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La période préférée de John Lennon chez les Beatles : ce que sa phrase la plus citée dit vraiment — et les deux mots qu’on lui coupe

Il existe une phrase de John Lennon que le web francophone recopie depuis vingt ans pour établir quelle était sa période préférée chez les Beatles. Elle est authentique. Elle est aussi systématiquement amputée de deux mots qui en renversent le sens.

Lennon a bien dit qu’une certaine période était « la meilleure ». Il a précisé dans le même souffle à quel titre : fame-wise, en matière de célébrité. Et dans le même entretien, à quelques pages d’intervalle, il explique que les Beatles ont été de grands musiciens à Hambourg et à Liverpool, qu’ils se sont vendus dès qu’ils ont percé, et que leur musique est morte en tant que musiciens à ce moment précis. Autrement dit : la période dont il garde le meilleur souvenir social est aussi celle qu’il désigne comme le début de la décadence artistique.

Cet article reprend le dossier complet : la citation exacte et sa source, la période dont il parle réellement, ce qui s’est passé dans ces clubs londoniens, ce que Lennon a dit d’autre au même moment et dix ans plus tard, et pourquoi la réponse à la question « quelle était sa période préférée ? » dépend entièrement du critère que l’on choisit.

En bref

  • La citation source est brève : « C’était vraiment une bonne époque, c’était la meilleure période, en matière de célébrité. On ne se faisait pas tellement assaillir. C’était comme un club de fumeurs pour hommes, une très bonne ambiance. » Elle vient des entretiens accordés à Rolling Stone fin 1970, publiés sous le titre Lennon Remembers.
  • Elle ne désigne pas « les débuts de la Beatlemania » mais les années londoniennes qui suivent, grosso modo 1964-1966, quand Lennon vivait à Weybridge et descendait le soir dans les clubs du West End.
  • Dans le même entretien, Lennon situe le sommet musical du groupe ailleurs : Hambourg et Liverpool, avant le succès. Il y emploie l’expression « on s’est vendus » et attribue la bascule aux costumes imposés par Brian Epstein.
  • La même période est celle qu’il appellera plus tard sa phase « Fat Elvis », et celle où il écrit « Help! » comme un appel au secours qu’il décrira comme parfaitement littéral.
  • L’épisode des Rolling Stones ne concerne pas « certaines compositions » mais une seule chanson, « I Wanna Be Your Man », finie devant Jagger et Richards à l’automne 1963. Elle deviendra le deuxième single des Stones et leur premier Top 20 britannique.

Sommaire

La citation, et ce qu’elle dit exactement

Le texte original

La phrase que tout le monde reprend tient en trois propositions. Lennon parle d’une époque où les Beatles pouvaient encore circuler, et il la résume ainsi : c’était vraiment une bonne période, la meilleure fame-wise ; ils ne se faisaient pas trop assaillir ; l’ambiance tenait du club de fumeurs pour hommes, et c’était une très bonne scène.

C’est tout. Il n’y a pas, dans le texte source, de « nous étions des rois », pas de « nous étions au sommet de notre forme », pas de « fraternité ». Ces formules apparaissent dans les traductions et reformulations successives, et elles ajoutent au propos une dimension de gloire artistique que Lennon n’a pas mise.

Les deux mots que tout le monde oublie

Fame-wise est un adverbe de restriction. Lennon ne dit pas « c’était notre meilleure période » ; il dit « c’était la meilleure période sur le plan de la célébrité ». La nuance n’est pas rhétorique : elle est le sujet de la phrase. Ce qu’il évalue, c’est le confort de vivre célèbre, pas la qualité de ce que le groupe produisait.

Le critère qu’il applique est explicite dans la suite immédiate : on ne se faisait pas trop assaillir. Autrement dit, il note une période sur l’échelle du harcèlement subi. Il ne dit rien de la musique.

Le « club de fumeurs pour hommes »

L’expression employée, men’s smoking club, mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est plus précise et plus ambivalente que « club privé ». Un smoking club, dans l’Angleterre du milieu du siècle, c’est une pièce d’où les femmes sont absentes, où l’on parle métier entre gens du même monde, où l’on se protège du dehors. Ce n’est pas une image de liberté : c’est une image d’entre-soi.

Lennon décrit donc, très exactement, le moment où la célébrité était devenue assez grande pour ouvrir un cercle fermé, mais pas encore assez pour rendre ce cercle invivable. C’est une définition de privilège, pas d’insouciance.

La source : « Lennon Remembers », décembre 1970

Le contexte de l’entretien change tout. Lennon parle à Jann Wenner pour Rolling Stone à la toute fin de 1970. Les Beatles ont annoncé leur rupture au printemps ; il vient d’achever la thérapie primale de Janov ; il publie John Lennon/Plastic Ono Band, le disque le plus dépouillé et le plus violent de sa carrière. L’entretien, publié en deux parties en janvier et février 1971 puis en volume sous le titre Lennon Remembers, est célèbre pour sa brutalité : il y démolit les Beatles, Epstein, McCartney, la presse et l’idée même de l’héritage du groupe.

C’est dans ce document — le plus hostile qu’il ait jamais donné sur les Beatles — que se trouve le souvenir attendri des clubs londoniens. On ne peut pas en extraire une phrase aimable sans dire d’où elle vient.

De quelle période parle-t-il au juste ?

Ce n’est pas « le début de la Beatlemania »

La formulation française habituelle situe la scène « aux premières années de la Beatlemania », c’est-à-dire 1963. Les éléments donnés par Lennon lui-même disent autre chose.

Il évoque les Animals et Eric Burdon : leur premier grand succès, « The House of the Rising Sun », date de l’été 1964. Il évoque des trajets en voiture vers Londres : Lennon achète Kenwood, à Weybridge dans le Surrey, en juillet 1964, et c’est de là qu’il descend. Il évoque des clubs où l’on se retrouve entre musiciens : l’Ad Lib Club ouvre en 1964, le Scotch of St James dans la foulée.

La période décrite court donc à peu près de l’été 1964 à 1966. Ce n’est pas le début de la Beatlemania : c’en est le plein régime, la phase où le groupe est déjà mondial. Ce que Lennon compare, ce n’est pas « avant la gloire » et « après », mais deux états de la gloire — celui où l’on peut encore sortir, et celui où l’on ne peut plus.

La géographie des clubs

Le Londres dont il parle tient en quelques adresses du West End. L’Ad Lib Club, Leicester Place, au-dessus d’un cinéma, avec sa vue sur les toits. Le Scotch of St James, dans la cour pavée de Mason’s Yard, à quelques mètres de la galerie où Lennon rencontrera Yoko Ono en 1966. Le Bag O’Nails, Kingly Street. Le Cromwellian, à South Kensington. Plus tard le Speakeasy.

Ces lieux ont un point commun : ils sont petits, chers, filtrés à l’entrée, et ouverts tard. Ils constituent le premier dispositif de protection du milieu pop britannique — un endroit où quatre garçons dont le visage est sur toutes les couvertures peuvent boire un verre sans que la soirée tourne à l’émeute.

Kenwood, la Rolls et les trajets vers Londres

La vie de Lennon en 1965 est celle d’un banlieusard richissime. Il habite Kenwood, maison de style Tudor sur le domaine privé de St George’s Hill, à une trentaine de kilomètres du centre. Il ne conduit pratiquement pas — il passera son permis tard et l’utilisera peu. Il descend donc à Londres en voiture avec chauffeur, retrouve les autres dans un club, et remonte.

Ce détail est important pour comprendre la nostalgie de 1970. Ce qu’il regrette n’est pas une vie de bohème : c’est une routine de sorties encadrées, la seule liberté de mouvement dont il ait disposé entre 1964 et sa réinstallation à Londres.

Qui était du club

Le cercle décrit est restreint et masculin. Les Beatles, les Rolling Stones — surtout Mick Jagger, Keith Richards et Brian Jones —, les Animals autour d’Eric Burdon, les Who, plus tard le groupe de Jimi Hendrix, quelques producteurs, quelques photographes, des mannequins et des acteurs.

Ce qui circule dans ces soirées, ce sont des informations professionnelles : qui enregistre où, avec quel matériel, quel morceau américain personne n’a encore repris. C’est un lieu de veille concurrentielle autant que d’amitié. La formule « club de fumeurs » est là encore plus exacte que « ambiance fraternelle ».

Les Rolling Stones : la vraie histoire

Automne 1963, Charing Cross Road

L’épisode le plus cité de cette proximité est celui du don d’une chanson. Il existe deux récits, incompatibles sur la forme et concordants sur le fond.

Version McCartney : lui et Lennon marchent dans Charing Cross Road, un taxi s’arrête, Jagger et Richards les hèlent, tout le monde monte et l’on parle musique. Version Lennon : ils ont été emmenés voir les Stones dans un club de Richmond où le groupe jouait, l’introduction ayant été faite par Brian Epstein.

Les deux hommes racontent la même semaine, à des années de distance, et aucun ne ment volontairement. C’est un cas d’école de la mémoire beatlesienne : deux témoins de premier plan, deux versions, et aucune archive pour trancher.

La chanson finie devant eux

Ce qui suit est en revanche bien établi. Andrew Loog Oldham, manager des Stones, cherche un second single. Lennon et McCartney proposent une ébauche, « I Wanna Be Your Man », s’isolent quelques minutes et reviennent avec la chanson terminée.

Lennon a raconté l’avoir bouclée sous les yeux de Jagger et Richards, et estimé que le spectacle avait convaincu les deux Stones qu’ils pouvaient en faire autant. Keith Richards a confirmé l’effet produit : voir deux garçons de leur âge fabriquer un morceau en quinze minutes a été le déclencheur de leur propre travail d’écriture.

Ce que la chanson a réellement fait

Publiée le 1er novembre 1963, « I Wanna Be Your Man » devient le deuxième single des Rolling Stones et atteint la douzième place britannique — leur premier vrai passage dans le haut du classement, après un premier 45 tours qui avait plafonné à la vingt et unième place.

Les Beatles enregistrent leur propre version les 11 et 12 septembre 1963 et la placent sur With the Beatles, publié le 22 novembre, avec Ringo Starr au chant. Ils ne l’ont jamais considérée comme autre chose qu’un morceau utilitaire, écrit simple pour convenir à la voix de leur batteur.

Correctif factuel — une chanson, pas « certaines compositions »

On lit souvent que Lennon et McCartney auraient « offert certaines de leurs compositions » aux Rolling Stones. Il n’y en a qu’une : « I Wanna Be Your Man ». Elle n’est d’ailleurs pas un cadeau désintéressé — c’est une chanson que les Beatles jugeaient mineure, qu’ils ont eux-mêmes enregistrée le mois suivant, et dont ils touchaient les droits d’auteur. Le geste est réel, sa générosité est relative. Nous racontons l’épisode en détail dans notre article sur la chanson que les Beatles ont donnée aux Stones.

La rivalité fabriquée

La presse britannique de 1964 a construit une opposition commerciale entre les deux groupes — les gentils garçons du Nord contre les voyous du Sud — dont Andrew Loog Oldham a été le principal artisan, côté Stones. Les intéressés ont toujours démenti.

Il existe même une preuve matérielle de la coordination : les deux groupes s’arrangeaient pour ne pas sortir leurs singles la même semaine, afin de ne pas se prendre mutuellement la première place. Ce n’est pas une rivalité, c’est un cartel amical. Notre dossier sur Paul McCartney et les Rolling Stones retrace soixante ans de cette relation.

Eric Burdon, les Animals et le reste du cercle

Qui était Eric Burdon en 1964

Le nom cité par Lennon n’est pas anodin. Eric Burdon, chanteur des Animals, vient de Newcastle — comme Lennon vient de Liverpool, c’est-à-dire du Nord industriel, pas de Londres. Les Animals explosent à l’été 1964 avec « The House of the Rising Sun », adaptation d’un traditionnel américain, numéro un des deux côtés de l’Atlantique.

Burdon est, dans ce cercle, le plus proche de ce que Lennon aime : une voix de rhythm and blues, une connaissance profonde du répertoire noir américain, et aucune prétention à la sophistication.

Ce que Lennon allait y chercher

La conversation entre musiciens de cette époque porte massivement sur les disques américains. Qui a rapporté quoi de New York, quel 45 tours obscur mérite d’être repris, quel guitariste fait quoi. Les Beatles ont bâti leur répertoire de scène sur exactement ce type de veille depuis 1960, et le club londonien de 1965 en est la continuation à un autre étage.

C’est ce que Lennon regrette, et c’est cohérent avec tout le reste de son propos : il regrette le moment où il était encore un musicien parmi d’autres musiciens, plutôt qu’une institution.

Une scène, pas une amitié

Il faut se garder de romancer. Lennon parle d’une scène — le mot est de lui — et non d’amitiés durables. Après 1966, ces relations se distendent presque toutes. Le seul lien qui traverse les décennies, dans ce cercle, est celui qui unit McCartney aux Rolling Stones, et il faudra attendre les années 2020 pour qu’il produise un disque commun.

La contradiction : ce que Lennon dit dans le même entretien

Hambourg et Liverpool : le vrai sommet musical

Quelques pages plus loin, dans le même document, Lennon répond à une autre question — celle du niveau musical du groupe — et sa réponse est sans ambiguïté. Ils étaient des musiciens de dancing, dit-il ; ce qu’ils produisaient quand ils jouaient du rock pur était fantastique ; et personne, en Grande-Bretagne, ne pouvait rivaliser avec eux.

Le sujet est la période 1960-1962 : les clubs de Hambourg, la Reeperbahn, le Cavern, les salles de bal du Merseyside. Des sets de plusieurs heures, un répertoire américain de première main, un groupe qui joue tous les soirs devant des marins et des adolescents.

Sur ces années, on lira notre article sur la bagarre de Hambourg entre McCartney et Sutcliffe et celui consacré au renvoi de Pete Best en août 1962, qui referme la période.

« On s’est vendus »

La phrase suivante est celle qui a fait scandale à la parution. Dès qu’ils ont percé, dit Lennon, ils ont percé très, très fort — mais ils se sont vendus. L’expression employée est we sold out, et elle n’a pas d’équivalent doux en français.

Ce n’est pas une confidence isolée. Elle structure tout l’entretien de 1970 : Lennon y présente la carrière des Beatles comme une trajectoire de compromission progressive, dont il se serait extrait en 1970.

Les costumes de Brian Epstein

L’agent de la bascule est nommé. Brian Epstein les a mis en costume, dit Lennon, et à partir de là tout a marché très fort. Le reproche est ancien et documenté : Epstein a fait abandonner au groupe les blousons de cuir de Hambourg, imposé de saluer en fin de set, interdit de fumer et de manger sur scène.

Il faut lire ce grief avec la distance qu’il mérite. Sans cette mise en forme, les Beatles n’auraient probablement pas obtenu de contrat, et Lennon l’a reconnu ailleurs. Notre portrait de Brian Epstein, coups de génie et catastrophes fait le compte des deux colonnes.

« La musique des Beatles est morte à ce moment-là »

La conclusion de Lennon dans cet entretien est la plus dure : la musique des Beatles, en tant que musiciens, est morte quand ils ont cessé de jouer longtemps. Ils sont passés de sets d’une à deux heures à des passages de vingt minutes répétés chaque soir, devant des cris qui couvraient tout. Ils sont devenus, dit-il en substance, des artistes de studio techniquement efficaces, et ont cessé de progresser comme instrumentistes.

Sur ce point précis, il ne se trompe pas sur les faits. Notre analyse du concert du Shea Stadium du 15 août 1965 détaille ce que devenait matériellement un concert des Beatles à cette date, et notre dossier sur l’arrêt des tournées montre que la décision de 1966 était devenue inévitable.

Comment concilier les deux déclarations

Il n’y a pas de contradiction logique, une fois les critères séparés.

Sur le plan musical, Lennon situe le sommet avant le succès : 1960-1962, Hambourg et Liverpool.

Sur le plan de la célébrité vécue, il situe le meilleur moment après : 1964-1966, quand la gloire ouvrait des portes sans encore fermer les rues.

Les deux périodes ne se recouvrent pas, et la seconde est précisément celle qu’il tient pour responsable de la fin de la première. C’est cohérent, et c’est même très lennonien : il regrette le confort d’une époque dont il condamne le contenu.

Le revers : la même période, vue de l’intérieur

La période « Fat Elvis »

Il y a un dernier élément qui interdit de lire ces années comme un âge d’or personnel. Lennon lui-même les a décrites, plus tard, dans des termes que personne ne cite jamais à côté de la phrase sur le club de fumeurs.

Il parlait de sa phase Fat Elvis : un homme qui mangeait et buvait trop, qui se trouvait gros, et qui était profondément insatisfait de lui-même. La formule vise exactement les années 1964-1965, celles de Kenwood et des sorties nocturnes.

« Help! », un appel au secours littéral

La preuve la mieux documentée est une chanson. « Help! », écrite au printemps 1965 et enregistrée en avril, a été présentée pendant quinze ans comme une chanson de film enlevée. Lennon a expliqué en 1980 qu’elle était tout autre chose : toute l’affaire Beatles dépassait l’entendement, disait-il, et il appelait au secours sans en avoir conscience. Il a ajouté, sans détour, qu’il était gros, déprimé, et qu’il criait littéralement « au secours ».

Ian MacDonald voit dans ce morceau la première fissure dans la carapace de Lennon, et le point de départ de son écriture personnelle. Notre anatomie de l’album « Help! » revient longuement sur ce basculement.

La vie de banlieue

Le décor n’aide pas. Kenwood est une grande maison confortable dans un lotissement privé du Surrey, entourée de golfeurs et de cadres. Lennon y passe l’essentiel de ses journées à regarder la télévision, à lire, à somnoler, dans ce qu’il décrira comme un état d’engourdissement. La sortie nocturne dans un club de Soho est, dans cette vie, le seul événement de la semaine.

Le souvenir attendri de 1970 se comprend alors autrement : ce n’est pas le souvenir d’une époque heureuse, c’est celui du seul moment agréable d’une époque qui ne l’était pas.

Le paradoxe du souvenir

Cette configuration est banale et vaut d’être nommée. Lennon regrette un moment d’équilibre : assez de célébrité pour ouvrir toutes les portes, pas encore assez pour rendre la rue impraticable. Un tel équilibre est par nature transitoire, et on ne le reconnaît qu’après.

Ce qu’il désigne comme sa meilleure période n’est donc pas un âge d’or : c’est un point d’inflexion sur une courbe. Il l’a d’ailleurs dit exactement comme ça, avec ses deux mots de précaution — fame-wise.

Les autres réponses de Lennon à la même question

En 1970 : la table rase

Dans les entretiens de Lennon Remembers, la position est nette et polémique : les Beatles ont été bons avant le succès, ils se sont vendus ensuite, et l’essentiel de ce qu’on admire est une construction de la presse. Il y déclare que son travail avec le Plastic Ono Band vaut mieux que tout ce qu’il a fait avec le groupe.

C’est la position d’un homme qui vient de sortir d’une thérapie et d’une séparation, et qui a besoin de démolir pour avancer.

Au milieu des années 1970 : la nuance

Le ton change au fil de la décennie. Lennon reconnaît publiquement la qualité de certaines chansons, se remet à parler de McCartney sans agressivité, et défend le catalogue quand on l’attaque. Il refuse en revanche systématiquement l’idée d’une reformation.

En 1980 : la défense des chansons tardives

Dans les longs entretiens accordés à David Sheff pour Playboy, quelques semaines avant sa mort, Lennon passe le catalogue en revue chanson par chanson. Ses préférences vont massivement à la période tardive du groupe : « Strawberry Fields Forever », « I Am the Walrus », « Help! », « In My Life », « Across the Universe » — c’est-à-dire à 1965-1967, l’époque du studio qu’il condamnait dix ans plus tôt.

Le renversement est complet. L’homme qui disait en 1970 que la musique des Beatles était morte au moment où ils sont entrés en studio désigne en 1980, comme ses réussites, les chansons de studio.

Ce que la variation signifie

Critère Période désignée par Lennon Source
Qualité de groupe sur scène Hambourg et Liverpool, 1960-1962 Rolling Stone, 1970
Confort de la célébrité Londres, 1964-1966 Rolling Stone, 1970
Chansons dont il est le plus fier 1965-1967, période studio Playboy, 1980
Bien-être personnel aucune — période « Fat Elvis » entretiens des années 1970-1980

Poser la question « quelle était la période préférée de John Lennon ? » sans préciser le critère revient donc à choisir sa réponse à l’avance. C’est ce que fait la version courante de l’histoire, qui retient la seule citation flatteuse et laisse tomber le reste.

La fin de l’insouciance : 1966

Le Japon et les Philippines

La séquence qui referme la période tient en deux mois. Fin juin-début juillet 1966, les Beatles jouent au Nippon Budokan de Tokyo, salle réservée jusque-là aux arts martiaux : la venue d’un groupe pop y est perçue comme une profanation et déclenche des menaces, au point que le groupe est consigné à son hôtel entre les concerts.

Quelques jours plus tard, à Manille, un malentendu protocolaire — les Beatles ne se rendent pas à une réception organisée par l’épouse du président Marcos — se transforme en incident d’État. Le groupe quitte le pays sous les coups, sans protection policière, après s’être vu retirer ses recettes.

« Plus populaires que Jésus »

Le troisième épisode est de la responsabilité directe de Lennon. Une phrase donnée à la journaliste Maureen Cleave et publiée à Londres en mars 1966 — sur le fait que les Beatles étaient devenus plus populaires que Jésus — passe inaperçue en Grande-Bretagne. Reprise hors contexte par un magazine américain pour adolescents à l’été, elle déclenche autodafés, boycotts et menaces dans le sud des États-Unis, et contraint Lennon à une conférence de presse d’explication à Chicago.

Candlestick Park, 29 août 1966

Le dernier concert payant des Beatles a lieu au Candlestick Park de San Francisco le 29 août 1966. Personne ne l’annonce comme un adieu, mais les quatre savent en montant sur scène que c’est la dernière fois. McCartney demande à un membre de l’équipe d’enregistrer le concert sur cassette.

Notre article sur la journée du 21 août 1966, où le groupe joue dans deux villes le même jour, montre l’état d’épuisement dans lequel se termine cette tournée.

Ce que l’arrêt change pour Lennon

La fin des tournées libère du temps de studio et produit Sgt. Pepper. Elle supprime aussi la seule chose qui structurait la vie de Lennon depuis 1960 : jouer devant des gens. Les mois qui suivent sont ceux d’un désœuvrement complet, dont sortiront « Strawberry Fields Forever », écrite à Almería pendant un tournage de film, et une série de rencontres qui changeront sa vie — dont celle de Yoko Ono, en novembre 1966, dans une galerie de Mason’s Yard, à quelques pas du Scotch of St James.

La boucle se referme ainsi : la rue même où se tenait le club dont il gardera le meilleur souvenir est celle où commence la période suivante.

Ce que valait vraiment la musique de 1964-1966

Le procès instruit par Lennon

Avant d’accepter le verdict de 1970, il faut le confronter aux disques. Lennon soutient que le groupe a cessé de progresser comme musiciens à partir du moment où il a percé. Sur le plan strictement instrumental, l’argument se défend : jouer vingt minutes par soir devant des cris n’entretient pas une technique. Sur le plan de l’œuvre, il ne tient pas trente secondes.

1964 : l’année où ils écrivent tout

La période que Lennon décrit comme celle du confort mondain est aussi la plus productive de leur histoire. En 1964, les Beatles publient deux albums, dont le premier entièrement composé par Lennon et McCartney, tournent un long métrage, enregistrent des dizaines de titres et donnent des concerts sur trois continents. C’est l’année des tubes fabriqués à la chaîne, mais c’est aussi celle où le tandem d’écriture atteint son rendement maximal.

Lennon lui-même y place quelques-unes de ses meilleures chansons de la première manière. Le fait qu’il les ait écrites entre deux avions n’enlève rien à leur qualité — cela dit seulement quelque chose du régime de travail auquel Epstein les soumettait.

1965 : la bascule

L’année suivante contredit frontalement le récit du déclin. C’est l’année de « Help! », de « Ticket to Ride », de « Yesterday », de « In My Life », de « Norwegian Wood », de « Nowhere Man ». C’est l’année où Lennon commence à écrire à la première personne et où McCartney invente une manière de faire des chansons qui n’appartient qu’à lui.

C’est aussi, précisément, la période que Lennon désigne dans la citation qui nous occupe. La contradiction est donc double : non seulement il condamne artistiquement une période qu’il regrette humainement, mais cette période est objectivement celle de sa propre émancipation d’auteur.

1966 : « Revolver » contre le verdict

Le disque enregistré au printemps 1966, entre l’entretien de Maureen Cleave et la dernière tournée, est celui qui ruine définitivement l’argument. Bandes à l’envers, voix passées dans une cabine Leslie, boucles, prises de son de batterie inédites : ce sont des musiciens en pleine invention, pas des artisans usés.

Lennon en est le principal moteur. « Tomorrow Never Knows », qui referme l’album, n’a aucun équivalent dans la musique populaire de 1966. Un homme qui écrit cela n’est pas un homme dont la musique est morte.

Pourquoi il le dit quand même

Reste à comprendre pourquoi il l’affirme. Trois raisons se cumulent, et aucune ne tient à une évaluation esthétique.

La première est circonstancielle : en décembre 1970, Lennon doit démolir les Beatles pour exister sans eux. L’entretien est un acte de séparation autant qu’un témoignage.

La deuxième est identitaire : il tient à se présenter comme un rocker, pas comme un compositeur de studio. Toute sa vie il reviendra à Chuck Berry, Little Richard et Gene Vincent — jusqu’à leur consacrer un album entier en 1975.

La troisième est plus intime. Lennon confond, dans ce jugement, la qualité de la musique et son propre état psychique. Il a été heureux de jouer à Hambourg et malheureux d’être célèbre à Weybridge ; il en conclut que la musique de Hambourg était meilleure. C’est une erreur de raisonnement extrêmement banale, et la formule fame-wise montre qu’à un autre moment du même entretien, il en était parfaitement conscient.

Le mécanisme de la nostalgie chez Lennon

Un homme qui regrette toujours l’étape précédente

La citation qui nous occupe n’est pas isolée : elle relève d’un schéma constant. À chaque étape de sa vie, Lennon désigne comme meilleure celle qu’il vient de quitter. En 1965, il regrette Hambourg. En 1970, il regrette les clubs de 1965. En 1975, retiré au Dakota, il regrettera l’énergie de la période new-yorkaise militante qu’il vient d’abandonner.

Ce n’est pas de l’inconstance : c’est le fonctionnement ordinaire d’un homme pour qui le présent est presque toujours une contrainte et le passé une liberté perdue. Ses chansons le disent mieux que ses entretiens — « In My Life », écrite en 1965, est déjà une chanson de bilan par un homme de vingt-quatre ans.

La thérapie primale et le regard sur l’enfance

L’entretien de 1970 arrive quelques mois après la thérapie primale menée avec Arthur Janov, dont tout le principe consiste à remonter aux douleurs de l’enfance. Lennon en sort avec un vocabulaire et une grille de lecture : ce qui compte est ce qui vient avant, ce qui a été perdu, ce qui a été abîmé par les autres.

Appliquée aux Beatles, cette grille produit mécaniquement le récit qu’il livre à Wenner : un groupe pur à l’origine, corrompu par le succès et par les adultes qui l’entouraient. Le disque qu’il publie au même moment, John Lennon/Plastic Ono Band, est construit sur ce schéma d’un bout à l’autre.

Ce que la nostalgie masque

Il y a une chose que ce récit permet de ne pas dire. Si les Beatles ont été gâchés par Epstein, par la célébrité et par le studio, alors leur fin n’est la faute de personne à l’intérieur du groupe. La théorie du déclin externe évite d’avoir à parler des raisons internes — l’arrivée d’Allen Klein, les décisions financières, la rivalité avec McCartney.

C’est pourquoi il est utile de lire cette citation avec l’entretien complet plutôt qu’isolément. Notre dossier sur la rivalité Lennon-McCartney et celui sur les grandes légendes urbaines du groupe montrent à quel point le récit officiel de la séparation a été façonné par les déclarations de ces mois-là.

Et les trois autres ? La même question posée à McCartney, Harrison et Starr

Pourquoi la comparaison est éclairante

La question de la « meilleure période » a été posée aux quatre, à peu près à toutes les décennies. Leurs réponses ne coïncident pas, et l’écart entre elles en dit plus long sur leurs tempéraments que sur l’histoire du groupe. Mise côte à côte, la série montre surtout ceci : aucun des quatre ne répond à la même question, parce qu’aucun ne mesure la même chose.

George Harrison : la période d’avant

Harrison est celui dont la position est la plus constante et la plus tranchée. Il a répété pendant trente ans que la période heureuse était celle qui précédait la célébrité — les clubs de Hambourg et de Liverpool, quand ils n’étaient encore rien.

Son argument n’est pas musical mais existentiel : à partir de 1964, il n’a plus pu vivre une journée normale, et il a décrit les années de tournée comme un enfermement. C’est lui qui a le plus tôt et le plus fort poussé à l’arrêt des concerts, et lui qui a mis le moins de temps, après 1970, à se déclarer soulagé.

Sur son évolution à l’intérieur du groupe et sur ce que la fin des tournées lui a permis, on lira notre dossier sur l’arrêt des tournées.

Ringo Starr : la période où l’on jouait

Starr est, de loin, le plus positif des quatre. Sa réponse, invariable depuis cinquante ans, tient en une idée : le meilleur moment est celui où les quatre jouaient ensemble dans une pièce, quelle que soit l’année.

Il est aussi le seul à désigner clairement une pire période : les séances de l’Album blanc, en 1968, où le groupe travaillait souvent en formations séparées et où il a fini par claquer la porte pendant douze jours. Le contraste est cohérent avec son critère : ce qu’il évalue, c’est la présence des autres.

Paul McCartney : le refus de choisir

McCartney, interrogé sur le même sujet, refuse presque toujours de trancher, et cette dérobade est elle-même une position. Il défend le catalogue dans son ensemble, rappelle volontiers l’exaltation des débuts — l’entrée de « Love Me Do » dans les classements, la première tournée américaine — et défend avec autant d’énergie les disques de studio que les autres ont parfois reniés.

Cette différence de posture est ancienne et structurelle. Là où Lennon avait besoin de rompre pour avancer, McCartney a construit toute sa carrière postérieure sur la continuité assumée avec les Beatles. Notre dossier sur la rivalité entre les deux hommes montre que ce désaccord de récit remonte bien avant la séparation.

Ce que la série révèle

Membre Période désignée Critère implicite
John Lennon Londres 1964-1966 (célébrité) ; Hambourg-Liverpool 1960-1962 (musique) Variable selon la date de l’entretien
George Harrison Avant la célébrité, 1960-1963 La possibilité de vivre normalement
Ringo Starr Chaque fois que les quatre jouaient ensemble La présence du groupe
Paul McCartney Refus de hiérarchiser La continuité de l’œuvre

Un seul point fait l’unanimité, et il est négatif : aucun des quatre ne désigne comme meilleure la période des grandes tournées de 1964-1966. Lennon en garde le souvenir des nuits, pas des concerts. Harrison la décrit comme une épreuve. Starr évalue autre chose. McCartney esquive.

Autrement dit : l’époque que le public tient pour l’âge d’or absolu des Beatles n’est celle d’aucun des quatre. C’est peut-être le vrai enseignement de la citation par laquelle nous avons commencé.

Comment répondre honnêtement à la question

Trois réponses défendables

Si l’on veut être exact plutôt que spectaculaire, la question « quelle était la période préférée de John Lennon ? » appelle trois réponses selon le critère.

Comme musicien de scène, il désigne sans hésiter Hambourg et Liverpool, 1960-1962 : des sets de plusieurs heures, un groupe soudé, aucun public à ménager.

Comme homme célèbre, il désigne les nuits londoniennes de 1964-1966 : assez connu pour entrer partout, pas encore assez pour ne plus pouvoir sortir.

Comme auteur, ses préférences déclarées en 1980 pointent vers 1965-1967, c’est-à-dire vers les chansons de studio.

La seule réponse qu’il n’a jamais donnée

Il n’a jamais désigné aucune période comme celle où il avait été heureux. C’est l’absence la plus frappante du dossier. Le vocabulaire qu’il emploie pour les années Beatles est celui du travail, de la pression et de l’enfermement ; celui qu’il emploie pour ses dernières années new-yorkaises, autour de son fils Sean, est le seul où l’on trouve le mot bonheur.

Ce que l’on peut en retenir

Une phrase attribuée à Lennon sur les Beatles ne vaut rien sans trois éléments : sa date, son contexte, et la restriction qui l’accompagne. Ici, la date est décembre 1970, le contexte est celui de l’entretien le plus hostile de sa vie, et la restriction tient en deux mots.

Ce n’est pas une raison de disqualifier le témoignage — c’en est une de le lire en entier. Ce que Lennon décrit dans cette phrase est précis, daté, vérifiable : un homme de vingt-cinq ans qui descend de sa banlieue à Londres pour retrouver, quelques heures par nuit, des gens qui font le même métier que lui. La nostalgie porte là-dessus, et sur rien d’autre.

Correctifs factuels

1. « La meilleure période » est une réponse restreinte, pas un jugement global

Lennon dit fame-wise — en matière de célébrité. Il note une période sur l’échelle du harcèlement subi, et il le précise dans la phrase suivante : on ne se faisait pas tellement assaillir. Présenter cette déclaration comme le choix de « la période la plus marquante de sa carrière » revient à supprimer le seul mot qui donne son sens à la phrase.

2. La citation française qui circule est enflée

Le texte source ne contient ni « nous étions des rois », ni « nous étions tous au sommet de notre forme », ni « ambiance fraternelle ». Lennon dit, en substance : c’était vraiment une bonne époque, la meilleure en matière de célébrité ; on ne se faisait pas tellement assaillir ; c’était comme un club de fumeurs pour hommes, une très bonne scène. Les ajouts héroïques sont le fait des reformulations successives, et ils déplacent le propos du terrain social vers le terrain artistique.

3. Ce ne sont pas « les premières années de la Beatlemania »

Les indices donnés par Lennon datent la scène : Eric Burdon et les Animals percent à l’été 1964, Lennon s’installe à Kenwood en juillet 1964, l’Ad Lib Club ouvre la même année. La période décrite court donc de 1964 à 1966 — le plein régime de la Beatlemania, pas ses débuts. Ce que Lennon compare, ce sont deux états de la célébrité, pas l’avant et l’après gloire.

4. Dans le même entretien, il situe le sommet musical ailleurs

C’est le point décisif, et il est systématiquement omis. Aux mêmes pages, Lennon affirme que les Beatles étaient imbattables en Grande-Bretagne quand ils jouaient du rock pur dans les dancings de Hambourg et de Liverpool, qu’ils se sont vendus dès qu’ils ont percé, que Brian Epstein les a mis en costume, et que leur musique est morte en tant que musiciens quand ils sont passés de sets de deux heures à des passages de vingt minutes. Le témoignage attendri sur les clubs londoniens cohabite avec la condamnation la plus sévère qu’il ait jamais prononcée sur la même période.

5. Une chanson donnée aux Stones, pas « certaines compositions »

Il s’agit de « I Wanna Be Your Man », finie devant Jagger et Richards à l’automne 1963. Deuxième single des Rolling Stones, publié le 1er novembre 1963, douzième place britannique — leur premier vrai Top 20 après un premier 45 tours arrêté à la vingt et unième place. Les Beatles l’ont enregistrée eux-mêmes les 11 et 12 septembre 1963 pour With the Beatles, avec Ringo Starr au chant, et la tenaient pour un morceau utilitaire. Aucune autre composition Lennon-McCartney n’a été donnée aux Stones.

6. Les deux récits de la rencontre ne concordent pas

McCartney raconte une rencontre fortuite dans Charing Cross Road, avec un taxi et une invitation lancée dans la rue. Lennon raconte avoir été emmené voir les Stones dans un club de Richmond, l’introduction ayant été faite par Brian Epstein. Aucune archive ne permet de trancher. C’est un rappel utile : sur la préhistoire des deux groupes, les souvenirs des intéressés sont des sources, pas des preuves.

7. Cette période est aussi celle qu’il appellera « Fat Elvis »

Lennon a décrit les années 1964-1965 comme une phase où il mangeait et buvait trop, se trouvait gros et était profondément insatisfait de lui-même. C’est là qu’il écrit « Help! », dont il expliquera en 1980 qu’elle était un appel au secours littéral. Le souvenir chaleureux des clubs ne décrit donc pas une période heureuse : il désigne le seul moment agréable d’une période qui ne l’était pas.

8. En 1980, Lennon dira exactement le contraire de 1970

Dans les entretiens accordés à Playboy quelques semaines avant sa mort, ses chansons préférées du catalogue Beatles sont massivement des chansons de studio de 1965-1967 — « Strawberry Fields Forever », « I Am the Walrus », « Help! », « In My Life ». C’est-à-dire précisément la production de la période dont il déclarait dix ans plus tôt qu’elle avait tué le groupe en tant que musiciens. Toute citation isolée de Lennon sur les Beatles doit être datée.

Repères chronologiques

Date Événement
1960-1962 Hambourg, le Cavern et les salles de bal du Merseyside — la période que Lennon désigne comme le sommet musical du groupe
Automne 1963 Rencontre avec les Rolling Stones ; « I Wanna Be Your Man » terminée devant Jagger et Richards
11-12 septembre 1963 Les Beatles enregistrent leur propre version du titre, chantée par Ringo Starr
1er novembre 1963 Sortie du single des Rolling Stones (n° 12 UK)
Été 1964 « The House of the Rising Sun » des Animals ; Eric Burdon entre dans le cercle londonien
Juillet 1964 Lennon s’installe à Kenwood, St George’s Hill, Weybridge
1964-1966 Les nuits du West End : Ad Lib, Scotch of St James, Bag O’Nails, Cromwellian — la période dite « la meilleure, en matière de célébrité »
Printemps 1965 Écriture de « Help! », que Lennon décrira comme un appel au secours littéral
15 août 1965 Shea Stadium : le concert que personne n’entend
4 mars 1966 Publication à Londres de l’entretien de Maureen Cleave contenant la phrase sur Jésus — sans réaction
Fin juin-début juillet 1966 Budokan de Tokyo sous protection, puis incident de Manille
Été 1966 Reprise de la phrase aux États-Unis : autodafés, boycotts, conférence de presse de Chicago
21 août 1966 Deux concerts dans deux villes le même jour
29 août 1966 Candlestick Park, San Francisco : dernier concert payant des Beatles
Novembre 1966 Rencontre avec Yoko Ono, Mason’s Yard — à quelques pas du Scotch of St James
Décembre 1970 Entretiens avec Jann Wenner d’où provient la citation, publiés début 1971 sous le titre Lennon Remembers
Septembre 1980 Entretiens avec David Sheff pour Playboy : Lennon défend les chansons de studio de 1965-1967

Questions fréquentes

Quelle était la période préférée de John Lennon chez les Beatles ?

Cela dépend du critère, et Lennon a donné des réponses différentes selon celui qu’on lui proposait. En matière de célébrité vécue, il a désigné les années londoniennes de 1964-1966. En matière de qualité musicale, il a désigné Hambourg et Liverpool, avant le succès. En 1980, ses chansons préférées du catalogue venaient de la période studio de 1965-1967.

D’où vient la citation sur le « club de fumeurs » ?

Des entretiens accordés à Jann Wenner pour Rolling Stone fin 1970, publiés en deux parties au début de 1971 puis en volume sous le titre Lennon Remembers. C’est l’entretien le plus hostile aux Beatles qu’il ait jamais donné.

Que signifie exactement « fame-wise » ?

« Sur le plan de la célébrité ». C’est une restriction : Lennon ne dit pas que c’était la meilleure période du groupe, il dit que c’était la meilleure période en tant que personne célèbre. La phrase suivante le confirme : on ne se faisait pas tellement assaillir.

De quelles années parle-t-il ?

Approximativement de l’été 1964 à 1966. Les repères qu’il donne — les Animals, les trajets en voiture vers Londres, les clubs — datent tous de cette fenêtre, qui correspond à son installation à Weybridge et à l’ouverture des clubs du West End.

Quels étaient ces clubs ?

Principalement l’Ad Lib Club de Leicester Place, le Scotch of St James à Mason’s Yard, le Bag O’Nails de Kingly Street et le Cromwellian à South Kensington. Petits, chers, filtrés à l’entrée, ouverts tard : le premier dispositif de protection du milieu pop britannique.

Les Beatles ont-ils vraiment donné une chanson aux Rolling Stones ?

Oui, une seule : « I Wanna Be Your Man ». Lennon et McCartney l’ont terminée sur place, devant Jagger et Richards, à l’automne 1963. Elle est devenue le deuxième single des Stones, douzième au Royaume-Uni, et Keith Richards a raconté que le spectacle de deux garçons finissant une chanson en quelques minutes les avait décidés à écrire les leurs.

Y avait-il vraiment une rivalité entre les deux groupes ?

Pas au sens où la presse l’a racontée. Les deux managements coordonnaient même les dates de sortie de leurs singles pour ne pas se nuire. L’opposition « gentils garçons contre voyous » était une construction promotionnelle, en grande partie l’œuvre du manager des Stones.

Pourquoi cette période s’est-elle terminée ?

Par l’arrêt des tournées, décidé après l’été 1966 : les concerts inaudibles, l’incident de Manille, les menaces au Japon et la polémique américaine sur la phrase de Lennon à propos de Jésus. Le dernier concert payant a lieu à San Francisco le 29 août 1966.

Lennon regrettait-il vraiment les Beatles ?

Sa position varie beaucoup selon les années. En 1970, il démolit le groupe ; au milieu des années 1970, il nuance ; en 1980, il défend le catalogue chanson par chanson tout en refusant toute reformation. Une citation de Lennon sur les Beatles n’a de valeur qu’accompagnée de sa date.

Que voulait dire « on s’est vendus » ?

Que le groupe avait accepté, pour percer, une mise en forme commerciale — costumes, saluts, format court — qui a mis fin à ce qu’il tenait pour leur véritable force : jouer longtemps, fort et sans filet, comme à Hambourg. Il en attribue explicitement la responsabilité à Brian Epstein, ce qui est à la fois exact et injuste : sans cette mise en forme, il n’y aurait probablement pas eu de contrat.

Lennon a-t-il jamais dit avoir été heureux chez les Beatles ?

Pas dans ces termes. Il emploie, pour les années du groupe, un vocabulaire de travail, de pression et d’enfermement. Le mot bonheur n’apparaît chez lui, de façon répétée, qu’à propos de ses dernières années new-yorkaises auprès de son fils Sean. C’est l’absence la plus frappante de tout le dossier, et elle mérite d’être signalée quand on cite sa nostalgie des clubs londoniens.

Les trois autres Beatles ont-ils répondu la même chose ?

Non, et leurs réponses ne portent même pas sur le même critère. George Harrison désignait la période d’avant la célébrité, parce qu’il évaluait la possibilité de vivre normalement. Ringo Starr désigne n’importe quel moment où les quatre jouaient ensemble dans la même pièce, et considère les séances de l’Album blanc comme la pire période. Paul McCartney refuse presque toujours de hiérarchiser, et défend le catalogue dans son ensemble. Aucun des quatre, en revanche, ne désigne comme meilleure l’époque des grandes tournées de 1964-1966.

La musique de 1964-1966 était-elle vraiment en déclin, comme il l’affirme ?

Non, et c’est ce qui rend son verdict de 1970 intenable. Cette fenêtre contient « Ticket to Ride », « Help! », « In My Life », « Norwegian Wood », « Nowhere Man » et l’album Revolver, avec « Tomorrow Never Knows » — c’est-à-dire à la fois l’émancipation d’auteur de Lennon et les expérimentations de studio les plus radicales de la musique populaire de l’époque. Ce qui décline entre 1964 et 1966, c’est la pratique instrumentale sur scène, pas l’œuvre.

Glossaire

  • Ad Lib Club — Club de Leicester Place, à Londres, ouvert en 1964, l’un des quartiers généraux nocturnes de la pop britannique.
  • Beatlemania — Nom donné à l’hystérie collective entourant le groupe à partir de la fin 1963, et par extension à la période 1963-1966.
  • Fame-wise — « Sur le plan de la célébrité ». Restriction employée par Lennon dans la citation, et généralement supprimée dans ses reprises françaises.
  • « Fat Elvis » — Formule par laquelle Lennon désignait rétrospectivement sa propre personne autour de 1964-1965 : trop nourrie, trop alcoolisée, insatisfaite.
  • Kenwood — Maison de Lennon à St George’s Hill, Weybridge, dans le Surrey, achetée en juillet 1964 et occupée jusqu’en 1968.
  • Lennon Remembers — Titre sous lequel ont paru en volume les entretiens accordés à Jann Wenner pour Rolling Stone fin 1970.
  • Men’s smoking club — Image employée par Lennon pour décrire le cercle londonien : un entre-soi masculin et professionnel, plutôt qu’une bande d’amis.
  • Scotch of St James — Club de Mason’s Yard, à quelques mètres de la galerie Indica où Lennon rencontrera Yoko Ono en novembre 1966.
  • Thérapie primale — Méthode mise au point par le psychologue américain Arthur Janov, fondée sur la reviviscence des douleurs de l’enfance. Lennon et Yoko Ono l’ont suivie en 1970, quelques mois avant l’entretien dont provient la citation ; elle en imprègne le vocabulaire et la grille de lecture.
  • Candlestick Park — Stade de baseball de San Francisco où les Beatles ont donné leur dernier concert payant, le 29 août 1966, sans que la nouvelle soit annoncée au public.

Bibliographie et sources

  • Jann S. Wenner, Lennon Remembers: The Rolling Stone Interviews — entretiens de décembre 1970, publiés début 1971.
  • David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, entretiens de septembre 1980 pour Playboy.
  • The Beatles Anthology, Cassell, 2000 — témoignages des quatre sur la période des tournées.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head — analyse de « Help! » et de la bascule de 1965.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997 — version McCartney de la rencontre avec les Rolling Stones.
  • The Beatles Bible — fiche « I Wanna Be Your Man » et chronologie des tournées de 1966.

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