposaient un nombre d’employés bien supérieur à ce dont une poignée de musiciens avait réellement besoin pour filmer un clip, ce qui, selon lui, découragea le groupe de multiplier ce genre d’expériences par la suite.
Trois versions distinctes sortent de cette unique journée de tournage, chacune avec sa propre garde-robe et sa propre ambiance visuelle. La première montre les Beatles vêtus de leurs uniformes de Sgt. Pepper, devant un fond psychédélique, avec une brève incrustation où le groupe apparaît dans ses costumes sans col de l’époque 1963, saluant la caméra ; la séquence s’achève sur l’arrivée, pendant la coda du morceau, d’une troupe de danseuses en tenue hawaïenne — un clin d’œil au motif « maori » qui avait donné son nom de travail à la partie finale de la chanson en studio. Ringo Starr y est filmé derrière une mini-batterie dépourvue, fait rare, du logo du groupe, tandis que John Lennon apparaît sans ses célèbres lunettes rondes. La deuxième version présente les quatre musiciens en tenue de ville plus classique, devant un décor évoquant un cadre champêtre, avec le retour des danseuses au moment de la coda. La troisième, enfin, recompose des plans tirés des deux premières prises et y ajoute des images inédites, notamment celles d’un John Lennon se lançant, mi-sérieux mi-goguenard, dans quelques pas de twist.
Une bataille perdue contre le syndicat des musiciens
Les Beatles et leur entourage espéraient voir l’un de ces films diffusé sur le programme phare de la BBC, Top of the Pops. Mais le groupe se heurte à une règle en vigueur depuis 1966 : après négociation avec la Musicians’ Union, l’émission avait cessé d’autoriser le play-back pur et simple, lui préférant un compromis où seule une bande spécialement réenregistrée en studio, avec tous les musiciens physiquement présents, pouvait accompagner une prestation télévisée. Or, dans les trois films tournés au Saville, aucun instrumentiste à cordes n’apparaît à l’écran alors que la version studio de Hello, Goodbye comporte des parties d’alto — un décalage flagrant entre ce qui s’entend et ce qui se voit, contraire à l’esprit de la réglementation syndicale.
Pour tenter de sauver la diffusion prévue le 23 novembre, George Martin réalise le 15 novembre un nouveau mixage mono du morceau, purgé de ses parties de cordes, spécialement destiné à être synchronisé sur la copie BBC du film. La manœuvre s’avère vaine : le simple fait que les quatre musiciens miment très ostensiblement leurs instruments sur scène suffit à trahir la supercherie aux yeux du producteur de l’émission, Johnnie Stewart, qui annule la diffusion le 20 novembre. Officiellement, la BBC invoque une « portion mineure du film contrevenant à la réglementation de la Musicians’ Union sur le play-back ». Une équipe de cameramen est dépêchée le 21 novembre sur le lieu de montage de Magical Mystery Tour pour capter des images de secours des Beatles au travail, dans l’espoir de constituer un montage de remplacement acceptable dans les délais. Faute de temps pour finaliser ce nouveau matériau, Top of the Pops diffuse finalement, le 23 novembre — veille de la sortie du single — un extrait du film A Hard Day’s Night (1964), vieux de trois ans, calé sur la bande sonore de Hello, Goodbye. La semaine suivante, le 7 décembre, la BBC proposera un montage hybride mêlant photographies fixes et images du groupe en salle de montage, solution qui servira finalement d’habillage télévisuel au titre pour le reste de son parcours dans les classements britanniques.
Cet épisode, aussi cocasse soit-il, n’entame en rien le succès commercial du disque : entré dans les charts britanniques le 2 décembre 1967, Hello, Goodbye s’y maintient sept semaines consécutives à la première place, devenant le tout premier single des Beatles à occuper la tête des ventes pour les fêtes de fin d’année. Aux États-Unis, il occupe la position n° 1 pendant trois semaines, et le titre s’impose également en tête des classements en France, en Allemagne de l’Ouest, au Canada et en Australie.
Un rayonnement mondial malgré la censure britannique
Si le Royaume-Uni doit se contenter d’un habillage télévisuel de fortune, les marchés étrangers, eux, bénéficient bel et bien des films tournés au Saville. Neil Aspinall, alors assistant personnel de longue date du groupe et futur patron d’Apple Corps, prend en charge lui-même l’acheminement de la bande vidéo jusqu’à New York, où elle est diffusée en couleur pour la première fois dans The Ed Sullivan Show le dimanche 26 novembre 1967 — Ed Sullivan présentant le clip en lisant à l’antenne un télégramme envoyé par les Beatles eux-mêmes. Deux jours plus tard, le 28 novembre, le film est également programmé sur The Hollywood Palace, diffusée par le réseau ABC. En l’espace d’une semaine, le clip est également montré dans neuf pays, de l’Allemagne à la Belgique en passant par l’Italie, la Suède, les Pays-Bas, le Danemark et Hong Kong — une diffusion quasi simultanée qui préfigure, à sa modeste échelle, la logique promotionnelle mondialisée que le clip musical généralisera dans les décennies suivantes.
Trois films, une postérité disputée
Longtemps difficiles d’accès dans leur intégralité, les trois versions originales des films de Hello, Goodbye ne circulent, pendant des décennies, qu’à travers des extraits recombinés — notamment le montage inclus dans la série The Anthology en 1996, qui reprend l’essentiel de la première prise avant de basculer, sur la coda du morceau, vers des plans puisés dans les trois tournages. Il faut attendre 2015 et la sortie du coffret vidéo 1 pour voir circuler officiellement la première version dans son intégralité, puis la compilation en trois disques 1+ pour que l’ensemble des trois films soit enfin réuni : la version en tenue de ville figure sur le second disque, celle en costumes de Sgt. Pepper sur le premier, tandis que le troisième montage, mêlant éléments des deux précédents et images inédites du twist de Lennon, complète l’ensemble.
L’accueil critique de ces films reste, avec le recul, assez sévère. L’essayiste américain Mark Hertsgaard les a qualifiés d’exercice bâclé, sauvé seulement par la gestuelle volontairement désarticulée de Lennon pendant les scènes de danse. Le critique Robert Christgau, dans les colonnes du magazine Esquire en 1968, se montrait tout aussi circonspect quant aux talents de réalisateur de McCartney, à partir du seul indice que constituait alors ce clip. D’autres analystes, comme Doyle Greene dans son ouvrage consacré au rock et à la contre-culture, ont proposé une lecture plus symbolique de la mise en scène : le fait que les Beatles saluent la caméra en portant leurs costumes collerette de 1963, dans la première version, serait une manière pour le groupe de dire au revoir à son image de jeunes premiers policés pour mieux accueillir, jour après jour, l’esthétique contre-culturelle qui s’annonçait déjà avec Sgt. Pepper.
Le tournage du 10 novembre 1967 continue, par ailleurs, de resurgir régulièrement dans l’actualité beatlesienne bien après la dissolution du groupe. En mai 2013, une guitare électrique Vox utilisée par Lennon pendant une partie du tournage est adjugée 408 000 dollars lors d’une vente aux enchères new-yorkaise. Dix ans plus tard, en 2023, le réalisateur Peter Jackson réutilise des images de Lennon et Harrison captées ce jour-là au Saville pour composer le clip de Now and Then, dernière chanson publiée du groupe, en les associant à des séquences récentes de McCartney et Starr — bouclant ainsi, d’une certaine manière, la boucle entre le dernier tournage promotionnel de l’ère classique des Beatles et leur ultime sortie officielle.
Un théâtre qui n’a pas survécu au groupe
Le Saville Theatre, lui, ne conservera pas longtemps sa vocation de temple pop. Revendu en 1969, il retrouve d’abord sa fonction de salle de spectacle traditionnelle avant d’être transformé, en 1970, en deux salles de cinéma exploitées sous l’enseigne ABC, puis reconverti en 2001 en multiplexe Odeon sous le nom d’Odeon Covent Garden — une trajectoire commune à nombre de salles londoniennes de l’après-guerre, mais qui prend ici une résonance particulière : le lieu où Hendrix avait rendu hommage à Sgt. Pepper et où les Beatles avaient tourné leurs adieux filmés à l’ère du mop-top n’existe aujourd’hui, matériellement, presque plus.
Ces trois films de Hello, Goodbye, malgré leur accueil critique mitigé et leur diffusion chaotique au Royaume-Uni, demeurent un témoignage précieux d’un moment de bascule : celui d’un groupe encore capable de dominer les classements mondiaux en l’absence de son manager historique, en pleine réinvention de son image, et déjà engagé — que ce soit par le choix du lieu de tournage, par les tensions avec les instances syndicales de la télévision britannique, ou par les premiers pas de McCartney derrière la caméra — dans les mutations profondes qui allaient bientôt conduire le groupe vers Magical Mystery Tour, l’aventure Apple, puis, deux ans et demi plus tard, la séparation.
Sources : Mark Lewisohn, sessions d’enregistrement d’Abbey Road ; The Beatles Bible ; The Paul McCartney Project ; uDiscover Music ; Beatles in London ; Wikipédia (article « Hello, Goodbye », version française et anglaise, et article « Brian Epstein »).














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